‹ MélangesChapitre 15 sur 23 · A LONDRES · texte numérisé non relu

A LONDRES

Je réunis ces deux excursions sous un même titre , d'abord parce que je les ai faites le même jour, ensuite parce qu'elles m'ont offert une double occasion d'admirer le laconisme anglais. Celui des Spartiates était célèbre dans toute l'antiquité; mais je doute qu'il ait été plus rigoureux et plus imperturbable que le laconisme britannique. Ne rien dire de trop et ne jamais varier les tons pour exprimer la même chose , telles sont les deux formes sous lesquelles il se montre , surtout auxétrangers , lesquels ont tant de besoin d'explications et de délails.

En France , où Voltaire a écrit ce vers charmant :

Le superflu , choie si néoettairc »

pensée si vraie, surtout de la conversation, nous mettons quelque variété jusque dans la manière d^aborder les gens dans la rue et de leur demander de leurs nouvelles. Autant de caractères , autant de formes diverses. Quand la variété n'est pas dans les mots , elle est dans la pantomime qui les accompagne , dans le jeu des pbyisionomies , dans les t^gards , dans le ton de voix. Plutôt que de répéter les mêmes choses de la même manière , nous mettrons la fin au commencement et le commencement à la fin, et au lieu de débuter par fe comment vom parlez-vmisPce sera par là que nous finirons. En Angleterre , les mêmes choses se disent de toute éternité dans les mêmes mots , sur le même ton , du même air, dans lé même temps. Je vous défie de reconnaître , à la manière dont deux Anglais s'abordent , si ce sont deux négociants accoutumés à se rencontrer tous les jours au Royal-Excbange, ou deux amis , depuis longtemps séparés , dont Fun est arrivé , le matin même , des Grandes-Indes. Ces deux hommes qui échangent des pdgnées de main sur le trottoir n'ont pas Fair d'av(Hr été favcnisés par le hasard qui leur oOre on ami dont les privaient leurs affaires , le travail , Téloignement des quartiers où chacun vit : il semlde que cette rencontre soit un rendez-vous d'affaires prémédité , et qu'au lieu de perdre agréablement leur temps , ils l'emploient très-utilement.

Tous ces riens qu^on se dit ici entre amis , ces rapides confidences qu'on échange sur les intervalles où Ton a été s^ns se voir, cette brève histoire qu'on se fait tour à tour des principaux événements de sa vie , tout cela ne trouverait pas en Angleterre des oreilles oisives et curieuses comme un heu-

anglëterrh;. 509

reux hasard noos en offre chaque joor eD Fraace. L^ Anglais semble toujours être à Theure. Sans paraître pressé , il n^a jaED»s une minute à perdre. On le db^t sorti de dbez M après avoir compté sur le régulateur les minutes qu'il donnera à chaque chose. Tout est réglé : tant pour le bonjour, tant pour les demandes de nouvelles , tant pour les fonnuiès d'adieu. S'il se trouvait un kiterlocateor qui eût la fantaisie d'allonger les questions ou les réponses , d'innover, de varier, l'autre , pendant que celui-<ii parlerait , penserait tout bas et ferait ses affaires en lui-même. Ce laconisme peut n'être pas une qualité dans les individus , surtout » nous les jugeons avec notre goât nattmal pow les superfluités si nécessaires de la conversation : mais quand c'est l'halntude Ae toute une nation , grande doit être celle qui ménage ainsi le tanps , qui semble être le Temps lui-même cheminant par des mSlions de pieds , lesqu^ sont gouvernés et poussés vers un but par des millions de têtes , ei dont toutes les secondes sont des faits prévus qui se succèdent sans solution. Aus^ l'Angleterre n'est-elle pas une pet^ nation , et Sparte , qui aurait tenu tout eotière dans un des comtés de l'Angleterre , n'a été surpassée que par Athènes ^ où l'on savait si Uen dire les choses superflues.

L'autre fcH'me du laconisme britannique consiste à ne rien dire de trop. C'est du trop biîtannique qu'il s'agit , lequel comprend tout ce que nous appdons en France l'esprit proprement dit. Je voudrais pouvoir expliquer cela laconiquement. La première règle pour ne rien dire de trop , c'est d'abord de savoir ne rfen dire du tout quand on n'y a pas m intérêt réel , j'allais dire évaluable ; car bien des paroles , en Angleterre , sont des valeurs comme les bank-notes. Je suis deux Anglais sur le grand trottoir d'Holborn. Ils se disent , *'nviron tous les cent pas , quelques mots ; puis ils se taisent ,

5id ângleteaue.

et contiDaent à mardier côte à cote , eusemUe et seuls. Qui de nous y cheminant avec un afni , même avec un indifE^nt , tiendrait sa langue Fespaee de cent pas? Ceaurd la tiendront deux cents , trois cents pas durant , jusqu^à la banque s'il le faut , s'ils n'ont rien à se communiquer qui leur soit utile à tous deux. Quant à parler par vanité , cela est peut-être sans exemple dans leur pays. L'Anglais prouve sa supériorité par ses œuvres : pourquoi se meltrait-il en frais d'esprit pour vous? Il ne fait pas d'affaires d'esprit avec vous, que je sache, et vous ne le payez pas pour dire des choses spirihielles.

La seconde règle pour ne rien dire de trop , c'est de ne faire sur chaque chose que le nombre tout juste de demandes ou de réponses que la chose comporte rigoureusement. S'agitil d'une institution ? Eh bien ! il y a un certain nombre d'idées que provoqué cette institution dans le commun des intelligences , soit sur le besoin public auquel elle pourvoit , soit sur le gros de son oi'ganisation , soit sur son budget , soit enfin sur ses résultats les plus généraux. S'agit-^il d'une affaire , d'une industrie spéciale ? Les idées qui s'y rattachent rouleront dans le cercle fort étroit des recettes et des dépen^, des pertes et des bénéfices , des résultats extérieurs et présents. Tant que vous vous en tiendrez là , vous obtiendrez des réponses courtes , mais directes et satisfaisantes., Faites un pas hors du cercle ; parlez de ce qui manque a l'institution , de l'avenir de l'affaire industrielle , de son coté moral. Quoi ! Qu'est-ce ! Que âit**il ? Voilà sans doute un homme bien riche ou bien peu maître de sa langue , puisqu'il interroge les gens sur ce qu'ils n'ont aucun intérêt à savoir. C'est surtout pour les étrangers , ordinairement curieux et questionneurs au-delà du programme , que les Anglais sont laconiques de cette dernière manière que je viens de dire. Aussi que de voyageurs qui s'en vont de chez eox avec l'idée qu'ils avaient trop d'os-

piit pour l'Angldarre 1 Gela n'est pas vrai du tout ; car, s'il Y a un laconisme excessif , il y a des questionneurs qui ne savent guère mieux réduire que préciser leurs demandes. Peut-être ai-je été de ceux^à. Dans ce cas , mon petit récit servira de leçon pour ceux qui n'auraient pas plus que moi Vart d'être , à l'étranger, discrets et explicites.

D'abord , pour ne pas faire craindre un déluge d'inutilités littéraires aux personnes qui devaient me montrer la manufacture d'épingles et la maison des fous , je ne m'étais fait recommander ni comme professeur, ni comme homme de lettres , deux titres qui les auraient mises en fuite , outre celui de Français , que les Anglais estiment médiocrement , malgré l'alliance anglaise. J'étais résolu , de plus , à m'observer sévèrement. J'allais prendre un peu de leur temps à des gens occupés ; et si l'Anglais est si avare de son attention pour ceux qu'il peut avoir quelque intérêt à écouter, combien ne doit-il pas l'être pour uiî curieux qu'il éconduirait comme un voleur de son temps , si la force des convenances sociales ne l'obligeait à lui en donner une petite partie pour rien î J'avais donc fait une liste de mes questions , et je m'étais tracé mon cercle de manière à ne pas faire payer trop cher mon caprice d'instruction variée , et à montrer que je ne me joue pas plus du temps d'autrui que du mien. Mon excursion commença par la fabrique d'épingles.

Je trouvai le fabricant à son bureau , faisant ses écritures y le chapeau sur la tête , qu'il n'ôta pas , vu que c'est du trop. 11 lut ma lettre de recommandation ; me fit un petit salut , et ^ de suite, procédant à l'exhibition de son établissement, il m'étala sur son bureau diverses boites d'échantillons de toutes les sortes d-épiugles qui sortent de sa fabrique : épingles pour toilette , épingles pour cheveux , épingles pour les collections

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d'insectes. Je demaodais les prix à chaque boite noavdle. C'était tant , sans çiHnmentaires. Les boites visMées : « Par ici, me dit-il, corne ihis way^ » et îl ouvrit une porte qui menait aux ateliers. Je le suivis«

Il me laissa visiter les premiers atdiers ^ détail et sansme presser. Pendant que je regardais , il parlsât aux ouvriers, me reprenant ainsi d^une main le temps qu'il m'avait donné de Fautre. Je n^avais d'ailleurs que de rares questions à lui (aii*e. Le plus étranger aux matières d'industrie comprendrait , a première vue , tout le mécanisme d^une fabrique d'épingles. Je par^urus ainsi , lui m'accompagnant , mais sans être à moi , les principaux ateliers ; la tréfilerie , ou , d'un morceau de cuivre gros comme le doigt , on tire un fil sans fin , qui va s'enrouler autour d'un cylindre en cercles innonhbrables ; l'atelier où les femmes étendent et redressent sur une longue table ce même fil coupé en baguettes d'égale longueur ; celui où ces baguettes , longues de huit ou dix pieds , sont coupées elles-mêmes en mille morceaux de la longueur des épingles ; celui où ces morceaux , pris par paquets par d^habiles ouvriers , sont aiguisés sur la meule de grès , d'où jaillissent mille étincelles. Ici , tout est si simple , que mes questions ne roquaient pas de s'égarer. ComUen la tréfilerie donne*t-dle par jour de ces cerdes de fi] de laiton? Combien ces femmes préparent-elles de baguettes? Combien le mémo ouvrier peut-il aiguiser d'épingles? Sur tout cela j'obtenais des réponses catégoriques.

Je faisais bien tout bas , à part moi , quelques comparaisons entre la puissance et ta simplicité des moyens de fabrication , Texcellence des produits fabriqués et l'insalubrité des bâtiments ; entre la condition des choses et celle des hommes , lesquels m'intéressent beaucoup plus que ce qui sort de leurs mains. J'ai été gâté là-dessus en Belgique, Là , un homme de

génie , Icim Cockerill * , a condlîé les perfectionnements dans le travail et les aniéli(»*ations dans le sort des ouvriers. Pour loger rhomme sous le même toit que }a vapeur, devenue son auxiliaire inévitable , il a agrandi le toit , il Ta élargi et assaini , afin que la machine ne ecnrompit pas Pair dont Touvrier a besoin. Les ateliers de Seraing , ce palais de l'industrie moderne, sont à la lœs un modèle pour toutes les entreprises nouvelles , et un reiHrocbe criant pour ces anciennes fabriques qui ont introduit les inventions récentes dans des murs antiques et malsains , et entassé pâe-mèle les hommes et les machines dans d^étroites chambrées , où la machine suffoque rhomme et ou le cylindre dévorant menace à chaque instant d'attirer Touvrier par ses haillons. A Seraing., on voit clair enfin dans ces questicms si redoutables et si incertaines de la Douvde constitution du travail , des tartfs , des salaires , questions qui se sont débattues chez nous à coups de canon. Devant une expérience si heureuse tombent toutes les théories où Von s'aigrit sans se comprendre , et où la déclamation rend suspectes les meilleures raisons. Id tout a été résolu , et la civilisation n'a plus à rougir. C'est le cachet des honunes supérieurs de ne rien faire à demi. John Cockerill n'est pas un négociant vulgaire , qui laisse croupir ses ouvriers dans des masures délabrées , pour mettre dans sa poche l'économie du logeront. Il a eu une pensée complète , et U n'a rien oublié , pas même les hommes. Yoilà enfih des ateliers où l'ouvrier et le maître sont amis , où la machine aide le travail et le multipUe , où les forces de Thomme sont ménagées , son salaire augmenté , sa vie en sûreté , sa respiration libre. J'ai

' C'est M. John Cockerill qui a demandé , et qui obtiendra , nous l'espérons , la concession du chemin de fer de Bruxelles à Paris. — Il sera question du magnifique établissrmrnt de Seraing dans mes Souvenirs de Belgique. Voir plus bas.

regretté S^aing à Mandiester, à Liverpool , à Bu^mio^am , à Londres , eu y visitant des fabriques où Findustrie du dL\^ neuvième siècle est logée dans des ateliei*s du moyen âge. Les inventions nouvelles y luttent avec les vieilles routines. Mais le bon effet des inventions ne s'y fait sentir que dans les choses , tandis que le mauvais effet des routines pèse tout entier sur les hommes. Le souvenir de Seraing me poursuivait dans cette fabrique d'épingles , soit quand je respirais cet air épaissi par une invisible poussière de cuivre , soit quand je montai en rampant ces escaliers en échelles , dont les échelons à demi rongés craquaient sous mes pieds , et qu'on perce dans les planchers , pour économiser la place. Mais je n'en disais rien au fabricant. Je sentais bien que toute remarque à cet égard eût été du superflu. Je continuai donc à garder le silence, sauf pour quelques demandes dans le cercle de tout à l'heure , sur le nombre total des ouvriers de l'établissement , sur leur exactitude au travail , et autres sujets du même intérêt.

J'observai encore la même discrétion en traversant Taie- Uer où se fabriquent , par un moyen si simple et si rapide , les élastiques dont sont faites les têtes d'épingles. Un homme et un enfant y suffisent. L'enfant tourne une manivelle qui enroule en élastique le fil de laiton; l'homme prend d'une main un certain nombre de brins , et de l'autre les coupe avec un ciseau de l'épaisseur d'une tête d'épingle. D'un seul coup , il tombe une douzaine de ces têtes , et comme Fouvrier rapproche autant de fois par minute les deux lames du ciseau que le pouls a de battements , on peut apprécier combien un homme peut préparer de têtes d'épingles dans sa journée. Je ne manquai pas de le demander. Le fabricant me le dit ; mais comme ce fut avec une rapidité économique , et en chiffres anglais , je ne le compris pas.

Mais où je ne tins pas de parler, je devrais dire d'éelaler

en choses inutiles , ce fut en entrant dans une salle basse , obscure , où une trentaine d'^fants , filles et garçons , présidés par une femme , armée d'une badine ressemblant fort à une verge , frappaient les tètes d'épingles. Chacun d'eux était assis devant nn outil en manière de marteau suspendu , dont le nom spécial , téloir, dit assez l'emploi , et qui tombe d'aplomb sur l'épingle placée au-dessous et présentant sa tète hors d^un trou pratiqué dans une petite enclume. C'est un travail compliqué et délicat. Prendre les épingles une à une dans une case et y ficher un brin d'élastique , puis introduire l'épingle ainsi préparée dans le petit trou , la frapper et la retirer ensuite , et tout cela avec assez d'adresse pour ne pas se piquer ni s'écraser les doigts , avec assez de promptitude pour que le fabricant y trouve son compte , et tout cela sans relâche pendant six heures , n'est-ce donc pas trop pour de pauvres enfants? Il leur est défendu de se parler, sinon de se soutire les uns aux autres , aux très-courts instants où leurs yeux peuvent se détacher sans inconvénient de leur travail. La surveillante , comme un chien de garde , faisait le tour des métiers j avertissant de sa baguette ceux que la main de cette fée de la pauvreté ne pouvait atteindre , criant d'une voix aigre : make haste! make liasle! allons! allons I quelquefois tournant la tête brusquement, pour surprendre et punir quelques mots dits tout bas, une distraction , une espièglerie , car les enfants rient dans le travail , et entre leurs petites mains les outils ont souvent l'air de joujoux. L'oreille de cette femme , non moins exercée que son œil, sait distinguer, dans le bruit de ces trente marteaux tombant et se relevant sans cesse , s'il en est un qui se relûche , ou seulement qui n'a pas rendu tout le son , parce qu'il est tombé sur un pauvre petit doigt qui n'a pas été retiré à temps. Les fautes sont punies du retranchement d'un penny sur le misérable prix de la journée , et ([ui

sait ce qpn arrive à Yeatmt quand 'A reatre avec ee penoy de moins dans sa famille affamée?

Je SOS qaHs recevaient poar m, heures de ce travatt par jour, six penoe , on douze de nos sous. J^étais trop ému pour ne pas m'éetH^per.

— Ne pensez^vons pas que oe soit trop de àx heores de travail à Tâge de ces enfants? demmidai-îe an fabricant.

H ne répOB^t rien.

— Combien un ces enfants , bien appliqué , peut-il frapper de tètes d^épingles dans sa journée?

Il me dit le nombre avec satisfaction.

— Mais si ces enfants font en six heures la même hesogjae que feraient des adultes dans le même temps , pourquoi n'ontils pas la moitié du salaire d^un adulte?

Il n'ouvrit pas la bouche.

— Quel est Page moyen de ces enfants?

Il me le dit. Les plus âgés n'avaient pas douze ans

— Ne pensez-vous pas qu'un travail si rude et si précoce soit funeste à leur santé?

11 parla à la surveillante.

— Avez-vous de quoi occuper ces trente enfants toute l'année?

— Non.

— Et quand vous les renvoyez , que deviennent-ils? Silence.

— Et si vous demandez à Fenfant tout ce qu'U peut dépenser de forces dans un jour, n'est-il pas juste qu'il reçoive un salaire qui suffise à tous ses besoins d'un jour?

Silence.

— Vendez-vous eu proportion plus d'épingles noii*es que de blanches?

ÂNGLETERRh:. 517

— Oui , dit-3 , du ton d'un homme qu'on remet dans sa vcwe.

Nous sortîmes de ratdîer, et je me disposai à partir. Mes reraerciemeots furent courts. Good by. Sir. — Good bv. Sir.

M^avait-il pris pour un sot, lui qui proiait ces pauyresipetits enfants pour des machines? La diose n'est pas impossible. En toirt cas , je ne lui devais nea pour le quart d'heure que ma visite avait duré ; car il n'avait fait que hâter éè qudques monients la tournée qu'il devait faire plus tard. Je m'acheminai d<Hic , b consdeoce nette , à la maison des fous.

C'est une maison fondée et entretenue par des souscriptions volontaires. Une enseigne ledit aux passants , et , à l'honneur de l'Angleterre ^ les enseignes de ce genre y sont assez commîmes. Ndle antre apparence d'mlleinrs. La maison des fous ressemble à toutes les maisons dont les habitants sont présumés raisonnables. Je frappai à la porte avec le marteau de cuivre luisant , et un laquais vint m'ouvrir. C'est le domestique particulier du médecin qui dirige l'étaMissonent. Il me mena à son maître , homme grave et froid , qui lut ma lettre de créance, me salua après , et, sans ouvrir la bouche , se mit à marcher devant moi , une double clé à la main , en m'invitant , par un geste , à lé suivre. Kous nous trouvâmes bientôt au milieu des fous. L'établissement en reçoit de l'un et de l'autre sexe. Nous commencions la visite par le côté des hommes.

Le premier qui se présenta ù nous fut un perruquier, amené là non par la misère ni des peines domestiques , mais par une faiblesse naturelle du cerveau. Ses cheveux disposés en toupet , ses manches relevées , sa redingote huileuse , ses gestes , sa loquacité , tout annonçait un suppôt de Cornus. Je le devinai , sans avoir bes(Hn jde le demander au docteur, qui me sut gré sans doute de ne pas l'interpeller au premier que

je rencontrais. Ce pauvre perruquier se croit un maitre des cérémonies. II fait , trois fois par jour, dans les mêmes gestes et avec les mêmes paroles , les honneurs de son corridor au docteur; il lui indique le chemin de chaque chamlNre , il lui en ouvre la porte , il lui présente ses compagnons d^infortune. G^est le meilleur fou du monde. Et pourtant , lui qui a rasé tant de gens , de crainte qu'il ne se coupe le cou , on le rase.

Vint ensuite , d^un pas majestueux , la tête haute , un pan de sa redingote relevé sur son épaule , un homme d^une figure assez distinguée , qui croit être Charles Kemble. A travers un déluge de mots sans suite , je distinguai les noms d^OttieDo et de Desdemmia. Il se plaint que ses envieux Tout fait emprisonner pour n'être pas importunés de sa gloire. Il me pria de le rendre à son théâtre où Tattendaient les bravos de la foule. Je lui promis de m'en occuper. Alors il nous quitta en estropiant quelques vers à' Othello, et se mit à marcher théâtralement dans le corridor, comme un acteur qui prépare dans la couUsse Teffet de sou entrée , et murmure les premiers vers de son rôle.

Qui a donné à cette homme cette étrange folie? Était-ce un pauvre comédien de province qui s'est cru le personnage même de ses rôles? Était-ce quelque intelligence délicate, mais fragile , pour qui la lecture de Shakspeare avait éte une boisson trop forte? Je voulus le savoir du docteur. Pour le premier fait , qu'il ignorait , il me dit : / do nol know , je ne sais pas. Quant à ma seconde conjecture , qui était trop évidemment inutile , il ne l'entendit même pas.

— Combien avez-vous de fous en ce moment , tant hommes que fenunes ?

Le docteur m'en dit le chifire avec empressement.

— Et quelle est la dépense moyenne de ces malheureux? il me le dit.

— Et quelle est la proportion dés folies curables et des folies inc(irables ?

Il me la donna.

Et tout cela d^un visage épanoui. A la bonne heure , voilà de ces questions comme il convient d^en faire entre hommes raisonnaUes et qui savent le prix du temps. Le bel exetïiple à donner dans une maison de fous que de spéculer hors du certain , du positif et du présent !

— Tenez , me dit-fl , en me montrant un honmie d^une trentaine d^années , à demi étendu sur une table et qui paraissait assoupi , voilà un Français. Et il le» secoua pour le réveiller.

Je tendis la main à ce pauvre bonmie.

— Nous sommes du même pays , lui dis-je.

— Oui , répondit-il en me bâillant au nez.

— De quelle partie de la France étes-vous?

— Oui.

—Vous paraissez triste , continuai-je ; de quoi donc avezvous à vous plaindre ?

-Oui.

Je ne comprenais rien à tous ces oui. Était-ce entêtement de fou? était-ce pour me punir de Tavoir fait réveiller? Je lui pris la main :

— Allons, lui dis-je, parlez-moi. N'êtes-vous pas content Je voir un de vos compatriotes?

-Oui.

Toujours oui. C'était donc là sa folie. Est-ce une punition d'avoir dit injustement non , dans son temps de raison? ou bien sa mémoire tarie n'avait-elle gardé que ce mot-là? Je lui dis adieu. — Oui , répondit-il. — Le docteur sourit. Je pris ce sourire pour une invitation à l'interroger ; mais je n'en tirai

rien. Il traitait mes questions oomme des exercices de langue anglaise.

Nous vimes une quarantaine de fous , quelques-uns trèssinguliers , le plus grand nombre sans traits caractéristiqoes. C'est dans la même proportion que dans la soeiété , <mb la majorité est plate et sans couleur. Les originaux ne scmt pas plos nombreux parmi les êtres raisonnables que parmi les fous. Deux seulement de ces malheureux étaient à la gôœ. Us nous poursuivirent dlnjures. L'un d'eux , enfermé jusqu'à on-corps dans une espèce de guérite, les mains liées, invoquait les vieilles libertés anglaises ; singulier et précieux hommage aui belles lois de ce grand pays I Mais les lois ne protègent que ceux qui ont un peu de la raison qui les a faites. Je compris encore qu'il me demandait de le venger du docteur, qui loi avait enlevé la liberté. Tout cela d'ailleurs était sans suite; il prononçait avec la même colère des paroles sans rapport avec sa passion , et qui roulaient confondues au milieu des injures. Cet homme est un de ceux dont les gens de service disent : il est méchant. Combien de plus méchants qui sont libres , parce qu'ils ont de la suite dans leur méchanceté , el que leur raison dépravée met des pensées liées et suivies au service de leurs mauvais instincts !

Les fous curables sont mêlées à ceux dont le mal est sans remède. J'avais bien envie de demander au docteur si ce mêlant ne retardait pas les guérisons , et si la folie incurable n'était pas contagieuse ; mais je sentis que la question était trop spéculative , et je ne la lâchai point. Voulant toutefois ne point passer pour un homme vague :

— Les fous ont- ils généralement aussi bon appétit queks bonmies sains? demandai-je au docteur.

— Quelques-uns mangent beaucoup; le grand nomfcre mange peu.

— Sont-ils sensibles à la température?

— Quelques-uns le sont ; d'autres ne font aucune différence entre le froid et le chaud.

— • Dorment^s bien ?

— Qael(fues-uns peu , quelques-uns jamais ; le reste comme )es geos rais(Minables. '^

Ncrtre dialogue était yif. Je me tenais dans le cercle. Le docteur y respirait à pleine poitrine ; et pourtant à quoi pouvait-oD distinguer si nous parlions d'hommes ou de bêtes?

Le docteur ouvrit une grosse porte en fer , qui conduit à rétablissement des femmes. La première chose qui me frappa , ce fut Tair et le costume des filles de service. Le protestaoti^Be n -â pas de ces vierges qui dévouent au soulagement des pauvres folles une raison souvent délicate et supérieure , et qui s'enferment vdcMitairement dans ces prisons lamentables , faisant de la jeunesse la servante de la vieillesse, et de la raison celle de la folie. Au lien de religieuses noodestes cl silencieuses , qui ont acheté avec leur dot le droit de soigner les pauvres et les malades , je voyais d'assez belles filles à gages , habillées galamment , la robe décolletée , la poitrine et les épaules nues ou voilées à peine par un fichu de mousseline , comme sont toutes les servantes de bonne maison, en Angleterre.

L'une d'elles nous conduisit dans une chambre où trois folles paisibles se livraient à des travaux de couture et de repassage. La repasseuse quitta son fer, vint droit à moi , et me dit qu'elle était la fille de Charles I*^*^, que ses ennemis tenaient emprisonnée , contre toute justice. Elle ajouta que sa détention n'aurait qu'un temps , qu'elle triompherait à la fin de ses ennemis , et qu'elle épouserait un prince qui l'aimait , « pourvu , me dit-elle tout bas à l'oreille , et me montrant le docteur, quevous m'aidiez à me délivrer des mainsde cet homme. »

322 AISGLETERRE.

Puis elle reprit sou fer, et continua de repaisser avec beaucoup d^adresse , tout en murmurant entre ses dents les mots de roi , de mariage et de prison. Les deux autres ne levèrent pas même la tête ; elles cousaient fort vite et fort \Àeù y excepté cpiHl fallait leur montrer où commencer et où fimr , sans que» elles cousaient tout à travers , ou même à vide , comme la macbifle qui continue à tourner quand sa t&die est finie. Ces pauvres femmes sont mieux traitées que les autres ; dlles vivent avec les femmes de 8^*vice , qu'elles aident dans tous leurs ouvrages ; efies ont le (hé et une place au foyei* , et le faible reste de raison qui parait avoir passé dans leur^ doigts les met sur le pied des animaux domestiques.

La plupart de ces malheureuses femmes , curables ou jjicttnd)les , n'offraient rien d'intéressant au sens un peo impitoyable d'un cwieux , qui n'a pas assez de l'extraordiBaire d'une si grande misère , et qui veut trouver du nouveau jusque dans le derniw degré du malheur. Quelques-unes erraienl dans les longs corridors , se coudoyant sans se parler, peutêtre sans se voir, s'arrétant sans but , regardant sans curiosité , parlant et se taisant sans motif , marquées au front d'une tristesse irréparable , quoique au dedans privées de ce qui ia cause ; pauvres corps végétatifs, qni semblaient regretter confusément le départ du noble hôte qui a longtemps habité en eux. D'autres étaient assises dans les coins de leurs chambi'es, place qu'elles choisissent par une sorte de honte obscure, comme si elles «voyaient avoir fait une grande faute en perdant leur raison. D'autres se tenaient collées aux fenêtres, ne regardant rien : qui sait? se croyant peut-être dans les ténèbres. Elles ne se familiarisent point, quoiqu'elles se voient tous les jours ; elles n'ont ni préférences ni habitudes ; elles se retrouvent sans se reconnaître , et cet instinct de socjahlité , que le hasard éveille dans la brute , et qui apprivoise et

lie quelquefois des aoiiiiaux d'espèces différentes ou même ennemies , est mort en elles. Les nouvelles venues n'y excitent point la curiooté. Ck»nment saurait-on qu'elles n'y étaient pas la veille? Qu'est-ce que la veille? qu'est-ce qu'hier? qu'est-ce que demain? Les fous n'ont pas le sentiment du temps ; ils ne ^ sentent pas vieillir ; ils n'ont pas l'idée de commencement et de fin : hélas I ils ne peuvent pas espérer la mort ! Ils ne savent pas qui était celui qui a disparu du milieu d'eux , ni ce que font ces gens qui le douent dans un cercueil , ni â c'est une déMvrance on une nouvelle prison.

Le docteur me laissait aller , sans me dire un mot , quelquefois me quittant pour donner un ordre jou pour entendre quelque rapport des filles de service , et , comme le fabricant d'épingles, utilisant son obligeance, et faisant d'une pierre deux coups. Je ne voulais pourtant pas lui laisser de moi l'idée d'un réve-ereux , et je cherchais quelque coté de statistique ou d'administration par où me relever à ses yeux du péché de curiosité psycologique. 11 me vint en tète quelques questions qui ne réussirent pas toutes.

— Docteur, lui dis-je , a-tH)n recherché et précisé les couses les plus générales de la folie?

— Il y en trois principales : la jalousie , l'ivrognerie et la misère,

— Pensez -vous qu'elles soient les* mêmes partout? dis-je im{Mrudenunent.

Il ne répondit rien. C'était du superflu. -* Et de ces trois causes, ajoutai je , laquelle fait le plus do victimes?

— L'ivrognerie.

— Dans ce cas-là , la folie est un châtiment. Voilà une pensée qui soulage.

11 ne m'écoutait pas.

— Quel est le mode le plus général de traitement?

— C'est de u^en employer aucun. L^faygiène et le bon gouvernement sont le meilleur , sauf pour quelques cas compliqués de désordres morbides.

— Combien de temps les moins malades mettent -ils à guérir ?

— Les époques sont tort inégalées.

— Les rechutes sont-elles communes?

Je sortais encore du programme. Point de réponse.

— Combien , terme moyen , en recevez- vous et en perdezvous par an ?

Il me dit le nombre.

J ^étais à bout de questions positives , et je sentais les idées vagues, que nous aimons tant en France , qui nourrissent la eon" versation, qui élèvent l'esprit, qui nous arrachent à la matière, se presser sur mes lèvres. J'allais encore me compromettre ^ quand un chant d'une gaieté burlesque, parti de la salle desfoll^ furieuses , interrompit mes idées , et me sauva du dédaigneux silence du docteiir. Ce chant , ou plutôt ce hurlement, résonnait dans le corridor, et circulait, par legrand escalier, dans toutl'établissement. A plusieurs reprises , je l'avais entendu et perdu tour à tour, sans y faire attention , et pensant bien que ce (levait être quelque fou qui chantait. C^était une pauvre fille de vingt-cinq ans , furieuse à se jeter siir les gens , qu^fl avait fallu enfermer dans la camisole de force , et qui hurlait ainsi à tue-tête , « tout le jour, me ditle dh'ecteur, et toute la nuit.» La misère , le vice , la maladie , l'avaient réduite là. Elle était assise dans une guérite , d'où je vois encore avec épouvante sortir cette tête rasée, qu'elle balançait régulièrement comme une bête féroce dans sa cage, et ce visage tout rouge des efforts qu'elle faisait en chantant , et ces grosses lèvres lascives , qui disaient à elles seules quelle devait être la morale de sa chan-

son , et ces yeux humides et impudiques , comme si elle s'était crue encore dans quelque cabaret de la Cité , attablée avec des matelots des docks. Le docteur lui dit quelques mots; mais elle ne Tentendit point : il lui passa la main sur la tête ; mais elle n^avait plus même le sentiment du chien qu'on caresse , et die continuait à chanter ; elle chantera ainsi jusqu^à ce que sa poitrine se rompe. C'est à peine si on peut Tinterrompre un moment pour lui faire prendre de force quelque nourriture. La nuit, on remporte dans un coin de rétablissement, d'où son épouvantable gaieté ne peut pas troubler ceux de ses compagnons d'infortune qui n'ont pas perdu tout sommeil. Cette malheureuse a la mémoire du rhythme et n'a plus celle des paroles , qui la quittent et lui reviennent sans que la volonté y soit pour rien ; et de tout ce qui a été sa raison , elle n'a gardé que la misérable faculté de se souvenir d'un air de eafoai'et. Je ne croyais pas que je pusse rien voir de plus triste que ce corps stupide , narguant par des chants frénétiques sa raison évanouie ; et pourtant , dans la même chambre, à quelques pas de oette malheureuse , il y avait quelque chose de plus lamentable encore et qui m'accabla.

C'était une autre fille , à peu près du même âge , qu'on avait amenée le matin même , et qu'il avait fallu lier dès son entrée dans la maison , tant sa folie était furieuse. Elle était assise dans une sorte de chaise fermée , réservée pour ceux qui ne sont qu'au premier degré de la fureur et qui ont des moments de calme. C'est une sorte de gèae intermédiaire qui suffit pour les contenir et qui ne les irrite pas. La pauvre créature, après bien des cris et des efforts pour se débarrasser de ses liens , s'était cafanée tout à coup , et quand on me la fit voir , elle paraissait absorbée. Sa tête baissée sur ses genoux , et comme entraînée par le poids de la matière , (|ue la volonté ne retenait plus , laissait voir sur son cou et sur ses épaules décolle-»

tées des ulcères à peine cicatrisées , sUgmates du vice qui , après avoir dépravé sa raisQii , la lui avait enlevée. Mais d^où était venu le vice? De la misère. Dans les lugubres orgies do pauvre , le vice tient par la main la misère et la folie. C^k fille avait un reste de beauté. Ces épaules stigmatisées étaient d^uue blancheur éclatante ; elle avait le cou délicat et d^abondants cheveux , qui devaient , le soir mêsœe , tomber sous les ciseaux. Je n'osais pas demander au dodeur a voir sa figure. Si c'était un reste de honte qui la lui avait fait cacher, combien ne me reprocherais-je pas d'avoir blessé la seule et dernière ombre de raison qui restât en elle ! Mais le docteur, qui , en sa qualité de redresseur des raisons , n'y allait pas d'une main si timide , lui releva doucement la tète , qu^elle abandonna d'abord , conuBe ai elle eût été assoupie ; mais à peine nous eut-elle vus que , poussant un soupir étouffé, comme une créature chaste surprise dans sa nudité , elle se dérd)a convulsivement à la main du docteui*, et enfonça sa téta dans ses genoux. J'eus à peine le t^nps de la voir ; mais si rapide que fut ce regard , il me sembla que son visage , doux et fatigué, n'était point celui d'une folle , et que , smt que le mal fùtbiefl nouveau et n'eût pas encore effacé l'empreinte divine , soit que sa folie n'eût été qu'une fièvre , ses yeux n'exprimaient que la hcMite et la plainte , les deux {dus nobles douleurs des créatures raisonnables.

Je quittai la chambre tout tremblant. Jusque-là j^avais ménagé le laconisme du docteur ; mais en oe moment , mon émotion était si forte , que je ne pus résister à l'entraîner, malgré lui , dans le superflu , dussé-je me pardre tout à fait dans son esprit , et lui faire dire pendant tout le i^te de sa vie que ks plus fous ne sont pas dans les maisons de fous.

— Ne pensez- vous pas , monsieur, lui dis -je d'une voix éinuo , qu'il vaudrait mieux isoler celte pauvre fille que de la

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renfermer dans la même chambre avec cette fille perdue , dont la vue rendrait fou un homme sain ? ... Je ne doute même pas que vous n^eussiez déjà pris ce parti , si votre ^blissement , au lieu d'être distribué en salles et chambrées , Tétait en cellules particulières... Puisque la folie de cette fille est le fruit d'une vie de désordre , ne pensez-vous pas qu'au lieu de la jeter, en arrivant , au milieu de plus folles qu'elle , et de la marquer, pour ainsi dire , de l'estampille d'une maison de fous , il la faudrait entourer de personnes sages et bienveillantes , qui ramèneraient , par des idées d'ordre , de tenue et de tranquillité , sa raison , peut-être dérangée , plutôt que détruite?... Concluez- vous nécessairement qu'elle soit folle, de ce qu'on vous l'a amenée pour telle?... Le geôlier qui reçoit un prisonnier doit-il toujours conclure du mandat d'écrou que le prisonnier n'est pas innocent?... 0 monsieur, quel noble emploi que le vôtre ! Vous rendez la raison à ceux qui ne l'ont plus ; vous ressuscitez les morts , car vous rappelez l'âme de l'homme dans le corps de l'animal : mais que cet emploi doit donner de soucis à un homme grave et intelligent comme vous!... Que cette étude est délicate, périlleuse, et qu'il est à craindre que ses difficultés ne rebutent et n'endurcissent à la fin le médecin qui en fait sa profession ! . . . Ce que je vais vous dire n'est peut-être pas d'un homme grave et maître de ses nerfs , comme on a le bonheur de l'être dans votre pays ; mais si je n'ai pas laissé ici quelque peu de ma raison , je ne puis pas croire que la malheureuse que nous venons de voir soit tout à fait folle , et je crois fermement que la compagnie que vous lui avez donnée la rendra folle sans remède. . . »

Le docteur fit une seule réponse à toutes ces questions, que j'avais entrecoupées à dessein de silences , afin de le pousser à bout. Nous étions arrivés au bas du grand escaUer «lui sépare la maison en deux établissements distincts. 11 me tendit

la main , à la bonne manière anglaise , et me dit : « There is iuUhing more io be seen , il n^y a plus rien à voir. » Puis , me saluant avec politesse , il rentra brusquement dans scm cabinet ; et le même valet qui m^avait ouvert la porte pour entrer me la vint ouvrir pour sortir.

Je me retirai avec la pei*suasion que le docteur allait avoir de moi , et de tous les Français en général , Tidée que nous sommes les plus intrépides diseurs de choses inutiles , si toutefois il prend sur son temps d'avoir une idée quelconque sur les Français et sur moi.

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