‹ Mélanges d'archéologie orientaleChapitre 9 sur 42 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Pour compléter la série des observations que nous suggère l'étude des inscriptions de Cypre, il nous resterait à considérer ces textes au point de vue de la paléographie. Sous ce rapport elles ont une assez grande importance, à cause de leur date positive. Elles nous donnent un point fixe au milieu de la longue période de l'histoire de l’écriture phénicienne.

On conçoit qu’il nous soit impossible de faire, à propos de quelques monuments, un traité de paléographie sémitique. Ce traité n'existe pas encore, et il nous tenterait beaucoup à écrire; mais ce n'est ni le moment ni le lieu de l’entreprendre. Déjà , dans des travaux antérieurs 1 , nous avons essayé de poser les bases dune classification méthodique, et nous avons pu même tracer un tableau des modifications do l'écriture araméenne, l'un des rameaux dérivés de la souche sémitique. La construction d'un tableau du môme genre pour la famille à laquelle appartiennent les inscriptions de Cypre nous entraînerait trop loin , surtout avec les discussions néeessaircs pour en établir la légitimité; mais nous pouvons indiquer les résultats positifs quelles nous donnent, et, par des exemples bien choisis, montrer le parti que l’on peut tirer des formes de l’écriture pour arriver à déterminer l'âge d'un texte phénicien.

1 hevue archéologique, 18G2, i86t, i 865 .

Les inscriptions de Cypre appartiennent à ia famille que nous avons appelée Sidonienne 1 , celle dont le type le plus beau est gravé sur le célèbre sarcophage d'Ëshinunazar. C’est l’écriture phénicienne type, celle dont l’usage s’est perpétué le plus longtemps sur la côte de Syrie, où elle a été employée depuis le vu* ou vi* siècle jusqu’à notre ère, presque sans modifications. La difficulté était jusqu’à présent de trouver, dans cette longue période, des limites aux petites altérations de détail subies par chaque caractère. Les inscriptions de Cypre nous permettent de faire un pas dans cette étude.

L’écriture sidonienne dérive de l’écriture ancienne, souche commune des divers systèmes sémitiques. J’ai tracé un alphabet de cette écriture au débul du tableau inséré dans la Revue archéologique. Il est tiré principalement des inscriptions des lions de bronze de Khorsabad, monuments du roi Sargon, c'est-à-dire de la fin du vin* siècle. Le trait particulier de cet alphabet est l'ondulation de certaines lettres, spécialement du scliin et du mim. La première modification qu’il subit porta sur ces mêmes lettres, par la substitution de petites barres transversales aux lignes brisées de la forme primitive. Mais cette substitution ne se fit pas simultanément pour tous les caractères, ni à la même époque pour chaque dialecte. En araméen, par exemple, toutes les ondulations finirent par disparaître les unes après les autres; en phénicien, au contraire, deux

1 Mémoire sur une inscription phénicienne Je Sidon, 1860.

lettres, le zain et le samech, conservèrent jusqu'à la lin leurs lignes brisées, tandis que les autres les abandonnaient successivement. Il y a donc là un élément de classification que nous avons essayé de mettre à profit. Pour abréger, nous nous bornerons à appliquer ces réflexions fondamentales à l’histoire de deux lettres seulement, le mim et le scliin, les deux plus caractéristiques de toutes celles qui furent primitivement ondulées.

Nous donnons plus loin un petit tableau de leurs formes successives.

La première lettre qui abandonne l’ondulation est le mim : déjà, sur un des lions de Khorsabad, celui qui pèse cinq mines, nous trouvons un exemple d'un essai rudimentaire de. la substitution de la barre transversale. Cet essai est figuré sur notre tableau à côté de la forme complète, fournie par le même monument.

Notre second exemple est tiré d’une tablette de terre cuite du British Muséum, analogue aux tablettes que M. Rawlinson a publiées; M. Coxe l’attribue au règne d’Assarhaddon (mort vers 660); le motD 1 7 Di 3 J y est écrit ainsi.

Ce monument prouve que l’ondulation du schin est plus persistante que celle du mim. A l’appui de ce fait, je donnerai encore la figure d’une pierre

INSCRIPTIONS PHÉNICIENNES DE CYPRE. 80 gravée, inédite de la collection de M. Pérétié à Beyrouth; elle porte la légende ’rrcDD b « appartenant à Kamosiekhi , » nom eompo&é avec le dieu

moabite Kamos, comme le nom biblique Sx’ir l’est avec le nom divin El. La date de ce petit monument est incertaine, en tout cas elle est assez reculée; mais elle ne nous est pas nécessaire pour notre thèse acluelle.

Il arrive un moment ou le schin, comme le mim, perd son ondulation : l’inscription d’Eshmunazar, celle de Bodashtoret, appartiennent à cette période. Mais la modification ne s'arrête pas là; sur les inscriptions de Cypre le schin reçoit un petit appendice placé à droite et qui, d'abord très-court, s'allonge au point de faire ressembler le schin à un mim dont la queue serait un peu écourtée. L'exemple de cette dernière forme est tiré de l’inscription rapportée d’Omtn cl-Awamid par M. Renan , et que j'attribue à l’année i3a avant Jésus-Christ, en considérant l’ère «des seigneurs des roisnos^D px 1 ?,

' J’ai appris depuis qu'une empreinte de celte pierre avait été communiquée à l’Académie des inscriptions et belles- lettres par M. Renan.

mentionnée clans cette inscription , comme celle des Séleucides. J’y suis autorisé par le même titre donné au roi Ptolémée dans l’inscription de Lapithos.

A quelle époque ce petit appendice prit-il naissance? Nous voyons déjà par les marbres de Melekiatlion qu’il était en usage vers l’an 3^5 avant Jésus- Christ. Mais ne pouvait-il dater du siècle précédent? Les inscriptions athéniennes nous permettent de répondre négativement. En effet, la 1" et la II', celle de Beuhodesh le Cilien et celle d'Abd-Tanit le Sidonien, sont nécessairement postérieures à l'archontat d'Euclide (4o3 av. J. C.), puisque les voyelles longues sont employées dans le texte grec; or, l’une ne renferme que des schin de la forme n° 3, tandis que l’autre contient à la fois la forme n° 4 et la forme n° 3 du tableau ci-annexé.

Ainsi, à ne considérer que la forme de deux lettres, on peut déjà établir les règles suivantes : i° Une inscription en caractères anciens dans laquelle le mim et le schin sont tous deux ondulés est antérieure au vil' siècle.

i° Si le schin seul est ondulé, le texte est postérieur au vin* siècle et probablement antérieur au v'.

Ces deux remarques sont applicables à la fois aux inscriptions phéniciennes et araméennes; mais les suivantes ne sont vraies que pour les textes tracés à l’aide de l’écriture sidonienne, qui paraît s’être constituée vers le vi' siècle.

3° Si les deux lettres précitées sont barrées, mais

INSCRIPTIONS PI1K.N1CIENNES DE CYI'RE.

que le schin n’ail pas d’appendice, le texte est, au plus tard, des premières années du iv' siècle.

l\° Si le schin a un appendice, le texte est postérieur aux premières années du iv' siècle; cet appendice s’accentue au in* siècle et reste allongé jusqu’au moment où l’écriture sidonienne cesse d’être en usage.

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