DES CONDITIONS DU RIRK
Plus nous avons de considération et de respect pour (|uel(pî’un, mieux et plus vite nous comprenons les plus légères plaisanteries faites par celle personne. Noire amour-propre, tenu en respect et comme blessé,
ESSAI SUR LE RIRE. 3
jouit délicieusement de la vue imprévue de l’infériorité d’une personne que nous croyions supérieure à nous, ou, au moins, rivale de notre supériorité.
Si celte personne est soupçonnée par nous d’affecter la supériorité, alors noire soif pour la plaisanterie redouble ; non-seulement nous rions avec délices des moindres plaisanteries, mais nous arrivons à rire même de l’intention, non suivie de succès, de lui faire une plaisanterie. C’est que notre imagination, réveillée par la soif de la vengeance, a entrevu la plaisanterie.
Les domestiques rient de nos moindres faux gestes ; exemple : le portier qui vient de m’apporter des serviettes ; distrait par ceci que j’écrivais, je vais lui ouvrir, et, lui voyant quelque chose de blanc à la main, je prends cela pour une lettre et je commence le geste de la décacheter.
En réfléchissant attentivement sur ce qui sc passe dans moi, quand je ris avec délices, il me semble que j’entrevois deux causes.
1" Rire ordinaire, ou simple vue imprévue de ma supériorité ;
2" Vue du bonheur, produisant sourire et larmes,
quand le bonheur est extrême»
Rire aux larmes, viendrait alors, partie de l’effet physique du mouvement imprimé aux muscles de la facCj partie de la vue de l’extrême bonheur.
Le plus petit détail, la plus légère circonstance est
décisive, pour faire naître ou empêcher le rire; rien n’est plus délicat que le rire. L’absence de la moindre condition fait manquer son effet à la chose la plus comique, empêche le rire de naître. Rien n’est plus fragile que cette vue de notre supériorité sur autrui ; souvent cela ne résiste pas au moindre examen.
On ne rit pas :
1° D’un conte fait sans à-propos (qui ne vient pas à propos).
2" D’un conte fait trop souvent.
5" D’un conte fait avec trop de lenteur.
L’improviste est si nécessaire, que, quand on refait un conte dans un salon, pour quelqu’un qui arrive, si vous voulez que le reste du cercle, qui le connaît déjà, rie, il faut en varier la forme; en d’autres termes, créer l'imprévu.
Conséquence : Dominique me disait qu’il lui était impossible de faire ou de continuer une scène comique, en y songeant dans la rue, comme il faisait à la Seal», en finissant un chapitre de V Amour.
Là clarté est nécessaire au rire; c’est une des causes pour lesquelles on riait de la seule figure de Dugazon, lorsqu’il entrait en scène ; on savait qu’il allait faire
des plaisanteries.
1" On lui donnait une extrême attention ;
2“ On riait du souvenir rapide de ses anciennes plaisanteries.
ESSAI SUR I.E RIRE
Avec tout le talent possible, Dugazon n’eût pas pu jouer un rôle tragique; on eût quitté, avec plaisir, les larmes pour le rire.
La compassion. La seule compassion pour le moqué arrête le rire.
Beaucoup de choses font rire, dans le récit, qui n’auraient pas fait rire dans la réalité. C’est comme dans les malheurs d’une vie agitée. Énée dit avec raison :
. . .forsan et hæc oliin meminisse juvabil *.
(Énéide, liv, I.)
Pour le rire, il y a plusieurs causes ; l’une d’elles, c’est que le récit aide à faire abstraction de ce qui nous aurait fait pitié dans le malheur de celui aux dépens de qui nous rions. Par contre, beaucoup de choses font rire, quand nous les voyons, qui, contées, ne nous arracheraient que celte exclamation : « Cela ne valait pas la peine d’être dit; » par exemple, les malheurs communs : les chutes dans la boue, les maris surprenant, pour la première fois, une lettre galante de leur fidèle épouse, notre savonnette qui nous échappe et court sous le lit se garnir de poussière, quand nous nous faisons la barbe. Lorsque quelqu’un
‘ t Vous vous souviendrez peut-être, un jour, avec quelque plaisir de tout ce que vous avez souffert. »
nous conte de ces petits malheurs-là, nous le taxons d’éffotisme.
Un mari anglais (le général lord ***), découvrant une lettre d’amour de sa femme, ne fait pas rire ; pour lui, c’est une lettre de change de quatre mille livres sterling sur la fortune de l’amant de sa femme.
Le forcement du signe physique du rire ne signifie rien; c’est comme cet enfant qui, désirant qu’il soit cinq heures, pour avoir son goûter, monte sur une chaise et met l’aiguille de la pendule sur cinq heures.
On pleure par chagrin ; l’oignon, cher à M. de Marcellus, fait pleurer.
De même on rit par ridicule ; on rit lorsqu’on a le coté chatouillé.
L’effet physique est un signe; il n’est signe de rien, quand il est provoqué physiquement.
On voit bâiller, on bâille; souvent on rit de voir rire, particulièrement les jeunes filles. On dit que les femmes pleurent de voir pleurer, exemple : les funérailles en Ecosse.