PIÈCES PRODUITES A L'APPUI D'UNE RÉCLAMATION
M. PISTOLLET DE SAINT-FERJEUX
MÉMOIRE SUR L'ANCIENyE LIEUE GAULOISE^ {Revue rf« Sociétés savantes, 1862. — Bibllogr., n» UT bii.)
M. Pislollet de Saînt-Ferjeux, membre de la Société historique et archéologique de Langres, s'est plaint d'une eiTCur que j'ai commise à son préjudice, dans l'un de mes rapports sur les travaux des Sociétés savantes, en concluant, d'après une information incomplète, que la nouvelle mesure qu'il a proposée pour la lieue gauloise n'avait pas d'autre fondement qu'une lecture erronée de l'inscription itinéraire d'AutuD *. A l'appui de sa réclamation, M. Pistollet de Saint-Ferjeux a adressé au Comité un Mémoire manuscrit rédigé pour la circonstance et UD exemplaire de la brochure, déjà ancienne, où il a exposé ses vues sur la contenance de la lieue gauloise. La section m'ayant fait l'honneur de me renvoyer ces deux pièces, je vais exposer le résultat de l'examen que j'en ai fait.
Je n'ai qu'un mot à dire du Mémoire manuscrit. En dehors de ce qu'il a de commun avec l'imprimé, son unique objet est de retirer du débat l'inscription d'Autun. L'auteur déclare avoir reconnu lui-même que ce monument ne se prête pas à sa doctrine, et il désire que son travail soit jugé sans tenir compte de ce qu'il a pu dire de l'inscription. C'est donc de l'imprimé tout seul, abstraction faite des passages où l'inscription a été alléguée, que j'entretiendrai U section.
L'ouvrage est intitulé Uêmoire tur fancienTte lieue gauloise. Publié en 1852, il n'a pas trouvé beaucoup de faveur à Paris. Pour ma
2» f*rie, t. V, iMl, p. *3.
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SLR L «^aEKNE LIEL'E GAULOISE Oy
part, je le connaissais seulement de nom, et jamais je n'en entendis parler autrement que comme d'une conception chimérique. La lecture que je viens d'avoir l'occasion de faire a totalement changé mon impression. La rédaction, par sa lucidité et p:(r sa sobriété, décèle un esprit qui mérite la confiance, et la méthode au moyen de laquelle a été obtenu le résultat principal est toutà fait scientifique.
Essayant d'appliquer aux grandes voies du pays lingon les mesures en milles ou en lieues indiquées soit par l'Itinéraire d'Antonin, soit par la Carte Théodosienne, l'auteur du Mémoire rencontra la difficulté qu'éprouvent tous ceux qui se livrent à une semblable recherche : les mesures ne concordaient pas avec les distances. L'ordinaire, en pareil cas, est de rejeter le désaccord sur une erreur de chiffre qu'on impute auic manuscrits, ou sur ce que, dans les additions, les fractions en sus des nombres pleins de milles ou de lieues auraient été négligées. M. Pistollet de Saint-t'erjeux ne se paya pas de cette raison : le désaccord constaté par lui consistait toujours en ce que les mesures de l'Itinéraire et de la Carte étaient plus courtes que la distance réelle. « J'avais cru remarquer, dit-il en propres termes, que les lacunes que je trouvais pour chaque distance que je mesurais étaient en proportion de la longueur des distances, c'est-à-dire que quand la distance mesurée était plus longue, la lacune était plus grande, et que, quand la distance était plus courte, la lacune l'était aussi. Il me semblait donc que, si la mesure que j'employais eût été un peu plus longue, elle eût parfaitement concordé avec les distances marquées dans la Carte ou dans riUnéraire. J'eus alors la pensée de diviser une des distances dont les deux extrémités m'étaient connues en autant de parties que la Carte indiquait de lieues, puis je portai la mesure que j'avais obtenue par ce moyen sur les autres portions de la voie, et je remarquai qu'elle concordait parfaitement avec les longueurs indiquées par la Carte. Je fis la même expérience sur les autres voies, et j'obtins le même résultat sur deux de ces voies avec une exactitude extraordinaire. »
La mesure dégagée de la sorte par M. Pistollet de Saint-Ferjeux représentait une lieue de 2,415 mètres. En l'appliquant à d'autres voies du nord, du centre, de l'ouest de la Gaule, il parvint à justifier pour un grand nombre de dislances les chiffres marqués sur la Carte et sur l'Itinéraire, chilTres qui sont faux si l'on donne à la lieue la contenance de 2,320 mètres, représentant quinze cents pas romains.
Tel est le premier fait qui ressort du Mémoire sur la lieue gauloise. Mon devoir a été de le contrôler, en recommençant sur la carte de l'état-major une partie des opérations auxquelles s'était livré M. Pis-
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^0 SUB l'a^CIENKE UEUE GAULOISIi:
loilet (le Saint-Ferjeiis, J'ai pris au hasard et sur des voies de toutes les contrées des distances que j'ai mesurées en me menant de la lieue de 2,415 mètres. Si je ne suis pas toujours arrivé à des résultats entièrement décisifs, du moins j'ai constaté le fait un assez grand nombre ^ie fois pour être assuré que la découverte de M. Pîstoliet de Saint- Ferjeux n'était ni une illnsion ni un paradoxe. Je citerai surtout comme une épreuve décisive la précision avec laquelle la mesure de 2,-il5 mètres s'applique sur plusieurs points des voies du Nord, qui sont des voies tirées au cordeau, existant encore sous le nom de Chaussées Brmtehaut, et dont le tracé est complet sur la carte moderne. Ainsi, sur la voie de Thérouanne à Tong^res, l'Ilinéraii'e marque ■entre Thérouane et Arras, 22; entœ Arras et Cambrai, 14; entre ■Cambrai et Bavay, 18. Au compas, on trouve entre Tbérouanne et Arras 22 fois 2,415 mètres, lesquels 2.415 mèties, sont 14 fois entre Arras et Cambrai, 18 fois (avec un petit excédent) entre Cambi-ay et Bavay. Sur la mute de Bavay à Reims, le même Ilinéraiie marque entre Bavay et Duromtm (Estreungl 12, entre Duronum et Vervins, 10. Après Vervins, la voie est effacée et l'incertitude règne sur l'emplacement de la station suivante, de soi-te qu'on n'a plus une base aussi solide pour la vérification; cependant, en réunissr.nt les ^eux traites de Vervins à Calusiacum et de Calustaeum à Hinatiacum <^ui répond incontestablement à Nizy-le-Comte, l'Itinéraire donne le nombi-e 13. Or ces chiffres 12, 10, 13 représentent exactement le nombre de fois que 2,415 mètres, mesurés sur la carte, sont contenus entre les points que je viens d'indiquer.
J'étais curieux de voir si la lieue de 2,415 mètres serait justiliée par un monument qui n'aurait point été exposé comme les manuscrits au danger d'une correction postérieure. Indépendamment de l'inscription d'Autun, M. Pistollel de Saint-Ferjeux avait allégué plusieurs bornes miUiaires. J'en ai choisi une dans celles-là qui m'a semblé se prêter à toutes les conditions d'un contrôle irréfragable, la borne d'Alichamps, dont le texte a subi la recension de M. Léon Renier d'après une empreinte prise sur le monument, dont les indications se rapportent, au moins pour un tronçon, à une voie qui passe en plaine et qui est entièrement conservée. Ce tronçon est la Chaussée de César, entre Alicbamps et Bourges. La borne marque 14 pour la distance jusqu'à Bourges, Avaricum. Or, la chaussée, mesui'ée dans le même intervalle, contient exactement 14 fois 2,415 mètres.
Ce sont là, dans toute la force du terme, des résultats mathématiques contre lesquels je ne vois pas d'objection à élever.
Maintenant cette lieue de 2,415 mètres est loin d'être d'un emploi
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SUR l'ancienne ueue gauloise 9i
constant. Elle mesure une, deux, trois distances, k la suite desquelles se trouvera une autre distance qui ne peut être mesurée que par la tieue de 2,220 mètres. Bien plus, sur les mêmes voies où des distances se mesurent successivement par la lieue de 2,445 et 2,220 mètres, d'autres distances ne peuvent se mesurer ni par l'une ni par l'autre, et pas davantage par le mille de 1,481 mètres.
L'esprit investigateur de M. Pistollet de Saint-Ferjeux a voulu tirer la lumière de ce chaos, et de là est sorti ce que j'appellerai la partie hypo&élique de son Mémoire.
Avant la conquête romaine, s'est-ii dit, les Gaulois comptaient par lieues. Nous ne connaissons pas la contenance exacte de leur lieue; nous voyims seulement que soua le rëfpme romain, elle est évaluée à un mille et demi, ou 2,S20 mètres. Mais est-il supposable que la lieue gauloise se soit trouvée représenter justement 2,220 mètres? Cette lieue gauloise d'un mille et demi n'est-elle pas plutôt une réduction approximative ie la mesure des vaincus i (a mesure des vainqueurs, et ne doit-elle pas être comparée k ce que sont pour nous dans l'usage actuel le jried métrique, l'aune métrique, la livre métrique? Et là-dessus l'ingénieux antiquaire a conclu que la véritable lieue gauloise nous est fournie parla mesure de 2,445 mètres, qui se rapporte si souvent au chiffre des itinéraires. U est allé plus loin. H a supposé, en retournant son principe dans un autre sens, que, si l'on avait pu fkire une lieue composée d'un mille et demi, on avait pu faire aussi un mille qui fût le tiers de deux lieues gauloises, et de cette façon il a dégagé une autre mesure composée de 1,610 mètres, qu'il a appelée le mille gaulois, et dont l'emploi lui a paru résoudre la diniculté de plusieurs indications qui résistaient et au mille romain, et A la lieue milliaire, et à la lieue, selon lui, gauloise.
La plupart de ces déductions me semblent trop sujettes à controverse pour que je m'y associe. Je veux bien que les Romains aient fait avec leur mille une lieue de convention : ce serait, à mon sens, un motif pour que l'ancienne lieue gauloise eût disparu, de même que nos anciens poids et mesures ont disparu par le fait même de leur réduction au système métrique. D'autre part, si l'habitude de la lieue prétendue gauloise était tellement enracinée que son usage a résisté A . la mesure de transaction introduite par le vainqueur, pourquoi l'emploi de cette tieue n'est-il pas universel dans les pays où l'on comptait par lieuesî Pourquoi, à la suite d'une section qui se mesure parfaitement au moyen de la lieue de 2,415 mètres, en trouve-t-on sur une même voie, une autre qui se mesure autrement, et comment expliquer par exemple ce fait étrange du milliaire d'Alicbamps,qui marque
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25 pour la distance jusqu'à Néris, tandis qu'entre Alicbamps et Néris, si l'on mesure en ligne droite, c'est-à-dire sans tenir compte des sinuosités du Cher, dont la voie romaine suivait la côte, on trouve un peu plus de 26 fois 2,415 mètres?
J'ai souvent réfléchi sur l'incohérence des itinéraires, et j'ai été tenté de l'attribuer à ce que les mesures se prenaient au pas démarche. Le fait constaté par H. Pislollet de Saint-Ferjeux me confirmerait assez dans cette supposition. Mon pas ordinaire à moi (et par pas j'entends le mouvement qui me porte deux fois en avant), mon pas, dis-je, mesure entre 1",40 et l^iSO, de sorte que mille de ces pas feraient le mille géométrique des Romains; mais, si j'allonge ce même pas, sans toutefois le forcer, j'arrive à la mesure de i<",QO et au mille de 1,610 mètres. Un homme plus grand que moi franchirait de son pas ordinaire l^jôO, et un autre plus grand encore, l^jTO. Après que les barbares, qui étaient de haute stature, se furent établis dans notre pays, on vit le mille atteindre 2,000 mètres et plus; et comme néanmoins il resta toujours de principe qu'il fallait un mille et demi pour composer une lieue (Notker, qui écrivait au x" siècle, le dit positivement dans la Vie de naint Remaele), on arriva à constituer une lieue double de ce qu'elle avait été autrefois, et qui suivant les pays offrit les mêmes variétés qu'il parait que l'autre avait comportées primitivement.
Je ne tiens pas outre mesure à l'opinion que je viens d'indiquer. J'ai voulu montrer seulement qu'on peut opposer d'autres hypothèses à celle dont M. Pistollet de Saint-Ferjeux a invoqué le secours pour expliquer le résultat très intéressant d'une recherche bien faite. S'il est incontestable que les chiffres des itinéraires peuvent être justifiés dans un très grand nombre de cas par l'application de la lieue de 2,415 mètres, dans d'autres cas, mais plus rarement, par l'application du mille de 1,610 mètres, il ne l'est pas que la lieue de 2,415 mètres soit la lieue des anciens Gaulois, ni que le mille de 1,610 ait été formé systématiquement sur la base de cette lieue conjecturale. Et quoique l'auteur, dans la partie de son travail où il a proposé cette explication, ait eu soin de dire qu'il ne se sentait plus appuyé sur une base aussi solide que lorsqu'il opérait le compas à la main ; quoiqu'il ait laissé ses lecteurs à peu près libres de prendreou de laisser sa dénomination de lieue gauloise, il est certain qu'en faisant de cette dénomination le titre de son ouvrage, il s'est nui à lui-même. On a cru voir un système là où il y a avant tout un ensemble d'observations judicieuses et la démonstration d'un procédé qui pourra devenir utile pour la recherche des localités antiques.
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Sun l'aNUENNE LIEfUE GAULOISE 93
J'exprimerai en terminant la satisfaction que me cause l'incident qui a provoqué ce rapport, puisqu'il m'a procuré le double plaisir de prendre connaissance d'un travail bien fait et de rendre justice à un savant de mérite. Quant au point particulier d'où est sorti le débat, qui était la position de Tatciaca, je la maintiens à Tbézé.
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