LE PONT DES ARCHES AMÎC SA DARDANELLE
arbalétriers préposée à sa défense. Des ouvrages d’un autre genre — une espèce de pont-levis, dit Hemricourt pouvaient aussi le fermer vers Outre-Meuse.
Durant près de quatre siècles, ce premier pont résista aux fortes crues aussi bien qu’aux grandes débâcles du fleuve ; mais celui-ci ayant été gelé pendant trois longs mois, en l’hiver de l’an 1408, la descente des glaçons ébranla le pont jusqu’en ses fondements, et, comme on ne prit soin de le consolider immédiatement, une crue aussi forte que subite des eaux l’emporta le 22 février de l’année suivante.
Après ce désastre, les Liégeois furent contraints, pour communiquer d’une rive à l’autre, en leur ville, de recourir aux bacs primitifs, des espèces de grands bateaux plats destinés au passage des piétons, aussi bien que des voitures et des bêtes de somme.
Puis l’on construisit un pont de bateaux et même un pont de bois provisoire, mais l’état des finances de la principauté ne permit point, pendant longtemps, de faire davantage.
Ce ne fut qu’en 1424 que l’on se mit à reconstruire un pont en pierre.
Faute de ressources toujours, les travaux avancèrent lentement. Ils furent même complètement suspendus à plusieurs reprises et ne s’achevèrent avec régularité qu’après que l’on eût aflPecté à cette entreprise le produit des biens de citoyens bannis à la suite de troubles dans la cité.
Enfin, en 1446, le nouveau pont put être livré à la circulation. Pendant trente-sept années, les Liégeois avaient donc été privés de leur grande voie de communication entre les deux quartiers de leur ville, de leur
unique pont reliant chez eux les deux rives de la Meuse.
(domine le premier, ce pont avait sept arches ; au milieu se trouvait une chapelle dédiée à S'"-Barbe, « pour la consolation, dit Thistorien Bouille, des bateliers qui se trouvaient en péril de faire naufrage», tant, sans doute, la passe en était dangereuse.
Des alfouillements vinrent miner les piles du pont.
En 14(38, lors du sac de Liège par Gharles-le-Téméraire, l'arche du milieu, dit Gobert dans Les Rues de Lié^e. les deux arches du milieu, prétend Clerx, dans sa « Notice sur les monuments religieux et civils de Liège » furent rompues et neuf années s’écoulèrent avant qu'elles fussent rétablies.
Dans l'intervalle, on passait au moyen de poutres jetées sur la brèche.
Jfn 1(343, à la suite de la plus forte inondation dont on ait conservé le souvenir, la solidité du pont fut à ce point compromise, que le Conseil de la Cité crut devenir prendre la délibération suivante :
Comme le « Pont des Arches » court danger de tomber, l’on défend à tous et un chacun de nV passer avec chevaux et charettes, comme auss}' à tous bourgeois (pii n’ont affaires juscpies à ce qu’on y ait donné ordre et y pourvu.
Ifn l'année meme de la publication de cette ordonnance, le pont fut violemment renversé. Commencés en 1(348. les travaux de construction d'un nouveau pont ne furent ache\x‘s qu’en 1G57.
Ce troisième pont de pierre établi à Liège, toujours au meme emplacement, avait une arche de moins que les deux ponts qui l'avaient précédé, ce qui ne l’em-
pécha point de conserver son ancien nom de Pont des Arches.
On le proclama le plus beau et le plus grand qui eût encore été édifié « sur la rivière de Meuse »
Pour rembourser les emprunts que Ton avait dû contracter, afin de pouvoir terminer cet important travail, on voulut en faire un pont à péage. Mais cette nouveauté déplut souverainement aux Liégeois qui avaient toujours communiqué librement entre les deux principaux quartiers de leur ville. Aussi^ dès le premier jour, ils se ruèrent sur les percepteurs, démolirent les aubettes construites à leur intention et en jetèrent les débris dans le fleuve.
La bourgeoisie liégeoise, dit Gobert se fondant sur un manuscrit de répoque, vit avec plaisir, à la suite de cette émotion populaire, le péage supprimé pour elle ; mais il fut remplacé par un impôt de lo liards sur la tonne de bière. En outre, les nationaux habitant en dehors de la banlieue et tous les étrangers restaient soumis à un droit de passage d’un liard, taxation qui n’a cessé d’être en vigueur qu’en 1667, après le remboursement complet des prêts.
Des statues, en bois sculpté et doré, de la Vierge et de S'-Lambert, furent d’abord placées sur les piles du pont ; ensuite, on installa, surmontant le parapet, un grand crucifix en bronze d’après un modèle du sculpteur Delcour.
Enfin, au centre, fut enchâssée une dalle en pierre, sur laquelle on avait gravé l’interdiction absolue de bâtir sur le pont.
Le chef de la principauté, le prince-évêque Maximilien-Henri de Bavière, enfreignit le premier cette défense en faisant ériger en 1684, au milieu du pont, une lourde tour carrée et crénelée, espèce de fortin.
armé de canons, destiné à tenir en respect les Grignoux. défenseurs des libertés liégeoises, et à les empêcher de se concentrer en cas de révolte contre l'autorité princière.
Cette petite forteresse, que Ton avait eu soin de disposer de manière à ce qu’elle recouvrît la dalle portant « défense de bâtir », ne livrait passage que sous un arvau, muni d’une porte gardée le jour et fermée la nuit.
On rappela « Dardanelle », par allusion, sans doute, au détroit de ce nom.
Nous reproduisons, d’après une gravure de la collection Wittert, de l’Université de Liège, la vue du Pont des Arches et de la « Dardanelle ».
La Révolution liégeoise de 1789 amena la destruction de cet « ouvrage tyrannique », comme dit le recès qui en ordonna la démolition.
Dans le discours qu’il prononça sur le Pont des Arches, le jour de la fête de la Reconnaissance, le 10 prairial an 4 de la République, Pierre-Joseph Henkart. président du tribunal civil du Département de rOurthe, rappelait cet événement en ces termes :
En vain un t}Tan féroce a fait construire ces Dardanelles, hérissées de canons et d’armes homicides ; en vain il a voulu séparer les Liégeois des Liégeois, les amis des amis, les frères des frères ; en vain il voulut ainsi briser le faisceau de leurs forces et de leur patriotique intelligence, les frères sont demeurés frères : la liberté les a nourris du même zèle, les a enflammés du même esprit.
Ift en 1790, ces Dardanelles menaçantes ont croulé sous leur fondement (i).
Le grand (Christ, œuvre de Delcour, avait été enlevé
(i ; Gazdtc de Lic'ge du 5 })rairial, 4^'' année républicaine : 24 mai 1796.
du parapet du pont pour être placé au sommet du fortin. Il fut conservé et surmonte, aujourd’hui, la porte intérieure qui, des cloîtres^ donne accès dans la cathédrale Saint-Paul.
En 1794, après une lutte très vive, sur le pont même, entre les Autrichiens qui, de nouveau, avaient envahi notre territoire, et l’armée française les repoussant, celle-ci ayant été victorieuse, le pont des Arches tut, dès lors, appelé « Pont de la Victoire » ; mais il reprit son ancien nom à la chute de l’empire napoléonien, en 1815.
Maintes inondations et débâcles vinrent, par la suite, compromettre la solidité du vieux pont ; nullement établi selon le fil du courant, il rendait la navigation d’autant plus dangereuse que ses piles étaient massives et encombrantes ; son accès pénible et difficile, surtout pour le charriage, à cause de la courbe trop accentuée du tablier, en en accentuant encore la défectuosité : aussi, fut-il condamné en 185g.
Sa démolition et sa reconstruction s’exécutèrent en dix-neuf mois, tant les travaux ont été menés rapidement, et le pont actuel, composé de cinq , arches seulement, fut inauguré par le roi Léopold Pf, le 25 octobre i8(5o.
Quelques jours avant cette solennité, le 22 octobre, le Conseil communal était saisi, par le bourgmestre, M. Neuville, de la proposition de débaptiser le pont des Arches et de lui faire porter le nom de « Pont Léopold ».
Bien que l’on eût déjà demandé au Roi de permettre que son nom fût donné au pont nouveau, construit en remplacement de l’ancien pont des Arches, et que le
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bourf^nnestre eût fait valoir « de hautes raisons de convenance » en faveur de sa proposition, celle-ci, combattue par MM. les conseillers Henaux et Modave, fut rejetée à deux voix de majorité ! L’appellation huit fois séculaire était donc maintenue.
lét cependant, lorsque, en 1888, M. d’Andrimont étant boLir^miestre, le Conseil décida de poser, sur le pont, des plaques indicatrices, tout comme il en existait aux coins des rues, le pont des Arches fut désigné sous le nom : Pont Léopold.
11 a été meme ainsi dénommé officiellement, dans les pièces émanant de l’Hotel-de-Ville, jusqu’en 1893, époque à laquelle, à la suite de maintes protestations, le Pont des Arches reprit son ancienne dénomination, qu’on avait enlevée illicitement et que la population liégeoise n’avait, du reste, cessé de lui continuer.
Des emplacements avaient été réservés, sur les différentes piles du pont, pour y placer des statues ; mais on n’avait point décidé ce que représenteraient ces statues. Plusieurs années s’écoulèrent, quantité d’e^u passa sous le nouveau pont, avant que cette question fût résolue.
On ne se fit faute, ainsi du reste qu’il arrive fréquemment chez nous, d’émettre, à ce sujet, les opinions les plus dih'erses.
Dès que la reconstruction du pont fut décidée, M. Jules llelbig y alla de son projet, que publia r« Annuaire de la Société libre d’Emulation » de 1859.
Les statues tout indiquées étaient, selon son auteur, « celles de la \'ierge, de S‘-Lambert, de S‘-Léonard et de S’ Barbe, qui décoraient l’ancien pont ».
Il est \ rai qu'on s’était accoutumé, sous les princes-
évêques^ à placer des images religieuses un peu partout à Liège. Le buste en pierre de S'-Lambert, œuvre du sculpteur Julien Hallet, ne domina-t-il pas, jusqu’en 1792, le fronton principal de notre Hôtel-de-Ville ? Naguère encore, on préconisait le rétablissement de ce buste, sous prétexte de restauration complète de notre ancienne « Violette ».
Embarrassé, sans doute, le ministre de l’intérieur, de 1 8(3 1, nomma une Commission chargée d’étudier la grave question de la décoration monumentale du pont des Arches.
Le juillet de la même année, M. Eugène-M.-O. Dognée, soumit, à cette Commission, un projet tout autre que celui deJVl. Helbig, puisque l’élément historique y prédominait.
Près de trois années se passèrent dans une attente vaine.
Dans sa séance du 19 février 1864, l’Institut archéologique liégeois, saisi de la question, appuya, en principe, la décoration historique et décida l’impression, dans son Bulletin, de l’exposé du projet de M. Dognée.
Le monument qu’il s’agit de décorer, y est-il dit, se rattache à tout notre passé historique ; les diverses reconstructions du pont , mentionnées dans nos annales, symbolisent, en quelque sorte, les divers ■régimes politiques qui ont dominé dans la cité liégeoise ; les quatre statues principales devraient donc représenter les constructeurs des ponts antérieurs :
L « Ogier le Danois ». Epoque chevaleresque et légendaire ; V pont : 811-1036.
2° « Réginard». Epoque féodale. 2^ pont : 1025-1409.
3° « Hinsberg». Epoque des guerres contre la maison de Bourgogne. 3^ pont : 1424-1643.
4° « Foullon ». Epoque communale. 4^ pont : 1663-
Ce projet de décoration historique ne fut point agréé par la Commission gouvernementale, 'qui en présenta un troisième comportant trois groupes représentant l'Industrie, le Commerce, l’Agriculture et trois statues figurant la S'^-Vierge, S'®-Barbe et S'-Léonard.
Enfin, l’Administration communale de Liège, à ce projet en substitua un quatrième qui fut définitivement adopté dans la séance du Conseil du 29 juin 1866. La question était à l’étude et en discussion depuis six ans !
Ainsi que le disait le rapporteur de la Commission des Beaux-Arts du Conseil communal, M. Renier Malherbe, présentant le projet d’ornementation élaboré par la Ville :
En recourant aux bonnes traditions architectoniques, on apprécie aisément que tout monument doit, dans ses moindres détails, emprunter le caractère de sa destination. Les ornements d’un pont doivent donc rap])eler ses attributs, ses fonctions, de même que les éléments de 7)ros})érité qu’il vivifie.
Kl le rapporteur ajoutait :
On ne pourrait donc admettre, comme motifs de statues, des sujets Instoricpies, difficiles à personnifier, dont la présence ne s’expliquerait (|uc ]>ar des rapprocliements éloignés et insaisissables du plus grand iiombre.
Des sujets religieux ne conviendraient pas davantage, puisqu’un j)ont est un édifice civil, destiné à desservir les intérêts matériels.
Nous ne devons pas oublier, au reste, que les dépenses artistiques ([u'une vill(î s'im])Ose sont productives et exercent la plus heureuse influence sur les masses, lorscpie, tout en satisfaisant aux conditions élevées (lu goût, du beau, elles sont d’une intelligence directe et facile.
C’est sous rinspiration de ces idées que le contreprojet de la Ville de Liège a été conçu et exécuté. Il consiste en huit statues, reposant extérieurement sur le sommet des piles du pont. Ces statues sont en pierre blanche dite Savonnière de Lorraine. Les quatre de côté, assises, représentent la Meuse et ses affluents : rOurthe, la Vesdre et le Hoyoux ; les quatre autres, debout et centrales, figurent, en allégorie, l'Agriculture, le Commerce, l’Industrie et la Navigation.
Deux sculpteurs liégeois sont les auteurs de ce beau travail : Sopers a sculpté les quatre figures allégoriques d’amont et Drion est l’auteur de la décoration d’aval du pont.
La première de ces statues a été posée en septembre 1874 et la dernière en août 1879. .
Ainsi, tandis que la construction du pont s’était effectuée en dix-neuf mois, ce ne fut que dix-neuf ans après l’inauguration de celui-ci que s’acheva la décoration sculpturale !
Mathieu Laensberg
Lorsque Molière exposait, sur la scène, les travers et les ridicules de son Bourgeois Gentilhomme, il montrait M. Jourdain demandant, au maître de philosophie, de lui enseigner TAlmanach pour « savoir quand il y a de la lune et quand il n’y en a point. »
Nous soupçonnons fort ce bon M. Jourdain d’avoir aussi pensé, en voulant « apprendre l’almanach », qu’il pourrait peut-être se rendre compte, non seulement des prédictions météorologiques, miais encore des pronostics de tous genres dont les oracles de ce tempslà émaillaient leurs petits annuaires pour en assurer le succès, tandis que la naïveté des hommes faisait toute leur science.
(Test à la voûte céleste que les devins d’alors demandaient leurs inspirations.
L'«Art» de prédire l’avenir, par l’inspection des astres, prit naissance chez les Chaldéens, qui furent célèbres, dés la plus haute antiquité, par leurs connaissances mathématiques et astronomiques.
Des bords de l’Euphrate et du Tigre, ces pratiques ont été importées de bonne heure en Egypte, où elles devinrent bientôt fort en honneur.
Elles ne tardèrent, non plus, à s’introduire en Grèce. On en trouve la preuve dans Homère.
Rome, enfin, se les attribua dès qu’elle ht la conquête de la Grèce.
Le Christianisme les répudia, mais les persécutions dont les astrologues furent l’objet n’eurent d’autre effet, ainsi qu’il arrive souvent, que d’en multiplier le nombre.
Le XVL siècle marque l’apogée de cette prétendue science qui ne rencontre plus guère d’adeptes aujourd’hui , si ce n’est parmi les diseuses de bonne aventure et les bateleurs exploitant la crédulité publique.
A cette époque elle était, à ce point, prise au sérieux que le roi de France, Henri III, défendit par une ordonnance de l’an 1579 « à tous faiseurs d’almanachs d’avoir la témérité de faire des prédictions sur les affaires civiles ou de l’Etat, ou des particuliers, soit en termes exprès ou en termes couverts. »
L’astrologie judiciaire était surtout en vogue en ce temps-là.
Dans ce système, au principe de l’influence supposée des corps célestes sur le monde terrestre yient s’ajouter, pour les êtres vivants, la reconstitution de l’état du ciel à l’heure de la naissance de l’enfant. C’est à ce moment précis que les astres seraient appelés, s'il fallait en croire les astrologues, à exercer sur sa destinée une influence mystérieuse, fixant son caractère et son avenir.
Gela s'appelle : établir le thème de la nativité.
Les princes, les rois eux-mêmes ne dédaignaient nullement, alors, de se faire initier de la sorte.
Michel de Nostredame, dit Nostradamus, né à S’-Remy (Bouches du Rhône) en 1503, après avoir étudié la médecine et avoir mené, durant de nombreuses années, une vie errante à travers le Midi de la France, s'était fixé à Salon, en vue de s’y livrer à son goût pour les sciences occultes.
De cette ville, il rédigeait des prophéties, en style abstrait, très obscur. Le langage sibyllin se prête, en effet, particulièrement, à l’appropriation des prédictions aux événements qui peuvent se produire dans l’ordre naturel des choses.
Or, dans l’un des pronostics abstraits de Nostradamus, le bon public d’alors crut reconnaître l’annonce prévue de la mort accidentelle du roi de France Henri II qui périt, en 1559, des suites d’une blessure (un éclat de lance dans l’œil) reçue en jouant avec son capitaine des gardes : le comte de Montgomery.
C'en fut assez pour éclipser les astrologues que la reine Catherine de Médicis avait amenés d’Italie, tandis que tous les souverains d’Europe se plaisaient à combler d’honneurs et de présents le prophète de Salon dont un pur hasard fit la fortune.
A la mort de celui-ci, survenue en 1566, son fils, surnommé Nostradamus le jeune , voulut suivre l'exemple de son père et interroger les astres à son tour ; mais il ne fut nullement servi par les circonstances ; ses premières prédictions se trouvèrent démenties par les événements et, bientôt, il perdit tout crédit.
Ayant, enfin, annoncé que la ville de Pouzin, assiégée par les troupes royales, serait détruite par un incendie, il imagina, pour ne plus se tromper, d’y mettre lui-même Te feu, mais il fut pris et tué !
Entretemps, un imprimeur liégeois du nom de Léonard Streel avait fait paraître un almanach contenant aussi des prophéties sur les événements qui devaient s’accomplir dans le cours de l’année ; et cet almanach, dit de Mathieu Laensberg, obtint, dès son origine, une vogue considérable que ne parvint pas à entamer la tragique mésaventure de Nostradamus le jeune, tant les échecs les plus retentissants amoindrissent peu, hélas! la crédulité générale.
Le plus ancien Almanach Mathieu Laensberg connu date de 1635. Il est, vraisemblablement, le premier paru.
Son titre exact : « Almanach pour l’an bissextil de N. S. 1636 et supputé par M. Mathieu Laensberg. »
Sa forme est, pour ainsi dire, identique à celle sous laquelle il paraît encore, chaque année, à Liège.
En plus des « prédictions » générales sur les changements de température et des « pronostications » sur les événements politiques et autres, il donnait, à l’origine, des recettes de médecine familière ; mais les médecins ayant réclamé, il se borna, par la suite, à seulement dire le temps le plus favorable pour semer et planter, couper les cheveux, saigner et purger !
Gomme cela était arrivé à Nostradamus, premier du nom, Mathieu Laensberg, personnage imaginaire ou réel, fut servi, faut-il croire, par le hasard, dans quelques-unes de ses prédictions, car on ne peut guère attribuer à d’autres causes sa célébrité, non plus que
la vof^^ue de son almanach qui, l’une et l’autre, se sont maintenues à travers les siècles.
Une de ces heureuses coïncidences est rapportée par l'auteur des Anecdotes sur la comtesse du Barry :
Cette dame, en 1774, lors de la maladie qui termina la carrière de Louis X\', fut obligée de quitter la Cour ; elle eut alors lieu de se rappeler l’almanach de Liège qui l’avait si fort intriguée et dont elle avait fait supprimer, autant qu'elle avait pu, tous les exemplaires. Il jmrtait, dans ses prédictions du mois d’avril, cette phrase : « Une dame des plus favorisées jouera son dernier rôle ».
Elle avait eu la modestie de s’attribuer cette allusion et elle répétait souvent : “ Je voudrais bien voir ce mois d’avril passé ».
Madame du Barry jouait, en effet, dans ce moment, son dernier rôle, puisque Louis XV mourut le mois suivant (i).
Soit rencontre fortuite, soit perspicacité fortifiée par des indices, toujours est-il, comme dit M. Alphonse Le Roy dans son article de la Biographie Nationale consacré à Mathieu Laensberg, qu’une seule réussite de ce genre suffisait pour porter jusqu’aux nues le crédit de l’almanach (2).
Mais le métier de pronostiqueur avait parfois aussi ses désagréments. C’est ainsi que le Moniteur français, du i" décembre 1793, rapporte d’après une correspondance de Liège :
Un silence ])erpétuel vient d’étre imposé au célèbre Mathieu I^aensberg, l’oracle liégeois.
Le Conseil })iivé de Son Altesse (l’évéque Hoensbroek venait d'ôtre rétabli sur le trône de Liège par les Autrichiens) averti, sans doute, de (pielque ])rophétie téméraire qu'il destinait pour 1794, chargea Muyeur et Sergents d’enlever l’édition entière chez la veuve Bourguignon (rimi)rimeur).
ti) Londres, 1775, }>, 333.
(2) Biographie' Nationale, t. XI, 33.
Quatre traîneaux ont été chargés du butin, et, probablement, les prophéties seront brûlées.
On assure que Mathieu Laensberg a bien mérité sa disgrâce : il s’est avisé d’insérer parmi ses prédictions un verset du a Magnificat » qui prédit la chute des potentats et l’élévation des peuples.
L’évêque de Liège, qui se croit un potentat tant que les Français sont loin de lui, s’est vengé en prince.
D’après ce que rapporte M. de’Reitfenberg, qui fut conservateur de la Bibliothèque royale de Bruxelles, les prédictions de Mathieu Laensberg auraient meme inquiété jusqu’à Napoléon.
Le célébré conquérant, au faite de la puissance, les faisait examiner sévèrement, écrit-il, de peur qu’elles ne répandissent des craintes ou des espérances contraires à ses desseins.
Disons, enfin, que M. Oscar Golson a publié, dans la Revue Wallonia, une étude très documentée sur' l’Almanach de Mathieu Laensberg. (i)
Certes, nous n’avons plus, comme dans l’antiquité grecque et romaine, des augures chargés d’observer le vol et le chant des oiseaux ou la manière dont mangent les poulets sacrés, pour en tirer des présages.
Les astrologues, qui attribuaient aux planètes une influence sur les destinées humaines, ne sont plus pris au sérieux.
Cependant, nous voyons encore, notamment sur nos champs de foire, des tireuses d’horoscopes et des diseuses de bonne aventure, tant les préjugés sont lents à céder aux leçons de l’expérience.
Dire, en efïet, que déjà Cicéron a écrit exprès un livre pour se moquer de tous ceux qui veulent prédire l’avenir !
(i) Wallonia 1896, p. 129.
Le nom du célèbre astrologue liégeois apparaît^ dans l'histoire, comme titre d’un des principaux journaux de l'opposition belge sous le régime hollandais.
Le Mathieu Laensberg n’est point de grand format et son titre, en lettres gothiques, constitue tout le luxe typographique de son impression, mais il a sa rédaction à lui et elle ne manque ni de science ni d’esprit, moins encore de hardiesse.
Charles Rogier, qui est l’auteur de l’article programme publié en tête du premier numéro, paru le avril 1824, n’a-t-il pas dit à ses collaborateurs :
Pour plaire à vos lecteurs, il faut parfois les éga}^er ; mais contre l’injustice à l’oppression, ce n'est pas le rire, c’est l’indignation qu’il faut exciter.
Le Courrier des Pays-Bas, cet autre organe de l'opposition au gouvernement du no Guillaume, publié à Bruxelles, avait pour rédacteurs : Joffrand, Van de \Wver. Van Meenen, Nothomb, Lesbroussard, Ducpétiaux ; le Mathieu Laensberg . édité à Liège, eut pour fondateurs et principaux rédacteurs, indépendamment de (diarles l^ogier, son frère Firmin, Paul Devaux, Joseph Lebeau et Félix Van Hulst.
Le but marqué que ces hommes éminents s’étaient
lOI
proposé était « de populariser la connaissance et le besoin de tous les genres de garanties politiques et d’obtenir ainsi toutes celles qui manquaient à la nation » et tel était bien ce terme moral auquel aspiraient les populations des provinces belgiques réunies à la Hollande.
Aussi, M. Armand Fréson a pu dire, dans l’article de Biogî'aphie nationale consacré à Joseph Lebeau :
Le Mathieu Laensherg fut un succès. Destiné d’abord à n’ètre ciu’un journal populaire, le Laensherg, entraîné par les événe-
ments, ne tarda pas à devenir le véritable organe de l’opposition constitutionnelle des provinces belges. L’éloquence de Lebeau, la haute raison, la puissante logique de Paul Devaux, la hardiesse des principes politiques qu’ils défendaient, la fantaisie et l’esprit de Charles Rogier, bérudition de Van Hulst, enfin la collaboration de J. -B. Nothomb, de F. Rogier, de Teste, de Hennequin et d’autres, tout cet ensemble en fit, de 1824 à i83o, un journal de tout premier ordre et qui se relit encore avec grand intérêt. »
Le prix de l’abonnement était de lo fr. par trimestre pour Liége^ 1 1 fr. 50 pour les autres provinces du Royaume.
Le bureau du journal se trouvait installé rue Féronstrée, n° 676, dans la maison de l’imprimeur-éditeur Latour-Brunet, lequel s’intitulait « professeur de Belleslettres >> et donnait des leçons particulières « de beau langage ».
Les annonces étaient reçues chez les Dames Desartorius et Mahoux, rue Souverain-Pont, n° 319, au prix de « deux sous de Liège par ligne. »
Van Hulst avait assumé la direction du journal : à lui incombait le soin de le faire paraître quotidiennement, le dimanche excepté.
Lebeau était plus spécialement chargé de la chro-
nique musicale des théâtres et des concerts, ainsi que des comptes rendus judiciaires.
Devaux et Charles Rogier avaient particulièrement dans leurs attributions la revue littéraire.
l^ous, enfin, prenaient une part active à la rédaction politique du journal, laquelle, par suite des circonstances, devenait de jour en jour plus importante.
« Pour plaire à vos lecteurs, il faut parfois les égayer », avait dit Charles Rogier ; aussi, dans son dix-huitième numéro, le Mathieu Laensberg publiait cet avis à ses lecteurs :
Charade. Les dames nous demandent des énigmes et des charades, nous ne pouvons pas résister à ce vœu qu’elles veulent bien nous adresser.
Et, régulièrement le journal publia, dès ce jour, l’un ou l’autre de ces jeux d’esprit.
\'oici, d’autre part, qui donnera une idée de la fantaisie à laquelle M. Fréson fait allusion en parlant de Charles Rogier : c’est une lettre publiée dans le n° 77 du Mathieu Laensberg, (28-29 juin fSaq), supposée écrite par un commis-voyageur et dont l’auteur n’était autre que le futur ministre d’Etat.
Ees expressions qui ne sont point françaises, mais que, dans le langage vulgaire de Liège, on emploie sou\'ent, sont soulignées :
Liège, le ... juin 1824,
Monsieur le Rédacteur,
Lu ma ([ualitéde commis marchand, vo3'ageant pour une maison de h'rance, je me suis présenté dernièrement chez M. X.... négociant en C(îtte ville. Je n’ai trouvé (jue Madame, jolie femme qui ne manque ni d’esi)rit ni d(‘ bon sens, mais (|ui joint au défaut de parler beaucoup.
— io3 —
celui de parler fort mal, vous allez en juger par la conversation, j’ai presque dit par le monologue qui suit :
— J’ai bien l’honneur de saluer Madame X...
-• C’est vous Monsieur, qity a-t-il longtemps qu’on ne vous a plus vu ?
— Comment vous portez-vous Madame ?
— Il ne me va pas fort bien aujourd’hui ; j’ai bien mal ma tête et mes dents ; nous avons été il y a quelques jours à la Comédie ; il était onze heures à la quand tout à fait a été fini -,fai été dovmiv tard, n est-ce past Et je me suis découchée de trop à bonne heure ; et je n’ai pas pu aller à messe, parce que j’ai eu le cœur malade et que je me sentais toute chose ; j’ai fait voir aprésXe médecin, et quand j’aurai pris une houteille, j’espère qu'il m'ira mieux. Mais tous ces médecins sont toujours à se faire attendre, et je crois que, si on pouvait, il vaudrait mieux de s’en passer ; mais assoyez-vous donc. Monsieur ; et puis nous fermerons la fenêtre car il S02iffle si fort, que vous pourriez prendre un froid.
— Et le spectacle vous a-t-il amusée. Madame ? — Ah oui ça : je ne peux pas dire autrement, je m'y suis ht en plue ; on jouait une pièce si sensible : j’avais si fort le goût de plettrer je voudrais être abônée, mais des négo-
ciants n’ont pas le temps de ça...
De la sorte continue, longtemps encore, la conversation, dont la belle parleuse fait naturellement tous les frais.
L’auteur de cette lettre s’est plu, évidemment, à réunir tous les mots impropres, forgés, bizarres, toutes les tournures de phrases singulières que peuvent employer des personnes habituées à penser en wallon, et ces wallonnismes sont nombreux.
Georges Forster, le compagnon du célèbre navigateur anglais James Cook, les signalait déjà dans le narré du voyage qu’il fit, au printemps de 1790, avec le naturaliste allemand Alexandre de Humbold. Dans une de ses lettres, écrite de Liège, il dit :
Les Liégeois ne peuvent nier leur sang français ; ils sont aussi légers et aussi gais, aussi accueillants, doués comme eux d’une politesse, je dirais volontiers innée ; ils parlent aussi la même langue, mais tellement corrompue par les provincialismes qu’un membre de
l'Académie française aurait beaucoup de peine à retrouver en eux des frères.
Sans prétendre à la pureté et à la correction du langage des immortels de l’Académie, les Liégeois admettent sans peine qudl est permis d’user d’exagération pour faire de Tesprit sans méchanceté.
Le but du journal Le Mathieu Laensberg ne fut jamais perdu de vue ; aussi, Ulysse Capitaine a pu écrire, dans ses Recherches historiques et bibliographiques sur les journaux et écrits périodiques liégeois, que le Mathieu Laensberg est peut-être, de tous les journaux du pays, celui qui a fait la guerre la plus rude et la plus conséquente aux mesures prises par le gouvernement hollandais au détriment de la Belgique. (f)
Voici, au surplus, en quels termes une revue de l'époque : UHerniite en Belgique, s’exprimait, en 1827, au sujet de notre organe d’opposition :
Le Mathieu Laenshcvg est, de tous nos journaux, le meilleur ; lui seul s’occupe sérieusement et sans relâche des intérêts de la nation : lui seul met le vulgaire au courant de ses droits et de ses devoirs ; lui seul ose critiquer ceux des actes du gouvernement qui semblent s'écarter des véritables principes du droit public. (2)
.\prés avoir paru, régulièrement, pendant près de cinq années, le Mathieu Laensberg devint Le Politique, et sa rédaction, qui était restée la meme, pouvait ainsi
( I ) riysse Capitaini;. Recherches historiques et bibliographiques sur les journaux et les écrits périodi(jues liégeois. Liège. Imprimerie Desoer, i85o, p. lyS.
(2' \P 1 1 ermite en Belgique. ])a.r une Société de Gens de lettres. Bruxelles, 1S27, t. 1. ]). 25ü.
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expliquer le changement de titre du journal, dans son n° du janvier 182g.
Il n’y a plus de raisons pour conserver un titre qui, là où le journal est moins connu, trompe sur son esprit, et pour ne pas adopter celui qui caractérise le mieux la marche que nous avons suivie jusqu’à présent.
De l’aveu même des fondateurs du journal, le titre : Mathieu Laensberg avait été choisi afin de couvrir d’une apparence un peu frivole ce qu’il y avait de sérieux dans le but qu’ils s’étaient proposé en créant cette feuille d’opposition au gouvernement des Pays- Bas.
Le Politique persévéra dans les principes adoptés par le Mathieu Laensberg et sa vogue ne cessa d’être croissante. En 1830, il comptait exactement 1^226 abonnés : chiffre considérable pour l’époque !
MM. Devaux, Lebeau, Van Hulst, Charles et Firmin Rogier en étaient restés les principaux rédacteurs.
Le 16 juillet 1830, une instruction judiciaire était ouverte contre plusieurs d’entre eux du chef d’injures au roi des Pays-Bas, et ce fut la révolution qui vint faire cesser ces poursuites.
Honneur et gratitude, comme le dit Ulysse Capitaine, à ces journalistes qui, les premiers, eurent la noble audace d’avoir foi en leur conviction et comprirent ce que des hommes forts de leur conscience peuvent oser et entreprendre (i).
La vigueur avec laquelle ils combattirent les actes arbitraires du gouvernement hollandais contribua
(i) Ulysse Capitaine. Loc. cit. Introduction p. XXXI.
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puissamment, en effet, à préparer la révolution et hâta, peut-on dire, ravènement de Tindépendance de la Belgique.
A la vente de la Bibliothèque de M. Van Hulst, la \dlle de Liège a fait l’acquisition d’une collection complète du Mathieu Laensberg et du Politique.
Cette collection présente un intérêt tout particulier, parce qu’au bas de chaque article, le nom de son auteur est écrit de la main de Van Hulst, dont la collaboration, à ces deux journaux, fut incessante et des plus actives.
Cet exemplaire unique est déposé à la Bibliothèque de rCmiversité de Liège.
On l’a dit, avec raison, c’est une des caractéristiques de notre temps inquiet et chercheur que de reviser et d’inspecter, avec soupçon, les faits admis, pour entendre s’ils sont vrais ou taux.
Quel est donc ce personnage, auteur présumé du fameux Almanach de Liège, et dont le nom, après avoir servi de titre à un journal qui appartient à l’histoire, est donné, aujourd’hui, à une importante rue de notre ville ?
Mathieu Laensbergh est renseigné^ dans le grand Dictionnaire Larousse, comme chanoine de Liège, vivant vers l’an 1600.
Ferdinand Hénaux déclare que le célèbre astrologue naquit, à Liège, à la fin du XVF' siècle ; qu’il était encore en vie en 1650, assignant, pour lieu de son domicile, la rue Sainte-Aldegonde. Il ajoute même que « Laensbergh s’était adonné aux mathématiques et à la médecine et, comme complément nécessaire de ces sciences, à l’astrologie ». (h
Si peu d’auteurs se sont montrés aussi affirmatifs relativement à l’existence réelle de Mathieu Laensbergh, beaucoup sont, à cet égard, restés perplexes.
(i) Bulletin du Bihliopliile belge. 1845, t. II, pp. 40 et suivantes.
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Une tradition voulait, il est vrai, que Mathieu Laensber^di fût chanoine de Saint-Barthélemy. Elle sé fondait sur un portrait, très ancien^ que de Villenfagne a déerit :
Un vieillard assis dans un fauteuil, la main gauche appujme sur une sphère et tenant de la droite un télescope ; à ses pieds, on distinguait différents instruments de mathématique, plusieurs volumes et c]uelques feuilles de papier sur lesquelles étaient tracés des cercles et des triangles. Au bas de ce portrait on lisait : D. T. V. Bartholomoei Ciwonicus d philosopliioc prof essor, (i)
Les initiales D. T. V. ne correspondent certainement pas à celles de Mathieu Laensbergh.
Il est cependant possible, disait de Beedelièvre, qu’il y ait eu, dans cette collégiale, un chanoine de ce nom, qui, par le moyen des mathématiques et de l'astrologie, ait prétendu, dans un temps où l’astrologie judiciaire était en vogue, régler le cours des astres, et prédire les événements, ce qui, après sa mort, aura engagé le libraire à publier un almanach sous son nom et avec ses prédictions. (2)
LUxamen des archives de Saint-Barthélemy n’a fait découvrir aucun titulaire du nom de Laensbergh parmi les membres du chapitre de la collégiale liégeoise.
On a aussi compulsé les registres paroissiaux sans trouver l'acte de naissance ou l’acte de décès de ce mvstérieux personnage, dont ne parle, du reste, aucun des historiens des XVI 1^ et XVIIL siècle.
Son nom n'a pas davantage été rencontré dans les chroniques imprimées ou manuscrites de l’époque ;
n) DI': \hi.u.Ni A(iXK. Histoire de Spaf. W., \)\). loS et suivantes. (2) Dr; Bi;n»'Ln':\ in-;. Bibliographie liégeoise, i836, t. I, p. 334.
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aussi, en vint-on à penser que Laensbergh pourrait bien n’être qu’un pseudonyme.
Mais une autre conjecture a vu le jour :
Parlant de Philippe Laensbergh dans son Histoire des Mathématiques, Montuela avait écrit :
Tout le monde sait que sa célébrité a fait donner son nom à un almanach dont l’Europe est inondée chaque année et qui est un recueil des plus plates inepties, (i)
L’idée de cette bourrade de mathématicien à l’adresse de l’almanach de Liège fut reprise, développée et synthétisée par de Villenfagne, dans ses Mélanges pour servir à l’histoire du Pays de Liège. (2)
Philippe Laensbergh, né à Gand, en 1560, selon Montuela ; natif de la Zélande, au dire de Villenfagne , était médecin , mathématicien et pasteur protestant, dans Anvers, en 1586. Il mourut vers 1632, d’après de Villenfagne ; en 1635, suivant Montuela, à Middelbourg, après avoir exercé, en cette ville, les fonctions de ministre-prédicant pendant trente et des années.
Il avait fait paraître des tables astronomiques, prétendûment perpétuelles, dont la réputation s’était rapidement étendue au loin.
Il avait aussi composé, en hollandais, un ouvrage qu’un professeur d’Amsterdam, nommé Hortensius, traduisit en latin et publia, en 1O30, à Middelbourg,
(1) Histoire des Mathématiques, ].¥ . Montuela, de Vlnstitut national de France, t. Il, p. 344, édition de 1758.
(2) Mélanges pour servir à Thistoire civile, politique et littéraire du ci-devant Pays de Liège, par M. de Villenfagne d’Ingihoul, ancien bourgmestre de Liège. Duvivier, Liège, 1810, p. 429.
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dans lequel ouvrage Philippe Laensbergh défendait énergiquement l'opinion de Copernic, alors vivement discutée, sur le mouvement de la terre et l’immobilité du soleil.
Libert Fromond, ou plutôt Froidmond, qui occupait « la chaire de professeur royal des saintes écritures » à rUniversité catholique de Louvain, fit imprimer, en 1O31. à Anvers, un volume in-q° contre Philippe Laensbergh. Il cherchait à démontrer que la terre est immobile.
l^hi lippe Laensbergh n’ayant pu lui répondre, son fils Jacques, aussi très versé dans les sciences mathématiques et astronomiques, prit sa défense et, dans un livre latin, publié en 1633, réfuta l'ouvrage de Froidmont. « Ses défenses sont solides, et il y emploie alternativement les armes du raisonnement et de la plaisanterie », dit Montuela. Il démontrait péremptoirement que la terre tourne autour du soleil.
Le professeur de Louvain répliqua à ce livre la meme année et termina, par ce dernier écrit, une contestation dans laquelle, dit de Villenfagne, nous louerons plus son zèle que ses lumières.
Or. ce Froidmont était originaire de Haccourt, près de Visé.
Libert de Froidmont, fils de Gérard de Froidmont et de Marguerite Radoux, naquit à Haccourt, le 3 septembre 15H7. Il prit, vers 1G28, le grade de docteur en théologie.
lèn if)37, quand Jansénius eut été promu à l’évêché d'Ypres, Libert de bh'oidmont lui succéda à l’Université de l>ouvain. En 1038, il fut élu recteur magnifique et, la même année, doyen de la collégiale Saint-Pierre, à Louvain.
On conçoit aisément, l'roidmont étant enfant de Haccourt, que la polémique qu’il soutint contre Laensbergh eut plus de retentissement chez nous que partout ailleurs ; il est donc très vraisemblable qu’elle fit penser le premier éditeur de V Almanach de Liège à publier celui-ci sous un nom qui, de la sorte, s’était répandu dans le pays.
Il y a quelque probabilité, disait déjà de Villentagne, que la dispute de Froidmont avec Laensberg a pu faire naître, à l’inventeur du célèbre Almanach de Liège, l’idée de le publier sous un nom que F’roidmont avait fait connaître parmi nous.
Et, avant de Villenfagne, l’abbé polémiste François de Feller, qui professa les humanités à Liège, et ensuite la théologie à Luxembourg, avait insinué, dans un article publié par le Journal de Luxembourg du L" août 1785, que Mathieu Laensbergh pourrait bien n’être qu’un personnage idéal.
Dans son Dictionnaire historique de 1789-1794, réédité, par la suite, sous le titre de Bibliographie universelle, Feller s’était même montré des plus affirmatifs à cet égard :
Mathieu Laensbergh, écrivait-il, est regardé dans le peuple comme un ancien et savant mathématicien, quoique son existence ne soit pas plus réelle que celle de Gil Blas et de Robinson Crusoë.
M. Léon Béthume, (i) en 1901, essaya bien de réfuter l’opinion, qui s’était de plus en plus accréditée, que le
(1) Léon Béthune. Mathieu Laensbert, l’inventeur du célèbre Almanach. Imprimerie Vaillant-Carmanne , propriétaire de V Almanach Mathieu Laensbergh.