VIE D’ANDRÉ DEL SARTO
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Jourdain (le dessin est au musée du Louvre, n“ 6). Ce tableau lui acquit de la réputation et beaucoup de personnes lui firent des commandes.
Peu après, il peignit le Christ apparaissant à Marie- Madeleine sous la figure d'un jardinier. On trouva dans ce tableau un coloris et une certaine douceur {morbidezza) dans l’union des couleurs, qui augmentèrent encore le nombre des commandes que recevait l’auteur. Ce fut vers cette époque qu’il se lia d’une intime amitié avec Jacopo Sansovino, sculpteur, qui travaillait près du nouveau logement qu’occupaient André et Francia. André ne pouvait se séparer de son nouvel ami ; ils passaient les jours et les nuits ensemble, et leurs conversations roulaient habituellement sur les difficultés des arts qu’lls.cultivaient.
A cette époque, un sacristain du couvent des servites, appelé frère Mariano, entendant vanter partout les talents du jeune peintre, songea à tirer parti de sa simplicité, pour faire exécuter par lui, et à peu de frais, le projet qu’il nourrissait depuis longtemps. Plusieurs années auparavant, deux peintres avaient commencé à peindre à fresque, dans le petit cloître des servîtes: l’un, une Nativité de Jésus-Christ; l’autre, la Prise d'habit de saint Philippe Benizi, fondateur de cet ordre. Mais ce dernier tableau était demeuré inachevé, par suite de la mort de l’artiste. Le frère, qui recueillait des informations sur le compte d’André, apprit que scs succès
avaient fait naître une sorte de rivalité entre lui et Francia, son compagnon de logement. 11 alla trouver André et lui dit qu’il venait pour lui rendre un grand service, et lui donner le moyen d’acquérir de la réputation et de se faire connaître, de manière qu’il sortirait pour toujours de la pauvreté.
L’halnle négociateur exposa donc que son cloître étant un lieu très-fréquenté et exposé sans cesse à la vue du public; qu André, en y peignant, serait bientôt connu de tout le monde, et qn’ainsi il ne lui fallait pas penser à retirer aucun payement de son travail, ni même à être prié pour le faire, mais que bien plutôt il devait solliciter les frères servites, pour obtenir d’eux la permission de travailler dans un lieu si favovorable à un jeune artiste, désireux de se faire connaître; que, s’il ne voulait pas entendre à cette proposition, les frères accepteraient celle de Francia, qui, pour acquérir de la réputation, avait offert de faire cet ouvrage, et, pour le prix, de s’en remettre à ce que les moines jugeraient convenable de lui donner.
André, qui était timide et simple, déterminé par toutes ces raisons, ne fut content que quand il eut signé, conjointement avec le frère Mariano, une convention par laquelle, sous la condition qu’aucun autre ne travaillerait à ce cloître, il s’obligeait à le peindre.
Le frère, l’ayant ainsi engagé, voulut qu’il y peignît
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des traits de la vie de saint Philippe Bcnizi, ne lui donnant que dix ducats pour chaque tableau, et encore en affirmant qu’il les sortait de sa propre bourse, et qu’il faisait ce sacrifice plutôt pour l’obliger que dans l’intérêt du couvent.
André, s’étant appliqué avec passion à cet ouvrage, eut termine en peu de temps les trois premiers tableaux.
Dans l’un, on voit Saint Philippe donnant des habits à un homme nu.
Dans un autre. Saint Philippe reprenant queUpies individus qui jouaient à l'ombre d'un grand arbre et blasphémaient] un coupdejtonnerre brise l’arbre, étend morts les deux joueurs les plus acharnés, et jette l’épouvante parmi les autres. Les uns, portant les mains à la tête, se précipitent en avant, sans savoir où ils courent. On admire surtout une femme que le bruit du tonnerre a mise hors d’elle-inême et qui fuit. Un cheval, effraye, a rompu sa bride et ajoute, par ses mouvements excessifs, à l’expression de la terreur.
Dans le troisième tableau, saint Philippe chasse le démon du corps d’une femme possédée.
André, après avoir découvert ces trois fresques, vil sa réputation s’étendre chaquejour. Cependant, le sacristain sut encore l’effrayer de la rivalité de Francia et lit si bien qu’ André peignit encore (juatre autres sujets dans son cloître» Dans un de ces tableaux, qui re-
présente l’Arforo/iou des Mages, il plaça son portrait.
Outre les grandes parties de l’art, j’ai été frappe dans ces tableaux de la grâce naïve et pleine de naturel d’enfants qui grimpent sur une muraille, pour voir les animaux extraordinaires que les rois de l’Orient amènent avec eux.
11 fit aussi une Annonciation pour les moines de San Gallo.
La réputation d’André grandissait et se répandait rapidement; il était considéré et aimé à Florence, et, quoiqu’il se fit très-peu payer ses ouvrages, il vivait dans l’aisance.
Il y avait alors à Florence, dans la rue San Gallo, une jeune fille de la plus grande beauté, qui avait épousé un bonnetier; quoique née de parents pauvres, elle était fière de sa beauté et aimait à recevoir les bommages des jeunes gens d’une condition supérieure à la sienne. .\ndré en devint amoureuxau point de ne s’occuper presque plus de peinture. Son malheur voulut que le mari de Lucrezia del Fedc mourût subitement. André, sans en rien dire à ses amis, sans demander conseil à personne, épousa, à l'expiration du délai rigoureux, celle qu’il aimait. La nouvelle, répandue aussitôt dans Florence, attrista singulièrement ses amis; ils jugèrent même qu’ André s’était dégradé, et ils cessèrent de le voir.
Bientôt ce grand artiste perdit toute tranquillité; il
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tj^vint jaloux de Lucrèce, qui, joignant beaucoup de coquetterie à une extrême beauté, réduisit André, naturellement timide et sensible, à un esclavage des plus durs. Il ne donnait plus à ses parents le petit superflu que lui procuraient ses ouvrages ; le produit de ses économies était employé en totalité à faire vivre la famille de Lucrèce. Ses élèves, de leur côté, ne purent supporter le ton impérieux de sa femme et l’abandonnèrent également. Mais lui, au milieu de tous ces malheurs, dans ce triste isolement, était au comble de la félicité, et s’abandonnait avec délices aux caresses (/«simjhe) de Lucrèce. Ce caractère simple cl doux ressort fort bien dans son portrait, qu’il fit vers cette époque.
André travaillait beaucoup, mais sans pouvoir sortir de la pauvreté, parce qu’il n’était pas soutenu par la considération publique. Quelque éclairé que soit un public, je ne crois pas qu’on puisse citer d’exemple d’un peintre excellent, mais non à la mode, qui ait pu vivre du produit de ses ouvrages. Aussitôt après la mort d’André et du vivant encore de la femme qui eut une si grande influence sur sa vie, ses tableaux se vendaient trois fois plus cher qu’on ne les lui avait payés, alors qu’il pouvait en discuter le prix.
André, qui est certainement un des plus grands peintres qu’ait produits Florence, s’il n’est le plus grand, ainsi que leFrate, a entendu fort bien la science des ombres et des lumières.
38 MÉLA.NGES D’AIlT ET DE LITTÉRATURE.
François 1", qui n’eut peut-être pas les qualités d’un grand roi, mais qui avait l’àine qu'il faut pour sentir les arts, et qui les eût fait naître en France, s’il eût été plus riche, ou qu’il eût eu l’idée de fonder une école de peinture ; François F', qui avait fait venir d’Italie beaucoup de tableaux, parmi lesquels il s’en trouvait deux d’André del Sarto, reconnut qu’ils surpassaient tous les autres. Comme le monarque louait extraordinairement cet artiste, on lui dit qu’il serait possible de l’attirer en France. André, qui, à Florence, vivait dans la misère, accepta avec joie la proposition qu’on lui en fit, et, ayant reçu de l’argent pour son voyage, il arriva bientôt à la cour de France (1518). François F' l’accueillil avec cette grâce noble et franche qui faisait son caractère. Dès le premier jour, il lui fit donner des habits élégants et lui lit remettre une somme assez considérable.
André ne perdit point à la cour son caractère modeste et doux, et il y fut aimé de tout le monde. Comparant cet état à la pauvreté et à l’obscurité méprisée dans laquelle il végétait à Florence, il ne pouvait d’abord s’empêcher de se féliciter du changement de son sort.
Ayant présenté au roi le portrait du dauphin, enfant âgé de quelques rnoi.s, ce prince lui fit remetlrc trois cenls écus d’or. Ce fut alors (lu’André peignit ce beau tableau de la Glianlé qu’on voit au musée du Louvre