‹ Mélanges d'art et de littératureChapitre 8 sur 24 · DE HUIT HEURES DU SOIR A NEUF HEURES ET DEMIE · texte numérisé non relu

DE HUIT HEURES DU SOIR A NEUF HEURES ET DEMIE

Un homme passionne ne rû pas. Cèla*est encore plus exactement vrai d’un homme qui e.st jiossédé par la passion de la peur. Or, la peur du ridicule est le sentiment général des jeunes Parisiens qui arrivent à une soirée et entrent dans un salon. Cette peur affreuse disparaît un peu vers les dix heures du soir, et surtout après quelques verres de punch qui leur donne du courage.

Pour rire, il faut ne penser trop fortement arien, et se trouver dans une disposition heureuse. Un sanguin, sans projet, est le sujet le mieux prédisposé pour le rire.

1* DÉCEPTION DE3 SENS 2° RIRE FONDÉ SUR LA LAIDEUR DU SIGNE DE l'infériorité

^ Atloiichement (Déception de 1’).

Dans le cas de la glace qui rompt, en patinant, sous les pieds de notre compagnon de promenade, nous

nous disons : « J’aurais mieux jugé que lui de la solidité de la glace, je lui suis supérieur : » Il est inutile de dire que le rire redouble, si le patineur a des prétentions à la grâce des mouvements, à la force, à l’adresse. Car, alors, la soif de la vengeance nous rend son malheur plus agréable, et il y a une seconde cause du rire : nous rions de la laide figure qu’il fait en tombant.

Goût (Déception du)

Nous rions de l'homme qui se brûle en mangeant sa soupe tro|) chaude. Nous rions surtout de la laide grimace qu’il lait. Cela se prouve ainsi : nous rions moins si nous ne voyons d’autre témoignage de l’accident que la rougeur delà figure du brûlé. Nous nous disons : « J’aurais tâté ma soupe avant de la porter à la bouche ; donc, je suis supérieur. » Chez une nation où, en une heure, on a huit à dix prétentions de vanité, le rire provenant de la laideur du signe de l'infériorilé doit être extrêmement fréquent ; il l’est moins chez les peuples où l’originalité est plus hahiluelle.

On offre à quelqu’un un bonbon amer; il le saisit avec une sorte d’avidité de gourmandise; on rit ; r de son attrape ; ‘2“ du signe ridicule qu’il en donne.

ESSAI SUU I,E UIIIE.

Vue (Déception de la).

Nous apercevons une femme fort bien faite, qui marche à vingt pas devant nous. Notre ami nous dit : a Ah! voilà madame une telle! » Et il nomme une femme célèbre par sa beauté. Nous doublons le pas, nous contre-passons cette beauté, et c’est une cidevant jeune femme, comme madame L.... Les Milanais appellent cela un diable t'emporte d’après l’exclamation qui échappe alors *. Je me dis : « A la place de celui qui a été trompé si facilement, j’aurais douté ; j’aurais remarqué un clignotement dans les yeux de qui m’abusait; il est bête de croire si facilement. »

Enfin, principe général : faites-moi voir soudainement de la crédulité en quelqu’un, et je rirai. De quoi rirai-je? De la crédulité que je n aurais pas eue. De là vient ma supériorité sur vous et mon rire.

Remarquez qu’on ne trompe pas le sens; on trompe l’expectation ou attente. Le pauvre sens fait bien son devoir.

> Vate far fottere.

* Origine des noms chez les peuples sensibles, au lieu d’un beau nom descriptif ou analytique tiré du grec, comme chez ces pauvres Allemands, qui estiment le grec et se méprisent eux-mêmes.

Odorat (Déception de 1’).

ün présente à quelqu’un un bouquet de violettes, saupoudré d’ellébore; il aspire avidement l’odeur, et éternue à se faire sauter la cervelle. On rit. De quoi?

1“ De l’erreur morale;

2® De la figure ridicule qu’il fait en éternuant;

3” De la colère impuissante qu’il témoigne en éternuant (si , toutefois, on a affaire à un sot et s’il y a colère impuissante).

On rit, si une jeune fille cache une épingle trèsfine et très-piquante au milieu d’un bouquet de violettes, et le présente à un admirateur qui l’ennuie. Le piqué aurait dû prévoir et deviner la plaisanterie. «Je l’eusse devinée, moi, en voyant les yeux de la jeune fille. Donc, je suis supérieur au piqué... »

11 est superflu de faire observer, pour la centième fois, que tous ces rires-là sont détruits par la compassion; par exemple, si l’admirateur ridicule se pique trop fort à l’épingle cachée dans le bouquet de violettes, et qu’il perde beaucoup de sang.

Ouïe (Déception de 1’).

On promet à quelquhin de lui faire entendre M. Pignatelle,qui chante divinement. Ëniin, après un quart'

ESSAI SUR LE RIRE

d’heure de sollicitations et d’attente, ledit duc chante.

1" Attente déçue, erreur morale; on rit de l’imagination faussement persuadée ;

2® Grimace, en entendant ces glapissements diaboliques;

Quelle source de ridicule pour un homme froid et raisonneur, que toutes les douleurs d’un pauvre amou- ' reux!... Le philosophe voit son ami manquer à la fois I d’esprit, de prudence et de courage. Quelle bonne ' jouissance d’amour-propre !

1“ Manque d’esprit : concevoir des espérances si facilement;

2“ Manque de prudence : mettre la source de toutes ses joies, de tout ^on bonheur, dans une seule personne, et encore cette personne est une femme ;

3'* Manque de courage : être mortellement affligé de voir s’évanouir le bonheur qu’on avait espéré. ]

Folie de la base des joies et des chagrins ; nouvelle folie dans l’excès de ces joies et de ces chagrins. Le philosophe rit, pourvu que sa bonne étoile préserve sa gaieté de ce raisonnement : « Ces joies, ces désespoirs,' c’est là vivre, et, moi, je suis congelé. »

Un ancien auteur dit : « Je tiens que c’est une opi^ nion fausse que celle qui dit que l’on peut ôter la rate aux laquais (Joubert, page 284), pour les rendre plus légiers, car ils en mourraient, et, par conséquent, deviendraient immubilcst »

‘2i MÈLÂNGLS iJ’AUT ET DE LITTÉRATURE.

Celle dernière ligne me fait rire; je ris de la bonhomie de l’auteur, quia cru une telle explication utile au lecteur.

Nous rions presque autant des erreurs narrées cidessus, quand elles sont contées naïvement, que, si nous en étions actuellement témoins. Le premier sonnet de Pétrarque, qui me fait pitié, fait rire beaucoup de gens secs.

Les maris trompés dans leurs droits les plus chei's

Ce qui rend si bonne et si fertile celte source du rire, c’est que difficilement un mari trompé arrive à nous sembler digne de pitié.

Vous savez que le rire ne s’arrête qu’à la vue du digne de pitié ; donc, on peut présenter sur les maris trompés, des choses beaucoup plus fortes que contre aucun autre genre de déception.

« Il nous semble laid sans en avoir compassion, dit un vieil auteur, qu’un homme soit ainsi moqué. »

Dans tous les genres de comique, dès que le ridicule arrive au digne de pitié, il est mauvaiii. Par exemple, c’est du mauvais comique que la pauvre vieille des Voitures versées^ chantant :

Oui, oui, j'ai bien cinquante ans. ,

Un a pitié d’une pauvre femme de cet âge qui a

EgSAI SUR LE RIRE.

(les prétentions sérieuses à accrocher un amant ; il faut au poète comique une grande délicatesse d'âme.

Le ridicule qui fait le plus de plaisir est celui par lequel un homme repousse celui qu’on voulait lui donner. On rit du malheur du plaisanté et il ne peut pas y avoir de compassion pour arrêter le rire, car le moqué a commencé l’attaque. Extrême rapidité et vivacité de l’impression. On rit de l'attaquant qui se voit trompé dans un projet et donner un ridicule *.

Les Italiens doivent rencontrer bien rarement celte espèce de rire et de plaisir, au contraire des Français. C’est une revanche de l’amour, que nous n’avons guère, et des beaux-arts que nous n’avons jamais : c’est un effet de la furia francese.

Vimprévu, il me semble, manque aux histoires comiques italiennes. C’est que l’esprit de ce peuple ne peut pas se remuer rapidement, il est lent; l’habitude des passions profondes est, ce me semble, la cause de cette lenteur dans ses mouvements. Je faisais ces réflexions ce matin, en parcourant un vieux bouquin italien, avec estampes en bois, intitulé : Filosofia morale del Boni. F(?nezia, 1506, petit vol, in-4®, recouvert eu parchemin. (Le lire dans quelque moment perdu à la bibliothèque ma voisine.)

* Un homme est trompé, voilà une source de ridicule. Un homme SC voit trompe, voilà une seconde source de ridicule qui s’ouvre. .Nous rions de la laide mine avec laquelle il reçoit le ridicule.

2ü MÉLANGES D’ART ET DE LITTÉRATURE.

L'injure ne fait pas rire ; ou, si elle faisait rire, ce serait de la colère de qui se la permet. Exemple : Alfieri, dons ses cpigrammes, et les journaux bêles voulant donner des ridicules et allant jusqu’à l’injure. On dit une injure à quelqu’un, il la supporte patiemment, nous rions :

1“ De sa lâcheté;

2“ Ou de la laide mine qu’il fait en avalant le mépris.

Voilà pourquoi on rit des brocards, lardons, moqueries, plaisanteries, mots piquants, mordants, équivoques, etc.

I Toutes ces choses excitent d'autant plus le rire,

I qu’on respecte davantage le lieu, le temps et les per-

sonnes.

On connaît cette anecdote ; A côté du lit d’une fille mourante, la mère éplorée dit, dans l’excès de sa douleur : « Grand Dieu, prends mes autres filles et laisse-moi celle-là I » Le gendre, s’approchant doucement : a Madame, les gendres en sont-ils? » — Tous en prirent le rire fou, même la mourante.

Le rire s’adressant à l’estime de nous-même, passion qui ne nous abandonne jamais, l’âme quitte avec plaisir la tristesse, même la plus naturelle, pour revenir au rire. 1° C’est que souvent la tristesse n’est que do la sympathie, et que l’estime de soi-même est un intérêt direct ; 2“ je crois que Tàme se lasso facilement de la tristesse.

KSSM SUR lÆ RIRE.

Le rire vient-il de l’estime de nous-même on de la vanité? La vanité n’est-elle pas l’appréciation exagérée de nos avantages, comme si je me croyais l’homme le plus gros de France?

L’cslime exagérée de nos avantages nous sollicite à faire beaucoup de comparaisons im|)( ssibles à qui ne s’exagérerait rien. Ainsi, un sot, M. d’Estonrmel chante; s’il se connaissait, il se tairait à jamais. Tirant vanité, au contraire, de son chant, ayant la prétention du chant, il rit des mille désappointements que peuvent rencontrer les chanteurs.

Page 1