LES MALADES
La vaUée d'Ossau , dont Feutrée est si majestueuse do côté de la France , n^a qu^une étroite issue du côté de FEspagne. Formée par deux chaînes parallèles , qui se prolongent pendant trois longues lieues , elle est coupée tout à coiq> par une autre chaîne transversale , qui semMe lui fermer le passage. Mais les hommes ne se sont pas arrêtés devant cet obstacle : ils ont tenté de franchir cette chaîne sur deux points. D'abord , en face même de la vaDée , ils ont gravi la montagne presque à pic , et , arrivés au sommet , ils ont vu une gorge profonde , et au fond de cette gorge , le torrent qui , dans la vallée d'Ossau , deviendra le Gave-d'Ossau. Cette gorge et ce tor-
Vrî FRANCK.
reiit conduisent aux £au\-Cbau(les , autre établissement thermal , et (le là au Pic-du-Midi , que vous avez vu si souvent se dresser devant vous , au bout de toutes les vallées , au sortir de toutes les gorges , que vous avez cru si près de vous , et que vous ne pouvez jamais atteindre. L'Espagne est au-delà.
Sur Faulre point , a gauche , les hommes ont tracé sur le i*evers de la montagne un chemin qui va en louvoyant , en biaisant , jusqu'au petit village des Eaux-Bonnes. 11 n'y a rien au-delà , que des montagnes entassées les unes sur les autres , qui se pressent péle-môle sur ce point, et ne Uvrent passage qu'au hardi piéton , et peut-être à son petit cheval de montagne. Les Eaux-Bonnes semblent être la fin de la terre. La route vient mourir à la pwte de l'auberge.
Cette route et celle des Eaux-Chaudes n'pnt d'abord été que des sentiers. On arrivait aux eaux bienfaisantes en litière ou en chaise , sur le dos de vigoureux porteurs. Dans le dernier siècle , un administrateur de cette partie de la France se servit de l'énergique moyen des corvées pour faire sauter les ix)chers , couper les terres et remplacer les sentiers par deux routes. Grâce à lui , la grande route de la vallée d'Ossau , qui s'arrêtait devant le formidable obstacle d'une montagne infranchissable , se continue par deux embranchements , dont l'un mène aux Eaux-Chaudes , et l'autre aux Eaux-Bonnes. La route et ses embranchements n'ont rien à envier aux routes anglaises. Le département en a soin , et fait bien , dans son intérêt comme dans celui de tous. Le préfet des Basses- Pyrénées * , homme distingué , qui a compris très-vite ce que le pays voulait de lui , et qui administre d'autant mieux qu'il a moins à gouverner, a des projets d'amélioration ingénieux et utiles qui seront secondés. Il veut mettre son nom mix
* Feu M. Leroy.
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pierres milliaires d'une Dourelle roate directe des Ëaux- Bomies aux Eaux-€haudes. C'est une meilleure et plus sûre éternité que ceBe que recherchent quelques-uns de ses collègues par leur zèle gouTernemental , centk*al et Rectoral.
Les chemins , dans les montagnes , suivent le cours des eaux. C'est un torrent qui a fait trouver les Eaux*Bonnes; c'est un torr^t qui a fait trouver les £aux-Chaudes. Le bruit des eaux est la seole boussole qui dirige l'homme dans ces solitudes , ou chaque faux-pas le jetterait dans un abime. Cependant le sentier ne peut pas toujours aller où va l'eau^ Quand le torrent roule daas un lit de plusieurs cent pieds de profondeur, serré entre deux murailles de rochers à pic , et qa'il s'est enfoncé jusqu'à la racine des monts , l'honmie s'écarte un peu do gouffre , quitte ses rives où la tête pourrait lui tourner, et se fraie un chemin comme il peut ,. mais sans jamais s'éloigner du bruit qui le guide , et qui sort de ces profondeurs comme un faible murmure souterrain. Mais quand le torrent coule au fond d'une gorge , le chemin de Fhomme se rapproche , descend sur ses rives devenues accessibles ; et cm retrouve des traces d'hommes , des chèvres , quelquefois un moulin , et aux endroits ou la gorge s'écarte et où le pied des monts se recule , quelques carrés de prairies , avec une petite maison pour serrer la récolte.
Le chemin qui conduit aux Eaux-Bonnes passe à travers des prés et d'autres cultures. Il monte doucement , avec précaution , éludant les difficultés que hii présente la montagne ; il tourne ce qu'il ne peut pas franchir ; il serpente , il fait des zig-zags et revient sur lui-même; quelquefois même il descend pour pouvoir remonter à un meilleur moment. Ce chemin , c'est la pensée de Tingénieur qui a consulté tous les mouvements du sol. Ces mouvements sont infinis. De lom , ce revers de montagne présentait l'aspect d'une surface unie ,
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formée de grandes lignes régulières ; de près , le sol change de face à chaque instant. Au lieu de grandes lignes , vous avez des brisures à Tinfîni. Rien de plus souple ni de plus capricieux que le dos de ce géant. La terre végétale recouvre des hauteurs que Y cm croirait des rochers arides; ailleurs , le rocher prend la place de la terre, végétale , et vous voyez des surfaces planes sans un brin d^herbe , et des escarpements revêtus de prairies. L^honune , dans son travail , fait avec la terre des angles de toute grandeur ; tantôt Tangle est si aigu qull semble que la tête de Thomme soit aussi près du sol que ses jambes ; tantôt si obtus , qu^on dirait qu^il va tomber à la renverse. Le centre de gravité se déplace tous les dix pas. Ici rhomme est perpendiculaire au sol ; ailleurs le sol fait un cercle dont Thomme est la corde. Pour couper les prés , le montagnard se sert tour à tour de deux instruments : la serpe et la faux. Là où le sol est courbe , il emploie la serpe ; là où le sol est droit , il emploie la faux. Les vieux se chargent des parties planes ou des pentes très-douces ; les jeunes des parties escarpées , des pics de terre , où l'on ne peut atteindre qu'en gravissant. Souvent Therbe a la pointe en bas , et les arbres se projettent horizontalement sur la terre , au lieu do s'élancer vers le ciel.
Sur le revers de la montagne opposée , au-delà du torrent , l'aspect n'est plus le même ; le sol est plus égal, et la pente du mont moins coupée d'accidents. Les prairies montent et s'étendent librement sur cette montagne , qui parait se baisser pour appeler le travaux des hommes. D'intervalle en intervalle , s'élèvent des granges pour recevoir les récoltes. Quelques-unes sont à une hauteur où les nuages se traînent pesamment les trois quarts de l'année. Les montagnards ont pris sur le désert tout ce qu'ils pouvaient prendre ; plus haut, il n'y a que l'aigle qui puisse respirer. Quelques-uns ont voulu
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ii aiicuir la ligne au-delà de laquelle Therbe même ne pousse plus, et ont tracé à grands frais de temps et de sueurs les limites de leurs champs nouvellement conquis ; mais ces champs ne produisent rien. Les brouUlards noircissent les pierres péniblement apportées pour les enclore , mais ne fécondent pas un sol ingrat.
En bas coule le torrent , sous une voûte de hêtres et de buis. On ne le voit pas , mais on Tentend , et son bruit incessant vous accompagne jusqu^au village appelé les Eaux- Bonnes.
Le chemin qui conduit aux Eaux-Chaudes n'offre aucune trace de culture. Tout appartient au désert : tout est encore là ccrnime ii y a mille ans , et je n^imagine pas quHl vienne jamais une civilisation qui porte la charrue ou le marteau là où le montagnard n^a jamais mis le pied. C'est là seulement qu'on voit la montagne dans toute son aridité , dans toute son inutilité. Ailleurs elle est cachée à moitié sous le travail de rhonmie ; elle se laisse aborder ; elle est sillonnée de petits chemins ; ici elle est nue , inaccessible ; toutes les générations passent tour à tour au pied de sa masse éternelle , les unes en se signant le front et en priant Dieu qu'il ne s'en détache pas un débris qui les écrase ; les autres en y jetant un regard de curieux et d'incrédules ; mais aucune avec la i)ensée de mesurer ses forces et ses arts avec ces mondes inconnus.
L'entrée de la gorge est une des plus grandes beautés des Pyrénées. Vous vous rappelez ce chemin qui part de la vallée d'Ossau et qui monte presque à pic la montagne transversale : arrivé au sommet, non sans fatigue , vous marchez entre deux murs de rochers tout marqués des traces de la mine qu'on y fit jouer pour creuser la route. On vous avertit de croiser votre habit sur votre poitrine ; car le vent qui s'engouffre dans ce défilé est froid et pénétrant. Pendant que vous
prenez cette précaution et que vous réfléchissez profondément sur l'inconvénient des coups d'air, le défilé tourne , les deux murailles de rochers tombent , et , dans le moment même , tandis que vos yeux voient les deux rangées de montagnes dont les pieds se touchent , et dont un aigle atteindrait les têtes d'un seul coup d'aile , vos oreilles sont frappées par une espèce de détonnation étrange. C'est le Gave qui tout à l'heure coulait si large et si calme au milieu de la vallée d'Ossau , et que vous entendez maintenant à une profondeur de quatre cents pieds lutter contre ses rives où un mince ruisseau serait à l'étroit. C'est là que le voyageur de l'école de DeKlle , s'arrête et s'écrie : « Voilà une belle horreur î » comme si ce qui est horrible pouvait être beau; et c'est là que le montagnard qui a l'expérience des choses de la montagne, et qui sait combien Fliomme est faible contre ses avafanches , contre ses pluies , contre son tonnerre , s'arrête , lui aussi , mais pour prier devant la petite sainte- vierge de pierre qui se vmt à la sortie du défilé , dans une niche grillée , avec une couronne fanée et des grains de verre pour lesquels aucun voleur ne se ferait simoniaque. C'est devant cette petite sainte-vierge que les Espagnols de la Biscaye , qui vont à Pau , ôtent leur chapeau pointu et orné de banderolles , et les paysans de la vallée d'Ossau , leur casquette de drap bleu , à fond large , et sans visière. Quant à la civiUsation , elle ne se découvre pas , de peur de rhumes , et elle donne à la petite saîntè-vierge , qui lui demande un sou pour le pauvre , une pensée de moyenâge sur les croyants qu'elle a eus et qu'elle n'a plus.
L'établissement des Eaux-Chaudes est triste : vous diriez un hôpital , surtout à l'heure où les malades sortent du bain , les uns perclus et se traînant sur des béquilles , les autres à demi-courbés par les douleurs , vieillards avant l'âge , que les eaux redressent et rajeunissent , à ce qu'on dit. Il y va peu
de ces malades qui preoneot la poste pour venir se guérir aux eaux. G^est un établissement pour les gens du pays : je n^ ai vu que des montagnards , des beurriers comme ceux de Pau , pauvres gens dont les variations atmosphériques des montagnes , le frdd , le travail , ont ps»*atysé les jambes. Ils se promènent tout autour de rétablissement et tricotent des bas , ce qui est un ouvrage d'bonmie dans le pays. G^est la retraite des malades et des vieiHards , et de tous ceux qui sont pris par les jambes ; car Poisivdé n^est permise à personne là où la terre est si avare , et celui qui cesse de travailler cesse de manger. Ils ont une foi religieuse en la vertu des eaux chaudes. Quelques-uns en boivent jusqu'à trente verres par jour; n'ayant pas le temps d'être malades , ils jouent le tout pour le tout , et se gorg€»t de ce remède qui les rajeunit en leur ôtant des jours , ou qui les tue. A certaines heures de la journée , ils VŒit à une source qui coule du bas de la montagne , et dont boit qui veut ; ils s'asseoient sur des bancs , et là , le cou entouré d'édievaux de laine , tout en tricotant et en causant , ils vont à chaque instant boire de l'eau minérale dans un verre de buis que les riches prêtent aux pauvres. Il en est qui ne passent leur verre au voisin qu'après l'avoir vidé trois ou quatre fois. Beaucoup n'ont jamais fait excès que de cette boisson.
Le village des Ëaux-Bonnes n'est pas beaucoup plus gai que * cdui des Eaux-Chaudes. Au lieu de perdus , marchait sur des béquilles , vous avez des gens qui toussent : pour l'effet moral c'est à peu près la même chose. Cependant , il y a cette différence , que beaucoup de ceux qui ont perdu l'usage de leurs jaHd)es le recouvrent aux Eaux-Chaudes , tandis que œux qui toussent sérieusement viennent hâter leur fin aux Eaux-Bonnes. Et puis les perclus , les rhumatisés ont presque tous atteint ou vont atteindre la vieillesse, autre maladie
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qu'aucune eau ne guérit ; au lieu que ce sont des jeunes filles , des hommes à la fleur de Tâge , de nouveaux mariés , dont la toux vous déchire les oreilles et le cœur ; les uns mourants , les autres désespérés , que la médecine envoie aux eaux quand elle ne sait plus qu'en faille. C'est une pitié que le séjour des Eaux-Bonnes. D'abord on est là dans un entonnoir, au bout du monde : c'est la fin de la route ; il faut reculer pom* en sortir. Quand les nuages sont bas , ce qui arrive de trois jours Tun , il semble qu'on soit enfermé dans une cage dont le toit est de plomb. Et puis on rencontre sur son chemin , tantôt une jeune femme voilée , qui se traîne à la buvette sur le bras de sa domestique , et dont la taille est déjà horribt^nent déformée par le mal ; ou bien un grand jeune homme , surpris dans sa croissance par une toux sèche et douloureuse , qui va boire aussi de cette eau , si vantée au siècle dernier pour h guérison des blessures. C'est chaque matin une longue file de malades , enveloppés dans leurs manteaux , se rendant à Té* tablissement , avec un verre qui contient deux cuillerées de lait , mélange ordonné pour adoucir l'effet des eaux. Chacun jette un regard de curiosité sur son voisin. Si l'on pouvait écouter ce que pensent tous ces malades , dont les moins malades sont très-menacés , on entendrait des soliloques du genre de ceuX'Ci : « Ce malade qui passe l'est plus que moi ; il a les joues d'un rose blafard , et moi je les al brunes et fermes ; ii a toussé quatre fois contre moi une. — Vous qui avez Texpérience des figures de poitrinaires , dit un jeune honmie à l'aubergiste , combien donnez-vous à vivre à cette pauvre dame , qui grelotte là-bas sur ce banc , quoiqu'il fasse un si beau soleil? — Elle ne verra pas la chute des feuilles ! — Pauvre femme ! Et moi , combien me donnez-vous à vivre? — Monsieur n'est pas malade ; monsieur n'est venu aux eaux que par partie de plaisir. » — La dame rentre à l'auberge. « Vous
causiez là , il n'y a qu un moment , dit-elle ù Taubergiste , avec un pauvre jeune homme quira les pommettes bien rouges et le8 lèvres bien gercées ; vous qui voyez tant de malades , combien lui donnez- vous à vivre? — 11 ne passera pas Thiver ! — Pauvre jeune hoiiome ! Et moi , eonmient me trouvez-vous? — Madame est en pleine guérison. » Et voilà chacun de mes deux malades qui se console en se croyant le moins malade des deux , et qui ajoute à la sooune de ses jours ceux qu'il retranche à autrui. Triste calcul , qui ne guérira ui Tun ni Fautre , mais qu'il faut bien pardonner à Fégoïsme de mourants ! C'est une justice à rendre à l'aubergiste , que s'il désire que les gens soient malades , il ne désire pas moins qu'ils vivent ; car, s'ils sont malades , ils viennent chez lui , et s'ils vivent , ils y restent.
Pendant le séjour que je fis aux Eaux-Bonnes , je voyais souvent se promener, dans le jardin dit du gouvernement, un Anglais de trente ans , et sa jeune femme , qui allait bientôt devenir mère. Le mari avait tous les symptômes d'une phtisie sans remède. 11 se traînait plutôt qu'il ne marchait ; sa figure , pleine de résignation et de douceur, était ravagée par le mal ; il errait lentement dans les allées du petit jardin , quand l'air était doux et les journées chaudes ; tantôt prenant sous son bras celui de sa jeune femme (c'était dans ses meiUeurs jours) ; le plus souvent s'appuyant sur le bras de sa gardemalade , qui le menait ainsi d'un banc à l'autre , carie pauvre malade ne marchait plus guère que pour aller s'asseoir. Tantôt elle lui faisait la lecture à voix basse et en s'interrompant souvent pour ne point le fatiguer ; tantôt elle lui montrait le ciel, ce ciel si plein de vi&, qui ne ranime pas ceux dont l'heure est marquée , ou bien le paysage qu'il ne pouvait plus parcourir que des yeux. Elle était plutôt agréable que joUe ; «Miis à la voir si empressée , si douce , si attentive autour de
M>ii mari , lui ebercber des dtstradioiis et lut éviter des souffranoes , cm ne songeait guère qu^une autre figure pfât aller mieux à luie âme si délicate et si teadre. Ce ménage désolé intéressait tout le monde , et il faut être iHen malheur^ix pour intéresser des malades. On les disait nouyellemant mariés , lieureux par le cœur, riches , ce qui les faisait plaindre d'autant plus , même par les pauvres , lesquels n'envient goère la richesse qiumd ils voient qu'elle ne peut pas donner à Thomme un jour de plus. C'était, d'ailleurs , tout ce qu'on faisait poiv eux. Personne ne comptait sur la guérison du jeune homme , et la sympathie n'allait pas jusqu'à espéra qu'il serait sauvé; bien plus , on calculait le nombre de jours qu'il avait encore à vivre , et par une contradiction étrange , qni fait que nous sommes impitoyables pour ceux mêmes qui nous iont pitié , on restait plutôt en-deçà qu'au-delà du nombre probable. Malheureusement , tout annonçait que la mort du malade arriverait à l'époque , et , disait^on , par amoiH* du dramatique , le jour même où la jeune femme mettrait son eaiaoi au monde. Une naissance aoaàre un mort , un enfant qui vieut conh'e un père qui s'en va , c'est tout ce que vaut la loi Catale de la reproduction des êtres ; mais comlnen de douleurs domestiques , de déchirements de ccsur , d'adieux amers à la vie, combien de bonheur brisé , d'avaair détruit , coûte racccNSpUssem^t de cette loi ! S'il faut qu'il meure , me disais-je , que ce soit du moins après avoir vu son enfimt ; que le bouheur d'être père soit la dernière aise qui l'enlève de ce monde ; qpie son dernier souffle e£ieore le front du nouveau né i
On conç(»t très*biiBn que deux établissements thennam ; comme sont les Eaux-Bonnes et les £aux*£haudes , où Ton est exposé à rencontrer des édoppés ou des phtisiques , ^ forcé au besoin de s'intéresser à la vie d' autrui , attirent peu
les voyageurs qui ue sont malades que d^oisiveté , ou dont les maladies s'accommodeut très-bien du régime de bals , de soirées , de gros diners à table d'hôte , qui est Thygiène qu'on suit dans les établissements des Hautes-Pyrénées. Mais c'est là ce qui protège la vallée d'Ossau contre les corruptions de Paris et de Londres. C'est ce qui fait qu'on n'y voit ni cette soif du gain , ni cette hypocrisie , ni cette laideur de l'espèce humaine, ni ces mendiants ûnprovisés qui quittent leurs champs quand l'étranger passe , et viennent demander Tau- Ddône sur la route ; ni ces guides obséquieux et avides qui ne ramasseraient pas votre bâton sans vous faire payer cette complaisance ; ni ces horribles femmes , si sales , si goitreuses , qui ont été presque toutes mères avant d'être femmes : ni ces nuées de vilains enfants , de filiation si douteuse , qui , à l'entrée de chaque village , sautent ou rampent autour de votre voiture , et tendent la main , sauf à vous poursuivre de grimaces et d'injures , si vous ne leur donnez rien ; ni tous ces vices des civilisations , qui prennent dans ces vallées je ne sais quelle crasse d'ignorance et de misère ; toutes choses que l'étranger sème sur son passage avec son or, surtout l'étranger vain et sot comme vous en voyez tant , qui irrite l'avidité de tous ces mendiants disponibles , en leur montrant tout ce qu'on peut faire et tout ce qu'on peut avoû* avec de l'or.
VN ORAGB DANS LA VALLÊJB D'OSSAU. ~ UNE NUIT DANS LA CABANE HWN MONTAGNARD.
U n'est guère de voyage qui n'ait son anecdote particulière , son aventure , de si peu qu'on s'écarte du clocher natal; à plus forte raison quand on s'en éloigne de deux cents lieues. Voici la mienne :
J'étais allé diner en ville , un dimanche , à plus de trois lieues des Eaux-Bonnes , dans un village situé à l'entrée de la vallée d'Ossau , non loin de celui dont l'aubergiste vous donne des truites à déjeuner et à diner, et à défaut de truites, vous dit comme au pauvre : « Que Dieu vous bénisse; je ne puis rien vous faire. » Diner en ville dans les Pyrénées , à
plus de trois lieues de son gitel un malade en traitement, venu aux eaux pour sa santé : quelle rage de festin ! Il est vrai que mon hôte était un médecin de mérite, et qu'un malade ne peut pas croire qu'il lui arrivera mal de s'être dérangé de son hygiène pour un médecin. J'étais à cheval: autre rage. Il faisait un temps superbe ; la vallée étail éblouissante , les montagnes claires ; le Gave roulait de 1 argent. Au ciel , aucun nuage , un bleu sans fin , point de vent; la chaleur était étouffante. Dans tous les villages, les paysans sortant de l'église , dans leur costume du dimanche , plus neuf seulement que celui de tous les jours, ou plus vieux, mais moins mis ; les filles , vêtues de rouge , avec leurs capulets , et sous ces capulets leurs déUcieuses figures , plus reposées à cause du dimanche , et leurs chemises plus Uanches que celles de la semaine , et leurs jnfoos plus beaux , ce qui ne gâte rien à la poésie; de joyeux enfants, point mendiants , point pendus à la bride du cheval du voyageur ; de beaux vieillards causant sur la place de Téglise , sénat de chaque village; de gaies commères riant aux éclats, peutêtre de moi , peut-être de mon lorgnon collé à mon œil , peut-être de mon cheval , peut-être de mon costume , et faisant de libres observations sur moi comme j'en faisais sar elles; de grands garçons vigoureux, sains ^ élancés, regardant les filles qui les voyaient sans les regander, tout prête à se fatiguer à la danse pour se repo^r des travaux du samedi; tout ce monde-là plein de projeto , d'espérances pour le dimaoche ; ceux qui le peuvent , faisant l'raiour ; les autres buvant , les filles dansant , les loères gardi»]^ h fmsm pour l'enfant qui ne marcbe pas encore et pour le difier qu'A/^i^' dra foire , les mères qui n'ont jamaîjs m loisir, ni plsôfiirs autres que ceux du oœur^ les grands-mères aiasisas iwr ufl escabeau , à la porte de la maison , qui ne vont plus que du
seuil au foyer et du loyer au seuil , tant qull plaira à Dieii : voilà ce que je voyais tout en dieniiQant. Et aussi , pour que tout ne soit pas joie et fête , même un dimanche , un gros curé de viUage , en surplis , planté sur un fort bidet des Py* rénées , et précédé d'un bedeau agitant la sonnette des funé^ raifies , allait donner le viafique à un mourant , peut-être à une de ces vidlles grand^mères qui était tombée en se traînant une dernière fois du seinl auibyer; car je ne voulais pas penser que ee fût un être jeune et utile qui momrùt ainsi , un jour de dimanche , un jour de si beau soleU.
Rien n'annonçait que la journée dût finir par un déluge. J'allais donc à mon diner de cérémonie, tout doucement, pour ne pas trop gâter u) peu de toSette nécessaire. J'aurais dû pourt£Hit remarquer sur le revers de la montagne et tout le long du chemin , des gens qui se bâtaient de ramasser les foins , comme s'ils n'eussent pas compté sur toute une belle journée. J'aurais dû réfléchir que ce n'était pas pour de pe* tites raisons qu'ils avaient demandé au curé la permission de travailler le dimanche. Mais à nmm d^étre un de ces vieux rentiers qui , en toute saison et quelque temps qu'il fasse , se pourvoient toujours pour le cas de pluie , qui est-ce qui aurait craint Forage , au mois de juin , dans une vallée des Pyrénées , et sous un cielespagnol?
Après dher, je me disposai à me remettre en route. Mes hôtes vodurent me retemr ; j'insistai ; on sella mon cheval , et me voila sur le chemin des Eaux-Bonnes.
J'avais remarqué ea partant que les nuages étaient nombreux et lourds du côté du couchant , et quoique je me fusse bien promis de revenir au pas , pour éviter le double inconvénient de la chaleur et de la fatigue, une certaine crainte vague me fit peu à peu prendre le trot , et tôt après le galop. Les nuages roulèrent longtemps et pesamment sur le même
point avant de se mettre en marche. On eût dit une grosse armée tournant sur eUe-méme , dans l'enceinte d^un camp , avant de déployer ses ailes et de se répandre dans la plaine. Je me dis : Il 7 a là un foyer de tempêtes et de pluies ; mais sera-ce pour moi ou mes amis de Pau? Rien ne me le disait. Aucun souffle dans Tair, une chaleur de plomb ; un sileoce plus acre que je n^en avais encore remarqué dans les montagnes , c(Hnme si tous ces êtres sans nombre qui bruisseut sous rherbe s'étaient tus tout à coup; la voix du Gave, si faible et si lointaine , au milieu de cette large vallée , avait je ne sais quoi de criard et d'aigu ; le soleil était tout-à-fait caché derrière ce groupe de nuées jaunâtres , et tout dans la vallée était pâle , comme si les choses inanimées prenaieffi elles-m^es , à l'approche de l'orage , la couleur de la peur. Je pressais mon cheval , et faisais agir l'éperon , malgré ma répugnance à demander aux bêtes plus qu'elles ne peuvait faire. L'œil sur le couchant , je suivais les mouvem^its des nuées , qui se remuaient à peine , et qui , sans prendre pins de place , devenaient seulement plus épaisses et plus noires. A la fin , la masse s'ébranla , se déploya en s'éclaircissaot, et projeta deux ailes immenses , dont Tune se mit à planer dans la direction de Pau , et l'autre du côté de la vallée. L'extrémité de celle-ci arrivait juste au-dessus de ma tête et était comme mon zénith. En même temps , pour justifier ma comparaison d'une armée , le centre se porta en avant , remplit le demi-cercle que formaient les deux ailes , et bientôt toute la masse fut en ligne. Quelques minutes après, le ciel s'était abaissé jusqu'à mi-chemin des montagnes ; les nuages descendaient le long de leurs pentes ; toute la vallée, derrière moi , était fermée. Mais à l'autre bout , le ciel était resté pnr ' les montagnes avaient encore toute leur hauteur et toute tewr transparence; où j'allais, tout était lumière, tranquillité^';
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azur ; d'où je veaàis , tout était pluie , tonnerre et tempête. Qui n^eût dit comme moi : <( Ce serç un petit maltieur, après tout y si je ne suis pas atteint. » Cependant le bout de Faite formidable planait toujours au-dessus de ma tète, et ce nuage^ qui me semblait à peine bouger, courait plus vite qu^un cheval au galop. Quelque chose me disait que ce seul bout aurait sufli poiu* me noyer moi et mon cheval.
Je gagnais du terrain ; mais que la route est longue quand on est poursuivi par un orage I Les villages que j'avais traversés le matin étaient bien changés. Tout cet air de fête , toute cette vie du dimanche avait disparu. La place, ombragée de châtaigniers , où Ton devait danser toute la soirée , était déserte. Les filles rentraient dans les maisons , tristes , et, à ce qu'il me semblait, murmurant contre le temps. Chaque famiUe était assise devant sa porte , les yeux tournés vers la nuée , causant de Forage qui approchait. Çà et là , quelques-unes de ces mères , restées au logis pour les enfants et le dîner , pauvres ménagères qui n'avaient pas même changé Fhabit de tous les jours , passaient leur tète hors de leiu*s petites fenêtres de marbre noir, sans vitres ni châssis, et regardaient avec inquiétude du côté où le mari et les grands enfants devaient venir. C'étaient des figures ridées , mais touchantes , où la bonté avait remplacé la beauté , qui m'intéressaient même au milieu de mes préoccupations de valétudinaire , mais que j'intéressais fort peu. — Celui qui a quatre jambes à son service, pensaient-elles, arrivera; mais celui qui n'en a que deux et deux fatiguées, arrivera-t-il ? — « Tètes de Rembrandt dans des cadres noirs » aurait dit un de ces amateurs qui n'ont jamais vu de têtes de Rembrandt. Cependant le nuage avait pris les devants sur moi , et mon cheval , qui n'était point poussé par la force qui fait marcher les nuages , avait ralenti sa course. Il me restait encore plus
d'une lieue à faire. Une chose me donnait d« eourage, c'était l'kialtérable sérénité du ciel sur toute la parËe de la vallée où était mon gtle ; mais quelques instants soffir^tit pour m'ôter cette dernière assurance. Pendant que le nuage sV yançfflt dans la vallée , d'abord précédé par moi et mon cbeval , puis nous ayant devancé y il se iaisait , à droite , à gauche et en face de moi , derrière les montagnes qui me les cachaient , une de ces évolutions de nuages qui ressemUent à des manœuvres militaires. Dans un m^me moment , de tous les points de Thorizon , Forage déboucha sur la vallée et me cerna complètement La porti(xi de ciel qui était restée jmque4a si pure et si sereine fut envahôe , tous les nuages se rejoignirent et firent sur ma tête une voùte qui aifaût bieatot se briser en éclats. Dès^Iors , tout changea dans la vallée : les arbres , qui tout à Theure étaient immobiles, $'éiimreat; la voix claire du Gave fut couverte par un murmure immense , et par une sorte de frémissement universel*. Et , chose étrange , tout cela sans éclairs , sans tonnerre.
J'étais seul sur la route ; c'était le moment de feire de graves réflexions sur les^ suites d'une transpiration rettlrée. Je ne pressais plus mon cheval et le laissais clieminer , la bride sur le cou ; aussi bien la pauvre béte , calculant ce qui lui restait de chemin jusqu'à l'écurie , et n'espérant pas y arriver avant la pluie , commençait à m'opposer une résistance passive , et aimait mieux recevoir l'orage que s'épuiser pour ne pas l'éviter. C'est en réfléchissant tous deox , chacun à notre manière, que nous atteignîmes un village^ qui n'est qu'à une demi-lieue des Eaux-Bonnes. Je n'avais pas cru pouvoir aller jusque-là.
Arrivé sur la place , je vois des gens qui hochaient tristement la tête, pensant aux dévastations du lendemain. - « Ai-je le temps d'arriver aux Eaux-Bonnes avant la fJaie?
demaniiai-je à l^un d'eux. — Qui ; mais (M^enez cette cape , par précaution. » — Et il me jette sa cape , gros manteau de laine blanche, surmonté d^un capuchon. — « Votre nom! » lui di»-je en piquant des deux. Il me le crie au hasard ; mais le vent couvre sa voix , et je me sauve sans sav(Hr à cpii je dois ce service* Mon cheval se ranime , comme si Texpèrience d'un homme du pays Feât fait revenii* de sa première idée. Mais à quinze cents pas du village , le tonnerre éclate tout près de moi le vent enlève ma cape et écarte mon cheval. Les nuages se ruent du haut des montagnes au fond de la vallée et se déchirent avec fracas contre les rochers ; tout autour de moi Thorizon se resserre; la vallée n^est plus qu'un espace sans forme et sans issue , où le vent emprisonné cherche à se faire jour, et revient à chaque instant sur lui-même , conune s'il était repoussé de toutes parts. Que vais-je devenir? Mon cheval eftaré ne veut ni reculer ni avancer. Faudra-t-il donc être aplati par la pluie ou foudroyé par le tonnerre dans le milieu d'un chemin? J^aperçois à ma gauche , à quelques cents pas ^ cinq ou six mai^ sons isolées, et un petit sentier qui y mène. J ^enfile le petit ^sentier, je passe le Gave sur un pont de planches, et Je me jette dans la première maison qui se présente. En ce moment , la pluie , le tonnerre , les éclairs couvrirent tout le chemin que je quittais ; et quand la Providence eut mis à l'abri le ciron intelligent que les vents venaient de ballotter sur la grand'route , elle déchaîna la phis épouvantable tem* péte. Ma pieuse grand^mère aurait dit que le doigt de mon bon ange était là ; qu^il avait eu pitié d'un malade , et que son aile blanche avait retenu sur ma tête toutes ces furies de vents et de pluie ; mais nous autres honunes du siècle, incrédules sans impiété , nous ne savons plus qui remercier de
pareilles choses.
Qooi qull en soit , j'étais sous un toit , et uo tmt dans le cens le jdns littéral. J^étais si pressé et si eCfrayé , que je n'avais pas pris le temps de regarder où j'enti*ais , ni qui m'avait offert un asile. Après quelque silence , je remarquai que mon hôte était un vieillard , sans cheveux blancs , par conséquent un vieillard qui n^est pas dans les romans ; mais un homme de la montagne , ègé et robuste , qui perdait ses cheveux eocote noirs , car il faut les perdre un jour ou Tautre ^ noirs ou blancs. Il me dit en mauvais français que tout venait de Dieu , et qu'en conséquence il m^offrait sa maison comme à un étranger envoyé de Dieu. J'acceptai en bon français , et je serrai ses vieilles maûis rudes dans les miennes, joignant la pantomime aux remerciements, afin qu'il comprit an moins Tune des deux choses. 11 plaça une chaise devant le feu , jeta sur le foyer quelques brandies de buis , et m'invita à m'asseoir, le dos contre la flamme ; ce que je fis. Après quoi il sortit. J'étais seul dans la chaumière; j'eus le loisir de voir à la clarté du bois qui pétillait Fameublement de mes hôtes. C'était la pauvreté , mais la pauvreté propre , si différente de la misère. Aux poutres du plancher p^daient d'appétissants quartiers de porc , la viande de luxe et de tîécessité du pauvre ; car c'est la seule qu'il mange , surtout dans^ ce pays. Aux deux coins de la pièce , deux grands lits avec leurs ciels carrés , et leurs rideaux de serge yerte.; près de la porte d'entrée , la pierre de l'évier, et deux seaux bien luisants , et le bassin de cuivre qui sert de verre
. à boire à toute la fomille. Pour ornements , quelques saints enluminés avec leur histoire en vers à la marge , à demi effacée par les ^rac^« des mouches; et, ce qui m'intéressait bien plus, quelques beaux épis de maïs, d'une grosseur
. énorme , épis modèles , comme la grappe de raisin de la terre de Chanaan. Trois ou quati'e escabeaux dé bois , per-
ces dans le mitieu , pour la facilité de les prendi*e ; une seule cbaise , celle où j'étais assis. Le jour venait dans la chaiid)re par une fenêtre large comme le cadre d'une tête de grandeur naturelle ; un volet de bois fermait par dedans cette ouverture ; de sorte que pour éviter le froid , ils sont obligés de n'y voir pas clair. Cependant , un trou carré est pratiqué dans le volet , et s'ouvre et se ferme comme une cage d'oiseau ; c'est par là qu'ils regardent le matin quel temps il fait , et quelle heure il est. J'entendais bouillir sur le feu une large gamelle pleine de lait : « la famille doit être nombreuse, » me dis-je àmoi-même.Encemoment même, tout le monde entra. 11 y avait Taieul , celui qui m'avait reçu ; un bomme d'un âge mâr et sa femme ; un garçon de vingt ans , d'une trèsbelle figure , et deux filles dont je sus bientôt l'âge , l'ainée de seize ans , la cadette de quinze , mignonnes et formées, enfents qui sont peut-être femmes à l'heure qu'il est ^ et seront mères Tannée prochaine. Belle couvée , en somme , quoique vivant comme toutes les couvées , du pain de la Providence, c'est-à-dire de bien peu de chose. Tous se mirent à Hre à la fois en me voyant , les hommes et la mère avec bruit , les jeunes filles souriant plutôt qu'elles ne riaient. Je vis bientôt que c'était leur manière d'accueillir leurs hôtes , et je fus touché de faire rire les gens d'autre chose que de mes ridicules. Le fils, qui avait été soldat , et entendait quelque peu le françms, me traduisait tout ce qui m'était dit par chacun des membres de la famille ; car tous me parlaient ou parlaient de moi à la fois , et tous riaient de ce que tous disaient. J'avais le cœur dilaté de voir tant de gaieté dans une maison dont les maîtres allaient faire leur souper du dimanche avec une gamelle de lait , et je me mis à rire comme tout le monde. Dans ce moment-là , nous nous entendions tous à merveUle , et généralement toutes les fois que nous ne parlions pas.
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I^es remercieiiients faits , on m'offrit à manger. L'émotion et la fatigue m'avaient ôté tout besoin. Cependant , pour ne pas interrompre les rires hospitaliers de la famille ^i refusant, je pris un peu de lait chaud dans une écuelle de terre cuite et avec une cuiller de bois sans manche. Eux se mirent à souper de leur côté. Ils étaient asas sur les escabeaux , la gamelle devant eux , servie à même sur le plancher, qui tenait Ueu de table , et ils y puisaient chacun par tour. Il y avait deux tablées : à Tune , le fils et son garçon , les deux bras de la maison ; à Tautre , Taieul et les femmes. Us mangèrent du lait , du fromage , le tout très-vite et avec de Feau pour toute boisson. Le repas terminé , ils dirent les grâces , remerciant Dieu de leur modeste souper et , me dirent-ils , de l'étranger qui était venu leur rogner leurs parts. Après quoi on se mit en cercle autour du feu. Le fils , qui était l'oracle , tenait un bout de pin allumé , en guise de chandelle , qu'U mouchait de temps en temps en l'éteignant. La conya*sation était pénible ; nous nous croisions souvent sans nous rencontrer. Le fils me transmettait toutes les questions : — si j'avais une femme , — des enfants ; — qud était mon âge , — mon pays , — pourquoi j'étais v^u aux Eaux-Bonnes; -— ma profession ; — et sur le gouvernement , de reste. Les réponses simples n'étaient pas toujours comprises , et les périphrases sont de peu de seooui*s dans la cabane d'un paysan des Pyrénées. Pourtant je me fis entendre à peu près sur les premières questions ; mais sur les deux dernières, ma profession et le gouvernement, je ne pus parvenir à les bien renseigner : toute l'intelligence du fils et toute la mienne y échouèrent : la famille n'en riait que plus fort.
Et d'abord, sur ma profession : « Ahl j'entends, me dit le fils , que je traduis , —Vous êtes maître d'école. » Et il riait, et tout le monde riait, — « Non , moins que cela. — Employé
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» dans les bui*eaux ?» — « Mmns encore. » — Vous travaillez » dans les postes? » — J'avais beau faire : il élevait toujours ma condition. Je n'insistai plus , et je restai commis de Fadinînistration des postes. Je n'ai vu personne qui eût une plus haute idée de Thomme de lettres que cet excellent monta* gnard. Partout où il voyait des lettres, il me faisait Thonneur de m'y placer , sans pourtant arriver à comprendre qu'il y eût des lettres qui ne fussent ni des lettres à la poste , ni des caractères mobiles , ni des exemples d'écriture , ni des lettres administratives , comme celles où on le prie , sous peine de sommation avec frais , de payer ses impôts.
Sur le gouvernement , je ne réussis pas davantage à l'édifier. U se croyait toujours sous Louis XYIII ; et il ne faisait pas une épigramme , le pauvre homme I C'est tout simple : un montagnard des Pyrénées ne peut connaître le gouvernement que par Fimpôt. Or, Fimpot est prudent ; il ne met pas sur ses avis au nom de qui il vous demande votre argent ; l'impôt est un gouvernement à part , un gouvernement qui ne se nomme pas , qui survit à toutes les révolutions. Mon hôte , au pied de sa montagne , au bord de son torrent , à deux cents lieues de Paris , ne savait bien qu'une seule chose, la chute de Napoléon.
Tout en causant , si c'est causer que de parler chacun dans sa langue , je voyais mes gens bâiller .^ — Quand ce serait d^ennui , pensai-je en moi-même , il n'y aurait pas de quoi m'of-^ fenser : que viens- je leur parler français?— Mais la vraie cause , c'est que , levés avec le soleil , ils sentaient le besoin de dormir, après une journée passée tout entière au travail , VQxÂns l'heure de la messe. On me parla de m'aller coucher, et on me dit que j'avais , dans la chambre voisine , un des lits de la famille , celui du garçon , qui , cette nuit-là , devait coucher avec l'aïeul. Le fils me montra toutes les aisances
' et dépendances , mais dans un style si obscur et avec tant de ciFOonloeutions , qu'à mon tour je ne compris pas ce qu'il me voulait. Finalement, tout le monde se coucha , les filles dans la chambre de Faieul , moi dans la chambre de leur père et de leur mère , par honneur, j'imagine.
Je n'entrai pas sans quelque effroi dans un lit dur, grossier , ayant pour tenture des toiles d'araignée , avec toutes les menaces d'insectes de toutes sortes que j'avais à craindre, et que mon imagination de malade multipliait. Je m'étais coo^ cbé tout habillé , bien décidé à ne livrer à l'ennemi , quel qu'il fût , que mes mains et mon visage. Au bout d'une heure, tout ce que j'avais laissé exposé fut envahi par une nuée de puces qui me mirent en sang. C'était peu pour ce que j'avais crainl. Voyant donc que je n'avais affaire qu'à une seule espèce d'ennemis , à des puces habituellement nourries d^un jeune gars de vingt ans , je fis bonne contenance et me défendis avec vigueur. Il y eut des morts sur le champ de bataille ; j'en ai la conscience nette : j'usais du droit naturel de défense. Mais je ne m'en vantai pas à mes hôtes, lesquels auraient peut-être pris le parti de leurs puces ; car j'imagine qu'ils laissent vivre ces petites bétes , comme venant aussi de Dieu. La nuit fut longue et pgitée ; mais je n'avais que l'inconunodité des pi*^ qûres et pas le dégoût. Il y a teUes circonstances où c'est un grand bien de n'avoir que le moindre des maux. Le lendemain , au petit jour, les poules vinrent dans la chambre , becquêtant et criant tout au tour de mon lit , et je voyais le mari et sa femme , qui me croyaient endormi , se lever sur leur séant, et faire à ces maudites poules pckie^ pclUe, pehie, ce qui augmentait le bruit , en les faisant voleter en tumulte. £d^ fin je me levai , et je quittai cette maison de puces , de poules et d'hospitalité, après avoir fait mes adieux à la famille et reçu l^s sienç , adieux touchants de part et d'autre , quoique de la
leur mêlés de rires , et je regagnai les Eaux - Bonnes , Qt me mis dans un bon lit , où j^oubliai leurs puces , mais non leur accueil.
C'est ainsi que, dans le même jour, j^ai vu , malgré moi et de plus près que je n^aurais voulu , un orage dans les montagnes , et fait , encore malgré moi , des observations de mœurs montagnardes. Ce fut là Tunique aventure de mon voyage : petite aventure , je le sais ; mais combien de voyageurs en ont de plus intéressantes , qui ne sont ni des mensonges ni des aventures refaites dans le cabinet?