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maladif jusqu'à neuf ans, n'aimant rien que sa mère qui l'aimait. A neuf ans il fut atteint d'une maladie longue et douloureuse ; il en triompha , et cette lutte décida sa croissance , en même temps qu'un développement prodigieux de forces intellectuelles et morales. Cette sensibilité , si vive et si profonde chez les Allemands , fut précoce chez lui au delà de toute expression , et marchait de front avec la singulière activité de son imagination. A de fortes et ardentes études d'histoire et de langues il mêlait une passion prononcée pour la poésie; il consacrait à la lecture des poêles tout le temps que lui lui laissaient libre ses autres occupations. Dès l'âge de douze ans il s'efforça d'imiter ces modèles chéris, et l'on a de lui quelques fragments poétiques qui datent de cette époque. Dès cet âge aussi il s'exerçait dans un genre de littérature qui est depuis devenu presque vulgaire , mais qui alors était essentiellement original , celui des contes fantastiques [Mœhrchen). Dominé dès lors par un vif attachement pour la nature, son imagination le transportait dans le règne des génies et des esprits qui président à tous les phénomènes de la nature ; il y distribuait des rôles à ses frères et à ceux qui écoutaient ces jeux bizarres , se faisant ainsi un univers à lui , vaste comme sa pensée, innocent comme son cœur.
Ainsi Novalis passa ses premières années dans le bonheur le plus pur, dans ce bonheur que l'enfant estime si peu, mais que l'homme n'oublie jamais, et dont l'absence rend si incomplète, si amère, une vie qui n'a plus le contre-poids nécessaire pour résister aux froissements et aux douleurs d'ensuite. Il entra à dix-sept ans dans un gymnase (ou lycée), et l'année suivante il passa à l'université de Jéna, puis à Leipzig, puis à Wittemberg. Lorsqu'en 1792 la guerre éclata entre la France et l'empire germanique, le jeune poëte sentit une soif inconnue de combats et de gloire s'emparer de son
âme, comme s'il se défiait déjà de cette monotonie de l'existence qu'il ignorait encore; sa résolution fut prise, et son départ pour l'armée impériale, comme volontaire, était déjà arrangé, lorsque les instances et les prières de son père, de sa mère et de tous ceux qu'il aimait, l'engagèrent à différer l'exécution de son projet. Bientôt l'étude reprit son empire, et, livré avec passion à celle des sciences naturelles, il oublia bientôt ses rêves de guerre au milieu de la vie universitaire et des amitiés qu'il y forma. Il eut pour premier ami Frédéric de Schlegel, la plus glorieuse conquête du catholicisme moderne; leur intimité fut prompte à se former et ne s'affaiblit jamais. Il fit en même temps la connaissance de Fichte, qui passait en ce temps-là pour le chef du spiritualisme en Allemagne; il devint à peu près son disciple; et alors il fut encore heureux comme dans son enfance, ayant trouvé ce qui suffit à bien des âmes jeunes et naïves, un ami et un maître.
Mais Dieu lui réservait un autre bonheur, avant de déchirer ce vain réseau des joies précoces de sa jeunesse. Il avait vingt-trois ans et l'on ne voit pas qu'il ait jamais prononcé jusqu'alors ce mot d'amour qu'une bouche pure ne prononce qu'en tremblant : il se trouvait à Arnstadt , petite ville où il était venu étudier la minéralogie, lorsqu'il rencontra pour la première fois Sophie de K...; elle n'avait que quatorze ans lorsqu'il la vit et qu'il l'aima. Cette jeune fille était un ange, et cet amour devint sa vie.
Après six mois d'épreuves passés ensemble, tous deux reçurent des auteurs de leurs jours la permission de s'unir, et on les fiança l'un à l'autre : admirable coutume de la vertueuse Allemagne, si conforme à la morale, à la nature , aux besoins du cœur, aux légitimes exigences de la société, à tout ce qui sanctifie l'auguste union qui doit durer pour la vie. Hélas ! Funion que préparaient ces fiançailles ne devait jamais
se consommer. A peine eurent-elles été célébrées, que Sophie fut atteinte d'une maladie, d'abord jugée peu grave, puis reconnue sérieuse, puis déclarée mortelle.
Cette maladie eut des intervalles pendant lesquels Novalis put reprendre courage et se livrer à ses études avec ce charme inconnu que répand sur toute une vie l'influence d'une âme chez qui l'on a découvert une éternelle sympathie. Ses espérances sur le rétablissement de sa bien-aimée se fortifiaient de toute l'ardeur de son amour ; mais le mal , pour être dissimulé, n'en était pas moins mortel , et ses progrès lents et sûrs désespéraient chaque jour davantage ceux dont les yeux n'étaient point aveuglés par la passion. La jeune victime se faisait moins illusion que personne; condamnée à souffrir pendant quinze mois les traitements les plus pénibles, les opérations les plus douloureuses , elle opposa à cette impitoyable épreuve une patience angélique, et cette longanimité, cette résignation calme et silencieuse, cet héroïque dédain de la souffrance qui ne se trouve guère que chez les femmes. Il fallut enfin que son fiancé s'éclairât à son tour sur les ravages du mal et qu'alors du sein d'un bonheur sans mélange Dieu le jetât au milieu de la douleur la plus cruelle de la vie, celle de voir mourir ce qu'on aime , d'une maladie lente comme une maladie de langueur, et douloureuse comme ces violentes attaques qui abrègent au moins les supplices qu'elles infligent. Et elle n'avait que quinze ans! A peine eut-elle achevé sa seizième année qu'elle mourut, entraînée par un irrésistible arrêt vers ce monde où ce qui fleurit un jour ne périt jamais.
Celui qui l'aimait , celui qui avait veillé nuit et jour sur elle , celui qu'elle laissait solitaire et comme orphelin sur la terre, écrivit peu de jours après à son ami : « II s'est fait nuit « autour de moi , tandis que je me croyais encore à l'aurore
« de ma vie ; ma douleur est infinie comme mon amour. » Il disait vrai : sa douleur était même plus forte qu'il ne croyait; elle ébranla sa propre existence, et c'est de ce moment que date sa maladie, qui le conduisit bientôt lui-même au tombeau . Son âme était tellement maîtrisée par cette grande affliction que lorsqu'un mois après un de ses jeunes frères vint à mourir, il lui restait à peine assez de larmes pour en verser sur cet autre cercueil. Une sorte de frayeur le saisissait au souvenir des affreuses souffrances de sa pauvre fiancée. « Au nom du ciel, » écrivait-il à un de ses amis malades, « point de longue maladie, c'est si horrible et si inutile ! Surtout point de ces souffrances qui triomphent de l'intelligence et de la sensibilité. La pauvre et frêle jeunesse n'est pas faite pour cela. »
Lui-même était alors arrivé au moment où sa jeunesse allait faire place à un vaste et fécond développement d'idées et de travaux. On aurait dit que son âme attendait le grand et terrible coup dont Dieu venait de la frapper pour vibrer à l'unisson avec lui. Sa pensée , en suivant sans cesse sa bienaimée dans un monde plus pur, s'élevait et se sanctifiait chaque jour, et, comme il arrive quelquefois , la même calamité planta en lui le germe de la mort et celui du génie. Ces deux forces allaient maintenant lutter entre elles à qui maîtriserait le plus tôt cette jeune vie. 11 subissait déjà l'influerai de cette lutte lorsqu'il écrivait ces mots : « Je sens aux rêves bizarres et puissants qui m'agitent que le matin approche, et je me réveillerai un jour dans le ciel. »
C'était au printemps de 1797 qu'il avait perdu sa fiancée, et pendant toute cette même année il chercha dans la poésie quelques distractions à la douleur qui le minait. Déjà plusieurs fois il avail obéi aux inspirations de sa muse, en donnant toujours à ces productions éphémères un titre caractéristique , car il les appelait Poésies de foi et oV amour. Cette
année , il écrivit ses Hymnes à la nuit, chef d'oeuvre de mélancolie, de pureté et de foi. Nous voudrions pouvoir les traduire ici en entier, et l'on verrait alors qu'il y a dans Ossian bien peu de passages qui puissent lutter avec ces premiers soupirs d'une âme jeune et chrétienne. INous ne pouvons en citer que ce peu de lignes :
«Nuit sainte, ineffable, mystérieuse, je me tourne vers toi. Le monde gît loin de moi, comme dans un abîme ; sa place est déserte et solitaire. Une profonde mélancolie fait vibrer les cordes de cette lyre que j'ai dans mon cœur. Je sens ma vie qui se fond en rosée et qui se confond avec la tendre. Les lointains souvenirs, les désirs de la jeunesse, les rêves de l'enfance , les courtes joies de la longue vie , les espérances vaines, s'assemblent autour de moi dans leurs sombres vêtements, comme les gris brouillards qui enveloppent le soleil à son coucher. La lumière a donc planté ses tentes dans d'autres climats. Ne reviendra 4-elle jamais consoler ses enfants qui gardent leur innocence et leur foi en elle ? »
En 1798 il se rendit à Frevberg, où il se lia avec le, célèbre Werner, et bien que désormais étranger sur là terre , selon sa propre expression, il reprit avec ardeur ses anciennes études de sciences naturelles et s'occupa de la minéralogie dans son application à l'exploitation des mines , genre de vie pour lequel il s'était toujours senti le plus vif attrait. 11 écrivit à cette époque un des fragments les plus remarquables qu'il nous ait laissés , intitulé : les Disciples à Sais [Die Lehr linge zu Sais). Il nous est impossible de donner une analyse détaillée de cet essai inachevé; mais tous ceux qui voudront y jeter les yeux se trouveront transportés dans un monde nouveau et enchanteur. C'est peut-être le premier essai de naturalisme chrétien que les temps modernes aient enfanté ; c'est une première lueur de ce que sera la science
lorsqu'elle aura subi la grande régénération qui se prépare pour elle, lorsqu'elle sera réconciliée avec la religion, sa divine sœur, et lorsque la pensée de Dieu se lèvera également en tète de chacun de ces deux règnes, que l'insensé génie des derniers siècles n'a pu disjoindre que pour un jour. Celte \ie d'amour, d'universelle charité que le christianisme a fait naître dans l'âme humaine se trouve ici appliquée à la nature dans tous ses phénomènes, dans toutes ses relations avec l'homme. Elle s'éveille sous la main du jeune chrétien, animée comme nous , souffrante comme nous et avec nous des suites de notre premier péché, et soupirant comme nous après le jour où ce péché aura été expié , et où elle et nous, la nature et l'homme, s'uniront dans une paix éternelle entre les bras du Créateur. De lumineuses considérations sur le naturalisme des anciens , d'étonnantes prédictions sur ce que la science a depuis découvert complètent cette première révélation d'un talent aussi original que puissant.
Sa santé déclinait toujours; mais à mesure que sa faiblesse augmentait , et que son corps se penchait vers la tombe , son âme semblait s'élever vers le ciel , et sa pensée grandir et se fortifier de plus en plus. Il fit à cette époque de profondes études philosophiques , dont nous voyons les traces dans les Fragments de philosophie et de physique qu'il nous a légués. On y lit cette définition poétique : «La philosophie est a à vrai dire pour l'homme le mal du pays; c'est la passion « de retrouver partout sa patrie et ses foyers. » On y voit qu'il étudia d'abord Spinosa et Fichte, ambitieux de connaître à fond ces deux écrivains qui semblent présider aux deux extrêmes de la science, et entre lesquels il crut découvrir une union intime; puis, voyant qu'il n'y avait dans la philosophie rien de grand, rien de fécond, que ce qui tendait à en faire une réflexion de la religion , il s'appliqua aux néo-
platoniciens, aux mystiques du moyen âge, et avant de mourir il put écrire ces belles paroles : « 11 y a des hommes qui « disent qu'il se trouve quelque part aujourd'hui un germe « d'union qui grandira chaque jour, jusqu'à ce qu'il ait em- « brassé le monde dans ses racines; et bientôt, quand ce prince cipe d'éternelle paix aura tout enveloppé, il n'y aura dans « ce monde qu'une science et qu'un esprit, comme il n'y a « qu'un prophète et qu'un Dieu. »
Ces études n'étaient pas solitaires. Sa liaison avec Schlegel durait toujours, et il comptait encore parmi ses amis d'habitude le physicien Ritter, Tieck, qui nous a donné de lui une touchante biographie , et Schelling , dont l'influence se fait souvent sentir dans ses écrits. Ces amis passaient ensemble de bonnes et douces journées aux environs de Jéna et de Halle , et surtout au Giebichenstein , près de cette dernière ville, au sein de ces magnifiques ruines d'antiques châteaux, si nombreuses et si belles en Allemagne, et où elles produisent sur l'âme une tout autre impression que les ruines dans d'autres pays : car on sait que la douce Germanie , si amoureuse du passé, n'en est pas coupable ; qu'elles sont l'œuvre de la conquête étrangère, des Suédois et des Français, et que ces restes précieux sont encore chéris, vénérés, défendus comme de vieux et saints autels.
A cette époque on voit avec surprise qu'il s'était laissé fiancer de nouveau avec mademoiselle Julie de Ch., soit que son cœur dévoré du besoin d'aimer et fatigué d'un amour qui se perdait dans le ciel eût cherché dans cette vie quelque passagère occupation, soit qu'il eût obéi au vœu de ses parents, sans cesser d'être fidèle à celle qui absorbait ses souvenirs comme ses espérances , et comptant bien que la mort viendrait assez à temps pour le rendre à ses anciens serments. Cette dernière supposition est de beaucoup la plus probable,
s'il faut en juger d'après ses écrits , où il n'est jamais fait la moindre allusion à sa nouvelle fiancée, et où se fait remarquer une ardente anticipation de la mort.
Ce fut vers ce temps qu'il commença un recueil de poésies sacrées où se trouve un Cantique à la mort qui respire la mélancolie et la foi , comme une harmonie de Lamartine ; et des Hymnes où l'amour de Dieu pour l'homme, les ineffables consolations du christianisme sont décrites avec l'ardente dévotion d'un lévite, et où ce jeune homme , qui n'avait certes de protestant que le nom , célèbre les merveilles de la bonté divine dans l'eucharistie et dépose aux pieds de la sainte Mère de Dieu ses souffrances et son cœur, fervent et pur comme celui d'une vierge catholique. Nous en traduirons quelques stances :
« Laisse-toi fléchir, ô ma douce Mère ! donne-moi un
signe de ta clémence. Tout mon être repose en toi; et je ne te demande qu'un moment.
« Souvent dans mes rêves je t'ai vue si belle, si compatissante, portant sur ton sein un Dieu enfant, qui semblait avoir pitié de moi, enfant comme lui. Mais toi, tu détournais de moi ton auguste regard, pour t'élever dans les cieux.
« Qu'ai-je fait pour t'offenser? Mes ardentes prières ne sont-elles pas à toi? Ton sanctuaire n'est-il pas le reposoir de ma vie? Reine sainte, reine trois fois bénie, prends donc mon cœur, prends ma vie.
a Marie, je t'ai vue dans mille tableaux, mais nul ne t'a peinte telle que je t'ai vue dans mon âme. Je sais seulement que depuis cette apparition divine , le bruit du monde passe autour de moi comme un rêve , et que le ciel est descendu dans mon cœur. »
Le fragment intitulé la Chrétienté ou l'Europe , porte la date de 1799, et les vingt pages dont il se compose sont,
à notre avis, ce que Novalis a écrit de plus éloquent, de plus profond. C'est là que nous avons surtout trouvé une similitude remarquable entre ses doctrines et les nôtres sur le passé et l'avenir du monde. Et certes, c'est un événement plus grand et plus singulier qu'on ne pense que l'existence d'un pareil écrit à une pareille époque, et la postérité admirera avec raison comment, tandis que le faux libéralisme marchait invincible et impuni à la conquête du monde, il s'est élevé dans un coin obscur de la Saxe une voix solitaire de vaincu pour prophétiser la chute et l'impuissance de ce géant, pour célé- >rer le grand édifice qui surgirait de ses ruines ; une voix de protestant pour chanter les gloires méconnues et l'avenir éternel du catholicisme. Novalis eut un mérite que le comte de Maistre seul peut lui disputer, celui de sentir tout le vide et le néant des idées du dix-huitième siècle au moment de leur plus éclatant triomphe, et celui plus grand encore de ne pas désespérer du salut du monde , et de découvrir ce salut dans le retour à l'unité catholique. Ce court écrit commence par un tableau admirable de l'organisation catholique de la société au moyen âge : puis l'écrivain dévoile les dangers et les suites funestes de la demi- civilisation qui précéda immédiatement la réforme , proclame l'union indissoluble du protestantisme avec le despotisme , montre la philologie substituée à la parole de Dieu, à la piété et à la foi, et réduit à sa juste valeur cette religion qui prétendait s'établir sans employer de moyens surnaturels , sans parler au cœur ou à l'imagination de l'homme. Ses espérances pour l'avenir sont aussi ardentes que sa foi. « En France, dit-il, on a beaucoup « fait pour la religion par les persécutions qu'on lui a fait « subir. Elle viendra, comme une orpheline, humble et étran- « gère, s'insinuer dans tous les cœurs et se faire aimer de ce tous, avant d'être solennellement adorée , avant d'être ap-
« pelée à donner ses conseils et son suffrage dans les choses « du monde.... » — a II n'y a, dit-il en finissant, d'autre « christianisme vivant et applicable à l'humanité que la « vieille foi catholique, c'est-à-dire la foi au Christ, à sa Mère « et à ses saints. Son empire sur la vie tout entière , sa pasce sion pour l'art, sa profonde philanthropie, l'inviolabilité « de ses mariages , sa charité inépuisable , son amour de la « pauvreté , l'obéissance et la fidélité de ses enfants , telles « sont ses bases, et tels sont aussi les caractères incontestables « de la seule vraie religion. Il faut que la chrétienté revive, « que l'Eglise universelle se reforme. Quand et comment? « peu nous importe. Mais patience : le jour viendra , le jour « béni de l'éternelle paix , où la nouvelle Jérusalem rede- « viendra la capitale du monde. Jusqu'alors , ayez confiance « et courage, compagnons de ma foi ; annoncez avec moi, en « actions et en paroles , l'Evangile de Dieu , et restez fidèles «jusqu'à la mort à la seule foi qui ne mourra jamais. »
En 1800, Novalis lut à ses amis la première partie de son grand ouvrage; car lui aussi avait en tète un grand ouvrage, une grande pensée et comme un grand foyer où se réunissaient et d'où rayonnaient toutes ses idées , tous ses travaux subsidiaires. Il voulait exposer sous une forme allégorique et romanesque les hautes et bizarres pensées qui l'agitaient sur la nature et ses relations avec l'homme et la religion. Il réalisa ce projet en partie dans son roman intitulé : Henri dOfterdingen, qu'il dédia en vers charmants à sa première bienaimée. Les événements de ce roman se passent au douzième siècle; l'empereur Frédéric II en est le héros, car Novalis avait subi plus que personne l'influence de ces grandes existences du moyen âge qui planent sur nos frêles et monotones existences, avec autant de hauteur que les vieilles tours de la chevalerie sur les chétives villes de notre civilisation.
Ces événements , couverts d'un voile trop allégorique , trop fantastique , offrent beaucoup moins d'intérêt que les idées originales et fécondes qu'il a développées dans tout ce roman. Celle qui le domine principalement est l'idée d'une sympathie universelle entre la nature et l'homme, et d'une sorte d'obligation contractée par lui envers elle, par suite du péché originel, dont les résultats ont réagi sur l'une comme sur l'autre. « L'homme, dit-il, a une mission de clémence et d'expiation à remplir envers la nature ; il doit être comme le Messie de la nature. »
En parcourant à la hâte les pages attrayantes de ce poëme en prose, on remarque encore d'admirables considérations sur la vie des mineurs , toujours si morale, si pleine de poésie, de mélancolie et de religion, si favorable aux méditations et aux recherches de la science , si puissante pour enfanter le dévouement et le courage chez ceux qui la mènent. Il est remarquable que cette vie souterraine a inspiré le même attrait, je dirais presque la même passion, à des génies bien différents , mais tous célèbres dans leur différence , à Novalis , à Werner, au poëte Kœrner, à M. de Baader, et enfin à M. de Humboldt; et c'est ce que conçoivent facilement tous ceux qui ont souvent visité les profondes mines du Nord ou de l'Allemagne, tant la nature inspire de recueillement et de religion à l'homme dès qu'il veut l'écouter en silence, tant la voix de Dieu parle haut au milieu de ces magnificences ténébreuses !
Henri d Ofterdingen contient en outre de charmantes pensées sur la musique , que Novalis aimait avec cette sorte de religion qu'elle inspire à certaines âmes ; sur l'influence de la foi et de la poésie dans toutes les sciences qui dépendent de la nature ; sur la vie du cloître et les vertus de ces moines, prêtres du feu sacré qui devait plus tard embrasser le monde des intelligences ; enfin sur la touchante analogie qu'il avait
découverte entre la végétation et l'éducation, culture si négligée et si imparfaite de toutes ces jeunes fleurs qui nous entourent, si tendres, si parfumées et sitôt flétries.
L'épilogue qui devait terminer cet ouvrage, dont la mort n'a permis à Novalis que d'écrire la moitié, est une allégorie poétique, qu'il avait nommée le mariage des temps, et où il a décrit avec un charme bien rare l'union que Dieu ramènera à la fin des temps entre tout ce qui s'oppose et se repousse dans le monde, entre le jour et la nuit, le printemps et l'automne, la jeunesse et la vieillesse, le passé et l'avenir : toutes poétiques transformations de son idée dominante , l'amour et le désir de l'unité.
Enfin, partout se retrouve ce mysticisme attrayant et profond qui empreint la vie d'une couleur nouvelle ; et l'âme se perdrait au sein de ces fantastiques avenues où se joue une pure et innocente imagination , si au bout ne surgissait toujours un des symboles , une des sévères vérités du christianisme ; si un mystère de Dieu ne venait toujours expliquer et sanctifier ces mystères de la pensée humaine.
Ah ! respectons ces rêveries du jeune âge, ces capricieuses alliances de l'imagination avec la foi ; souvent elles ne sont pas sans fruit, et n'eussent-elles consolé qu'une seule infortune, rafraîchi qu'un seul cœur, sauvé qu'une seule âme, elles seraient encore dignes de toute l'indulgence de Dieu et de toute l'estime des mortels.
Chez Novalis, d'ailleurs, l'imagination avait une raison de plus pour être envahissante, si, comme il est permis de le croire , elle avait la conscience de la courte durée de la vie qu'elle dominait. On dirait à voir la merveilleuse activité de son esprit que le jeune poëte , pressentant sa fin prochaine, s'était hâté de vivre et d'aimer, de peur que la mort ne le surprît avec un cœur vide et une pensée stérile.
Aussi sa santé allait-elle s'affaiblissant chaque jour; sa maigreur et sa pâleur inspiraient chaque jour plus de défiance, et de fréquents crachements de sang vinrent bientôt révéler la fatale nature de la maladie. Ses amis l'entouraient de soins affectueux; Schlegel, Tieck, Schelling, les plus grands noms de l'Allemagne se pressaient autour de lui. Bien qu'ils n'eussent nullement les yeux ouverts sur son danger, et que lui-même leur dissimulât son état , quelque chose de craintif se mêlait à leur affection et à leur empressement, et la vivacité même de leurs espérances cachait une inquiétude profonde et trop justifiée. Il était de ces hom:nes qu'il faut bien aimer dès qu'on les a vus, mais que l'on n'aime qu'en tremblant, tant la pureté de leur vie et de leur âme est surnaturelle, tant chacune de leurs paroles, de leurs pensées, exhale le parfum d'un autre monde.
C'est qu'en effet il y a des âmes trop pures pour notre monde, et il leur faut le quitter si rapidement qu'à peine pouvons-nous les chérir en passant. Comme l'or pur a besoin de quelque alliage pour être lancé dans le monde, ainsi fautil qu'une âme céleste soit mêlée de quelque boue d'ici-bas, pour vivre et lutter parmi nous. Quand sa nature est trop délicate , trop divine pour tolérer ce grossier mélange , elle n'a plus qu'à regagner le ciel : aussi s'envole-t-elle, ne nous laissant qu'une tombe et qu'un frêle souvenir.
Pendant l'hiver de 1800 à 1801 , Novalis témoigna un vif désir d'aller respirer l'air de l'Italie ; mais ses médecins le trouvèrent trop affaibli pour entreprendre ce voyage , et ce refus ne laissa plus de doute sur la position désespérée du malade. Lui continuait ses travaux au milieu de son danger, et son imagination semblait y puiser une nouvelle énergie, une nouvelle activité. Il écrivait et dictait beaucoup. Sa lecture ordinaire était la sainte Bible, et les écrits de Lavater,
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dont on connaît les tendances catholiques. Quelques-unes des pensées qu'on trouve dans son recueil peuvent nous mettre sur la trace de ses réflexions habituelles pendant ses derniers jours. « Darwin, écrivait-il, a remarqué que la lumière nous « éblouit moins au moment du réveil, lorsqu'on a rêvé d'ob- « jets visibles. Heureux donc ceux qui rêvent dans cette vie « de ce qu'ils verront dans l'autre ! Ils seront les premiers à « pouvoir endurer l'éclat de la gloire céleste. » Plus loin : « La vie est le commencement de la mort, on ne vit que pour « mourir. — Bien des hommes s'attachent tendrement à la « nature , comme des enfants timides , qui craignent leur « père, et qui invoquent leur mère pour rentrer en grâce « auprès de lui. — Il y a sur cette terre des fleurs qui ont « leurs racines ailleurs , et qui n'apparaissent que pour nous « annoncer un autre monde et nous attirer à une meilleure « vie : telles sont la religion et l'amour. — Le christianisme « est le germe de toute vraie démocratie , c'est le sublime de a la popularité. » — Le malheur est une vocation à Dieu. « On n'est saint que par la souffrance. Tout homme a ses an- « nées de martyre. Le Christ a été le grand martyr du genre « humain; c'est lui qui a donné au martyre un sens infini - « ment profond et une consécration céleste. »
Les souffrances de Novalis allaient bientôt finir; le 19 mars 1801, anniversaire de la mort de sa chère Sophie, les symptômes d'une dissolution prochaine se manifestèrent en lui, et le 25 il expira entre les bras de son meilleur ami, Frédéric de Schlegel. Il mourut à vingt-neuf ans, n'ayant rien achevé, n'ayant fait rien imprimer, mais laissant au monde un vrai trésor dans ses essais et ses fragments. Tieck et Schlegel ont rassemblé ces restes d'un beau génie, trop pressé de regagner sa céleste demeure, pour élever un édifice dont les pierres détachées ont suffi pour exciter l'admiration
et l'enthousiasme de l'Allemagne. Chaque jour, nous osons le dire, ajoutera au prix que la postérité attachera à ces précieux débris ; chaque jour elle y puisera de nouvelles lumières, de nouveaux motifs d'aimer ce qu'aimait Novalis: Dieu, la nature qu'il a créée, et la poésie qui est la voix de cette nature.
Pourquoi, nous demander a- t-on peut-être, avoir révélé cette douce et innocente vie? N'y a-t-il pas dans l'obscurité où elle reposait un certain charme, comme dans celle de ces saints dont l'Eglise n'a pas consacré le nom, mais dont la gloire est d'autant plus pure dans le ciel, qu'elle est plus inconnue sur la terre? Ne doit-on pas, quand on a découvert ici-bas, même dans le passé, une âme tendre à chérir, une imagination pure à caresser, une réputation sans tache à vénérer, ne doit-on pas la garder pour soi, et ne pas l'exposer à être ternie par le souffle glacial et impur de la moquerie et de la critique ? Pourquoi vouloir que pour ceux qu'on aime cette triste vie dépasse les bornes du tombeau?
Pourquoi? parce qu'il est bon que même dans cette triste vie ces pures et touchantes existences soient mises au grand jour, afin que les bonnes et belles âmes apprennent à se compter, à se connaître, à croire en elles-mêmes, à ne pas perdre en défiances craintives ces précieux jours d'épreuve ; parce qu'il faut ménager quelque consolation, humble et terrestre si l'on veut, mais toujours douce et encourageante, à toutes ces pauvres âmes éparses dans ce vaste désert d hommes, inconnues les unes aux autres, flétries par le dédain et la solitude, et qui dans leur passage à travers cette vie se sont usées à se rencontrer sans oser s'aborder, à s'entrevoir sans oser s'aimer, à se regarder sans se comprendre. Il faut leur montrer que si elles ont été seules sur la terre, elles ne seront pas sans compagnes dans le ciel.
{Avenir du 9 septembre 1831.)