CHAPITRE DE l'a-PROPOS
Si le conteur rit en faisant son conte, un Français dit : « Il est bien content de me faire rire, il compte là-dessus; ma vanité va désappointer la sienne, je ne rirai pas. »
Le conteur est encore plus bête, quand il dit grossièrement et explicitement : « Vous allez bien rire, » ou : « Je vais vous dire un conte qui, hier, dans telle maison, ht bien rire. » Les benêts de cette force sont rares ailleurs que dans la rue Saint-Denis ; mais.
MÉLANGES Ü’Ani ET DE LITTÉRATURE.
mômo ilaus la rue d’Anjou, on voit des gens qui laissent entrevoir l’estime qu’ils font de leur anecdote, en la contant hors de propos et sans qu’elle soit précisément amenée par la conversation. La rapidité du courant (le la conversation est telle à Paris, qu’une anecdote qui est placée dans ce moment, ne le sera plus dans vingt secondes, et fera même une tache déplaisante. La reine Marie-Antoinette aimait surtout madame de Polignac parce que celle-ci n’avait nulle pédanterie et ne faisait jamais de ces taches dans la codversation.
Notre vanité fait une fçrt juste estime du degré d’esprit du conteur; nous voyons bien vite si c’est par bêtise ou par excès d’estime pour son anecdote qu’il la conte hors de propos.
Il n’y a qu’une exception pour que le rire du conteur ne nuise pas à son anecdote, c’est quand on voit que ce rire est absolument involontaire. Cette exception n’a lieu à Paris que dans la très-bonne compagnie, ou peut-être en Amérique, sur la prairie des Illinois, dans un état de société très-simple. Ce pardon est de beaucoup facilité si nous méprisons un peu le conteur.
Si le mépris pour la personne du bouffon aide beaucoup au rire, c’est que notre amour-propre ne sahat pas avec le sien, et est bien loin de toute idée de rivalité. Cela est plus remarquable en province, où la hideuse maladie nommée pique (T amour-propre étend
ESSAI SUR LE RIRE
ses ravages beaucoup plus qu’à Paris*. Jeconnais plusieurs provinciaux qui ne rient jamais d’un conte, qu’en s’écriant : « Que tu es donc bête! »
N’oublions pas, toutefois, que le personnage de conteur connu et affiché favorise le rire, par une autre cause : la clarté.
La dujnité de mauvais goût fait qu’on ne se permet pas de rire de certaines choses réputées trop gaies. Les provinciaux sont forts pour ce genre de dignité. C’est, je crois, ce que Beaumarchais appelle le bégueulisme.
Kaïvclé ridrcule.
La dame. — Monsieur, je suis trop vieille pour aller au bal.
Le baron de Béthanie. — 0 madame, j’en reçois chez moi, de bien plus vieilles et de bien plus laides que vous !
Tel rire est-il de simple gaieté comme les jeunes filles, ou y a-t-il moquerie? Question souvent fort difficile à résoudre. Souvent il y a mélange des deux ingrédients, gaieté de jeune fille, plus comparaison avantageuse de soi à autrui.
• Preuve ; les parterres de province comparé? aux parterres de Paris.
Diiii
La nature du rire ne dépendrait-elle point de la passion qui le cause, de la passion qui jouit de Ja comparaison faite?
4" De l’estime de soi juste et fondée, vue du bonheur par la vue d’un avantage que j’ai réellement et qui manque au moqué ;
2“ De la vanité.
15 février 182.5.