VIE D’ANDRÉ DEL SARTO
que ce prince s’était attaché, y fut trompé comme les autres, et serait resté dans son erreur si, quelques années après, Vasari l’historien, qui avait été la créature d’Octave de Médicis, et qui, dans son enfance, avait vu André travailler à ce tableau, ne fût allé à Mantoue. Jules, lui ayant montré, après beaucoup d’antiquités et de peintures, ce tableau de Raphaël, comme étant ce qu’il y avait de plus remarquable à Mantoue, fut bien surpris quand Vasari lui dit :
— L’ouvrage est superbe, mais il n’est pas de Raphaël.
— Comment 1 dit Jules, j’y reconnais les coups de pinceau que moi-même y ai donnés dans l’atelier de Raphaël.
— Vous les avez oubliés,, répliqua Vasari; et, pour vous le prouver, je vais vous faire remarquer un signe qu’André fit sur sa copie, parce que, quand les deux tableaux étaient à Florence, on les confondait.
On dit que ce signe était le nom d'André, écrit par lui sur la partie delà toile cachée par le cadre.
Quel que fût ce signe, Jules Romain, l’ayant vu, dit qu’il n’en estimait pas moins le tableau, et qu’il était bien singulier qu’un homme du talent d’André eût pu changer ses habitudes au point de prendre si bien le faire d’un autre.
Cette copie se voyait, il y a quelques années, à Naples, où l’on dit que, si ou avait caché les noms des
ii MÉLANGES D’ART ET DE LITTÉRATURE.
ailleurs, beaucoup d’amateurs l’auraieut préférée à l’original, comme offrant une couleur mieux empâtée et plus de moelleux.
Peu de temps après, un frère du couvent des serviles ayant imposé à une de ses pénitentes, en lui donnant l’absolution et en la relevant d’un vœu indiscret, de faire peindre une Madone sur la porte du grand cloître de la Nunziata, qui était sans ornement, cette pénitente alla trouver André.
Elle lui raconta qu’elle avait à dépenser pour cette peinture une somme qui, à la vérité, n’était pas considérable, mais qu’ayant acquis tant de gloire par ses autres ouvrages, dans le même cloître, il lui paraissait convenable qu’il se chargeât de cette Madone.
C’est la fameuse Madonna del Sacco, si célèbre dans l’histoire des arts, et dont peu d’autres tableaux ont égalé la renommée. On l’appelle ainsi, parce que, tandis que Marie donne des soins à son fils, saint Joseph lit, appuyé sur un sac de grain qui contient la subsistance de la famille. Il est impossible de n’être pas touché de la beauté et de l’air de douceur angélique de Marie.
Cette physionomie sublime n’est pas celle- de la Madonna alla Seggiola, ce n’est pas l’amour enflammé de la Madonna alla Scodella^ c’est quelque chose de différent et de digue d'être mis avec les chefs-d’œuvre.
VIE n’ANDRK DEL SARTO.
.On voit ainsi comment trois cœurs profonilémcnt sensibles ont su rendre diriéremment le même sujet. Ici, la différence ne consiste point dans une dispo.«ition dissemblable, ou à avoir pris l’action dans un autre moment. Le sujet n’offre pas ces ressources. On ne pouvait trouver de dilTérence que dans la partie la plus sublime de l’art, la physionomie d’une jeune mère qui, dans le repos absolu de toutes les passions, soigne un fils qu’elle aime tendrement.
En considérant de près ce tableau, on ne peut se lasser d’en admirer le moelleux et le suave, réunis à un fini parfait. On y peut distinguer chaque cheveu ; la dégradation de chaque demi-teinte est suivie avec un art merveilleux. Chaque contour est tracé avec la variété et la grâce la plus rare; et, au milieu de tant de soins, on voit briller une facilité qui fait que tout semble naturel et, pour ainsi dire, instantané. Enfin, de quelque manière que l’on considère cet ouvrage, on doit le placer au même rang que ceux de Raphaël, sur des sujets analogues. Il fut honoré de l’admiration do Michel-Ange et du Titien. Ce tableau a eu le bonheur d’être gravé par Raphaël Morghen.
Les contours si purs des figures d’André lui valurent le surnom d'André sans reproche.
Minée par les troubles domestiques et par les tourments de la jalousie, la santé d’André del Sarto était fort affaiblie, lorsque, atteint de la peste en 1550, il
mourut abandonné de loul le monde, même de sa femme, à peine âgé de quarante-deu.K ans. Ce grand artiste fut enterré obscurément, sans qu’aucun honneur fût rendu à sa dépouille.
25 janvier 1821 .