LES MONTAGNES. - LES CASCADES
Mon iostruction dans les choses des montagnes commença par la perte d^une JUu^on. Il n^ a guère d^instruction qui ne conmiencé et surtout ne finisse ainsi. J^étais pai-ti de Paris , croyant encore aux nuages , non pas aux nuages tels que peut les comprendre et les analyser M. Arago , le seul de nos savants qui ait le génie du langage élémentaire et le secret de communiquer aux ignorants ce qu'il sait , mais tds que les comprennent les enfants et les poètes , et ceux qui , n^étant ni enfants ni poètes , ont conservé quelque peu de la naïveté des uns et goûtent beaucoup les réveiies des autrçs. Un matin
donc , ayant ouvert ma fenêtre , je vis , à quelque cinquante pieds au-dessus de ma tète , un gros nuage gris , qui remontait lourdement la montagne , avec je ne sais quel bruissement insensible qui me glaça de froid , quoique le temps fût trèsdoux. — «Qu^est-ceci? demandai-je en grelottant. — C'est un vrai nuage , me dit-on ; vous devez être bien heureux de savoir ce que c'est qu'uo nuage. » Celui qui me félicitait ainsi de rhonneur que me faisait ce nuage en se mettant à la portée de ma main , était un Anglais , vêtu d'une blouse bleue et appuyé sur un bâton ferré , plus long que lui , digne homme qui avait amené aux eaux sa fille , la dernière de trois , pour la sauver du mal qui avait enlevé ses deux sœurs. « J 'en arrive , ajouta -t-il. — D'où? — Du nuage. » Et il me montrait sa blouse toute pénétrée d'eau. Pendapt que nous causions , le gros nuage montait , découvrant les flancs boisés du mont, comme une toile de théâtre ; à la fin , il atteignit le sommet , couronna les bords de l'entonnoir au fond duquel nous étions, et s'y fixa pour toute la journée , comme je pus le voir à loisir.
J'avais le chagrin d'un enfant dont on vient de briser les joujoux. Quelle triste théorie que celle du nuage réduit à sa simple réalité ! Un brouillard qui ne tombe pas et qui sent mauvais I Ce n'est plus ce trésor de pluies fécondes que la main de Dieu pnnnène sur le monde ; ce ne sont plus ces voiles transparais qui se placent entre le soleil et l'œil de l'homme pour ménager sa faible vue. Voilà comme une poésie en chasse une autre. La montagne avait détruit pour moi la magie mobile des nuages.
Quelquefois pourtant je me réconciliais avec les nuages. Quand le temps était beau , sur le midi , et que les nuages , après avoir erré toute la matinée au sommet des montagnes, avaient été enlevés dans les airs et dipersés dans tout le ciel
FRAWCE. 249
par les veûts , s'il en restait un plus lourd que les autres, qui se fût égaré au fond d^un ravio , et se fût suspendu entre la terre et le ciel , c'était un plaisir plein de rêverie de le ymr se détacher de la montagne , se balancer longtemps au-dessus du ravin , puis mont^, puis redescendre , et , à la fin , prenant son essor, s'aller réunir à quelque autre nuage qui passait par là , dans les régions supérieures. Je me figurais alcars que ce pouvait bien être ainsi que les anges du monde Inblique descœdirent sur la terre pour aUar faire Tamour avec lesfilles des hommes , â même quelque&-uns ne vinrent pas dans cette vallée , où les filles des hommes sont si bêles. Il semble que ces nuages déposent mystérieusement un fardemi sur quelque plateau solitaire , et remontant aisuite vers celui qui les en-* voie. Par malheur , ce fardeau , c'est tout simplement une abondanlie rosée qui entretient sur ces monts une verdure étemelle , et que de beaux papillons , d'un blanc de neige , vont boire au fond des fleurs de la montagne , dans la courle saison des papillons et des fleurs.
J'allais souvent me promener là où les nuages avaient passé la nuit , laissant au bout de chaque feuille une goutte d'eau , la seule nourriture , avec l'air , de la verdure de ces montagnes. €'étai^tdes buis plus haute que l'homme, répandant à l'autour une odeur forte et saine : grande nouveauté poiH* moi, qui n'avais vu que les buis chétifs des collines de mon pays , dont le plus grand , qui ne me paraissait grand que parce que j^étais petit , était le rameau d'honneur offert au curé, le jour àesRameaux, C'étaient encore des hêtres courts , trapus, aux troncs énormes, à la tête maigre et menue, qui sortent d'entre les rochers et les brisent , arbres qui ne demandât à la montagne qu'un appui , et qui se nourrissent d'air et de brume. On ne sait où plongent les radnes de ces hêtres ; on voit seu-^ lement le dessein de la nature , qui a mis toute leur force dans
leur ti*oiic , pour qu'ils résistassent aux vents et aux orages . et leur a donné un feuillage rare et peu fourni , pour quHIs offrissent moins de prise. Leur nourriture est un mystère. J'ai vu de ces hêtres , et ailleurs , des pins qui adh^ent au rocher, sans y entrer, et se tiennent debout , verts et vigoureux, par une sorte d'équilibre dont le savant , pas plus que Tignorant , n'ont le secret. Le granit enfante des arbres qui donneraient assez d'ombre pour abriter un homme.
Les gens à impressions mobiles ne d(Mvent pas se hâter de juger les montagnes : à chaque instant l'opinion change ; œ qui vous fatiguait hier vous plaira demain. Les premiers jours, on n'est frappé que de la monotonie : des montagnes , toujours des montagnes , et toujours les mêmes montagnes , se dit-on avec ennui. Il ne faut pas les traverser ea courant pour les aimer ; il faut les monter et les descendre , les voir en détail , les pratiquer. Rien de plus monotone en apparence , et rien de plus varié pourtant. J'ai fait bien dés lieues sans voir deux montagnes qui fussent semblables; elles varient sans cesse de hauteurs , de bases , do végétations , d'aridité , et quand on y a vécu qudques semaines , on y trouve la Bdêroe richesse d'aspects qu'à toutes les grandes choses de la nature, si une et si variée. Il faudrait imaginer des noms nouveaux pour toutes les ouvertures des montagnes ; car il y en a qui ne sont ni des vallées , ni des gorges , ni des défilés , ni des cols. Ici , vous êtes serré entre deux chaînes qui se touchent ; étourdi par le fracas du torrent qui coule à vos pieds , et , chose étrange , qui ne peut pas , avec tout son fi*acas , couvrir l'écho qui vous renvoie vos paroles. L'air vous manque; vous êtes dans Tombre. Tout à coup , à un détour inatt^du, les deux montagnes s'écartent ; leurs cimes s'éloignent à perte de vue ; ces masses , qui tout à Theure étaient à pic et pendaient sur votre tête , vous les vovez se coucher et comme
s'étaler par pentes douces , et alors le pâtre et ses troupeaux , le montagnard et sa maisonnette , monter sur leurs croupes inclinées , et s^y asseoir au milieu de frais bouquets d'arbres, loin du bruit du torrent. Là , ce ne sont plus les dmes des monts qui s'éloignent , mais leurs pieds ; alors le passage s'élargit et devient vallée ; le torrent s€| met au large , prend du terrain , et devient rivière ; le solâl , qui couronnait tout i\ rheure le sommet du défilé de qudques bandes chaudes et lumineuses ^ inonde cette plaine nouvellement découverte , se ^isse àaiÈS tous Içs plis du terrain, et va réjouir, sous son toit solitaire , le montagnard dont il est la seule richesse.
Ailleurs , un des côtés seulement de la chaîne s'écarte , et forme comme un petit golfe circulaire , assez large pour contenir une cabane , et autour de la cabane , quelques perches de prairie , où paissent une dièvre et son biquet. La cabane est au bord du torrent , sur lequel on a jeté une planche ou un tronc de pin , pour communiquer d'une rive à l'autre. Cette cabane , ce pré , ce tronc de pin , tout cela semble fait pour la chèvre et son biquet. C'est la mise en scène de la fable de La Fontaine ; seulement l'ennemi n'est pas le loup, mais Tours , dangereux amemi , quand H lui pr^d fantaisie d<' manger autre chose que des fraises et des baies de montagne* Je voyais le loquel , le trou par où le petit doit regarder si r^nemi fait patte blanche ; la porte de la cabane était de la hauteur d'une chèvre. Rien n'j^ manquait , ni la traînante mamelle , ni ce goût d'herbes fraîches qui parfument les fables de La Fontaine. Au reste , ce n'est pas la seule fois que j'ai trouvé sur mon chemin quelqu'un de ses personnages^ hommes ou bétes.
Les formes extérieures des montagnes ne sont pas moins variées : quelques-unes sont courtes , ramassées ; le roc rougeâtre se replie sur lut -même , et se noue comme un tronc
d'arbre : ces mootognes s'âèvent peu , ooimne les arbres noueux ; d^autres sont élancées , droites , maigres , rongées par les éboulements d'une lave friable et mince , dont les feuilles semblent avoir été séparées par d^innombraides scies; quelques-unes smit sèches , et paraissent altérées ; quelques autres , percées de toutes parts par les eaux intérieures, pieuvent încessammait des gouttes limpides , petite force sourde qui agit étemdlement , et qui finira par les dissoudre. J'en ai vu qui étaient bouleversées et comme brisées en 'éclats par qadque explosion souterraine. En s^approdiant de ces amas de débris , on ne peut pas comprendre comment I^homme a pu s^y frayer un passage. Mais il faut si peu de place^ même pour rhonmie qui a une taille de tambour^major, et qui s'est agrandi de trois plumets ! On passe donc à travers des fentes de rocher ; on glisse, sans aucun danger, au miHeu des éboulements , dans la direction du torrent qui s^y fait jour , lui ausâ , car il faut que tout cède à Teau , et qui s'agite avec tant de bruit , dans son Ht encombré , qu'on dirait un chaos qui va s'ébranler pour devenir un monde , et que ce mugissement des eaux est le bruit d'un travail sourd de création. En rêvant ainsi , on atteint les limites de ce chaos , et aloK on voit succéder , par un passage insensible , Torgamsation aux débris , et la terre créée au diaos.
Mais quand on a vu pendant quelque temps de toutes ces belles choses , on est las; on soupire après un horizon; on donnerait beaucoup pour voir une plaine plate, fût-ce même les plaines de Saint-Denis ou des Sablons. Ce qu'on cherche dans les montagnes , ce qu'on poursuit , au prix de mille fatigues , c'est un horizon. Tous ces sommets inaccessibles finissent par vous attrister comme les murailles d'une prison ; on étouffe , on s'impatiente : il semble qu'on manque <te liberté et d'air. Toujours voir une chose où l'on ne peut
pas aller avec ses pieds ; toujours se choquer contre un obstacle iofranchissable ^ toujours rêver un horizon derrière un mur , finitpar devenir une peine d'esprit, un su{^ice. L'homme n'aime pasàs'entendredire:«Tune peux pas ce que tu veux ;» or, c'iest ce que les montagnes vous répétât sans cesse. Il y a des heureux qui se toat porter en chaise jusqu'au sommet des pics les plus élevés , et , de là , se donnent le plaisir de voir du pays sans se fatiguer. Mais ceux qui ne peuvent pas gravir les montagnes sur les épaules d'autrui , ou qui n'mit pas assez d'haleine pour y aller sur leurs jambes , ceux - là s'ennuient bientôt de ramper auprès de ces murs , et rega* gnent à reculons la plaine.
CSomme on se lasse des montagnes , on se lasse aussi des cascades. D'abord on est saisi par un bruit si puissant et si nouveau ; on s'en emplit l'âme et les oreilles ; mais hietàbi le bruit vous fatigue , comme toute chose qui ne change pas et ne finit pas. On s'impatiente pour cette eau qui ne peut rien changer à sa loi , et qui fait cascade éternellement , au même endroit , jour et nuit , qu'on la voie ou qu'on ne la voie pas. De loin , le bruit des cascades i^it davantage , parce que le mouvement si varié des vente , leurs courants sans nombre , ' modifient les sons , déplacent les échos , affaiUissent ou élèvent les voix , les approchent ou les éloignent , font éclater , tonner ou mourir les bruits. Hais , sur le bord même du torrent, on éprouve une sorte de colère contre-cette éternité aveugle , surtout quand on fait des retours sur soi-mén)e , et qu'on s'avoue que sa pensée et sa vie n'auront pas tant de durée que cette eau et ce bruit.
D'ailleurs, il en est de certaines curiosités naturelles comme de certains drames : jamais ce qu'on voit n'égale ce qu'on voudrait voir ; jamais la cascade n'est assez forte ni assez mugissante ; jamais le drame n'est assez sanglant , ni la cata-
strophe assez terrible. Quand on e^ entré dans Textraordinaire et dans le rare , on ne peut plus se plaire qii^au monstrueux. Qu'est-ce, en effet, qu^un torrent qui tombe de quelques centaines de pieds , en comparaison d^an fleuve d'Amérique , qui se rue dans un abime avec toute cette masse d'eau sur laquelle voguent des navires? Qu'est-ce qu'un cinquième acte qui ne nous montre que les planches des cercueils , en comparaison d'un dénomment qui nous pourrait montrer les linceuls et les cadavres? Devant une i-ivière qui coule doucement au fond d'une vallée , on ne se sent jamais pris d'impatience, à^moins d'être vide et d'un naturel ennuyé. De même on ne s'ennuie pas d'un drame sage , reposé , où les passions sont plus profondes que verbeuses , où la terreur va à l'âme sans la fantasmagorie du spectacle , où la catastrophe est d'autant plus sentie qu'elle est plus justifiée par d'habiles développements de caractères , et moins étalée aux yeux. Sitôt qu'on est transporté dans un monde d'émotions inconnues et quelque peu forcées , l'imagination devient insatiable , et on ne la contente qu'en l'épouvantant.
De certaines choses extraordinaires, la prauière qu'on vmt est la seule qui étonne ; et cela peut se dire encore de la cascade comme d'un certain drame. J'eus un double plaisir à voir ma première cascade : d'abord parce qu'elle était la première , ensuite parce que j'en avais fait la découverte. G'étaitdans le torrent qui mène aux Eaux-Bonnes. Je me promenais au bord de ce torrent , cherchant de l'ombre ; et puisqu'il m'était défendu d'aller m'asseoir au sonunet de ces pic^ où Tair est si pur et si rafraîchi , je me cachais au fond du ravin pour éviter un soleil dévorant. J'errais au hasard, sans suivre de sentier, m'enfonçant sous les hêtres, attiré , cofliine malgré moi , vers un bruit étrange , autour duqud je tournais sans pouvoir Tatteindre , descendant au bord de l'eau,
puis remontant le long' des rives , tantôt j^rdant ce bruit , tantôt rentendant tout près de mon oredle : c'était une cascade. L^épaîsseur du bois , les mille détours du torrent , les courants dW, en dispersmit ou en concentrant le bruit de la chute , m'avaient fait croire que j'en étais loin quand j'en étais tout près , et tout près quand j'en étais loin. Enfin je l'avais trouvée. Je me laissai donc mouiller de sa poussière humide ; l'avançai ma tète sur le bord pour sentir mes cheveux soulevés par ce souffle piôssant d'une eau qui tombe de cinquante pieds ; car cette cascade n'a que cinquante pieds de chute : aussi n'est-dle pcxnt vantée.
Ce bruit , si nouveau pour moi , me donna une «orte d'é-
tourdissanent qui n'était pas sans charme. U semble qu'on ne
s'entende (dus penser , et que l'âme soit assounMe comme To-
reiUe. Les êtres qui vivent ici ne savent pas ce que c'est que
le silence. Je me parlais, et ma vchx n'arrivait pas. jusqu'à
mon ottie ; je mardiais , et mon fieà ne faisait rendre aucun
son à la terre ; je criais , et il me semblait que je me parlais
tout bas. Un voyageur égaré pourrait se trouver ici à côté
d'un brigand , et tous deux passer la nuit , adossés au tronc
du même hêtre , sans qu'il n'y eût ni un voleur , m un ycié ,
ni un assassin ni une victime. Un contreban^er' pourrmt
compter son butin à quelques pas d'un doaanier à l'affût. Un
ours affamé serait forcé déjeuner à côté d'un isard* gitésous
la feuillée. Je m'étais assis , et je révais à cela , me cr&yant
bien seul , lorsqu'ayant jeté les yeux machinalement autour
de moi , je vis à ma droite , sur un quartier de marbre, blanc
où tombaient quelques rayons du soleil , qui s'étaient gUssés
à travers le bois , un beau lézard faisant son din^ d'un sca-
' ï.e chevrenil des Pyrciiée». C'est , dit-on , une espèce qu'on ne trouve <{ue.là.
rabée; et , à ma gauche , un vaste chapeau de paille sous lequd était un savant , lisant une flore des Pyrénées. Ni le lézard ni le savant ne m^a valent entendn mareher, parler, crier, et ils étaient tous deux à la portée de ma main. Je regardais le lézard se dresser sur sa queue , se baisser pour mieux saisir le scarabée , dont Taile dure était la seule défense ; je regardais le savant feuilleter sa flore des Pyrénées , et y chercher la famille d^une petite fleur Ueue qu^il tenait dans sa main. J^aurais pu faire la lecture derrière lui , et prendre ma part de ses doctes expériences. A la fin , le lézard vint à beat de son scarabée , non sans peine , et se coudia le long d^ooe raie de soleil pour faire sa digestion. Quant au savant , je compris , à son geste animé , aux mouvements in*écipîtés de son grand chapeau de paille , qu^il avait trouvé la famille de sa fleur, et qu'il poussait des exclamations de joie. Je me levai et partis sans déranger le lézard ni le savant. Ce savant est t^emçnt un savant , qu'il est de Tacadémie des Inscriptions. .
Mais , encore une fois, avec Tassaisonnement d'un lézard mangent un scarabée , et d'un savant de racadémie des Inscriptions classant une fleur des Pyrénées , la cascade est d'un médiocre intérêt. Pour un voyageur de livret , pour un taurisle dont toutes les admirations ont été rédigées d'avance , une telle parole est on blasphème , je le sais ; mais je parle comme je sens. J'ajouterai même que c'est une bien sotia espèce que le voyageur et le iourisle de livret. Ses impressions se font à son auberge , avant son départ pour le lieu où la euriosUé doit les lui fournir. Il sait par les livres et par les ouïdire de touristes de sa sorte , ce que c'est qu'une montagne , une cascade , un lac ; il est parfaitement sûr d'avance que b montagne est une belle liorreur^ généralement ; que la cascade est remarquable par ses arcs -en-ciel et par ses eaux , qui res-
seiid>leDt à des piareries (style de livret) ; que )e lac est une masse d^eau bleue et profonde , et une chose généralement mélancolique ; car on n^a pas appelé sans raison lakisles cer» tains poètes de la Grande-Bretagne , rêveurs ei réves-creux ; et notre voyageur a assez de littérature pour savoir même cela. Le voilà donc parti , possédant son thème sur le bout de ses doigts , sachant où il faut montrer de Thorreur, de 1 imagination , de la mélancolie , et en ayant fait une provision dans sa malle. Arrivé devant la montagne , vous Tentendez dire : « C'est cela ! »— Devant la cascade : « CestMen cela 1 » — Devant le lac : « C'est parfaitmient cela I » — Hais cela , quoi ? — « Ce que j'en savais avant de sortir de Tauberge. » — Conmaent donc prenez-vous tant de pdne pour voir une chose que vous saviez déjà? Je ne suis pas de votre espèce, grâce à Dieu. Je ne sais rien que je n'aie vu, etnecroisd'avanceà aucune description. — Voilà le type voyageur; ils s'acquittent d'un devoir, ils collationnent leurs impressions avec leurs lectures; et cœume ils sont résolus à ne voir que comme leur Guide des voyageurs a vu , ils trouvent toujours qu'on leur a dit vrai. Je puis bien me flatter de n'être pas de cette espèce ; mais j'ai peut-être le défaut contraire , qui est de mettre dans toutes mes impressions une indépendance d'esprit, quand même^ qui peut me tromper tout aussi bien que la banalité peut tromper le voyageur type. Je n'ai d'opinion sur rien que je n'aie vu et pratiqué : bonne disposition , je crois , si je m'en tenais là ; mais , au lieu d'arriver comme une table rase , j'arrive dépité et gendarmé contre les impressions d'autrui , surtout contre celles qui sont dans les livres , ce qu'on pourra retourner avantageusement contre les miens. Il en résulte que mes admirations ou mes antipathies se composent , partie de mon instinct, de mes impressions vraies , partie de mon esprit de révolte contre les admirations ou les antipathies d'autrui : aveu que
je fais , noB pour me donner Timportanoe d^un homme qui s'analyse tout haut ^ et qui convie Tunivers à venir voir comment les caprices se forment dans son cerveau , mais pour mettre à Taise ceux qui me voudraient faire 1 honneur de prendre au sérieux mes petits jugements inoffensifs sur de petites choses.
Que la vue d^une lande sans fin est douce au voyageur qui est resté quelques semaines emprisonné dans les montagnes ! Que le silence d^une solitude de sables , où le vent ne trouve pas une feuille à remuer, est reposant pour une oreille émoussée par le tapage des cascades ! Exclamations que je me faisais à moi-même en cheminant dans les landes de Biaritz , petit village d'où j'allais bientôt voir la mer : la mer, le ternae et peutêtre le but de mon voyage , le dernier et le meilleur de ses souvenirs.
SOUVENIRS
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