PAR VICTOR HUGO
Une œuvre de Victor Hugo ! qui ne tressaille à ces mots? Que ce soit de plaisir ou de dépit, d'admiration ou de colère, n'importe. Il est toujours certain que de lui rien n'est indifférent, et qu'il a le privilège, si rare aujourd'hui, de maîtriser l'attention, non pas par les choses qu'il écrit, mais parce que c'est lui qui les écrit. Pour nous, jeunes gens de ce siècle, dont il est presque le contemporain et le camarade, un lien tout spécial nous attache à cet homme dont les œuvres expriment et résument si complètement tout ce qu'il y a d'élevé et de généreux dans notre époque ; son nom seul suffit pour nous rappeler tous les nobles souvenirs de sa vie, qui sont en même temps les souvenirs les plus chéris de la nôtre. Avant vingt ans, il a trouvé des larmes pour les jeunes martyres de Verdun, pour la céleste Sombreuil, pour Quiberon de sanglante et sublime mémoire. Avant vingt ans, le voilà qui jette dans le monde la sainte et pure voix du poète dans les révolutions1, et la noble protestation de cette Vendée, punie de son immortelle fidélité par le délaissement et l'oubli2.
1 Odes, liv. i.
1 Ibid , ibid.
Chantre inspiré des traditions et des croyances chrétiennes, il gémit de honte et de colère sur les dévastations de la vieille Église, il prévoit l'aveuglement et la ruine des rois ' , il ose proclamer au monde qu'il n'y a qu'une liberté vraie, la sainte liberté du Christ 2, il ose parler d'un Dieu libre et vengeur, dans un temps où ce Dieu n'était pour les uns qu'un instrument, pour les autres qu'un fantôme oppresseur! Chantre dévoué de la monarchie, il verse sur la tombe de Louis XVII une angélique élégie ; il conduit à Saint-Denis Louis XVIII, et lui donne pour escorte l'image de ce géant qui ne put usurper un tombeau! il a des accents d'éloquente sympathie pour toutes les douleurs , tous les prestiges de l'antique royauté, et il ne s'en sépare qu'avec tristesse, et quand ellemême a répudié ses plus nobles soutiens. Également épris de notre vieille histoire et de notre jeune liberté, il maudit en vers admirables la gloire impie , en désastres féconde du grand despote enfanté par la révolution, et qui a si longtemps ébloui la France3; puis se laissant séduire par le prestige d'une fortune si diverse, il s'attache au vainqueur impérial du monde, et ne le quitte qu'après avoir sondé le mystère profondément poétique de son existence4. Voué au
1 Odes, le Repas libre.
2 Odes, la Liberté, qui a pour épigraphe Chrislus l iberavil nos.
3 Peuples, qui poursuivez d'hommages Les \ictimes et les bourreaux, Laissez-le fuir seul dans les âges :
Ce ne sont pas là les héros !
Ces faux dieux que leur siècle encense Dont l'avenir hait la puissance, Vous trompent dans voire sommeil ; Tels que ces nocturnes aurores Où passent de grands météores, Mais que ne suit pas le soleil.
Bonaparte, 1322.
' Voyez les Deux lies, Lui, etc.
culte de toutes les gloires , il salue tour à tour de son jeune enthousiasme la Grèce et ses martyrs, le fils des Vasa languissant dans l'exil et la misère ', la gloire chrétienne de Navarin et les débris des pompes impériales menacés par la diplomatie, mais vengés par la colonne d'Austerlitz 2.
Si de plus notre mémoire le suit dans sa vie littéraire, nous le voyons ouvrant à l'art une carrière nouvelle où il se précipite le premier avec l'ardente espérance du génie ; traçant le code de cet art rajeuni dans une préface monumentale ; lançant le drame par un essai hardi et victorieux dans un monde inconnu. Puis, si nous pénétrons encore plus loin , et j usque dans sa vie intime , il est là , mêlant dès son enfance le cœur le plus passionné à une imagination d'une pudeur virginale; trouvant les accents les plus enchanteurs, les inspirations les plus séduisantes, pour célébrer un amour chaste et légitime, un amour domestique, et consacrant toutes les riches découvertes de son talent à un hymne perpétuel de reconnaissance envers Dieu et envers cette ange à l'œil doux et noir, venue du ciel pour présider à sa félicité3. Ce n'est pas tout, c'est lui qui appelle à la lumière ce
1 Ode au colonel Gustawson.
2 Ode a la colonne.
Vous avez dans le port poussé ma voile errante : Ma tige a reverdi de sève et de verdeur ; Seigneur, je vous bénis ! à ma lampe mourante Votre souffle vivant a rendu sa splendeur.... C'est que pour m'amener au terme où tout aspire , Il m'est venu du ciel un guide au front joyeux ; Pour moi, l'air le plus pur est l'air qu'elle respire ; Je vois tous mes bonheurs, muse, dans son sourire, Et tous mes rêves daus ses yeux.
(Paysage, liv. V, ode xi.)
Un ange sur mon cœur ploie aujourd'hui ses ailes.
Voyez aussi ces vers délicieux et que tout le monde sait par cœur : A toi, toujours à toi.
pur et noble talent qui deux fois est venu apporter à tant d'âmes que le besoin d'aimer fatigue, à tant d'âmes que le bonheur oublie, un trésor de religieuse mélancolie et d'ineffable sympathie. C'est sous son invocation que le jeune auteur de Joseph Delorme nous a dotés de ce recueil délicieux que le monde a admiré sans le comprendre, mais qui restera dans le souvenir de Dieu et des malheureux. Enfin, hier encore, quand la France venait d'inscrire dans ses fastes une révolution que rien n'avait encore ternie, c'est la voix de Victor Hugo qui s'élève pour chanter cette gloire nouvelle , mais aussi pour respecter de royales infortunes, pour défendre des souvenirs augustes et sacrés, pour montrer la croix du Christ debout au milieu de l'éruption, et la main de Dieu imprimée au sein de la lave dévastatrice.
Voilà sa vie, voilà sa gloire, voilà pourquoi il est à nous, notre poëte, notre maître, notre ami.
Voilà pourquoi aussi l'annonce de son roman éveillait en nous un intérêt si affectueux, et pourquoi notre attente a été si impatiente. Dans ce titre seul de Notre-Dame de Paris il y avait tant de choses mystérieuses qui parlaient à notre mémoire et à notre foi ! Il nous faut dire aujourd'hui comment notre intérêt a été justifié, comment notre attente a été remplie ; il nous faut voir ce que ce livre ajoute à la réputation de l'auteur, ce qu'il ajoute à nos jouissances.
D'abord il est évident qu'il y a dans cette œuvre deux parties essentiellement distinctes : l'architecture et le roman ; l'œuvre d'art et l'œuvre d'imagination et de sentiment, l'œuvre de l'architecte et l'œuvre de l'écrivain.
Remercions solennellement M. Victor Hugo de la vive et éclatante lumière qu'il a jetée sur des beautés depuis longtemps négligées et méconnues, et que son ouvrage contribuera plus que toute autre chose à réhabiliter et à populariser.
Tous les Français intéressés à ce titre à ce que la France ne soit pas dépouillée de ses plus beaux ornements, à ce qu'elle ne descende pas infiniment au-dessous des nations étrangères et de ses plus proches voisins, doivent à l'auteur de cette énergique défense des chefs-d'œuvre de nos pères le témoignage de leur reconnaissance ; mais nous la lui devons surtout, nous qui, comme catholiques, gémissons chaque jour sur la dégradation et la ruine des vénérables édifices de notre culte; nous qui les aimons avec une religieuse ferveur; nous qui tenons à ce que ces voûtes qui ont tant de fois retenti des prières et des chants de nos pères soient encore les dépositaires de nos vœux et des confidences que nous faisons à notre Dieu.
Celui qui a si courageusement flétri les ténébreuses dévastations de la bande noire l , a retrouvé toute sa poétique énergie pour flétrir le goût atroce qui s'en va aujourd'hui effaçant, mutilant, détruisant, et replâtrant sur toute la surface de la France. Et remarquons en passant que ce n'est pas la première fois que cette union intime de la poésie et de l'architecture s'est révélée au genre humain. L'histoire de l'art chrétien abonde en exemples de cette divine union; et nous croirons avoir assez dit pour flatter M. Victor Hugo et l'encourager dans sa tendance actuelle, si nous nous bornons à citer Michel-Ange, dont les Rime font pressentir et deviner la coupole de Saint-Pierre. Et il faut qu'il en soit ainsi ; car il n'y a pas de poëme plus complet qu'une cathédrale chrétienne , et l'âme du poëte à qui la nature ne suffit pas ne peut se trouver à l'aise que dans la maison de Dieu.
Mais il faut que cette maison soit digne à la fois de Dieu et du poëte ; et hélas ! combien peu en reste-t-il dans notre France qui répondent à la fois à la majesté de l'un et à l'irna-
1 Ode m, liv. II.
gination de l'autre ! Pour remplacer les innombrables basiliques dont le vandalisme révolutionnaire et de vils intérêts personnels nous ont dépouillés, on nous élève çà et là des granges blanchâtres, où l'on abdique soigneusement toutes traditions de l'art chrétien, au profit d'un paganisme bâtard, et l'on nous envoie prier Dieu dans des enceintes qui serviraient tout aussi bien à un bal ou à un spectacle. Tandis que partout ailleurs on résiste au goût dépravé des deux derniers siècles, tandis qu'en Angleterre, par exemple, on s'attache à copier avec une religieuse exactitude les monuments magnifiques que le moyen âge nous a laissés , tandis que dans la pauvre et grossière Irlande les nouvelles chapelles catholiques s'élèvent toutes sur le modèle du gothique le plus pur et le plus délicat : ici, dans le pays où le genre gothique a laissé les traces les plus profondes de son règne, on s'obstine à calquer tous les édifices religieux sur les avortons d'architecture qui peuplent la capitale. Voulez- vous un portail dont la seule vue réveille en vous l'image confuse mais enchanteresse de tous les mystères et de toutes les traditions pittoresques et poétiques du christianisme? on vous donnera celui de Saint-Eustache ou du Panthéon. Demandez-vous ces vastes nefs où l'âme s'élève et s'agrandit à son insu, ces bas côtés à demi éclairés où l'on aime à errer dans une religieuse rêverie? allez à Saint-Thomas d'Aquin et à Saint-Philippe du Roule, et là vous serez à l'aise. Si, plus modeste, vous n'aspirez qu'à la coupole, au dôme de la renaissance, voilà l'Assomption! soyez contents.
Encore si le goût moderne bornait ses hideuses prétentions aux constructions nouvelles, on pourrait s'en consoler en n'y mettant jamais le pied. Mais non, il pénètre partout, et se dévouant avec une persévérance acharnée à son œuvre de destruction, s'incarnant en la personne des fabriciens, et, il
faut le dire, des curés, il promène son badigeonnage et ses marbrures dans toutes les églises, et jusque dans les plus humbles chapelles, jusque sur les plus modestes autels. D'un autre côté, pas le plus petit effort ne se fait pour reconquérir les monuments du culte et de l'art qui n'ont survécu à la révolution que pour être livrés aux usages les plus vils et les plus profanes. S'il y a une tour dont l'élévation et les délicates sculptures remplissent de loin l'âme d'émotion et de curiosité, on la laissera debout, mais ce sera pour y faire couler du plomb en balles ' . S'il reste une nef à l'ogive hardie et à l'élégante nervure, où l'on respire librement comme sous une tente orientale, on vous y laissera entrer, mais ce sera pour y remiser des diligences2 ou disséquer des cadavres 3.
C'est par l'opinion publique qu'il faut attaquer et battre en brèche cette dégradante influence du dix-huitième siècle sur le plus noble et le plus populaire des arts. Nous ne connaissons pas d'ouvrage plus propre à commencer cette attaque que Notre-Dame de Paris. M. Victor Hugo aura la gloire d'avoir donné le signal de la révolution qui doit infailliblement s'opérer dans l'architecture ; ses admirables chapitres intitulés Notre-Dame et Paris vu à vol d'oiseau sont les premiers manifestes d'un goût nouveau, d'une seconde renaissance, à qui certes il faut souhaiter de meilleures destinées qu'à la première. Nous nous trompons fort, ou bien la voix puissante de notre poëte bien-aimé ira éclairer bien des intelligences, féconder bien des germes cachés, et vivifier bien des imaginations éteintes. Nous plaignons ceux qui, dans ces détails qu'il prodigue avec tant d'amour, et dont il
1 Saint-Jacques la Boucherie, Saint-Martin de Tours.
2 Saint-Julien de Tours.
3 L'église des Coideliers, rue de l'Ecole de Médecine, à Paris.
parsème son récit avec tant de charme, ne verront rien que des longueurs inutiles. Nous avons assez de foi en la jeunesse artiste de nos jours pour croire qu'il n'en sera pas ainsi d'elle, et qu'elle verra dans ce développement nouveau un appel fait à ses talents, et le secret d'un brillant avenir...
Nous nous rappelons deux passages délicieux : l'un, où l'infortuné Qnasimodo, renié de la société qu'il déteste, trouve dans la vieille cathédrale, non-seulement un asile, mais une patrie , mais une famille , mais des ombrages et tous les charmes de la nature; des amis, dans les saints et les monstres de pierre qui le regardent tranquilles du haut de leurs niches ou de leurs chapiteaux, et dans la grosse cloche du portail , à laquelle il se cramponne avec une passion effrénée , tandis qu'elle bondit haletante dans les airs. L'autre passage est celui où cette même cathédrale, toujours bienfaisante, toujours protectrice, répand par son silence, par sa paix profonde , ou par ses célestes harmonies , un calme inconnu, une fraîcheur vivifiante sur la pauvre Esmeralda, persécutée, trahie, abandonnée, et n'ayant de refuge et d'amie au monde que la colossale basilique.
Un jour viendra sans doute où celui dont nous admirons aujourd'hui le talent, ou quelque autre plus heureux que lui, dira au monde oublieux et étonné tout ce que renferment de consolant , d'élevé , de profondément philosophique ces sublimes débris d'un culte aujourd'hui abandonné par l'art comme par le pouvoir. Il déroulera cette page magnifique de l'esthétique chrétienne que la France soupçonne à peine. Il montrera l'art catholique se développant parallèlement avec les institutions religieuses et législatives du catholicisme, marchant comme elles à la conquête du monde, et périssant comme elles sous le souffle mortel du despotisme et de l'hérésie. Il demandera fièrement à l'histoire quelle
constitution, quelle religion, quel pouvoir a jamais fait autant pour les classes populaires et agricoles, pour leur bienêtre, leur gloire et leur amour-propre, que la religion catholique, lorsqu'elle jeta ces chefs-d'œuvre de l'art, ces éternels aliments de travail et de vertu , au sein non pas seulement de superbes capitales, mais de chétives bourgades, d'obscurs et lointains villages; lorsqu'elle les sema avec une admirable profusion là où rien ne les appelait, ni routes, ni commerce, ni châteaux, ni populations nombreuses, rien que la pensée de Dieu et la prière du pauvre.
Il dira aussi, cet heureux champion d'un passé admirable, il dira la gloire pure de ceux qui élevèrent ces monuments sacrés; il parlera de ces masses d'ouvriers enthousiastes, unis par des liens de mystique confrérie, et travaillant de génération en génération à des œuvres éternelles. Il parlera de ces architectes innombrables qui n'ont laissé d'autres traces de leur vie que leurs créations gigantesques : anonymes sublimes, on ne les vit jamais inscrire fastueusement leur nom à côté de celui de Dieu ; ils cachaient joyeusement leur gloire dans celle de la sainte Eglise du Christ, et quand leur mission laborieuse était achevée, ils mouraient comme ils avaient vécu, dans la simplicité de leurs cœurs, ignorants, ignorés, oubliant tout, hormis Dieu, oubliés de tous, hormis de lui.
On le voit, nous mettons de la foi et de la ferveur religieuse jusque dans l'architecture. Aussi nous dira-t-on peutêtre que c'est une superstition que d'attacher plus de prix à une certaine forme de pierres qu'à d'autres, et qu'après tout on peut tout aussi bien prier Dieu à l'Assomption qu'à Notre- Dame. Mon Dieu oui! c'est une superstition ; nous acceptons ce reproche, ce mot-là ne nous effrayera jamais. Il y a des superstitions qui font corps avec la religion, qui représentent
ses plus douces jouissances, ses plus séduisants attraits. En religion comme dans l'amitié, l'honneur et l'amour, la superstition se mêle à nos sentiments les plus délicats, à nos émotions les plus profondes. Dans l'art, dans le règne de l'imagination, elle est éternellement vénérable, éternellement chérie. La superstition, c'est la langue du cœur, et cette langue est sainte ; c'est la fleur de la vie, et cette fleur est bénie de Dieu.
Oui, c'est la vieille cathédrale que nous voulons, afin qu'elle nous soit chère et sacrée comme toi, ô sainte religion de nos pères, dont elle est l'image fidèle et la vivante histoire! Comme toi elle a dû subir les injures du temps, et les injures bien plus cruelles des hommes ; mais comme toi elle lève encore son front cicatrisé, toujours ouvrant un large asile à la souffrante humanité, toujours prête à porter le frêle drapeau que des mains mortelles lui imposent, prête à le porter et à lui survivre. Comme à toi des ennemis furieux et aveugles sont venus lui prodiguer l'outrage et la destruction; comme toi, de maladroits amis, des protecteurs incrédules et perfides, l'ont souillée de leurs chétifs enjolivements, de leurs dégradantes restaurations 5 mais comme toi aussi, elle leur survit, et le vent qui a emporté leurs cendres n'a fait que noircir ses piliers. Comme toi délaissée, oubliée, méconnue, elle n'en est pas moins comme toi toujours grande et belle, toujours chérie et adorée de nos cœurs. Oh! mieux vaut une heure sous ses voûtes nues et lugubres qu'un siècle dans les modernes tabernacles des hommes ; mieux vaut une larme, une prière à l'ombre de ses vieilles colonnes, que toutes les joies et tous les triomphes des mortels....
Nous n'avons jusqu'à présent, en rendant compte de cet ouvrage, rempli que la moitié de notre tâche. Après avoir
exprimé les rêves et Jes regrets qu'il nous a inspirés comme œuyrc d'architecture, il nous reste à l'envisager comme roman, comme poëme, comme œuvre littéraire.
D'autres diraient : il nous reste à l'envisager en critiques. Mais nous, nous abdiquons cette mission. Elle est difficile, elle est honorable, elle est utile, mais ce n'est pas la nôtre. Nous ne nous constituons ni juges du bon goût, ni partisans d'une école quelconque. Pour nous, la littérature, comme l'art, comme la politique, comme la philosophie, n'est qu'une face de la grande et universelle idée qui maîtrise notre intelligence et nos affections. Nous ne cherchons en elle, comme en tout, qu'une seule chose, la trace de cet esprit divin, de ce feu céleste sans lequel le monde ne serait pour nous que ténèbres. Pèlerins, ou si l'on veut chevaliers errants de cette seule idée, nous parcourons le monde pour la trouver et la défendre, le cœur plein de chimères, de partialité, de superstitions, mais aussi plein d'enthousiasme et d'amour. Lancés au milieu d'un désert, nous errerons longtemps épuisés de soif et de fatigue , mais nous savons sous quel ciel il nous sera permis de désaltérer notre esprit et de reposer notre cœur.
Loin de nous aussi l'idée de vouloir renfermer dans les bornes d'une analyse froide et étriquée l'étonnant récit qui est la base du roman. En le dépouillant ainsi des couleurs dont son auteur l'a revêtu, nous rendrions à nos lecteurs le plus triste service ; nous ne leur donnerions qu'un conte bizarre et souvent inintelligible au lieu d'un poëme, et en présence d'un tel poëme, nous aimerions mieux ne leur rien donner.
Nous nous bornerons donc à relever les défauts qui nous ont frappés ; puis nous chercherons à réfuter quelques reproches que le livre ne nous semble pas mériter; et enfin
nous demanderons à ceux qui Font lu de revenir avec nous sur les beautés qui les ont le plus charmés.
Nous commençons à dessein par la partie la plus pénible de notre tâche, par l'improbation. Cette improbation, nous la prononçons formelle et sans réserve contre ces images et ces peintures lascives que M. Victor Hugo a laissées pénétrer dans son roman. Si nous pouvions nous résoudre à perdre de vue l'intérêt religieux et moral d'une œuvre quelconque et à ne l'envisager que sous le rapport littéraire, nous ne saurions découvrir ce que gagne la pensée de l'auteur à cette profusion d'idées que la décence réprouve, ni quel relief en ressort pour son talent et sa réputation. L'intérêt de l'art nous semble complètement méconnu, son but faussé, et sa gloire trahie. Dans la vaste mine de l'imagination et de la sensibilité humaine, la veine du beau et de l'honnête est-elle donc épuisée? N'y a-t-il plus rien à recueillir là où l'auteur des Odes, le chantre de toutes les pures joies de l'âme, a puisé si largement dans les jours de sa jeunesse? Est-il donc déjà désenchanté de ses premiers triomphes, lui qui a su répandre un attrait si séduisant, un prestige si enchanteur sur des affections virginales, sur des liens légitimes? N'y a-t-il dans ce parfum de vertu qui s'exhale de ses premières poésies rien de contagieux pour son avenir, rien qui puisse le garder et le sauver pour le reste de ses jours? Et faut-il qu'en abandonnant lentement l'effervescence du jeune âge, il se condamne aussi à en abandonner la délicatesse et la fraîcheur?
Yoilà ce que nous lui dirions si nous ne le jugions qu'en artiste. Mais, dominés, comme nous le sommes, par une pensée plus haute, par une pensée chrétienne, nos paroles doivent être plus sévères ; elles le seront. On pourra nous, accuser d'un ridicule rigorisme, mais certes pas de malveillance , et c'est parce que nous nous sentons forts de notre
ancienne et profonde admiration pour lui, que nous l'accusons sans détour d'avoir été infidèle à son devoir et à son passé. Nous protestons contre le coupable sacrifice offert par le génie au goût dépravé, non pas du siècle, qui le renie, mais d'une littérature dégradée et mourante. M. Victor Hugo aurait dû mettre sa gloire à l'étouffer sous le poids d'une œuvre belle de pureté et de vertu , au lieu de livrer sa brillante imagination comme une proie au monstre agonisant. Plus la corruption et l'obscénité s'ébattent et se reproduisent dans ces basses régions où le vrai talent ne descend jamais, plus elles distillent leur venin dans toutes ces productions éphémères qui leur demandent une ignominieuse notabilité, plus aussi le poëte devrait fuir leur impure atmosphère, et leur fermer l'entrée de son âme. Si celui que nous aimons tant à lire et à applaudir avait compris ce devoir, nous aurions une Notre-Dame de Paris digne de ses sœurs, digne de ces charmantes pages où l'éclat de l'imagination n'a certes jamais été terni par la présence de la pudeur, et nous n'aurions pas une œuvre dont nous nous ferions scrupule de recommander la lecture à qui que ce soit.
C'est là plus qu'un défaut; pour M. Victor Hugo, c'est un crime. C'est, du reste, la funeste conséquence d'un pencha n qui se laisse entrevoir dans plusieurs de ses derniers ouvrages, mais qui se manifeste sans détour dans Notre-Dame de Paris : le penchant à sacrifier le point de vue idéal au point de vue matériel , le penchant à matérialiser la pensée. C'est une erreur qui est chez M. Victor Hugo à la fois inexcusable et inconcevable. Nous nous demandons en vain comment lui, qui, dans ses poëmes comme dans ses romans, a si souvent abdiqué les inspirations terrestres , repoussé avec dfëdain la matière, plané avec orgueil dans les régions les plus élevées, et qui semblait trouver dans cet air plus vif
et plus pur la seule nourriture propre à son jeune génie , comment il a pu se résigner à descendre aujourd'hui d'une si noble hauteur pour disputer à d'ignobles concurrents une pâture qui est à la portée de chacun. Ah! espérons-le, son vol altier d'autrefois ne l'a point fatigué, et la maturité de son talent ne reniera pas le fier élan de sa jeunesse.
En attendant, il est de notre devoir de signaler comme l'erreur qui prédomine dans Notre-Dame de Paris ce penchant vers la matière. Nous lui devons sans doute les peintures les plus riches et les plus ornées, des descriptions d'une énergie et d'une vérité souvent effrayante ; mais au sein de ses plus brillants efforts, on sent l'incomplet, le vide. Trop de ses personnages, trop de ses héroïnes surtout sont victimes de cette contagion; leur personnalité matérielle étouffe le germe idéal; on n'y voit nulle trace d'une main divine, nulle pensée de l'avenir, nulle étincelle immortelle. Pâquette la Chantefleurie forme seule une exception admirable. Mais à part elle, Fleur-de-lys et même la séduisante Esmeralda déplaisent par le positif trop prononcé de leur caractère. La Bohémienne est gracieuse , irrésistible, enivrante, mais c'est toujours l'enivrement des sens, la victoire d'une forme purement terrestre. La création n'est pas achevée, l'inspiration n'est point venue d'en haut. L'infortunée ! n'était-ce point assez pour elle d'être partout étrangère sur la terre, partout sans foyer dans ce monde? Fallait-il encore lui fermer l'accès du ciel, et nous la jeter éperdue, sans foi, sans espérance, et, il faut le dire, sans âme.
Un second défaut qui remonte encore plus haut chez M. Victor Hugo, et qui nous semble d'une nature également funeste à son talent, c'est l'usage trop prodigue du ressort de la douleur et de l'horreur. Nous ne connaissons pas assez la
Œuvres, vi. — Art et Littérature. 27
biographie de M. Victor Hugo pour savoir si ce sont les émotions de son propre cœur, les misères de sa propre mémoire qui régnent dans sa pensée, quand elle se livre à toutes ces effrayantes peintures des afflictions humaines. Chose étrange ! la seule douleur qu'il n'a jamais pu ressentir, celle d'une mère pleurant sur son unique enfant, est aussi la seule qu'il ait vraiment comprise et fidèlement rendue. On dirait qu'un cœur de mère bat dans cette poitrine de jeune homme, tant il y a de révélations intimes et incroyables, tant il y a de secrets déchirants mis à nu, dans le récit des regrets et des angoisses de la Chantefleurie, récit si long, si cruel, si bouleversant, et qui cependant ne fatigue et ne repousse jamais, parce que la vérité y donne la main à l'imagination. On y retrouve le sublime développement de la pensée qui dicta au poëte ces vers des Orientales :
Sa pauvre mère, hélas! de son sort ignorante, Avoir mis tant d'amonr sur ce frêle roseau ! Et si longtemps veillé son enfance souffrante, Et passé tant de nuits à l'endormir pleurante, Toute petite en son berceau !
Mais autant cette douleur, sans rivale et sans consolation, a trouvé dans M. Victor Hugo un chantre digne d'elle, autant toutes les autres qu'il a voulu peindre nous semblent empreintes d'exagération et filles d'une imagination dépourvue de l'arme terrible du souvenir. Non, la vraie douleur ne tient point ce langage altier et forcé ; elle recule devant ces bruyantes exhibitions de ses maux ; elle se dessèche sous ce scalpel implacable ; plus ses cicatrices sont profondes et inguérissables, plus elle les cache à des yeux profanes. Elle ne souffre point qu'une main inexpérimentée vienne ainsi jeter un flambeau éclatant dans le sombre sanctuaire où elle voile les mystères de son passé. Elle ne réserve ses confidences
que pour ceux qui sont depuis longtemps ses victimes, et ceux-là maudissent trop leur science et leur expérience pour se donner en spectacle à l'indifférence oisive et blasée. Dans ces remords forcenés , dans ces permanentes angoisses que prodiguent trop facilement les personnages de M. Victor Hugo, je ne reconnais qu'une parenté incertaine avec la mélancolie de Lamartine, dont le soupir ne part de la terre que pour aller mourir dans le ciel ; ni avec la profonde misère de Réué , qui ose à peine s'exprimer en phrases vagues et entrecoupées, et qui recule devant ses propres paroles, comme si elle eût craint de donner un corps à sa désolante pensée. Ce n'est trop souvent qu'une douleur qui sert de jouet, qui a son clinquant et ses clochettes; ce n'est plus que l'enfant s'amusant avec le glaive qui peut un jour lui percer le cœur.
A côté de ce reproche nous en placerons un autre, au risque d'encourir nous-mêmes le reproche d'inconséquence. Nous en voulons à M. Yictor Hugo de ce mélange continuel du grotesque au tragique, de cette abondance de plaisanteries forcées et inutiles dont il se plaît à parsemer ses ouvrages et quelquefois les passages les plus pathétiques. C'est encore là une exagération qui ne s'accorde nullement avec la nature de son talent, et qui porte une grave atteinte à cette précieuse unité de caractère qu'un auteur et un poëte surtout est tenu de conserver. Il est évident que M. Hugo n'a point le génie comique, et nous ne pouvons que l'en féliciter. Nous y voyons à l'époque où nous vivons un titre de plus à notre admiration et à notre sympathie. Pourquoi donc s'obstine-t-il à forcer ainsi son talent ? Si l'affectation de la mélancolie est un ridicule, que faut-il dire de l'affectation d'une gaieté mensongère et superficielle, quand- on est fait pour sonder les abîmes du cœur humain, et quand on vit dans un temps
si fécond en misères? Quoi de plus triste que ce rire qui s'arrache et qui ne répond à rien? Mieux vaut mille fois une larme même inutile, même sans motif, car du moins elle peut passer silencieuse et inaperçue...
(Avenir des 11 et 28 avril 1831.)
m HISTOIRE DE MADAME DE MAINTENON
ET EES