X' SIÈCLE
Musée de l’ Instititt Archéologiqiie liégeois (Maison Curtius)
Disons, en passant, que les ossements exhumés en 1634, et conservés depuis lors, sont d’un inconnu et nullement ceux de l’évêque que l’on avait pensé canoniser. C’est ce qui résulte des études auxquelles se sont livrés, à leur sujet, deux professeurs de notre léniversité, MM. Julien Fraipont et Godefroid Kurth. Ce dernier les a résumées en ces termes :
L’archéologie et l’anatomie, s’acheminant parallèlement, arrivaient à la même conclusion : les ossements conservés à la sacristie de Saint-Jean ne sont pas ceux de Notger.
Le bénédictin de l’abbaye de Solesmes, Dom Pitra, depuis élevé au rang de cardinal, s’est efforcé, en 1848, pour réhabiliter la mémoire de Notger, de démontrer que le récit de la prise de Chèvremont, tel qu’il fut si longtemps et si souvent rapporté^ pourrait bien n’étre qu’une fausse légende.
Je conçois, écrit-il, le lo octobre 1848, à Mathieu Polain, conservateur des archives de l’Etat à Liège, qu’il convie à l’aider dans ses recherches, je conçois que le fait de Chèvremont une fois avéré, les Bollandistes aient }u-udemment renvojm Notger de son jour à celui du bienheureux Notger-le-Bègue, où il n’est presque pas dit mot de notre évêque de Liège. Je conçois qu’en 1634, le prince Caraffa se soit arrêté, dès l’ouverture d’un procès de béatification et qu’à l’heure même d’honorables scrupules hésitent...
Qu’il nous soit permis de dire que nous doutons fort qu’aujourd’hui encore ces « honorables scrupules », soient généralement levés.
Secondé cependant par le procureur-général Raikem, dom Pitra ne parvint guère, en effet, qu’à établir que certaines anciennes Chroniques passent sous silence les particularités dramatiques qui accompagnèrent la
prise de Ghèvremont et projetèrent une ombre lugubre sur la vie glorieuse de Notger.
Silence voulu, peut-être, parce que, comme le dit un historien^ Laurent Mélart :
La surprise de Ghèvremont et l’action qui s’y fit ternissent et donnent quelque peu de hàle au teint de son honneur.
Dans tous les cas, Pitra ne chercha pas à expliquer autrement que ne l’a fait Crassier, et l’inscription de l'évangéliaire et la posture humble, repentante, que Tévêque a prise en cette mémorable circonstance.
Les auteurs qui, en ces dernières années, ont voulu, de nouveau, établir le caractère légendaire de la tradition relative à la prise de Ghèvremont : M. Joseph Demarteau, le chanoine Daris, M. Godefroid Kurth,. ne l’ont point tenté davantage (i).
L'extrait que l’on va lire du catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de l’Université de Liège nous dira comment l’évangéliaire de l’évêque Notger est devenu la propriété de la ville de Liège :
D’après M. de Villenfagne (Mémoires pour servir à l’histoire de Liège, p. 47), ce manuscrit passa de la bibliothèque de M. Crassier dans celle de M. David, chanoine de la collégiale de Saint-Jean. Ce chanoine étant mort peu de temps avant la révolution, il devint la })ro])riété de M. Sacré, dont le fils en a bien voulu faire hommage à notre bibliothèque, sous la condition expresse qu’il demeurerait la ])ro})riété de la Ville.
De (h'assier, avons-vous vu, tenait le manuscrit des chanoines de la (Collégiale de S'-Jean « en échange de
(i) C. Kuktii : Le Notgev de Liège, t. I, p. 192.
services rendus », écrit-il, mais sans dire la nature ni l’importance de ces services.
Gomme il était en correspondance suivie avec le célèbre bénédictin français Dom Bernard de Montfaucon, (') le baron de Crassier lui fit remettre, à Paris, le dessin de la couverture de l’évangéliaire : « Tornement de la couverture de mon texte des quatre évangiles», écrit-il dans sa lettre à Montfaucon du 9 octobre 1717, « où l’on voit, en ivoire, le portrait de notre fameux évêque Notger, qui en fit présent à notre Collégiale de S'-Jean Evangéliste, lorsqu'il la fonda en g8i ».
C’est ainsi que la couverture de Tévangéliaire de Notger a été décrite par Montfaucon dans un de ses nombreux ouvrages : Bibliotheca bibliothecarum maniiscriptorum nova, qui contient tout un chapitre, pp. 603-607, consacré à la bibliothèque de l’archéologue liégeois. (^)
Le précieux manuscrit est, aujourd’hui, exposé au Musée archéologique liégeois (Maison Gurtius), dans un meuble que la Ville de Liège a fait construire spécialement pour le mettre à l’abri^ tout à la fois, de l’incendie et des tentatives de dégradation ou de cambriolage.
(1) Ulysse Capitaine : Correspondance de Bernard de Montfaucon^ hénedicün, avec le baron G. de Crassier^ archéologue liégeois. Bulletin de T Institut archéologique liégeois, t. ii, pp. 347-424.
Léon Halkin : Lettres inédites du baron G. de Crassier, archéologue liégeois. Même Bulletin., t. xxvi, pp. 73-146.
(2) Paris, in-fol. 173g.
Les Capitulaires de Charlemagne
Les actes législatifs émanant des rois mérovingiens et carolingiens et que l’on appelle Capitulaires, parce que divisés en capitula ou chapitres, nous sont différemment connus : ceux de la période carolingienne beaucoup mieux, naturellement, que ceux de l’époque mérovingienne.
En examinant quelques côtés de l’œuvre législative de Charlemagne, nous pourrons constater que les Capitulaires carolingiens embrassent non seulement les questions d’ordre général du gouvernement, mais jusqu’aux menus détails de l’administration des biens privés des souverains.
Le document le plus précieux que nous possédions pour l’histoire du grand empereur d’occident (742-814) est une Vie de Charlemagne, écrite en latin, rédigée peu de temps après sa mort par le chroniqueur Eginhard. qui vécut à sa cour et auquel plusieurs missions importantes furent confiées.
Charlemagne, dit Eginhard, consacra beaucoup de temps à l’étude, il essaya même d’écrire et avait habituellement sous le chevet de son lit des tablettes et des exemi)ies pour s’exercer à former des lettres
quand il trouvait quelques instants de loisir ; mais il réussit peu dans cette étude commencée trop tard et à un âge peu convenable.
Toutes les nations soumises à son pouvoir n’avaient eu, jusqu’alors, de lois écrites ; il ordonna de recueillir et d’écrire leurs coutumes et de les consigner sur des registres pour qu’elles devinssent leurs lois.
Il fit de même pour les poèmes antiques et barbares qui chantaient les actions d’éclat et les guerres des anciens rois et, de cette manière, les conserva à la postérité, (i)
Charlemagne, qui ne savait écrire et qui était obligé de dicter ses Capitulaires, en lança un, dès l’année 789, pour exhorter le clergé à ériger des écoles d’enfants et à y faire entrer non seulement les fils des hommes libres mais aussi les fils des serfs.
Et l’on trouve, dans ces capitulaires, une disposition bien autrement étonnante pour l’époque :
Tout père de famille, y est-il dit, doit envoj^er son fils à l’école et l’y laisser jusqu’à ce qu’il soit bien instruit.
Voici encore une belle et sage disposition des Capitulaires : elle témoigne de la sollicitude de l’empereur pour les humbles appelés à comparaître en justice. Nos tribunaux pourraient même parfois s’en inspirer :
Pour ce qui est des causes des veuves, des pupilles, des orphelins ou des autres pauvres, on les jugera dans la première assemblée, avant midi ; et ce ne sera que l’après-midi qu’on agitera celle qui concerne le roi, les églises ou les gens riches et puissants, parce que les pauvres n’ont pas de quoi se soutenir en attendant qu’on leur rende justice et que de là naissent tant de plaintes qui sont parvenues jusqu’à nous.
Les évêques étaient, dans le principe, élus par les
(i) Vie de Charlemagne, traduction de la collection Guizot, t. III, pp. i5i et i53.
fidèles. Plus tard, la nomination de ces chefs de l'Eglise fut subordonnée à l’approbation du souverain temporel. Les rois, enfin, s’étaient arrogé le droit pour ainsi dire exclusif de leur désignation.
Par un Capitulaire de l’année 802, Charlemagne, revenant à l’usage primitif, rétablit l’élection des évêques par le peuple et le clergé. Toutefois, leur ayant confié, avec les comtes, la promulgation et l’exécution de ses Capitulaires dans les diverses parties du royaume, il n’exerça pas moins, sur les évêques, un pouvoir absolu, les nommant et les déposant à son choix, ce qui, en somme, était assez logique puisqu’il en faisait ses représentants directs.
Mais il est, au tableau des Capitulaires, une ombre aussi injustifiable qu’affligeante : l’établissement, à Aix-la-Chapelle, en 803, de la Cour Wehmique qui avait pour but de retenir les Saxons sous le joug de l’empire, en les forçant à l’observance des rites du christianisme, et qui s’étendit bientôt dans toute l’Allemagne.
Les édits de Charlemagne, avons-nous dit, embrassent jusqu’aux moindres détails de l’administration des biens de l’empereur ; ils sont même relatifs à d’autres menus faits.
Charlemagne possédait des viviers dans chacune de ses villas — le nom de château n’était pas encore en usage — et il exigeait qu’on les entretînt avec soin.
Que l’on vende les poissons de nos viviers et qu’on les remplace par d’aùtres, afin qu’il y en ait toujours
porte un Capitulaire de l’année 800.
Dans ce même Capitulaire, le soin des vignobles de
l’empereur et la vendange prennent une place plus notable :
Que nos juges soignent nos vignes et les fassent venir à bien, placent le vin dans de bons récipients et emploient tous leurs soins à ce qu’il ne se perde pas.
Que nos pressoirs soient préparés avec soin, car personne ne doit fouler avec les pieds notre vendange ; on s’y prendra d'une manière plus décente et plus propre.
On trouve, enfin, dans le troisième Capitulaire, art. i8, année 803, cette singulière disposition qui montre Charlemagne n’admettant qu’on dégrade un animal tel que le chien :
Quiconque eut coupé le poil de l’épaule droite de son chien sera
ajourné à notre cour.
On aurait tort pourtant de s’exagérer Timportanee effective des Capitulaires : dans les domaines personnels de l’Empereur elle fut grande, sans doute, mais l’étendue de territoire qu’il avait réuni sous son autorité était si considérable que Charlemagne, dont le génie s’élevait, certes, au-dessus de son siècle, n’aurait pu gouverner et administrer réellement un aussi vaste empire, composé d’éléments les plus divers.
En réalité, ses Etats s’étaient organisés et s’administraient d’eux-mêmes, sous une foule de petits pouvoirs sur lesquels il n’exerçait, en somme, qu’une simple suprématie.
C’est déjà presque la féodalité. En ses Champs de mai, où s’assemblaient les grands de son royaume, on ne pensait ni à légiférer, ni à prendre des résolutions intéressant tout le pays, mais l’on s’occupait, le plus souvent, de l’organisation d’expéditions guerrières.
On ne peut méconnaître, d’autre part, qu’il se produisit, sous le règne de Charlemagne, une sorte de renaissance des lettres et des arts, due principalement à rinlluence du savant religieux anglo-saxon Alcuin qui installa, à la Cour même, une espèce d’Académie où il professa devant le roi et son entourage ; et, ensuite, à Tabbaye Saint-Martin de Tours, où il s’était retiré, une école de scribes et d’enlumineurs dont des œuvres remarquables nous ont été conservées.
Comme conquérant, enfin, Charlemagne n’eut peutêtre son pareil, en ce sens qu’il conserva, sans en jamais rien perdre, le fruit de toutes ses victoires ; aussi, Texpression encore usitée de nos jours, en terme, de jeu : « Faire Charlemagne », ne serait-elle qu’une allusion à sa mort : le joueur se retirant, sans donner de revanche, imitant Charlemagne qui quitta le jeu de la vie sans avoir rien rendu de ses conquêtes.
Les représentations de Charlemagne datant du temps des mérovingiens ne sont ni majestueuses ni en grand nombre.
Quelques années avant de couronner, à Saint-Pierre, le roi des fh'ancs empereur d’Occident, le pape Léon III lit construire, dans le palais de Latran, une salle de réception, un Iricliniiim, avec une abside et des niches latérales toutes décorées de mosaïques. Le roi Charles, protecteur du Saint-Siège, y était représenté à côté de Saint-Pierre.
Lorsque au commencement du XVIIL siècle, le pape (dément XII fit démolir cette abside, les mosaïques furent enlevées et reconstituées dans une abside nou- \'elle qui existe encore près du bâtiment de la Scala Santa. Sur les mosaïques qui la revêtent, on distingue
la silhouette de Carolus rex, agenouillé devant saint Pierre et lui offrant l’étendard de la ville de Rome. 11 porte le costume franc : courte tunique, braies serrées aux jambes par des lanières et est représenté avec de longues moustaches et les cheveux coupés courts. Cette mosaïque est datée de 797.
Le Vatican possède, dans le cabinet des Bolli antichi, un portrait peint à fresque de Charlemagne, mais tandis que certains auteurs croient qu’il a été exécuté d’après nature, lorsque l’empereur se rendit à Rome, d’autres le jugent postérieur de beaucoup au VHP siècle.
Le musée historique parisien de l’hôtel Carnavalet conserve une statuette équestre de Charlemagne qui proviendrait de la cathédrale de Vletz, dont il est généralement considéré comme le fondateur, et qui est restée gardienne du tombeau de son fils Louis le Débonnaire. Cette statuette est en bronze ; elle a dû être dorée et son origine carolingienne ne semble, aujourd’hui, plus contestée.
11 y a, enfin, le portrait, souvent reproduit, du palais d’Aix-la-Chapelle qui montre Charlemagne vieux, cheveux blancs, et portant la couronne impériale.
Autrement nombreuses sont, dans les temps modernes, les représentations de ce monarque.
Au Vatican, le Couronnement de Charlemagne par le Pape Léon ///, généralement attribué à Raphaël, peut n’avoir été peint, en entier, par le maître, mais c’est sur les cartons de celui-ci, certninement, que ses élèves auraient travaillé à cette grande composition de la chambre de l’incendie du Borgo.
On trouve, au palais de Versailles, le tableau d’Ary
Scheffer : Charlemagne dictant ses Capitulaires, ainsi que la grande toile de Delaroche : Charlemagne franchissant les Alpes.
Un plafond du Louvre, peint par Schnetz, montre Charlemagne recevant Alcuin qui lui présente des manuscrits exécutés par les moines de l’abbaye de Saint-Martin de Tours.
En sculpture, enfin, nous citerons la colossale statue équestre de Charlemagne, qui orne la place du parvis Notre-Dame, à Paris, œuvre de Louis Rochet, et le monument carolingien de Louis Jehotte, à Liège, que surmonte une grande statue équestre de l’empereur.
L’encre de Pétrarque
Le célèbre poète italien Francisco Pétrarga était aussi un savant humaniste.
Né à Arezzo, en 1304, mort à Arqua, près de Padoue, en 1374, Pétrarque est une trop grande figure du XIV® siècle pour que nous ne nous intéressions à ce qu’il a pu dire et penser de Liège, lors de son séjour parmi nos ancêtres.
Après avoir étudié le droit et la théologie à Montpellier, puis à Bologne, il se fit tonsurer, mais n’entra point dans les ordres.
Reçu, recherché même, à la cour du pape Jean XXII, qui avait choisi Avignon pour sa résidence, ce fut en cette ville qu’en 1327, à une messe matinale du lundi de la Passion, Pétrarque vit Laure de Noves pour la première fois.
Pour cette dame provençale « aux beaux cheveux blonds et bouclés » notre poète, on le sait, se prit d’un amour platonique qui inspira si heureusement son génie lyrique. C’est à elle que, dès lors, il rapporta toutes ses pensées, la rendant célèbre au point que, depuis 1850, Laure de Noves a sa statue en marbre dans le jardin du Luxembourg à Paris.
Elle est l'œuvre du sculpteur français Auguste Ottin, l'auteur du beau groupe de la fontaine de Médicis qui orne ce musée de plein air.
Pétrarque, dont la production est d’une inspiration poétique des plus remarquables, composa plus de trois cents sonnets et une cinquantaine de can^ones, ces nobles petits poèmes, dans lesquels excellent Dante et Le Tasse et si exclusivement italiens que l'on a renoncé à traduire ce mot en aucune autre langue.
Presque toutes les can^ones de Pétrarque sont consacrées à Madona Lam'ci, qu’il considère comme « Tamante idéale, le type de la beauté physique et de la perfection morale absolue
Les six chants dénommés : Triomphes, qui datent de la hn de la vie du poète, sont encore, en grande partie, des hommages à la mémoire de la radieuse dame de ses pensées, décédée en 1348.
Mais Pétrarque était aussi un érudit et passionné humaniste, recherchant partout, avec ardeur, et transcrivant lui-même les anciens manuscrits. C'est ainsi qu’il retrouva les Institutions oratoires, de Quintilien. et les Lettres familières, de Cicéron.
(Jn rapporte que Pétrarque portait souvent une veste de cuir, sur laquelle il écrivait, pen lant ses promenades, lorsqu’il manquait de papier ou de parchemin.
Au cours de ses nombreux voyages à la recherche des manuscrits de la Rome antique, il visita Liège, en meme temps que Gand, Aix-la-Chapelle et Cologne. On a meme tout lieu de croire qu’il assista, en notre \'ille, le 3 juin 1333, aux solennités de la Fête-Dieu.
lu’ége, à cette époque, avait la réputation de posséder d'importantes collections de livres et même de très
bonnes copies des plus précieux ouvrages de Rome. Ce fait n’était point ignoré à ia Cour papale, qui comptait alors maints cardinaux pourvus de bénéfices de la Cathédrale de Liège : Jean Colonne et Mathieu Lelong, notamment, les amis intimes de Pétrarque, qui étaient, le premier, chanoine et, le second, archidiacre de Saint-Lambert.
Rien d’étonnant donc à ce que le passionné bibliophile ait été amené à poursuivre ses patientes investigations dans nos riches bibliothèques. 11 n’eut, au reste, nullement à regretter son séjour en notre ville, car il y découvrit, ainsi qu’il le rapporte lui-même, deux discours de Cicéron, jusqu’alors ignorés, et qu’il s’empressa de transcrire.
Evidemment, Pétrarque ne connaissait pas ces deux discours, rapporte M. Georges Monchamp, ep vu son érudition en fait d’écrits de Cicéron, cela revient à dire qu’ils étaient inconnus en Italie et en France. (')
Sans doute, il eût été du plus haut intérêt de voir Pétrarque donner son appréciation personnelle sur les institutions politiques de nos ancêtres, comme le dit Ferdinand Henaux, sur leur caractère, sur leur commerce, sur leur industrie. Rien de tout cela, malheureusement, ajoute l’historien liégeois, n’a frappé ce savant : il n’avait d’yeux^ l’enthousiaste bibliophile, que pour contempler ses deux discours inédits de Cicéron.
(i) François Pétrarque et U Pays liégeois, conférence donnée à la Société d’Art et d’Histoire du diocèse de Liège, le 21 décembre 1904, par M. Georges Monchamp, président de la Société. Cormaiix, impr., igo5, p. 5.
En effet, dans une lettre écrite, de chez nous, à son ami Golonna, Pétrarque se borne à dire :
J’ai vu Liège, célèbre par son clergé.
Mais il lui est arrivé une aventure qu’il raconte en ces termes :
Mon cher, il faut que tu ries ! Dirais-tu bien que, dans cette bonne cité barbare, j’ai eu toutes les peines du monde de me procurer un peu d’encre, et (pielle encre encore ! De l’encre jaune comme du safran.
Or, le croirait-on, cette innocente plaisanterie eut le talent de courroucer Ferdinand Henaux, non point parce que Liège y est appelée « cité barbare » — le savant historien savait trop bien que, suivant l’usage des Romains, on dénommait de la sorte tout peuple ne parlant pas l’italien, — mais parce que le classique Pétrarque prétend avoir éprouvé quelques difficultés à s’y procurer de l’encre et n’en avoir pas trouvé de bonne en notre ville !
\Mici en quels termes, dans IfBulletin de l’Institut archéologique liégeois de 1852, notre trop chatouilleux concitoyen exhale sa colère, son indignation :
Ceci est bien la contre-vérité la plus fausse et la plus méchante qui se ]>uisse voir. Quoi, Liège a des bibliophiles, Liège possède les ouvrages des grands écrivains de l’antique Rome et dans cette cité on doit fra])j>er de ])orte en porte, pour trouver une bouteille d’encre ! Oh, Lélrar()ue, votre j)laisanterie, si fine et si mordante que vous l’avez \-oulu faire, ne nous fait }>as rire ! Au contraire, elle nous attriste, car ell(‘ nous a{q)rend (]ue vous aussi, ])enseur éminent et sage, vous avez failli à l’esprii, au bon sens, à hhospitalité, tout comme l’écrivailleur le j)lus vulgaire.
Si cette inenterie absurde eût appartenu à un touriste obscur, elle aurait été justement dédaignée, oubliée : venant de Pétrarque, elle a été remaiajuée, on lui a donné croyance.
Voilà, certes, de bien grands mots pour une plaisanterie épistolaire ! pour le simple récit d’une banale mésaventure de voyage !
Tout en se défendant de vouloir prendre à la lettre la boutade de Pétrarque, surtout d’y voir une preuve de l’ignorance qui régnait alors à Liège, M. Georges Monchamp en donne cependant et très gravement la curieuse explication que voici :
En i333, nous avions de l’encre à Liège. Seulement, comme partout à cette époque, ce n’était pas un article de commerce ; chacun la fabriquait soi-même. Et si la provision était épuisée et le besoin urgent, il fallait aller frapper à une porte amie et peut-être peiner assez longtemps avant d’être obligé.
Nous possédons par centaines des actes écrits au XIYe siècle sur tous les points de la ville. Rien que pour la période i325-i335, notre dépôt royal d’archives conserve plus de trois cents chartes originales libellées dans nos collégiales et nos monastères.
Ce qui parait devoir être concédé, c’est que notre encre avait un ton jaunâtre, vu qu’elle était fabriquée avec l’eau du terroir, plus ou moins ferrugineuse, (i)
Plus philosophe, le baron de Stassart, dans la réponse qu’il fit à Ferdinand Henaux, ne se met en peine de chercher une explication quelconque à l’incident de l’encre de Pétrarque ; il se borne à dire :
Ce fait peut fort bien être vrai, sans néanmoins que cela tire à conséquence. Pareille chose m’est arrivée, plus d’une fois, dans de très grandes villes et dans les meilleures auberges.
Et, cependant, de Stassart écrivait cinq siècles après Pétrarque !
Le sculpteur Rodin ne rapporte-t-il pas, dans ses Mémob'eSj qu’en plein XX*" siècle, se trouvant à Mar-
(i) Monchamp. Loc. cit., p. 7.
seille et voulant prendre quelques croquis, il lui fut impossible de se procurer une feuille de papier !
Après avoir vainement cherché une papeterie, il se décida à entrer chez un épicier et celui-ci lui donna un morceau de papier d'emballage qui fit admirablement son alfa ire.
Il est vrai que c’était un dimanche..... jour de repos dominical !
La vérité est qu’aujourd’hui encore... et un peu partout... les soins donnés à ce qiiil faut pour' écrire laissent souvent à désirer.
Ce qu’il laut pour écrire
Papiei% plume et encre, voilà qui suffit pour tout écrire... même des chefs-d’œuvre; et, comme dirait Félicien Rops, ceux-ci viendront naturellement si vous avez pour deux sous de génie ! Mais il s’en faut que, dans tous les temps, nos ancêtres aient eu à leur disposition ces trois intéressants instruments du travail intellectuel. Cependant d’aucuns nous ont laissé d’admirables choses.
Au dire de Pline, qui écrivait au début de notre ère (62-120), les feuilles d’arbre, et particulièrement du palmier, sont la première substance sur laquelle on ait tracé des caractères qui expriment des idées.
Quelques grandes bibliothèques possèdent des manuscrits sur feuilles d’arbre, celles-ci parfois vernissées pour mieux assurer la conservation de l’écriture.
En cette haute antiquité, l’écorce et le bois de différents arbres étaient employés au même usage. On a trouvé, en 1837, dans la troisième des pyramides de Memphis, une inscription gravée sur une planche d’érable sycomore provenant du cercueil d’un roi Egyptien.
L’archonte législateur Dracon, qui, dans la seconde
moitié du VIP siècle avant J. G., le premier donna aux Athéniens des lois écrites, fit transcrire celles-ci sur bois. Ces lois, des plus implacables, prononçaient la peine de mort pour des fautes relativement peu graves; aussi disait-on qu’elles avaient été écrites avec du sang et. aujourd’hui encore, l’expression loi draconienne est employée pour désigner toute disposition législative d'une excessive sévérité.
La nouvelle Constitution que Solon (640-558) octroya aux Athéniens, était aussi gravée sur des tables de bois, et quelqu’un ayant demandé à ce sage de la Grèce si les lois qu’il venait de donner à son peuple étaient les meilleures qu’on pût lui prescrire : Oui, dit-il, les meilleures qu’il fût capable de recevoir.
De là, enfin, cette allusion d’un poète comique cité par Plutarque : « J’en atteste les lois de Solon et de Dracon, avec lesquelles le peuple fait cuire ses légumes. »
A Rome, avant de recourir aux tables de bronze, pour la publication des lois, il était aussi d’usage de graver celles-ci sur bois de chêne ou de les écrire sur des planches blanchies avec de la céruse, avant de les exposer au Forum.
Ln passage du Digeste fait également mention de testaments écrits sur tablettes de bois.
Sous les premiers empereurs chrétiens, plusieurs lois furent publiées sur toile. En Perse, on. se servait d'étolfes de soie.
11 n'est pas possible d’assigner une date précise à l'emploi de l'enveloppe membraneuse du papyrus pour la fabrication du papier ; on estime cependant pouvoir le faire remonter à quatre cents ans, au moins, avant l'ère chrétienne.
L’espèce de roseau appelé papyrus croissant surtout sur les bords du Nil, l’invention de la fabrication de cette sorte de papier est attribuée aux Egyptiens ; il est néanmoins avéré que les Chinois excellèrent, vers la même époque, à former des feuilles souples et polies, particulièrement propres à l’écriture, au moyen de fibres végétales du mûrier et du bambou.
Les Egyptiens, toutefois, monopolisèrent le commerce du papyrus ; aussi la récolte de cette plante venait-elle à manquer en leur pays, une année seulement, que la disette du papier se faisait sentir dans l’Europe entière. Pline raconte qu’alors on était obligé de rationner, tout comme pour les grains aux époques de famine, la provision de papier qui, selon ses besoins, était distribuée à chaque citoyen.
Tout un temps le papyrus fut employé concurremment avec les anciennes tablettes de cire. A Rome, celles-ci étaient usuellement utilisées pour la correspondance qui ne devait sortir de la ville, tandis que le papyrus servait plus spécialement pour les communications écrites à destination de l’extérieur.
Vers la même époque, on commença à employer, assez couramment, les peaux de bêtes pour recevoir et fixer l’écriture, autrement dit à fabriquer le parchemin.
Eait ordinairement de peau de mouton, de chèvre ou de veau, le parchemin constituait une substance très résistante et de meilleure qualité, comme matière à écrire, que le papyrus.
La rareté de celui-ci s’accentuant d’année en année, le parchemin, par la suite, remplaça presque complètement le papier à base végétale.
La fabrication de l’un et l’autre ne cessa complète-
ment qu'au douzième siècle, lorsque le papier de coton, connu depuis longtemps des Orientaux, se fut répandu dans rOccident.
De cette époque date aussi le commencement de Tutilisation des chiffons de toile et de coton pour la préparation de la pâte à papier
Les diverses opérations relatives à la fabrication du papier de chiffe ou de chiffon se firent, très longtemps, à la main et d’importants perfectionnements ne furent apportés à cette industrie qu’à la fin du dix-huitième siècle, après l’invention de la machine à fabriquer le papier.
Aujourd’hui, c’est surtout la paille et la sciure de bois qui entrent dans la composition de la pâte de papier ; mais, déjà au dix-huitième siècle, on connaissait le moyen de fabriquer le papier en employant les matières les plus diverses.
Un médecin allemand, M. Bruckman, écrivit deux dissertations sur l’amiante et les fit imprimer, en 1727, sur du papier fait avec cette substance.
Le marquis Charles de Villette, en 1786, eut une partie de ses œuvres imprimées sur papier de guimauve et. à la fin du volume, on trouve vingt feuillets d'échantillon de papier fabriqué par Léorier de Lisle, avec autant de substances differentes, comme l’ortie, la mousse, l’écorce d’osier, la racine de chiendent, fi)
lénfin, un savant allemand, J. Ch. SchœflPer, a publié à Ratisbonne, en 1772, les résultats de ses essais sur la fabrication du papier avec des substances végétales. Son ouvrage ne contient pas moins de 81
'i) \’oluni(‘ in-i6 do 256 pages, Londres-Paris, 1786.
échantillons de papier fabriqué avec des copeaux, de la sciure de bois, avec des écorces, des mousses, des tiges de houblon, de vigne, avec des feuilles et des trognons de choux.
Les instruments que nos ancêtres employaient pour écrire ne diffèrent guère de ceux qui sont en usage de nos jours.
Sans doute, le style au moyen duquel ils traçaient les caractères d’écriture sur leurs tablettes de cire est relégué dans nos musées d’antiquités et les Chinois sont seuls, aujourd’hui, à se servir encore du pinceau en guise de plume, les Egyptiens l’ayant depuis longtemps abandonné.
Mais combien peu nous avons innové sous ce rapport, car le roseau a été la première plume, comme dit Alphonse Karr.
On le taillait en bec, ainsi que nos grands-parents faisaient du tube de la plume d’oie dont ils se servaient pour écrire et qui grinçait souvent et très désagréablement sur le papier.
Ce n’est, en effet, qu’au cours du XIX® siècle que s’est généralisé l’usage des plumes métalliques, bien que celles-ci devaient être connues dans l’antiquité.
Les patriarches de Constantinople, dit Montfaucon, se servaient, pour leurs souscriptions, d’un roseau d’argent et l’on peut voir dans les planches de V Antiquité expliquée de ce même archéologue, ainsi que dans le recueil des peintures trouvées à Herculanum, des écritoires, des canivets faisant l’office de tranche plume et des grattoirs.
Au Musée de Naples, on conserve une plume en bronze découverte à Pompéi, assez semblable aux modernes plumes d’acier. ^
Le Musée archéologique de Liège, Maison Curtius, possède aussi un tube en bronze, creux, taillé en bec de plume à une extrémité, découvert, en même temps que deux encriers cylindriques en bronze, dans des fouilles pratiquées à Tongres, vraisemblablement la plus ancienne ville de la Belgique actuelle, puisqu'elle existait déjà sous la domination romaine.
Au moyen-âge il y avait non seulement des plumes en bronze, mais encore en argent et même en or. C'étaient plutôt des objets de luxe, de curiosité.
De même que, sans autre secours que l’expérience, les anciens préparaient les couleurs dont ils se servaient pour peindre leurs tableaux, ils fabriquaient eux-mêmes leur encre, qui était un composé de noir de fumée, de gomme et d’eau.
Pline dit qu’en mêlant un peu de vinaigre à cette encre on la rendait presque ineffaçable et il prétend qu’en y faisant infuser de l’absinthe on préservait les livres des souris !
Etaient connues et employées, dans l’antiquité, les encres de couleur : rouge, bleue, verte, les encres d’or et d’argent, ainsi que la sépia ou encre de seiche, genre de mollusques rejettant une liqueur noire qui, solidifiée, sert à fabriquer l’encre de Chine.
I^armi les encres rouges il en était une réservée exclusivement aux empereurs d’Orient pour la signature de leurs actes et que l’on appelait encre sacrée. Les particuliers, sous peine de mort, ne pouvaient en avoir en leur possession ou chercher à se la procurer de l’ofiicier auquel ce dépôt était confié.
On l'obtenait en faisant cuire, avec sa coquille brisée, un murex, autre genre de mollusques que l’on pêchait
sur les côtes du Péloponèse, de l’Afrique occidentale et de la Phénicie, qui se vendait pour ainsi dire au poids de l’or et dont les anciens tiraient la pourpre.
Dans l’encre ordinaire dont nous nous servons aujourd’hui, le noir de fumée est remplacé, parfois, par le sulfate de fer, la noix de galle, le tanin ; souvent aussi par d’autres produits plus ou moins innommés !
Sébastien Lamelle
L'assassinat du bourgmestre Sébastien Lamelle, chef du parti des Grignoux, les adversaires résolus de l'absolutisme du prince-évêque Ferdinand de Bavière, est un épisode bien connu de l’histoire du Pays de Liège.
Dans son roman historique : Le Bourgmestre de Liège, Henri Conscience dépeint, en ces termes, les deux partis politiques : les Chiroux et les Grignoux qui en notre ville, durant la première moitié du X\dL siècle, furent en lutte continuelle, avec des alternances de succès et de revers :
« Comme dans tout pays libre, il existait à Liège deux partis :
Le j)remier, moins nombreux, mais puissant par ses richesses et par l’a])pui (]ue lui prêtait l’Espagne, se composait de l’ordre équestre, de bourgeois notables et de (quelques membres des métiers, qui dépendaient d’eux ou (jui suivaient leurs conseils. Ce parti était l’ennemi de la démocratie ; il voulait étendre l’autorité du prince et faire embrasser par la ville de Liège la cause de l’Espagne.
Le second. comprenait presque toute la population, voulait, au prix de ses biens et de son sang, défendre les vieilles libertés en même lcm])s (|U(‘ la neutralité du pays ; et, comme cette neutralité n’était menacée (|ue par le prince et par l’Espagne, le sentiment populaire penchait v(u's la b'rance, dont le roi avait promis aux Liégeois de les assister contre leurs ennemis.
11 arriva vers ce temps-là (|ue quelques jeunes notables, peu
LE CORPS DE LARUELLE EXPOSÉ DANS LA GRANDE NEF DE LA CATHÉDRALE St-LAMBERT
Les citoyens jurent par lui de mourir pour la patrie
Esta7npe eti taille douce par Dreppe.
aimés du peuple, revinrent de Paris avec un nouveau costume. Ils portaient des chaussures dont les revers tombaient presque sur les pieds, avec des garnitures de nœuds et de rubans qui les faisaient ressembler à une sorte d’hirondelle aux pattes emplumées, nommées chiroux en patois de Liège, (i)
Lorsque ces jeunes gens sortirent un dimanche de l’église Saint- Lambert, le peuple se moqua de cette mode nouvelle et leur cria : Chiroux ! Chiroux !
Eux, de leur côté, pour exprimer qu’à Liège on avait l’habitude de critiquer et de repousser toute innovation, répondirent par le cri de; Grignoux ! Grignoux ! ce qui signifie grognons, frondeurs ou mécontants.
Depuis lors, les deux partis s’approprièrent ces sobriquets et se parèrent, comme d’un titre de gloire, du mot qu’on leur avait jeté à la face comme une injure-.
Guillaume Beckman qui, pour la sixième fois, venait d’être nommé bourgmestre de la Cité et était le chef des Grignoux, fut atteint, peu de temps après son élection, d’une maladie étrange : un dépérissement général du corps, tandis que ce vaillant défenseur de nos libertés conservait toute son intelligence, toute son énergie morale.
Il mourut le 2g janvier 1631 et cette mort impressionna d’autant plus vivement le peuple que Beckman était connu pour son attachement aux intérêts populaires.
On prétendit même qu’il avait été empoisonné par ordre de Ferdinand de Bavière, ce qui ne fut jamais établi ; mais l’élection du bourgmestre s’était faite malgré l’opposition du prince et l’on accorda à ce bruit certaine créance.
(i) De ces souliers mignons, de rubans revêtus.
Qui vous font ressembler à des pigeons pattus,
Molière, Ecole des maris.
Sébastien Lamelle, élu bourgmestre de Liège, en 1G35. avait aussi été placé à la tête du parti des Grignoux, ce qui n’était point de nature, ainsi que Taurait désiré le prince-évêque, à soustraire la Cité à rintluence française pour favoriser l’Espagne.
La Ruelle passait justement, ditM. J. E. Demarteau, pour un des défenseurs les plus dévoués des libertés municipales^ et, quant à la direction de sa politique, elle est tout entière résumée à la fin d’une lettre qu’il adressait à Paris, le 23 février 1637 et qui a été publiée dans la Revue de Belgique, numéro de novembre 1880.
La persécution que font les ministres et officiers de l’évêque contre la Cité, la même font-ils contre les villes subalternes. D’où se tire une connaissance sommaire de la misère de notre estât. Nous nous défendons tant que nous pouvons, mais comme le party adverse est appuyé sur les armes espagnoles, notre défense ne peut pas longtemps subsister, si nous ne sommes secourus, conservés et protégés par les armes françaises. i
Que la politique extérieure d’un bourgmestre de la Cité fût en opposition avec celle du prince, ainsi que l'observe M. Demarteau, c’est un fait qui se présente assez souvent dans les annales de la principauté et' dès le moyen-âge même. Cette fois, les Grignoux démocrates étaient français et le bourgmestre élu par eux se tournait vers Richelieu : le prince, avec son parti, était espagnol, et il appelait dans le pays le terrible Jean de Weert et ses Croates. (')
Sébastien La Ruelle habitait une maison portant l'enseigne du Pot d’Or, qui provoqua la dénomination donnée à la rue de ce nom. Cette enseigne existe
(i; BuUdin dcl' Institut avchéologi(ine liégeois, t. xxi, année 1888, p. 424.
encore, sculptée en relief dans la pierre, au-dessus de la jolie porte de l’immeuble formant l’angle des rues du Pot d’Or et Saint- Adalbert, mais l’habitation du bourgmestre, laquelle devait se trouver tout proche de cette demeure, est aujourd’hui disparue.
René de Renesse, comte de Warfusée, ayant trahi le roi d’Espagne lorsqu’il était à son service, avait dû se réfugier au pays de Liège, dont il était originaire. Il occupait un hôtel, situé place Saint-Jean^ à l’emplacement de la percée qui réunit actuellement cette place au boulevard de la Sauvenière.
On sait que , feignant de partager l’aversion qu’éprouvaient les Liégeois pour leur despotique prince-évêque qui, par deux fois, avait fait appel aux soldats étrangers : aux Espagnols d’abord, aux Allemands ensuite, pour l’aider à subjuguer son peuple, Warfusée, le i6 avril 1637, invita à dîner, en son hôtel, le bourgmestre Laruelle. Celui-ci, sans défiance, se rendit à cette invitation, accompagné seulement d’un domestique.
Des soldats, encore des Espagnols, introduits 1 subrepticement en ville, le matin même, firent irruption dans la salle, à la fin du repas ; sur l’ordre du comte, ils s’emparèrent de Laruelle et le conduisirent dans une chambre voisine, où ils le garrottèrent.
Bientôt après, le malheureux bourgmestre tombait sous les coups de ces mercenaires.
Avant de commettre son lâche assassinat , de Warfusée avait tenu à faire appeler un prêtre pour que celui-ci reçût la confession du bourgmestre Laruelle !
Mais, ici, laissons parler le moine du couvent des
Dominicains, proche du théâtre du drame, qui se rendit à cet appel. Voici, en effet, textuellement, la déclaration de ce religieux, telle qu’elle a été transcrite, par le Grand greffe des Echevins , à la suite de sa déposition devant la haute cour de justice de Liège, le 1 I juillet 1637 :
Personelement devant nous comparut révérend père Anthonin Everard, supprieur des frers prescheurs en Liège, liquel, après avoir fait seriment ad rectus, at déclaré, qu’estant appellé de son couvent par N. Gobert, pour s’acheminer à la maison du compte de Warfuzée, sur les encloistres de St-Jean Evangéliste en Liège, où estant arrivé fut pris par sa main par ludit compte lui tenant ses propoz : « Mon père, il faulte que vous confessez La Ruelle parce qu’il n’a qu’un quart d’heur à vivre » ; et après avoir heu quelcque contestation par ensemble, fut constraint (en présence de tous les soldats appelez pour l’assazinate dudit feu le bourghemaistre Ruelle) d’entrer en une petite chambre proche la porte, où y estoit le dit feu bourghemaistre, liez les mains par derier, à teste découvert, luy remonstrant ce que ludit compte avoit envie d’exécuter contre la personne du dit feu bourghemaistre, tellement que fut constraint d’entendre la confession d’icelluy ; de sort que ledit père Anthonin, ayant reçu ladite confession, et estant constraint de sortir par l’importunité des soldats qui cryoit (pr'il se dépeschast, ludit bourghemaistre lu}" déclara sa volonté dernier corne s’ensuit scavoir : qu’il laissoit sa femme et ses enffans également héritiers de tous et quelconcques ses biens. Et puis après fut assassiné par les soldats de ladite chambre. Oui fut le tous mis en garde de loy (i).
(]cttc déclaration du confesseur de Laruelle, faite devant la haute cour de justice, peu de temps après la mort du bourgmestre, est émouvante dans sa simplicité !
Le père Anthonin Everard déclare, notamment, on faura remarqué, qu'avant de recevoir la 'Confession de
(:) Gland greffe des Eclievins : Convenances et festaments, i633-i638, f" .S4. v«. Publié dans le Bulletin de l'Institut archéologicnie liégeois, t. IX, p. 491.
Lamelle, il eut « quelques contestations » avec de Warfusée.
La vérité est qu’il supplia le comte de ne point mettre à exécution les sinistres résolutions que celui-ci venait de lui révéler.
Ce religieux, dit Gérimont dans son Histoire populaire des Liégeois, ne put maîtriser son émotion, en voyant la victime qui allait tomber sous le fer des séides du comte. Il courut se jeter aux genoux de Warfusée, essayant de le fléchir par ses larmes et ses supplications. Mais l’impitoyable agent de l’évêque resta sourd aux prières du moine.
Une lettre, bien curieuse, écrite de Liège, à la date du 24 avril 1637, huit jours seulement après l’assassinat du bourgmestre Laruelle, est conservée parmi les nombreux manuscrits de la bibliothèque du célèbre Collège de Stonyhurst, en Angleterre. Les jésuites anglais qui s’étaient établis en notre ville, au commencement du XVIL siècle, fondèrent ce Collège, lorsqu’à l’arrivée de l’armée révolutionnaire française, ils renrentrèrent dans leur pays.
Cette lettre relate les tragiques événements dont notre cité venait d’être le théâtre et l’auteur du récit n’est autre que le recteur du Collège des jésuites anglais de Liège : le père Edouard Courtney. Il écrivait au père Thomas Courtney, son frère vraisemblablement, qui habitait Rome et devint, vers 1640, recteur du Collège Anglais de cette ville.
Des faits, simplement rapportés et sans opinions préconçues, ou l’auteur de cette lettre en a été témoin ou il en a eu connaissance au moment où ils venaient de se passer, ce qui donne à sa narration un caractère de vérité, un accent de sincérité tout particuliers.
Ce document, historique peut-on dire, a été publié, texte latin original en regard de la traduction, par le père jésuite Alfred Neut, dans le tome XII du Bulletin de r Institut archéologique liégeois.
Voici, tout d'abord, le portrait que hauteur trace, en quelques traits, de Sébastien Lamelle, que venait de faire assassiner le comte de Warfusée :
Deux fois il avait rempli, à la grande satisfaction de tout le peuple, la charge de Bourgmestre ; c’était un homme courageux, actif, ingénieux dans ses projets, d’un cœur intrépide, prompt à entreprendre, constant à poursuivre, propre aux entreprises les plus difficiles, capable de grandes choses.
De l'assassin, il dit :
Ce qu’on osait d’abord croire à peine est maintenant constaté : l’auteur de ce meurtre, le chef d’un coup aussi hardi, est bien le comte de Warfusée lui-même. Chassé depuis longtemps de la Cour de Bruxelles, et, avec d’autres grands de Belgique, coupable de lèsemajesté ; réduit à la dernière extrémité et devenu odieux à tous les cito}'ens par la tache qui le souillait, il espérait par ce nouveau crime rentrer en grâce avec l’Empereur et obtenir le pardon du Roi.
Enfin, après avoir exposé les circonstances bien connues en lesquelles s’accomplit le lâche attentat dont fut victime le Bourgmestre Laruelle « si cher au peuple liégeois », le i6 avril 1637, dans la demeure du comte de Warfusée, le père Courtney rapporte, en ces termes, combien fut grande l’indignation des Liégeois et terrible leur vengeance :
A})rés le meurtre, le comte, tranquille sur son propre sort, ou plutôt aveuglé, se montra aussi imprévo}^ant pour lui-même qu’il avait été barbare pour son hôte. Il permit à (pielques-uns des convives de (iuitt(>r sa maison, à d’autres il donna des lettres à porter aux consuls
et aux différents chapitres de chanoines, pour annoncer que, sur l’ordre de l’Empereur et du Prince de Liège, La Ruelle venait d’être mis à mort dans sa maison. Il devait bien prévoir, le misérable, qu’un orage pouvait facilement être soulevé dans l’Euripe liégeois, et que l’ignoble massacre d’un homme aussi populaire allait être le signal d’une sédition que bien du sang n’éteindrait pas.
On ne peut se figurer l’émoi (lui régna dans toute la ville, quand la nouvelle certaine de ce meurtre se fut répandue : le peuple, furieux, courut aux armes, et une foule compacte se porta vers la demeure du comte.
Celui-ci s’efforça d’excuser son action et de détourner de lui-même l’odieux de l’assassinat ; mais en vain : on ne veut écouter ni prières, ni excuses. Quelques portes sont ouvertes, d’autres sont brisées, et de tous côtés on envahit la maison : à l’instant, on égorge le comte, on lui tranche presque la tête et on l’immole ainsi comme une victime aux mânes de La Ruelle, massacré peu d’instants auparavant à la même place.
Le cadavre, dépouillé de ses habits et presque nu, est traîné par une corde liée au pied, à travers les rues, dans les immondices et la boue, jusqu’au marché ; là, on lui coupe les deux bras, on l’éventre et on en retire les entrailles ; enfin, le corps ainsi mutilé est suspendu au gibet de sinistre mémoire, apporté l’année précédente du camp de Jean de Wert. Spectacle odieux pour le peuple, triste pour tous ceux qui se souvenaient de la noble extraction du comte, de la vie honorable et douce qu’il avait menée à la cour des Princes de Belgique. Mais il paraissait moins digne de pitié pour avoir imprudemment exposé de si grands biens en trahissant le Roi et un ami. Lasse Dieu que cet homme, qui méditait un assassinat, ait pourvu au salut de son âme ! Il a voulu se confesser au même père Dominicain qu’il avait fait appeler pour La Ruelle ; mais celui-ci refusa de l’entendre ; on ignore si, le crime commis, il purifia chez un autre prêtre sa conscience souillée. L’on a remarqué qu’il n’avait jamais été plus assidu à l’église et aux exercices de la dévotion que les jours qui précédèrent son trépas.
Il resta environ deux jours suspendu à la potence, affreux à voir, couvert de boue, défiguré par les blessures, offrant plutôt l’aspect d’un animal immonde que d’un homme. Après ces deux jours, le cadavre fut haché en morceaux, qu’on enferma dans un tonneau enduit de poix et que l’on consuma dans les flammes ; les cendres furent jetées dans la Meuse ; les bras, dit-on, ont été attachés aux portes de la ville ; et l’on a gardé la tête pour la placer sur les murs au haut d’un pieux.
Telle fut la fin de Robert de Renesse, comte de Warfusée, le plus misérable des mortels, d’autant plus à plaindre qu’il avait été autrefois heureux. En cherchant à récupérer son bonheur passé par la trahison d’un ami, il se perdit lui-même avec sa famille et tous les siens.
Après le massacre du comte, on pilla la maison qu’il habitait dans les cloîtres Saint-Jean et qui lui était louée par le chanoine Lintermans ; les restes de ce festin splendide et presque royal furent consommés, l’argenterie et tout le service de table furent enlevés ; enfin, sous l’empire de la vengeance qui dévorait tous les cœurs, on livra aux flammes cette demeure, théâtre du crime, afin qu’il ne restât aucun monument de ce meurtre affreux. J’ai vu les torrents de fumée et la flamme qui s'élevaient du bûcher et semblaient menacer la cité désolée de désastres plus affreux encore.
Au commencement des désordres, on tua avec le comte presque tous les serviteurs et quelques autres personnes ou complices de son crime et préparateurs du banquet. Les femmes furent épargnées ; à peine un seul des 25 soldats put-il s’échapper.
Le père jésuite Alfred Neut, auquel est due la communication de cette lettre, nous dit que son auteur^ Edouard Gourtney, né en 1598 dans le comté de Sussex, en Angleterre, était un esprit vraiment distingué, qu’il brilla dans l’enseignement des humanités comme dans celui des études supérieures.
Aussi, ajoute-t-il, pendant plus de i5 années, soit comme recteur des collèges anglais de St-Omer, de Rome, de Liège, soit comme provincial, il gagna l’estime et l’affection de ses frères et des étrangers.
Quant à Lamelle, un pieux hommage fut rendu à sa mémoire.
Exclusivement à ses frais, la Cité liégeoise fit à son bourgmestre des funérailles on ne pourrait plus solennelles. Son corps, après avoir été exposé à la cathédrale S‘-Lambert, fut inhumé en l’église Saint- Alartin-cn-Ile, auprès de celui de Beeckman.
Le conseil de la Cité décida, de plus^ «qu’une rémunération honorable serait faite à la veuve de Laruelle par un présent de vingt-cinq mille florins. » lèn l'église S*-Martin-en-lle fut démolie et
l’administration centrale du département de l’Ourthe fit exhumer le corps de Laruelle. Le D" Nicolas-Joseph Ansiaux fut chargé de constater l’authenticité des restes de l’ancien bourgmestre de Liège, ce qu’il fit en un rapport très détaillé qui a été publié.
Chargé de veiller à la conservation de ces dépouilles, le D" Ansiaux les fit transporter en sa demeure et il les garda pendant plus d’un quart de siècle.
En 1827, elles furent confiées au 'pharmacien Victor Van Orle et celui-ci en fit remise, l’an 1850, à l’Institut archéologique liégeois qui, aujourd’hui encore, en est dépositaire.
Le bon métier des Charpentiers et les Sculpteurs de la Cité de Liège
Il fut un long temps où il était requis, en quelque sorte, de faire partie d’une corporation ou métier, ne dût-on même avoir, avec celui que l’on choisissait, quand il ne s’emparait de vous, que des affinités et des rapports bien éloignés.
Ces associations professionnelles s’occupaient, surtout, de prévenir la concurrence.
Leurs règlements, s’ils parlaient longuement des obligations des apprentis, dont le nombre fut toujours limité, étaient généralement muets en ce qui concernait les devoirs des maîtres à l’égard de ces derniers.
Quant à la maîtrise, elle s’obtenait difficilement et se payait chèrement, à moins d’être fils de maître.
11 n’y avait pas que le chef-d’œuvre à produire, il était nécessaire encore , pour le faire accepter, de s’attirer, par divers moyens plus ou moins dispendieux, les bonnes grâces des jurés, tant ceux-ci redoutaient de se donner de nouveaux concurrents.
Monopoliser entre le moins de mains possible, telle était la tendance générale des métiers.
Au pays de Liège, les peintres relevaient — suivant*
l’expression de l’époque — du métier des orfèvres, parce qu’ils utilisaient l’or, surtout dans les fonds de leurs tableaux, tandis que les sculpteurs ou entretailleurs d’images, comme on disait alors^ relevaient du métier des charpentiers s’ils travaillaient le bois, et du métier des maçons s’ils utilisaient la pierre.
Au XV^ et même au XVP siècle, peintres comme sculpteurs s’accommodèrent assez bien de ce régime et ne firent guère entendre de protestations, chez nous du mioins.
Il en fut tout autrement au XVIP siècle, lorsque les corporations liégeoises commencèrent à perdre de leur importance au point de vue professionnel, et surtout après que Maximilien-Henri de Bavière, prince-évêque de Liège, eut, par son règlement du 28 novembre 1684, supprimé les métiers comme corps politiques.
Les artistes cherchent alors à se soustraire à l’obligation de faire partie d’un métier quelconque, par dignité sans doute, mais aussi pour s’éviter le paiement du prix de l’acquêt ou du relief et. . de ses frais accessoires.
La lutte qui s’engage entre les sculpteurs, tendant à leur émancipation, et le métier de charpentiers qui veut les conserver dans sa corporation, mérite tout particulièrement de retenir notre attention.
Une analyse sommaire de nombreux documents, publiés dans le Bulletin de la Société des Bibliophiles liégeois, nous fera connaître, on ne pourrait mieux, ce curieux débat.
En 1738, les sculpteurs en bois de la cité de Liège, qui, jusque-là, n’avaient que platoniquement protesté contre les règlements les obligeant à faire partie du
métier des charpentiers et à soumettre un chef-d’œuvre pour être reçus maîtres, refusèrent positivement de présenter le chef-d’œuvre imposé, qui consistait à sculpter soit un crucifix, une vierge, une épitaphe, soit un chapiteau d’ordre corinthien ou composé selon leur dessin.
Les otiiciers du métier des charpentiers leur intentent une action devant le Conseil de la Cité, tandis que les sculpteurs s'adressent directement au prince pour lui exposer que la sculpture, étant un art, ne doit dépendre d'aucun métier et qu’il n’est pas admissible d’exiger un relief pour le bois que les artistes mettent en œuvre, alors surtout que des menuisiers ne sont pas à même de juger de la valeur du travail d’un sculpteur.
Dans le mémoire qu’ils présentent au prince, les « remontrans » ou exposants écrivent notamment : « qu’il est d’une témérité inouïe d’oser comparer un art si célèbre (la sculpture) à un métier des charpentiers, art qui ne dépend d’aucun métier dans toutes villes du monde ; au contraire qui, avec celle de la peinture, sont respectées partout et signament dans les pays où il y a des Académies fameuses pour leur art et y ont obtenu des privilèges des Empereurs, Roys et Princes, ce que les métiers n’ont pas. »
Or, CO n’est (jiie dans cette ville de Liège que les peintres et sculpteurs relèvent des métiers, scavoir les premiers parce qu’ils mettent de l’or et de l’argent en œuvre et les seconds, celuy des char- ])cntiers, ]>arraj)ort à la matière de bois.
X'oilà donc une bassesse pour les dits arts de relever des métiers }>ar ra])ort aux matières dont il faut se servir, ce qui ne se pratique pas ailleurs.
Après avoir fait observer que les charpentiers sont
d’autant moins fondés à exiger un chef-d’œuvre des sculpteurs, pour l’obtention du relief, que les orfèvres ne le réclament pas des peintres « relevans d’eux», les pétitionnaires déclarent, sans détours, que les gouverneurs du métier des charpentiers ne demandent le chefd’œuvre aux sculpteurs « que pour attraper de chaque vingt-sept francs » ; même, ajoutent-ils : « ils ont présenté publiquement et autrement aux remontrans que celui d’eux qui ferait le premier chef-d’œuvre qu’ils luy quitteraient les droits et serait dénoncé pour visiter les chefs-d’œuvre des autres, preuve invincible que s’ils étaient fondés là-dessus^ ils ne quitteraient pas leurs droits, tant ils en sont avides. »
Les pétitionnaires terminent leur requête en disant qu’ils espèrent que le prince interdira aux dits gouverneurs toutes poursuites contre les sculpteurs et les en dispensera pour l’avenir.
Au nombre des signataires, nous notons : Jean Hans, l’élève de Delcour ; Gérard Van der Planck, demeurant en Lulay ; Jacques Vivroux, de la paroisse S^-Nicolasau-Trez ; Wathieu Hanlet, de la paroisse de S'-Martinen-Ile ; Antoine Galhausen, habitant rue du Stalon, et Pierre-François Mignon, dont la demeure n’est pas indiquée.
Par apostille du prince, en date du ii janvier 1738, cette réclamation est communiquée aux gouverneurs du métier des charpentiers « pour y dire ens huitaine de l’intimation. »
La réponse des gouverneurs ne se fait pas attendre : elle expose longuement au prince que « les sculpteurs, tout comme les charpentiers, les menuisiers et les faiseurs de bois de harquebuses», ne forment ensemble
qu'un corps sous le titre du bon métier des charpentiers ; que le refus des sculpteurs de « faire les cheffd'œuvres ordonnés par les règlements » ne sont que des « opiniâtretés fondées sur un air mal entendu de grandeur, tout comme s’ils étaient déshonorés d’être membres d’un métier qui doit les faire vivre » et que « leurs oppositions à se soumettre au cheff d’œuvres donnent mal à penser sur leure capacité. »
En vain réclament-ils, y est-il dit encore, que dans les autres pays, il y a des académies établies pour les sculpteurs : cela ne vient pas à notre fait, parce que chaque pays at ses règles et ses lois qu’on doit observer pour le maintien du bon ordre.
D’ailleurs, si l’on exempte quelqu’uns de ceux qui ont signé la ditte suplicque, il n’y en a pas beaucoup qui pouraient se vanter d’être sculteurs n'y d’être reçus dans des académies.
Et pour terminer... cette menace :
Ce pourquo}", comme le reste de la ditte suplicque n’est qu’un tas de raisonnements forgés à plaisir par un misérable autheur qui ose s'énoncer insolemment par des termes d’impostures criminelles, sans rime ny raisons, de quoy on scaurait bien le payer si l’on ne craignait de blesser le respect dû à V. A., les gouverneurs du dit métier des charpentiers espèrent qu’elle imposerai silence à ces esprits rebelles et opiniâtres à ses ordres, comme il 3^ a action prévenue pardevant Messes du magistrat, que V. A. soit bénignement servie de renvoier les ])arties.
Au bas de la requête se trouve cette apostille : « Son Altesse, vû le présent contredit, renvoyé les parties aux bourgmestres et conseil de la cité.
» Fait au Conseil de sa ditte Altesse, ce 20 janvier
Un conllit du même genre que celui dont nous venons de parler se produisit, à cette époque, entre le
sculpteur liégeois : Pierre-François Mignon et le métier des charpentiers et maçons de la ville de Huy.
La question était de savoir si un sculpteur de Liège, pouvait aller placer, dans une autre ville, sans y avoir acquis le métier, un travail qu’il avait confectionné, exécuté à Liège.
Dans une requête qu’il adresse au prince, le sculpteur Mignon expose :
Qu’ayant sculpturé à Liège, lieu de sa résidence, une grille de bois, pour servir au chœur des religieuses Célestines de Huy, avec deux petits reliquaires, le remontrant est allé les poser, au commencement du courant mois d’octobre (lySS), au dit couvent ; que pour ce sujet, il se trouve molesté et cité à l’instance des gouverneurs et compagnons du mestier des massons et charpentiers de Huy, pardevant Mess’^s les bourgmestres et Conseil de cette ville là, pour se voir condamner à une amende, ce qui paroit d’autant plus ridicule et extravagant qu’outre que la sculpture n’est pas un métier mais l’im des arts libéraux qui sont reçus avec aplaudissement dans toutes les provinces et villes bien policées et où l’on s’étudie à les faire fleurir ; encore dans le sens des règlemens et des Chartres et privilèges des mestiers des charpentiers et massons auxquels la sculpture se trouve annexée, cette molestation parait entièrement vexatoire et sans fondement, puisqu’il ne s’3^ trouve nulle part aucunement prohibé, ni rien d’obstative, à ce qu’un maitre établi dans la capitale, et où il a fait relief des deux dits métiers, puisse y travailler de son art pour d’autres villes et villages et les y aller placer.
Après avoir démontré que, -s’il en était autrement, cela serait d’un grand préjudice, non seulement pour les habitants de la capitale, mais pour le public en général, le sculpteur Mignon termine sa supplique en disant :
Les dits compagnons de Huy auroient sujet de se plaindre si le remontrant manufacturoit à Huy, chez quelque particulier, ses ouvrages ; mais y allant seulement poser des ouvrages manufacturez à Liège, et cela dans un couvent, où ils ne pourroient même d’ailleurs rien trouver à redire, il est visible que c’est une molestation
criante. De tant plus qu’il est notoire que la plus part des autels et autres beaux ouvrages qui se trouvent dans la dite ville et autres ont été travaillés à Liège, ainsi qu’il se fait encore tous les jours, sans (lu’on y ait jamais trouvé, avec justice, rien à redire.
Cause pour quo}' il espère que V, A. S. sera bénignement servie de déclarer les dits gouverneurs et compagnons du métier des charpentiers et massons de Huy mal fondez dans leur action et leur imposer un perpétuel silence.
L'apostille du prince est libellée en ces termes :
s. A. ordonne que la présente soit communiquée aux gouverneurs du métier des charpentiers et massons de sa ville de Huy pour 3' dire ens huitaine de l’intimation, tenant tandis en surséance l’action dont s’agit. Fait au Conseil de Sadite Altesse, ce 3o 1788. »
Il serait intéressant de connaitre quelle suite fut donnée à la protestation du sculpteur Mignon.
Pour ce qui est de la requête collective des sculpteurs dont nous avons parlé d’abord, ainsi que des idées nouvelles qu’ils émettaient sur l’émancipation et la supériorité des Beaux-Arts, il est à supposer qu’elles n'eurent pas grand succès auprès du Conseil de la Cité, auquel le différend avait été renvoyé.
Le registre du métier des charpentiers constate, en effet, que plusieurs des signataires opposants ont, par la suite, présenté leur chef-d'œuvre : Gérard Van der Planck le lo septembre 1739, Jacques Vivroux le 19 même mois, Wathieu Hanlet et Antoine Galhausen.
II faut croire, dès lors, qu'ils n’en avaient été dispensés, ainsi qu'ils l'avaient demandé.
dh'ente ans plus tard, le prince-évêque de Liège, (Charles d'Oultremont, par édit en date du ii mai lyf^q, exempta les peintres de la Cité de toute acquisition ou relief de métier.
Il n’est parlé que des peintres en cet édit, mais les sculpteurs en bénéficièrent vraisemblablement.
Dans les Pays-Bas, où la situation des artistes vis-àvis des corps de métier était la même qu’à Liège, un décret impérial proclama l’émancipation des Beaux- Arts, le 13 novembre 1773.
Selon ce décret^ la peinture, la sculpture, la gravure et l’architecture sont arts que tout le monde peut exercer librement, sans devoir se faire inscrire dans un métier, corps ou compagnie quelconque.
En P" rance, le ministre Turgot, par un décret de 1776, abolit complètement, et en général, les corporations, maîtrises et jurandes, affirmant ainsi que « le droit de travailler est la propriété de tous, et la première, la plus imprescriptible de toutes » ; mais les jurés et maîtres de P" rance se soulevèrent et protestèrent si énergiquement que les corporations furent rétablies... la même année !
II était réservé à la Révolution française de proclamer, définitivement, la liberté du travail.
Mais lorsqu’on voulut, en 1795, rendre applicable, chez nous, la loi française de 1791 supprimant les métiers, le bourgmestre de Liège, Plyacinthe P'abry, put écrire aux représentants du peuple siégeant à Bruxelles :
Déjà, citoyens Représentants, à l’époque de leur révolution de 1789, les Liégeois avoient fait justice de l’abus qui mettoit des entraves à la libre industrie des citoyens, et les privilèges des métiers, de jurandes, etc., avoient été anéantis.
Pour rappeler quelles étaient ces entraves, au Pays de Liège, il suffirait, peut-être, de constater qu'à la
date du 5 décembre 1694, le prince-évêque Joseph Clément de Bavière, pour être agréable aux fabricants de boutons de crins, de soie et de chamois, rendit une ordonnance par laquelle il défendait aux tailleurs et à n'importe qui de faire, à l’avenir, des boutons de drap ou de toute autre étoffe, et interdisait même à tout le monde d'en porter sur ses habits !
Cette ordonnance est transcrite dans le registre protocole du Conseil privé du prince, à la date du 22 novembre 1(394, années 1(393-169(3, K. 137, lequel registre fait partie du dépôt des Archives de l’Etat, à Liège.
l.e conservateur des archives de l’Etat à Mons, M. Edouard Poncelet, a publié, sur Les Bons Métiers de la Cité de Liège, une étude très documentée dans laquelle il scrute les qualités et les défauts de ces anciennes corporations.
(]'est ainsi qu’au point de vue de la bonne foi professionnelle, cet auteur note que tout acte d’indélicatesse^ commis par un homme de métier dans l’accomplissement de son travail ou dans le débit de sa marchandise, était considéré comme un déshonneur rejaillissant sur la corporation tout entière ; que la fraternité et la solidarité ne permettaient à un métier de laisser un de ses compagnons dans la misère ; que le paiement des salaires en nature était interdit et fut, sous l’ancien régime, l'objet de mesures très sévères.
D'autre part, il relève que «pour être admis dans une corporation il fallait être catholique, apostolique, romain ». ccnditions exigées surtout après l’entrée en scène du protestantisme au XYl'" siècle ; que « la naissance légitime était requise strictement»; que «certains métiei's en défendaient Texercice aux femmes ».-
Il déplore aussi que sous l’ancienne organisation des métiers, ceux-ci aient été l’un contre l’autre en état d’hostilités continuelles au point de vue professionnel, pratiquant les monopoles d’une façon excessive.
« Les contestations entre métiers au sujet de l’étendue de leur compétence sont même, dit-il, un des côtés les plus tristes de leur histoire ; certains dépensaient à des procès le plus clair de leurs revenus. »
M. Poncelet est encore amené à reconnaître que la solidarité, qu’il admire cependant dans l’ancien système corporatif, se manifestait parfois de singulière façon : par le boycottage notamment, car, ainsi qu’il le dit, si le mot est moderne, la pratique qu’il exprime ne l’est pas.
Pour se venger d’un tort grave, d’une injustice, d’un manquement aux oblig'ations, d’un défaut de paiement au détriment d’un compagnon, le métier dont il faisait partie ou même tous les métiers se fermaient, se mettaient en grève contre l’auteur de l’injustice ou du dommage ; cette mise au ban, si elle était générale, et de quelque durée, réduisait l’ennemi à merci par la famine ou la privation des choses nécessaires à la vie.
Voici un curieux exemple de cette coutume. Les ardoisiers ne parvenant pas à se faire payer de travaux exécutés à l’église paroissiale de la Madeleine à Liège, l’interdit fut, en 1444, lancé d’accomplir, pour cette église, la moindre réparation à la toiture.
Cependant, dit M. Poncelet, des fissures s’étaient produites dans le toit, la pluie tombait, le vent se faisait sentir jusque sur l’autel ; un chapelain de la collégiale Saint-Pierre qui desservait un bénéfice à la Magdeleine et qui avait, sans doute, des talents d’équilibriste, se crut permis « pour le péril du sacrement » d’aller boucher un trou du toit. Malgré les circonstances dans lesquelles le fait s’était produit, le métier voulut exiger du chapelain qu’il acquit, au prix de seize vieux écus, le métier qu’il venait d exercer.
Parfois aussi, le boycottage avait lieu de métier à métier, pour des motifs divers, mais le plus souvent par suite de contestations relatives à la rémunération ; ainsi voit-on un métier mis en interdit par un autre métier dont la collaboration lui était nécessaire : les tanneurs, par exemple, refuser de livrer du cuir aux cordonniers.
De cet examen consciencieux des qualités et des défauts des Bons métiers d’autrefois, on peut conclure que si nos anciennes corporations professionnelles présentaient certains avantages, ceux-ci étaient loin de compenser les nombreux et graves inconvénients qui étaient la résultante des privilèges des métiers^ privilèges dont la suppression, si elle fut, avant tout, pour les peintres et les sculpteurs une satisfaction d'amour-propre, n’en constitua pas moins, pour le travail producteur en général, un heureux affranchissement.
Le Musée Defrance, Fassin, Henkart
A une époque où les musées n’existaient pour ainsi dire pas, à la fin du XVIIP siècle, trois amis s’associant pour acheter des tableaux, non par esprit de lucre, par spéculation, mais uniquement pour jouir en commun de la vue de ceux-ci, est un fait de l’histoire des arts dans l’ancien pays de Liège qui vaut d’être rappelé.
Les trois amis, associés dans ce noble but, étaient hommes de véritable notoriété chez nous : Henry Fassin, Léonard Defrance, peintres ; Pierre-Joseph Henkart, notaire public et littérateur. Leurs noms, du reste, ont été donnés à des rues de notre ville.
C’est par acte avenu devant deux notaires du département de rOurthe : Henri Gatoir et J. Denis, le 25 brumaire de l’an VI de la République française, enregistré le même jour à Liège, que fut constituée l’association.
Voici quelques-unes des clauses de ce curieux acte de société :
Article premier. -- Les comparants ont acheté, en commun et par avances égales, des tableaux dont ils ont formé une collection pour leur jouissance en qualité d’artistes et d’amateurs.
Art. 4. — Si l’un des comparants veut renoncer à la jouissance que leur assure la formation de leur cabinet, il devra l’annoncer aux deux autres propriétaires ; en ce cas, ils seront tenus de r.estituer à celui (pii se retire son tiers en mise de fonds ; ce remboursement se fera d’après le prix consigné au registre-catalogue signé des trois comparants.
Si l’un des comparants meurt, les deux autres comparants, est-il dit à l'article 5, ]>ayeront le même tiers à ses héritiers.
L'article G prévoit le cas où la société est réduite à deux associés. Il stipule que les mêmes mesures seront prises soit en cas de retraite, soit en cas de mort de l'un d'eux, à l'exception que la moitié de la mise de fonds, au lieu du tiers, devra être remboursée.
Le registre-catalogue « des tableaux appartenant à f^assin, Henkart, Defrance, déposés chez ce dernier», lait mention de 49 numéros, estimés ensemble à la somme de 398 1/2 louis.
Les tableaux cotés aux plus hauts prix sont les suivants :
« Ifne Bataille », par Vandermeulen, 40 louis.
« Le Triomphe de Bacchus », par Vandewert, 35 louis.
Deux tableaux pendants, l’un représentant un choc de cavalerie sur un pont, l’autre une halte de cavalerie, 30 louis.
( 'n tableau par Terburg, 30 louis.
« ( kl Naufrage », par Lautenbourg, 25 louis.
Deux tableaux de Jean Both, représentant des pavsages avec ruines, ligures et animaux, 20 louis.
l 'n tableau par Philippe de Champagne, « Moïse tenant les tables de la Loi », est estimé 15 louis.
De U U ben s. une esquisse est évaluée 12 louis, tandis qu'un qiortrait de vieillard n'est coté que 6 louis.
Au même prix est estimée une « Vierge de douleur », par Lairesse ; le tableau représente une vierge, percée d’une épée, s’appuyant sur un ange.
Un « saint Bruno », par Bertholet F'iémalle, 4 louis.
Trois tableaux de David Teniers se trouvent dans la collection : deux paysages, l’un avec moutons, l’autre représentant une conversation de paysans au milieu d’une campagne ; le troisième tableau est une Tabagie. Ils sont estimés chacun à 4 louis seulement.
Les trois associés pour la formation de ce petit mais combien intéressant musée particulier sont morts dans l’ordre suivant : Defrance, le 24 lévrier 1805 ; Fassin, le 21 janvier 1811, et Pierre-Joseph Henkart, le 1) septembre 1815.
Il résulte d’une note publiée dans le Bulletin de r Institut archéologique liégeois de 1881, par M'. Jules Helbig, que le dernier propriétaire de l’ensemble de la collection : Henkart, est décédé, laissant une veuve et des enfants mineurs d’âge, et que c’est dans le courant de l’année de la mort de celle-ci, en 1853, que la collection fut vendue et dispersée.
Le « Saint Bruno », par Bertholet Flémalle, appartient aujourd’hui à M. Ad. Berleur qui, sous réserve d’usufruit, en a fait donation, avec les autres tableaux de sa galerie, au Musée des Beaux-Arts de la ville de Liège.
Ce même généreux donateur détenait aussi le manuscrit du pacte fondamental de cette association, ainsi que le registre-catalogue de la collection de tableaux, mais il a fait déposer, à la Bibliothèque de l’Université de Liège, ces deux documents historiques et ceux-ci ont été publiés « in extenso » dans le