L£S LANDES. >- LA VALLÉE DE PAU
Les Landes sont Tav^ue naturelle de Pau. Poar apprécier cette charmante ville , il faut avoir traversé ces longues solitudes de bruyères et de sable ; Tennui d^une route pénible est une préparation piquante aux jius vifs plaisirs que puissent avoir les yeux d'un hoimne qui aime les beaux paysages. Voilà pourquoi je vais parler des Landes avant de parler do Pau.
Au l'esté , le premier aspect des Landes plaît singulièrement. Si vous êtes né , comme moi , dans un pays fertile ,
labouré , planté , épi^Té ààns tous les coins , où les homma) sont les uns sur les autres ; si vous n^avez vu que les campagnes qui entourent Paris , et ces vastes plaines , marquetées de tant de carrés longs de terre cultivée , de toute largeur et grandeur, où la propriété se compte par perches et non par arpents , vous ne verrez pas sans étonnement ces immenses horizons sans culture , ces déserts de sable , où le fisc ne pénètre pas , et tonte cette terre inutfle , où se traînent de maigres troupeaux , qui paraissent s ^ promener malgré eux , et n'y trouvent rien à brouter. Le contraste des pays de culture, où rhomme met la main partout où il peut mettre le pied , et dont chaque pouce de teire figure sous un titre particulier, soit dans les archives du notaire , soit dans les registres du collecteur, d'impôts , soit dans les titres de propriété des familles , avec ces espaces sans maisons , sans hommes , qui ne sont à personne et sont à tout le monde , qui boivent sans fruit les pluies fécondes , les fraîches rosées et les rayons du soleil de la Guienne ; un tel contraste n'est pas sans charme , et , pour mon compte , je ne me suis pas vu sans plaisir entrant dans ces solitudes jetées à profusion , et non peut-être saflfô dessein , par la Providence , entre les pays fertiles et habités.
"Les Landes n- mtéresseut pas sentent par leur étendue et leur Mérilité. En beaucoup d'endroits , la route est bordée de fcMPêtsde= sapins , si Ton peut appeler forêts des espèces de clairières où» l€» »rbres sont rares, et où chacun iH*«Dd Je plus qu'il peut decette terre ingrate ; si l'on peut âppdersapins des fantômes dé sapins , au tronc l(Mig et sans branches , à la tête effeuillée , amaigris par le manque de teire végétale et par la saignée annuelle que les propriétaires leur font au pied, pour en Krer l'huile de térébenthine. 11 faut voir tous ces pauvres arbres épuisés , avec une large blessure au pied , d'oii
FRANCE. I?i7
tombe go»tte à goutte , dans iin petit réservoir pratiqué au bas y cette sève qui grossirait leur tronc , et qui s^élancerait en branches vigoureuses , si les hommes n^avaient pas besoin de colophane pour leurs vidons. Rien n^est plus triste que ces sapins ; vous diriez des soldats qui vont se faire panser à TanV balance. 11 n^y a pas de soleil si pâle qui ne traverse leur maigre et immobile feuillage. Une forêt tout entière ne pourrait pas donner assez d'ombre pour abriter un voyageur. Ce sont des bois sans mystère et sans voix, même au printemps ; le vent passe librement entre les branches sans leur faire rendre on nmrmure ; vous ent^dez seulement le bruit des gouttes de sève qui tombent dans le réservoir, bruit triste , semblable à celui d'un UÀt qiu s'égoutte après la pluie. Chaque arbre en produit une selMle pleine tous les printemps. Il languit ainâ de longues années sans pouvoir prendre de force , jusqu'à ce que la sève devenant rare , on abatte ce pauvre serviteur devenu inutile ,. pour faire des planches avec son tronc et du feu avec ses branches.
Mais pour cdui qui n'a vu de sapins que dans des jardins anglais, c'esk-ànlire de jolis arbres exotiques, Uen droits ^ bien frais, bien symétriques, plantés pour servir de points de vue , et qui ont Pair d'éb'e venus dans des pots ; pour celui-là , ces longs bois desaf^s , jetés à profusion et sans sym^e sur d^immensos e^ees , où l'aiiire si coquet de» jardins anglais* est exi^ilé pair des métayers ^t et forme lun négoce important , ces longoeset monotones rangées de blessés qui'étrient pttensement leurs id«des suf* le bord d^ grands cbeiAins , sont une nouveauté qui a bien son prix , surtout si Ton traverse les. Landes le soir, par un de ces beaux horizons qui présagent un beau lendemain , quand le soleil' couchant lance ses derniers rayons à travers un bouquet de bois de sapins qui borde au loin ledésert. Alors rien ne peut mieux
donner Fidée des restes de portiques qn^on nous montre à rhorizon dans les vues de Pabnyre , que ces arbres immobiles , dont les troncs de même hauteur, et séparés par d'égales distances , figurent les colonnes d^un portique resté debout , et dont les têtes raf^rochées , et se touehant par Textrémité des branches , représentent Tharmonieuse continuité d'un entablement.
C^est encore une bonne fortune pour le Toyageur de veilles Landes un dimanche. De loin en loin , sur la route , soDt accroupies de grosses maisons , lourdes et basses , dont le toit est de chaume , et qui sont ombragées par un vaste hêtre , le setil qu^il y ait à la ronde , vîein^ enfant d^une veine de ten^e végétale , dent il se nourrit chaque année , etqu -il engraisse à son tour de ses feuilles tombées. G^est sous ce hêtre que viennent danser les paysans des Landes , race chétive et gréJe , courbée par le travail , où dix années font d^un jeune homme un vieillard. Us dansent gaiement au son d^un fifre , dont les airs ne sont pas beaucoup plus aMnpliqué& que ceux qui font danser les ours ; filles et garçons se cberdient des yeux , se serrent la main dans les mêlées ; et tel de ces amant^-la a fait cinq à six Ueues le matin ^ sur des écbasses , pour danser le soir avec sa prétendue. La population de plu^urs lieues carrées tient tout eatière sous Tonabrage d^un hêtre. C^est cette population qui dispute tous les jours aux bruyères des Landes le peu de sol nourricier sur lequdl dies rampent , et qui poursuivent toute leur vie des filons de terre végétale , comme d^autres poursuivent des filons d^or. Que fait à ces pauvres geas le gouvernement qui passe sur la route , dans la malle aux dépêches? Beaucoup ne savent même pas qui règne ni qui a cessé de r^er. Travailler pour ne pas tendre la main , r^dre leur corps à la terre quand ils ne peuvent plus la remuer : voila la destinée de ces pauvres gens , qui dansent ,
philosopheB sans le savoir, Français qui ignorent la langue qu^on parle eji France , contribuables qui paient pour le premier qui leur demande leur part d^impôt ; car sitôt quHIs sont parvenus à faire pousser un pied d^arbre ou à faire lever quelques gerbes d^avoine au milieu de leurs bruyères , vient le fisc , ce demeurant de tous les gouvernements ; qui réclame la diaie de ces maigres conquêtes faites sur le désert.
L^aspect des Landes finit bientôt par lasser. On s^est intéressé vivanentaux premiers sapins blessés ; mais la sympathie s^en va quand on en a passé en revue dHnnombrables ffles ; le désert et la misère sont olioses pittoresques au premi^ aspect , mais qui à la fia ennuient encore plus qu^elles n^attris tent. En entrant dans les Landes t, votre imapnation rêvait défridiements , puits artésiens , vastes plantations ; vous perciez ce désert de routes et de chemins de fer ; vous y lanciez sur toutes les directions une armée d^ingénieurs ; vous faisiez explorer le terrain en tous sens , ici à la surface , là dans les profondeurs du sd; car, qui sait si ces ooudies stériles ne cadient pas de prédeux minerais? Au bout des Landes , vous êtes acc£)Mé ; une sorte de somnolence et d^engourdissement a remplacé cette pétulance de projds civilisateurs que vous aviez apportés de Paris. I^es danses sous le hêtre , les amants venus sur des échasses , les filles si semblaUes aux Bières , toute cette gaieté de gens qui grattait des sddes pour y tnouver de qum manger, tout cela vous fatigue. Vous sou^urez après la jolie ville qui est au bout du désert , la ville où rhonuoe a le pain et le vin presque sans ti*avcâl , où les ^unesses smt longues et les vieillesses éternelles ; où les vieux soldats viennent de tous les bouts de la France pour rajeunir et grever le plus longtemps qu'ils peuvent le grand fivre des pensions ; la ville favorisée entre toutes les villes. Vous la demandez au courri«*^ vous la demandez au postillon ; encore deux côtes à monter^
encore une , encore une toute petite plaine à traverser : vous y voilà!
Le jour où j'arrivai à Pau , le temps était triste , les nuages bas ; le soleil était caché. Je cherchais des yeux les Pyrénées , les neiges étemelles ; on me montra à rhorizon , an milieu des nuages grisâtres , quelques nuages d'une teinte plus blanche ; il fallut donc apaiser ma curiosité , et attendre an lendemain que le vent eût chassé les nuages et levé l'épais rideau qui me cachait les montagnes. On gagnerait à faire de cette nécessité un calcul. Des sens fatigués par une longue route sont peu propres aux jouissances toutes matérielles que donne la vue d'un beau paysage. 11 faut , pour bien voir, des yeux qui aient dormi ; il faut , pour bien saisir ces mille murmures qui sont dans l'air, ou ce silence qui n'en est un que pour notre ouïe imparfaite , mais qui est si plein de bruits pour la pensée , il faut des oreilles reposées de l'assourdissant tapage d'une diligence ; il faut , pour bien respirer les brises des montagnes , un odorat qqi ne soit pas affadi par la puanteur du cuir et de la marée. Je conseillerais donc à l'heureux voyageur qui veut aller voir Pau , de se coucher en arrivant , de dormir toute une iiuit , et le lendemain , de se lever avec le soleil , et de s'aller asseoir deux heures dans le parc dil château d' Albret , sur un certain banc où se sont assis des grands hommes , Chateaubriand , Bossini , et plus de commis-voyageurs que de grands hommes. Le repos de la ifiuit rend les s^sations plus nettes et plus exquises. Il importe donc qu'un voyageur qui voyage pour se souvenu* soigne bien sa première impression : c'est à la fois une condition des bons jugements ^ et c'est aussi un raffinement de plaisir.
Le lendemain de mon arrivée , j'étais de bon ixiatin assis sur ce banc , par un beau soleil de mai , sous une atmosphère molle et bienfaisante , et voici ce qu'il m'a semblé voir de ce
banc , moi qui n'ai l'honneur ni d'être un grand homme ni d'être un commis-voyageur.
n n'y a personne qui n'ait rêvé dans son sommeil qu^il traversait en volant de magnifiques paysages , enfants de sa pensée endormie , et aussi d'une digestion facile *et régtiUère ; pour moi il m'est arrivé de parcourir ainsi à tire d'aile les plus beaux paysages de la Chine. £h bien I ces pays des rêves , si fleuris , si vaporeux , si parfumés ; ces eaux qui reluisent à l'horizon , entre des bouquets d'arbres ; ces.bois qui descendent le long des monts , ces collines si doiu^ement indioées qu'on les dirait laites à main d'homme ; cette vigne puissante qui monte , non dans les ormeaux , mais dans les cerisiers , et qui épanouit ses grappes eu fleur à coté de cerises mures ; ces plans si bien étages , si harmonieux, si fuyants, tout, jusqu'à cette brume transparente et chaude qui flotte sur les paysages , jusqu'à ces vagues couleurs et ces murmures sans nombre que prodigue l'imaginatiola dans les songes, et dont elle est si avare dans la veille , surtout quand on a la sotte prétention de les Vouloir décrire : tqgt cela est à Pau , tout cela c'est Pau.. Non pas la viBe , qui est laide , insignifiante , sans monuments , sans une vieille église ; mais son vieux parc soUtaire , où vous rencontrerez des Anglais , hôtes inévitables de tous les beaux lieux ; des gens de la campagne , qui y passent pour abréger leur chemin ; des commis-voyageurs , qui s'y viennent promener entre une arrivée et un départ de diligaice , et y fument un cigare pour avoir tous les plaisirs à la fois , ou plutôt de peur de n'avoir p^s assez du plaisir d'un magnifique spectacle ; mais où vous ne risquez jamais de rencontrer un habitant de Pau. Us ont au haut de la ville une petite place , grande conmie une cour, et plantée d'arbres : c'est là qu'ils s'entassent tous les soirs , et qu'ils se font passer en revue par quelques beautés douteuses , à peine dignes du
paysage , et doot plusieurs ne savent même pas ce que c'est qu^un paysage. Comme je témoignais mon étonn^Bent de ce qu^on abandonnait le parc pour la place : « Le parc est trop loin , » me réponditon. Or, il est à quelques cents pas de Tendroit le plus fréquenté de la ville : c^est comme si quelqu'un trouvait la cour des Tuileries trop loin du jardin. Est-ce donc que le t^nps est plus court et plus précieux à Pau qu'ailleurs? Hélas ! non. Mais il y a , à Pau comme ailleurs , une mode , et une mode qui n'a pas été établie par les gens d'esprit , comme ailleurs , mais que les gens d'esprit suivent. Cette mode a proscrit les promenades dans le parc /et les a presque déclarées suspectes. On va donc s'installer sur la petite place : il est vrai qu'on a de là une belle vue des Pyrénées ; mais il est vrai aussi qu'on ne les regarde jamais.
Pour moi , pauvre Parisien , dont les promenades sont des voyages , et qui suis obligé de prendre la diligence ou l'omnibus pour aller chercher un peu de solitude et d'ombre , je ne me lassais pas de monter, chaque matin , l'allée du parc qui mène au banc de j^ierre , et là d'aspirer, par tous mes sens à la fois , toutes les beauté , toutes les suaves exhalaisons , tous les bruits , toutes les harmonies de l'incomparable vallée de Pau. Imaginez-vous que vous êtes assis au haut de la terrasse de Saint-Germain , et que , de là , vous avez sous les yeux, — au Ueu d'un immense bassin plat, terminé par des montagnes , dont la plus haute est la butte Montmartre , semé de villages et coupé de grandes routes, avec quantité de blanchisseries isolées qui étalent au soleil vos bardes 'de la semaine , et , dans le lointain , les toits de la ville où nous menons une vie si agitée et si fébrile , et cette brume de fumée et de poussière que nous y respirons , beau spectacle pourtant , mais pour ceux-là surtout qui ont eu peu à comparer, — une large vallée , ou plutôt un vaste bassin de prairies
et de plaines , que traverse avec bruit un gros torrent des Pyrénées , appdé le Gave de Pau , qui vient gronder à vos pieds , et ronge le bas de la colline où vous êtes assis. Toute la plaine appartient à ce torrent , qui élargit ou resserre son lit , et quelquefois le change de place , dans les grandes débâcles des Pyrénées. Mais à peine s^est-il retiré d^une rive pour se porter avec toute la masse de ses eaux sur la rive opposée , que des plantes fluviales , des saules , de grandes herbes poussent spontanément sur le sol qull a quitté. En peu d^années ces plantes deviennent de robustes arbrisseaux ; ces saules donnent de Tombre ; ces grandes herbes embarrassent le pied des troupeaux. La nature se hâte dé jeter un voile de verdure sur ces terres ravinées et ces arides galets qui annoncent le passage d^un torrent , et cette eau furieuse qui court de cascade en cascade du fond des Pyrénées , qui menace de tout entraîner et qui ne souffre pas la moindre barque , ne peut jamais être qu^une rivière fraîche et bruyante qui coule au milieu d^un immense bocage. A une demi-Ueue devant vous, la terre commence à monter, les collines naissent , puis les montagnes par-dessus les collines , puis par-dessus les montagnes les Pyrénées , hautes conune les nuages , dont les sommets ) frappés de toutes parts par les rayons du doux soleil de mai , se déjpouillent peu à peu de leurs neiges , et sont déjà siU<»inés de larges ravins , laissant voir à nu les roches ferrugineuses. Les Pyrénées sont à dix lieues devant vous , et cependant votre regard y atteint sans peine. L'horizon est presque sans fin , et cependant les formes sont nettes et arrêtées. Il n'y a pas , comme dans les horizons de plaines , après les derniers plans , un brouillard épais qui empêche Tœil d'aller au-delà : après les Pyrénées , c'est le ciel bleu d'Espagne , sur lequel ces montagnes s'élancent en jet , ou montent en courbant le dos , s'aiguisent en pics ou s'étalent en pla-
teaux. La vue suit sans effort Fascension insensible de la terre; elle s'élève lentement des rives du Gave jusqu'au penchant des premiers coteaux ; puis elle glisse sur les mille têtes des monts intermédiaires , vagues ondulantes de cet Océan de montagnes , et' s'arrête enfin aux Pyrénées , à cette longue barrière blanche où il senAble que le ciel et la terre doivent finir. Ce soleil , que renvoient les neiges , ne fatigue point les yeux ; il les excite et les rafraîchit. La lumière du midr, cette lumière ardente qui fait tout scintiller, qui change les grains de verre en diamant, les eaux en argent, les galets en pierres précieuses, inonde de toutes parts la vallée et les monts. Toutes les couleurs sont tranchées, tous les reflets sont éclatants; mais leur mélange indéfinissable fait du paysage le plus éblouissant qui se puisse voir le paysage le plus doux à l'œil et le plus reposant
Les premiers coteaux qui bordent et terminent la vallée sont chargés de] vignes qui produisent le vin de Jm'ançon, ce vin dont on arrosa les lèvres d'Henri IV naissant, et non pas dont on lui vei'sa un verre, comme le croient de graves historiens ; car un verre de ce vin peut déranger la raison d'un homme, et une cuillerée aurait pu détruire dans le berceau les hautes destinées d'Henri IV. Aux epdroits trop escarpés, on laisse venir des chênes, des châtaigniers qui interrompent gracieusement les belles cultures. Sur les hauteurs du coteau, de jolies maisons de campagne, avec des noms espagnols, regardent d'un côté sur la ville de Pau et sur la belle terrasse où vous êtes, de l'autre sur les Pyrénées. D'autres, plus humbles , se sont assises sur le penchant, n'osant pas monter plus haut, et se contentant de voir la vallée et la ville. Je me résignerais à leur triste condition. Quelques-unes ont voulu voir plus que la ville, plus que la vallée, plus que les Pyrénées, et elles ont pris position sur un point d'où elles
FRANCE. '^^?^i ^63
43kl
planent encore sur ledésertdes Landes, qui s-enfonee, àThorizon opposé, jusqu'à des profondeurs sans fin. Toutes ces maisons sont riantes , entourées de verdure , et comme parées pour la fête éternelle du pays .où elles sont bâties. Les heureux possesseurs de ces nàaisons peuvent, tour à tour, contempler, des hauteurs de Pau, les vignes, les bosquets de châtaigniers, au milieu desquels s'élève leur viUa solitaire, ou bien du parterre fleuri qui la parfume , de la pelouse verte qui s'étend au^evant et sur laquelle on a planté un banc tout exprès pour le point de vue , regarder à loisir leur maison de ville, et la ville elle-même^ dont ils n'entendent plus les bruits, ou plutôt les chuchottements ; car les petites villes de province ne font pas de bruit : elles chuchottent.
Au milieu de la vallée, sur les bords du torrent, s'élève un château qui n'a que des tourelles en buis, lesquelles flanquent un jardin à la française, vrai morceau de prince dont Napoléon voulut doter je ne sais lequel de ses généraux. Ce château est le haras de Pau ; c'est le seul palais du pays ; avant de le voir, je n'aurais pas cru qu'un haras royal pût être d'un si*be\ effet dans un paysage.
Telle est la vallée de Pau, la plus riche et la plus riante des vallées. Tels sont les enchantements qu'on a du haut de cette terrasse et de ce banc dont j'ai parlé, enchantements des sens et de la pensée, qu'il est d'autant plus ridicule de vouloir décrire qu'on se fatigue beaucoup pour n'en donner qu'une trèspauvre idée. L'homme qui est assez sot pour entreprendre de traduire sur le papier un tel paysage, se punit cruellement du plaisir qu'il y a pris, et c'est ce qui m'arrive à moi qui fais cette sottise, dont je me confesse ingénument à mes lecteurs.
LA VILLE DE PAl}. — QUELQUES DÉTAILS DE MOEURS.
J'ai parlé avec dédain de la -ville, quoique je n'en sache pas d'autre où je fusse plus heureux de vivre , et qui me consolât mieux de n'être pas à Paris. C'est que le charme de Pau ne tient pas à ses maisons ni à ses rues , mais à sa beUe vallée , à son soleil ,' à son air si vif ^t si doux , a son parc solitaire , d; surtout à ses habitants.
La terrasse de Pau m'a fait penser à la terrasse de Saint- Germain. Les deux villes se ressemblent encore plus que les deux terrasses. Pau, comme SaintrGermain , n'est qu'une longue rue étroite et serrée aux endroits les plus habités , et
qui s'élargit a mesure que la popuiatioD dimiiiue , disposition assez ridicule , mais qui s^explique par les différentes époques où la rue a été commencée et achevée. Le bout étroit est des temps anciens ; le bout large estdeTépoque moderne , de cette époque où Ton dispose les rues , non pour s'y défendre et y tendre des chaînes , mais pour y avoir le plus qu'on peut d'air et de jour. Â Pau , ce sont les pauvres principalement qui habitent la partie la plus large de la rue et qui ont le plus d'air et de jour. Heureusement, très-peu n'ont que cela : sauf de rares exceptions , dont la cause est dans l'oisiveté et ses vices, la terre produit pour tout le monde, comme le soleil luit pour tout le monde. Ce beau pays est bon à l'homme : le travail n'y rapporte pas seulement des sueurs ; les vignes sont fécondes, et la récolte d'uqe année suffit à deux. Les grêles peuvent faire qu'on manque de gagner, non pas qu'on manque de subsister. On ne parle pas de gens qui y meurent de faim.
La rue de Pau est pavée de galets des montagnes, que le Gave charrie dans les grandes crues, ou qu'on extrait de collines anté-diluviennes qui en sont entièrement formées. Tous les murs qui séparent les propriétés sont faits de ce galet, et il paraît, par de vieux pans âe murailles, restes d'anciennes fortifications ou clôtures qui se voient dans le parc, que cette espèce de matériaux a été de tout temps employée dans le pays de Pau et des Pyrénées. On lie- ces cailloux qui sont très-durs, avec du mortier, et cela fait d'excellente maçonnerie. Il y a, devant quelques maisons de construction récente, des mosaïques formées de ce galet, et qui s'avancent sur la rue de la largeur d'un trottoir : c'est du luxe. Ces trottoirs sont faits pour qu'on les regarde, et non pour qu'on y marche ; car le marcher n'en est pas doux, mais aigu et inégal, si ce n'est pour le propriétaire qui a le pied. habitué à fouler ses mosaïques de galet.
Le vieux château d^Âlbret, dit château d^Henri IV , n^a rien de curieux que sa situation, qui domine la vallée, et qu^un long balcon d'où Ton peut contempler commodément le paysage. C'est de la bâtisse et pas de l'architecture. On y montre aux étrangers une écaille de tortue qui a servi de berceau à Henri IV, et que je n*ai pas vue, par pur esprit de contradiction ou par recherche d'originalité, conune on voudra. Inavoué que je n'aime pas aller où vont tous les curieux ; une curiosité universellement et processionnellement visitée n'est plus qu'une banaUté ; outre que j'ai pu apprendre par l'expérience qu'il y a plus de berceaux de fabrique que de vrais berceaux, et qu'Q est telle écaille de tortue qui, au lieu d'avoir servi de couche à un roi de Navarre, n'a peut-être jamais été qu'un bénitier d'églLse:
Ce château , tel quel , est la seule ruine de marque qui se voie à Pau. C'est une ville sans passé, qui n'a pris place sur la carte de France que depuis trois cents ans. Elle vint, son écaille de tortue a la main, demander qu'on la reçût au nombre des villes de France. En conséquence, on fit de son assemblée po- Utique un parlement ; de sa grande charte nationale un petit code provincial ; de son droit de voter des impôts un devoir de payer tous ceux que demanderait le roi. Avec ces légères modifications elle devint une petite ville française, de capitale du Béarn qu'elle était auparavant. Avant sa réunion à la France, Pau n'avait été longtemps qu'un château et une terrasse. Quelques maisons de vUains se vinrent mettre a l'abri •sous les créneaux du château ; les vilains attirèrent des bourgeois, et la ville prit naissance environ vers le temps où l"^on ne bâtissait plus de ces églises qui sont l'unique et seront peutêtre la dernière antiquité de la plupart de nos viDes. Pau entend la messe dans des granges. Au temps de sa prospérité ^
no FRANCE.
quand le pouvoir royal (passez-moi te mot, à propos du royaume de Béarn) y était assez fort pour bâtir une é^Use, le schisme luthérien avait partagé les espriÊ entre le culte qui à besoin de nefs immenses et le culte qui se ccmtente de la plus modeste chapelle. Ce schisme était même mcMité sur le trône, passez-moi encore le mot, avec la reine Jeanne d' Albret. En outre, diaprés ce que j^ai pu voir du caractère des Béarnais, et diaprés ce que nous dit leur histoire locale de ee droit si vivement défendu par eux, de voter leurs impôts, ce qui suppose plus de penchant à refuser qu^à donner, Q m^a semblé que r argent qui servait ailleurs à bâtir des églises devait être rare dans le Béarn, et que Tenthousiasme qui, ailleurs encore, suppléait à Targent, n^y était pas commun. De là sans doute le manque de monuments retigieux dans tout le* pays, et particuUèrement à Pau.
Le défaut d^enthousiasme , surtout, me parait être le trait distinctif du caractère Béarnais. S^ils n'en ont pas les illusions, souvent favorables aux arts et à la poésie, ils en ont encore moins les préjugés, si ennemis du bonhieur de Thomme, si contraires à Tesprit de progrès , qui est sa véritable fin icibas. Ils sont à égale distance des unes et des autres. Ds ont des passions, des mouvements impétueux, car quelle race d'hommes vaudrait quelque chose sans Cela ? mais ces passions durent peu, ces mouvements se calment vite. L'homme est là comme le chmat : un coup de vent fond des Pyrénées, couche les moissons et déchire les arbres : chacun ferme sa fenêtre, et, dix minutes après, la rouvre à un beau soleil,qui remet la paix dans la vallée. Ce soleil lui-même n'est jamais assez brûlant ni assez continu pour échauffer les têtes ; mais, tour à tour voilé par les nuages ou tempéré par ^ les. vents, il n'atteint pas jusqu'aux sources de l'intelligence et
FlUNCE. m
de la raison, comme dans le midi méditerranéen ; il échauffe, mais ne brûle pas. De là rextrème douceur des mœurs dans le Béam, et surtout à Pau.
Qoand j^fiffrivai à Pau, e'était dans le mUieu du mois de mai ; la grande place où s'arrêtent les voitures était jonchée d^herbes firmdies et nouvellement fauchées ; des laitières, la. tête couverte d'un capulet noir ou rouge ^ portaient sur des coussinets, comme Perrette, de grandes cruches de fer-Uanc plemes d'un lait pur et aromatique ; des beurriers des Pyrénées, grands et chétifis montagnards, en culotte courte, avec guêtres montantes, d'une grossière étoffe rousse, mais chaude, tenant àla main un petit baril de bois, criaient leur beurre par intervalles ; des marchandes de fruit étalaient leurs pyramides de fraises cueillies le matin , fiû régal pour un voyageur qui avait laissé en partant les fraises à peine en fleur ; des pasteurs, accoutrés comme les beurriers montagnards, chassaient devant eux de petits troupeaux de chèvres, les mamelles pldnes, s'arrêtant devant chaque porte, et offrant du lait, trait sur place, dans un verre de fer-blanc. Ce n'était partout que frais laitage, que fruits nouveaux, que fromages gouttant sur des nattes de jonc, blancs et doux comme c^x que le cjclope de Théocrite offrait à Galatée en échange de ses faveurs j que beurre de vache , ou beurre de brebis (l'un ne valant guère mieux que Tautre , coname l'expéri^ce me Ta appris) ; qu'herbes odorantes qui me faisaient regretter de n'être pas né herbivore , au moins pendant les mois de mai , et à Pau ; que voix gaies de vendeurs et d'acheteurs , ceux-ci enlevant de grandes provisions et donnant peu d'argent. Voilà une ville heureuse , me dis-je à moi-même , et si les hommes y sont ausà doux que les choses , fl doit faire bon y vivre et y mourir ! Je faisais-là , sans m'en douter, une réflexion profonde. Ce lait , ce foin , ces fraises , ce beurre de brebis , ces
parfums , ces fromages , ces nattes de jonc , c^était , eu effet , Timage des mœurs de Pau.
II est possible que les passions y fassent les affaires du coeur; mais c^est toujours Tintelligence et la raison qui font le&affaires de tête. On n'y est dupe de personne ni prévenu pour -. personne au-delà de cette bienveillance prudente qui y regarde à deux fois avant de se changer en amitié. Les gens qui spéculent sur le premier effet de leurs manières , sur leur physionomie , sur leur grand front , sur leur sourire , pour surprendre la confiance des gens et en tirer parti , ne réussiraient pas à Pau. On n'y accepte rien les yeux fermés ; on ne s'y laisse prendre ni à un front , ni à un sourire ^ ni à une parole facile ; mais on attend , on diffère ; on y est affable et pénétrant , et TaffabiUté y aide la pénétration , en ce qu'elle met les gens à l'aise et les engage à se livrer.
Il n'y a pas depays où il soit pins difficile et plus inconlmode d'être malhonnête homme , ou même charlatan inoffensif ; mais il n'y a pas non plus de pays où il soit plus doux d'être honnête et d'avoir des manières simples et loyales : car, comme on s'y trompe peu sur les gens, ceux qui ont le bonheur de sor. tir intacts de cette épreuve , y jouissent d'une considération empressée et éclatante , et y trouvent de chaudes amitiés. Il n'y a pas de meilleurs amis que ceux qui le sont difficilement, et ne risquent jamais de l'être de qui pourrait le leur faire regretter.
C'est surtout dans la politique que se montre le manque d'enthousiasme des Béarnais. Heureux pays ! on n'y trouve aucun de ces papes , dont fourmiUe Paris, qui parlent de supprimer quiconque doute de leur.infaillibUité politique. Toutes les opinions consciencieuses s'y ménagent, s'y respectent, rare exemple en France et en tout pays. L'homme n'y vaut que par son caractère , point par son drapeau-.
FllANCE. 475
Quant aux idées, le Béarnais en use avec elles comme avec les hommes; il ne se rallie qu'à celles qu^il a éprouvées , mais il s V raUie pour ne jamais s^en séparer. Personne ne transige avec Fopinion d^autrui ; mais personne n'impose à autrui la sienne. On sacrifie bien à la sociabilité; à la bonne union, aux con venances, tout ce que l'expression extérieure de la foi qu'on professe peut avoir de rude et de blessant ; mais on garde cette foi , et on ne la livre ni on ne la vend.
On s'interdit le prosélytisme par la parole , mais on prêche d'^exemple et au besoin de silence : c'est pour cela que les idées n'y vont pas moins leur train*, quoiqu'elles n'y soient pas aidées par la discussion , auxiUaire tout-puissant quand on se parle de loin , auxiliaire au moins inutile quand on se parle en face. J'ai vu à Pau des hommes placés aux deux pôles de la pojitique , se donner réciproquement leurs suffrages dans des élections locales. Il semble que les idées y aient une valeur indépendante des hommes , et les honmies une valeur indépendante des idées. Là , l'opinion politique toute seule ne soutiendrait pas un homme qui aurait failli par le caractère ; là aussi , elle ne suffirait pas pour donn^ le crédit et l'autorité à qui n'en aurait pas l'étoffe. Dans le premier cas , les idées ne recommandent pas l'homme; dans le second , l'homme ne recommtiande pas les idées.
11 y a une autreraison de cette douceur des mœurs politi- . ques , c'est l'indifférence du pays pour ce qu'on appelle tau* iovité. Pau ne sent pas le besoin d'être gouvernée. Capitale d'un ancien pays d'état , lequel s'estlongtemps gouverné luimême , elle paiera ses impôts , nommera ses députés , instituera sa municipaUté et son conseil général , elle remplira tous ses devoirs de locaUté et- de membre du grand empire , eUe suivra toutes les directions légales du pouvoir central , le tout volontiers et de bon cœur, pourvu que ce pouvoir central
n4 FRANCE.
n^ait pas la prétention d^y faire , par.un délégué , de cette inutile et compromettante police qui ailleurs entretient et multiplie les oppositions. Un préfet de Pau a affaire avec Bayonne et non avec Pan. Il arrive y il s^installe daiis le palais préfectorial , il prend possession des bureaux , du jardin et des cuisines , sans que la ville s^en émeuve. Si c^est un zélé , un affairé, un furieux de gouvernement, qui a emprunté cette manie au pouvoir central qui renvoie , on se moque de lui et on ne lui donne même pas Toccasion d^une dépêche télégraphique. S^U est doux , s^il a de Tesprit et du tact, s^il sait se résigner à ne pas faire de la police hors de propos , on vient le voir, ceux du gouveraement comme ceux des deux oppositions ; mais c'est à Thomme , non au préfet , qu'on rend des civilités. Le préfet^évocpié et le préfet en fonctions se saluent amicalement , parce que , pour la population , ils ne sont pâs {dus préfets l'un que l'autre ; ils sont deùi hommes , dont l'ÛQ est libéré et l'autre chargé d'une place délicate en proportion de ce qu'elle est mutile. Le mérite dont on sait le plus de gré à un préfet de Pau , c'est celui de ne pas paraître savoir qu'il est préfet ; s'il le montrait trop , on lui ferait yoir qu'il n'est pas même un homme de bon goût. Pour réussir, il faut renoncer à l'éclat gouvernemental, peu occuper les journaux de soi , économiser les circulaires , ne point porter de galons , sous peine d'être pris pour un marchand de Vulnéraire suisse ; mais faire du bien sans éclat , être juste , ménager les paroles , ne point'paraitre affairé ni important là où le bon sens publie . fait le plus difficile de la Besogne ; à ce prix-là seulement , on a l'estime d'une des plus inteUigentes cités de France ; on est l'administrateur aimé et vénéré d'une localité, au lieu* d'être
un bras droit du pouvoû* central , un. préfet tapageur qui trou-
Me un département de second ordre pour être envoyé dans un département de premier ordre.
FRANCE. n5
On peut apprécier le bon effet de cette iadifférence pour Tautorité, par tout ce qui arrive là où on la prend à cœur, où on s^en occupe , où on la compte. Dans les villes qui ont besoin d^étre gouvernées , les villes de commerce principalement , lesquelles ne le sont jamais assez à leur gré , un préfet est tout. On prend parti pour ou contre lui ; on est au préfet ou contre le préfet ; et coomie tout préfet est avide d^impor* tance , celle qu^il prend , jointe à celle qu^on lui donne , en fait bientôt un dictateur au petit pied qui gouverne au hasard , des pieds et des mains , qui lance une opinion contre Topinion opposée , qui f git de la bascule , qui multiplie les circulaires , qui fatigue le télégraphe , qui encombre les courriers de dé- I)écbes y qui met tous les jours sous enveloppe un zde immense , qui fait une énorme consommation de cire à cacheter; petits malheurs, après tout, si cette agitation gouvernementale ne troublait pas finalement la ville , et ne poussait pas les oppositions à des sorties dont les esprits flottants slnquiètent , dont les incertains s'épouvantent , dont la cause du progrès souffre , en dernier résultat. La population de Pau a réduit ses préfets à n^élre que des hommes utiles. Il serait bien à souhaiter que chaque ville en Cf autant. Les préfets sont ce que le département les fait : ne les prenez pas trop au sérieux , vous en tirerez des services ; élevez-les , ils vous marcheront sur la tète.
i^tot qu'on reçut à Pau la nouvelle des ordonnances de juillet i 830 , la population se rendit à Thôtel de la préfecture , sans tumulte , mais aussi sans hésitation , et elle se contenta de sommer le préfet en fonctions de lire du haut de son balcon les dépêches venues de Paris. Le préfet résista ; on lui rappela en grondant qu'un préfet n'est qu'un homme; il sentit cette raison, abandonna les dépêches et l'hôtel de la préfecture. On le laissa passer. On souffla sur les autres autorités ,
ne FRANCE.
quis'eaallèreiltàla campagne pourypréparer leurs veodanges. Les forces militaires ne firent aucune démonstration devant ces gens si doux qui étaient armés jusqu^aux dents. L^anci^i pays d'état se nomma des magistrats , forma sa ^arde civique , s'administra , se gouverna , sans que personne fermât sa porte ni sa I>butique ; et quand vint le préfet de la révolution de juillet , expédié par le pouvoir central , Q interrogea le vieux concierge de Thôtel sur ce qu'il avait à faire , et fut sur le point d'écrire une circulaire pour demander qui voulait être gouverné. Gomnïë personne ne venait , il fallut qu'il invitât les notables à une soirée , pour pouvoir se persuader qu'il avait des administrés. Les invités lui firent la politesse de se reconnaître comme tels. S'il n'y avait pas eu im certain train de correspondances administratives , de paperasses officielles à expédier et à recevoir, des passeports à signer, des cooscrits à visiter et à faire passer sous le mètre , pour s'assurer s'ils étaient sains et s'ils avaient la taille requise , le nouveau préfet se serait en allé de Pau avec la persuasion qu'il s'était trompé de préfecture. Le premier passeport qu'il signa le soulagea ; il se tâta , et se sentit préfet ; et comme la révolution de juillet paraissait devoir occasionner quelques dér^gements aux frontières , il se- transporta à Bayonne , espérant qu'à défaut des habitants de Pau , les Espagnols , du moins , lui donneraient quelque chose à faire.
11 y a d'ailleurs peu de villes en France où Ton compte plus d'honmies distingués qu'à Pau. Dans le commerce, dans l'industrie , au barreau , dans l'administration , dans la médecine , . vous rencontrez des esprits rares , des talents du premier ordre , des inteUigences élevées. Je n'ai pas entendu de meilleure éloquence à Paris que celle de M. Lacaze , jeune avocat du barreau de Pau. On m'en avait dit merveille , mais je me méfiais , ne sachant pas encore combien les Béarnais
sont bons jug€s en hommes et en choses. J'allai donc au tribunal pour m'assurér par mes oreilles : j'en revins tout étonné, implicite de langage et d^action , nul fracas oratoire , ironie fine , souplesse , énergie et surtout brièveté , je trouvai toutes ces qualités dans M. Lacaze , et Je le répète , à un de- ^vé que je n^avais pas encore vu. 11 y a dans Pau tel maître de poste qui , tout en soldant ses foins et ses avoines, tout en gouvernant des chevaux et des postillons , sait plus de bibliographie que certains bibliographes attitrés et visant mix académies , et , ce qui est plus rare , qui a autant d^esprit que de fittérature, autant d^intelligence que de vrai savoir ; homme d'uQ accueil charmant, qui honore sa ville natale par la manière dont il en fait les honneurs. 11 y a tel commerçant qui aune ses toUes de Béarn ou les fait blanchir sur le pré , dont la capacité industrielle , le désintéressement , Tesprit libéral , n'auraient pas trop d'un grand théâtre pour leurs résultats et pour leurs exemples ; tel jeune médecin d'une portée scientifique et d'une intelligence ouverte à tout , qu'il faudrait chercher longtemps, même à Paris. Tous ces hommes, et d'autres encore , la plupart de la génération nouvelle , sont l'oiTiement de leiu* pays, de l'aveu général; mais, à une exception près, ils ne sont ni électeui's ni éligibles , et la constitution ne les trouve bons ni pour élire un député, ni pour nommer des municipaux. Presque tous sont au premier rang dans leurs professions ; ils ont donné quelques coups de collier pour arriver là. Une fois casés, avec des honoraires qui ne varient pas d'un petit écu en dix ans , ils vivotent doucement sur l'acquis , hument l'air de Paris dans les journaux, ne se donnent aucun mouvement , puisqu'ils ont atteint les premières positions du premier coup; s'invitent à dîner, duient et se couchent , et ainsi durant des années. Ils ne hâtent pas l'avenir, et n'ont guère le cœur d'y travailler, là où
^78 FKANCi:.
ils ne sont rien légaiement , et oà nal ne veut risquer le premier de paraître un broaiilon ; (nais ik sont prêts iK)ur toutes les idées de civilisation , de liberté , de to)à*ance pcriitique. Vienne donc un mou vernit comme en jinUet , on seulement une réforme partielle' qui leur ouvre Vmtrée de la constitution , alors , quelque délicate que puisse être la tache de leur génération , ils suffiront à tout , smt comme intdligences , soit comme courages , sans jamais renier cei esprit de tolérance, ce respect des opinions, la vraie p(ditique de notre âge et de notre génération , la seule qui puisse sauver la liberté , si compromise par ceux qui la supportent , n^oeant m ne pouvant la détruire , et par ceux qui ne l'aiment que parce qu'ils en ont besoin contre leurs ennemis.
LA VALLÉE D^OSSAU. - LES JEUNES FILLES D£ LA VALLÉE ineS^AU. — AllRIVÉE AUX EAUX-BONNES.
n y a dtuis tout voyageur qui ne voyage pas pour des aflaires de commerce deux dispositions exigeantes , et qui veulent être satisfaites tour à tour : Tune est Tamour du positif , de la civilisation matérielle ; l'autre est le goût du sauvage , de Tiaculte , de Tinutile. Ces deux dispositions se lassent vite , comme toutes les dispositions de Thomme : après quelques jours au milieu de la civilisation , du positif , on languit pour le sauvage , pour Tinutile , et réciproquement. On se fatigue d'avoir toutes ses aises ; on se fatigue aussi de n'en avoir aucune : on veut remplacer le ain blanc par le pain noir , et
^80 . FHANCIi:.
le pain noir par le pain blanc. Ce l)es(>iu de changement est si vif qu^il en devient presque une souffrance. J'ai vu de grosses dames , que leur ampleur rendait très-peu locomotives , et qui ne pouvaient faire cent pas sur une plaine rase sans être tout essoufflées, jeter un regard d'envie sur les sommets neigeux des Pyrénées , et demander avec douleur qu\>n les arrachât à la monotonie des cultures , et qu'on les laissât prendre leur volée vers les montagnes.
En quittant Bordeaux , cette ville si belle , si bien alignée , si anglaise par ses maisons luisantes , par ses petites portes de bois, précieux , avec leurs marteaux en cuivre poli ; si amie de Tordre et de la paix , si tendre pour tous les gouvernements , si pleine de monuments où des inscriptions monarchiques d'un autre temps ont été raturées pour faire place à remphased'autres inscriptions monarchiques; Bordeaux , dont le pont est si estimé des commis-voyageurs , et le port si gras, si glissant d'huiles fines et communes , si bruyant par ses machines chargeantes et déchargeantes ; j'étais impatient de voir les Landes et leur population montée sur des échasses , et cet océan silencieux de sables , où la civihsation ne s'est jamais aventurée. Voyageant au milieu des Landes , je me lassai bien vite de cette stérilité , de ces habitants dont je ne savais pas la langue , de cette solitude prodiguée jusqu'à satiété , et je demandai de nouveau de la civUisation , do positif, un pays où l'homme fût plus fort que la terre , et la marquât detoutes parts de son travail. A Pau , j'eus bientôt assez de ses grands jardins exploités par cinquante mille jardiniers , et je voulais aussi gravir les montagnes , aller toucher la neige , avec autant d'impatience que les grosses dames dont j'ai |>arlé , mais avec une faculté de locomotion moins gênée , grâce à Dieu , par mon obésité , et avec des jambes qui peuvent aller jnsqu'où ma poitrine peut respii'er.
£n attendant le jour du départ , qu'un temps incertain et mon état maladif retardaient , je réfléchissais sur la diversité des aspects que prend la même civilisation matérielle , selon les lieux et selon les habitants. Assurément on est tout aussi civilisé à Pau qu'à Bordeaux ; mais à Bordeaux la civilisation^ est commerciale ; à Pau , elle est territoriale. Ici , elle se montre dans le luxe des maisons ; là , dans le luxe des cul* inres. Les négociants de Bordeaux mettent leur vanité et leur jouissance à se loger richement : les propriétah^es de Pau , à avoir de belles vignes , bien nettoyées des mauvaises herbes, sarclées , ratissées , dont les pampres courent le long des fils de laiton , et forment des toits de verdure , où plongent et s^arrétent les rayons du soleil ; ou bien d'immenses champs de maïs , dont chaque jplan^, symétriquement disposé sur une butte de terre fréquemment remuée et comme pesée à la balance , ne se nourrit pas aux dépens du voisin , et reçoit la même quantité de suc végétal , d'air et de soleil. Mais à Pau, on est logé médiocrement ; on bâtit peu , et on réparc beaucoup ; on prolonge le plus qu'on peut l'existence d'une maison : c'est pour la terre qu'on dépense le plus ; c'est pour laterre qu'on se montre o[Milent. Dites -moi qud est votre champ , et je vous dirai qui vous êtes. De beaux foins , de beaux maïs , de belles vignes , sont toute l'aristocratie de Pau. Mais de même qu'à Pau les maisons sont ce qui a le moins d'apparence , à Bordeaux , les cultures sont ce qu'on néglige le plus, La terre des négociants , c'est la mer. L'agriculture, tout autour de la ville , est médiocre et routinière ; la ternv fait tout pour l'homme. A Paa, l'argent qui vient de la terre retourne à la terre ; à Bordeaux , l'argent qui vient du lucre ot de la chance va aux choses de luxe et de vanité , aux t'haines et breloques d'oi*, à la \ aisselle |)!alo , aux verres de Rohéme et aux portes de boLs de dlroniiier. La terre n(*^«
182 FRÀNCt:.
rend presque pas plus d'ar^seat qu^eUe n^eo reçoit ^ au lieu que le négoce le rend au oentuide : Toilà pourquoi les propriétaires aisés ne devi^nent jamais opulei^ y et voilà pourquoi je voudrais Voir dans la répartition des impôts le fisc peser davantage sur le négoce que sur la propriété y t^e du moins que 89 Ta faite , très*divisée et trèsHXJiMeuse d^^itretien.
Une voiture de louage me transporta , en quelques heures, du milieu des vignes et des champs de mais au pied de la chaîne des Pyrénées.
Le chemin qui conduit de Pau aux Eaux ^Bonnes y établissement thermal des Pyrénées y est délicieux. Je voudrais bien avoir assez d^imagination et d'esprit pour vous le faire faire avec moi.
En face de la ville , une route blanche comme une allée de pare entre dans ces premières coUines , qui forment comme Tnn des bords de Timmense bassin qu'on appelle la vallée de Pan. Arrivé au pied du coteau , elle tourne brusquement à gauche , et pénètre dans un de ces vallons frais et boisés qui viennent se verser dans la grande vallée. Des txns descendent jusqu'au horà du chemin qui rampe le Icmg du coteau y et se plie à toutes ses sinuosités ; une petite rivière , cachée sous des saules , coide dans le fond du vallon , parallèlement au chemin , si bien que le voyageur marche toujours entre deux fraîcheurs , celle de Fombre et celle des eaux. Il y a aussi des bois sur la montagne opposée ; mais ces bois ne descendent pas jusqu'au bas : ils s'arrêtent à mi-côte ; des vignes ou des prairies , répandues sur le penchant ou dans le vallon y d'un bout , touchent les eaux de la petite rivière , de l'autre vont rejoindre la lisière de ces bois. Rien de plus souple que les mouvements de ces deux petites chaînes ; elles sont sinueuses comme la rivière : tantôt vous les voyez rentrer et comme
FRANCK. 48i
se creuser, tantôt saillii* en coodes , tantôt traça- une ligne droite , qu'elles rompent brusquement par un détour ; elles s''éo£H*tent, elles se rapprochent : ici, elles s'ouvrent tout à coup comme une décoration d'attente qui en cachait une autre, et laissent voir le Pio-du-Midi ^ qui garde ses neiges toute Tannée ; puis elles se referment, elles vous enveloppent, elles réduisent votre horizon et votre ciel : ainsi pendant quelques lieues.
Plus loin , le chemin change ; vous quittez le vallon pour entrer dans une gorge. Une autre chaîne de montagnes forme cette g(M*ge ; une auti*e rivière coule au fond ; la jolie rcnite blaudie s'y engage en se rétrécissant , en s'efûlant , et marche encore de compagnie avec la rivière ; car c'est le même tableau que tout-à-l'heure , mais en miniature et avec des di- \ crsités ravissantes. Ainsi , entre les deux montagnes oppoaée» , il n'y a plus de place pour des prairies : il y en a tout juste pour le Ut de la rivière ; la route n'a pu s'y faufiler qu'en faisant une entaille ad pied de l'un des monts. Ainsi encore , la rivière, au heu d'être cachée , est découverte ; et ses belles eaux, d'un bleu vert, se saturent des rayons du soleil, qui plongent en {rfein au fond de la gorge. Le ht de cette rivière est une suite sans fin de petites chutes , de petites cascatelles, ni plus hautes ni plus bruyantes que les digues que fait ua enfant avec quelques poignées de sable. On dirait qu'elle descend un escalier dont les degrés ont été calculés de manière à courir pendant deux ou trois lieues sur une pente de qudqnes pieds à peine de hauteur. Les jeux de lumière et les murmures de cette eau me charmaient les yeux et les oreilles : on ne peut pas plus cesser de la regarder que cesser de l'^itendre. Toute la gorge est d'ailleurs pleine de solitude et de calme. L'horizon , de tous côtés , n'a pas plus de cent pas ; la plus faîMc vue suffît ]KHir Vaitoindro : tout est à la
^81 KRANCt:.
portée de ta main. L'escar])ema)t des montagnes, leur aiidité , qui est eacbée par la verdure , les défendent contre le travail de riionmie. Çà et là seulement il y pousse quelques fougères , qu'on coupe tous les trois ans pour faire de la litière aux bétes : encore faut-il avoir le pied sur d'un montagnai^ pour aller faire cette stérile récolte sur des pentes raides el glissantes. De toutes {larts on est inondé d^ombrages et de murmures. L'œil fixé sur la rivière aux innombrables cascades , on remonte douo^nenl son cours , au milieu de mille rêveries ; on ne sent plus le poids du corps : on est emporté, comme dans les songes , vers le pays inconnu d^où viennent des eaux si fraîches et si lumineuses ; on oublie d'où Ton est venu et pourqum Ton est venu ; la pensée fait silence : on n'est que sens et instinct ; on voudrait que la route disparût eX vous laissât seul au milieu de cette solitude , perdu dans cette gorge profonde , entouré par un horizon proportionné au faiUe regard de Thomme , parmi tous ces bruits d'eaux^ de feuillage , d'oiseaux , si longtemps étouffés par les ndges d^hiver, qui , dans les Pyrénées , font quelquefois taire même les torrents.
Tout à coup et comme par un effet de théâtre , vous vous trouvez ramené aux idées positives par la vue d'un moulin , hélas ! et aux idées tristes par la vue de mendiants qui attendent le voyageur au sortir de la gorge , et sont en station autour du mouUn où 1 on moud le pain. Ce n'est pas la route qui vous quitte : c'est la petite rivière en escaliers qui fait un crochet , et passe de droite à gauche , sans que vous sachiez comment; ce sont aussi les deux petites chaînes qui s'évasent pour vous faire jouir du panorama du moulin , puis s'affaissent peu à peu , et se confondent avec la [daine. De ce moulin jus(]u'aux grandes montagnes , il y a quelques lieues do pays cultivé, d'aspect agréable , mais peu remarquable ; bien-
lot le sol iiKHite , s'eDtasse , et vous arrivez sur on imniense plateau , d'oii Ton voit dans le lointain , mais avec une netteté qui trompe sur la distance , surgir les vraies Pyrénées avec leurs sommets de neige , et débouclier la vallée d'Ossao , avec son Gave scintillant , ses riches cultures, sa chaude lumière, et du bout , le Pic-du-Midi , dont cette vallée paraît être revenue , digne avenue d^une des plus hautes montagnes de l'Europe.
On fait une pose a l'entrée de la vallée , dans un petit village gai , riche , répandu sur les bords du Gave , dont Taoberge vous donne des truites fraidies pour déjeuner et pour diner , selon l'heure , et un guide pour vous conduire à une grotte horriblement dégradée par les Anglais , et dont ils ont emporté, par morceaux , dans leurs poches , les plus précieux stalactites. On me citait , dans le pays , un envoi fait à Londres de cinquante kilos de ces stalactites par un Anglais , grand amateur de cette espèce de curiosités , si iusigniliantes partout ailleurs que dans les grottes. J'ai visité celte grotte , pour payer mon impôt au cicérone , ancien soldat , rieur et jovial , qui compte sur ce tribut , comme s'il était voté par les chambres. Il amuse son monde et ne raconte pas ses campagnes ; il vit des Anglais , et il nous en disait mUle folies. 11 n'y a rien de plus triste ni de plus puant que cette grotte; mais il faut en faire le chemin pour le guide , et surtout pour le charme de rencontrer, soit occupée à faucher le foin nouveau , soit arrachant le lin mûr, quelqu'une de ces belles filles trop peu vantées de la vallée d'Ossau , à l'œil si noir, au visagesi noble, aux formes si arrondies, paysanes dont l'air est si naïvement distingué , et qui prouvent que l'aristocratie de la race humaine n'est pas dans le rang , mais dans le sang. Le hasard m'en fil voir deux le même jour , Tune assise au pied (l'un arbre , à l'ombre , si* reiM>sant nprès une matinée de tra-
vail ; Vautre retauraafit aux champs : loetes deux bettes et gracieuses , mais de beauté et de grftoes cfifféreutes. La secoDde cheminait à qudques pas de nous. Notre guide lui adressa , dans sa langue ^ une question qm la fit retourner ; elle sourit et s Vréta , nous donnant tout le tcsnps de voir ses beaux traits , son teint I^èrement bruni par le soleil , mais aussi transparent que la plus belle peau la mieux c^tée ; ses yeux noirs et profonds, sa bouche riante et ses dents blanches, qui venaient démordre dans un morceau de pain n(Hr : car la belle et pauvre fille achevait , tout <si marchant , son mo* (teste diner. Nous nous arrêtâmes. Elle engagea qudques paroles avec notre guide, qui la retint pour nous m faire les honneurs. Elle ne riait pas pour montrer ses bdles dents , comme cela se {ait à la ville : elle était là ddK)ut , rougissante^ les jambes nues et croisées , ccHume si elle eût voulu les cacher ; ne faisant point de mines , quoique belle et quoique reg^*dée. Une chemise de toile grossière , mais Uandie y froncée autour de son cou , et descendant à miKX»*ps , enveloppait sa taille , et la dessinait en la laissant libre ; sa jupe courte et bouffante , sans le secours d^un panier ni des chiffons qui ont remplacé les paniers , était coupée sous le g^ou , et laissait voir ses jambes fortes , quoique effilées. Elle avait sur la tête un capulet noir, bordé de raies blanches , petite pièce de drap pliée en forme de carré long , qui posait à plat sur ses cheveux , s^avançait uu peu sur son front , et retombait en arrière sur ses épaules. Pourtant , comme je ne fais pas de roman , je dois dire que je remarquai sur cette ravissante figure je ne sais quel air de fatigue qui en altérait la pureté ; et quand elle fut partie , j^en témoignai mon ^ regret au guide : « Quel )> dommage, lui dis -je, qu'une si belle créature n'ait plas » vingt ans ! — Elle n^a pas un an de plus , me répondit -il. » IjCS filles vieillissent vite dans nos montagnes ; la jeunesse
» n^y èure pas plus que la bdle saison ; la belle saiscHi est.de n trois mois , la jeunesse est de trois ans. »
ren vis d^aatres tout le Vmg de la vallée , qui n^a pus moins de trois lieues ; celles-là étaient belles sans mélange , fleurs de Tannée , épanouies avec les premiers soleils. Elles avaient quû)ze ans ; elles étaient éparpillées dans les champs, au bord du chemin , les unes faisant sauterie foin avec la fourche , les autres courbées vers la terre pour en arracher le lin , et se dressant sur leurs pieds ou tournant leurs jolies têtes au bruit de mon attelage ^ que j'avais soin de temr au pas , pour ne rien perdre de tant de beautés. Assnrément , si je n^avais pas en 8006 les yeux , pour m'ôter toute illusion , un cheval étique , tridnant dans une sale voiture ma personne et mes bagages , pauvre béte qui paraissait s'accommoder si bien de ma marche lente et contemplative , j^auraîs pu me croire un prince ccHistitutionnel visitant une des provinces de son royaume, ei pour qui le zèle d^un préfet aurait rassemblé sur la route les plus belles filles du pays.
CSe qui me valait ce privilège, c^était un beau soleil de juin , c^était le foin qui demandait les faneuses , c'était le lin qui demandait toutes les mains pour le cueillir ; c'était un jour se* rein et sec , chose rare dans les montagnes , même durant les trois mois de belle saison , qui avait fait sortir de leurs ca* banes et répandu dans les champs toutes ces jolies filles, filles de princesses élevées sous le chaume, fées condamnées à Texil sur la terre :• hélas! non ; mais filles de pauvres montagnards , qui n'ont à donner à ces anges déchus que du pain grossier dont elles ont gagné la moitié. Quelques-unes chan-* talent en travaillant ; d'autres s'appelaient de loin , d'une voix pure et perçante, qui dominait le bruit du Gave ; toutes étaient joyeuses , toutes me jugeaient à peine digne du plus indifférent de tous les regards ; car l'étrange n'est pas encore le dieu de
cette vallée, et ni sod or ni ses ridicules ne loût pas eDcoro cx>rrompue. C'est une vallée où la race huinaiae a conservé sa beauté , les jeunes liUes leurs niœui*s , les pères leur autorité patriarcale. Toutes ces jolies faneuses travaillaient autour de leurs mères. Je vis une de ces mères , femme d'un peu plus de trente ans, qui en avait trois près d'elle , toutes trois diversement belles , quoiqu^avec une ressemblance de famille. La mère et les filles étaient assises sur des bottes de foin , mangeant du laitage dans une jatte de bois. Elles me jetèrent à \mne un coup d'oeil , malgré ma rai*eté d'étranger, et quoique je misse à les regarder toute la discrétion d'un curieux désintéressé , et que ma figure souffrante dût leur montrer que je prenais à ce spectacle bien plus le plaisû* moral d'un observateur que Tintérèt sensuel d'un séducteur.
J'oubliais tout à fait le paysage pour les personnages dit paysage ; et pourtant quelles richesses I quelle splendeur dans cette vallée I Des montagnes grandissant peu à pai , et déjà les cultures devenant plus rares; quelques-unes seulement osant gravir jusqu'au quart du chemin , pour disputer aux buis éternels , aux hétres-nains qui couvrent les montagnes, quelque peu de terre végétale ; des neiges qui se laissent approcher au mois de juin ; des grottes larges comme le portaii d'une cathédrale , et de loin paraissant étroites comme des trous de renards ; de belles eaux blanches d'écume , courant dans la vallée sur des cailloux de granit et de marbre ; du reste , un silence immense dans les montagnes , lesquelles n^ont pas , comme la mer et les grands bois, une voix à dles^ et sont immobiles et muettes ; des fermes qui ont été portées à des hauteurs prodigieuses pai* des architectes comme en demandait Ésope , et tout autour de ces fermes , de maigres prairies , encloses de maigres haies ; de petits champs aitoU" rés de petits murs , qui semblent les cases d'un damier , ol
rhonime au milieu d'un de ces champs nie faisant Teftet d'une mouche au milieu d'une de ces cases ; et tout cela , chose étrange , sur des monts dont vous touchez le pied , et an sommet desquels vous atteignez d'un clin d'œil ; et moi , avec mon attelage locatif , rampant au bas de ces masses , eoamie un des insectes du grand chêne de Lamartine au pie<l de ce chêne. — J'avais à voir tout cela , à rêver sur tout cela ; mais ces yeux noirs , mais ces capulets à raies blanches , mais ces visages si nobles , au milieu des bottes de lin et de foin ; mais ces jeunesses si pures et si courtes, mais ces reines mangeant à la gameOe de la soupe au lait avec des cuillers de buis , mais toutes ces jolies Paies de la vallée d'Ossau , sans culte et sans temple , détournaient mes yeux et mon imagination de la vue des montagnes : les épisodes m'empêchaient d'apprécier le tableau. C'est ainsi que j'arrivai aux Eaux- Bonnes , petit groupe de maisons où finit la route pratiquée , établissement thermal ou l'on boit d'une eau très-vantée pour la guérison des poitrines non malades. Il était cinq heures ; le soleil n'éclairait plus que le bord de l'entonnoir de montagnes , au fond duquel git le petit village hygiénique. Je fis de ce village le centre de mes excursions dans les montagnes , et c'est là que j'eus des impressions de montagnes tout-à-fait dégagées de la fascination des yeux et des capulets noirs.
LB» CAVX-BONmS. — LES EAUX- CHAUDES.