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POURQUOI LA COUR EST -ELLE LA PATRIE DU RIRE

Un ancien auteur dit : « Le rire est excité par ce que nous vovons de laid, difforme, déshonnête,' iudé-

ESSAI SUR LE RIRE

cent, malséant, peu convenable, pourvu que nous ne soyons mus à pitié, compassion. »

A la cour, le rire est excité par le peu convemble. On appelle ainsi l’action de s’écarter, quand ce serait le moins du monde, du patron convenu, du modèle de toute démarche, action, habillement, manières. A la cour de Louis XV, la fidélité à une centaine do convenances entrait ainsi officiellement dans toutes les actions. Les nécessités des démarches et actions, pendant la Terreur, ont commencé à rompre le couve ■ nable; on l’a ensuite oublié sous Napoléon. Alors, il s’agissait de bien autre chose que de faire l'aimable ; il fallait obéir en courant et partir à l’instant, pour Dresde ou pourBadajoz.

Du temps de madame d’Épinay ou de madame Campan, aucune action ne pouvait se produire sans un mélange de vanité, qui arrivait sous le nom de conve~ nable. « Ma petite nièce va mourir ; je me souviens qu’il est convenable de suspendre toutes les leçons de mes filles. » — Je voudrais, moi, qu’au moment où les maîtres arrivent, on n’eût pas le courage de prendre leçon. — « Mais, si je ne faisais pas la chose convenable, que diraient amis, parents, domestiques, etc.? »

— Cela est de bon goût, me disait le comte V..., en parlant du danseur de madame du Cayla, qui ne se fâcha pas contre le mari, apportant son châle à sa

femme, le lui jetant sur les épaules et l’arrachant brusquement à sa contredanse.

Revenant aux maîtres contremandés, qu’arrivera-

t-il si Mathilde regrette M. N..., à l’heure où il devait

venir? Voilà de ces douleurs de Paris, durant les-

quelles la moindre plaisanterie est si bien reçue !

Cette disposition du peuple français à suivre un patron pour ses actions, comme pour ses habits, existe depuis plus de deux cents ans. Si l’on en veut la preuve détaillée, on la trouvera dans les Aventures du baron de Fœneste, d’Agrippa d’Aubigné. Le jeune Gascon, baron de Fœneste, répond à toutes les objections du sage Énay : « C’est pour parestre. »

Rappelons-nous que la borne naturelle du rire, c’est la compassion. Or, la compassion est un sentiment bien difficile à la cour de Louis XV, où il n’y a pas, ou du moins fort rarement, la mort pour le malheureux, mais seulement une disgrâce qui, en général, délivre le rieur d’un rival. Et notez que le sentiment de cette délivrance n’est pas assez vif pour mettre obstacle au rire, par l’énergie du bonheur qu’il procure. Doifc, à cause de la difficulté de la compassion, la cour est la vraie patrie du rire.

Une cour magnifique et polie, et par conséquent gouvernement monarchique, à la Louis XV, est fort utile au rire. Une telle cour est une source immense, inépuisable, d’une espèce de rire, le rire satirique.

ESSAI SUR LE RIRE

On a, je crois, plus de bon sens à Washington; mais on rit y moins qu’à Paris. Même au milieu du sérieux apporté par la Révolution et la haine qui divise les classes de la société, voyez les ridicules donnés à M. de Villèle depuis un mois. A Washington, on doit attaquer un ministre bien plutôt par des raisonnements d’une évidence mathématique, que par des plaisanteries.

Je sens que ma comparaison serait plus décisive, si l’on ne pouvait m'objecter qu’à Washington, on est encore un peu grossier et triste, la tristesse du puritanisme et des prêcheurs. J’ai vu dansles journaux d’hier ([u’en décembre 1822, un prêcheur vient d’attaquer M. Mathews le comédien. Le prêtre dit à ses grossiers auditeurs que M. Mathews, arrivé en octobre 1822, est une des causes de la fièvre jaune qui s’est manifestée en août. Nos braves missionnaires ne risqueraient guère de telles choses en France ; non pas, certes, que leur courage religieux reculât devant l’absurdité ; mais la logique répandue parmi les auditeurs leur ferait peur.

MÉLANGES D’AET ET DE I.ITTÉRATÜU E.

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