DEUXIÈME PARTIE
Les inscriptions que nous venons detudier au point de vue de la langue et de l’histoire mentionnent le nom de plusieurs divinités. Les unes sont fort connues; ce sont : Eshmun, Melqarth et Ashtoreth. Trois autres apparaissent pour la première fois dans les textes phéniciens; ce sont : la déesse Anat, le dieu Reshepet le dieu Reshepkhetz *. Il convientdonc de rechercher et de déterminer autant que possible la nature et les attributions de ces divinités.
La déesse Anat, dont les Grecs nous ont transmis le nom sous la forme Andilis , était Irès-anciennement adorée dans les pays sémitiques et particulièrement en Syrie. Son nom entre dans la composition d’un grand nombre de noms propres è des époques très-reculées. Ainsi dans les livres de Josué et des Juges on trouve la mention des villes Bcthanat *, Bethanot s , Anathot \ du personnage
1 A ccs divinités nous pourrions ajouter Pum ou Pumi qui entre dans la composition du nom de Pumiathon , mais les renseignements sur la nature de ce dieu nous manquent complètement; il parait d'ailleurs n’avoir été qu'un personnage secondaire du Panthéon , un génie ou un démon.
* Jos. xix, 38. Jad. i, 33.
3 Jos. xv, 59 .
* Jos. xxi, 18 .
Anal 1 . Jusqu’à présent, je le sais, la signification de ces noms a été cherchée dans un rapprochement avec la racine ru? dans son premier sens, qui est «exaucer;» mais cette interprétation doit céder devant les preuves fournies par les inscriptions égyptiennes. La transcription hiéroglyphique du nom de ville ruïn'D , en faisant suivre la première partie de ce mot du déterminatif de demeure, et la seconde du déterminatif de déesse, lui assigne son véritable sens de demeure de la déesse Anal 2 . De même le nom d'une des filles du grand Ramsès II. lient- Anla 3 , nous montre le nom de la déesse servant à former des noms de personnages. Ce dernier exemple nous apprend en outre que le culte de celte divinité avait été introduit en Lgyptc, sans doute par une des migrations sémitiques comprises sous le nom d’invasions des Pasteurs, ce qui suppose la préexistence de ce culte en Syrie, à une époque bien antérieure à Moïse.
L’orthographe du nom, tel qu’il nous est donné par l'inscription de Lapilhos, concorde bien avec celle qui résulte de ces divers témoignages. Il n’est pas jusqu’aux textes hiéroglyphiques qui n’apportent ici leur confirmation : le signe initial du mot
a été démontré par M. de Rougé correspondre exactement au y de l’alphabet sémitique.
1 Jud. m , 3 1 ; V, 6.
* Vicomte* de Rougé, Mcw. de l'Acad. des inscr. et belles-lettres , XX, a* partie, p. » 8 1 .
3 Id. tbid. p. 182. — Brug*ch, Histoire d'Egypte, p. 1 5 c). Car touche 11" 272.
INSCRIPTIONS PHÉNICIENNES DE CVPRE. 4C> C’est encore l’Egypte qui nous fournit la plus ancienne représentation connue de cette divinité : elle est figurée sur trois stèles de la xviii* dynastie (xv*-xvi* siècles) aujourd'hui conservées dans les musées de Paris, de Londres et de Turin. La description de ces trois monuments a déjà été faite \ et je ne veux pas la refaire ; il suffira de rappeler ici les traits saillants du tableau. La déesse y est rc-
1 Prisse . Choir Je mon. Jgypt. pl. XXXVII. — Vicomte de Rongé, Mcm. de rAcad. des inscr. et bel 1rs- Ut très t I. XX, n r pnrlit*, p. 17 ^.
hk INSCRIPTIONS PHÉNICIENNES DE CYPRE.
présentée sous trois aspects et avec trois noms répondant à trois côtés particuliers de son rôle divin. Sous les noms de Qadesh 1 et de Ken elle est représentée, nue ou à peu près, debout sur un lion passant, avec un ou deux serpents dans la main gauche, et un bouquet de lotus dans la main droite. Sous le nom de Anta ou A nota elle est vêtue et guerrière, casquée, armée de la lance, du bouclier et de la bâche de combat. Les titres qu’elle porte sont ceux de : «Maîtresse du ciel et du monde, mère, régente des dieux, fille du soleil; »par les attributs de sa coiffure et la nature des prières qui lui sont adressées, on lui reconnaît un caractère lunai re , infernal et guerrier. Déplus, comme Qadesh, elle est la déesse éponyme d’une grande ville syrienne située sur l’Oronte , principale place de guerre des Khétas ou Rhittim.
Il résulte de ces témoignages et de quelques autres d'origine également égyptienne 5 qu'Anat
1 II régnait une certaine incertitude sur la valeur du caractère initial de ce nom; M. de Bougé hésitait entre Al et Sat tout en penchant pour At: depuis ses premières publications, M. de Kougé a trouvé des exemples qui fixent la valeur Qal ou Qad, qui ne détruit pas celle de Al, Tuspiration du p étant quelquefois presque insensible.
* M. de Bougé me signale encore un bas-relief qu’il a découvert sur le mur d'enceinte du temple d'Edfou dans le couloir de ronde.