EXCURSION A LUXEUIL
Je partis de Vesoul à six heures du matin. C'était vers la mi-septembre , par une de ces matinées brumeuses , froides , pénétrantes , qui mordent ]es doigts et le visage , comme dit Horace , mais qui donnent de si bdles espérances pour la journée. Vesoul est au milieu de riantes prairies bornées par des cdQines ; il fallait traverser une de ces prairies pour gagner une des collines de Test , d^où part le vaste plateau qui conduit à Luxeuil. Je ne voyais rien à vingt pas devant moi. La prairie était noyée sous la brume ; la colline , à un quart de Ëene de la ville , avait disparu ; je ne la reconnus que quand je me sentis monter. Arrivé au sommet , comme la
capote de mon cabriolet de lonage dépassait la ligne de Thorizon devant moi , par-dessus les têtes des Vosges , je vis le soleil se lever, ce beau soleil qui pendant huit mois de Tannée ne nous avait pas manqué plus de deux jours. J^eus soo premier rayon, le seul que puisse soutenir le regard de rbomme. Singulière harmonie, ou plutôt singulière parodie f A deux horizons si différents, Tun reculé par-delà les mondes, Tautre formé par la petite crête d'une petite colline sur un petit point de ce globe qu'un rayon du soleil levant suffit pour embrasser et vêtir de lumière, se'rencontraient en même temps, comme de propos délibéré , le soleil , le dieu visible, et deux des plus petits de ces myriades d'êtres aniniés auxquels il donne la vie, à savoir mon cheval de louage et moi , moi supérieur seulement à mon cheval par ce seul points disent les philosophes, que j'ai conscience de ma petitesse infinie , mais mon cheval supérieur à moi par ce seul point qu'il ne s'occupait pas de la santé de sa petitesse non moins infinie.
Cétait alors le moment le plus froid du matin. Tous ceux qui voyagent avant le jour savent que le lever du soleil est Tinstant où l'air est le plus piquant ; mais , comme c'est surtout par l'imagination que nous avons froid et chaud , le premier rayon du soleil nous réchauffe , quoiqu'il soit sans chaleur. Je le sentis pénétrer en moi et y réveiller la pensée encore engourdie des suites d'un sommeil interrompu. Un quart d'heure après, j'eus un spectacle splendide. La route longeait une petite vallée , à gauche , toute plongée dans la brume , et qui ressemblait au Ut d'un fleuve roidant à pleins bords des eaux molles et vaporeuses. Ce même rayon de soleil qui était venu me réjouir au fond de mon cabriolet avait comme enfilé la vallée , et chassait devant lui ces vagues silencieuses ; le fleuve s'affaissait peu à peu et s'encaissait de
plus en plus dans ces deux rives. Bientôt quelques p<Miites de peupliers sortirent tout humides , comme ces plantes fluviatUes qui montrent leur tête au-dessus des eaux ; puis insensiblement les cheminées de quelques fermes éparses dans la vaUée , puis le moulin , dont le toit et le tic-tac semblèrent émerger en même temps ; puis le meunier tout blanc fumant sa pipe devant sa porte ; enfin çà et là , sur le lit du fleuve desséché comme par enchantement , des faucheurs coupant les regains de septembre , des vaches tondant Th^be mouillée et anphssant leurs mamelles pour le déjeuner des habitants de Yesoul ; un ruisseau d'eau véritable où le soleil se mire tout Tété sans le dessécher, et tout le long de ce ruisseau des saules et des frênes formant une allée capricieuse ; et sur le petit sentier qui côtoie le ruisseau , sous les saules , une femme plus matinale que les autres poussant un âne vers la ville, pour y vendre ses provisions la première, et revenir de bonne heure à la ferme.
J^allais voir à Luxeuil un iUustre malade. Celui«là est malade pour avoir aimé la science plus que la vie , et la gloire plus que la santé. 11 a voulu dire des choses nouvelles avec la langue de nos grands écrivains, U a voulu être original en restant dans la tradition. U a écrit pour ce siècle qui renie la langue de ses pères , comme il aurait écrit pour le puMic d'élite du dix-septième et du dix-huitième siècle ; il a donné du-delà de ce qu'on lui demandait. On l'aurait honoré , loué , enrichi à moins ; c'est lui qui s'est fait à lui-même les conditions de sa propre gloire , et qui s'est accablé de responsabilités et de devoirs : sa santé y a péri. J'allais le voir, j'allais le remercier du plaisir nourrissant que m'ont donné ses livres , triste et touchant pèlerinage dont je suis revenu en me faisant cette question : la plus belle gloire vaut-elle qu'on l'achète à ce prix?
La route de Vesoul à Luxeuil traverse ua beau pays , des champs bieo cidUvés, des villages aisés , de jolis bouquets de bois , quelques vign(d>les. Du reste , rien de [Nittoresqoe, ries qui demeure daus la mémcMre, rien qui fournisse une dtescrtptioD au touriste ; et c^est tant mieux ; car là où le touriste ne trouve pas à prendre de notes sur son calepin banal, Thomme a le pain et le vin en abondance. Là au contraire où le touriste s'échauffe , s'exalte , et donne carrière à son imagination moutoottière et à sa verve de convention, dites-vous que rhomme vit misérable et ne mange que de mauvais paio. J'aime un site pittoresque , mais j'y trouve moins de prix quand le chétif paysan qui y perd ses sueurs vient sur le bord de la route me demaiider l'aumône et me faire payer le spectacle de sa miontagne et de sa cabane délabrée qui y fait si bien. Le touriste ne tient compte que des paysages qui toat un tableau. Il dit : Ici une montagne , là un pauvre petit champ de pierre d'où une vieille femme courbée jusqu'à terre tire un à un quelques brins de lin, ailleurs un mendiaDt qui attend le voyageur à merveille 1 Mais, dans un tableau , ni cette vieille femme , ni ce mendiant n'ont fum. Je fois ^and cas du paysage que le touriste dédaigne , car il en sort conune un bruit lointain d'activité et de vie , de travail heureux et béni du ciel , de santé , de danses joyeuses le dimanche , de noces fécondes , de mariages où l'on ne craîflt pas la venue des enfants , de procès entre gens qui s'arron^ dissent et s'accroissent ; — bruit réjouissant qui vaut bien une sensation de curiosité mêlée de tristesse à la vue d'un paysage où la nature est rude à l'homme , et où la terre jalouse semble ne jouir que pour elle-même de sa sauvage beauté.
Après trois heures de route , on arrive à l'entrée d'une plaine immense , fermée par des collines , au pied desquelles
Tceil distingue à peine des formes confuses de maisons , d'où s'élance un clocher : c'est Luxeuil. C^est là que je devais trouver mon illustre malade, ce noble martyr de la science et de Tai't , aveugle , brisé par le mal , et , quoique doué de Téner- . gie des âmes supérieures , ne pouvant pas rendre par sa volonté la vie et le mouvement à son corps qui plie sous lui , ni faire passer dans ses membres affaiblis quelque peu de cette flamme qui anime et fait marcher les créations de sa pensée. Qu'allais^je lui dire? de quel air me présenter devant lui? de quel air... qu'importe? Il ne devait pas me voir! Mais que lui dirais-je? Conmient lui cacher que je venais de parcourir un beau pays , c'est-shdire que j'avais les membres agiles , le corps soujde , l'œil bon; — à lui qui passe sa vie sur un fauteuil , où ni ses yeux , ni ses jambes ne le peuvent maier ; à lui qui , jeune ^core, enfant de ce siècle , avec la noble beauté de la jeunesse sur le visage , se traîne comme les vidllards sur le bras d'autrui? Comment lui taire que j'avais vu du haut des collines du Jura se lever le magnifique solâl qui fait étinceler les glaciers des Alpes , — à lui qui ne voit plus le s(deU que dans sa pensée , quand il a besoin de s'en souvenir pour éclairer quelque scène de ses livres ; à lui qui a fait depuis longtemps amitié avec les ténèbres, selon sa noble et toudhante parole? Et quand il s'inf(H*mera de ma santé , comme c'est l'usage entre gens qui se retrouvent , je ne puis pas dire qui se revoi^t , lui avec une bonté particulière , parce qu'il sait que le travail m'a déjà fait tomber une prani^ fois, comment lui dire que je suis valide et en bonne santé, sans qu'il fasse un amer retour sur lui-même? ou Gonma^t lui répondre que je souffre , moi aussi , et que je paie bi^ cher des travaux sans gloire , sans qu'il soit blessé que je parle de mes maux devant les siens, sans qu'il se dise intérieurement qu'il voudrait bien avoir pour toute santé ces
équivoques maladies qui permettent au patient d'aller voir lever le soleil sur les hauteurs du Jura? Car Thomme est ainsi fait , pensai&-je en moi-même. 11 est difficile que le malade ne trouve pas un air triomphant et injurieux à Thomme valide, et que Fhomme valide , ou qui Test comparativement, ne sente pas une honteuse joie en présence du malade. Un égo'isme secret perce à travers les protestations les plus sincères de sympathie. Ce sont comme des arrière-pensées toutes physiques qui se mêlent aux sentiments de Pâme. Entre deux amis , dlnégale santé , qui se demandent réciproquement de leurs nouvelles , le plus valide , ea souhaitanl de tout son cœur sa santé à son ami , ne sent-il pas en lui quelque chose qui s^applaudit d'avoir plutôt à faire ce vœu qu'à le recevoir?
Je pensais , tout en cheminant , a bien d'autres choses encore. Je ne le connaissais point , je ne l'avais jamais vu. Un Uen d'admiration de mon côté , quelques lettres échangées , des amitiés communes , c'était tout ce qui me le faisait aller voir. De quel esprit était-il? Commentée noble jeune homme supportait-il sa précoce vieillesse? Était-ce lui plaire que de le plaindre? Fallait-il le tromper sur son état, étouffer mes émotions à la vue d'une si touchante ruine , jouer l'indifférence , et , comme on fait pour certains malades de l'espèce de Louis XI et de Mazarin , — dont l'un, à demi mort, parait son cadavre de fourrures splendides , et dont l'autre se faisait farder sur son lit d'agonie , — offrir mon bras au paralytique pour faire une promenade dans le jardin? Ou bien, était-il de cette espèce plus commune de dolents qui changent leur médecin s'il refuse de classer, quaUfier et traiter leur maladie , qu'on flatte et qu'on capte sûrement à s'attendrir sur leur sort , à leur trouver rœil nerveux , la figure tirée; auxquels on craint de souhaiter la santé , de peur qu'ils no
preanent ce souhait pour une injure, et qu^on soulage en en désespérant? Dans tout homme , me disais-je , il y a deux homines : dans Thomme de génie , il y a Tesprit supérieur , il y a ensuite Thomme ordinaire , et c'est souvent le bon moyen d'arriver à Tun que de se mettre bien avec l'autre ; c'est en flattant les petites faiblesses de l'homme ordinaire qu'on gagne la confiance de l'esprit supérieur. Y avait-il aussi deux hommes en lui? et de quelle nature était l'homme ordinaire? Spéculatioas puériles, je le sais, mais où j'étais naturellement porté, d'abord parce qu'on ne peut guèn' mieux faire que spéculer sur une longue route, droite etnue, à travers une plaine moissonnée ou vendangée, ensuite parce qu'il est assez dans notre nature d'anticiper sur le futur, et de se composer un rôle pour une pièce qui peut-être ne se jouera pas.
Ce que j'y gagnai , ce fut d'abréger le chemin. Je me trouvai bientôt dans une rue longue et étmte , bordée de vieilles maisons , la plupart insignifiantes , quelques-unes d'une antiquité intéressante , c'était le bourg de Luxeuil. Je demandai la demeure de mon malade , on ne la savait pas. Je me fis conduire tout au bout de la rue. Il y a là une maison du quinzième âècle , admirablement conservée , avec un balcon en pierre, au premier étage , d'une joUe forme et d'une construction hardie. Je pensai que ce pouvait bien être là qu'il demeurait ; que cet homme , qui vit au milieu des générations passées , avait dû se loger dans une maison historique , d'autant plus que cette maison a un jardin sur le derrière , et qu'il y a je ne sais quelles harmonies naturelles entre un artiste et un monument d'art , entre un malade et un petit jardin soUtaire : j'entrai; c'était bien là. Deux dames ^ propriétaires de la maison , me reçurent avec bonté. Mon cœur battait ; j'avais peur d'apprendre de mauvaises nouvelles; je
le savais^ayanf beauooQp flooffert dans ces derniers temps. — Ck>mm^t va4-a? — Bien mieux. — Je respirai ; les compliments réciproques^ vinrent après.
Sa femme fut avertie de mon arrivée. Sa femme , noble femme , le bâton de sa vieillesse prématurée , si bonne , à empressée , si tendre pour lui , dont j ^admirais le dévouement avant de le comprendre. Je Tai bien compris depuis que j^ai vu le pauvre malade; un tel bomme n'en pouvait inspirer 'plus , mais* il n'en pouvait inspirer moins. Elle me dit qu'il se faisait une joie de me voir. Quelle dérision t toujours le mot voir, quoiqu^il n'ait plus d'yeux ! Lui-même dit aussi : Je suis content de vous voir! Il est vrai qu'U voit par le cœur. — Ayez la bonté d'attendre un peu , on va le porter au jardin , sous la charmille : c'est là qu'il se tient tous les jours , pendant quelques heures , à l'ombre , et je lui fais une lecture , ou nous causons , de Paris surtout , et des amis qu'il y a laissés , et dont quelques-uns l'oublient.
— n le croit?
— Il s'en attriste. Vous pourrez le consoler là-dessus.
— Oublié ! non , me dis-je à moi-màne ; mais peut-être passé sous silence , omis ; c'est la manière d'oubKer des anus de jeunesse. Les vrais amis de l'écrivain supérieur ne sontils pas dans la génération qui vient après eux?
La conversation fut interrompue. On était venu nous dire qu'il nous recevrait sous la chanmile ; j'y allai. J'entendis une voix douce qui me demandait pardon de m'avoir fait attendre. Je ne le voyais pas encore. Celte voix me pénétra. J'entrai ; je le vis qui étendait sa main du côté où il pensait que j'allais m'asseoir ; je la serrai avec affection et respect. 11 demanda s'il faisait du soleil , — je pouvais à peine en soutenir le reflet sur les feuilles brillantes de la charmille , — et si je n'en serais pas incommodé. Je le rassurai , et m'assis
près de loi. Ses paroles venaient lentement ; il s'était pronûs de m^en tant dire ! Je le regardai et réeoutai avidement , des yeux j des oreilles et du cœur. Imaginez-vous ime belle figure douce et souriante, un front élevé, hannonieux, d'une grande blancheur, qui m'a rappelé celui du Benjamin Constant , d'illustre mémoire ; de beaux yeux noirs qui ne voient plus , mais qui parlent encore ; qui se lèvent lentement , et quelquefois inégalemait , l'un un peu plus (pie l'autre ; qui ont de l'expression et n'ont pas de regard ; qui ne sont que tournés vers vous et qui pourtant vous pénètrent ; et , au-dessus de ces yeux , des sourcils noirs , épais , dessinés gracieusement ; et , sur ce front , des cheveux de même couleur, abondants , soyeux , qui se bouclent naturellement ; une tête de beau jeune homme mûri par la pensée , avec un mélange de grâce et de gravité ; une voix vibrante , maladive , mais assez animée ; un nez fin ; une bouche d'une belle forme , quoique légèrement contractée par l'habitude de la souffrance ; et , sur toute cette figure , dans tous ces traits que la maladie a'a pas déformés , un bon sens bienveillant , de l'élévation et de la naïveté , les qualités de ses Uvres , intelligence , sagacité critique , sentiment de la vie. Je lui trouvai le visage calme , reposé , comme s'il avait le pouvoir d'empêcher ses souffrances intérieures d'altérer ce pur miroir ou se réfléchit tout ce qu'il y a de bon , d'élevé , d'intelligent , hélas ! et le peu qu'il y a de bonheur en lui. J'en fus d'autant jdus surpris , que je venais d'apprendre par les siens qu'il avait tous les jours quelques moments de douleur aiguë ; c'est là le prix que la nature impitoyable lui fait payer ce peu de belles pages qu'il écrit dans les courtes trêves de ses souffrances. C'est un dur marché que celui-là , une page pour une heure d'angoisses I Mais la crise passe et la page reste ; il sait cela ; il y a foi , et il ne se plaint pas du marché.
Aacun détail n'est petit, d'uo personnage si intéressant. Un de ses g^tes habituels , quand il cause , est de porter sa main droite à son nez , et de le prendre entre ses deux premiers doigts , comme s'il le voulait effiler et polir. Pendant qu'il me parlait , la tête tournée et les yeux errants de mon côté , je regardais au fond de ces yeux avec une curiosité respectueuse , mais vive , comme si j'y avais voulu chercher quelque espérance lointaine de guérison. Je m'y voyais parfaitement , comme dans un œil qui regarde , réfléchi dans leur mobile et profonde prunelle ; c'est toujours un miroir qui reçoit les objets , mais qui ne les renvoie plus à l'intérieur, au fond de cette pensée que le spectacle du monde visible ne réjouit plus ; la maladie a tendu un voile noir entre son âme et ses yeux; je m'y voyais, mais je n'y pouvais voir toutes les nuances si délicates de sa pensée. Sauf une expression invariable de douceur etd'intelUgence, n'y cherchez rien de plus : quand ses idées sont riantes , — et , gi'âce à Dieu , il lui en vient quelquefois au miUeu des siens , — son regard ne rit pas ; il reste grave , triste , douloureux ; mais toutes ces nuances qu'il ne peut plus reproduire s'épanouissent sur tous ceux des traits de son visage que la maladie a respectés. Si vous ne pouvez pénétrer par les yeux dans cette âme choisie, vous le pouvez par le reste de sa figure, qui trahit toutes ses pensées par le jeu de toutes ses fibres vives et délicates , et qui n'en trahit que de nobles , de bienveillantes , d'inspirées. De temps en temps , un doux vent de septembre écartait les feuilles de la charmille , et laissait passer un rayon de soleil , un dard aigu , qui aurait blessé , même sous la paupière , un œil doué de la vue , et qui plongeait impunément dans le sien ; il n'en sentait ni l'aiguillon ni la chaleur. Amère parodie du regard de l'aigle , qui fixe le soleil , mais qui le voit !
Je trouvai toutes mes anxiétés et précautions de la route bien ridicules. Il ne me dit rien de sa maladie , rien de ses yeux éteints, rien de ses angoisses de chaque jour, rien de ses nuits sans sommeil ; il me parla de Paris , de son amour de Fart , de ses travaux en train , de ses travaux projetés , de ses merveilleux desseins. Il traite la douleur comme une perte de temps dont il ne faut pas se vanter. Je m^attendais à quelques retours plaintifs vers les beUes années où U avait vu le soleil ; et , par je ne sais quelle pointe d^égo'isme misérable , je les craignais , pour Fembarras de trouver en moi une sympathie et des consolations qui fussent dignes de confidences si poignantes. Il me les épargna. Est-ce donc qu^il se méfie même de la sensibilité d^un ami , et qu'il ne veut pas mettre les gens dans la gêne de se faire plus attristés qu^ils ne sont , et de parler au-delà de ce qu% sentent? Non. Pourquoi chercher une expKcation à mes dépens? S'il ne dit rien de ses maux, n'est-ce point qu'il ne trouve pas qu'on paie trop cher d'une vie mutilée une des premières places dans l'art ; ou que , se sentant valide dans sa pensée , alerte , infatigable , cheminant librement dans les âges passés , ayant de la vie , non-seulement pour lui , mais encore pour tous ces hommes de l'histoire qu'il ressuscite et remet sur leurs pieds , il ne veut pas donner à la maladie l'avantage de la croire plus forte que sa volonté , et, comme les stoïciens , mais non dogmatiquement , Il nie la douleur ? S'il ne regrette pas le soleil sensible, n'est-ce point que dans cette tête où toute la vie s'est retirée , son imagination agrandie a aUumé un soleil qui lui semble bien plus beau que le nôtre? Car il en est le maître , il le peut à volonté faù'e lever sur son monde intérieur, il le regarde en face , il le crée.
J'avais déjà passé deux heures avec lui; je craignais de le fatiguer ; je demandai à voir la ville , et d'abord la maison.
Le médecin inspecteur des bains de Luxeuil , M. Monin , homme instruit et' obligeant , s'olMt à m^accompagner.
— Je ne puis vous donner un meilleur cicérone , me dit le malade : allez, voyez d'abord la maison; elle est d'une belle conservation , et d'un style curieux.
L'avait-il donc vue? non. 11 est venu à Luxeuil aveugle. Mais , sur de simples notes , il l'a devinée par la science et l'imagination , les deux yeux de son esprit ; et s'il la voulait peindre , il serait moins embarrassé que moi qui n'ai pas la première et ne veux pas courir après la secœide.
Nous sortîmes , M. Monin et moi. A peine dans la rue : — Eh bien , docteur , que pensez-vous de notre pauvre malade?
— J'en pense bien , et j'en espère mieux.
— Quoi I il pourrait vivre longtemps encore?
— Vivre vie d'homme , comme vous , comme moi.
— Allons , docteur, je suis prêt à tout admirer dans voti^ petite ville.
Nous étions alors en face de la maison , dans la rue. L'architecture est du commencement du quinzième siècle. Des fenêtres inégalement percées , disposées sans symétrie , coupées par la moitié , mais délicatement sculptées tout autour; à gauche , une jolie tourelle , toute festonnée , en saillie sur l'angle de la maison , d'un bout touchant le toit , de l'autre descendant jusqu'au premier étage, sortant à moitié du mur, et qui semble comme un ornement déUcat qu'on y aurait collé. Au premier, ce balcon dont j'ai déjà parlé, tidmiré pour sa hardiesse , tout en pierre , régnant dans toute la longueur de l'étage , d'une élégance compars^tive , si les enthousiastes me veulent pardonner ce blasphème, beau vu le temps , mais hardi dans tous les temps. Dans le dernier siècle, l'un des propriétaires de cette maison , peut-être quelque
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bailli (c'était la maison officielle des baillis) , fit élever des colonnettes poar alléger la charge du balcon qui originairement portait tout entière sur de simples avances en pierre , doublement fatiguées par le poids et le temps. Ce prudent propriétaire a été traité de barbare par les puristes ; mais sans ce barbare , le balcon serait peut-être à bas.
Dans Fintérieur, les planchers et les plafonds des chambres sont restés les mêmes ; c'est l'art grossier mais solide des charpentiers du quinzième siècle. Deux cheminées , de forme grandiose et élégante, sous le manteau desquelles pourrait se chauffer debout un tàmbour-major, sont restées intactes , sauf des recrépissages au vernis qui ont émoussé les profils des pieux bas-reUefs qui les décorent, et dont Tun , si je m'en souviens bien , représente Adam et Eve chassés du paradis. L'une de ces cheminées , plus endommagée que l'autre , est l'inutile ornement d'une chambre où l'on fait sécher du linge , et où l'on garde des ognons ; l'autre chauffe encore, en hiver, une chambre vaste, commode, gvec un lit pour les hôtes. C'est cette chambre que les maîtresses de- la maison avaient obligeamment préparée pour moi, pensant que j'y passerais une nuit, et m'y invitant avec beaucoup de grâce. Si mon temps m'eut permis de répondre à cette offre, peut-être , sur ce bon lit , haut et moelleux , enfoncé dans la plume qui porte aux bizarres rêveries, j'aurais songé que je voyais au coin de cette cheminée béante, les pieds étendus devant un feu doux et languissant, le corps plongé dans un vaste fauteuil , l'ambitieux abbé de Jouffroy , rêvant tout éveillé au chapeau de cardinal , pendant que le vent gémissait daijs la cheminée, et que la cloche de l'abbaye sonnait le couvre-feu ; — ou peut-être me serais-je imaginé voir mon noble paralytique , levé dès le matin , avec le soeil qw il aurait revu*, une canne de voyageur à la main , au
lieu d^un bâton d^aveugle, me venant éveiller dans ma chambre historique, pour aller passer avec lui les heures brûlantes du midi sous la fraîche feuillée du Yal-Dajoux , nous entretenant du passé et du présent , dans des causeries molles et oisives , lui me parlant des morts , moi lui parlant des vivants !
C^est au cardinal Jouiïroy que cette jolie maison doit son intérêt historique. 11 était de Luxeuil , où ses parents tenaient un beau rang. Élevé pour l'Église , orateur goûté dans les conciles du quinzième siècle , ambassadeur du duc de Bourgogne , Philippe-le-Bon , il fut distingué de Louis XI , qai débauchait au duc, son rival, tous ses hommes distingués, et qui fit obtenir à Jouffroy le chapeau de cardinal , le nomma son aumônier, le combla de bénéfices et d^abbayes , lui donna des troupes à commander et des mariages à négocier, et lui bâtit une fortune qui resta toujours au-dessous de Tambition de Jouffroy. Son titre historique est d'avoir aidé à l'abolition de la Pragmatique-Sanction, qui gênait le pape, et que Louis XI échangea un peu trop vite contre des promesses que le pape ne tint pas. Cette abolition , entre autres choses, rendait au saint-siége la nomination des évéques français, que la Pragmatique-Sanction avait attribuée au libre suffrage des chapitres. Plus tard , Jouffroy , trompé par la cour de Rome , dans une ambassade qui avait pour but de régler des affaires temporelles , travailla au rétablissement de cette même ordonnance qu'il avait contribué à abolir, et il ne tint pas à lui que la nomination des évéques ne revint aux chapitres. Son zèle pour la papauté n'était pas , comme on voit, purement religieux. Ce fut un de ces roilk' prêtres qui faisaient leur fortune par leur habit , et se poussaient aux honneurs spirituels pour leurs profits temporels . exemple assez commun d'une vie agitée, d'une ambition
mondaine et d^une ardeur insatiable pour tes biens de ce monde , sous la triple robe de prieur d'abbaye , d'évêque et de cardinal; triple ciliée d'orgueil, d'impureté et de convoitise , à cette époque et depuis.
Tout en face de la maison du cardinal Jouffroy, il y en a une autre , d'une architecture moins ornée , qui servait sans doute de dépendance à la première. £Ue est flanquée à gauche d'une tour assez élevée ; à droite une petite tourelle comme celle que j'ai déjà décrite, mais d'un travail encore plus délicat , si mes souvenirs ne me trompent^ sort à moitié du mur, sur lequel elle dessine un élégant cul-de lampe , qui en forme comme le pied et d'où pendent des figures bizarres , dont les profils sont aussi fins que si la tourelle sortait des mains du sculpteur. Sauf la couleur noirâtre que le temps y a répandue, vous diriez un travail d'hier. Les échafauds vienn^[it d'éti'e enlevés. Quant à la tour, elle n'a pas d'ornements à sa paroi extérieure et circulaire ; mais le dedans en est curieux. C'est un escalier large et doux , dont les marches s'étalent mollement, comme s'il avait été construit pour le pas débile et la respiration courte d'un vieillard. Il mène à différentes chambres carrées et spacieuses , habitées par de pauvres gens , avec leurs vastes cheminées d'autrefois ~ et ces manteaux béants qui attendent des ormes tout entiers , et sous lesquels s'accroupit , ramassée autour d'un petit feu de fagots , quelque pauvre famiUe qui a succédé aux gens de monsieur le cardinal. Cette tour se termine par une toiture en charpente , d'un beau travail , et qui est percée de lucarnes , d'où on a vue sur un riche paysage , et d'où le guet de monsieur le cardinal pouvait regarder loin dans la plaine. L'escalier est éclairé en dedans par plusieurs petites fenêtres pratiquées dans le mur circulaire , et au-dessus desquelles on lit, sculpté en caractères gothiques, alternative-
vent , Ave et Uaria, Le marbre ne retient pas si bien que la pierre de Luxeuil les délicatesses du ciseau.
De la tour, M. Monin me conduisit à rétablissement des bains. Les bains sont le plus beau titre de Luxeuil et assurément son monument le plus populaire , en ce qu'il y attire des étrangers et de Targent. Cet édifice est du dix-huitième siècle. On a gardé , dans sa construction , quelques traditions de Tarchitecture romaine. La façade est un portique à plein cinti^e, avec un étage au-dessus. Tout Fédifice n'est pas de trop mauvais goût , vu le temps. On a comme respecté ce sol chargé d'antiquité, et qui porta d'abord des bains romains, lesquels , d'après une inscription trouvée dans le dernier siècle , existaient dès le temps de César, qui donna ordre à son lieutenant Labiénus de les faire réparer. Tout auprès est un jardin avec des arbres mutilés en berceaux , à la manière du dix-huitième siècle , et deux belles allées , où des platanes robustes étendent Ubrement leurs branches et déploient leurs larges feuilles sur la tête des promeneurs qui viennent y attendre , à l'ombre , Theure du bain.
L'intérieur de ces bains m'a vivement intéressé , par Vabondance des eaux surtout : il y en aurait de quoi faire courir une rivière. Je comprends très-bien l'étymologie du wot Luxeuil , liocivium, lessive ; car les bains suffiraient à lessiver toutes les bardes de la petite viUe , ou au moins toutes les santés inquiètes de la Franche-Comté. M. Monin, en particuUer, ne doute pas de l'efficacité de ces eaux. Qui donc y croirait , si ce n'est d'abord l'inspecteur? Les eaux de Luxeuil, dont la température est graduée , depuis la tiède jusqu'à la brûlante , tombent dans des bassins circulaires , séparés par compartiments : chaque compartiment reçoit un degré de chaleur différent. J'admirais cette libérahté de la nature qui j dans un espace de quelques pieds carrés , fait jaillir des eaux
de toutes les teropératures, et, à côté dHine source siiupleiuent tépide , eu amèue une autre où l^on ferait cuire des œuDs ; de telle soiie qu^oo peut prendre , sous le même toit , un bain froid et une douche de vapeur. Les bassins servent de baignoires communes. On s^y met h Teau , hommes et femmes, connue à une piscine probatique , jeunes et vieux , vierges et grand'mères ,
Pueri j innaptaeque puellae.
dans des peignoirs qui ne laissent voû* que le visage. Tout autour dos bassins régnent circulairement des cellules particulières où les baigneurs se déshabillent ; et c'est de là qu'à une heure dite sortent , comme de blancs fantômes , soixante malades de tous les degrés et de tous les âges , malades de leur fait ou du fait de leurs pères ; vieux qui veulent se rajeunir, et jeunes qui veulent vieiUir; étourdis qui espèrent piper, à la faveur de la liberté du bain conmiun , quelque Agnès malade de désirs rentrés , et pécher quelque poisson dans cette eau trouble. Tous descendent péle-méle dans ces bassins ; les uns restent assis sur les degrés : ce sont ceux qui prennent le bain au sérieux ; les autres s'étendent en long sur les dalles ; ceuxci s'agenouillent , ceux-là s'accroupissent ; les plus pétulants barbottent : on rit , on cause , on chuchotte , on éclate , on projette des bals , des soirées , des parties de campagne ; on dit du bien de M. Monin. Du plus malade de tous , du nôtre , on ne dit rien; car qui est-ce qui le connaît dans la Basse- Franche-Comté? La vapeur qui s'exhale de ces eaux et de ces corps monte , se répand dans la salle , fait des verres de Bohême de tous les carreaux de vitre , dégoutte des murs qui ruisseUent ; les propos redoublent ; tous ces peignoirs angu-
leux s'aDÎment; les malades oublient leurs maladies douteuses; les grand^mères se croient dans la fontaine de Jouvence ; les Agnès s^enhardissent. . . La gaieté du bain commun , c^est le plus dair de Teffet des eaux.
— Et la morale , docteur?
— La morale n'en souffre pas. Il ne se fait rien par les bains qui ne se fût fait sans les bains. Le peignoir et Feau tuent l'illusion et l'amour. J'ai vu des jeunes gens attirés par cette promiscuité , et qui pensaient trouver la femme libre dans quelqu'un de ces compartiments , qui s'en sont allés comme ils étaient venus.
— A la bonne heure.
Au-dessus des cellules sont quelques bustes de grands personnages romains , les uns antiques , les autres imités de l'antique. Les premiers ont été trouvés à l'endroit même où s'élèvent les bains , dans les décombres de ceux de Labiénus. Us président aux innocents bavardages des chétifs descendants des Gaulois, eux qui ont vu peut-être à cette même place se consommer les sales débauches de la Vénus des Thermes , et grouiller dans l'eau les centurions et les courtisanes , lesquels venaient se hâter de vivre là où les clients et clientes de M, Monin viennent faire durer leurs petites santés.
Luxeuil fut l'une de ces mille villes sur lesquelles passa le cheval d'Attila , ce cheval qui , au dire du barbare , ne foulait aucune terre sans que l'herbe cessât d'y croître. Les ruines de la ville romaine servirent de sol à la ville française. C'est ainsi que faisait Attila : il mettait dessous ce qui était dessus , il retournait une terre chargée de villes comme le laboureur retourne un champ couvert de chaume ; il défrichait le vieux monde pour le christianisme , lequel venait après lui , avec des maçons pour architectes , et les peuples pour ouvriers ,
bâtir des abbayes à l^abri desquelles se groupaient quelques cabanes de serfs , puis uo village , puis un château et son châtelain pour exploiter la petite population de compte à demi avec l^abbaye , puis une commune qui devait dévorer le châtelain et Fabbé.
Environ cent trente ans après Attila , saint Golomban , ce moine irlandais qui allait semant l'Europe de fondations pieuses , et rédifiant par ses lumières et ses vertus , vint à Luxeuil et y fonda une abbaye où trois cents religieux , se relevant à tour de rôle dans ré^^lise , comme une pieuse troupe à un poste d'honneur, chantaient éternellement les louanges de Dieu. Au septième siècle , ou venait de tous les pays à Tabbaye de saint Golomban pour ses écoles , qui étaient célèbres. Les abbés avaient le droit de faire grâce et de battre monnaie. Détruite deux fois par la guerre , Tabbaye de Luxeuil se releva deux fois ; mais , comme fl arrive , s'affaiblissant et perdant de son importance à chaque fois. Celle que M. Monin me mena voir coûta 300 livres à rebâtir, somme si modique , même en tenant compte de la valeur plus élevée de la livre à cette époque , qu'il faut bien croire que les habitants y aidèrent par des dons en nature , et que les seigneurs du pays permirent qu'on en coupât les charpentes dans leurs bois. L'abbé de Luxeuil était encore souverain au temps de Charles- Quint ; l'abbé régnant abdiqua même sa souveraineté en faveur de ce prince.
Aujourd'hui cette abbaye est délabrée. Les dallés des corridors se disjoignent , les murs se lézardent , l'édifice menace ruine. S'il tombe , ce sera pour ne plus se relever, car la piété du conseil municipal et les centimes additionnels ne suffiraient pas à une telle œuvre. On ne gagne plus le paradis à apporter sa pierre à la fondation des monastères. A la place des trois cents religieux de saint Colomban , Fabbaye dtî
Luxeoil est habitée par quelques sémiaaristes , maigres recrues du clergé de la Franche-Comté , trop peu nombreux pour empêcher Therbe de croître dans les cours , et pour remplir de leurs chants la vaste nef de Féglise. Ils apprennent la théologie et le latin de la Vulgate , pour le psalmodier quelque jour au fond d'un village , dont le principal propriétaire les aura à diner toas les dimanches , par un reste d'habitude seigneuriale à laquelle lès esprits forts ne manquent pas.
Le jardin de Tabbaye fournit des légumes au séminaire. J^y ai remarqué , à Feutrée , un beau dét»is de bas-reUef antique ^ que les séminaristes ont rayé avec la pointe de leurs couteaux , non pas dans une de ces pensées chrétiennes de Tespèce de celle qui poussait le pape Adrien VI à vouloir qu'on fit du plâtre avec FÂpollon du Belvédère , mais par une innocente distraction d'écoliers.
L'église est assez belle ; elle a un magnifique buffet d'orgue qui descend le long du mur jusqu'à hauteur d'homme , et pose sur une sorte d'Atlas assez ridicule. Les sculptures en bois en sont convenables.
Tout près de l'église est une maison particulière , du même temps , je pense , que la maison du cardinal Jouflroy, avec des fenêtres doubles , et au-dessus des fenêtres et de la porte, dans Tintervalle du rez-de-chaussée au premier étage , des enroulements et des guirlandes de pierre , d'une légèreté et d'une grâce admirables : tout cela conservé on ne sait comment. Vous diriez que cette joUe maison a été gardée sous une cloche de verre , dont on aurait enlevé l'air avec la madiine pneumatique. Ni le froid ni le chaud ne mordent sur cette pierre de Luxeuil , et la teinte noirâtre que le temps y répand est d'un ton si doux à l'œil , que je ne sais si je ne l'aime pas mieux que la couleur feuille-morte dont le soleil
dore la \ieilles8e des monuments du midi. Cette maison , pi*ès de réglise , m^a d'autant plus intéressé , qu^elle ne figure dans aucun recueil , ni album , ni keepsake anglais ou français ; elle est cachée comme dans un coin de la ville , a Fombre de la vieille abbaye , oubliée et comme inaperçue du temps et des hommes.
En rentrant dans la gi*ande rue de Luxeuil , un peu avant d^arriver à la maison du cardinal Jouffroy, à gauche , une maison très-remarquée et très-dessinée , encore de la même époqueet d'une conservation non moins étonnante^ a été badigeonnée dans ces derniers temps par le propriétaire ou principal locataire qui y tient un café. De là, indignation d'usage, exclamations contre le vandalisme , toutes les apparences d'un désespoir d'antiquaire en présence d'une telle profanation. INi le peu d'artistes ni le peu de commis-marchands que l'amour de l'art ou que le commerce des vins amènent à Luxeuil, n^y font faute. Quel donmiage d'avoir allourdi par des cou* ches de chaux jaunâtre et blafarde les piliers qui soutiennent ce portique à plein cintre , d'avoir émoussé ces reUefs délicats en emplissant les creux de badigeon, d'avoir hébété ces profils et détruit ce jeu de la lumière et des ombres , si déUcat sur des pierres déjà noires ! Oui , quel dommage! et je l'ai dit comme un autre , et je me suis battu les flancs pour être à la hauteur de ces Jérémies de* l'art du moyen âge; mais qu'y faire? Quand cette maison était noire , ce portique humide , ces pitiers sombres et absorbant le jour du café , sur les vitres duquel ils reflètent maintenant leur brillante teinte jaune , le café chômait ; les sou&-officiers et les officiers en retraite allaient aiUeurs. Le limonadier, qui vit de pratiques plus que de curieux , et qui préfère les consommateurs qui entrent dans son café aux antiquaires et aux gens de lettres qui passent devant , a fait babiller de jaune la vieille maison ,
qui relait ma^tcDant au loin et lui tient Heo de transparent et d^enseigne. A la place de ce cafetier, j^en eusse fait autant; lui ^ à ma place , m^eût traité de barbare , et nous aurions eo tous deux raison.
Ce ne sont pas là toutes les curiosités de Luxeoil; mais c^est tout ce qu^on peut en voir en deux heures , avec on guide comme celui que j^avais , qui ne vous fait pas perdre une minute.
Je revins voir mon pauvre malade. Il reposait sur smi lit. J'attendis dans la chambre voisine ; je n'aurais pas voulu qu'on lui ôtat pour moi une seconde de ce repos qui susp^ ses douleurs , qui rafraîchit son imagination , qui est tout son soleil. Je m'entretins tout bas de lui avec sa fenmie , qui ne peut parler que de lui , qui n'aime à parler que de lui , femme admirable qui est venue offrir à l'écrivain aveugle sa main , son cœur, son esprit , ses nuits et ses jours , pour le vdller, le soutenir, lui faire voir par ses yeux , marcher par ses pieds , écrire par ses mains \ qui s'est absorbée et confcnidue en lui. C'est l'éternel honneur des femmes, qu'un aveugle puisse trouver une épouse iBdèle qui se colle à son bras comme Antigone au bras d'OEdipe , et lui pose le pied sur cette terre où tout est ronces et cailloux , même pour le voyant et le valide. Je voulais en louer celle dont je parle ; mais elle m'en tànoignait du déplaisir, disant que si on connaissait bien son mari, on la trouverait au-dessous de son devoir. Je sentis que j'avais fait une faute. Mais l'homme est si peu désintéressé , qu'il lui échappe d'admirer naïvement ce qu'il ne serait pas de force et de cœur à faire , ne pensant pas qu'il y a toujours dans une adnûration de ce genre un peu de surprise , et que la surprise suppose qu'on s'attendait à moins. C'est par-là que certains éloges peuvent être très-désobligeants.
La nuit est bien longue pour notre malade. Il dort peu, et
d^un sommeil troublé par les souffrances, agité par toutes les passions des héros de ses histoires , auxquels il donne la vie aux dépens de la sienne. Il n^a pas Fheureuse condition de rhistorien spéculatif qui disserte sur les faits du passé sans en être affecté , et qui glisse au milieu des époques les plus remuantes sans en éprouver le contrecoup; d^autant plus calme que tout est plus agité autour de lui , et se retirant du miUeu des scènes passionnées dans le calme de sa raison. Lui, il vit dans le passé comme vous vivez dans le présent. A mesure qu^il bâtit son drame , il en ress^t toutes les péripéties; àmesure qu'il évoque ses héros, il se mêle parmi eux comme un frère parmi des frères ; il fait le drame et il y assiste ; il ressuscite un monde et se jette tout au travers avec la saisibilité douloureuse d'un homme de ce t^nps-ci , d'un malade et d'un poète. Le jour, il se fait lire les vieux hvres où sont les données grossières de ses histoires , et la nuit, après quelques h^ires de premier sonuneil , il s'agite tout à coup sur s(Hi lit , il murmure , il gémit. Ce sont des scènes qui s'ar^ rangent dans son imaginatiŒi surexcitée par la fièvre ; c'est une bataille où les nationaux périssent sous le glaive du conquérant; c'est une commune qui tend des chaînes dans ses rues , ou se prépare à assiéger son évêque ; c'est un meurtre qui se consomme dans une église , au pied de l'autel ; c'est un mariage funèbre , c'est une fuite , c'est un amour plein de malheur, et qui doit finir par le meurtre ; que sais-je I c'est quelque partie du grand drame de l'histoire qui arrive dans son cerveau à ce d^é de réalité et de vie où il ne pourrait plus gard^ sans une vive douleur. Il faut donc qu'elle sorte , il faut qu'une oreille soit près de lui , toute prête pour entendre ce qu'il va dire ; il faut qu'une main soit toujours là qui aQle aussi vite que son inspiration fébrile. Cette oreille , cette main ,
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il ne les obtiendrait de personne à prix d'or; le dévouement libre les loi donne : c'est sa femme qui tient la plume quand il dicte.
Je ne sais pas si je manque à la discrétion ea trahissant le secret de vertus si touchantes ; mais en ce siècle de désordre intdiectuel , où la moralité des romanciers veut domier pour toute fin à la femme Tamour physique , et ne sait où classer celle qui n^est que Fange gardien d'un mari aveugle et malade, n'est-il pas du devdr de quiccmque a pu rencontrer an grand exemple de le publier à haute voix , comme une protestation de la hoane nature humaine contre ceux qui la travestissent , faute de la savoir observer? Elle donc ne s'endort jamais sans avoir sur sa table un crayon et du papier, avec une veilleuse pour lumière. Au moindre bruit , elle s'éveille, elle écoute , elle attend. Il n'y a guère de nuit où notre historien ne l'appelle. Tantôt c'est pour lui dicter à la hâte quelque ébauche brûlante dont il fera le lendemain un splendide tableau sous la charmille du petit jardin , quand le doux souffle d'une l)elle matinée aura reposé son visage et rafraîchi son esprit. Tantôt c'est pour refaire quelque scène péniblement imaginée la veille , à cause d'un léger surcroît de souffrances, et qui se sentait de la fatigue du corps ; c'est peut-être pour y répandre plus de soleil et de lumière ; ou bien c'est pour rendre aux actions leur vrai motif qui avait fui son intelKgence raidie en vain contre le mal. Tantôt c'est pour moins que cela : c'est pour quelque phrase d'abord mal venue , où Texpression était incertaine , et qui , parmi les mille ressouvenirs vagues des rêves , lui sera apparue vive et colorée ; c'est pour un mot qui jurait , ou qui laissait échapper la pensée , ou qni entreprenait trop sur le génie sévère de la langue ; car cet homme-là aussi est esclave de la langue, et, comme notre
grand prosateur Chateaubriand , il a le courage de douter de 8a pensée, s^il voit que la langue lui résiste et s^y refuse. Quand il est soulagé , il se rendort , et elle après lui , plus lieoreuse et plus reposée de ce sommeil troublé , que s'il s'était contraint pour ne pas l'interrompre ; et cette page crayonnée d'une main engourdie , à la lueur d'une veilleuse , dictée par un malade , de son lit de souffrance , vous en admirerez dâQoain la fraîcheur, la grâce , la facilité , comme s'il était vrai qu'il n'y a pas de plus doux sourire que celui d'une boudie souffrante , ni d'imagination plus fleurie que celle qui brille à travers les douleurs du corps !
Je le revis bientôt. Il me parla d'une préface à laquelle il travaillait depuis quelques jours : cette préface devait précéder on recueil de morceaux de critique historique publiés avant ses grands ouvrages , recueil qui a paru depuis. Je lui demandai a voir ce qu'il en avait déjà fait : celle qui l'avait écrite sous sa dictée voulut bien se charger de la lire. Elle y mit un ton que je ne saurais rendre ; il y avait dans sa voix trern^ blante je ne sais quel mélange délicat d'orgueil tendre pour les belles choses qu'elle lisait , et de crainte de ne les pas faire valoir assez par le débit , ou de paraître les faire valoir plus qu'il n'en était besoin. Lui la suivait avidement , lisant inté* rieurement ce qu'elle lisait , à ce que je vis aux mouvements de ses lèvres qui accompagnaient ceux de la lectrice. J'éteis touché par tous les points sensibles ; de la chose lue , par mon esprit ; de la lecture , par mon cœur. J'éprouvais tous les sentiments à la fois , curiosité , sympathie , admiration.
On se mit à teble dans une belle salle , au premier, ayant deux fenêtres sur le petit jardin et deux sur la rue , ouvrant sur le joli balcon de piarre évidé , d*où son éminence le cardinal Jouffroy. bénissait les vilains de Luxeuil. On voulut bien ine faire remarquer que je mangeais peu : outre des habitu-
des gui me suivit même en voyage , comment peoser à manger, quand j^avais tant à voir et tant à écouter? Tantôt le domestique , tantôt et plus souvent sa femme , emplissent sa cuiller, ou piquent ses morceaux , et lui mettent la fourchette dans la main , et avec ce doid)le secours ^ il mange. U mange comme un homme à qui le docteur ]!if onin promet longue vie , et Dieu Tentende ! avec appétit , mais en apparence sans plaisir. U mange pour vivre. Je ne le quittais pas des yeux. U n'est pas aveugle comme j'en ai vu d'autres , cherchant , s'ingéniant , expérimentant pour suppléer à la vue qui leur manque , et , par Thabitude , finissant par voir par les mains. Lui n'a fait aucun progrès en ce genre , depuis sept ans qu'il est aveugle. Sa main est toujours incertaine , ses mouvements toujours sans but. S'il ne trouve pas à l'instant ce qu'il veut prendre , il s'arrête ; il n'emploie pas une seuk réilexion , pas même une réflexion d'instinct , au service de ses besoins physiques. Cette différence entre cet aveugle et les aveugles dont je parle ne s'explique que trop bien. Ceux-là n'étaient point distraits de la satisfaction de leurs besoins par une vie tout intellectuelle ; ils n'avaient ni la pensée qui fait oublier les soins du corps , ni sans doute une femme dont tous les sens leur appartinssent , qui vécût , qui marchât , qui respirât pour eux.
Sa conversation était spirituelle , simple , bienveillanfe ; il ne cherchait pas à la hausser au niveau de sa réputation d^écrivain , ni à soutenir par des traits cherchés le prestige de ses écrits , comme font quelques auteurs distingués , jaloux de l'être toujours et partout , même à table. Il causait pour se soulager, pour se détendre , pour faire changer de coursa ses pensées , et reposer son esprit par la variété et l'abandon. Je le trouvai très-préoccupé de la littérature. bruyante, àe cette Uttérature qui s'agite dans les régions inférieures , mais
qui n^arrive pas jusqu^aux esprits choisis ; il en savait , dans sa solitude , plus que moi qui vis an milieu du feu ; il me citait des vers et de la prose que j'avais vus , mais que je n^avais pas lus. Il a une mémoire admirable qui retient Trissotin aussi bien que Racine. N'était-ce pas piquant d'entendre , dans un coin de la Basse- Franche-Comté , un solitaire , un aveugle , égayant le dessert par quelques citations de la langue reconstiluee du dix-neuvième siècle?
Il fallait pourtant retourner à Yesoul. Nous nous quittâmes avec effusion , lui plein de bonté ei d'offres d'amitié , moi ayant smn , dans la familiarité qui m'était permise , de garder les convenances de la plus sacrée des hiérarchies , et de tenir les distances d'un homme de ma génération à un homme de la sienne , d'un inconnu à un écrivain illustre. Je remontai dans ma carriole , emportant avec moi une de ces letlres tant admirées , que je n'avais point lues , que j'allais lire tout en di^mnant , pour abréger l'ennui de repasser par la même roule. Je fis deux lieues ainsi sans m'en apercevoir, transporté dans ce monde de nos origines nationales , où il a mis la lumière de la création , et dont il a peint avec tant de naïveté et de grâce les mœurs primitives , les courages simples , les passions brutales et les vices moitié d'instinct y moiUé appris y recouverts d'une civilisation importée , pareille à un oripeau dont se serait affublé un sauvage. Se peut-il , me disais-je , qu'un honune sache lire si sûrement avec les yeux d'autrui au fond d'anaales confuses et incertaines , dans des livres, écrits sans art et sans goût , en une langue dégénérée et corrompue ; qu'il puisse écrire avec les mains d'autrui des pages si animées , si frémissantes , si pénétrées de la chaleur de vie d'un être entier; que des récits si bien liés aient été faits lambeaux par lambeaux , dans rintervalle des souffrances , et aVec les intermissions exigées par le médecin ; qu un souffle si égal
échauffe des pages morodées ; que des (êtes décrites par un malade soient si riaotes ; que des amours rêvés dans la fièyre soi^t â fi*ais et si naifs ; qu^un ton si ferme , une i^iilosophie si siïre , un sens critique si droit et si préyenn cmitre les illusions , se rencontrent en un être si chancelant? Se peut4l que ce joyau de Tart du dix-neuYÎème siède soit ToauTre de rhomme que je Tiens de quitter, si frêle et si chétif , dévoré par le zèle de Tart , noble ouvrier qui pour un travail où il faudrait des mains , des yeux , des pieds et la pensée , n'a que la pensée pour suffire à tout? M. Villemain , notre maître en critique , a dit des romans historiques qu'ils pouvaient être plus vrais que Thistoire ; mais c^était avant que le malade de Luxeuil eût créé une histoire qui fut vraie comme un roman , sans cesser d'être de Thistoire.
Conrnie je finissais ma lecture , le soleil se OQUchait derrière les collines qui dominent la petite ville de Vesoul , et ses derniers rayons doraient les légères vapeurs qui montaient déjà du sein de la terre refroidie^ et qui devaient donner le lendemain à d'autres voyageurs la fantasmagorie du grand fleuve de vapeurs se dissipant au lever du soleil.
A la vue de ce soleil qui se couchait pour se lever le lendemain , une pensée me dut v^ir naturellement :
Être au premier rang des écrivains de son époque , avoir la gloire si populaire de l'historien , écrire avec originalité dans la vieille langue , innover en restant fidèle à la tradition ; laisser des pages dignes des siècles d'or dans un siècle de décadence , savoir parler au cœur et à l'esprit , être admiré et aimé tout ensemble ;
Tout cela vaut-il ne plus voir le soleil?
Yaut-il mieux languir dans les ténèbres^ avec la gloii'^; que vivre inconnu et stérile , à la douce lumière du soleil?
Oui i A l^homme ne vit pas que poar lui seul , si la pensée de rindividtt appartient à tous ;
Oui I si comme nous le disent les hommes qui ont eu Tempire des intelligences, la gloire a une sévère douceur qui adoucit le sacrifloe , et qudque miel qui fait trouver le calice moins amer.
Ce n'est pas moi qui dirai non I
LONDRBS. — BRIGHTOM. — WESTMIBiSTBB.
Les vieux moimidetits sont rares à Londres. G^est la viHe €sseiitieBeiiieDt Bsoderoe. II y a des quartiers de plus d^une li^ d'où il senride qu'on vient a peine de retirer les échafauds. On voit bien que c'est le paysdes compagnies , car on n'y fWpacte pas un vieil édifice^ pour peu peu qu'il gène l'alignement d'une rue. La ville andenne n'y est pas remplacée , comme dies nous, pièce à pièce , et i mesin^e qu'il tombe quelque meoson ruinée par l'âge : on ne laisse pas au temps le soin d'achever des masures , ni aux passants le dangei* d'en être éerasés ; mais des pans entiers de ville sont rasés
d'une année h Tautre par tout ce qu'il y à de bras disponibles, et à la place vous voyez des rues larges , des maisons régulières et luisantes , des jardins et tout Tappareil de la civilisation qui prend possession de ce sol rajeuni , et qui s^y moutre à pied , en voiture , sous la livrée prétentieuse des classes privilégiées et sous celle des valets. Il n'y a de vieux à Londres que la misère. Elle aussi vient prendre sa place dans ces nouvelles conquêtes de la ville moderne sur Tancienne ville. Vous la voyez , le long de ces beaux trottoirs , se mettre en travers des oisife qui s'y promènent , et leur tendre la main , en se cachant sous un chapeau flétri où Ton voit qu'il y a eu des fleurs, et qui a été porté la première fois par quelque grande dame. La misère est plus hideuse à Londres qu'à Paris : d'abord parce qu'elle se voit à côté d'un plus grand luxe , et ensuite parce qu'elle a la même mise que les riches. Il semble qu'il y ait deux classes dont l'une vit des restes et s'habille avec les lambeaux de l'autre. Chose homble que cette espèce d'égalité de costume^ dans le pays où les inégalités sociales sont le plus choquantes !
Je ne parle ici que des femmes. Or, toutes les femmes de Londres s'habillent de même ; seulement celles du peuple portent troué et sale ce que les ladies portent neuf. On dirait qvCil y a un entrepôt où les fanâmes de chambre des grandes dames, font revendre les robes et les chapeaux fanés par uœ soirée ou par une promenade. La classe moyenne vient s'y approvisionner ; ensuite les mêmes bardes , usées par cette dasise , sont achevées par les femmes du bas peuple et par les mendiantes. On ne voit pas dans les rues et les jardins de Londres , le dimanche, ce petit peuple de femmes fraiehement mises , en bonnets blancs et roses , qui ont été faits de leurs mains pour des rendez-vous attendus toute la semaine , ni cette toilette particulière , ni cette coquetterie, ni cet air heu-
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reiix ^ pi*es8é des griseltes de Paris. Au liea de cela , vous avez, à Londres, des femmes qui ont des. chapeaux , des châles, toute la toilette des grandes dames , mais flétrie ou d^é-toffe grossière , et qui s^acheminent ainsi de TégUse aux jardins publics , pendues aux bras de leurs maris , et marchant de toute la largeur du pied , la tête et la poitrine en avant , leivs corps faisant un angle aigu avec la terre. Mais , pour être juste , on ne voiJt pas en France les beaux enfants aux yeux bleus, aux joues roses, à la mine barbouillée, qui jon^t à quelques pas. de leurs mères avec une vivacité et une grâce incomparables. Un pape, je ne sais lequel , a dit que les enfants de F Angleterre seraient des anges s'ils n'étaient hérétiques. C'est à la fois un mot de pape et d'homme d^esprit. Me voilà bien loin des vieux monuments : j'y reviens. Ceux qui les aiment sont donc fort désappointés à Londres , s'ils y sont venus pour voir du gothique. On en trouve bien ^ mais qui date de cinq ou six ans. Il s'en bâtit même à l'heure quHI est. J'ai vu deux ou trois églises gothiques en construction. Mous sommes plus raisonnables en France : nous ne faisons du gothique que sur des pendules , des veilleuses , des briquets phosphoriques , des albums ; nous appliquons ces formes d'architecture à des objets de pure fantaisie ; les Anglais les appliquent à des monuments. Pourquoi cela? C'est qu'ils les jugent comfortables ; or le comforlable , en Angleterre , c'est Tart. Vous voyez dans Londres nombre de maisons particulières avec des toits à l'italienne et des colonnades grecques , pluâeurs dans des proportions monumentales. Ce genre d'édifices se plaît sous le beau ciel de la Grèce et de l'Italie , là où le sokâl les dore comme les feuilles d'automne ; mais à Londres , en moins d'un an , les brouillards et la fumée les auraient déjà noircis si l'on n'avait reooui*s au badigeonneur , qui les jaunit à la chaux , afin de leur donner la couleur du
sdeil. De loin , quand le temps est beau , ce jaune fait iHoskm; de près , c'est affreux. Les colonnes ress^nMent à de larges tuyaux de briques , et les statues à des poteries de terre glaise. Ces sortes de replâtrages sont bien dans le goût de ce peuple ; on sait qu'il ne l'applique pas seulement à ses mÀîsoDs, mais souvent à ses institutions.
J'ai entendu reprocher aux Anglais qu'ils afiectaietit de ne ri^ imiter des autresr peuples , et qu'ils se privaient par là de beaucoup de commodités et d'embdttssements. J^avoue que je ne suis pas frappé de la justesse de oq reproche. Il m'a paru^ au contraire , que les Anglais ne se privent de rim volontairanent , mais seulement qu'ils jugent iwtrement qc^ nous de la commodité des choses. S'ils n'adoptent pas les us£^;qs étrangers , c'est qu'ils ne sont pas convaincus de la supériorité de ces usages sur les leurs. La mdionalité ne va pas abez eux jusqu'à se faire du mal , ni même jusqu'à se priver d'un bien^ dussent-ils l'emprunter à autrui. Dans l'art de la vie , ils sont de bien loin en avant de nous , et voilà pourquoi ils n'imiteot de nous que le moins possible, n'y trouvant que peu de choses qui vailtot ce qu'ils ont. Quand on a logé dans qndque hôtel de la rue Saint^acques , où les fenêtres sont à guiUotine, oa traiterait volontiers de barbare un peuple qui n'a pas d'autres fenêtres pour ses palais. Mais si vous voyiez avec qudle perfection ces sortes de fenêtres se font à Londres, combien il est commode de pouvoir les ouvrir avec le petit doigt , à telle hauteur qu'on veut , et pour laisser entrer ieOe dose d'air extérieur qu'on désire ; combien les mouvements en sont souples et doux , et les vitres respl^dissantes qoaod le soleil vient les frapper , vous ririez de votre vanité à trouver plus architecturales et plus dans les principes de l'art des tenétres qu'on ne peut ouvrir ou fermer qu'à un certffln âge, ou quand on a atteint une certaine taille , qui joignent nsal ,
qui crient à vous agacer les nerfs , et qui font tremUer a diaque insisoit la maîtresse de maison pour ses belles tentares.
J^en dirai autant des petites portes d^entrée des maisons de Londres. Cela n^est pas si grandiose que nos portes oochères et nos grandes cours; mais croyez Uen que si les Anglais ne nous ont point ^i^unté cet étalage , c'est qoHIs ont eu qud* que t)omie raison pour cda. Or, il y a milte petits taooùvénients attachés aux portes eochères et aux cours d'entrée. 11 y a des dievaux qitipfoffoit la nuit , et qû anpôcbentles gens de doi^mir; il y a leur pans^n^ , qui trouMe le sommeil du matin , si précieux à un Aurais ; qui ne s'endort qae tard , à cause de la ehakur du diner ; il y a des laquais brossant les voitures , et bisant une saleté hohible dans la cour ; il y a Todeur diifcimter etcdle des attelages; il y a surtout ira portiers, race malpropre et malfaisante , qu'on les appelle suisses ou concierges , qu'on leur mette une livrée ou qu'on les laisse en h^Oons , qu'ils portent des cpieues poudrées ou qu'ils couvrent leur chef d'un bonnet noir, espions , bavards , médi» sants , qpii savent par les laquais les secrets de la maison , et qui donnait au premier venu des renseignements sur la Vertu des femmes et sur l'opinion politique des hommes ; insolents auxquels û feut parler chapeau bas si l'on veut d)tenir une i^onse , et qui la donnent tout de travers si votre flgure leur dcplattou si vous ouvreE leur loge par un temps fixHd. C'est une civilisation immense que celte qui peut se passer de portiei^. A Londres , vous frappez à une jdte porte de bois de citronnier ; un laquais vient vous ouvrir^ en culotte de velours rouge, ou me petite servante en chapeau. N'allée pasprendœ le valet pour le maître , ni la servante pour la maîtresse. Les chevaux et les équipc^es sont dans de petites rues ou il n'y a que des bétes et des laquais. Au coup de baguette du maître, sa voiture est à sa porte ; il n'a pas la p^ne de savoir corn-
ment s^apprète un équipage , ni de quoi vivent les chevain. L^Anglais riche poiiurrait , à la rigueur, ne penser à quoi qoe oe soit : il n^attend jamais rien ; il n^a pas d'ordres à donner : son diner , son lit , ses gens , ses chevaux , viennent au-devant de lui. Tout cela semble se faire à la mécanique. La vie de Jdm Bull , sll est né riche , va sur des roulettes.
Quand j-ai dit à Paris que j'avais passé mon temps à Lonàces h regarder des trottoirs , des fenêtres à guillotine , des portes , des mendiants , des femmes déhanchées , des anges en guenilles , des égUses gothiques en construction , on m'a ri au nez , et on m'a soutenu que je n'avais rien vu , puisque je n'avais vu ni H. Brougham , ni H. Peel , ni monsiem* Tambassadeur de France , ni la cour. À cela j'ai répondu que je n'avais pas reçu de billets pour voir les hauts personnages de l'Angleterre, ni osé en payer le plaisir avec de l'argent, quoique je susse bien qu'il est d'usage à Londres d'en recevoh* pour tout; que n'étant pas une puissance, etn'ayant pointde mission, pas même celle de manger mille francs à l'état pour porter une dépêche à l'ambassadeur, on m'eût sans doute fait raconter ma révolution de juillet, et demandé s'il y avait eu des gens de bon ton aux barricades et des homnies AerespectabiUly parmi les morts. J'ai eu cependant l'honneur de m'entretenir assez longtemps avec un membre des communes , qui venait de dépenser trois miUions pour être député d'un comté libre. « fl » pouvait arriver au parlement par un bourg pourri , me di- » sait un de ses amis ; mais il a mieux aimé y arriver par de » francs tenanciers. II lui en a coûté le tiers de sa fortune; » mais le comté est à lui. Il a écarté toute concurrence sa vie » durant. »
Je me suis rencontré avec le lord-chancelier et le lord-trésorier d'alors, moi sur l'impériale d'une voiture publique, eux dans leurs carrosses , sur la route de Brigthon. Leurs sei-
gneuries revenaient de chez ie roi. Le lord-chducelier m'a paru petit. Les petits hommes ne sont pas rares , même sur le chemin des coure. Quant au lord -trésorier, je n'en puis rien dire : j'ai vu dans un carrosse une grande peau d'ours d'où sortaient des papiers ; il parait que c'était le lord-trésorier d'Angleterre.
Puisque je suis sur la route de Bri^Um , U faut Inien dire quelque chose de cette viHe diarmante , qui ressanble à une viDe des Mille el une Nuits. Tout y est si léger, si coquet , si aérien , qu'on tremble qu'un coup de vent ne l'emporte un beau matin sur la montagne voisine. Ce n'est pas une fée , c'est le caprice d'un roi qui a élevé sur le bord de la mer cette viUe de courtisans , avec ses maisons percées de fenêtres en saiUie , ses murs qui semblent revêtus d'une toile cirée , ses mes où circule une population aisée et bien vêtue , comme si toat le monde était de la maison du roi , et son quai immense, d'où l'on voit , le matin , aux mille fenêtres de ses palais , de beaux laquais en veste blanche respira* la brise de la mer ; car le laquais est heureux en Angteterre : il porte cela sur sa inine; il rit, il est gai , il est potelé , il se cn»t une dasse , la classe des laquais. On a soin de le choisir beau , avenant, surtout chez les dames négUgées de leurs maris. £n France, pays d'égalité , on méprise le laquais , on l'humilie ; en Angleterre; pays de privilèges , on l'estime , on lui fait accueil; A Brigthon surtout, il est éclatant , il va toutes les semaines chez le roi , il est à la campagne.
Comme nous approchions de la ville , le s(Hr, par un crépuscule mêlé de brume , je vis dans le lointain les flèches gracieuses d'une église gothique s'élever dans le brouillard , à côté des chapiteaux à clochettes d'un palais chinois. Le lendemain , cette église me paraissait de plâtre , et ses mille découpures arabes , de carton bouilH. J'avais espéré un vieux
moDument cootemporain du roi Richard. L'église et le palais OQt été bâtis dans le môine temps et par le même caprice, caprioe de roi coquet et fantastique s'il en fut. Ce roi entretonait à grands frais un tailleur, qui venait , dit-on , tous les jows de Londres à Brigthw pour voir si Vembonpoint qu'il amt pu prendre pendant la nuit ne faisait pas quelque pU à son bih bit. Il y avait conseil tous les jours entre le tailleur et le prince. On y discutait la forme à donner à rbabiUemept des pages, à la livrée des valets; car ce roi Georges était coquet pour les siens et pour lui. Il avait l'initiative des modes de Londres ; et cdle-là , on ne la lui contestait pas au parlement. Toutefds quelques whigs méticuleux se plaignaient tout bas des grosses sommes que coûtait à l'Angleterre la toilette du roi ; et, par opposition , plutôt que par amour de l'art , ils le raiUaieot de son mauvais goût. Il a fait bâtir à Londres un vaste palais où il y a de beaux détails , mais dont la disposition est détestable. On y voit, entre autres bizarreries , un gros dame , loilHI et gris , qui est gauchement posé sur un.toit à l'italienne % €>! qui ress^nUe à un champignon sans pied. J'ai entendu des Anglais s'en indigner , emnme si cela les eût touchés.
Voilà'comment on entend les arts en Angleterre : la règle , c'est la fantaisie de chacun « Si vous vcmjs trouvez plus commodément logé sous un toit dans le style chinois , libre à vous de le faire bâtir ; il n'y a pas de goût national qui vous ea empêche. L'art n'y fait pas partie du'domaiqe public , comme chez les anciens ; il ne représente pas des croyances cormnanes , il ne porte pas le caractère d'une foi profonde et universelle , il varie selon la commodité , il n'admet le beau que sous la condition d'être utile ; il n'a pas d'unité , ni politique ni religieuse : c'est-ànlire qu'iln'y a pas d'art. Siuii magistrat d'Athènes ou quelque citoyen riche,voulant capter les suffrages du peuple , eût fait construire un teoiple ou élever des statues
indignes des dieax du pays , le peuple aurait jeté des pierres contre le temple et brisé les statues , afin de venger Toutrago fait à Tart et à ses dieux. A Londres et dans d'autres cités , car il faut être juste, ou ne s'inquiète guère (ju^un temple ressemble à une Bourse, ou une Bourse à un temple. Le dieu qui doit habiter ce temple n'est pas le dieu de Tartiste qui en a conçu le plan j ni de Touvrier qui Texécute , ni de Tétat , qui n'a point de dieux : c'est le dieu des pauvres fenunes , qui ne song^it pas à Fart , et qui n'ont besoin que d^une vierge de plâtre pour leurs prières et de la place d'une dalle pour leurs genoux. Ce tempte n'est pas une œuvre de foi et de patience , qui s'élève lentement par les dons des peuples, et où Ton croit racheter un péché par une journée de travail pénitde, à l'injure de l'air : c'est un monument de convenance publique , dont on discute les dépenses au parlement , et sur lequel on économise pour doter quelque théâtre. C'est souvent une misérable besogne de faveur , que le ministre accorde à quelque architecte négtigé du public , et qui lui est recommandé par sa maîtresse.
Ce manque de croyance dans les monuments modernes fait qu'on ne s'y intéresse que pour le spectacle , Certes , il y a beaucoup à voir pour les yeux et pour l'esprit dans ces grandes civilisations , dont la fin est Faccroissement progressif du bien-ôtre public et privé des hommes ; mais il n'y a rien pour l'imagination ui pour le cœur. Je suis content pour les bdles dames de Londres qu'afin de leur épargner quelques pas à faire , on leur bâtisse à leur porte de petites évases où elles puissent aller en voisines , dans le négligé du matin. Je suis content pour celles qui ont la santé délicate qu'<Mi chauffe ces égUses à s'y trouver mal , comme cela m'est arrivé. Je suis codtent pour ces fidèles qu'on leur fasse l'office court , et qu'on leur débite un sermon où les plus scrupuleux
sur la liberté d^examen n'aient point à s'effaroucher de la moindre proposition dogmatique. Sans doute encore il est bon pour rhumanité qu'il y ait des rues larges et bien percées, des voitures commodes pour les riches, des trottoirs pour les pauvres , de la houille en abondance et des cheminées qui ne fument pas ; qu'U y ait le plus de gens possible bien clos , bien nourris , bien tapissés ; que la vie du corps et celle de la raison n'y souffrent pas trop du chaud et du froid , ni des lois iniques ; que l'on ne soit pas (Mgé de se boucher le nez devant les boutiques de marchands de poissons , et qu'on ait assez de sMUings pour ceux qui vous en demandent et pour ceux qui vous en escroquent; que la police se fasse par des gens galonnés, qui ont un domicile, et qui font de bons mariagesavec leurs places pour dots. J'ai vu de toutes ces choses à Londres, et j'en ai conçu une grande esUme jwur ce peuple , qui est si loin de nous dans l'art de s'épargner le plus de peine et de se faire le plus de bien possible , et qui arrivera , sous peu d'années, par le perfectionnement de toutes les qualités inventives, au point où les animaux arrivent dès leur naissance , et par le simple instinct , je veux dire à vivre et à mourir sans s'en apercevoir.
Celui qui porte en soi un profond besoin d'émotions doit aller aux vieux monuments , sr les compagnies n'y ont pas encore touché. C'est pour les vieux monuments qu'il faut faire des voyages ; c'est de là seulement qu'on rapporte de durables souvenire. L'aspect de la civilisation n'a rien de remuant ; l'esprit seul s'y intéresse , et ceux qui ont toutes leurs aises excitent peu de sympathie. S'il s'agissait simplement d'aller voir un peuple qui entend mieux que vous la vie matérielle , qui se loge mieux , qui sait se garantir de la poussière en été et de la crotte en hiver, cela ne vaudrait p«* le dérangement du voyage , le mal de mor, la visite îles ef-
fets à la douane , les repas sans serviette , et les légumes cuits à Teau ;* mais s'il y a chez ce peuple une grande mine sainle ,. ou quelque monument encore debout , qui se soutient par ses fondements et non par le secours du badigeonneur, s'il y a quelques débris des générations qui ont eu la foi et qui ont souffert , oh ! il n'y a point d'ennuis ni de fatigues qui doivent coûter pour y faire un pèlerinage. Dans ce siècle de liberté d'esprit illimitée , où l'on ne s'entend plus , où Ton ne se cède rien , où l'on ne se convainc de rien , où la société se tient , on ne sait comment , par l'égo'isme des individus ^ c'est-à-dire pai: une contradiction flagrante , la vue du temps passé , du temps où l'on croyait , où Ton se comprenait , où Ton mettait des siècles a élever une église , tant on était sur d'avoir le temps pour soi , la vue de quelque chose qui a beaucoup vécu et qui a été l'œuvre d une pensée et d'une foi cominifliês donne à l'ame un moment de repos indicible i C'est pour l'abbaye de Westminster qu'il faut aller à I^ndres. A côté vous avez le Parlement , autre vieille chose , pleine de grandeur et de souvenirs. Deux sociétés nouvelles habitent ces murs , qui avaient été bâtis par deux sociétés éteintes , pour des croyances que le temps a emportées^ L'ouvrage de la pensée a péri ; l'ouvrage de la main a survécu. La liberté a rajeuni les vieilles salles du Parlement; le protestantisme a exilé de Westminster les descendants catholiques des ouvriers qui l'avaient bâti. Ces deux choses se sont faites par le caprice des rois , s'il convient de donner une si puérile cause à de si grands changements. La société religieuse fut attaquée la première. Un soir, le roi Henri VIH se lassa de sa femme; cela lui arrivait souvent. Cette femme était la tante de Charles Quint ; poiu* la répudier, il fallait le consentement du pape. Henri VIH le lui fit demander ; il pria , il menaça , il épuisa toute Térudilion théologiquo du
temps : le pape tint bou. Aloi*s Henri se sépara de la cour Je Rome , et se flt déclarer protecteur et chef suprême de réglise d'Angleterre. 11 fallut être protestant sous peine de mort ; les statues des saints renversées , les biens des églises confisqués , les bûchers en permanence , tels ftirent les auxiliaires de la réforme. Ces excès d'un libertin furieux hâtèrent les changements de la société poUtique ; celle-ci prit roflensive contre le pouvoir royal. Or il y a huit cents ans que les révolutions grondent au pied de ces murailles : les pien^es n'ont pas bougé.
Quand on entre dans Tabbaye de Westminster, une espèce d'huissier vient au-devant de vpus. « Voulez-vous voir tout l'édifice , ou n'en voir qu'une partie? » Et il vous fait les deux prix. Le marché conclu il va éveiller un autre huissier, d'un ordre inférieur, qui dort sur une chaise, ^au pied iim pilier, dans l'intervalle d'une tournée à l'autre. CeC homme s(^ lève en se frottant les yeux , et vous conduit devant louées les tombes de marque , en vous faisant la nomenclature des personnages qui y sont enterrés. Si vous vous arrêtez trop longtemps dans la même chapelle , il vous prie poliment d'achever la tournée ; quand il vous aura tout montré , vous serez libre de revenir sur vos pas. C'est ce que je n'ai pas manqué de faire.
La première fois que je visitai cette belle abbaye , c'éfctf^ par un grand vent ; on eût dit que les nuages se décliiraient contre la toiture. Ce bruit mystérieux au-dessus de ma tête, et ce silence à me^ pieds et autour de moi , me confondaient. J'ai senti quelque chose de pareil dans les bois , au pied des grands arbres , quand le vent qui s'élève commence à ébranler leurs cimes, et que l'herbe d'en bas n'est pas même courbée. Mais au miUeu d'une grande nef , entoiu'é de huit siècles de tombes, homme petit et faible devant un ouvrage immense,
fait de la main des hommes, esprit perdu de doutes et d Incertitudes , en présence de deux religions qui ont remué profondément l'espèce humaine, j'ai éprouvé bien plus vivement ce singuUer état où la pensée parait cesser, et où il semble que le pouls ne bat plus. Chose étrange , qu- il faille de si grands spectacles pour dompter l'esprit d'un homme, et pour suspendre un moment sa pensée , si chétive et si indocile ! Chose étrange que ce ne soit pas trop de la voix des grandes forêts , du murmure de la mer, du sUence des vieux monuments , pour faire taire un moment ce petit bruit qu'on appelle la pensée !
Le catholicisme avait bâti cette grande église, pour une grande reUgion ; pour que tout un peuple y vint entendre la parole de Dieu , chantée de tonte la force de la voix humaine ; pour que l'homme sentit sa petitesse dans le temple de Dieu ; pour que le cantique immense des générations rassemblées sous les voâtes ne lit pas éclater l'édifice. Le protestantisme , en s'^nparant de Westminster, l'a rétréci pour sa rehgion de salon , pour ses chants de femmes et d'enfants de chœur, pour ses prédications devant un petit auditoire , pour cette poignée de fidèles , auxquels le ministre lit la prière , d'une VOIX grave et posée, sans accent , sans vibration. On a coupé par la moitié la nef du vieux temple ; et on y a fait une enceinte en planches avec des sièges et des banquettes , pour une centaine de fidèles ; l'autre moitié est vide ; la terre consacrée commence à cette misérable clôture de menuiserie , qui a été faite pour la pourriture, tandis que les murs, qui ont été faits pour l'éternité , et par la main des générations , ne sont ni sacrés ni^ profanes, si ce n'est par les rangées de tombeaux qui en font un objet de vénération pour le voyageur. Le protestantisme n'avait pas la voix assez forte pour remplir ces grandes allées, ni pour monter jusqu'à ces
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voûtes ; il a fallu un édifice mutilé a une religion mulilée; il a fallu moins d'espaœ à la raison qu'à la foi.
Les tombeaux de Westminster ne montrent pas moins vivement la lutte des deux religions dans la même église. C'est le catholicisme qui Ta bâtie; c'est encore le catholicisme qui déploie sur les tombeaux le plus grand caractère. Je n'entends point parler ici de Tart ; il y a des coups de ciseaux plus habiles dans les monuments du protestantisme ; il n'y a dans ceux-là que la foi , souvent sans art ; mais on y sent une force de main-d'œuvre , et je ne sais quelle, certitude d'une autre vie qui remuent profondément. Ces effigies des rois de la race normande, couchées tout armées sur la pierre de la tombe, les mains jointes, toutes dans la même attitude, toutes conçues par la même idée , quoique les siècles aient apporté jijuelques perfectionnements dans l'exécution ; ces femmes . ces enfants , ces fidèles serviteurs qui sont rangés autour du tombeau , à genoux , les mains jointes comme celles du wort, qui ne pleurent point , mais qui prient , parce que les larmes passent , et non la foi , et que l'homme peut plutôt prier que pleurer toujours; tous ces personnages qui représentent le drame de la mort , mais qui ne le jouent pas , comme cela se voit dans certains monuments du protestantisme ; toute ciBtte naïveté d'un art dont les maîtres n'étaient que de simples ouvriers exerce un singuher empire sur l'imagination et le cœur. Ce sont bien là des morts qu'on a voulu faire ; il y a bien dans ces membres la raideur du cadavre : rien ne biit plus sous cette armure ; ces yeux sont fermés pour ne plus se rouvrir ; le tombeau est scellé , tout est fini ; mais l'artiste a mis dans ces mains jointes et tendues vers le ciel une pensée, la pensée qu'avait le défunt avant de rendre son âme à Dieu, celle qui inspirait l'artiste , et qui le dédommageait souvent de ses travaux , celle qu'avaient les serviteurs et les enfante
du mort , et le peuple qui avait suivi ses funérailles , et les prêtres qui répandaient de l'eau bénifô sur ses restes , ~ la pensée que Dieu se laisse désarmer par la prière.
Dans les tombeaux du protestantisme , Tunité disparait. C'est la diversité d'un musée. Il y a des bustes , il y a des emblèmes, il y a des statues. Ce n'est plus la pensée religieuse, c'est le caprice, c'est la vanité , qui fournissent l'idée d'un monument ; c'est l'art sans la foi qui l'exécute. On ne pense plus à la prière ; on donne aux morts des attitudes dramatiques : les uns sont encore menaçants ; les autres vous. sourient; en voici un qui joue un rôle ; en voilà un autre qui expire avec grâce. J'en ai vu qui montaient au ciel, entourés de nuages , ou qui haranguaient le parlement. — Voici sans doute une noble dame qui est morte fort regrettée de son mari : elle est dans son lit , expirante ; la mort , c'est-àdire le grand squelette noir armé d'une faux , dont on fait peur aux enfants , sort d'une caverne pratiquée sous le lit de la pauvre dame. Le mari l'aperçoit ; il se met entre sa femme et la mort , et il tend à celle-ci des mains suppliantes ; il l'implore les larmes aux yeux. — Traduisez tout cela : lord Nightiugale était bon mari , ou: il a voulu passer pour tel. Mais qu'est-ce que lord Nightingale? C'est un personnage qui avait, le moyen de faire enterrer sa fenmie à Westminster. 11 n'y a pas seulement des rois et des grands hommes dans cette abbaye : c'est un Panthéon où l'on paie sa place plus cher qu'au cimetière, voilà tout. Shakspeare y occupe moins d'espace que lady Nightingale. Georges Canning et M. Pitt sont chacun sous une dalle , avec leur nom dessus. Ceux auxquels ce nom ne dit pjas assez ne sont pas en position ou ne méritent pas d'en connaître plus. Laissez tout ce train d'épitaphes et tout cet étalage de titres à ceux qui n'ont pu faire savoir leur vie que par leur mort. C'est assez d'une pierre et d'un nom pour les
bommes célèbres , puisque la foi n'est plus là pour les coucber'sur la tombe, et leur joindre les mains, afin de montrer qii% n'ont eu de valeuf qUe par la prière. 11 faut charger rhistoire de Tépitaphe et du monument , et ne pas étouffer sous des travaux de maçonnerie Timpression profonde que fait sur l'âme toute une grande histoire tenant sous une dalle de six pieds.
Toute cette profusion de tombeaux ne donne pas l'idée de la mort. Une fosse fraîchement creusée , un cercueil duquel on ôte le drap noir, la pelletée de terre qu'on y jette , et ce bruit sourd qui est le dernier que fassent les morts , toach^t bien plus vivement. La mort , comme idée collective , n'inspire que des dédamations, et ne donne pas de tristesse réelle. Au contraire, plus on est près du cadavre, plus cette idée est vive et douloureuse.
Il m'est arrivé deux fois à Westminster de penser sérieusement à la mort. Une fois, c'étaiten me promenant le long des grandes murailles extérieures de l'abbaye , sur une espèce de place toute pavée de tombes à fleur de terre , et si pressées l'une contre l'autre qu'il n'y avait pas de quoi mettre le pied entre les intervalles. Cette effrayante égalité , ces morts vulgaires qui ne devaient d'être enterrés à Westminster que parce que le hasard les avait placés dans cette paroisse, Tindifférence des gens du quartier qui passaient et repassaient par ce chemin de tombes , sans regarder à leurs pieds ; tout cela me causa une tristesse profonde. Mes jambes m'avaient porté tout machinalement auprès d'une fosse nouvelle, w deuxouvriers bâtissaient silencieusement la dernière dejneure de quelque mort aisé , qui n'avait pas voulu que son cercueil touchât contre ceux de ses voisins , ou auquel ses héritiers avaient cru devoir cet honneur de le faiiH3 pourrir à part. Une vieille femme en haillons regardait , penchée sur la fosse,
et murmurait à voix basse qudques pardes , oii je distinguai ceci : « Qu^il valait encore mieux être mal sur la terre que si bien dans ce trou. » Dès qu'die me vit, elle me demanda de Tassister ; après quoi elle s^en alla. J^avais alors un solide argument à donner à quiconque serait venu me soutenir que la vie est un mal !
Une autre fois , — c'était dans Tintérieur de Tabbaye , — en visitant Tune des petites chapelles latérales , où sont les tombeaux des anciens rois , je remarquai deux grands cercueils en bois, faisant Pangle comme les bières, et posant cote à côte siH* un massif en pierre d^un travail grossier. Entre les planchés et la pierre , il y avait un peu de jour ; je me baissai avec une curiosité d^enfant, afin de regarder à travers. Mon soufQe fit lever un peu de poussière qui s^était amassée là depuis des siècles : c^est tout ce qu^il y avait. On ne dit pas de qui sont ces deux tombes. Elles sont effrayantes. Le mystère que je cherchais était sous, ce massif de pierre , où il n'y a pas de nom.
D'autres curieux que moi n'ont emporté de Westminster que des souvenirs, de mort. J'ai eu entre les mains , à Londres , quelques pages d'un écrivain fort goûté , où il raconte que ce qui l'a frappé le plus dans son pèlerinage , c'est le spectacle de tant de grandeurs ensevelies dans la tombe , ce sont ces rois qui ont fatigué la terre de leur orgueil , et qu'on voit couchés dans la poussière du néant : ce sont ces grands du monde , tant flattés de leur vivant , dont il ne reste pas même ce je ne sais quoi qui na pas de nom dans la langue, toutes choses, ce me semble , qui pourraient se dire tout aussi bien sans sortir de chez soi , et sans aller à Westminster. Dans ce même auteur, j'ai lu encore que le public allait visiter de préférence la chapelle (poets corne7) m sont les tombeaux des poètes. Le public a bien raison, disait Técrivain , de
préférer les poêles qui rinstruisent aux rois qui Técrasent d^mpots. Les poètes sout les vrais amis de rhumanité; k poètes nous suivent à la ville et à la campagne , couchent à notre chevet, nobiscum peregrinarUur , rusticantur , connue dit Cicéron ; les poètes nous consolent dans le mallieur , et sont encore dans la prospérité les seuls amis désintéressés que nous ayons. — Tout cela est louable, assurément; mais, comme je trouvais ces différents motifs bien compliqués et bien métaphysiques pour les gens de province qui viennent à Westminster, je demandai à Tun des gardiens à quoi il attribuait la préférence du public pour la chapelle des poètes : « A ce qu'il n^en coûte que trois shillings , me dit-il , pour » voir leurs tombeaux , au lieu qu'il en coûte cinq pour voir » les tombeaux des rois. >>
J'avoue, à ma honte, que j'ai parcouru avec indifférence cette partie de Tabbaye. Shakspeare est là pourtant , ou du moins il y figure par une statue et un cénotaphe , payés par deux représentations à Drury-Lane. Ce qui a été Shakspea/v gît sous les dalles de Féglise de Stratford , où son siècle le laissa mourir, sans plus se soucier de sa mort que de sa naissance. Chose singulière ! il a été contemporain d'Elisabeth , il a vécu dans une de ces époques de prospérité publique où les moindres supériorités sont en pleine lu mière , et il y a moins de renseignements sur sa vie que sur celle du moindre des courtisans. Les uns ont écrit qu'il avait été bailli d'un comté, d'autres qu'il braconnait sur les terres des grandi? seigneurs; que sais-je? qu'il gardait à la porte du théâtre te chevaux des spectateui's, et qu'il faisait les fantômes dans ses pièces. Vous ne trouverez pas son histoire dans ses drames; vous ne l'apercevrez pas lui-même sous ses personnages. H crée des hommes , et il leur donne des passions ; cela fait , il les laisse aux prises avec ces passions , et il ne s'en oeenp^'
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plus. S^ls font des faules., ils en portent la peine; s'ils sont plus forts que les événements, ils les dominent; s'ils sont plus faibles , ils y succombent. Shakspeare n'a point , comme nos tragiques , un personnage favori , par lequel il se communique lui-même au parterre ; celui qui est en scène est celui qu'il aime le mieux. Vous seriez sa dupe à le vouloir chercher dans les rôles qu'il a créés , et sous les masques qu'il a donnés aux grandes passions qui font rire ou pleurer. Vous le croyez atteint d'une sombre mélancolie : c'était peutêtre un franc rieur, aimant à se laisser jouer par son imagination j et à bavarder, comme fait Cassio , avec l'ombre qui passe ; ou bien c'était quelque philosophe insouciant , apparaissant à la chute de la toile , dans la moralité de son terrible drame, avec le visage calme et fin, de l'air d'un homme qui n'est point ému de tant de malheurs , et qui dit au parterre : Il n'y a rien là de ma faute ! Sa statue ne vous parle pas ; et puis ce tombeau vide, où il n'y a pas même un peu de sa cendre, n'est plus qu'un buste dans un musée, musée de tombeaux, si vous voulez. En outre , à la petite place qu7on lui a donnée dans le mur, il est serré entre des poètes qui n'ont guère plus de renonmiée , hors du cercle des érudits de Londres , que nos poètes d'albums et d'almanachs , et encore a-t-on gUssé des prosateurs parmi ces poètes : c'est à s'y méprendre. Cet amalgame de gloires , à toutes sortes de degrés , n'a rien d'intéressant : la curiosité tue l'émotion. 11 n'y a , encore une fois, qu'auprès des vieux tombeaux du catholicisme que l'imagination s'éveille , et qu'on sent tout ce qu'il y a de grand et de remuant dans le passé!
Ce qui nous touche principalement dans les siècles qui ne sont plus, c'est le caractère moral qui les distingue du nôtre. Si nous aimons rasi>ect majestueux de ces vieilles
églises , œuvres de foi et de religioa , c'est que nous n'avons sur toutes choses que des convictions molles et flottantes ; c'est que nous sentons le besoin de nous prendre à quelque chose de fort , qui vienne à bout de nous , et qui nous repose un moment de nos fatigantes contradictioDs. Si nous sonunes vivement frappés de tout ce qui potte la marque de Tenthousiasme , c'est que Tenthoiisiasme a été flétri en nous par Texpérience , et que , craignant avant tout d'être dupes , ou seulement de le paraître , nous envions la paix de ces hommes simples , qui ne se riaient pas au nez , dans les graves matières d'où dépend le bonheur et le malheur, et qui ne se cachaient pas pour faire leurs devoirs. Si nous aimons ces figures qui prient sur les vieux tombeaux , c'est que l'art a étouffé , sur les tombeaux modernes , la pensée religieuse sous la pensée mondaine , afin sans doute que les morts euxmêmes ne fussent pas dupes des curieux. Si enfin la grande uniformité du catholicisme nous inspire un respect sincère , c'est que nous sommes usés de diversité et d'isolement , contestant volontiers toutes les autorités humaines , moins encore par des arrière -pensées de désorganisation que par l'impuissance où nous sommes de nous convaincre des droits de qui que ce soit; bizarre situation de gens qui sont ainsi > de bonne foi , dans une sourde et perpétuelle insiurrection ! 11 n'y a point de regrets dans la comparaison que nous faisons alors entre le passé et le présent ; notre âme en est un moment distraite , voilà tout. Nous n'en portons pas plus lourdement , api*ès cela , le faix de nos incertitudes et de nos contradictions , des scrupules qui nous rendent secs et moqueurs par la peur d'être enthousiastes , de nos caprices enfin et de notre isolement ; toutes choses qui nous font illusion par l'apparence qu'elles ont de venir de la liberté. Or la liberté nous (ait aimer notre siècle d'un amour réel et positif,
et les siècles passés d^un amour purement poétique. L^aspect d'une vieille cathédrale ne guérit pas un cœur malade de Texcès de liberté ; et je crois fort que Tabbaye de Westminster n'ôterait à personne de ce siècle une seule de ses incrédulités,
UNE MAISON DE TRAVAIf. A LIVERPOOL.
Yoiei une des plus belles applications de cette toi des pauvres , dont il a été dit tant de choses en France , sans beauoup de connaissance de la matière, ni surtout des véritables opinions du peuple anglais à cet égard. Il n'est paîtêtre personne , parmi ceux qui lisent avec quelque attention ce qui s'écrit sur cette partie de l'économie sociale , qui n'ait un vague esprit d'opposition contre la loi des pauvres et contre tout ce qui pourrait y ressembler, de loin ou de près. A quiconque veut faire l'éloge de l'Angleterre et en opposer Tad-
niirable civilisa tioD aux lenteurs et aux inégalités de la nôtre, qu'objeete-t-on tout d'abord, si ce n^est cette formidable loi des pauvres? J'ai dans la mémoire cette formule , cpi'assurément je n'y ai pas mise tout seul : Oui, mais T Angleterre a sa dette ; oui , mais l'Angleterre a sa loi des pauvres. Il n y a pas d'admirateur si intrépide de l'Angleterre que la première de ces objections ne trouble profondément, et à qui la seconde ne ferme la bouche , encore qu'il semble qu'une dette hernie est la preuve d'un crédit énorme , et qu'il soit juste que ceux qui ont au-delà du nécessaire viennent régulièrement en aide à ceux qui n'ont rien. Quoi qu'il en soii^ je n'ai pas été peu étonné de trouver en Angleterre , panni les partisans les plus prononcés de la loi des pauvres , des hommes à qui cette loi demande chaque année une somme considérable , et d'en entendre vanter les bons résultats par ceux même qui en font les frais. J'ai peine à croire que ce soit par de simples motifs de charité chrétienne , et qu'il n'y ait pas là quelque bonne raison positive et déterminante, de l'espèce de celles qui font généralement agir et parler les Anglais.
C'est d'ailleurs un fait notoire que des écrivains distingués, qui appartiennent à l'opinion radicale , demandent pour Tirlande , comme complément nécessaire des institutions que lui doit la Grande-Bretagne, une loi des pauvres, à l'image de celle qui régit l'Angleterre. Quelques-uns même la réclanieni au préalable , avant toute autre institution , et ceux-là me paraissent les plus sages ; car à une population qui meurt à' faim on doit premièrement du pain , et secondement des libertés. Que peut-il y avoir de plus pressant et de plus obligatoire pour la Grande-Bretagne que de nourrir ces milliers de misérables Irlandais qui , dans les quatre plus beaux mois de Tannée , en juin , juillet , août , septembre , dans le temps où
la vie est le plus facile à tous les êtres , où le pauvre même est riche , car le soleil lui donne le vêtement , le gîte et le feu , sont réduits par la faim , et , malgré la résignation qui est propre au peuple dlrlande , à vivre de déprédations de toute sorte , les uns à piller les hangards où sont conservées les pommes de terre , à arrêter les bateaux chargés de vivres et à les vicier sur la berge , par Fodieux droit d^aubaine de la misère ; les autres à couper les sacs de blés qui sont transportés au marché et à les répandre par les chemins ; quelquesuns à déraciner les légumes pendant qu'ils. végètent encore , à forcer les marchands de vivres qui ne veulent que traverser un district d'y demeurer et d'y vendre , à une espèce de maximum , leurs provisions ; ceux - ci à pfller les boutiques des boulangers; ceux-là à traire les vaches pendant la nuit? Déjà des travaux ont été commencés sur cette question , et des commissions nonimées , selon la pratique des gouvernements , qui , avant de payer, font rechercher longuement s'ils doivent, et qui donnent à l'homme qui meurt de faim... des commissaires chargés d'examiner de quelle nature est sa faim , comment elle lui est venue , par quelle cause , et , en dernier lieu , comment en pourrait y pourvcrir , sinon pour lui , qui mourra pendant l'enquête , du moins pour ses enfants , qui hériteront de son dénument et de sa misère. Le moyen le plus naturel , ce me semble , le plus droit , le plus honnête, serait une loi des pauvres qui d'abord procurerait de l'argent , en attendant les institutions destinées à en régler l'emploi , et, en outre , qui assimilerait la condition de l'Irlande à celle de l'Angleterre. Mais comme il faut prendre , sur ce point , l'avis de la partie du peuple irlandais sur qui porterait la charge d'une loi des pauvres, je ne m'étonnerais pas qu'avant toute loi qui devra les grever d'une aumône régulière au profit des indigents , ils demandassent pour eux-mêmes des libertés et
des privilèges , et qu'ils fussent plus impatients de recevolides institutions que de donner. de Targent.
Les sociétés sont à l'égard des pauvres comme les débiteurs de mauvaise foi, qui plaident pour ne pas payer, ou tout au moins pour ajourner le paiement. En face du pauvre , ce créancier impitoyable , même dans sa résignation , qui peut les forcer à le nourrir dans leurs prisons , si elles lui ferment leurs hôpitaux et leurs maisons de travail , elles discutent par voie de commissaires le droit et le fait, et celuirci avant celui-là , rinconvénient avant l'avantage , et l'emploi qu'il conviendra de donner a l'argent avant la nécessité et le devoir de donner l'argent lui-même. C'est ainsi qu'en ce moment, à propos de l'Irlande dévorée par la plaie de ses pauvres , on a fait la statistique des causes de tant de misères , des inconvénients qui résulteraient des différents modes proposés pour y subvenir, et des institutions à créer pour faire produire les meilleurs fruits à l'impôt qui pourrait être ultérieurement établi. Si du moins on était d'accord sur une ou plusieurs de ces institutions , la question aurait fait un pas ; car , l'emploi trouvé , ce serait une forte raison de moins d'ajourner le devoir de donner l'argent. Mais on se garde bien d'être d'accord sur quoi que ce soit , et de reconnaître un premier fait qui servirait de majeure à un argument irrésistible ; et voilà comment , au moyen d'un appareil tout-à-fait ingénieux de commissaires, de comptes-rendus et de statistiques, on couvre le peu d'empressement réel à donner, qui est au fond , de l'air de gens bienfaisants , qui ne font de difficultés que sur le meilleur emploi possible à donner au bienfait.
Parmi les moyens discutés , l'établissement des maisons de travail (work-liouse) , à l'instar de celle de l'Angleterre, a dû être proposé et débattu le premier , à litre de moyen déjà éprouvé , et dont l'Angleterre a déjà recueilli des fruits. On y
a fait des objections de toutes les grandeurs , depuis celles qui sont fondées sur rénormité de la dépense , évaluée , par les adversaires du projet , à la valeur du revenu de Flrlande,^ jusqu^à cefles qu^on tire du caractère des habitants., trop fiers, a-t-on dit, et trop jaloux de leur liberté pour ne pas préférer la famine , la mendicité et la mort , à un emprisonnement ménae volontaire et à un travail qui ne serait pas de leur choix. Je suspecte beaucoup ces accumulations d'objections , si diverses de valeur et de poids , contre une institution devenue inévitable ; car les petites ne figurent évidemment là que parce que les grandes ne sont pas assez soUdes ou ne sont pas âncères. Si la dépense n'excède pas les "moyens de l'Irlande , à quoi sert la seconde objection , tirée du caractère des Irlandais , comme si tous les pauvres n'étaient pas des vaincus pour qui toute condition est bonne , qui n'est pas insupportable? Si, au contraire, la dépense est impossible, à quoi bon joindre à l'objection péremptoire qu'on en peut tirer une toute petite raison d'observateur moraliste ? On en avait dit autant des maisons de travafl d'Angleterre : elles allaient surcharger les villes ; on y aurait des révoltes tous les jours ; le peuple anglais était trop fier pour passer sous ces fourches caudines , etc. , etc. L'événement a prouvé que toutes ces objections n'étaient que de mauvaises raisons de débiteurs qui éloignent par des chicanes , décorées du nom d'enquêtes , le moment de payer. L'Angleterre s'est exécutée : ses workhouses sont l'honneur de sa civilisation.
Je n'ai vu que celle de Liverpool , qu'on dit être l'une des mieux conçues , et qui très-certainement doit être l'une des mieux administrées de toute l'Angleterre. C'est à la fois une maison de travail , un hospice et une école publique. L'établissement est situé hors de la ville , sur une des hauteurs qui la dominent , dans un air sain , au moins relativement , car la
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charité peut tout améliorer en Angleterre , excepté le ciel. Les bâtiments sont vastes , aérés , et paraissent bien tenus ; h «propreté anglaise a pénétré jusque dans la maison des pauvres. Les ateliers sont larges et bien clos , les cours dallées, grandes et ouvertes. Ce n^est pas une prison , car la force publique n^y est représentée par aucun soldat ; et à la faiblesse matérielle de Fautorité on peut mesurer la facilité de Fobéissance. Mais c^est encore moins une maison de luïe, car, outre Taii' de tristesse et de dénument que le pauvre répand autour de lui, un bienfaiteur collectif, comme est une société qui se charge de nourrir ses pauvres , ne noet guère de grâce dans sa manière de donner, et laisse voir par trop d'endroits que le bienfait est accordé sous la forme d'un impôt. Les intermédiaires entre la société et ses pauvres sont sérieux et froids comme des agents ; justes , d'ailleurs , et bons , mais sans ce superflu , qui est la sympathie , et qu'on ne leur demande point. La maison est hospitalière ; mais l'hôte n'est pas un ami attendu j à qui l'on garde la meilleure place , la coupe de fête à table et le Ut d'honneur : c'est un pauvre qu'on reçoit sur un bon delà paroisse, et à qui l'on fait payer, par UQ certain travail , une place quelconque sous un toit commun , peut-être la place restée vide par la mort d'un compagnon de misère , récemment déhvré de la charité pubhque et de la vie. Ou ne peut donc parler de ces étabUssements que le coeur serré , ni en louer les choses louables qu'avec chagrin ; car l'irréparable est écrit sur toutes les pierres et sur tous les visages.
Le directeur actuel , ancien homme de loi , a été , quoique homme de loi , et pour sa réputation de probité et de fermefé, élu à cette grande fonction par les suffrages des notables de Liverpool. Il succédait à un de ces hommes qui sont la plaie de toutes les institutions de bienfaisance , gens qui ex-
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ploitent leur place comme une industrie, et qui prélèvent chaque jour une dîme sur la part des pauvres. Il s'était fait, sous un nom analogue à notre mot français lour de bâton^ un revenu énorme. Ces abus n'étaient pas ignorés ; mais telle est, en Angleterre , la force des choses établies , qu'on le maintint dans sa place jusqu'à sa mort , qui fut le seul service qu'il rendit à la Maison de travail de Liverpool. Le premier acte de son successeur fut de rendre «ix pauvres tous les indignes profits que cet homme avait faits sur eux , et de se réduire strictement au salaire , du reste très-honorable , qui est affecté à sa place. Tout , dans la maison , avait été corrompu par l'exemple du chef. Les fournisseurs du dehors , pour se dédommager des pots-de-vins , altéraient les provisions ; le lait était falsifié , les légumes mal choisis , le pain enflé au moyen de procédés chimiques. A l'arrivée du directeur actuel , tout a changé de face ; les fournisseurs , tenus quittes des pots-de-vin , ont Uvré des provisions de bonne qualité. La seule différence d'un homme désintéressé à un homme avide a produit des sommes considérables , et a donné une existence nouvelle à la Maison de travail , sans augmenter pour la ville les frais de dotation annuelle. Le plus difficile à trouvw, après l'argent, c'est l'homme chargé de l'employer j il dépend du choix qu'on a fait qu'un établissement de ce genre soit une véritable maison de bienfaisance ou une sorte de ferme des gabelles , abandonnée à Tavidité d'un traitant. Le directeur de la Maison de travail de Livei^pool parait être un honune d'environ cinquante ans. C'est un esprit net , adroit , décidé , faisant chaque chose avec la faciUté et la confiance que donnent un bon début et la popularité qui s'y attache. Sans avoir, eonmie on dit , la fibre très-tendre , il a pour les pauvres cette austère sympathie de la pi-obité , bien préférable à la condescendance d'un honune qui se montie
facile et relâché eiivei's les gens qu'il vole. Il peut être sévère sans paraître dur, car il n'a pas à faire payer à la discipline les infidélités ou les gains honteux de son administration. Les pauvres le craignent sans le haïr, parce; qu'ils savent qu'il les défend quand il n'est pas devant eux , et parce qu'il a l'attitude qu'il convient que les sociétés prennent envers ceux de leurs membres qui n'ont pas su ou qui n'ont pas pu s'y faire une place , attitude grave et ferme , ni trop bienveillante pour ne pas amener le relâchement, ni trop sévère pour qu'en sa présence le malheur ait jamais l'air d'être un crime. C'est ce qui explique la facilité de cet étrange gouvernement , où un homme d'un peu plus de cinq pieds , tii médiocre ni supérieur, conduit dix^huit cents à deux mille personnes , dont plus de mille sont valides , et dont aucune , parmi ces mille , n'est sans avoir quelque levain de révcdte au fond du cœur; car quel est le pauvre qui croit ne l'être que par sa faute? H y a là des hommes qui n'ont jamais résisté à une passion, qui ont incommodé tous leurs semblables de leur liberté brutale, et dont l'obéissance même , triste et noorose , est toujours frémissante. Eh bien ! tous ces hommes se lèvent et se découvrent avec respect quand passe auprès d'eux , avec sa parole brève , son œil vif et pénétrant , ses ordres précis et sans réplique , son geste brusque , son pas rapide , le petit homme, semUable à un clerc de paroisse, qui les gouverne, qui mange de ce qu'ils mangent , boit de ce qu'ils boivent, et n'a pas dans sa poche un penny qui ait dû aller dans la leur. Sa fermeté et sa probité lui tiennent lieu de ce piquet de soldats qui ne sert pas toujours à rendre forts certains fonctionnaires. Ce sont deux forces immenses vis-à-vis des masses , parce qu'oit ne peut pas plus les feindre quand on ne les a pas , que les cacher quand on les a.
D'ailleurs , à quoi serviraient des forces matérielles ? La
Maison de travail n'est pas une geôle : quiconque est las d'y vivre peut s'en faire ouvrir la porte et retourner à la vie précaire et à la liberté nécessiteuse du dehors. La maison ne le rejette pas ; elle lui donne même le viatique de quelques jours, en attendant qu'il trouve du travail. S'il n'en trouve pas , ou si , après avoir été employé quelque temps , il retombe dans , le besoin , l'administration le reçoit de nouveau , sans rechercher si c^est le travail qui Va quitté , ou lui qui a quitté le travail, et sans aggraver sa position dans l'intérieur de la maison. Sa place lui est rendue, sa portion lui est pesée de nouveau , car les portions sont pesées ; mais ce n'est pas le i*etour de l'enfant prodigue , et au lieu d'un père qui l'accueille et fait tuer le veau gras pour fêter son retour, c'est un chef dans le cœur duquel il a la place d'un deux-millième , et qui peutêtre, en le recevant, ne lui épjsirgne pas quelques. éloges ironiques de la maison qu'il a eu tort de quitter. Du reste , bien peu sont tentés d'essayer de la triste joie d'un jour de liberté, dont le lendemain est la misère. La douceur du régime , l'assurance d'avoir le pain de chaque jour , la modération du travail , les amitiés qui se forment dans le travail commun (les ateliers et sur les banquettes des chauffoirs , l'habitude enOn , qui peu à peu confisque à l'homme sa volonté , les retiennent dans la Maisofi de travail , et leur font oublier une liberté dont les seules jouissances sont des soirées passées à la taverne , et suivies de privations intolérables.
La constitution du travail , dans l'intérieur de la maison , est équitable et parfaitement réglée. Tous les pauvres valides (ablebodies) sont appliqués à des travaux proportionnés à leurs forces , et dont une partie du prix leur est abandonnée, soit pour les petites douceurs du préau , soit pour en aider leurs familles qui habitent au dehors. Les étoffes de coton et de laine, nécessaires à rhabillement de la communauté , sont fa-
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briquées dans ia maison : on vend le surplus aux fabricants d'éloffes peintes de Manchester. Les vieillards, qui n'ont plus assez de force pour un travail fatigant , préparait des cordes de chanvre pour calfater les vaisseaux. Dans une des salles où se font ces cordages , il y avait un vieux marin , jadis compagnon de guerre de Nelson ^ d'une grosseur énorme , à qui son ventre servait de table à ouvrage. « Voulez-vous voir im de nos élèves? » nous dit le directeur en nous montrant le bonhomme enseveli sous son chapeau de cuir, peut-être aussi contemporain de Nelson. 11 l'appela d'un ton de voix ferme, quoique amical. Le bonhomme souleva d'abord sa tète , puis son ventre , puis ses jambes , et vint à nous d'un pas grave, avec toute la docilité militaire , mais non sans dépit , à ce que nous crûmes voir, d'être montré comme un spécimen du bon régime de la maison. Sa figura, forte et intelligente, était celle d'un homme contrarié. 11 salua , mais ne dit pas un mot. Après quelques paroles du directeur , il regagna sa place , et nous sortîmes , moi beaucoup plus malheureux qu'il n'avait pu être blessé , et pensant qu'il faut être un ange où une femme pour toucher aux plaies du pauvre sans les envenimer. .Qui sait si un rayon de la gloire de Nelson , en tombant sur cet obscur matelot , n'a pas mis dans son cœur un germe de dignité personnelle, que n'ont pu flétrir les malheurs d'une vieillesse recueillie par la charité pUUique ?
Par une distribution judicieuse du travail , qui tire parti de tout le monde et n'épuise persoime , les dépenses de la maison sont presque atteintes , sinon couvertes , par le prix des objets vendus au dehors et de ceux qui se consomment au dedans. Les frais et les produits se balancent à peu près , ce qui permet à la ville d'étendre à plus de têtes le bienfait de sa taxe des pauvres , et d'admettre même au partage de l'aumône municipale des malheureux qui ne sont pas inscrits sur le registre
de la paroisse. C^est ainsi que la Mmsan de travail paie le passage et la nourriture de tous les pauvres irlandais qui , après avoir fait la moisson en Angleterre , reviennent s'enobarquer à Liverpool , plus pauvres qu'auparavant ; car ils n'ont rien économisé de ce qu'ils ont gagné : partis avec des vêtements, ilss'en retournât avec des haillons. Il n'y a pas de spectadeplus douloureux que celui de ces files d'Irlandais , la plupart pieds nus , sans chemise , les habits en lambeaux , la faucille portée en bandouillère et entourée de foin , un bâton à la main , marchant un à un sur les grandes routes , et i*egagnant cette vef*le Irlande où l'hiver et ses dernières nécessités les attendant ; vrais ilotes de la Grande - Bretagne , qui semblent habillés de ses guenilles et nourris de ses épluchures. Quelquesuns de ces malheureux errent sur les quais de Liverpool , attendant que les hommes de police les recueillent et les conduisent devant les officiers compétents ; car c'est par l'intermédiaire de la police et des juges que les pauvres reçoivent l'hospitalité de la ville. On les interroge , on regarde s'ils ont les poches vides (quelques-uns n'ont pas même de poches) , après quoi cm les envoie à la Maison de travail ^ qui leur donne un gite pour la nuit , la nourriture , et qui les renvoie , le lendemain, par un paquebot, où ils sont entassés et parqués sur l'arrière , comme les moutons et les cochons expédiés d'Irlande pour l'Angleterre , laquelle reçoit le bétail et renvoie les pauvres. Cette charité , qui déporte les pauvres , n'est pas celle de Vincent de Paul ; mais quand on regarde les choses froidement , et combien le fardeau des pauvres indigènes est déjà lourd pour chaque ville , on donne des éloges même à cette hospitaUté si dure et si avare , qui reçoit le pauvre étranger sans plaisir et le renvoie sans pitié. N'est-ce pas beaucoup déjà que la civilisation soit juste , et que le débiteur reconnaisse sa dette?
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La ooiB*riture de la Maison de travail consiste {Hiacipale' ment en lait , en pommes de terre, et en viande de porc. On nous a fait goûter de ce lait : il est excellent. On ne nous le présenta pas dans un petit pot , écrémé dans le grand , et mis à part tout exprès , pour rassurer la philanthropie des visiteurs , et faire dire à quelques heureux : Nous n^en bavons pas de meilleur. On nous mena dans un vaste garde-manger, où nous puisâmes le lait à même dans le tonneau qai eontenait la provision du jour. J^ai dit qu^on pesait les portions de pain : ce sont deux femmes qui ont ce soin; Tune coupe, et Tautre pèse les morceaux dans une balance. 11 y a deux qualités de pain : le plus mauvais régalerait nos soldats. On le donne aux vafides , aux enfants , aux able bodies, nom horriblement matérialiste que la religieuse Angleterre donne à tous ceux qui peuvent travailler. Le pain de première quabté est réservé pour les vieillards , pour les invalides , pour les malades. Le directeur de rétablissement n^en mange pas d^autre. Il fait aussi son ordinaire de Vale qu'on donne aux travailleurs , pour les soutenir , et aux vieillards pour les reconforter. Quelques vieilles femmes reçoivent une portion de thé et de sucre; elles prennent le thé trois fois par jour. C'est , de toutes les rares douceurs de la maison , la plus propre à consoler ces pauvres créatures de n'avoir plus de home. Enfin , il y a du tabac , comme en voudraient avoir nos meilleurs priseurs , pour ceux à qui l'usage du tabac , dans des jours moins mauvais , — les seuls jours bons du pauvre , — en rendrait la privation trop douloureuse , surtout ajoutée à celle de tant d'autres biens. C'est le directeur de l'établissement qui est , de droit , le juge de ces besoins et le distributeur de ces petites faveurs. 11 peut mettre une sorte de grâce à les accorder. 11 est douteux que ce ne soit pas encore là et toujours une dette ; mais , du moins , la manière
de la payer peut lai donner Tair d'un bienfait : cette fois , seulement, la main de la charité publique ressenoble à la main d^un ami.
jLes enfants des deux sexes , qui sont très-nombreux , reçoivent Finstruction première par la méthode lancastrienne. On les tient très-sévèrement , peut-être trop sévèrement. U est vrai qu^il n'y a pas de peuple plus disciplinable que le peuple anglais. A voir ces centaines de petits garçons manœuvrer dans la cour avec la précision des soldats de leur pays , à la voix d'une espèce de pédagogue , chétif et râpé , qui frappe sur un Uvre pour appuyer sa voix gv&Le et criarde, on sent que la subordination est le fond de Tesprit anglais , et que la loi est le plus obéi des despotes. Ces pauvres enfants vont nu-téte et nu-pieds pendant tout ce qu'on appelle la belle saison en Angleterre, c'est-à-dire, pendant les huit mois de pluie interrompue de brouillards , qu'on décore de ce nom. Je ne pus pas me défendre d'en témoigner de l'étonnement au directeur. Il faisait si froid ce jour-là : la bise, qui soufjQait depuis le matin , et dont nous sentions les piqûres jusque sous nos vêtements , avait bleui leurs jolis visages et leurs pieds que raidissait le froid des dalles encore humides d'une averse récente. Ils marchaient courbés , la tête renfoocée dans les épaules , les mains collées contre le corps , tout rétrécis et ramassés , comme pour offrir moins de prise au froid , avec cette tristesse sans imagination , qui est celle de tous les enfants marqués , en naissant , du stigmate de la pauvreté. On nous dit que ce n'était point par éccMiomie qu'on les laissait aller ainsi tête nue et sans chaussure, mais de l'avis du chirurgien et du médecin qui le jugeaient meilleur pour leur santé. Est-ce là le vrai motif ? Un régime hygiénique qui épargne à l'étabUssement les frais de plusieurs centaines de paires de souliers par mois , n'est-il pas ou unç parcimo-
nie, pu UQ reste de barbarie déguisées? l^s docteurs, à qui nous soumîmes ce doute , prirent très^érieusement la responsabilité de la mesure , et nous ôtèrent tout soupçon à cet égard. Peut-être , hygiéniquement , ont-ils raison ; peut-être vaut-il mieux pour ces pauvres enfants entrer dans la vie par de rudes épreuves , et n^avmr pas d^enfance à regretter. Mais si les plus valides s'y fortifient , les faibles n'y succombent-ils pas? Je n'eus pas le courage d'interroger les docteurs sur ce point.
Le directeur nous iit entrer dans la salle des petites filles au moment de la leçon. Il y en avait une cinquantaine environ , rangées en cercle autour d'une petite vieille qui leur apprenait à compter jusqu'à cent , et qui , une baguette à la main , commandait la manœuvre lancastrienne. Je me sers h dessein du mot manœuvre , car les intelligences et les mémoires sont dressées comme des soldats par cette méthode. Elles avaient un gesie particulier et une intonation distincte pour chaque dizaine. Tantôt elles croisaient les bras ou les laissaient pendre le long du corps ; tantôt elles en levaient un sur leur tête ou retendaient en avant ; tantôt elles battaient des mains , et toutes avec une régularité et une précision imperturbables. Arrivées au premier chiffre de chaque dizaine, et au moment de changer de geste , elles enflaient leurs petites voix aiguës et attaquaient la note avec un ensemble tout à la fois musical et mimique, auquel le directeur prenait part. La vieille , debout au centre du cercle , la baguette levée , tournant sur elle-même pour surveiller toutes §es écolières , l'oreille attentive à leurs cinquante voix, criait de temps en temps : Allons, allons, niake hasie , make hasle. De toute la petite troupe, pas une ne broncha. Gomme j'étais alors tout plein de machines , je cherchai involontairement s'il n'y en avait pas une , dans quelque coin de la salle , qui iurêtât et
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fît pai'tir ces cinquante mémoires à la fois , comme les cinquante rones d'un même appareil. Toutes les voix moururent dans une sorte de cadence au nombre cent. C^était un yentable exercice de vocalisation. Combien peu de ces pauvres filles , me disais-je , auront besoin de savoir compter au-delà du nombre cent I
Le plus touchant de celte scène , c^étaient cinq ou six petites iilles de moins de quatre ans , restées assises sur des bancs , et qui répétaient tout bas la leçon avec cette petite voix d^oiseau si fraîche , si gaie , par laquelle les enfants de toutes les conditions se ressemblent au commencement de la vie. L'une déciles , à peine âgée de trois ans , jolie comme un ange de Hurillo , imitait les gestes de la vieille avec ma canne qu'elle m'avait prise. C'était un enfant abandonné. Mon ami et moi , nous nous regardâmes en sortant ; nous avions tous deux les yeux humides. — « C'est surtout parce que je suis père , me dit-il , que je ne trouve pas lourde la taxe des pauvres , et que , de tous les impôts que je paie , celui-là me coûte le moins dont il revient quelque chose à ces pauvres enfants. — Et c'est par le môme motif, lui répondis-je , que j'admire votre Maison de travail, et que j'en souhaiterais au inéme prix de pareilles à mon pays. »
Deux ou trois honmies sont employés à faire des bières pour ceux qui meurent dans la maison et pour les pauvres du dehors auxquels la paroisse fait la charité d'un cercueil. Il y en a un magasin tout plein , que la mort épuise au fiir et à mesure qu'on le remplit. Ces bières sont peintes en rouge. C'était un vieillard qui les barbouillait , et qui peut-être barbouillera la sienne. Un homme plus jeune était chargé de raboter les planches et de les clouer, un autre d'y mettre les attaches de fer. Us faisaient cela avec la même indifférence que ceux qui préparent le dîner. L'établissement fournit des
bières à tous les pauvres qui justifient de l'impossibilité de faire enterrer les leurs. J^ai vu deux femmes , probablement deux mères , qui sortaient de la maison par une des portes de côté , emportant sous leur bras deux petits cercueils d'enfant. Elles pleuraient presque autant de honte que de regret; car, s'il y a quelque chose que les pauvres redoutent plus que rhôpital , c'est d'être enterrés dans des planches qui ne leur appartiennent pas. Ces dons gratuits de cercueils par la maison de travail de liverpool ont été l'occasion d'mie industrie révoltante. De malheureuses fenmies, feignant la douleur et les larmes , obtenaient de ces bières , dont elles allaient boire le prix au cabaret ; d'autres , moins coupables , en faisaient du feu , peut-être pour réchauffer leurs enfants. Ce double abus a cessé. On ne délivre des bières que sur le bon de la paroisse, dont les autorités ont soin de faire rechercher si ceux qui en demandent ont en effet des morts à faire enterrer. La charité est obUgée d'avoir l'œil vigilant du fisc, et c'est une chose pénible à dire qu'elle peut quelquefois corrompre ceux mêmes au profit de qui elle s'exerce.
A quelques pas de là sont les toits à porcs , partie importante de rétablissement , car les porcs sont les nourriciers de la Maison de travail. Le directeur nous les montrait avec un orgueil plaisant. Il les caressait , il leur donnait des noms affectueux , qu'aurait enviés un lévrier de canapé , ou même un de ces pauvres petits enfants qui vont pieds nus par raison de santé , selon la prescription du docteur. Ces porcs sont les mieux nourris dans la maison. Le directeur n'a pas de paroles sévères pour eux; on ne pèse pas leurs rations, on leur passe un peu de superflu : il est vrai qu'ils le paient cher. Ce n'était pas seulement, dans cet homme, d'ailleurs si grave , le sentiment horriblement tendre du capitaine de navire qui , dans les premiers jours d'une longue navigation ,
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regarde avec satisfaction la bonne santé de ses provisions vivantes ; il y avait un peu de cette tendresse de PÂnglais pour ranimai dont la chair savoureuse entretiept son sens solide et son activité jusqu^à la mort , laquelle arrive pour lui quand il cesse de manger du porc. Il nous faisait arrêter devant les plus beaux sujets de Tétable. — Faites sortir la truie qui va mettre bas , disait-il au vieillard ; et le pauvre homme entrait en se courbant sous le toit à porcs , et chassait devant lui une immense béte dont le ventre traînait à terre. Notre directeur mesurait ce ventre de Toeil et du geste, et évaluait la portée en honome qui en devait avoir la dirae. Puis, c'était une mère avec ses douze petits, se pressant, se culbutant autour de ses mamelles moins nombreuses que les nourrissons , et qu'elle leur Uvrait avec toute la grâce que peut avoir une truie étendue sur la paille, en faisant entendre un petit grognement de tendresse maternelle. Jusque-là , la satisfaction du directeur n'avait rien de cruel : c'étaient des mères , ménagées tant qu'elles peuvent produire, et des petits loin encore du couteau. Mais quand nous arrivâmes devant retable des porcs bons à tuer, et que le directeur nous lit voir de quel appétit quelques-uns faisaient leurs derniers repas, une sensibilité imitée de celle de J.-J. Rousseau , écrivant le fameux morceau sur l'usage des viandes , me fit trouver presque odieuses les réflexions de TexceUent homme sur l'à-point de ces victimes , sur l'épaisseur probable de leur lard , sur le poids qu'elles devaient peser. Nous finîmes notre visite par les mâles, l'honneur du troupeau , qu'il flattait de la main et de la voix , les appelant mes bons garçons (my good fellows) , leur grattant le dos , faisant ajouter à leur litière , les recommandant au vieillard , pour lequel il réservait les sons durs et sévères de cette voix dont les porcs avaienttoutes les notes tendres et caressantes. C'était entre ces verrats et le
directeur le lien de gens égaux par la santé ^ le bien-être ^ le ccHnfort , dans une maison de pauvres , d Infirmes et de vieillards , qui s^aiment par le contraste des misères qui les entourent , et qui ont accompli leur destinée.
Quoram fortana peracta est
Jam saa. ; • . • .
U n^y a qu^un seul être humain , dans la maison de travail , auquel j^aie vu le directeur sourire du même air qu'à ses porcs : c'est une vieille fenmie de cent six ans. Elle est réchantillon et la montre de la maison. Elle est la décharge morale du directeur, sa réponse aux amis et aux ennemis ; elle dépose de la régularité , du bon ordre , des soins , de la nourriture saine , du régime doux et paternel de rétablissement. Cette pauvre femme, reçue dans la Maison de travail, déjà très-vieille , et probablement après de longues années de travail pour le pain de chaque jour, est ressuscitée et a commencé une seconde enfance paisible , heureuse , avec quelques doucews qu'elle n'avait pas connues dans la première. Quand nous ^trames dans sa chambrette , placée au rez-de-chaussée , et dont la porte s'ouvre sur une cour dallée où chaque jour encore elle vient faire quelques pas au soleil , on venait de la mettre au lit après son troisième repas, et elle s'était endormie en fredonnant. C'est une autre vieille femme qui en prend soin, et qui, quoique vieille, pourrait être sa petite-fille. Elle se croit agile et ingambe à côté de la centenaire, quoique la mort par l'effet de l'âge soit peutêtre aussi près de celle qui a passé le demi-siècle que de celle qui a vécu le siècle entier. Un petit feu de houille entretenait dans la chambre une douce dialeur. La garde , par cet empressement maladroit qui est propre aux personnes dé[)en-
dantes en présence du maître , se Mta d^éveiller la pauvre femme, afin que nous eussions le spectacle complet de la vieillesse gardant la mort. G^était la mort en effet , sous les traits de la décrépitude, telle que nous nous obstinons à nous représenter la mort, quoiqu'elle ait le visage de tous les âges ; c'était la chose sans nom dont parle Bossuet , que cet être dont la respiration n'était plus qu'un râle qui finit.
— Kles donc le bonjour à notre maître , lui cria la garde, en s'approchant le plus qu'elle put de son oreille.
Ses yeux s'entr'ouvrirent un jnstant, sans se fixer sur rien, puis se refermèrent. Le sommeil des derniers jours pèse aussi fortement siur les paupières que la mort. La garde lui prit la main et la mit dans celle du directeur, sans qu'elle parût le sentir. C'était pourtant un être dont on nous disait qu'il allait bien , qu'il mangeait avec appétit et copieusement , qu'il dormait d'un bon sommeil , qu'il était gai , qu'U chantait !
— Vous voyez , me dit le directeur , qu'il fait bon vivre ici. On y meurt plus tard qu'en aucune maison particulière de Liverpool. C'est l'effet du régime.
— Oui , répondis-je , mais c'est en tuant l'âme que vous prolongez la vie du corps. Je ne m'étonne pas que des êtres privés de la liberté et de ses souffrances si regrettées des captifs , enr^im^tés , menés au doigt et à l'œil , débarrassés du souci de se conduire , mangeant et travaillant à heure fixe , réglés et remontés conune des montres , arrivent ài^cet état où l'homme est déjà un cadavre avant d'être mort.
— Que faire à cela? me dit le directeur. Comment concilier la liberté et la règle? Que serait-ce que la charité sans le régime? Que doit-on de plus au pauvre que de le recueillir dans une petite société où le pain en abondance est le prix d'un travail modéré , où l'égalité est parfaite , où le vice est rendu impossible , et où , comme vous venez de le
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voir, plus les vies sont longues , plus elles sont entourées de soins?
Je ne trouvai rien à répondre.
J^ai vu un autre exemple de longévité , par l'effet du régime, plus intéressant peut-être que celui de la vieille de la Maison de travail, G^était dans la prison centrale de Gand, prison qu^on prendrait pour un phalanstère de M. Charles Fourrier, si un fort piquet de troupes, Farme an bras, n^avertissait qu'on n'y entre pas volontairement et qu'on n'est pas libre d'en sortir. Nous allions visiter l'infirmerie. A l'entrée , sur un banc de pierre , était assis un vieillard d'une belle figure , la tète découverte et chauve , dans une immobilité complète. Quand nous passâmes près de lui , il fit un effort pour se lever ; mais l'employé qui voulait bien nous accompagner dans notre visite lui dit avec bonté de rester assis. Si ce pauvre homme vit encore, il doit avoir cent ans. G'est un condamné à perpétuité pour meurtre. Il a été envoyé ici par des juges de Marie-Thérèse , morte il y a cinquante-six ans. Son crime était d'avoir tué sa femme. C'est un crime abominable ; mais que le châtiment en a été long ! Plus de soixante ans en prison , c'est , dans la vie d'un homme , Féternité de la peine pour le crime d'un moment. Quatre gouvernements se sont succédé en Belgique depuis que ce malheureux homme est là. Tous ont accepté l'hérédité de ta vindicte pubhque, et les révolutions qui ont amoncelé des ruines tout autour n'ont pas fait une brèche à sa prison. Mais du moins cette prison n'a pas été une geôle impitoyable, puisque le meurtrier a pu y vieillir jusqu'à un âge où l'étranger qui passe devant lui ne peut pas lui refuser l'aumône d'un peu de respect. Aujourd'hui , d'ailleurs , la prison s'est changée pour lui en un hôpital , où rien ne lui rappelle qu'il est prisonnier, et hors duquel son esprit ne rêve plus une
liberté qui serait Tabandon dans un monde tncmmu. C'est aiusi que la société dmt pimir. Il fmit que le meurtrier, contramt, tant qu'il est valide, d'expier son crime. dans une prison par un travail qui reçoit un salaire, sente, dans sa vieillesse , la douce main de la sœur de charité , pour qui lé pauvre honnête et le meurtrier sont égaux , quand ils sont vieux et qu'ils vont mourir.
Je n'ai pas étudié les matières pénitentiaires ni les questions de charité puMique , et , en ces choses-là , comme en raille «itres, j'en suis réduit à mes impressions, toujours sincères , sinon toujours justes. Mais il me semble qu'une prison comme celle de Gand, et une Maigùn de travail comme celle de liverpool sont des institutions assez éprouvées pour qu^on puisse désirer d^en voir de pardlles s^établir et prospérer en France. Puisqn^il n'est que trop vrai que partout où il y a de grandes agglomérations d'hommes , les fluctuations du travail laissent trop souvent des bras inoccupés^ et que le crime , réussit-on plus qu'on ne l'a fait jusqu'ici à en atténuer la principale cause qui est la pauvreté mal supportée , est malheureusement indestructible , qu'y auraitrU de plus désirable qu'un double système de réparation et de répression , où le pauvre qui a des bras et qui manque de travail put être employé mais non confisqué par une entreprise publique, et où Thomme qui a perdu son droit de vivre dans une société dont il s'est constitué l'ennemi , assujetti , dans l'âge où il pourrait faire un mauvais usage de «a force, à un travail qui ne dépasse pas , après tout , celui que font tant d'honnêtes gens , pour une subsistance moins assurée , fût , sur la fin de sa vie , traité comme un malade , malade de la dernière des maladies? On me disait de la vieille de la Maison de travail , qu'en parlant de cette maison elle avait coutume de se servir du mot home , lequel signifie, en Anglo-
terre , outre le foyer de famille y le saùcluaiœ intérieur, les pénates , toutes les douceurs et toute Tindépendance de la vie domestique. De même le vieillard de la prison de Gand disait de cette prison chez nom, et conome nous lui demandions s'il serait heureux de revoir son village : « Je ne le reconnaîtrais pas, nous dit-il , et il ne me reconnaîtrait pas. J'âirae mieux mourir ici. » Et sa figure était riante; et Ton ne pouvait pas 5 de bonne foi , trouver son sourire ironique , bien que sous ce repos suprême du vieillard y comme sous celui de la vieille femme, il y eût, en effet, un long passé de souffrances. La société ne doit pas phis triompher du contentement de Tune que de la résignation de l'autre ; mais ne faut-il pas féliciter les pays ou les villes que ni le pauvre ni le criminel n'accusent, et souhaiter à son pays des prisons où le captif meure sans rancune , et des maisons de travail où le pauvre regrette de mourir?
ni