‹ Mélanges d'art et de littératureChapitre 57 sur 63 · PAR M. LE VICOMTE DE MELUN · texte numérisé non relu

PAR M. LE VICOMTE DE MELUN

Voici un court volume qui charmera tous ses lecteurs. 11 nous révèle à la fois , dans l'ancienne France, une sainte et noble femme de plus, et, parmi nous, un véritable écrivain.

Dans le grand siècle, on aime et on recherche avec raison tout ce qui échappe plus ou moins à l'orbite de ce grand roi dont l'égoïste splendeur fatigue tous ceux qu'elle n'a pas aveuglés. Née en 1618, Anne de Melun appartient à cette première moitié du dix-sep lie me siècle que M. Cousin et M. Foisset ont en quelque sorte découverte chacun de leur côté, et qui a donné à l'Église, aux lettres, à la société française, leurs plus nobles représentants dans l'histoire moderne. Elle tenait, du reste, par son illustre origine, à la Belgique plus encore qu'à la France. Son aïeul, le second prince d'Epinoy, avait été l'un des principaux compagnons d'armes du grand prince d'Orange. Son père, élevé près de notre Henri IV, prit une part considérable à la tentative que firent, en 1632, les chefs de la noblesse belge pour secouer le joug de l'Espagne et créer une sorte de fédération catholique alliée aux Pays-Bas protestants. Issue de cette robuste souche,

1 Paris, Jacques Lecoffre et Ce ; 1855.

mademoiselle de Melun nous apparaît toute parfumée de la solide vertu et de la piété expansive qu'on respirait à la cour d'Albert et d'Isabelle, de ces archiducs dont la souveraineté avait semblé, pendant trente ans, consacrer l'indépendance du peuple belge, et dont le règne est demeuré l'âge d'or de son histoire. Toutefois, cette contemporaine de saint Vincent de Paul se rattache aussi à ce que nous avons de plus grand et de plus pur par le caractère de son dévouement à Dieu et aux pauvres, et parce qu'elle a choisi la France pour y ensevelir, dans un hôpital, le sacrifice de sa grandeur et la féconde énergie de sa volonté.

On. verra, dans le récit de son arrière-neveu, par quelles voies elle fut conduite de la cour de l'infante au chapitre de Mons, et du sein de cette grande corporation nobiliaire, jusqu'au fond d'une bourgade de l'Anjou, à Baugé, où l'Hôtel- Dieu qu'elle a fondé est encore debout. Son nom, resté populaire dans cette province, y proteste contre l'oubli et l'ingratitude habituels aux générations modernes , et même un peu contre ces paroles de son historien, si tristement vraies quand il s'agit de l'histoire en général : « Dans la répartition de la gloire humaine, ceux qui pansent et ceux qui guérissent ne font jamais autant de bruit que ceux qui frappent et qui blessent; on dirait que l'humanité, dans la conscience des corrections qu'elle mérite , n'a de reconnaissance que pour le mal qu'on lui fait et pour les coups qu'elle reçoit. »

Ce qu'il faut surtout remarquer quand on lit la vie des saints et des grands chrétiens d'un temps si peu éloigné, mais si complètement différent du nôtre, c'est la nature et l'étendue du sacrifice que faisaient alors les âmes qui quittaient le monde pour Dieu. Quand on abandonnait son nom, sa famille, sa patrie comme mademoiselle de Melun, quand on recherchait l'oubli et le néant pour y sauver son âme et y

servir son prochain , on descendait d'une hauteur dont rien ne peut donner l'idée dans la confusion de notre société nivelée et labourée par les révolutions. On échangeait contre cette obscurité volontaire une lumière, un éclat visible à tous et recherché par tous. On renonçait à une supériorité d'autant plus précieuse qu elle était incontestée, et qui semblait bien moins donner satisfaction à l'orgueil de quelques races privilégiées que sortir de la nature des choses et des conditions fondamentales de toute société. Mais pour certaines âmes cette élévation même où elles naissaient ne servait qu'à leur donner, avec un regard jeté de plus haut sur la vanité de toute grandeur d'ici-bas , la force et la générosité qui rendent seules capables de conquérir le ciel.

Anne de Melun était de celles, plus nombreuses qu'on ne pense, dont le cœur faisait écho à Bossuet s'écriant au milieu des seigneurs et des grandes dames de son temps : « Mourez, « orgueil humain ! mourez , curiosité , empressement , désir «de paraître... Néant superbe, que faut-il donc pour te « rabaisser, si un Dieu anéanti n'y suffit pas? » Et ailleurs : « Il faut descendre, quelque grand qu'on soit, descendre ce pour s'humilier... descendre pour compatir, pour écouter « de plus près la voix de la misère qui perce le cœur. » Mademoiselle de Melun devance les enseignements de cette voix incomparable. A trente et un ans, elle se dérobe aux hommages, aux agréments et à tous les avantages de la vie séculière, et s'en va de par le monde, un peu à l'aventure, avec la seule résolution de s'enfoncer dans l'obscurité, et de s'arrêter au lieu que lui indiqueraient la Providence et le bien à faire. Un jour, elle dit : ce C'est ici que Dieu me veut. » Aussitôt elle se met à l'œuvre, et cette fille sortie du milieu de ces riches superbes et impitoyables , et de la cruauté de leur luxe, pour parler encore comme Bossuet, consacre ses

trente dernières années aux œuvres les plus ingénieuses de la charité, à ses soins les plus rebutants, à ses travaux les plus infatigables. Elle y porte tout d'abord l'instinct et le génie de sa vocation. Souvent exposée à d'injustes, à d'impurs soupçons, longtemps ignorée, méconnue, et parvenue, selon son vœu le plus cher, à cacher son rang aux populations qu'elle soulageait, son mériie et sa renommée éclatent enfin et lui valent l'admiration de tous. Elle reparaît même à la cour, non plus à celle de Bruxelles, mais à celle de Louis XIV, alors tout resplendissant de jeunesse et de bonheur. Elle y est contrainte par un devoir de famille, pour présider à l'éducation d'une nièce dont les grands parents allèrent jusqu'au roi pour empêcher qu'on ne confiât la jeune princesse à celle qui s'était réduite au rang de petite toarière de religieuses de village.

Cette mission finie, elle ressort de ce qu'elle appelait son purgatoire avec une passion plus vive que jamais pour la solitude et le silence, pour ses pauvres et son hôpital. Toutes les fois qu'on lui montrait une belle terre, un beau château, qu'on lui vantait une ville ou un pays : Tout cela, disait-elle, ne vaut pas mon petit Baugé. Ce fut là qu'elle mourut pleine de jours et de vertus, mais pleine aussi d'épreuves et de chagrins propres à hâter et à assurer sa couronne. « Mon Dieu, disait-elle dans une prière écrite pendant sa jeunesse et qui nous a été conservée, mon Dieu, détrompez mon cœur. » Elle fut exaucée ; et ce cœur détrompé explique la force de sa vie et la paix de sa mort.

Elle avait été précédée devant Dieu, et elle est dignement accompagnée dans l'histoire par une pauvre fille de campagne, une vraie paysanne de la Beauce, Marthe, qui fut son amie, sa confidente, son associée active et persévérante dans l'œuvre de la fondation de son Hôtel-Dieu comme dans le

gouvernement de sa communauté , et dont la vie rappelle à chaque page celle de nos Petites-Sœurs des Pauvres. N'oublions pas non plus le frère de notre héroïne, ce prince d'Épinoy, si modeste, si dévoué, si humble, le guide et l'appui de sa sœur, qui quitte la cour et l'armée pour la protéger et l'accompagner dans ses voyages, dans ses déguisements, et qui nous semble presque aussi généreux et aussi édifiant qu'elle, lorsque, caché comme elle sous un nom obscur, il travaille de ses mains aux murs de l'hôpital où elle devait finir sa vie.

Je me persuade que les lecteurs indifférents, et même les plus étrangers à l'histoire de l'Eglise et de la charité chrétienne, ne sauront pas échapper complètement au charme que répand sur tout ce récit l'âme intrépide et pure d'Anne de Melun. Ils aimeront cette grâce fière et calme dont on voudrait croire que la race française n'a pas perdu le secret. Ils goûteront cette pointe d'ironie qui rappelle la contemporaine de madame de Sévigné, et qui ne messied pas à qui connaît le fort et le faible de la nature humaine. D'autres, en parcourant cette vie, croiront se retrouver au sein des annales de ces siècles de foi où les grands courages et les grands sacrifices étaient le pain quotidien de la vie sociale et le tempérament providentiel des désordres et des violences d'une société qui risque d'être aussi maladroitement célébrée par ses panégyristes qu'elle a été sottement calomniée par ses détracteurs. Anne de Melun nous offre un type de ces fortes vertus dont Dieu n'a déshérité aucune nation ni aucune époque, mais qui semblent avoir été l'apanage spécial des temps antérieurs aux développements de notre civilisation pacifique et industrielle. Elle tient à la fois au présent et au passé : au présent, par le caractère pratique et régulier de ses œuvres; au passé, par ses instincts, ses goûts, ses préférences

intérieures. Je crois bien que si Ton fouillait sa généalogie, on trouverait qu'elle est la petite-fille ou la petite-nièce de sainte Elisabeth. Elle l'est certainement par le cœur, par la tendresse active de sa charité, par l'impétueux élan de son âme vers ses frères souffrants, et surtout par ce mélange de simplicité naïve et de généreuse humilité qui caractérise la plupart des paroles qu'on nous a conservées d'elle. Je retrouve tout à fait la royale infirmière de Marbourg dans cette princesse qui court au-devant du pauvre qui l'attendait avec tant de rapidité, qu'une religieuse lui dit : « Vraiment, ma sœur, « si c'était un duc et pair vous n'iriez pas plus vite ! » — et qui répond : « Quoi ! je sais que Jésus-Christ me demande, et « vous croyez qu'il ne faut pas plus se hâter pour lui parler « qu'à un duc et pair? »

Ailleurs, et dans le cours de ses voyages, elle a si mauvaise mine, si mince apparence, qu'on veut à peine la recevoir dans les hôtelleries. Son frère vient au-devant d'elle avec deux carrosses, et aussitôt les aubergistes lui témoignent toutes sortes d'hommages.

« Voyez, dit-elle en riant, ce qu'est le monde : hier, on « nous refusait la porte; aujourd'hui, on nous reçoit à bras « ouverts. Nous devons cette obligation à nos chevaux, qui « nous font honneur ; ce sont eux que l'on considère, et non « pas nous ! »

Sa plus grande jouissance, et c'était aussi celle de la sainte duchesse de Thuringe, semble avoir été de jeter de la poudre aux yeux, dans un but précisément contraire à celui où Ton se livre ordinairement à cet exercice. Elle se plaisait à ravaler sa condition, à se faire passer pour une pauvresse, pour une petite paysanne sans mérite et sans autorité. C'est ainsi qu'un ancien domestique de son frère passant par Baugé, et voulant la voir, la trou\e occupée à balayer les salles. Ne

l'ayant pas reconnue, il lui demande à parler à i'abbesse du couvent.

« Comment s'appelle I'abbesse que vous voulez voir? » lui dit mademoiselle de Melun. — « La princesse d'Épinoy, » lui répond-il. Alors, lui montrant son balai : « Voilà, » lui dit-elle en riant, « la crosse de I'abbesse que vous cherchez . »

Elle ne fut, en effet, jamais abbesse, ni même religieuse. Elle vécut et mourut, non dans un couvent, mais dans un hôpital. Et, sur la porte de cet hôpital, elle avait fait graver ces vers, qui ne nous semblent pas à dédaigner, même comme vers :

Mourir à l'hôpital ou mourir sur des roses ,

Sont deux semblables choses ;

Car c'est toujours mourir :

Mais c'est à l'hôpital, et non pas sur des roses,

Que l'homme apprend les choses

Pour bien vivre et mourir.

Il ne faut pas, du reste, que cette notice dégénère en analyse ; il faut qu'on lise le livre, et qu'on ne se figure pas que, pour avoir parcouru ces quelques lignes , on a eu l'honneur de faire la connaissance de cette sainte, noble et charmante personne qui s'est appelée Anne de Melun. Je m'arrête donc; mais ce ne sera pas sans avoir marqué le lien qui unit cette Melun d'autrefois au Melun d'aujourd'hui, à notre Melun, à l'héritier de son nom et de sa charité, à celui qui, par un rare et enviable privilège, a commencé par pratiquer les vertus qu'il sait si bien décrire.

On le reconnaîtra en lisant ce volume : le fondateur des Annales de la Charité, le président de la Société d'Economie charitable, l'auteur inépuisable et l'infatigable directeur de tant & Œuvres diverses, est non-seulement un orateur persuasif et habile, c'est encore un écrivain sobre, pur, correct,

élégant aussi et très-expérimenté, connaissant ces secrets du métier que l'art seul ne découvre point, et où se révèle la touche du maître. Mais ce qui vaut mieux que le style, c'est le mens divinior qui apparaît dans ces pages. Oui, cette âme que Dieu a mise, comme il dit, « dans les hôpitaux catholiques, qui en réchauffe les murs glacés et en bannit l'indifférence, » ce souffle de vie supérieure qui anime toutes les œuvres et toutes les paroles de notre ami, circule aussi dans ce livre et le pénètre d'un feu intérieur et d'une lumière aussi douce que durable. Que cet hommage ne paraisse pas déplacé parce qu'il est rendu à l'ami sûr et dévoué, au compagnon modeste et zélé de nos anciennes entreprises pour la liberté du bien . J'en appelle à tous ceux qui l'ont connu : qui de nos jours a rendu la religion plus aimable , la vertu plus populaire , la charité plus contagieuse? Suspect aux esprits exclusifs, dénoncé par les plumes violentes, mais cher à toutes les âmes droites et libérales, il a su, dans ce temps de parodies et de palinodies, se créer une renommée sérieuse, sans tache et sans éclipse; et, en relevant la vieille illustration de son nom, il lui a donné l'éclat le plus pur et le plus approprié à la société moderne.

15 mai 1855.

Œuvres. VI. — Art et Littéraire

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