NOUVELLE ÉTUDE DES RUINES DE TRJGUÈRES
ENVOYÉE PAR H. BOUTET DE HONVEL, DirtclMir de l'Ëcolt priaxlrc d'Oriéfj».
(Revttt det Soriilii lataniei, 186t. — Bibllogr., d" 130.)
Le travail de M. de Monvel a été provoqué par -une demande de rensei cernent s adressés du miaistëre & )a Société d'agriculture, belles-lettres et arts d'Orléans.
11 contient la description de cequifut retrouvé, jusqu'au printemps de l'année dernière, d'une ville romaine située en partie sur le lieu qu'occupe aujourd'hui le yillage de Trî^ères. La découverte remonte à 1857. L'éveil fut donné par un paysan qui trouva une construction sous le sol de son champ. Des fouilles exécutées aussitôt révélèrent l'existence d'un théâtre dont la superficie put être mesurée et ju^ capable d'avoir contenu environ sept mille spectateurs. M. Petit, membre du Conseil général du Loiret, avait fait faire les premiers travaux '. Il a poursuivi depuis l'exploration du terrain avec un zèle el un désintéressement qui ne se sont point un seul instant ralentis ; le résumé de M. de Monvel nous apprend avec quel succès.
Au milieu du village a été trouvé un établissement de bains publicR, en deux corps de bâtiments séparés, probablement pour l'usage des hommes et des femmes. Chacun est muni de son étuve, terminée en abside, avec une aire établie sur de petits piliers de briques. Des conduits de chaleur rayonnent sous l'une des absides, et se dég^ent
I. Le toiiiB IV des Mtmairts de la SoeiéU archiologiqut de COrUanau god- Uant UD traTBi] sur cette découTerte par H. F. Dupuia, dont il a été nDdn compU duos la Beo. des Soc. tav., 2* série, t. III, (SGd, p. 303 et 3Ut. (Note de la CummiBaka de rèdactioD de la Berue.)
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LES nriNES DE TRIGOÈRES 263
dans l'épaisseur d'une banquette en maçannerie établie contre les parois. On a retiré des décombres deux strigiles de bronze.
Plus loin, à l'ouest, en se dirigeant vers Château-Renard, dont Triguères n'est éloi(pié que d'une lieue, se sont montrées les substructions de quelques maisons de chétive apparence. Sous l'une d'elles r^!;nait un cellier. En dé^^eant les soupiraux, on a été conduit au niveau d'une ancienne voie établie d'après les règles, car il y avait statumen, ruderat'o et nudeus ; mais le pavement faisait défaut.
Une autre voie, moins biea construite que ce tronçon, mais au- ' treroent importante par son développement, traverse Triguëres. Elle vient de Sens, et se poursuit jusqu'à Gien. On l'appelle dans le pays le Chemin perré. Elle n'est formée que d'une couche en caillouta^ d'environ cinquante centimètres d'épaisseur, et contenue par un encaissement de pierres plus grosses. M. de Monvel y voit un chemin celtique ; pour ma part, je le crois romain.
Un canal souterrain engagé dans les coteaux qui bordent la vallée de rOuanne amenait à Triguëres, d'une distance de six kilomètres, l'eau d'une source appelée la Fontaine Sainte- Anne. On n'a pas pu retrouver le point de la ville antique où aboutissait ce conduit.
Au lieu dit le Moulin du chemin, qu'on rencontre en sortant de Triguères pour aller à Ghât«au-Renaid, à droite et à gauche de la grande route, se sont montrées les substructions d'un vaste quadrilatère oblong n'ayant pas moins de 6,000 mètres carrés. L'enceinte était partagée au moyen d'un mur de séparation en deux parties égales de forme carrée. Dans l'une de ces pièces ont apparu d'autres carrés inscrits, et, dans ces carrés, des murs en labyrinthe qui ne sont pas sans analogie avec ceux du temple de Berthouville, dont j'ai eu l'honneur d'entretenir le Comité '. La même pièce présentait en saillie, sur l'une de ces clôtures, une abside entre deux cellules carrées. L'aire du bâtiment^ dans toute sa longueur, était couverte d'un péle-mèle effroyable de débris de toute sorte : entablements, coloDoes, statues et poteries brisées, et, parmi ces décombres, un nombre considérable de monnaies impériales de toutes les époques.
Plus loin encore, et toi^ours dans la direction de Cbdleau-Renard, au lieu dit avx Vallées, on a mis à découvert dix chambres d'une ïilla considérable, formant l'une des ailes de l'édifice. La galwie qui refait du côté de l'atrium a été retrouvée.
1. Rev. de* Soe. tav., » série, t. VIII, année 18G3, p. SO. (Note de la ComminloD de rédaction de la Revae.)
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270 LES RUINES DE TRlGUÈftES
Sur Triguères débouche un vallon eitiueux et étroit au fond duquel coule un riiisseau appelé la- Dardenne. En amont, ce vallon se ramifie en plusieurs ravins dont le principal a offert sur chacun de ses versants des vestiges d'édicules bien curieux. D'un cdté, deux enceintes carrées inscrites l'une dans l'autre se' sont trouvées fonner l'enveloppe d'un menhir brisé en trois. Cette pierre, qui a toujours été en évidence, et qu'on croyait couchée sur lo sol nu, est appelée dans te pays la Boche du vieux garçon. C'est ud bloc de grès qui doit avoir été apporté de loin, car il n'y a de grès que dans la partie du Gâtinais qui avoisine la forêt de Fontainebleau. La cellule intérieure dont il fut environné avait cinq mètres de cdté, et la cellule extérieure onze. Les deux constructions étaient eu maçonnerie posée sur des fondations en pierres sèches. On a retrouvé des parties considérables d'un carrelage informe en terre cuite qui garnissait l'aire entre les deux carrés. Les fouilles ont produit en outre des monnaies gauloises et romaines, un vase de pierre en forme de bassin à deux anses, une passoire en bronze du même dessin que celles qu'on a trouvées tant de fois dans les ruines des temples, un barillet, également en bronze, orné de bandeaux guillochéa, de la contenance de trois btres.
De tous les monuments signalés par M. de Monvel, celui.^^ m'a paru le plus curieux. C'est la première fois, à ma connaissance, qu'un symbole religieux de l'ancienne Gaule se montre avec la preuve qu'il fut l'objet d'un culte régulier sous les Romains. La pierre celtique de Triguères, enfermée dans un édicule sacré, continua de recevoir les hommages solennels de la population sous ïen yeux des conquérants : elle avait son prêtre et ses instruments de sacrifice. Si quelque chose méritait d'être conservé, c'étaient les restes de ce temple rustique. J'^oute avec regret que, m'étant rendu à Triguères an mois de septembre dernier, je n'ai plus vu autour de la pierre que des sillons tracés au milieu des gravois et des carreaux brisés. Le propriétaire du teirain, après avoir employé les matériaux de l'enceinte, a jugé k propos de labourer l'emplacement.
La construction retrouvée de l'autre côté du ravin consistait également en deux carrés inscrits, mais de plus grande dimension. L'enveloppe extérieure avait trente mètres de cété. Entre les deux enceintes, on a recueilli des figurines en terre cuite, entne autres la déesse Nourrice dans son fauteuil d'osier; il y avait aussi des monnaies romaines et gauloises, et, dans le carré intérieur, deux haches en silex, des bracelets de bronze, des fibules, dont une d'argent, dès épingles en os, des clefs, des vases à parfuma.
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LES RUINES DE TRIOtÈRES 271
A l'issue du vallon de la Dardenpe s'élève une côte abrupte dont le sommet servit à l'établissement d'un poste militaire. C'est un des plus beaux camps antiques que l'on puisse voir. Il est de forme carrée, et de la contenance de six hectares. Les terre-pleins qui forment les remparts sont d'une grande puissance. A l'extrémité du front principal il y a une éminence qui a fait donner au lieu le nom de donjon, soit qu'il y ait eu là un château féodal, soit (ce que je serais plus disposé à cottjecturer) que cette dénominatien soit due au souvenir d'une tour d'observation comme en possédaient les postes militaires dans les derniers temps de l'empire.
Il est certain que ce camp est de l'époque romaine. Près de l'entrée a été découvert un cimetière du genre do ceux qu'on appelle mérovingiens. Une quinzaine de morts avaient été mis dans des cercueils de pierre; les autres reposaient en pleine terre. L'un des cercueils contenait les squelettes d'une femme et d'un enfant, ce dernier placé entre -4es jambes de celle qui probablement fut sa mère. L'orientation n'était pas la même pour toutes les sépultures. Peu d'objets ont été recueillis ; mais il y en a assez poui' caractériser la découverte. Ce sont des coutelas, une épée de 65 centimètres de lame, des boucles en bronze, des perles de collier en pâte émaillée.
Il faut citer enfin un puits funéraire qui s'est rencontré dans le village, malheureusement pendant une absence de M. Petit, de sorte qu'il n'a pas été vidé avec le soin nécessaire. Le trou avait 5°',60 de profondeur. Il était rempli aux deux tiers de cendres, de bois charbonné, d'ossements d'animaux parmi lesquels on a remarqué des mâchoires de boeufs, de porcs et de moutons, des cornes de buffles et de béliers. Tout au fond reposait un vase de terre grossièrement fabriqué et noirci k la fumée sans avoir été cuit. Il était' rempli de cendres.
Tel est l'ensemble qui nous est signalé par M. de Monvel. Tant
de vestiges de toute sorte décèlent un centre de population impor-
^/ Jl y eut là une ville dont l'origine remontait aux Gaulois, et qui
/, «iétruite par les barbares. La série des monnaies recueillies, qui
C-i-ôie brusquement à Hononus, permet de rapporter celte catas*
^p^K« à la grande invasion de 409. L'occupation militaire se pro-
iiine'^Ea beaucoup plus tard, à en ji^er par le cimetière germanique
qui ^ïst aux portes du camp.
I—^m constructions sont uniformément composées de maçonnerie en Sx-«3 cailloux du pays avec parements en pierre smillée de petit 'PI*^*-eil. L'insertion d'assises de briques apparaît dans quelques F"~^î-^ï8 du théâtre et au grand établissement de bains. La poterie est
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272 LES nUlNES de TBICUiRES
de toutes les qualités et de toutes les façons, dont les échantillons sont si nombreux pour l'époque romaine; les marques do fabrique déchiffres sont : MARTIO. FLAVS FEC. CREIRO OF. Les débris de sculpture sont d'un style un peu rustique, mais vigoureux. Sur quelques pièces d'entablement on voit cette prodigalité de décoralion qui caractérise l'époque des Antonins; d'autres morceaux paraissent remonter aux premiers temps de l'empire. J'attribuerai volontiers cette antiquité à des fûts de colonnes caiîneiées du style dorique pur, qui j^ient parmi les décombres au lieu dit le Moulin du chemin. Tous ces fragments ont été transportés dans la maison de i£. Petit. M. de Monvel, en terminant son Mémoire, exprime succinctement la pensée où il est que Triguëres représente le Vellaunodunum des Commentaires de César. Cette opinion est aussi celle de M. Petit. Tous deux l'ont exposée dans des écrits à part, avec les développements que comporte une question si difficile*. Ils appuient l'un et l'autre leur sentiment, d'une part sur l'antiquité aujourd'hui constatée de Triguères, d'autre part sur l'interprétation des Commentairst déjà donnée par l'abbé Lebeuf, et d'où il résulterait que c'est à Gien, et non pas à Orléans, qu'il faut chercher le Genabum dont a parlé César. Triguëres se trouve effectivement à mi-chemia entre Sens et Gien, et, en faveur de l'identification de Genabum avec Gien, vient militer une découverte qui a eu lieu récemment dans la Loire, au pied de la côte appelée le Vieux-Gien. Là existe sous les eaux du fleuve un radier très grossièrement construit en troncs d'arbres et en quartiers de roche, ouvrage d'une antiquité extrême, qui ne peut avoir servi que pour l'assiette d'un pont. Plusieurs des pilota ont été retirés; je les ai vus chez H. Bréan, ingénieur civil à Gien. J'ai visité aussi le Vieux-Gien, et j'y ai trouvé tous les caractères d'un grand oppidum celtique. Néanmoins, mettant toutes ces raisons eo balance avec celles sur quoi se fonde la doctrine contraire, j'hësite encore. Plutôt que de prendre un parti lorsque je ne me sens pas suffisamment éclairé, il vaut mieux que je me renferme dans mon réle de rapporteur. Laisser de c6té la question d'attribution ne préjudicie en rien à la question archéologique, et que Triguëres ait on n'ait pas été Vellaunodunum, les résultats obtenus par M. Petit et consignés par M. de Monvel n'en restent pas moins une découverte du plus grand intérêt.
1. iludei sur les expédilioiu de Jules Cétai' daiu les Cvnulet (ex\MH de* Mémoire* de 1b Société d'agrlcultarejflcieaces.belleB-lettreH et arts d'Orléaiu), par M. B. de Monvel. la-S*, Orléans, 1363. — Diiiertalim lur Genal>um-Gien,Vetlaunoditnvm'Triifuirestjiaf M. Petit. In-S>, Orléani, HoDtargis,GlBii,Ctea, 1863.
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RAPPORT