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Voici enfin un voyage écrit par un homme de sens, dont les pensées n’exagèrent pas les sensations; et, par un second miracle presque aussi étonnant que le premier, le style de ce voyageur ne cherche pas à exagérer ses pensées. Rien de plus rare au milieu d’une littérature mourante qui, faute de pensées neuves, cherche les phrases bizarres. Les manières de parler qui étonnent le lecteur, par l’arrangement des mots, échappent au genre commun, .jui est la bêle noire des écrivains qui n’ont que des idées communes ; la nature les avait destinés à être de bons pères de famille, peut-être des citoyens estimables, et ils veulent à toute force se faire
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des hommes d’esprit destinés à éclairer leurs contemporains, ou à les amuser.
Âu milieu de tant d’ouvrages mis au jour par de braves gens qui auraient dû se taire, ce n’est pas une médiocre fortune que de trouver un livre écrit simplement et rempli d’idées et de bon sens, sur le sujet qui de tous prête le plus à l’emphase, l’Italie.
Que de phrases musquées et péniblement contournées nous a values ce pays, depuis le président Dupaly, qui prend une des fresques enfumées du divin Raphaël pour un incendie véritable, jusqu’à madame de Staël, qui Qous fait raconter par Corinne que, quand, par l’effet de quelque réparation, les eaux sont retirées à la fontaine de Trevi, Rome est frappée de stupeur!
On ne trouve point de telles choses dans le livre que nous annonçons. J’écris cet article dans une bibliothèque où l’on a réuni quatre-vingt-seize voyages écrits sur l’Italie. Je ne parle pas des itinéraires et autres ouvrages écrits avant la naissance de la présente civilisation. L’histoire avant le quinzième siècle, du moins dans tout ce qui est détails ou physionomie des choses et des hommes, ïéestj on le sait, qu’une fable convenue, sur laquelle il est d’usage de parler gravement. Que sera-ce des voyages?
Montaigne partit de France en 1580, et n’a laissé que quelques phrases aimables et simples. Les chefsd'œuvre de Michel-Ange et de Raphaël, alors dans
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toute leur fraîcheur, ne lui donnent pourtant pas une ligne. Quelle différence avec un voyageur moderne, qui se croit toujours obligé de leur consacrer une grande et lourde moitié de son livre! Montaigne, comme Voltaire, et presque tous les hommes brillants du véritable esprit français, ne comprend rien à Raphaël et à Michel-Ange.
Le protestant Misson, qui voyageait en 1687, est un homme de bon sens et du premier mérite. Il a le grand avantage d’avoip vu Tltalie très-différente de ce qu’elle est. Elle avait les mœurs et les idées espagnoles. Depuis Napoléon, elle cherche à prendre les mœurs et les idées françaises. On voyait peu de femmes allant à pied dans les villes, du temps de Misson. Les Espagnols avaient donné l’usage des cavaliers servants. Chez cette nation d’un si bizarre orgueil, il était censé qu’un mari avait toujours trop d’affaires pour donner le bras à sa femme en public. Ainsi, un tailleur italien de l’an 1650 convenait, avec son ami le cordonnier, que le tailleur donnerait le bras, pour aller à l’ église et à la promenade, à la femme du cordonnier, dont il serait l’écuyer, tandis que le cordonnier rendrait le même service à la femme du tailleur. i
Plus tard, les passions enflammées de la belle Italie tirèrent un parti aimable de cet usage espagnol, et Napoléon, en extirpant l’usage du cavalier servant à Milan, à Naples et dans les autres pays où il a eu le
temps de s’occuper de l’éducation des femmes, a augmenté la masse d’ennui et de malheur qui pèse sur notre triste siècle. Sans le savoir, il a été le premier huissier de celte plate religion qu’on appelle les convenances.
Le sage Misson a le grand défaut de critiquer les miracles et les reliques, dont il est convenu de ne plus parler, dont nous ne parlons plus par respect pour les dames qui aiment à croire à ces choses-là.
Des hommes de beaucoup d'esprit, tels que Addison, Gray (l’auteur de l’élégie sur un cimetière de campagne), Horace Walpole, n’ont écrit que des niaiseries sur l’Italie, parce qu’ils n’ont pas su échapper à l’affectation et à la manie de parler avec enthousiasme de ce qui, dans le fait, n'inspire que ce sentiment que tout bon étranger répète à Florence, en- voyant les statues de Michel-Ange : « N’est-ce que ça! »
Cochin, artiste français, qui voyageait en 1749, a laissé trois petits volumes in-1 2, aussi comiques que Don Quichotte. Il juge le Dominiquin, le Corrége et autres grands hommes. Rien n’est plus plaisant que ces jugements, que le volumineux Lalande a fidèlement copiés. Lalande (I7C5I est cependant un homme d’esprit, et les jésuites de Paris engagèrent leurs religieux, habitant les villes d’Italie, à lui fournir d’amples mémoires sur le lieu de leur séjour.
Les voyages de Richard, de Dulens, de Barthélemy,
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deM. Millin, notre contemporain, sont plats. Le voyage de lady Morgan est rempli d'esprit, mais un peu para phlet de circonstance. En 1800, un libraire imprima des lettres délicieuses que le président de Brosses avait écrites à ses amis en 1 739 et 1 740, pendant son voyage d’Italie. Une chose bien singulière, c’est que le président, homme d’esprit^ sentait les arts et la musique aussi bien que la peinture, que l’architecture,
M. Lullin de Ghateau vieux a écrit fort bien sur l’agriculture de l’Italie. Mais ses idées, ainsi que celles de l’Anglais Eustace, sont un peu trop conservatives pour moi. Suivant ces messieurs, les Français de 1796 à 1814 ont fait de grands maux à Tltalie. Aux yeux«des personnes qui ne voient pas partout et avant tout la noblesse et le clergé, les Français ont avancé de deux siècles la civilisation de Fltalie.
Joseph Forsyth, Anglais retenu prisonnier à Verdun en 1802, à son retour d’Italie, a publié sur ce pays un volume quiirespirela haine des Français et n’en est pas moins excellent. L’auteur, homme de sens, a le défaut de connaître trop bien la littérature latine ; au lieu d’admirer le lac de Garda, parexemple, il admire la description médiocre qu’en a laissée Catulle. En 1814, Forsyth put rentrer en Angleterre, et y a vécu de longues années, par le produit de son voyage, dont le public lui demandait sans cesse de nouvelles éditions.
Nous ne parlerons point, par politesse, des voyages
en Italie dont les auteurs pourraient lire cet article.
Si, après cette introduction que je ne croyais pas de- . voir être si longue, le lecteur me disait : « Quels ouvrages dois-je emporter avec moi en Italie? » Je répondrais : Si vous êtes exposé aux visites des douaniers, n'emportez aucun livre, excepté l’itinéraire de Vallardi de Milan, et encore peut-être sera-t-il saisi si le bateau à vapeur vous jette à Naples ou à Rome (par Civita Vecchia). Prenez : Misson, trois volumes; de Brosses, deux volumes; Lalande, neuf volumes ; l’itinéraire deVallardi, un volume.
Si vous êtes géologue, ajoutez à cette liste : Spallanzani (Sicile 1788), Breislak et Brocchi.
Et enfin, le voyage de M. Colomb, que le présent article est destiné à vous faire connaître, et auquel j’arrive un peu lard. M. Colomb raconte les choses comme elles sont. Au lieu de ces grandes colères contre les chevaux de poste et les postillons d’Italie, comme a fait M. Simond et beaucoup d’autres voyageurs, M. Colomb donne la liste, jour par jour et par nature de dépense, de ce que lui a coûté son voyage en Italie.
Comme sa famille prétendait qu’il se ruinerait en acquisitions de vases étrusques que ce voyageur aime beaucoup, M. Colomb résolut de ne mettre que cinq mille francs à son voyage. Il a passé cent cinq jours en Italie et en Suisse et n’a dépensé pour lui que 1,592 fr. 75 cent.; il a acheté pour 3,400 fr. d’ouvrages d’art.
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Le i6 mars, l’auteur esta Lyon, et, le 21 du même mois, à Turin, dont les rues parfaitement droites et régulières (le contraire de ce que nous voyons à Paris), inspirent de l’ennui. « Quand vous souffrez d*un mal, disait Maïno, le célèbre voleur piémontais, d^nt la vie toute d’héroïsme et de sentiment serait digne de Plutarque; quand vous souffrez d’un mal, figurez-vous, avec toutes les forces de votre imagination, l’excès contraire, vous ôterez la fine pointe de votre douleur. » Cela dit en piémontais était bien autrement énergique et fin.
M. Colomb donne un essai historique sur les brigands italiens qui, à la fin du moyen âge, furent l’opposition. Les grands seigneurs, tyrans et injustes dans les villes, hésitaient à commettre des actes de cruauté envers les paysans, en songeant que, chaque année, une fois ou deux, sur quelque grande route, les paysans avaient occasion de se venger.
« Le peuple italien fait sa lecture habituelle de petits poèmes où sont rappelées les circonstances remarquables de la vie des bandits les plus renommés; ce qu’il y a d’héroïque lui en plaît, et il finit par avoir pour eux une admiration qui tient beaucoup du sentiment que, dans l’antiquité, les Grecs avaient pour certains de leurs demi-dieux,
« En 1580, il s’était formé, au milieu de la Lombardie, un corps d’assassins très-redouté ; c’était celui des
bravi. Beaucoup de grands seigneurs en avaient à gages et en disposaient souverainement pour satisfaire à tous leurs caprices, soit de haine, soit de vengeance, soit même d’amour. Les bravi exécutaient avec une audace et une habileté sans exemple les missions les plus difficiles; ils faisaient trembler jusqu’aux autorités. Dès 1585, le gouverneur espagnol de Milan fit de vains ef-' , forts pour détruire celte corporation dangereuse; il publia édits sur édits, ce qui n’empécha pas les bravi de se recruter. En 1628, ce corps était très-florissant, j et avait la plus effrayante réputation pour ses assassinats et ses rapts. ^ »
« Les bravi servaient de seconds dans les duels que I les seigneurs, auxquels ils appartenaient, pouvaient avoir entre eux. Une obéissance aveugle, la discrétion et la prudence étaient les premières qualités de la profession de bravo. »
M. Manzoni, dans le roman beaucoup trop loué i Pro~ messi Sposiy a fort bien peint l’existence des bravi sous le gouvernement espagnol. En 1818, un jeune noble des environs de Brescia, le comte Martinengo, se trouvant moins bien reçu que de coutume par une jeune comtesse de Pavie, s'écria, en apostrophant son rival :
« Je ferai venir deux de mes braves de mes terres sur le Bressan, che vi serviranno di barba e di paraca »
(en style noble ; qui sauront vous mettre à la raison).
On trouve le brigandage indiqué dans les plus anciens
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monuments publiés par l’excellent Muratori, le seul homme qui ait su nous donner une histoire d’Italie, écrite ad narrandum et non ad probandum, qui ne soit pas un plaidoyer pour son parti. Les républiques de M. Sismondi ne sont qu'un lourd pamphlet libéral; les nobles et les prêtres ont fait tous les maux. Dans les annales de Muralori, on voit les nobles et les prêtres corrompus et cruels comme leurs contemporains, ni plus ni moins. L’esprit de corps, Venise exceptée, n’a pris naissance dans ces deux classes que vers l’an 1500.
Mais revenons aux brigands, dont l’histoire est si bien abrégée par M. Colomb.
« Le brigandage existe en Italie de temps immémorial ; mais c’est vers le milieu du seizième siècle qu’il prit une grande extension.
« Cette profession fut d’abord exercée par des hommes qui trouvaient plus honorable de conserver ainsi leur indépendance que de fléchir le genou devant l’autorité pontificale. Le souvenir des républiques du moyen âge agissait encore puissamment sur les esprits, il troublait toutes les têtes; en un mot, le but semblait légitimer les moyens. C’était plutôt un esprit d’opposition au gouvernement, qu'une intention préméditée d’attenter à la fortune et à la vie de simples particuliers, qui animait ces hommes doués d’une si sauvage énergie, Alphonse Piccolomini, duc de Montemariano, et
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Marco Sciarra, dirigèrent avec succès des bandfô contre les armées du pape.
« Piccolomini passa en France dans l’année 1582, y trouva du service militaire et y séjourna huit ans. Le 16 mars 1591 , Ferdinand, grand-duc de Toscane, le fît pendre malgré les réclamations de Philippe II et de Grégoire XIY, dans les Etats duquel il avait répandu la désolation. La petite armée de Piccolomini se composait de tous les malfaiteurs de la Toscane, de la Romagne, de la Marche et du patrimoine de Saint-Pierre.
« Sciarra fut le chef d’une hande nombreuse et redoutable qui, sous Grégoire XIll et vers la fîn du seizième siècle, ravagea les États romains et les frontières de Toscane et de Naples. Celte troupe s’éleva quelquefois à plusieurs milliers de soldats. Sixte-Quint parvint à l’éloigner de Rome, mais non à la dompter. Clément YIII attaqua Sciarra avec tant de vigueur, en 1592, que cet illustre brigand se vit obligé de renoncer à son dangereux métier, et passa au service de la république de Yenise avec cinq cents de ses plus braves compagnons. On Penvoya en Dalmatie, faire la guerre aux Uscoques; mais Clément se plaignit vivement de ce que des bandits qu’il poursuivait s'étaient ainsi soustraits à sa justice ; il demanda qu’ils lui fussent livrés. Le sénat de Yenise prit peur, fît assassiner Sciarra, et envoya ses compagnons mourir de la peste dans nie de Candie.
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« Obligés de guerroyer sans cesse avec les troupes pontificales, les brigands se réfugièrent dans les bois ; dénués de toute ressource, ils volèrent et assassinèrent pour vivre. Leur ligne d'opérations embrassait les montagnes qui s’étendent d’Ancône à Terracine, de Ravenne à Naples ; mais, lorsque l’impunité, par manque de moyens de répression, ou par défaut de bonne volonté des gouvernements, fut devenue une espèce de sanction tacite, alors le brigandage couvrit toute l’Italie. Cette vie indépendante et aventureuse séduisit des esprits qui, bien dirigés, auraient été capables de grandes choses. Prendre la forêt était souvent pour un opprimé le seul moyen de se venger de la tyrannie d’un grand seigneur ou d’un abbé en crédit.
(( Les Colonna et les Orsini possédaient presque en totalité les terres aux environs de Rome. Ces deux familles puissantes étaient ennemies l’une de l’autre depuis près de deux siècles. En se faisant une guerre acharnée, en. cherchant réciproquement à se détruire, elles achevaient la dévastation de la campagne de Rome, si bien commencée par les barbares, et la réduisaient à l’état de dépopulation et d’insalubrité où nous la voyons maintenant. Toute la noblesse, sous les ordres des redoutables condottieri, suivait le parti de Colonna ou celui des Orsini. Sixte-Quint parvint à les réconcilier, en se les attachant ; c’était assurer de plus en plus son autorité. Ce pape, homme d’esprit et de
tête, avait deux petites nièces; il maria l’une à l’ainé de la maison Colonna, et l’autre à l’aîné de la maison Orsini. La rivalité des Orsini et des Colonna datait du pontificat de Bonifice VIII (4294), auquel les Orsini avaient procuré la tiare. »
Un hasard heureux en apparence, donne la naissance et de la fortune à un beau jeune homme : il parait dans le monde; après un an ou deux, il s’aperçoit un beau jour qu’il meurt d’ennui. Comme son gouverneur lui a appris à raisonner suivant ses goûts et non d’après la raison, notre beau jeune homme décore son ennui du nom de malheur. Il ne faut plus qu’une cause à ce malheur: s’il est tout à fait dépourvu d’esprit, il se figure qu’il est malheureux, parce qu’il a une grande passion pour quelque belle dame. Si le ciel lui a donné as.sez de bon sens pour croire difficilement à tout ce qui est (irand^mème à une grande passion, notre jeune homme riche, noble, bien élevé, et cependant mourant d’ennui s’aperçoit un beau jour que la société dans laquelle il vit ne lui rend pas justice. « 11 faut renouveler votre mérite par quelque grand voyage, » lui dit un ami. L’ennuyé veut suivre ce conseil; mais où aller? Anciennement, on allait en Suisse, et, au retour, on s’extasiait sur la nature et les cascades. Quand on a été las de la vie de table d’hôte, au milieu de trente Anglais, grondant parce qu’on ne leur a pas laissé assez de poisson frit (c’est, en vérité, tout ce que l’on trouve pour la vie
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morale, en Suisse, avec des aubergistes âpres et souvent pires), la bonne compagnie a songé à l ltalie. Elle a trouvé des bals diplomatiques superbes à Florence, Rome et Naples. Là, les femmes les plus riches peuvent être excluded, comme jadis aux bals d’Almack à Londres, où les huit femmes les plus nobles déclarent que toutes les autres sont mauvaise compagnie, et ne leur rendent pas le salut.
Mais ce plaisir fort réel ne prête guère au récit; un bal peut être amusant, mais le récit d’une fêle où trente ou'quarante femmes ont été humiliées par- huit ou dix plus nobles et plus riches qu’elles, n’est guère amusant, et surtout n’admet pas les épanchements de sensibilité sur lesquels notre jeune homme riche et noble, qui s’ennuyait à Paris, compte pour briller à son tour. La sensibilité n’exige pas heureusement de grands efforts d’esprit ; le plus plat romancier parvient à vous arracher une larme, et à faire souffler votre bougie à trois heures après minuit : il faut un Cervantes, un Lesage, ou un Mérimée, pour faire naître ce sourire délicieux qui indique le plaisir de l’esprit.
Un voyage qui ne fournit pas de phrases pour le sentiment n’est donc pas le fait de ce beau jeune homme du balcon des Bouffes qui, parce que rien ne lui manque, trouve un vide affreux dans son âme.
Il est difficile de faire des phrases sur l’Italie: aller à Rome et à Naples, ou même à Tarente et à Syracuse,
est à peu près aussi héroïque que d’aller voir la mer à Brest. La Grèce est usée jusqu’à la corde, on y trouve trop de fripons à l'âme dégradée par le despotisme turc, ou parles mièvreries d’une petite cour allemande. Il faut que tout ce qui a plus de vingt ans en Grèce (à ‘ l’exception de quelques héros que la cour allemande jette en prison), soit descendu sur les rives du Styx, avant que ce pays donne l’occasion de répéter quelque belle phrase de lord Byron, sur Marathon et les Thermopyles.
L’Égypte, Jérusalem et la Mecke, sont à peu près tout ce qui reste à l’ennuyé de Paris.
L’Italie est devenue chose trop facile. En neuf jours et pour rien, on peut aller du boulevard de Gand à la rue de Tolède, à Naples. La malle-poste ne demande que quarante-trois heures pour vous mettre à Lyon ; elle repart le soir et en quarante-six heures vous débarque n Marseille, d’où vous partez le lendemain par un des cinq bateaux à vapeurqui vont à Naples. En cinq jours, vous arrivez dans cette plus belle ville du monde, après avoir vu très-suffisamment Gênes, Livourne, Pise et, si vous voulez , Florence , pendant quatre heures. M. Colomb fournit les détails économiques les plus exacts et les plus satisfaisants sur son voyage rapide.
Mais que trouvera notre pauvre jeune homme riche, du balcon des Bouffes, dans toutes ces villes et au retour par terre, à Rome, Venise, Milan? Un peuple qui
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a de l’humeur, parce qu’il n’a pas un certain morceau de papier dont la France, l’Espagne, le Portugal, la Belgique, répètent le nom cent fois par jour : on en est amoureux, on ne soupire que pour cela.
Les beaux-arts, qui ne vivent que de passions^ sont morts depuis que tous les cœurs battent pour une chose froide, raisonnable, ne vivant que de méfiance, exigeant le concours de toutes les médiocrités, en un mot, l’opposé des beaux-arts.
La peinture est anéantie en Italie; les cent tableaux médiocres qui, au Louvre, ennuient le public en mars 1835, passeraient pour des chefs-d’œuvre en Italie, ainsi qu’on l’a vu à Milan pour le Dernier jour de Pompéi.
' La foule des artistes médiocres est énorme en Italie ; mais chacun est soutenu, prôné et souvent pensionné par la ville où il est né, et dans laquelle il n’est pas permis d’élever de doute sur son mérite ; c’est à en prendre de l’humeur.
M. Colomb peint fort bien cet accès de patriotisme d’antichambre, qui donne tant de ridicule aux pauvres amateurs des beaux-arts en Italie. Chacun d’eux a un Raphaël en herbe, que le hasard a fait naître dans la même ville que lui. Ce Raphaël a l’âme noble et généreuse, et a éprouvé les malheurs les plus touchants; son cœur palpite pour la liberté. Vous êtes presque ému; enfin, l’on prend jour, l’on vous conduit devant un tableau; c’est une croûte abominable, inférieure
aux ouvrages des artistes du sixième ordre, admis au Louvre par grâce. II n’y a qu’un peintre en Italie, c’est M, Hayez, de Milan, comme il n’y a qu’un sculpteur, M. Tenerani, à Rome. Le reste a ua caractère moral parfait, des moustaches noires magnifiques, et annonce les meilleures opinions. Ces messieurs ont la plupart une grande passion, dont le malheur les fait maigrir et leur donne ce regard vague si admiré dans Talma, le regard du génie. Tout est au mieux jusqu’au moment fatal où l’on vous place devant leur tableau.
M. Colomb dit fort bien :
« La beauté antique est l’expression des vertus qui étaient utiles aux hommes du temps de Thésée. La beauté chez Canova est l’expression des qualités qui nous sont agréables en 1828. Michel-Ange a dignement représenté les ministres d’un dieu tout-puissant et terrible, Il ne peut être question de bonheur terrestre et passager, en présence de tels êtres ; la seule pensée qui occupe, c’est d’éviter l’enfer. — Les Athéniens disaient à Thésée : « Défendez-nous et soyez juste, » et il leur rapportait la tête du Minotaure.
« La force individuelle, qui était tout dans l’antiquité, n’est presque plus rien au milieu de notre civilisation moderne. Le moine qui inventa la poudre à canon, modifia la sculpture; la force n’est plus nécessaire qu’aux subalternes. Personne ne s’avise de demander si Napoléon ou Frédéric II surent bien appli-
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quer un coup de sabre. La force que nous admirons, c’est celle de Napoléon visitant l’hôpital de Jaffa, ou s’avançant avec simplicité vers le premier bataillon des troupes royales, sur les bords du lac de Laffrey (mars 1815) ; c’est la force de l’âme. Les qualités morales qu’il s’agit de rendre sensibles, ne sont donc plus les mêmes : c’est ce que beaucoup d’artistes ne voient pas, mais c’est ce qu’ont vu Michel-Ange et Canova.
« Les qualités, les vertus, sont les habitudes de l’âme; or, tout ce qui est habitude disparaît dans les moments de passion; la sculpture ne peut pas s’en occuper : voyez le ridicule des statues du pont Louis XVI ! La peinture peut suivre beaucoup plus loin l’expression des passions; ensuite elle les livre à l’acteur tragique.
t( La sculpture ne saurait rendre des mouvements violents provenant des passions. Elle n’a pas l’expression des yeux ; elle n’a que la force des muscles pour rendre sensibles les habitudes de l’âme.
« Le mérite de la sculpture consistant principalement dans la beauté des formes, il n’est pas étonnant que les sens influent beaucoup sur le jugement que l’on porte sur telle ou telle statue. C'est ainsi qu’involontairement on s’oublie, on reste des heures entières devant la Vénus Callipyge ou devant la Vénus de Médicis. »
m MÉLANGES O’ART BT DE LITTÉRATURE.
Comme on Yoit, ce voyageur ne cherche pas les phrases; il expose avec naturel et simplicité des peasées justes pour la plupart.
Au lieu de nous raconter ses impatiences avec les postillons, M. Colomb a le courage de nous exposer qu'il a parcouru 1,064 lieues pour 1,592 fr. 75 ceot. Quel voyageur jusqu’ici a eu le courage d’avouer une aussi faible dépense? N’est-ce pas là une preuve de véracité admirable !
3 avril 1835.
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NOTES D’UN DILETTANTE