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THÉÂTRE ROYAL ITALIEN

Première représentation de la Donna del lago. Début de mademoiselle Schiasetti (0 septembre 18‘24).

Que de jeunes femmes, exilées par la mode dans leurs terres à dix lieues de Paris, auront soupiré ce soir en songeant qu'on donnait à l’Opéra la première représentation de la Donna del lago, l’un des chefsd’œuvre de Rossini, et qu’elles n’y étaient pas! Je me hâte de calmer leurs regrets. Rien au monde ne peut être plus ennuyeux que la Donna del lago, telle qu’on l’a présentée ce soir au public de Paris. Ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’il n’a point sifflé; il est trop poli pour cela ; il a môme applaudi quelquefois.

Bordogni a été détestable et glacial; mais il faut avouer qu’il avait un rival dangereux dans le ténor

Mari. Ces deux ténors chantent toujours juste, il est vrai, mais de manière à dégoûter de la musique. Chanter faux quelquefois n’est pas, quoi qu'en disent les ignorants, le plus grand des péchés en musique. Par exemple, les chœurs de la Donna del lago n’onl pas précisément chanté faux toùjoiirs, mais ils ont toujours crié, mais toujours ils ont été déchirants pour l’oreille. Il est vrai qu’il y a trois jours, à la répétition générale, l’un des grands personnages de l’Opéra, et d’ailleurs excellent musicien (M.Habeneck), réprimandait un choriste qui criait hors de mesure, ce qui l’empêchait sans doute d’écouter ou d’entendre son chef, dont la remontrance n’a point paru le toucher beaucoup. Avec un tel excès de désordre tout s’explique, même le charivari de ce soir.

Eh bien, fort peu de personnes ont rendu justice à ce charivari ; c’est que les chœurs avaient le même avantage que Bordogni, celui d’être totalement éclipsés par quelque chose de plus mauvais. Il y avait ce soir à rOpéra des trompettes qui, par malheur, sont nécessaires à la Donna del lago^ et qui constamment ont déchiré l'oreille par les sons les plus éclatants et les plus outrageants. Partout ailleurs qu’à Paris, il y aurait eu un riche accompagnement de silflets. Il y aurai! bien quelque chose à dire aussi d’une certaine musique militaire qui a déhlé plusieurs fois sur le théâtre à la suite du héros Malcolm, et qui oubliait d’aller en me-

ÎSOTES D’UN DILETTANTE.

sure ; mais cette peccadille n'a pas même été remarquée .

La bonne musique est uii plaisir fort délicat et qui tient à la réunion d’une quantité de choses exquises. Ce soir, tout avait été négligé. Aussi, après la fin du premier acte, le foyer était-il plein d’amateurs qui sc disaient : « Mais est-il bien possible que cet opéra ait eu le plus brillant succès à Naples, à Milan, à Munich?» La réponse était fort simple, quoique assez peu flatteuse pour les gens qui prennent soin de nos plaisirs. Quel est celui d’entre nous qui n’a pas eu le malheur de voir jouer Andromaque en province, par des acteurs qui ne s’occupent d’ordinaire que des pièces des Variétés? Aurait-il été juste en voyant le Brunet de la troupe estropier le rôle d’Oreste, de s’écrier : « Le chefd’œuvre de Racine est une pauvreté I »

Je suis loin de comparer le mérite de Rossini, qui peut-être sera oublié dans vingt ans, au génie d’un des plus grands poètes des siècles modernes; mais enfin le célèbre maestro, en entendant écorcher sa musique, pouvait s’écrier : « Otello et Tancredi joués de cette manière seraient tombés tout à plat. » Il y a dans l’exécution de la musique dramatique un certain degré de médiocrité, passé lequel le plus bel ouvrage devient un supplice pour l’auditeur.

Le libretto de la Donna del lago, tiré d’un poëmc " ' de Walter Scott, est encore plus inintelligible et plus plat que la plupart de ceux que Rossini a réchauffés

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des sons de sa musique. Pour faire celle-ci, il s’est inspiré d’Ossian, et très-heureusement selon moi. Si l’on veut me passer le mot, je dirai que ce n’est point une musique de tragédie, c’est une musique de poème épique. Ce genre est le contraire de celui à’Otello. Le majestueux et le tendre s’y trouvent souvent, et le passionné presque jamais. Avec un public attentif et bien disposé par une heure de bonne musique, cette partition ferait un plaisir infini; mais elle a, si je puis ainsi dire, un mérite délicat, et rien n’est plus hasardeux que d’exposer sur une scène peu musicale des chants majestueux, mélancoliques et rarement passionnés. La grâce naïve doit manquer son effet sur des oreilles effrayées par des Irornpettes fausses et des chœurs criards.

Ce soir, il y a eu une chose plus étonnante que la manière dont la pièce était montée, c’est la bonté du public. Ce souverain juge a bien voulu ne faire attention qu’à la voix délicieuse de mademoiselle Schiasetti. C’est, je crois, le plus beau contralto qui ait jamais paru en France. Or, il faut se rappeler que Rossini a composé tous ses premiers opéras, l'Itnliana in Algérie la Pietra del paragone^ etc., pour la voix du contralto de madame Marcolini. Plus tard, à Naples, il a écrit pour la voix sublime de mademoiselle Pisaroiii, qui est aussi un contralto. La présence de mademoiselle Schiasetti, cantatrice fort habile et qui manie sa voix pleine,

NOTES D’UN DILETTANTE

perlée et sonore avec une adresse infinie, va donc permettre d’aborder une quantité d’ouvrages de Rossini impossibles à donner jusqu’ici. Mais, si on les monte comme la Donna del lago, il est fort inutile de se mettre en frais.

Voici ce qu’un public trop indulgent a distingué ce soir, au milieu de trompettes écorchant l’oreille, et de chœurs se croyant obligés de crier à tue-tête. La cavatine O mattutini albori ! aurait touché profondément si le public avait été disposé à goûter ce genre de mu- , sique. Elle commence la pièce; elle a pour ainsi dire un mérite trop modeste, trop délicat, pour être sentie de prime abord, et surtout par le public d’une représentation extraordinaire, toujours un peu effarouché, et qui craint de se compromettre en applaudissant. , Pour être appréciée ce qu’elle vaut, lacavatine 0 mattutini albori devrait paraître au second acte de Tancredi ou de Romeo. Elle peint avec une justesse admirable cette mélancolie, fille d’une imagination rêveuse, qui fait le charme d’un si grand nombre de beaux passages d’Ossian. Le compositeur a rappelé quatre fois dans le courant de la pièce, et avec un art infini, cette cantilène admirable de fraîcheur, de naïveté, d’abandon.

A dire le vrai, gràct à MM. Bordogni et Mari, il n’y a pas eu un second morceau de la partition originale de la Donna del lago qui ait plu au public. Made-

moisclle Schiasetti a été fort applaudie au second acte dans un duo avec mademoiselle Mombelli,

Sappi che un rio dovere,

qui appartient à l’opéra de Bianca e Faliero. Le public a été eniraîné par ces mots que Malcolm (mademoiselle Schiasetti) adresse à Elena, sa maîtresse : Vedersi nel pianto. Il est impossible de conduire avec plus d’art une voix plus douce et plus agréable à l’oreille. Dans ce moment, mademoiselle Schiasetti a été l’égale de mademoiselle Pisaroni, l’actrice la plus laide de l’Europe peut-être, mais qui a la plus belle voix de contralto qu’on puisse entendre.

• Le grand succès musical de la soirée a été pour le magnifique quatuor de Bianca e Faliero: CielOj il mio labro inspira^ chef-d’œuvre de Rossini dans le genre pathétique. 11 est fort possible que ce quatuor et la première cavatine fassent supporter la Donna del lago à Louvois. Si tant est qu’il y ait quelqu’un qui s’intéresse à ce pauvre théâtre, je conseillerais de retrancher tout ce qu’on pourra dans les rôles de Mari et de lîordogni. Il faudrait ôter le plus de trompettes possible, et renvoyer la musique militaire au champ de Mars, où elle est fort bien placée.

Mademoiselle Mombelli ayant eu le malheur de chanter faux une fois, ce qui est un péché irrémissible,

ÿOTES D’UN DILETTANTE.

tout l’honneur de la soirée a été pour mademoiselle Schiasetti, qui est, d’ailleurs, fort jolie. Son jeu m’a paru avoir des grâces naïves, simples, naturelles, de fort bon ton, et je la croirais mieux placée dans l’opéra buffa que dans le tragique. Je voudrais la voir dans ïltaliana^ dans le Barbier de Séville, dans l’air Eco pietosa de la Pietra del paragone. Mademoiselle Schiasetti a monté à Munich vingt-neuf opéras qu’elle est prête à chanter ici à la première réquisition ; mais elle partira dans un an, après avoir paru peut-être dans quatre ouvrages, comme Galli.

Troisième représentation de la Donna del lago \13 septembre 1824).

La grande nouvelle hier soir aux Bouffes, la chose dont tout le monde s’occupait, c’est le départ de Rossini pour l’Italie! Il part aujourd’hui dimanche, et pour les affaires du théâtre ; voilà jusqu’où s’étend la nouvelle officielle. L’absence de Rossini sera de quarante jours.

Reviendra-t-il à Paris directeur de l’Opéra-Buffa avec vingt mille francs d’appointements, ou bien serat-il imprésario (entrepreneur), recevant de la liste civile cent vingt mille francs par an, pour nous donner

des spectacles aussi beaux, musicalement pariant, que ceux de Saint-Charles? Rossini, en un mot, sera-t-il notre Barbaîa? Telles sont les grandes questions qui agitaient le peuple des diïettanti.

A la nouvelle du départ de Rossini pour aller recruter des ténors en Italie, il s’est élevé un concert d’éloges pour le nouveau directeur des théâtres royaux. Il est difficile pour une nouvelle administration de s'annoncer d'une manière plus brillante et par une mesure plus ferme. On devait s’y attendre; l’amour éclairé des arts n’est pas une des moindres illustrations d’une famille qui a marqué ses pas dans tous les chemins du beau et du bien.

Une longue expérience a démontré, à toutes les villes d’Italie qui ont des théâtres, que le système de l’entreprise est le seul convenable. 11 y a deux ans, par exemple, que le gouvernement autrichien, n’ayant pas trouvé d’entrepreneur aux conditions qu’il proposait, pour le théâtre de la Scala, à Milan, voulut avoir une régie. Les spectacles ont été pauvres, peu variés, et le gouvernement a dépensé quatre cent vingt-huit mille francs pour l’opéra et les ballets, au Reu de deux cent trente mille que lui aurait coûtés l’entreprise.

Espérons donc de la sagesse de l’administration actuelle que Rossini nous reviendra entrepreneur, imprésario. Barbaîa s’associera avec Rossini, ou lui vendra pour quelques mois, comme on dit en Italie,

NOTES D’UN DILETTANTE. 281

Davide, Lablache, madame Fodor; et notre théâtre italien marchera l’égal de ceux de Vienne, de Naples et de Milan.

Mais, dans le cas où les vœux des dilettanti seraient comblés, et où l’on verrait revenir Rossini entrepreneur, souvenons-nous que, dans tous les genres, les supériorités ne s’aiment guère, et ayons soin de stipuler que madame Pasta ne sera remplacée par personne, pas même par madame Colbrand, et que notre grande tragédienne lyrique paraîtra chaque mois dans trois opéras différents.

La fatale expérience de la Donna del layo vient de prouver qu’avec des ténors tels que MM. Bordogni et Mari, l’on ne peut donner aucun des opéras que Rossini a écrits à Naples pour Davide et Nozzari. Par exemple, l’air que Bordogni chante au second acte, et qui, chargé de ses petits ornements mesquins, nous semble la cho.se du monde la plus ennuyeuse, était interrompu trois ou quatre fois par les frémissements de plaisir du public quand Davide le chantait.

La Donna del layo a fait quelque plaisir à Louvois aux seconde et troisième représentations. J’ai ouï dire au foyer que c’était par un fait exprès que ce malheureux opéra avait été tellement défiguré le premier jour dans la rue Le Peletier. L’Opéra français craignait, en cas de réussite, de voir arriver chez lui trois fois par semaine les chanteurs italiens. De là,

io.

comparaison fatale et peut-être sifflets. Il est fort plaisant, ajoute-l-on, d’entendre messieurs de l’Opéra parler à ce sujet des intrigues des Italiens. Le théâtre Louvois se compose de sept à huit sujets qui se voient à peine entre eux, et vivent chacun à Paris comme de bons bourgeois dans une société fort peu nombreuse. Les Italiens ont trop de paresse et de finesse pour entreprendre d’intriguer en pays étranger. Ils se contentent, je crois, de rire dans leur intimité des trompettes fausses, des clarinettes hors de mesure, et autres belles choses qu’on leur fait subir au théâtre Louvois. L’essentiel pour eux, c’est qu’on les paye exactement à la fm du mois, et que les journaux de Pans, la capitale du monde, leur fassent une réputation en Europe.

Les chanteurs de l’Opéra, au contraire, tenant à la danse et aux artistes de tous les théâtres de Paris, font régner leurs opinions dans une centaine de salons des plus recherchés de la capitale. Je ne vois là nulle parité pour les moyens d’intrigue. L’Opéra italien ne peut gagner sa cause qu’autant qu’une administration vigoureuse saura mépriser l’intrigue, ne jamais revenir sur les choses décidées, et suspendre, au besoin, les appoint ehient s âes subalternes qui n’obéissent pas.

Je n’ai point au hasard lâché cette parole. M. Grasset devrait avoir l’autorité nécessaire pour pouvoir diminuer au besoin le bruit do son orchestre. La force

NOTES D’DN DILETTANTE

toujours égale de l’orchestre de Louvois est, dit- on, la chose qui désespère le plus Rossini.

Je crains bien que la Donna del lago n’arrivo pas à la dixième représentation. Mesdemoiselles Mombelli et Schiasetti font des miracles; Levasseur chante bien son air : tout le reste est mauvais, et fort mauvais. L’ensemble est ennuyeux. Il n’y a, d’ailleurs, aucune situation tragique dans le libretto ; or, la musique smo, un peu ennuyeuse par elle-même, ne peut intéresser le public qu’autant qu’elle est appliquée à des situations de mélodrame , à des situations extrêmement fortes, telle que Tancredi qui défie Orbassan, ou Desdemona qui reçoit la malédiction de son père : Impia, ti maledico! Au reste, à quoi bon reparler des vices d’exécution de la Donna del lago? Il serait cruel de revenir sur les chanteurs, l’orchestre, les chœurs, etc., etc. Je vais m’attaquer au grand maestro lui-même. La cavatine si bien chantée par mademoiselle Schiasetti,

Ah ! quel giorno ognor rammento !

ne vaut absolument rien. Il n’y a pas de chant, ce n’est qu’une .sorte de récitatif obligé. A quelle immense distance ce morceau décoloré ne reste-t-il pas de l’air

Mura infelici !

que madame Pasta a pris à la Donna del lago^ pour le transporter dans VOtello? Il faudrait que le grand maestro, oubliant un peu sa paresse, fit une autre cavatine à mademoiselle Schiasetti, ainsi qu’il V avait promis.

Rien de plus ridicule que les disparates de style qui déparent l’air que Levasseur chante avec une si belle voix et si peu de laisser-aller,

Taci, lo voglio.

A chaque instant, cet air de colère d’un vieux guerrier blessé dans son orgueil est interrompu par de petits accompagnements tendres, gracieux, fort jolis, et, comme tels, fort applaudis par un public peu difficile. Ces accompagnements seraient placés convenablement tout ou plus dans la cavatine de mademoiselle Sebiasetti, mais dans l’air du farouche Douglas, ohimé !

Mademoiselle Mombelli chante supérieurement, mais avec les plus ridicules contre-sens, le commencement de son duo avec Malcolm. Elle dit à son amant :

II padre impone Ch' io non pensi a te.

Mon père m’ordonne de ne plus t’aimer.

Or, c’est avec la joie la plus vive et les ornements les plus brillants et les plus gais que mademoi-

NOTES D’UN DILETTANTE

selle Mombelli annonce cette bonne nouvelle à son amant. Le public aime mieux être amusé à contre-sens qu'ennuyé suivant les règles; mais mademoiselle Mombelli, pour peu quelle soit avertie par le silence des spectateurs, a assez de talent pour broder ce duo avec des ornements tristes. Voilà de ces fautes qu’on n’a jamais à reprocher à notre sublime madame Pasta, qu’enlin nous reverrons mardi dans Roméo, et que nous eussions pu revoir quinze jours plus tôt.

Rentrée de mad.ime Pasta dans Ronu'o [29 septembre 1824).

Le troisième acte de cet opéra a paru, samedi soir, entièrement neuf, non pas pour le chant, il y a longtemps que madame Pasta est arrivée à la perfection, mais pour le jeu, pour la manière étonnante d’exprimer le désespoir de Roméo lorsqu’il prend du poison, et son désespoir plus grand encore quand il voit que la mort va l’enlever à sa Juliette ressuscitée. Quelle don-* née tragique que celle qui, presque au même instant, fait regarder la mort comme le plus grand des biens, quand Roméo chante Ombra adorataaspetta^el bientôt après comme le plus cruel des maux, quand il dît à .lulielte ; Ti laseto adio! Samedi soir, ces monve-

ments de passion si vifs, si rapides, si déchirants, ont été rendus par une pantomime entièrement nouvelle, plus simple encore, plus naturelle, plus entraînante que par le passé. Peut-être madame Pasta, qui arrive de Londres, a-t-elle été électrisée par la manière dont on y joue le cinquième acte de Roméo et Juliette de Shakspeare, arrangé par Garrick. Il y a eu un cri dans la salle au moment où Roméo, qui se sent défaillir, réunit ses forces pour donner un dernier baiser à Juliette, et tombe mort. J’en suis fâché pour les gens qui mettent de Vhonneur national à n’admirer que des talents nés en France ; mais il est difficile, en l’absence de Talma, d’admirer la tragédie aux Français ou à rOdéon, quand on vient de voir le Roméo du théâtre Louvois.

. De quel langage pourrais-je me servir pour faire comprendre à Bordogni que, quand on a le malheur de faire des gestes' qui présentent constamment la parodie des sentiments qu’on devrait exprimer, il faudrait au moins ne pas inventer un costume qui ajoute au ridicule, et, par exemple, ne pas se présenter en robe de thambre garnie de velours vert pour jouer le rôle du père de Juliette? Rien n’était plus pittoresque que le costume des grands seigneurs du moyen âge en Italie.

Mademoiselle Demeri (Juliette) a fait manquer presque entièrement l’effet de son duo avec madama Pasta.

ROTES D’UN DILETTANTE. 2«7

On voit trop une écolière qui répète timidement les traits de chant qu’on lui a montrés le matin. Dans les moments de passion, ces tâtonnements de l’inexpérieflce ôtent à la scène tout son effet tragique. Au lieu de songer à Tainour de Juliette, le spectateur ne voit qu’une écolière, mais cette écolière possède une voix magnilique. Quel dommage qu’elle n’ait pas assez de fortune pour aller passer deux ans à Naples ! Comment le gouvernement, dont la générosité accorde aux arts tant de secours qui amènent quelquefois des résultats contraires à ses intentions, n’accorde-t-il pas des frais de voyage à mademoiselle Demeri, sous la condition qu’elle ira en Italie, et qu’elle chantera une fois par semaine au théâtre de San Carlo, à Naples, ou à la Scala, de Milan. La voix de mademoi*selle. Demeri est si étonnante et si belle, que chantant même comme elle a fait hier soir, je suis convaincu qué M. Féron, l’entrepreneur de la Scala, lui offrirait dix mille francs par an pour chanter un air dans chaque opéra nouveau. Mais il faudrait que mademoiselle Demeri eût le courage de faire des gammes quatre heures chaque jour. Elle est peut-être trop jolie pour se livrer à un apprenli.ssage aussi pénible. Ce n’est pourtant qu’à ce prix qu’elle pourra devenir une Catalan!, et gagner deux millions. Cette fois, mademoiselle Demeri a beaucoup mieux chanté son air que le duo avec madame Pasta.

L’orchestre a supérieurement exécuté la jolie ouverture de M. Paer. J’étais tout étonné qu’il sût avoir des nuances et de la mélancolie ; mais l’orchestre a pris une brillante revanche dans le chœur qui commence le second acte. Il est chanté sotto voce sur le théâtre, et l’orchestre l’a bravement accompagné à tour de Ifras, comme s’il s’agissait du forte d’une symphonie. A Naples, dans ce moment, le spectateur eût à peine soupçonné l’existence de l’orchestre.

Le troisième acte de Roinéo et Juliette est si beau, qu’il faudrait bien s’occuper de rendre supportables les deux premiers. Ils sont fort ennuyeux pour les véritables amateurs; mais, à côté d’eux, de braves gens que la mode aniène à Louvois se récrient tout haut, presque à chaque mesure, sur la beauté de ce qu’ils entendent. Rien n’est amusant comme de voir un honnête homme qui a parcouru avec succès la carrière administrative ou celle des armes, et qui, à soixante ans, quand il n’a plus rien à faire et qu’il jouit eu paix du fruit de ses honorables travaux, s’avise tout à coup de se faire dilettante furieux. Il se croirait déshonoré s’il laissait passer le moindre trait de chant sans un cri d’admiration, et pourrait dire comme Baliveau :

Ce talent dans ma tête un beau jour se trouva,

Et j’avais soixante ans quand cela m’arriva.

NOTES D’ÜN DILETTANTE. 28 Ü

On pourrait chercher dans VArtémise de Gimarosa, dans VIdoménée de Mozart, et autres chefs-d’œuvre qu'on ne donnera jamais à Paris, quelque beau duo entre Juliette et Levasseur, entre Juliette et sa nourrice. L’air que brode Bordogni après l’évanouissement de sa nile est par trop déplacé; il impatiente.

Le soin que je viens d’indiquer regarde les artistes italiens; il est possible que, quelque jour, ils s’en occupent. Quant à l’administration, il faut admirer que, dans un théâtre qui reçoit cent vingt mille francs de la munificence royale, et qui fait des bénéfices immenses, l’on ose présenter aux regards des spectateurs un tombeau de Juliette tel que celui qui, samedi, a scandalisé le public. 11 est impossible de rien voir de plus déguenillé que le lambeau de toile qui représente ce tombeau si essentiellement lié à l’action du troisième acte, et sur lequel les yeux des spectateurs viennent sans cesse se fixer. Je ne dirai pas les théâtres des boulevards, mais le petit théâtre de la rue Chantereine, mais le plus mauvais théâtre de province n’a pas de telles décorations. C’est tout simple, ce sont des musiciens français qui ont radmiiiislratioii du Théâtre-Italien, leur rival. Ce mot dit tout. Allez entendre dans Didon les cris sauvages de mademoiselle Noël et de Dérïvis, et voyez si les gens qui ont la mission de faire goûter au public cette sorte de mu-

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sique peuvent désirer qu’on entende les accents divins de madame Pasta.

C’est par un autre trait du savoir-faire de l’administration, que madame Pasta, qui est arrivée le 14 août, et qui a offert de chanter le 16, n’a reparu que le 25 septembre. Ne faut- il pas être bien abandonné du ^énie de Barême, le seul que je me permette de citer à MM. les musiciens de l'Opéra, pour perdre ainsi, pendant un mois, un talent que l’on paye cinquante mille francs par an? Mais que je suis bon : ce que je blâme comme une erreur est le comble du talent!

J’apprends sans étonnement que l’on ne monte point de pièce nouvelle pour la jolie mademoiselle Schiasetti, qui présente en vain, à l’administration, \ son répertoire, composé de vingt-neuf opéras. J’apprends avec plaisir qu’il est question d’engager pour trois mois M. Curioni, le ténor de l’opéra de Londres.

C’est un fort bel homme qui, comme mademoiselle Schiasetti, n’avait pas appris à chanter pour utiliser sa jolie voix au théâtre.

lionu’o et Juliette (9 octobre 1824).

La longanimité du public de Louvois n’a pu tenir samedi soir à l'eiuiui que lui procure Roméo et Juliette '^

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NOTES D’UN DILETTANTE

pièce usée, s’il en fut jamais. Madame Pasta, qui était fort enrhumée, et qui n’a chanté que pour ne pas faire manquer le spectacle, a donné une couleur toute nouvelle au rôle de Roméo. La passion ardente du jeune Italien était samedi de l'amour tendre et langoureux à l’allemande.

11 y a^es gens qui doivent être -heureux. Enfin, après avoir fatigué le public pendant deux années par la répétition continuelle de Bornéo^ Otello et Tancredi^ Tancredi, Otello et RoméOy on est parvenu à ne compter que huit spectateurs au balcon un jour que madame Pasta jouait ! Pour peu qu’il soit loisible aux personnes que je félicite sur leur succès de continuer encore ce système pendant deux petites années, le public, excédé de l’ennui qu’on lui faisait subir à Louvois, ira se réveiller aux cris aimables que mesdames Noël, Grassari, Sainville, etc. , lui font entendre au théâtre national que l’on nomme Académie royale de musique. Au reste, j’ai grand tort de me récrier, car j’apprends que, vers la fin de novembre ou les premiers jours de décembre, nous pourrons bien avoir, pour le bénéfice de madame Pasta, la Semiramis de Rossini. Le rôle d’Arsace sera rempli par mademoiselle Schiasetti, et celui de Semiramis par la bénéficiaire.

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Donna del iMgo (12 octobre 1824).

On parle d’une révolution à la cour de Polymnie. Mademoiselle Schiasetti a, dit-on, reçu les rôles de Rosine dans le Barbier de Séville, et d'Isabelle dans ritaliana in Algeri. Mademoiselle Ginti a offert sa démission. Il est hors de doute que cette jolie et agéable chanteuse, fort vantée par Rossini, aurait en Italie tous les genres de succès. Elle nous reviendrait dans quelques années beaucoup meilleure et couverte de diamants, et, en son absence, nous aurions le plaisir d’entendre chanter de la musique italienne par des gosiers italiens, ce qui n’est pas encore inutile au perfectionnement de notre goût. Combien de traits de chant nous étaient inconnus avant l’arrivée de mademoiselle Momhelli 1

Il faudrait que la grande révolution qui vient d'anéantir une petite intrigue fort bien conduite, dit-on, établît en principe, une fois pour toutes, qu’il sera loisible à tout artiste arrivant d’Italie à Louvois de chanter trois fois tous les rôles de son emploi, sauf à être sifflé par le public s’il s’y montre inférieur au titulaire. Sans ce règlement fort sage, à quoi bon, par exemple, faire venir le ténor Davide ? Bordogni ne vou-

NOTES D’UN DILETTANTE

drait lui céder aucun rôle, et David serait réduit à chanter pendant six mois dans la pièce par laquelle il aurait débuté. Rien de plus clair que ce raisonnement ; mais, comme il tend à tenir les comédiens en haleine, et à donner toujours le meilleur rôle au plus digne, il faudra beaucoup- de force dans l’autorité pour établir un règlement si avantageux au public et si raisonnable.

Jamais la Donna del Lago n’avait fait autant de plaisir que ce soir. Le public a goûté et applaudi toùtes les finesses de cette musique charmante. Mademoiselle Schiasetti, qui n’était pas bien remise de son indispo* sition, a chanté avec un art infini ; mademoiselle Mombelli a été sublime dans plusieurs morceaux ; nous avons eu de la musique digne de San Carlo et de la Scala. A la fin d’un rôle horriblement fatigant, la lassitude a fait tomber mademoiselle Mombelli dans quelques sons faux. C’est que, malgré ses succès dans le tragique, cette voix si vive, si légère, si originale, est évidemment faite pour l’opéra buffa.

J’ai entendu avec peine plusieurs personnes répéter un raisonnement bien faux du Journal des'Débat$. Dans l'article que le savant XXX a consacré à la Donna del Lago, il prétend que tous les morceaux qu’on a été obligé de supprimer à Louvois n’ont aucun mérite. Ils ne valent rien dans la bouche de Mari, d’accord ; mais ils feraient fureur à Naples dans celle de David. C’est comme si l’on faisait jouer le rôle d'Achille, dans ipM-

génie, par Potier, et qu’ensuite parce que la colère du fils de Pélée aurait semblé tant soit peu comique, rendue avec les ge.stes du Père Sournois, on en concluait que le rôle d’Achille, tel que Racine l’a écrit, est ridicule.

Il y a un amour-propre déplorable .dans notre pauvreté. Nous travestissons par impuissance les chefsd’œuvre du thécàtre de Naples ; nous essayons avec des clarinettes de guinguette des marches qui ont fait fureur à Vienne et à Naples, où l’on a de bons exécutants pour les instruments à vent, et nous décidons ensuite, après une expérience tentée d’aussi bonne foi, que ce que nous sommes hors d’état d’exécuter ne peut plaire à personne. Ayons des clarinettes et des cors tels que ceux de Vienne ou de Dresde (beaucoup d’entre nous ont entendu de la musique militaire dans ces deux villes), et nous jugerons ensuite des effets piquants produits par la musique sur le théâtre et par les silences momentanés de l’orchestre.

Depuis qu’on a fait descendre la musique militaire dans l’orchestre à Lonvois, toute cette partie de l’opéra a pris un air pauvre et mesquin. Le public a été si content de plusieurs morceaux chantés par mademoiselle Mombelli, que deux ou trois fois il a crié bis, et un duo a même été sur le point d’être répété. Levasseur a été fort applaudi dans son air un peu trop visiblement imité du Bartolo des Nozze di Figaro. Ce n’est

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pas le seul emprunt que Rnssini ait fait à Mozart dans la Donna del Logo. Tel qu’il est à Louvois, une grande moitié du mérite de cet opéra nous est invisible. Si jamais nous avons deux bons ténors, tels que David et Nozzari étaient il y a quatre ans, on pourra reprendre cet opéra sans crainte, le public ne s’y reconnaîtra plus ; ce sera une nouveauté. Il en sera de la Donna comme de la Pietra del paragoyie, le seul opéra buffa qui convienne à la troupe de Louvois, telle qu’elle sera composée au retour de Zuchelli. Cet ouvrage, dit-on, est tombé il y a cinq ans. D'abord, une main savante avait eu soin de supprimer le superbe finale Sigillarayel l’air magnifique et si piquant pour le goût français Eco pietosa, c’est-à-dire précisément les deux chefsd’œuvre de cet opéra. En second lieu, par qui a-t-il été chanté il y a cinq ans? Madame Ronzi de Begnis n'avait pas encore le talent magnifique qui l’a placée depuis peu au premier rang des chanteuses. Pour finir par la meilleure raison, le public d’aujourd’hui est sans comparaison supérieur au public d’il y a cinq ans. Il a fait preuve ce soir d’une sûreté de goût et d'une finesse de tact qu’on n’avait jamais remarquées avant le règne de madame Pasta. Cette grande actrice a initié le public dans tous les mystères de la musique senu. La musique bouffe la plus difficile ne sera désormais qu’un jeu pour le public de Paris, et, dès la première soirée, elle sera sentie et appréciée. Les chefs-d'œuvre

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en ce genre, qui auraient pu passer inaperçus autrefois, peuvent donc être présentés avec assurance à un public qui ne se trompe encore quelquefois que sur les choses dont il n’a pas l’expérience personnelle^ mais qui jugera toujours bien la bonne musique, pourvu toutefois qu’une main ennemie ne prenne pas soin de la travestir. Demandons hardiment la Pietra del paragone avec Zuchelli, si bon dans Sigillara, et mesdemoiselles Mombelli et Schiasetti.

Je ne crois pas que la musique bouffe de Cimarosa ou de Paësiello réussit en ce moment à Louvois. Dans un an ou deux, on sera lassé de Vesprit de Rossini ; nous reviendrons peut-être avec plaisir au génio de l’auteur de Cosi fan tutte^ ou des Traci Amanti. Alors, nous prierons Rossini de nous faire un opéra à la mode, avec deux opéras de Cimarosa. Le cygne de Pesaro mettra des accompagnements piquants et riches sous ces cantilènes sublimes, et, pour prix de cette bonne idée, nous pourrons enrichir ‘notre répertoire de vingt chefs-d’œuvre ; mais, pour cela, il faut oser rire. Jamais Paris n’a rien entendu d’égal pour le comique à la Scuffiara de Paësiello (la Marchande de modes). Cela est aussi gai que l'Ours et lePacha^ et les airs de passion sont divins comme ceux de la Nina.

NOTES D’UN DILETTANTE

Début de Curioni dans le rôle d’Otello (36 octobre 1834).

M. Curioni a réussi. Ce n’est pas, il est vrai, un succès d’enthousiasme ; la faute en est un peu à Garcia, qui, dans les derniers temps, jouait Otello comme on nous l’eût montré à l’Académie royale de musique. Garcia mêlait des cris un peu trop énergiques aux derniers accents d’une voix encore très-belle ; le public s’était fait à cette manière de voir le féroce Africain, et il faudra plusieurs représentations pour qu’il s’accoutume au jeu sage et peut-être un peu froid de Curioni. Du reste, la voix du débutant est fort belle : c’est un ténor de poitrine, c’est-à-dire de l’espèce la plus rare.

Curioni se sert habilement du fausset. Si nous n’avons pu juger de ce talent hier soir, c’est par l’effet de l’extrême timidité que cet acteur n’éprouve pas à Londres, mais dont il n’a pu se défendre en paraissant devant le public de Paris, dont le suffrage va décider de sa réputation en Europe. Le rôle d’Otello, qui est tout en action plutôt qu’en chant, n’est point favorable à Curioni ; il va paraître dans Mosè^ et je ne doute pas qu’il n’y obtienne un succès remarquable, et peutêtre d’enthousiasme. 11 a été fort applaudi hier dans le fameux duo de la lettre avec lago. C’est que les bontés

du public lui avaient déjà rendu une partie de ses moyens.

La représentation a assez été froide jusqu’au duo du troisième acte, entre Desdemona et Otello, qui n’est point un chef-d’œuvre. Madame Pasta s’y est tout à coup élevée à une telle hauteur d’énergie tragique, et sa voix a si bien secondé l’élan de son âme, que le publie en masse a été électrisé. Curioni, qui est homme d’esprit et qui ne manque pas de sensibilité, étonné, entraîné lui-méme par les accents sublimes qu’il entendait si près de lui, s’est élevé à la hauteur de madame Pasta. Cet acteur a un petit avantage qui ne laisse pas d’être particulièrement bien placé dans le rôle d’Otello ; il est impossible d’avoir une plus belle ligure ; eu le voyant, on comprend, on excuse la passion de la pauvre Desdemona. M. Curioni a, d’ailleurs, une parfaite noblesse dans ses gestes ; il occupait une place fort distinguée en Italie, avant la restauration de 181 4; quelques mois après sa destitution, il débuta par le rôle d’Argire de Tancredi, et eut un grand succès.

Pour que le public pût apprécier tout le charme de la voix de Curioni, il serait bien à désirer que l’orchestre voulût accompagner doucement et de manière à ne pas couvrir tout à fait la voix. Cette complaisance extrême ne tirerait pas à conséquence, et nous ne nous en prévaudrions pas pour la solliciter dans un autre opéra.

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Mademoiselle Schiasetti a reçu officiellement, il est vrai, le rôle de Rosine, du Barbier de Séville; mais aussitôt Bordogni a déclaré qu’il no jouerait jamais le rôle du comte Almaviva, et l’administration a cru devoir ménager Bordogni. C’est au public à juger ce jugement. Heureusement, dans un dessalonsde Paris où l’on fait la meilleure musique, mademoiselle Scliiasetti a chanté hier soir le rôle de Zerlinede Don Juan avec une telle supériorité, que tout d’une voix les heureux spectateurs l’ont comparée à madame Pasta. Si la savante lenteur de l’administration de Louvois s’oppose à ce que nous jugions mademoiselle Schiasetti dans un des trente-deux opéras qu’elle offre de jouer, même sans répétitions, nous trouverons cette voix suave et d'un effet si tendre quand elle est bien placée, dans les concerts de cet hiver.

• ‘ 30 ortoHro ia2i.

Rossini arrive d’Italie lundi prochain, i*' novembre, et, mardi, madame Pasta joue la Nina pozza per amore de Paësiello. Rossini se sera-t-il cru suffisamment autorisé à engager quelque ténor nouveau, ou bien nous faudra-t-il supporter encore pendant une année les petits ornements si rebattus, et les caprices si ridicules

de Bordogni? Reverrons-nous le Barbier de Séville^ le chef-d’œuvre deRossini? Telles sont les grandes questions qui, ce soir, faisaient l’objet de toutes les conversations à Louvois.

Curioni a beaucoup mieux chanté. Le crime avait tué le sommeil pour Macbeth; on dit que la peur de paraître devant le public de Paris produit le même effet sur le premier ténor des théâtres de Londres. Ses amis assurent que, pour peu qu’on veuille l’encourager, sa voix ne man(|uera point d'éclat. Aa lieu de paraître deux lois par semaine, Curioni voudrait chanter tous les soirs ; ce n’est pas le premier chanteur engagé à Paris auquel j’aie entendu former ce vœu.

Il faisait, comme on sait, un temps affreuxjeudi soir. A la sortie de l’Opéra, il y a eu un petit embarras de voitures, devant la porte, et quelques malheureux piétons ont cru courir des dangers. Un Milanais, poursuivi par les cris gare d’un cocher élégant, disait : « En Italie, on trouverait un moyen bien simple d’assurer la sortie des gens à pied sans gêner le moins du monde ceux qui ont des voitures. Chaque soir de représentation, à neuf heures, on tendrait une chaîne formant barricade à six pieds de terre, de l’angle du café Carmen, situé au coin des rues de Louvois et Lulli, à la troisième colonne du péristyle du théâtre Louvois. Cette chaîne porterait une lanterne au milieu de sa longueur. Les voitures arrivant de la rue de Richelieu

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défileraient par les rues Lulli et Rameau, tandis que les piétons tranquilles s’en iraient par les rues de Louvois et Sainte-Ânne. Il y a trente ans que le défilé des quatre cents voitures qui se rendent chaque soir à la Scala à Milan, est assuré ainsi au moyen de quelques chaînes. » Ces chaînes seraient les premières sur la terre qui ne feraient de mal à personne, et seraient bien reçues de tous.

L’IlalUma in Algeri (il novembre 1824).

Faites chanter par une voix de contralto un rôle où Ton est accoutumé d'entendre la voix de soprano la . plus médiocre, et le public ne se reconnaîtra plus ; il lui semblera qu’il manque quelque chose, que la musique est effacée , qu’il n’y a plus de musique. Si, pour rendre l’expérience encore plus défavorable à la pauvre voix de contralto, vous ajoutez un orchestre qui accompagne trop fort, tous les traits fins, tous les agréments de la voix de contralto disparaîtront; car, par sa nature, elle n’est pas éclatante.

Mademoiselle Schiasetti a chanté hier soir avec un art infini la cavatine de Vltaliana, et surtout le rondo de la fin : ch bien, la cavatine n’a produit d’autre effet sur le public que celui d’un étonnement profond.

Chacun semblait dire à son voisin ; « Mais, bon Sûeu, qu’est-ce que nous entendons là? » Mademoiselle Schiasetti débutait, mais il faut avouer que le public débutait aussi dans l’art d’apprécier une belle voix do contralto. Et, d’ailleurs, dans un auditoire français, il y a toujours une centaine de provinciaux qui ne prisent dans une voix de femme que la faculté d'atteindre à une note fort élevée. Quel n’a pas dû être l’étonnement de ces spectateurs en entendant applaudir une voix qui ne sort jamais des cordes basses?

Ces sortes de voix demandent à être accompagnées avec beaucoup de ménagement et de discrétion. L’année dernière, mademoiselle Mariani était entendue, et par conséquent applaudie dansrimmensesalledcla Scala, à Milan, grande comme trois oü quatre fois celle de l’Académie royale ; mais c’est qu’elle avait le bonheur d’avoir pour chef d’orchestre le fameux Alessandro Rolla, qui s’est fait la réputation de premier chef d’otchestre d’Italie, en répétant sans cesse à ses violons: « Messieurs, notre premier mérite est d’être les trèshumbles serviteurs de la voix qui chante sur le théâtre, fût-ce celle du plus détestable chanteur. N’imitons pas ces musiciens ultramontains qui, dit-on, se croiraient déshonorés s’ils ne faisaient entendre dans la salle le son de leur instrument. »

11 faut avouer que ces grands principes ont été un peu négligés hier soir à Louvois. Rossini, qui, je pense.

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prévoyait la manière dont son opéra serait traité, n’avait pas même, à ce qu’on assure, pris la peine de passer au théâtre. Aussi il n’y a eu aucun ensemble ; on aurait dit que les rôles étaient oubliés, et rien n’a élé plus triste et plus froid que la représentation de cet opéra si gai. S’il n’est pas de bon ton de rire à Paris, il faut avouer que, ce soir, la bonne compagnie a été servie au delà de ses vœux.

Zuçhelli, que le public commence, enfin à apprécier après un an de mérite sans succès, a chanté avec un art infini, un moelleux étonnant. Ç^est.une voix délicieuse, et qui serait parfaite si elle pouvait atteindre à plus.de fermeté, dans certains moments. Mademoiselle Schia? selti a enlevé les suffrages par le rondo de la fin; elle eût enlevé tous les suffrages si tout le monde eût été im» partial. Les chevaliers du lustre, chassés du Vaudeville, SC réfugieraient-ils à Louvois? Un parterre .si bien composé souffrira-t-il l’apparition de ces messieurs? Mademoiselle Schiasetti \oue ritaliann in Alyeri un peu trop en femme de la société ; au théâtre, il faut des gestes plus marqués, de plus grands mouvements.

Je ne dirai rien de certaines découvertes qu’on a faites â la répétition de ïltalhina in Alyeri, ni des ravages qu’une main savante s’était permis de faire dans la partition de cet opéra. On prétend que c’était à ne pasVy reconnaître. La présence de Ros.sini à Paris, et

l'appui de journaux impartiaux ont donné le courage séditieux d’essayer de revenir un peu à la partition originale; mais l’on assurait, ce soir, que les chœurs étaient obligés de chanter de mémoire.

Certains morceaux de la partition n’existent plus. La main savante qui s’était chargée du soin officieux de corriger et de mutiler les partitions de Rossini, détruisait à mesure les nombreux passages qu’elle jugeait à propos de retrancher. Il y a peu de scènes, dit-on, où l’on n’ait effacé huit ou dix mesures ; sont-ce les plus belles, celles qui contribuaient le plus à donner du brillant aux charmantes idées du compositeur de Pesaro, ou bien a-t-on choisi les lignes les moins originales? C’est ce que je laisse à deviner aux personnes qui savent la tendre affection que les rivaux de gloire se portent entre eux. Rossini est placé trop haut dans l’opinion musicale de l’Europe, pour descendre à se plaindre de telles petitesses ; son incurie semble dire à ses rivaux : « Gâtez mes partitions tant qu’il vous plaira et tant que votre charge vous en donnera le pouvoir, il y restera encore assez de choses brillantes pour faire ma gloire'et pour faire votre malheur. »

Ne pourrions-nous pas avoir Rossini pour directeur à rOpéra-Buffa, au moins les jours où l’on donne ses opéras? Et maintenant qu’un hasard imprévu, le retour du rôle d’isabella à une voix de contralto, est venu découvrir avec quelle facile bonté on corrige ses

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opéras, ne pourrait-on pas établir en principe que Ton donnera toujours les opéras de Rossini à Louvois tels qu'on les joue à la Scala et à San-Carlo?

Pour exprimer tous mes vœux par un seul mot, pour indiquer au public tous les plaisirs dont on le prive avec une troupe maintenant fort bien composée, demandons au ciel de voir bientôt le théâtre Louvois donné à l’entreprise. Si nous avions un directeur désireux de faire de bonnes recettes, un Barbaïa, un Bernard, bientôt la salle de Louvois serait évidemment insuflisante. Il faut, dit-on, cinquante mille écus pour réparer le plafond de la salle Favart. On aurait bien vite réalisé cette somme, au moyen de cinquante actions de trois mille francs, portant un intérêt de 4 pour 100 et la jouissance d’une loge. Remarquez que l’inconvénient d’un orchestre qui met sa gloire à jouer fort et à éclipser les détails de chant, disparaîtrait presque entièrement dans un salle plus vaste.

Il est une autre raison. Mardi dernier, l’air étouffé qu’il faisait à Louvois a privé tout à coup d’une partie de ses moyens madame Pasta, qui nous rendait ce jourlà Nina pazza per amore^ et qui était on ne peut mieux disposée une heure auparavant. Rien ne nuit au plaisir musical comme de ne pouvoir prendre l’air entre les deux actes. Dans une salle composée comme un salon,. un homme bien né hésite à se déplacer lorsqu’il faut déranger huit ou dix spectateurs à la sortie et la

rentrée. Pourquoi tenons-nous absolument à avoir le théâtre italien le plus barbare et le plus incommode de l’Europe ? Que perdrions-nous à augmenter de cinquante centimes le prix des places, et à donner des banquettes à dossier à notre parterre ? Quelle puissance offenserions-nous en plaçant dans notre petite salle enfumée et toujours étouffée un bon ventilateur comme au théâtre de Drury-Lane, à Londres? Jamais la mesquinerie des costumes et des décorations n’a semblé plus choquante que ce soir. Il n’y a pas de ville d’Italie du second ordre où cetopéra ne soit donné avec plus de pompe. La pauvreté de tous les décors finit par inspirer de la tristesse.

Nous ne disons point ceci dans un esprit de critique injuste et systématique. Nous ne voulons qu’appeler sur ces défectuosités choquantes de notre Théâtre-Italien l’attention de l’autorité qui peut les faire disparaître. Du reste, nous savons toute la confiance et tout l’espoir que nous devons placer dans le bon esprit comme dans le goût éclairé de radminislratfon supérieure qui veille sur cotte partie capitale de nos plaisirs, et nous sommes bien convaincu qu’il est loin de ses intentions qu’une distraction agréable finisse par devenir un étal de gêne ou d’insipide jouissance. Ainsi nous attendons avec confiance le fruit de nos observations et les résultats de son inter vention efficace dans les affaires intérieures de l’Opéra-Buffa.

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rrf)7

On disait ce soir que l’engagement de mademoiselle Démeri n’a pas été renouvelé, et que cette jeune personne, douée d’une voix si étonnante, part bientôt pour aller chanter sur l’un des premiers théâtres de Venise. Nous la recommandons à M. Previdali, qui joue à Venise le rôle despotique que M. Geoffroy avait jadis à Paris.

L'Inganno; la Nina pazza per amore (18 novembre 1824}.

Il y a précisément douze ans queRossini commença sa carrière par Vlnganno foi'tünato. Cet opéra a tout le charme de la jeunesse, et de la jeunesse d’un homme de génie. Plus tard peut-être, occupé des vains plaisirs du monde, désespérant de trouver des âmes dignes de sentir la finesse de ses accents, il ne daignera plus prêter l’oreille .à ce que lui dicte son génie. Aujourd’hui, retenu encore par la timidité de la première jeunesse, il n’ose pas écrire tout ce que son âme lui inspire ; souvent il ne montre son idée qu’à demi, ou il choisit pour l’exprimer les formes les plus modestes et les moins saillantes. L'Inganno fortunato est rempli dçces sortes de premières éditions des morceauxqui plus lard ont fait la fortune des chefs-d’œuvre de Rossini. L’7/iganno est charmant à écouter lorsqu’on est sous l’em-

pire de cette idée. On est souvent touché par ces belles phrases périodiques qui ont la grâce naïve de Cimarosa. Ces phrases, surtout lorsqu’elles sont placées dans les accompagnements, bien différentes des idées de Mozart, respirent le bonheur et la force; mais il faut *. absolument, pour que cette musique produise tout son effet, qu’elle soit exécutée avec brio et chantée de verve.

Ce soir, le rôle du prince a été rempli par Bordogni.

La femme qu’il adore, qu’il pleure depuis dix ans, et que le hasard lui fait retrouver dans une forêt, parmi des ouvriers employés aux mines, a été représentée par mademoiselle Cinti. Nous avons eu un déluge de petits agréments bien froids, fort bien exécutés et encore mieux applaudis ; mais était-ce le vrai public qui applaudissait? La belle voix de basse de Zuchelli a exécuté, avec une aisance parfaite et un moelleux étonnant, des broderies, des fioriture, qui, en Italie, ont fait la gloire du soprano Yellati. Il y a vingt ans qu’on eût refusé de croire à un tel miracle.. Ce chanteur, que le public commence à apprécier, a eu tous les honneurs de la soirée ; son triomphe eût été complet, si, depuis qu’il n’a plus peur du public, un certain laisser-aller ne le conduisait quelquefois à une pantomime un peu

triviale. Le genre bouffon ne peut plaire à la société de

Paris qu’autant que les farces que l’acteur se permet sont excusées par beaucoup d’esprit. Sous ce rapport,

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Pellegrini est un modèle parfait ; il est boutl'on sans jamais tomber dans le genre bas.

Après ringanno fortunato, qui aurait fait un plaisir extrême s’il eût été chanté avec autant de chaleur et de brio qu’on y a déployé d'habileté et de science musicale, nous avons revu madame Pasta et Nina pazza per amore. Nous avons eu à la fois la pantomime entraînante de l’actrice tragique la plus naturelle que nous ayons vue au théâtre, et le charme d'une belle voix et ' d’une méthode admirable. Madame Pasta ose se permettre àes gestes enfantins àans le rôle de la Folle par amour, et, chose incroyable pour qui connaît les habitudes de la société en France, elle est applaudie. Malheureusement, la pièce est bien ennuyeuse, et la musique mélancolique de Pacsiello bien pâle pour nous qui entendons quelquefois Don Juan et Cosi fan tutte. A Naples, la folie de Nina disparaît, lorsque, placée à côté de Lindor, sous ce bosquet témoin de leurs premiers serments d’amour, Lindor, autorisé par la présence du père de Nina et par la nécessité de lui rendre la raison, ose lui donner un baiser. Cette pantomime, qui devient tragique par la circonstance, n’a pas été reproduite à Louvois. L’un des traits les plus savants du jeu de madame Pasta, c’est le profond accablement, c’est l’absence totale de forces qui suit son retour à la raison. Si jamais ïhiganno fortunato est joué commcla Nina^ le public s’étonnera de voir paraître une création

nouvelle. C’est l’uii des avantages singuliers de la musique : des acteurs inférieurs ont beau s’emparer d’un opéra célèbre, ils peuvent y ennuyer le public pendant des années, sans pour cela gâter le chef-d’œuvre ; c’est le miracle dont nous avons été témoins, il y a quelques mois, pour la Cenerentola^ lors des débuts de mademoiselle Mombelli ; c’est qu’on ne jouit réellement de la musique que par les rêveries qu'elle inspire. Cet effet magique augmente pendant les huit ou dix premières représentations ; ensuite on ne va plus demander que des plaisirs de réminiscence à tel opéra qui autrefois donnait des transports d’admiration. Enfin, et il faut avoir le courage de le dire, arrive l’époque de l’ennui. 11 faut donc absolument un nouveau répertoire pour madame Pasta. «Mais, dites-vous, les opéras nouveaux tomberont. » Eh bien, l’on offrira le choix au public; il pourra assister à la cinquantième représentation de Romeo et Julietta , ou à la seconde de VArminio de Pavesi. Il ne faut pas de sophisme, et il faut des pièces nouvelles à Louvois. Toutes celles qu’on donne sont usées ; elles ne font plus de plaisir qu’aux nouveaux convertis qui ne viennent au Théâtre-Italien que depuis quatre ou cinq mois. Nous devons de nouveaux remercîments à l’autorité ; madame Pisaroni vient, dit-on, d’être engagée, pourl’an prochain ; c’est la voix de contralto la plus parfaite que l'on ait peut-être jamais entendue ; elle est fort admirée en Italie, et doit

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nous coûter cher. La ferons-nous venir de si loin pour débuter deux mois après son arrivée, et pour ne paraître que dans deux rôles? aurons-nous l’esprit d’éviter de lui faire chanter un duo avec madame Pasta ? Rappelons-nous que nous n’avons vu Galli et madame ' Pasta chanter ensemble que dans la Camille, qui, ce me semble, n’a pas eu dix représentations.

Avec une troupe fort bien composée et très-complète, l’autorité, qui paye avec générosité, pourrait exiger impérieusement la mise en scène, d’ici à un an, de huit opéras nouveaux pour le public de Paris. Autrement, nous jouerons le rôle de l’avare, nous mourrons de misère environnés de trésors dont nous ne savons pas faire usage. 11 faudrait trouver quelque moyen neuf et ingénieux d’attacher l’intérét réel des directeurs de notre pauvre Théâtre-Italien à la mise en scène d’opéras nouveaux. Y aurait-il manque de respect envers d’aussi grands personnages, à décider que dorénavant ils toucheront les appointements qu’ils gagnent si bien, seulement par huitièmes ? Ces messieurs seraient payés le lendemain de la représentation d’un opéra nouveau. Je me hâte de terminer cet article ; après une idée aussi malsonnante, après un scandale aussi énorme que celui de pousser la critique jusqu’aux appointements, tout ce que je pourrais ajouter serait pâle et sans effet.

Ijltaliam in Algeri (20 novembre 1824).

Si les moyens de Zuchelli semblent avoir doublé de* puis quelques mois, c'est que, le public l’ayant accueilli avec bienveillance, il a cessé d’avoir peur. La voix de la jolie mademoiselle Scbiasetti aurait besoin d’applaudissements et d’encouragements ; elle a cbanté correctement ce soir; mais on voyait, à la fréquence de sa respiration, qu’elle n’était pas exempte de crainte. Accoutumée à la bienveillance de la cour de Munich et du public de cette ville, cette aimable cantatrice aurait besoin d’étre convaincue qu’elle n’a pas d’ennemis, et, malheureusement, depuis quelque temps, on aperçoit à Louvois certains spectateurs qui ont bien la mine de chuteurs à gage. Que gagnera le vrai public s’il souffre qu’une cabale cherche à intimider mademoiselle Scbiasetti et Gurioni ? Nous perdrons deux artistes estimables ; et, pendant le temps qu’ils resteront à Paris, nous ne les entendrons jamais chanter avec la plénitude de leurs rnovens.

On annonçait ce soir de grands changements dans l’administration du théâtre Louvois ; tant mieux, car il est difficile qu’il aille plus mal. La mise en scène de la Semiramide paraît encore retardée.

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Depuis cent cinquante ans, il y a des opéras dans quarante villes d'Italie. Toutes les fois qu’il est question d'organisation de théâtres chantants, d’intrigues à prévenir, de petites passions à déjouer, etc., etc., c’est donc à l’Italie qu’il faut demander des exemples. Or, il est bon que le public de Paris sache qu’en Italie on compose un opéra comme la Gazza ladra, on l’apprend et on le jouijen moins de six semaines. Pourquoi? C’est que acteurs, compositeur, administrateurs, musiciens de l’orchestre, décorateur, spectateurs, etc., tous ont l’intérêt le plus direct, le plus vif, le plus pressant à ce que l’opéra soit joué à l’époque prescrite par le règlement, et, de plus, à ce qu’il réussisse. Par exemple, le 26 décembre de chaque année, dans toutes les villes de l’Italie, on donne un opéra nouveau. Comment se fait-il qu’à Paris, où l’on ne présente jamais à notre curiosité que des opéras composés depuis longtemps, et que la plupart des chanteurs connaissent avant de se mettre à l’étude, il faille quatre mois aux directeurs de notre Opéra-Buffa pour monter la Semiramule 1 La réponse à cette question si simple, va m’obliger à employer quelques précautions oratoires. De tous les publics du monde, le plus facile à égarer, dans tout ce qui a rapport aux théâtres, c’est le public de Paris. Si l’administration parvient à se concilier les suffrages de rédacteurs de deux ou trois journaux à la mode, chacun généralement raisonnant comme son

journal, en peu de mois l’on fera prévaloir les opinions les plus singulières. Si l’on veut prendre la peine d’établir le calcul des intérêts privés des directeurs, des chanteurs, des musiciens de Louvois, on se convaincra qu'à Paris, tout le monde étant trop bien payé, personne, excepté peut-être quelque pauvre spectateur en-, thousiaste de musique, n’a d’intérêt direct à ce que nous ayons huit opéras nouveaux tous les ans. Rossini lui-même a composé tous ses chefs-d’œuvre fort rapidement. C’est qu’alors il n’était payé qu’autant qu’il travaillait. Ce grand compositeur a reçu trois ou quatre mille francs pour chacun des chefs-d’œuvre qui l’ont immortalise ; c’est à peu de chose près la somme qu’il touche à Paris tous les mois. Serait-il permis de demander à cet homme illustre ce qu’il a fait jusqu’ici pour ce' bon public de Paris, qui l’aime tant? On dit qu’il a trouvé des beautés, c’est-à-dire des situations dans le second acte du poëme d’un opéra intitulé la Gaule triomphante.

La Donna del Logo (25 uuvembre 1824].

Mademoiselle Schiasetti a pris ce soir une revanche éclatante. Elle a fort bien chante sa cavatine^ l’un des

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morceaux les plus insignifiants que Rossini ail jamais écrits. Quelques chuts honteux ont voulu se faire entendre, mais les applaudissements du public leur ont imposé silence. Dès que mademoiselle Schiasetti a pu voir clairement que, 'pour cette soirée, elle ne serait plus en butte à la cabale, ses moyens ont paru redoubler. Elle a chanté supérieurement son duo; et sa partie dans le délicieux quartetlo extrait de Bianca e Faliero a été l’une des plus brillantes. Levasseur /a chanté d’une manière admirable le commencement de son air, et par exemple infiniment mieux qu'il n’était exécuté à Naples l’an dernier, par Botticelli. Chose singulière! le public ne l’a point applaudi, et on l’accable de bravos dans la Gazza ladra. Mademoiselle Mombelli, dont la voix est ordinairement si belle et si éclatante, a été faible ce soir;-ce petit malheur était compensé par le succès de Malcolm.

Jamais peut-être la musique ossianique de la Donna del Laqo n’avait été écoutée avec autant de recueillement et de plaisir. La plupart des morceaux, et surtout le chœur d’inibaca donzella .donnent, ce me semble, un peu de cette sensation romantique que l’on éprouve quand on se trouve seul au milieu des vastes forêts. Celle musique, qui est plutôt dans le style épique que dans le genre passionné, respire une certaine tranquillité touchante qui transporte le spectateur au siècle à'Ivanhoe. C’est peut-être l’ouvrage dans lequel Ros-

sini s’est le plus écarté de sa manière ordinaire.

Quelques personnes, ravies des accents touchants dont nous avons joui ce soir, s’émerveillaient de voir que cet opéra eût été si peu goûté le premier jour, à la salle de la rue Le Pcletier. Ces spectateurs loyaux feraient preuve de peu de connaissance des choses de ce monde. Les dilettanti auraient parié, avant de le savoir, que, ce soir-là, on ferait à l’Opéra de faux signaux aux gens des décorations, que des ciseaux officieux auraient coupé les füs de fer, au moyen desquels les costumiers sont avertis, etc., etc., et qu’enfin un des grands personnages dirigeant cette honorable conspiration, conduite au nom de l’honneur national, et qui était venu se placer à l’orchestre pour jouir de l’effet de cette tactique savante, n’aurait pu s’empêcher de laisser éclater le rire du bonheur, en voyant le public se persuader que la salle de l’Âcadémie royale ne convient pas aux Italiens. Mais il savait que, pour la première fois depuis qu’on fait des conspirations, le succès a perdu les conspirateurs; nouveaux Fiesques, ils sont tombés au sein de la victoire, et au moment où tous les journaux français et troubadours répé* taient que la salie de la rue Le Peletier est trop grande pour la voix de madame Pasta.

Eh ! messieurs, si l’opéra italien vous ennuie, n’y venez pas ; le théâtre Feydeau est si près! Nous n’irons pas troubler vos jouissances. Laissez-nous profiter du

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bonheur de voir les beaux-arts sous l’influence du bon goût. La salle étoulTée de Louvois donne un sentiment de malaise à presque tous les spectateurs. Vous n’êtes pas juges compétents, il est vrai; une santé extrêmement robuste vous soustrait également à ces sortes d’impressions et à celle de la musique italienne. Vous regrettez les cris de l’Opéra? Eh bien, messieurs, vous en jouirez trois fois la semaine, laissez-nous les autres jours. C’est un guerrier bien peu sûr de sa force, que celui qui redoute le combat à armes égales. Ne craignez pas de nous voir troubler votre solitude; seulement, ne venez pas plus chez nous que nous n’irons chez vous, et épargnez-nous les articles de vos petits journaux nationaux. Profitons du jour heureux qui luit sur les beaux-arts; faisons un essai dont l’occasion ne se présentera peut-être pas de bien des années; voyons si la haute société s’effrayera d’être placée trop commodément dans la salle de la rue Le Peletier. — On s’occupait ce soir du jugement porté par un homme illustre sur deux cantatrices célèbres, mesdames Cinti et Pasta; cela faisait sujet de discussion pour les dilettanti. « Je ne conçois pas, disait, il y a quelques jours, l'homme célèbre, la grande réputation de madame Pasta dans un pays qui a le bonheur de posséder mademoiselle Cinti. »

La Cenerentola (27 novembre 1824).

Le public de Louvois applaudit, mais il ne rit pas. C’est ce qui fait qu’il ne saura jamais par expérience ce que c’est que la musique bouffe d’Italie. Un homme raconte une anecdote plaisante; s’il voit qu’on l’écoute froidement, qu’on l’applaudit seulement par politesse', il supprime la moitié des détails et des incidents, et se hâte d’arriver à la fin. Voilà l’effet qut la hauteur sévère du public de Louvois produit sur les acteurs destinés à le faire rire. On devrait bien décider que rire est sans conséquence à Louvois comme aux Variétés. Il est singulier de voir cinq cents personnes réunies, et dont chacune s’impose la gène de ne pas rire, et de murmurer à ce qui réellement lui fait plaisir, uniquement pour paraître de bon ton aux yeux des quatre cent quatre-vingt-dix-neuf autres. 11 résulte de cet état de la société en France, qu’il vaut beaucoup mieux voir jouer la Cenerentola à Reggio, pauvre petite ville de douze mille habitants, qu’à Paris. Quand' le rire deviendra-t-il une chose permise?

Dans le genre bouffe, la sévérité prude du' public glace les moyens des meilleurs chanteurs. L’année dernière, mademoiselle Momhelli se permettait à Rome,

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non-seulement une foule de plaisanteries dans son jeu, mais encore une foule d’orntments dans son chatit; que je ne lui conseillerais pas de risquer à Paris. Cette grande cantatrice a chanté ce soir d’une manière encore plus admirable que de coutume, et il me semble qu’en France il est plus difficile d’exceller dans le bouffe que dans le tragique. C’est que toutes les alTectations viennent au secours du tragique, et trouvent leur intérêt à le louer.

Je n’hésite pas à dire que, dans le chant bouffe, brillant, singulier, frappant d’originalité et de hardiesse, personne' ne chante mieux que mademoiselle Mombelli. 11 y a quelque temps qu’elle a joué lé second acte de la Gozza ladra de manière à faire mal : mademoiselle Mombelli jouait trop bien, et ce drameest trop noir. Quel malheur que Rossini, dans le temps de la jeunesse de son génie, n’ait pas eu à mettre en musique des pièces telles que Léocadie ! Quel malheur que l’Italie n’ait pas un poète comme M. Scribe, qui met une situation dans chaque scène!

Nous venons d’échapper, à Louvois, à un grand danger. Une certaine personne a tenté de faire remetlre la Pietra del paragone., en supprimant, comme il y a quatre ans, le finale Sigillara, plusieurs petits morceaux, et le fameur air Ecco pietoba, qui, pour peu qu’il soit bien chanté, doit faire fureur en France.

Clarice, qui aime le comte en secret, et qui ne

sait si elle a réussi à lui inspirer de l’intérêt, chante, se croyant seule; le comte, qui l’aime et qui ne veut pas en convenir, se trouve dans un bosquet voisin, ne peut résister à la tentation de faire l’écho ; et, quand Clarice chante Quel dirmi non t'amo^ le comte répond : Amo (j’aime). Telle est la scène charmante qu’on a voulu nous enlever. Le personnage du comte, qui feint d’étre ruiné de fond en comble pour éprouver le cœur de sa maîtresse, n’était plus confié à l’excellent Zuchelli, qui a eu un succès fou dans ce rôle à Milan et à Munich. EnGn, les deux rôles de femmes coquettes qui disputent le cœur du comte à Clarice, devaient être remplis par mesdemoiselles Buffardin et Âmigo. Cette dernière chante avec beaucoup de grâce dans la Donna del Lago; mais, si le Théâtre-Italien était confié à M. Barbaglia ou à tout autre entrepreneur intelligent, ce serait mademoiselle Cinti qui remplirait le plus important de ces deux rôles. Peut-être que mademoiselle Cinti se prévaudra de son titre de prima donna pour refuser ce rôle. Voilà ce qu’on gagne à distribuer au hasard des titres honorifiques, et qu’on croit sans conséquence.

Tout le bel arrangement que je viens de détailler avait pour but de perdre à jamais de réputation le seul chef-d’œuvre de Rossini qui soit inconnu en France.- La sagesse de l’administration supérieure a déjoué cette petite conspiration. Mais les chefs de Louvois

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ont, dit-on, pris de l’humeur, et l’on ne prépare aucune nouveauté.

Puisque ces messieurs se conduisent mal, je me permettrai de leur adresser une petite question. Gomment se fait-il que tant d’opéras qui ont fait fureur à Naples, à Vienne, à Milan, vous semblent si froids à Louvois? C’est que M. Barbaglia, qui est entrepreneur de ces théâtres, ne place dans chacun d’eux que trois acteurs excellents, mais ils sont toujours en scène ensemble, mais chaque soir ils cherchent à s’éclipser. Si M. Barbaglia était directeur à Paris, nous aurions, dans presque tous les opéras, un quintetti chanté par mesdames Pasta, Mombelli, Schiasetti, et par Zuchelli et Bordogni.

C’est en faisant le métier d’entrepreneur, et en le faisant bien, en n’admettant jamais aucune excuse d'amour-propre de la part d’un chanteur, que M. Barbaglia, quia commencé sa carrière par être garçon au café du théâtre à Milan, est parvenu à avoir plusieurs millions. Il est en ce moment entrepreneur des théâtres de Naples, Milan et Vienne.

Diùiîii'.jci bv

Otetlo {H décembre I82i).

Puisqu’une administration dont enfin nous sommes délivrés condamnait madame Pa.<la à ne paraître que dans trois pièces usées s'il en fût jamais, nous devons étudier les détails de ces pièces, pour lâcher, en dépit des directeurs de l’Opéra-Buffa, de nous procurer quelques plaisirs nouveaux. Madame Pasta a chanté, ce soir, mieux peut-être que jamais, le duo avec madame Rossi : .

Vorrei che il tuo pensiere.

Au milieu d’une partition qui est un volcan, le style doux et touchant de ce délicieux duo repose et rafraîchit le sang. Mais aussi, comme tous les mérites simples qui ont à se faire jour dans ce siècle de l’enluminure et de la charlatanerie, ce pauvre petit duo fait un plaisir extrême, et personne n’en parle. Peut-être les dileltanti faits pour en sentir tout le charme ne sont-ils pas ceux qui aiment à étourdir leurs voisins du tapage incommode de leur admiration affectée. Le jeu muet de madame Pasta, dans le finale du premier acte, avant la malédiction; l'indicible mépris avec lequel elle accueille les propos galants de Bordogni ; le profond

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respect qui, dès que soi» pèrf Eliniro lui parle, remplace le mépris dans les beaux traits de madame Pasta; son émotion, mêlée de terreur et de joie à l’arrivée imprévue de l’homme qu’elle aime et qu'elle doïl traiter en étraïujer; tout, ce soir, était fait pour émouvoir fortement l’étre qui se souvient d’avoir vu de telles situations. Où trouver des paroles assez fortes pour caractériser le métalent des gens qui nous forcent depuis trois ans à ne voir madame Pasta que dans Romeo, Otello et Tancredi?

« Mais, dit-on, le public siftlera tous les opéras nouveaux! » Tanl'pis pour le public. Mais, jusqu’à ce qu’on ait tenté l’expérience, je me permets de douter du rôle singulier que des voix intéressées lui prêtent par avance. Si le public prélère la soixantième représentation d'Otello à la quatrième du Crociato in Egitlo (le Croisé en Egypte), ce n’est plus radmiuistratiou qui aura tort. Mais je suis bien méchant, j’exige que l’expérience soit tentée de bonne foi; il ne faut pas monter le Crociato in Eijilto comme ou voulait remettre, la semaine dernière, la Pietra del parayone.

Si le Crociato est monté avec le soin qu’y mettrait M. Barbaglia ou tout autre entrepreneur qui n’a d’autres soins à prendre pour remplir sa caisse que d’envoyer sa quittance au trésor royal à la fin du mois ; si le directeur de rOpéra-Italieu fait chanter à la fois, dans un opéra, mesdames Pasta, Mombelli, Schiasetit,

et MM. Zuchelli, Levasseur et Bordogni, il arrivera certainement que cet opéra tombera le premier jour ; mais, à la huitième représentation, il y aura plus de monde qu’à Otello. Voyez au Théâtre-Français : la pièce la plus ennuyeuse, si Talma et mademoiselle Mars y paraissent ensemble, obtient un succès immanquable.

Le Crociato in Egitto, de Meyerbeer, vient d’avoir un grand succès à Florence, à Venise et à Trieste. Quoique l’auteur ait soixante mille livres de rente, je ne puis supposer qu’il ait payé des chevaliers du lustre, à la fois, dans trois villes différentes. Cet opéra est le vingtième peut-être que donne M. Meyerbeer, fils d’un riche banquier de Berlin, et qui, par goût, est venu en Italie exercer le métier de simple maître de chapelle. Cet exemple n’est pas le seul; M. le marquis Zampieri, seigneur fort riche de Bologne, compose chaque année un ou deux opéras. 11 n’y a pas un mois que lord Burgherch a fait représenter dans son palais, à Florence, un opéra sérieux de sa composition, intitulé FeilrOy et dont le librelto est imité de l’immortelle tragédie de notre Racine.

J’ai entendu exécuter au piano un duo d’amour du Crociato in Egitto de M. Meyerbeer; je ne saurais dire combien il m’a touché. C’est le style ossianigue de la Donna ilel Logo; ce style est, à mes yeux, le plus touchant de tous, lorsque le compositeur n’est pas

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dans une situation à pouvoir peindre les transports de l’amour heureux comme dans Tancrède^ lorsque la donnée du libretto lui présente des amants séparés par des obstacles invincibles, comme dans^ le Croisé en Égypte, et qui sentent leur malheur avec passion. Le style de la Donna del Logo me semble celui qui, en France, dans ce moment, trouve le plus facilement un écho dans tous les cœurs. C’est avoir fait un grand progrès que de sentir le charme du style doux, tranquille, ossianique, dépourvu d’enluminure, qui fait de la Donna del Logo un ouvrage si singulier. Il y a loin de là aux cris de notre grand opéra ; dût-on me trouver un peu visionnaire, il me semble que le pas immense que nous avons fait est une conséquence du plaisir que l’on trouve dans les châteaux, durant les longues soirées d’automne, à lire les romans de Walter Scott. Il faut de la solitude pour toutes les émotions tendres et profondes. Je ne dissimulerai pas que M. Meyerbeer, dont l’harmonie savante est irréprochable, n’est pas généralement aussi heureux dans le choix de ses cantilènes. Souvent elles sont communes. Si l'on craint pour le Crociato la sévérité de. notre public, que ne donne-t-on VArminio de Pavesi; l’harmonie en est simple et peu chargée, mais les chants en sont remplis de grâce. L’opinion de l’Italie est que, si M. Pavesi n’était pas mourant depuis dix ans, son génie l’avait destiné à être le rival de Ro.ssini.

Mais, je i'ose dire, peu importe le choix entre des ouvrages dont le succès en Italie est incontestable; l’essentiel est que le directeur oublie toute paresse, et sache mépriser, avec la hauteur de volonté qui est dans son rôle, toutes les prétentions, toutes les in> trigucs de la petite vanité, etnous donner, dans chaque acte de l’opéra nouveau, un quartetto ou un finale chantés par mesdames Pasta, Mombelli, Schiasetti et par Zuchelli. Le succès est là, et il n est que là.

Im Semiramide (23 février 1826).

Madame Pasta vient d’obtenir un triomphe éclatant dans le second acte de cet opéra. Jamais elle n’a chanté et joué comme ce soir le fameux duo avec Assur. La perfection de ce morceau a vaincu la froideur du public, qui était resté immuable durant un premier acte fort bien exécuté. Galli s’accoutume à son rôle, et commence à n’avoir plus autant de peur des journalistes ; il est fort beau dans le duo d’Assur; et, ce soir, électrisé par le talent sublime de madame Pasta, il a joué avec autant d’aisance et de naturel qu’en Italie. La bonne compagnie fait fort peu de gestes à Paris ; la perfection est même, ce me semble, de n’en faire aucun, de ne

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SC permettre aucune inflexion dans la voix, et de parler comme si on lisait. Les Italiens sont encore loin de Ce beau idéal de la conversation.

. Lorsque Galli a débuté en Italie, et y a passé longtemps pour le rival de Demarini, qui n’en compte pas beaucoup en Europe, c’est avec des gestes et des manières italiennes qu’il exprimait les passions des personnages qu’il représentait. Il ne pouvait songer à plaire à un peuple du Nord, beaucoup plus modéré dans l’expression des mouvements de l’âme, et chez lequel il n’est venu que tard. Galli est toujours tenté de jouer le rôle d’Assur comme un Italien le sentirait. Pardonnons-lui de n’y pas déployer la noblesse et la chaleur modérée qu’y porterait Desmousseaux, Saint-Aulaire, ou tel autre acteur du premier théâtre français.

La salle n’était pas remplie ; le public ne peut pas s’accoutumer à une partition sans doute magnifique, mais dont les airs ressemblent à un récitatif obligé surchargé d’ornements. La cavatine

Bel raggia lusinghier

ne fait pas fortune. Le gran maestro ne pourralt-il pas composer un air qui fût dans les cordes de madame Pasta, et où il y aurait un peu de chant? Lu colère et la terreur se disputent toutes les notes de la Semiramide. Un morceau gracieux, doux, chantant, ferait un

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beau contraste. L’esprit de coterie cherche à disputer à Rossini la place élevée, et peut-être unique, que lui ont valu dix chefs-d’œuvre. Qu’il montre, en faisant un air nouveau pour madame Pasta, qu’il est toujours le Rossini lY Othello et de Taucrède.

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