‹ MélangesChapitre 16 sur 23 · L'HOSPICE DES ALIÉNÉES A G AND · texte numérisé non relu

L'HOSPICE DES ALIÉNÉES A G AND

Oq vante avec raison les institutions de police et de bien* f aisance de la ville de Gand. Deux établissements , entre autres , appdlent Tattention du voyageur et les méditations de ceux qui étudient spécialement ces matières. L^un aiq[iartient à la civilisation générale du pays dont Gand est la seconde ville ; Tautre est tout à fait à Thonneur de cette grande cité. Le premier est la Maison Centrale de délenlion; le second est VHospice des femmes aliénées. Il s^agit de misères et de crimes ^ comme vous voyez ; mais où estril plus doux au voyageur d'admirer la civilisation que dans des établissements où

les misèi*es sont comprises et soulagées , où les crimes sont seulement punis et non pas vengés? Je vous mènerai d'abord à l'Hospice des aliénées : c'est là que sont les misères, misères d'une espèce qui explique souvent les crimes de la Maison centrale ; car ici et là ne sont-ce pas des raisons délabrées, ici pour un moment , là i>our toujours I Un assassin n'est pas toujours un fou , je le sais ; mais qui voit l'un le même jour que l'autre reporte involontairement sur le premier un peu de la pitié que lui a inspirée le second.

Nous frappâmes à une porte informe , sans signe extérieur qui annonçât la destination de rétablissement. La ville n a pas voulu étaler ses plaies à l'étranger qui passe , orgueilleux de cette raison qui dépend d'une fièvre ou d'une perte d'argent. Une sœur âgée , et en lunettes , vint nous ouvrir. Elle nous fit entrer dans une salle basse , garnie de rayons , sur lesquels étaient rangés des fioles et des bocaux , avec des étiquettes de pharmacie. Celte salle est en effet la pharmacie des pauvres. On leur y distribue des médicaments gratuits, et c'est la sœur chargée de cette distribution qui nous avait reçus. Ainsi la même maison est à la fois la maison des pauvres malades de corps et des pauvres malades d'esprit. On leur fait chez eux l'aumône des médicaments , tant qu'ils ont leur raison; quand ils l'ont perdue , et , avec elle , la pudeur de la pauvreté honnête , on leur fait , dans l'établissement , l'aumône publique du pain , du lit et du traitement.

Quoique notre visite à l'hospice eèt à la fois , par la qualité de Tune des personnes qui me faisaient l'honneur dé m) conduire , un but d'inspection officielle et un but de curiosité, je vis que nous avions jeté le trouble parmi ces bonnes religieuses , habituées aux pauvres et aux folles , et qui ne savent que par le médecin en chef de Thospice comment vivent e( s'habillent ceux qui ne sont ni pauvres ni aliénés. Elles rou-

gissaient ; elles chiiehotaiént à voix basse ; elles seiuUaient craindre Tetfet de uotre visite sur leurs pauvres pupilles , et avoir honte d^avance pour les misères auxquelles nous alUons toucher. Nous les rassurâmes par notre gravité , et par ce respect sympathique qui ôte à la curiosité ce qu'elle a d'injurieux et de triomphant. La plus jeune d'entre dles fut chargée de nous faire voir l'établissement. Elle se munit d'un trousseau de defs , et nous franchîmes la première porte intérieure.

Aucune de ces respectables filles ne lira ce que j'écris ; la gloire même ne pénétrerait pas au fond de cette solitude où des anges terrestres se chargent de ceux dont les hommes ne veulent plus et dont Dieu ne veut pas encore. Si je me sers de quelque expression mondaine en parlant de l'une d'elles ^ je n'ai pas à craindre que ce souvenir du monde extérieur vienne troubler sa vie oubliée , et la fasse rougir de modestie sous cette guimpe pâle , de la couleur du linceul , qui voile à demi sa charmante figure. Pourquoi donc me défendrais-je de faire admirer à ceux qui me liront la grandeur de son sacrifice , en donnant quelques regrets respectueux à ce qu'acné a enseveli de grâces , d'esprit , de beauté , dans cette horrible demeure? C'était la jeune sœur qui nous accompagnait. Je voudrais avoir le secret d'une langue à la fois chaste et romanesque , austère et tendre , pour peindre , sans le profaner, ce visage à délicat, si doux , si voilé, le dirai-je? si étant , miroir d'une âme qui ne s'y monti*ait plus que par la bonté intelUgente et toujours égale. Son œil noir, son regard léger, qui semblait glisser sur les objets ; ses lèvres blanches qui laissaient voir de jolies dents négligées ; ses joues où les rigueurs du cloître n'avaient pas encore détruit la jeunesse , mais où s'effaçaient de jour en jour quelques roses que le souffle du monde aurait sitôt fait renaître ; sa démarche gra-

ciense , quoique abandonnée et indifférente ; sa taille àétchk & dessën sons Fampleur informe du costume de TinstitutioD; sa voix délicate , fine , mais sans vibration , effleurant Tâme comme son regard effleurait les obj^ ; ses mains si blanches et si effilées qui sortetent de dessous ses vastes manches j de la même étoffe funéraire que sa guimpe , et qui maniaient les grosses ctefs du trousseau avec Tinsoucianoe d^tin porte-elefe ; toutes ces beautés qui s^ignoraient , faisaient de la jeune religieuse le type parfait de ces femmes qui vivent entre la terre et le cid , appartenant à la terre par la charité , et au ciel par la mort spiritudte du corps ; créatures qui font comme leur porgatrâre id-bas , avant d'arriver au paradis , et qui n'ont qu^à expter te péché de teur origine; femmes sans maladie ni santé , ni jeunes ni vieâles, qui traversent les années sans les sentir^ et qui meurent avant d'avoir vécu.

Sitôt que je la vis venir à nous, son trousseau de clefs à la main , et qu'elle nous eut fait signe de la suivre , avec un sourire faibte et un regard détourné , tout ce que j 'ai de cœur se révolte. Les idées de tyrannie , de vœux forcés , de parents imbéciles , me montèrent à la tète , et je fus pris naterellement , sans imitation , d'un peu de la colère philosophique du dix-huitième siècle contre les vœux de rehgion. Je faisais m roman ; j'arrachais cette charmante créature aux ténèbres de son hospice ; je la rendais au monde ; elle devenait épouse et mère ; elfe faisait la joie de deux familles ; elle nous édifiait par ses vertus ; elle nous channait par ses qualités. Ainsi je me plaçais au point de vue le plus faux pour apprécier h situation de la jeune sœur, et je risquais de passer à côté de cette fleur suave sans en avoù* respiré le parfum. En la regardant de plus près , tout mon roman tomba. Je supposais à cette ûme détachée quelques lointeins regrets du monde, un peu de ce trouble et de cette révolte des imaginations de noli'e

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temps vûtAre les iJens de la convaianoe et du devoir; et comment croire qu^une femme â gracieuse ne fût qu'une ombre? A ses premières paroles , je vis qu'elle ne voulcât pas être plainte , mais comprise. J'avais besoin d'être élevé au-dessus de eet ordre d'idées romanesques , qui n'est peut-être , après toat, que la rhétorique de notre époque; j'avais besoin de devenir meilleur, au moins pour un m(»nent , pour comprendre cette vie virginale , où le sacrifice môme a quelque chose de coutumier et de machinal , et où le dévouement le plus sublkne a h pdne conscience de-sm. Je marchais à cote d'elle , et je lui faisais beaucoup de questions, d'abord avec la soties curiosité d'un incrédule , qui voulait à toute force surprendiv derrière cette jeunesse abdiquée la trace de quelques regrets du monde ; ensuite , et peu à peu , avec le doux respect de l'intelligence , et un s^timent d'intérêt qui ne trouMait point mon ccBar et n'enobarrassait pas le sien. Toutes ses réponses étaient justes, précises , nullement craintives. Elle me laissait la regarder souvent , librement , à chaque question , sans retirer son visage , où elle ne pensait pas qu'on pût trouver une autre beauté que sur celui de la vieille sœur pharmacienne. La religion s'était emparée de cette' âme au sorth* de l'adolescence , avant qu'elle fût éveillée aux passions ; les pratiques intérieures avaient prolongé ce sommeil , et déjà depuis quelques années , ce semble , la léthargie avsât amené la mort. J'aurais eu l'infernale idée de lui faire Mre un retour sur sa beauté ensevdie dans un hospice de folles , qu'elle ne m'eût pas compris. Douce belle-de-nuit , déshabituée du grand jour, nulle parole de tentation n'aurait pu lui faireentr'ouvrir son caSee fermé jusqu'au lever du sdeil de la vie étemelle. Le cœur, cette chose si tendre , si vulnéraWe , où le moindre grain jeté au hasard fait germer les passons furieuses , ce cœur n'avait jamais parlé chez la jeune religieuse ; elle l'avait laissé à ses parents , en prenant l'habit , comme un beau vé-

teoient inomlaiu qui n'aurait pas encore été déplié y parmi toutes ses parures de jeune fllle , ses robes de. fête, ses bijoux . ses cheveux noirs tombés sous le ciseau.

Elle nous fit voir d'abord les différentes parties de rétablissement , les dortoirs , les salles intérieures , la cuisine , rinfirmerie. Toutes ces pièces scmt d'une propreté admirable. Dans les dortoirs , les lits sont bons , doux , espacés ; beaucoup de pauvres femmes qui n^avaient qu^un grabat pendanl leur raison , ont trouvé du moins , en la perdant , un lit où elles dorment sans SQUci du. lendemain. Admirable charité que celle qui devance sur la terre les réparations que le christianisme nous promet dans le ciel ! Sous le rapport matériel, cet hospice a toute la beauté , si ce mot n'est pas une amère ironie, que peut comporter un établissement de ce genre. Toutes ces vies qui ont perdu leur boussole y sopt soignées comme on ferait de celles des enfants qui n'en ont paS' encore. Elles ont de l'air, elles ont du soleil , la liberté des membres , celles du moins dont la foUe est inoffensive ; elles ont la nmuriture en abondance , et la même que les saintes filles qui la leur, préparent et la leur distribuent. Un médecin habile , à la hauteur de la science, qui, en ces sortes de maladies, est surtout la bonté intelligente , vient les visiter chaque jour, épier les lueurs de la raison qui percent chez celles dont le mal est curable , aider ces retours obscurs par un traiteraent progressif , calmer celles qui sont désespérées , dire de bonnes paroles à toutes , empêcher, mais non pas châtier celles qui font du mal, hélas ! parce qu'elles ne savent pas ce qu'elles font. Elles ont aussi un prêtre , une chapelle particuhère , où elles prient , nous disait la sœur, avec beaucoup de dévotion , et où les plus extravagantes se recueillenti Étrange parodie, ou étrange confirmation des paroles de l'Évangile : Heureux ies pauvres d'espril!

J'étais impatient de les voir. La sœur nous fit entrer dafli'

un corridor, au premier, ayant balcon sur une cour, et sur lequel s^ouvrent de jolies cellules blanches , planchéiées , avec un lit et quelques petits meubles. C'est le dortoir des folles qui ont quelque aisance et dont la maladie n'a pas besoin d'être surveillée. Nous en vîmes deux qui nous intéressèrent diversement. Chose singuhère I il y a la même variété dans la folie que dans la raison , et l'homme est fou d'autant de façons qu'il est sensé. La première de ces folles, est une folle heu* reuse. Outre un revenu assez considérable et beaucoup plus de ressources que de besoins , elle a plus de contentements de sa folie que la plupart d'entre nous de leur raison* Nous entrâmes dans sa cellule , où nous la trouvâmes assise et travaillant à un petit ouvrage de fenune. Elle se leva , et se mit à dire en riant mille choses ordinaires qui ne différaient de la conversation d'une femme de ménage que par lé manque de suite et d'à-propos. Cette pauvre femme a environ cinquante ans. Elle en a passé vingt dans cette maison , toujours gaie , toujours heureuse , jdans la plus parfaite santé , ayant assez de la liberté qu'on lui laisse , ne se plaignant jamais , accueillant les sœurs avec des rires de joie , leur reprochant de ne pas la venir voir asse^ souvent , comme si la pauvre femme avait besoin de faire partager à quelque âme tendre le superflu de son bonheur. Elle a la folie chi contentement , et elle y est peut-être arrivée par de grandes souffrances. C'est un être heureux , mais seulement parce qu'il ne se sait pas. Le jour où cette folle s'entreverrait dans la nuit de sa pauvre intelligence , die en mourrait. Rien de plus doux , de plus épanoui , que cette bonne figure flamande; elle avait l'air de nous tant vouloir de bien I Et pourtant elle nous quitta sans un mot pour nous retenir, et reprit son tricot avec lequel elle continua sa conversation , conune avec un interlocuteur de même espèce que nous. Je la vis du dehors , par sa fenêtre , tou-

jours riante , mais évidanment sans souvenir de ceux qu^elIe venait de voir. Rien dans ses traits n'annonçait la {oUe , à ce n'est pas le plus sûr stigmate de la folie , sur une figure humaine , qu'un rire éternel.

L'autre folle est une fille d'ane trentaioe d'années , assez laide , mais avec des traits intelligents et marqués d'une certaine fermeté de caractère. Elle se promenait à grands pas dans le corridor, silencieuse et fière, de Fair d'une femme qui braverait une mauvaise destinée. Gelte4à est foUe d'avoir aimé au-delà de sa condition. Elle est éprise du gouverneur de la province , qu'elle n'a jamais vu , et qui , si î'en crois ce qu'on m'a dit , n'est rien moins qu'un héros de roman. Elle est folle de la plus misérable de tontes les passions : un amour doublement inégal , dans une fille de condition médiocre, et dans une fille laide. Qui peut dire ce que cette pauvre folle a souffeii; avant que la maladie l'eut délivrée du supplice de sa raison , et si ce n'est pas l'impossibilité d'être l'épouse d'un jeune homme de sa condition, secrètement aimé , et la douleur chaque jour renouvelée de ne pouyoii* faire parler son âme sur son ingrat visage, qui l'ont jetée dans la folie de cet amour ambitieux pour um fosictionnaire public? Tristes contradictions de la destinée!, tell^ femme a toutes les beautés du corps , et fait révcar toutes celles de Pâme ; mais elle est sans cœur et sans bonté : telle autre cache en elle d'ineffiaMes trésors de tendresse , d'amour^ de dévouement; msâs son visage est repoussant. U laut pourtant que toutes ces richesses de l'âme trouvent à s'épancher, ou qu'elles brisent la pauvre créature en qui Dieu les a mises. Si elle a la tète faible, sa raison s'en ira , et , avec sa raison , le monde réel ou sa laideur l'avait condanuiée à ne pas aimer ; elle vivra dans un monde imaginaire où elle sera belle, oii^elle osera aimer, où elle attendra tous les jours l'arrivée

de ramant. Si sa tête résiste a toutes les angoisses d^une fausse ctestînée , e8e traînera quelque temps après elle sa raison tenace, et se débattra , dans ses nuitfe solitaires, avecla fatalité. Bientôt , la vie s^affaibtissant , )e monde , autour d^etie , crcwa que c'est un défaut d'organisation physique , et que , comme elle est née Iffide , elle a bien pu naître chétive et langutssaiite. Le médeeià ordonnera des remèdes ; mais un soir cette pauvre âme s'échappera , calmée et heureuse , du corps qui Ta opprimée , avec des droits à d'immenses dédom>magements , ô mon Dieu ! car quel martyre a été plus douloureux et plus inutile que le sien ?

L^siniante ^norée du gouveri^ur de Gand a eu la folie , cette mort de la raison. EUe rêve la place d'honneiu* dans le paTais du gouvernement , te titre de gouvernante , les carrosses , tes livrées , et elle porte la tête haute comme si elle était déjà' la fiancée de M. Vilain XIV. Tous ses jours sont animés par l'espérance ; elte regarde sa prison comme une dernière difficulté de parents , et elle s'attend chaque matin à ce qu'on vienne l'en tirer, pour la conduire , avec un cortège dlionneur, dans la maison de son fiancé. Elle n'a pas le sentiment de sa laideur ; die se voit dans sa folie , le seul mirtrir où eBe soif flattée, et elle s'y trouve belle, de la beauté d'une grande dame , avec des traits ptes nobles que jolis , une taiUie naajestueuse ; les romans et la folie l'aident pour moitié à faire ce portrait. Elle nous regardait avec un certain dédai» ; elle attendait sans doute le cortège qui doit la venir chercher pour son splendide mariage , et nous voyant sans épées ni épaidettes, elle semblait se dire : Ce ne sont pas là ceux que i^attends.

Je fus pris d'un vif désir de la faire causer;, et je priai la sœur de l'appeler. Elle vint d'un air mécontent , la figui'e boudeuse, le regard hautain. — « Ces messieurs voudraien

VOUS parler , » lui dit doucement la sœur. Et nous nous approchâines avec intérêt. — « A moi? dit-elle, — Oui , à vous. » — Elle fit un petit mouvement d^épaules, et nous tourna le dos , comme à des gens qui s^étaient mépris. Je le crus du moins par tout ce que j^avais vu d^elle ; mais , peu après , le doute me vint , et je me demandai , avec un sacrement de cœur, si notre curiosité ne Va\aii pas avertie de son état , et si ce n'était point par pudeur qu^elle s'était sauvée de nous , emportant le trait fatal dans son cœur !

La sœur nous mena dans la salle ou se tiennent les folles inoffensives , celles qui sont sages y comme ell^ nous disait avec sa jolie voix. Elles n'y sont astreintes à aucun travail. Les unes tricotent, parce que c'est leur fantaisie; les autres se tiennent assises , quelques autres debout , des journées^ntières, sans éprouver le moindre sentiment de lassitude. Telles vous les avez vues le matin , telles vous les retrouvez le soir, immoMes , sans regard , sans ouie , sans voix y toute volonté éteinte , et , avec la volonté , le mouvement , qui en est le signe extérieur. Elles ne dorment ni ne veillent : c'est la vie v^étative de la plante, qui ne se remue que si le vent la fait plier ; elles aussi ne bougent de place que quand on les pousse vers leur lit. Celles-ci ont la tête penchée sur l'épaule gauche, celles-là sur l'épaule droite ; d'autres échangent entre elles des paroles qui s'entrecroisent , mais qui ne se répondent pas ; quelques-unes murmurent , agenouillées sur leur dbaise, des prières qu'elles entremêlent de choses étrangères ; d'autres se parlent à voix basse. C'est une agglomération d'êtres de même figure , mais ce n'est pas une société ; eUes se touchent et sont isolées ; elles se parlent et ne s'entendent pas; elles se reconnaissent et ne se demandent pas pourquoi elles sont là. Ni affection , ni haine, ni notion des différences; elles n'ont pas même l'instinct des animaux en troupes.

Peu levèrent Id tête quand nous traversâmes la salle : les travailleuses paraissaient y faire le plus d^att^tion ; il faut encore quelque reste de raison machinale pour guider leurs mains. Deux ou trois seulement s^approchèrent denous, et nous regardèrent avec crainte, soit comme des êtres d^une espèce différente , soit comme offrant de la ressemblance avec quelque chose qu'elles avaient connu dans un monde où dles n'étaient plus. Malgré le sentiment profond de charité qui m^attendrissait sur ces pauvres femmes, je craignais toujours de paraître étaler ma raison orgudlleuse au milieu de ces débris de la raison humaine , et je ne pouvais pas croire que ces femmes ne fissent pas quelque comparaison envieuse entre diles et moi. La sœur me rassura. Nulle de ces malheureuses ne pouvait ccHnparer, et par conséquent envier. J'étais pour elles la curiosité et non le curieux. L'horreur me saisit à la {)ènsée que , si on abandonnait un être raisonnable à ces créatures déchues, elles s'en feraient un jouet, et s'amuserai^it peut-être de sa raison comme de la plus grande des folies. Dieu me préserve d'en fmre le rêve !

Les malades et celles qai gardent le lit de force sont dans un dortcHr séparé. C'est une grande salie éclairée avec ménagement , d'une douce lumière ; car le plus ou le moins de hiniière augmente ou diminue leurs souffrances. Il y en avait de vidlles arrivées là par le grand âge et les longues privations, en qui la pensée avait cessé avant la vie physique, misérables corps dont l'âme s'est retirée sans att^Mlre la fin de Tagônie. En regardant ces mortes qui respirent encpre, je me demandais pourquoi la mort s'arrêtait si longtemps devant les Hts où elles gisent , déjà froides et raides comme des cadavres , quand elle frappait peut*être dans quelque maison voisine, à la fleur de l'âge , de la beauté et des espérances , une jeune fille, la seule joie de sa mère.

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Celles qu'on retenait au Ut de force étaient plus jeunes. Les bras liés par la camisole , l'œil ardent et humide, le visage nooite , avec une certaine humiliation dévorée dans les traits, comme si eUes avaient été vaincues dans une lutte inégale, elles étaient étendues plutôt que couchées, ne roulant dans leur fragile cerveau qu'une seule idée, celle de se débarrasser de leurs liens. — « Regardez oelle4à, nous dit la soeur ; trois hommes pourraient à peine en venir à bout , si elle était libre, u — Je passai tout près du lit. Cétaii. une jeune femme , horriblement abattae , les joues caves et enflanvnées , respirant .avec une sorte de rage, mais d'une figiure singulièrement noble et intéressante. Elle n'avait pas dû être amenée là par des douleurs ordinaires, et sa folie n'était peut-être que la g^e d'une âme trop forte , servie par des organes trop fragiles. Je demandai son histoire. On n^ la savait pas. Les Camilles qui envoient à l'hospice un de leurs membres ne livrant pas toujours le se- (»*et de cette terrible séparation ; car souvent ce secret pourrait être une honte pour elles ou poiir leurs vidinies. le n'avais pas assez de sang-froid pour faire des romans sur cette physionomie ravagée ; mais je crus voir, au noonvement de ses lèvres quand nous passâmes , «ne intdligeiice Messée qu'on la surprit dans soa égtt'ement, et cette sbrte de pudeur d'un fou qui a quelque obscur ressouvenir de sa raison perdue. Peut*étre, au moment ou j'écris , cette malheureuse est-elle morte. Sa folie n'était pas seulement mie désorganisation du cerveau; tout son être avait été atteint à la fois par le même mal , et die brûlait tentonent dans son Ut , où l'ingénieuse charité des sœurs cherdiait en vain à la rafraîchir. « Elle ne peut guère aller loin , » disait la jeune soeur , en femme déjà prête à ensevelh* de ses mains paies celle que la mort allait dérober à sa cbtice surveillanoe. Ce

mot si froMi ^ si banal était dit avec un accent si aogéliqiie, que je me figurai le bon ange que la religion donne à cbaoïa àe nous , regardant mourir son compagnon terrestre , avec t;e faible et doux regret d'un gardien qui sait ou va , au sortir de la vie , Tétre qui lui était confié.

— « Nous allons en voir qui sont furieuses sans être malades , ») nous dîl-elie en nous faisant monter à Tétage supérieur. « Celles-là nous déchireraient de leurs ongles H de ieufÈ dents , si nous les léchions. »

Quelle horreur que de tdles paroles se disent d'êtres qui sont semblables à nous , et qm comme nous ont sucé le lait d'une mère !

En ce moment , il n'y en avait que deux. On les tient dans des cdlules en forme de cage , bien fermées , épaisses , garnies de barreaux en bois. La première était levée tout debout^ la figffre collée contre les barreaux , qu'elle serrait convulsi- -vemesà de ses d^x mains. L'imagination fait d'av^aûce le portrait que les yeux vont voir. J'avais donc rêvé des visages atroces , des yeux sanguinaires; j'accordais les figures avec les instincts. Cette malheureuse me remit dans la realité. C'était une vieille testmoe ridée , triste , avec une physionomie in- ^gnifiante, plus sévère pourtant que douce; vous auriez demandé sa ISierté sur sa mine. Elle nous dit quelques injure», froidement , d^un ton monotone , comme si sa pauvre mémoire seule avait été méchante.

Je sois sâr pourtant que ce n'est point avec mon imagination, mais bien avec mes yeux , que je vis, sous ses lèvres flétries, ses longues dents blanches, la seule diose qu'elle eût de commun avec les bétes féroces , dont la nature sa foUe particdière lui avait attiré le sort. C'était bien assez pour justifier les barreaux. Libre , elle eût mordu les mains de ses bienfaitrices. Malgré moi , ma pitié s'était refroidie. Cette mal-

heureuse me dégoûta , conuue un jeu luoostrueux de la nature , qui avait mis une ame de béte dans un corps de femme. Peut-être aussi étais-je sous Tinfluence de cette idée , vraie ou fausse, mais plus d^instinct que d^expérienee, que les fous méctiants ont dû être méchants avant de devenir fous.

La pitié me revint pour le misérable être qui râlait dans la eage voisine^ quoique sa folie fût plus terriUe que celle de la vieille aux grandes dents. On avait appliqué un volet sur les barreaux de sa cage , de sorte qu'elle ne recevait que par un trou Fair et la lumière : le grand jour Faurait mise hors d'ellemême. Plus captive que les bêtes , plus prisonnière que les plus féroces assassins , haie de la lumière et de Fair, qui la pénètrent comme des flèches aiguës , et qui la feraient bondir dans sa cage , si on ne les lui mesurait pas d'une main avare, cette chose sans nom , à demi nue , sombre , sans forme , ramassée sur elle-même , épouvantable mystère , même pour Fart spédal qui analyse et approfondit sans cesse les maladies de Férae , —je Fentendais gémir dans Fombre , où Fcm entrevoyait à peine son visage , qu'eQe cachait de ses bras enchaînés , comme pour se défendre contre le peu d'air et de jour qu'il avait bien fallu lui laisser. On deviendrait fou à regarder de telles choses de près et avec trop de sympathie.

Que se passe-t-tl dans lefond de cet être ? Qui peut dire qu'un traitementquiresseiid>le tant à une vengeance soit le pluspropre à arrêter le mal, ou du moins à ôteràla mort ses plus douloureuses approches? L'art est-il condamné quelquefois à se priver de l'aide si puissante de la pitié ? P^'est-ce pas une parodie de la pitié , que cette sœur si douce , si caressante , tendant la nourriture par un ti^ou à une créature humaine enchakiée dans une cage à peine de sa longueur? £n vérité , ma tête se troublait. Il ne faut pas mener sa raison parmi de telles épreuves ; elle se détraquerait a voir ce qu'il en est d'elle , et le peo

qu'il lui est douoé de faire pour remédier à ses propres maladies. Elle est si failde , même ou elle est le plus forte 1 Je demandai à descendre dans la cour : cette masse gémissante , s'agitant au fond de sa cage , me pesait sur Pâme comme un cauchemar ; je voulais Taller oublier à Tair et au soleil.

Mais dans cette cour j^allais trouver d'autres folles. H y en avait une vingtaine environ , les unes couchées sur le gazon flétri de la cour , les autres appuyées contre les murs et regardant le dd , mais avec un regard où il ne fallait pas chercher quelques traces confuses d'une invocation ou d'une espérance; regard stupide , pour qui l'azur du ciel n'a pas plus de lumière que les ténèbres. C'étaient toutes les attitudes de* la salle intérieure que je retrouvais dans cette cour. Plusieurs vinrent à nous pour nous demander la liberté : eHes avaient toutes- des griefs contre la jeune sœur. L'une , vieille femme en lunettes , avec le geste et le toù emphatiques d'un vendeur d'orviétan , nous menaçait d'écrire au roi si on ne lui ouvrait pas les portes. Une autre , qui avait la canùsde de force , grosse femme rude , épaisse , avec de la barbe et des moustaches, une voix virile , un œil furieux , se mit à injurier la jeune sœur, comme une fenmie de la he du peuple esk injurie une autre , avec un choix de mots abjects. La sœur n'en rougit même pas ; beaucoup de ces injures n'avaient pas de sens pour elle ; elle avait pu les entendre {dus d'une fois sans les écouter : sa mémoire était aussi chaste que son ftme.

Je n'oublierai jamais avec qudle grâce elle apaisa lamalheu reuse,lui disantde douces paroles, etluidonnantde petits coups sur l'épaule avec sa jolie main. Opendant la folle ne baissait pas le ton , et ccNitinnait à nous poursuivre de ses injures. Alors une autre femme , dans un état d'ind)éciUité complète , horrible de laideur , les lèvres pendantes , l'œil lourd , et , pour comble , muette et sourde , vint la prendre par - dessous le

bras , d^un air caressant , et T^tnâua da côté (4)posé. La foile stuTit rimbécile comme Tenfaiit suit sa mère. Ce fut, de toutes les dioses^que j^avais vues dans cette triste demeure, la plus étrange et la plus mystérieuse : uBe amitié entre àeai êtres sans raison , une hieur de cœur dans la nuit de deux intdligênoes détruites.

Détail temps de sortir. Uneheure passée à voir des Mies est une épreuve trop forte. JetAtais ma raison ^ouvantée,<eonDne si j^avais en peur de n^en remporter queJa moitié. Nonssoi^ times par un des corridors du ree-de-diirassée , où donœnt les charatires des religieuses. L'une d'elles , assise à im piano, jouait un air de musique d'église. Le peu que j'en entendis m'alia au cœur, et calma le trouble inexprimable ou m'avaient jeté toutes ces horreurs. C'était une chose si inaMoidue et si douce que quelques notes harmonieuses dans un ooin de cette mai^n de malbeor, ce la voix humaine a perdu son accent naturel , et n'est phis qu'un long gémissement articulé ! Et puis cette marque d'une 'éducation délicate , où la musique avait eu sa part , ajontaittant de prix au sacrifice de ces saintes filles! le témoignai à la jeune sœur, peut-être indiscrètement, combien il me paraissait sage que la rigueur de l'instituiioD ne leur mterdit pas ces douces récréations , le seul souvenir qui leur nestàt du monde , et que la religion , qui détenait d'elles tant de dévouement , leur permit du moins de s'en délasser par la musique , le {dus chaste et le plus rdigieux des plaiâns.

Gonlme nous lui faisions nos remerciements et nos adieux, je sentis qudkjue chose qui s'embaiTaâSfiât dans mes jambes. Oh I malheureuse la femme qui a donné le jour à l'^fant que je vis rampant sur le carreau , les membres noués , k bouche baveuse , l'œil sans regard , pauvre être repoussant, qui n'aurait pu être caressé même par sa mère ! Il était là , plus in-

utile qu^uDe béte. La civilisatiou antique Feùt fait jeter dans le barathre ; la civilisation moderne le nourrira , le couchera , rhabillera jusqu'à sa mort : de quel côté est la pitié ?

On vante aussi beaucoup , à Gand , Thospice des hommes amenés : je parlai d^ foire une visite.

— Je vous demanderai la permission de ne pas vous y accompagner, me dit Tune des personnes qui avaient bien voulu me mener à Fhospice des femmes; et sa voix était si altérée, que je me repentis de ma demande comme d'une injure que j'aurais dite à un ami.

Ce n^était pas pour se soustraire à une nouvelle corvée d'hospitalité qu'il me disait cette parole , lui qui , sur la lettre d'un ancien ami , m'avait reçu avec tant de bonté ; lui , vieillard si grave, si méthodique dans ses habitudes , qui s'était dérangé si obligeanunent pour me faire les honneurs de sa ville :

À cet hospice des aliénés , U avait un fils.

LE PAYS DE UÉGE. — JOHN GOGKERILL ET SERAING*

Vous vous soavaiez de ces deux noms : S^raing et Jdm Gockerin. Le nom de rhomme a rendu célèbre le nom du viUage. Seraing est ime longue rue populeuse qui s^étaid Je long du rivage , sur la rive gauche de la Meuse; en face , sur la rive droite , sont les établissements de J<^ Ck)d£erill , un de ces honames auxquels on ne peut déjà plus donner du Monsieur. Chaque jour, toute la population mâle de Seraing s'entasse dans des bateaux de passage , et quitte le village du repos pour le village du travail , Seraing pour rétablissement , mot dont il faut agrandir le sens , depuis que John Cockerill a (ait

du sien une imm^ose république , où le travail est libre , intelligent , modéré , et donne à Touvrier plus que le pain.

Vous vous souvenez aussi de cette illumination de la me drdte de la Meuse , que nous admirâmes du fond de la voiture publique , le soir, avant notre arrivée à Liège ; de ces innombrables cheminées , hautes comme des phares , d^oè s^édiappaient des flammes furieuses , chassant devant elles d^énormes tourbiUons de fumée plus noirs que 1^ nuit ; de ce bel édifice dont la façade regardait le village , et dont nous ne voyions que la masse soni|)tfe et indistincte , comme dans un tableau qui ne serait éclairé que par derrière.

En ce moment la plupart des cheminées sont éteintes ; quelques-unes ne jettent qu^une fumée légère et languissante, deux ou trois seulement sont enflammées ; vous diriez des lampions qui ont duré jusqu'au jour, et dont la flamme pâle ne paraît pas avoir de chaleur. C'est qu'à l'heure où nous allons visiter l'établissement , une bonne partie des ouvriers a quitté le travaû et repassé la Meuse ; c'est qu'un beau soleil de septembre a éteint tous les feux des derniers plans , et mis dans la plus vive lumière l'édifice dont nous n'avions vu que l'ombre , eï dont les élégantes proportions cachent l'immense suite d'atehers , de fourneaux , de forges , que John Cockerill y a successivemmt ajoutés* 6'esfci]apafaHS>i(iui un

établissement industriel'. Du rinraige opposé > d?oà ndos allons monter- dan» l6 batëam, m& yens ffl^ffi^iitvuii miment daas une iMguë avenue dont fa porte prinnsipate du pdâtfeé«t T^ trée , et qui traverse touti^ les emrp& ïe long des^ieBe» ^^^ vent d0 chaque côté tes corps à^ bâth»eiilSi ^De peWB hommes paraissent et disparaissent dlins oeMê avenue ; pdib , oon pâorce que^nous sommes plus grandis qu^eus , mais parce qœ l'éloignenient les dimintte., et parce qu'ils sont conmie perdo^ dans les dimensions de leur propre ouvrage. •

U y a moins d'un demi-^iède , ce palais était la maison de campagqe du darnier évéque-souverain de liége. Des larges fenêtres de la façade, le pr^at avwt vue sur les collines de la riTe gavcbe , sur la Meuse dont les anguilles lactées étaient un bien de droit divin de Févéque ; sur le village de Seraing , couché le long du rivage , à portée de la nasdn qui bénissaii et qui maniait Tépée. Des fenêtres opposées , il regardait sur un vaste jardin français , où des Lubins en macbre sortaient du niâieu des bois taillés peur surprendre des Gc^ttes en plâtre colorié qui se croyaient l^en cachées derrière des buis* sons faits à la serpe; sur des idiées de tilleuls se couiiiant en berceaux ; sur des jets d'eau languissants ; et , par^là les murs revêtus d'arbrea en trdUe * sur les collines à douée pente de la rive droite , alors couvertes de bois , atrjourd'hui courfHHiées de houillères dont les noirs chemins serpentent au milieu des plaines grises dépouillées de leurs moissons. Pluâeurs des chambres et des dépendances du palais n'ont pas perdu leurs noms. Il y a encore les écuries, il y a encore les serres ; mais au lieu de quelques chevaux luisants , polis , qui menaient le prélat de Liége à Seraing et de Semng à Liége j les écuries servent à loger d'énormes locomotives, dont la moindi*e traînerait , sur un chemin en fer, toute la population de Stttang , avec aunns d'efforts et cent fois plus de vitesse que les huit Mecklembourgeois vCm mettaient à transporter son dtesse ecclésiastique de son palais de campagoe à son parais de ville. Et de même dans les serres ; au lieu de grëes orangers en caisse , de fades priBieui*s mûries au feu de houflle , de raâans sans suc et dorés par la fumée , on voit les raSs en fer sur lesquels courront les locomotives , et où le commeree ira d'un pays à l'autre , comme le long d'une baguette électrique , avec la rapidité de la foudre. Mais te jardin tout entier a disparu. Les buis figurant des

{ttèoes d^échec , les gaeons coupés en échiquier, les statues à caractères , les allées en berceaux , les murs d^enoeinte , tout a changé de face. Le sol primitif a été remplacé par un sd de houille , de briques pilées et de fer , détrempé avec de la sueur d^homme , et sillonné de mille petits chemins en fer où roulent sans cesse des brouettes de charbon qui semblent traîner ceux qui les poussent. Il y aurait beaucoup de phrases à faire sur tous les incidents de ce grand contraste y sur les ateliers qui sortent de' terre comme autrefois les arbres , sur les rossignds , jadis nichés dans les tilleuls des jardins , et qui se retirent de jour en jour, ccMume Tlndien des forêts vierges , devant cette civilisation de fumée , de flammes et de bruit , où Ton entend sans cesse fe grondement du tonnerre et où Pair est Féme du feu. 11 y aurait beaucoup à dire sur ces bosquets devenus des fourneaux , sur ces parterres changés en aires de fer que couvraoït de vastes hangars , sur Yulcaia substitué à Flore , comme on aurait dit il y a trente ans ; mais ces pensées ne m^étant pas venues lors de ma visite , même sous la forme d^ironies , je manquerais de vérité et de tact si j^y arrêtais le lecteur, surtout en lui parlant d^ua lieu où une heure fait Touvrage d^une année , et où Ton apprend à respecter le temps de tout le monde.

Le dernier évêque , mort il y a qudques années , archevêque de Mahnes , a lm*m^ne cédé sa place de souverain de Liège à John Gockerill , Liégeois né d^un père aurais , ou , pour parler plus juste , vaste intelligence sans patrie , citoyen né de tout pays qui lui offre un terrain pour y aller transporter une colonie de ses machines. Cet établissement , le plus grand qui soit en Europe , n'est que son quartier-général. C'est de là qu'il se répand dans tous les pays qui lui ouvrent leurs portes , et qu'il y va fonder, chaque année , soit une fabrique de machines , soit une houillère , soit un haut-four-

ueau , soit une fabrique de draps ; espèce de saint Bernard de Tindustrie , sortant chaque année de son usine métropolitaine , pour en aller jeter à la hâte quelques images dans toutes les contrées ou Ton croit que la houille est un combustible et que les machines à vapeur n^éclatent pas nécessairement tous les jours ; ce qui explique quil n^ait pas fait jusqu'ici de des* cente en France , où cette double croyance n'est encore qu'à l'état théorique * .

John Cockerill est âgé d'un peu plus de quarante ans. Il est fils d'un homme qui lui* a laissé son génie industriel , et des fondations pour en faire d'autres. 11 a toutes les qualités des hommes supérieurs ; une parole rare et qui ne craint pas de tromper l'attente des curieux qui veulent à toute force mettre les mots au niveau des choses , et qu'un honmie d'action soit aussi un homme de conversation ; la connaissance des hommes , et non pas la sotte prétention de les pomper, qui est Tune de nos vanités et l'effet d'une profonde ignorance des honimies et de nous ; un désintéressement admirable ; nulle petitesse d'argent , nulle préoccupation d'arrière-boutique , nul génie de cagne-petit ; point ou peu d'écritures , mais (me vaste mémoire qui ne retient que les choses nécessaires et ne s'encombre pas des choses inutiles ; une manière simple de se présenter, d'écouter, de parler, qui ne refoule pas ces inteUig^ces timides dont un peu d'aide et de faveur sait tirer des merveilles et qui fait accoucher les plus paresseuses ; un homme et non pas l'appareil d'un homine ; assez de figure pour que les yeux pénétrants y entrevoient son beau génie , pas assez pour que les sots et les crâniologues désirent de la mouler; du goût pour l'ouvrier, et cette sévère estime

' J'ai appris, depuis que ces lignes ont été écrites , que John Cockerill venait d'acheter des liaats-fourneaux dans le Languedoc.

qnl consisté à en liror tout ce qu^il peut donner et à lor laisser rhonneur et le profit de ce qull imagine; mais point cette dél)onnaireté d'économiste théorique que l'ouvrier méprise après l'avoir adorée ; une âme ardente d'ailleurs sous cette froide envelopi)e d'Anglo-Liégeois et d'industriel ; tel est le prince souverain du pays de Seraing.

Général , il sait choisir ses lieutenants. Il en a de toutes les nations , Anglais , Allemands , Belges , Prussiens , Espagnols. Il leur donne sa pensée en partant , et il leur laisse toute liberté pour l'exécution , ne pesant point sur eux ^ n'outrant pas la surveillance , de sorte qu'il peut s'en aljer sans eesseï* d'être présent , et être présent sans avoir besoin d'être partout. Dans ses excursions industrielles par toute l'Europe , en même temps qu'il fonde les établissements , il trouve les hommes qui y conviennent , et il crée à la fois la matière el l'esprit , l'ame et le corps. On l'a vu , dans la même année , accourir du fond de la Prusse polonaise sur les rives du Guadalquivir, et après avoir montré aux pauvres contrées du Nord des sources inconnues de richesse et de bien-être , venir éveiller le génie industriel sur cette terre du midi , sur laquelle se couche fièrement l'Espagnol , comme s'il ne voulait Di prendre pour liii, ni laisser prendre aux autres ses innombrables trésors. Pendant que nous disputons sur des chartes, et que nôu^ uscms nos âmes et nos corps dans ces stériles luttes de ta lettre , sous lesquelles marchent sans bruit des faits immenses , John Cockerill court les grands chemins dans sa chaise de poste , creusant çà et là des fourneaux , élevant des cheminées , étendant de vastes tentes ; puis , quand tout est fait , installant sa machine à vapeur qui l'a suivi par-derrière , bien étonnée de venir par le roulage , et qui va mettre la vie dans cet amas de briques. Et le lendemain , les paysans entendent sortir de la fabrique un grand bruit régulier, comme

la respiration de quelque monstre énorme , qui c(»nmence pour ne pas finir; et John Gockerill remonte dons sa chaise , et les gouvernements signent son passeport , coiïiniè sHl s^agissait d^un commis en vins , sans se dout^ que cet homme qui ne dit rien , qui n^écrit rien , est un révolutionnaire bien autrement dangereux pour leur vieux monde qu^un bel esprit qui aurait franchi leurs domaines les poches pleines de programinës et de manifestes. Depuis que le monde moderne a des annales, *j^ai toigours vu que les machines étaient les mèi'es les plus fécondes des idées , et que le bois , le salpêtre , Taimant , le plomb , le sable même , avaient fait plus de miracles que les livres. John Ck)ckerill me parait grand surtout par ce silence , par ce mépris pour les expUcations , par cette' ard^r concentrée et muette , qui le font ressembler à sa ma* chine. John Cockerill est Thomme-machine , et Thomme* machine est cet homme nouveau que nous voulons fsiirc sortir de tous nos vieux scepticisines , de toutes nos vieUles pas* sions , de notre casuisme politique , héritier stérile du casuisme religieux des derniers siècles.

L'établissement de Séraing appai*tenait pour moitié au roi Guillaume de INassau et à John Cockerill. Le roi , qui se connaissait en hommes et en placements , avait pensé que ce serait un bon exemple et une bonne affaire d'encourager Tindustriel. La révolution de 1830 ayant chassé du sol belge le premier des copropriétaires , John Cockerill lui a acheté sa part , et se trouve en ce modient seul maître de rétablissement.

C^est à bon droit qu'on appelle l'établissement de Seraing un établissement modèle. Toutes les applications du fer se font dans la même enceinte. Depuis la mine jusqu'à l'ateher des pièces les plus compliquées , tout se trouve , comme on dit , sous la même clef. Le fer y entre a Tétat de minerai et

en sort a Télat de machine. A quelque cent pas des hautsfourneaux , une houillère fournit le combustible. Des femmes brouettent des paniers pleins de minerai jusqu'au pied d'un plan incliné , eu charpente , où sont cloués des rails en fer; espèce de montagne ru^se qui monte jusqu'à ta gueule d'une immense cheminée. Un appareil en bois , posé sur quatre roues , dont les deux dernières sont beaucoup plus hautes que les deux premières , afin de maintenir en ligne horizcmtale la planche de Fappareil , reçoit les paniers au bas du plan incliné , et , au moyen de chaînes mues par une mactûne à vapeur, la vdture arrive au sommet de la montagne de bois , où deux hommes la déchargent et la versent dans la cheminée béante. Après quoi Fappareil redescend et trouve en bas une nouvelle charge , laqueUe est arrivée dans le temps qu'il a mis a monter : tout cela vient à la minute , hommes et machines ; il n'y a pas la moindre déperditioi^ de la force motrice. C'est là le travail d'où s'engendrent tous les antres. Les machines en font le plus difficile et le plus pénible. Elles épargnent à l'ouvrier la fatigue de monter sur son dos le minerai jusqu'à l'orifice du fourneau , et font avec un seul appareil la besogne de vingt bottiers. Ce sont vingt forces intelligentes qu'on applique ailleurs à des travaux plus doux et phis dignes d'un homme.

Un escalier , pratiqué sur le bord du plan incliné et muni d'un garde-fou , vous permet d'accompagner l'appareil dans sa lente et sûre ascension. A uh tiers environ de la montée , la cheminée de la machine motrice rejette bruyamment et eonmie par une expiration régulière le trop plein de la vapeur. Le vent nous soufflait au visage cette légère fumée , tiède et humide comme l'haleine de quelque éti^e haletant. Vous auriez dit le kan d'un cyclope essoufflé , portant sur ses épaules le minerai d'où sortiront les armes d'Achille.

Ce ne sont pas les armes d'Achille qui sortiront de ces paniers , mais bien de pacifiques machioes qui , s'il plait a Dieu, fieront ton)ber rindustrie des armes de guerre : ce sont d'épaisses tôles forgées pour les chaudières à vapeur, ou des cylindres coulés dans d'inamenses moules pour recevoir le piston, ou des roues d'engrenage , ou d'énormes volants , rouesmères qui en mettent en mouvement mille autres , ou des balanciers auxquels sont suspendues les tiges des pistons , ^ grands bras de* quelque dix miUe livres pesant , qui semblent brasser la vapeur dans les cylindres , quand c'est en réalité la vapeur qui les soulève comme plume ; ce sont mille autres dp{rficattons du battage ou du coulage , qu'il ne me convient pas d'éoumérer, pour ne pas faire sourire les hommes spéciaux de mon exactitude , ni donner de mauvaises notions aux lecteurs éfrangers à ces matières. Je n'écris ceci que pour faire passer dans l'esprit de ceux qui me liront l'impression morale de force , de grandeur, d'avenir, et surtout la foi que j'en ai rapportée. Ou je me trompe grosâèrement , m Tâge de fer sera le véritable âge d'or du monde , si l'âge d'or est celui où l'immense majorité des honmies auront abondam-^ m^t le pain , le vin , le logement et l'habit , et où ils retrouveront , par l'extrême civilisation , le bien-* être dont on fait honneur à l'innocence des époques primitives. Des machines' qui économisent les forces et multij^ent les produits , qui ménagent l'honmie et le nourrissent mieux , qui donnent plus et qui demandent moins, doivent tôt ou tard diminuer le nombre de ceux qui ont trop et de ceux qui n'ont rien , pour augmenter le nombre de ceux qui auront assez. Si Dieu n'a pas décidé . que l'homme s'appauvrirait de plus en plus par ses propres inventions ; si le génie et la raison ne sont pas des richesses sans emploi ; si , coname il arrive quelquefois pour la pièce la mieux forgée , il n'y a pas , dans ce monde de fer,

quelque paiUe qui le fera craquer au milieu de sa marche triomphante , qui est-cequi peut dire où s'arrêtera le progrès , et tout ce que nos fils auront de moins que nous à pâtir? Je visitai toutes les parties de rétablissement avec une curiosité que je ne me savais pas en dehors des choses de pure inteUigencc , et , faut*il le dire? avec .une secrète honte pour la condition d'bomine de lettres , si notde ','mais si stérile , où , au rebours de ce que je voyais à Seraing / on met des années à faire Fouvrage d'un jour. J'avais ThonneuV d'être conduit par un des agents les plus distingués de lohp CockerUl, M. Memminger, jeune Allemand d'un grand mérite, grave, laconique , comme son chef , mais s'exprimant avec une netteté parfaite, dans ce langage de la spéciaUté , si exact, si clair , si pittoresque quelquefois , dans la bouche d'un simple ouvrier. Il eut la bonté. de ne pas me .supposer la science iàfuse , quoique je fusse de Paris et écrivain , et qii'U sût que j'avais bien pu , comme journaliste, régenter quelquefois les gouvernements et les assemblées ; il me ramena aux éléments , il m'expliqua même les choses claires , il mê rendit le service de me traita en homme ne sachant rien , ce qui mé parut une marque plus véritable d'estime que s'il m'éùt laissé dans moo ignorance pour ne pas paraître douter que je susse tout. Je lui * dois une première initiation à bien des choses qui m'étaient inconnues : qu'il me permette de l'en remercier ici.

Naturellement, ce qui attire et captive le plus l'attention dans le magnifique étabhssement de Seraing , ce sont les ate- Uers où se confectionnent les machines. Il y en a trois prin- , cipaux , d'une étendue immense : l'atdier des chaudières, celui des locomotives , celui des machines à vapeur proprement dites.

Dans l'ateUer des chaudières , il faut renoncer au plaisir et à Tutihié des exphcations sur le lieu même. C'est un bruit clair

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et perçant qui déchire I^oreiile. Le marteau frappe inc^essaininent sur ces vastes pièces creuses , en fer. battu , doa( I^ flancs gémissent et résonnent ccnnme ceux du cheval de Troie. 11 y en a de toutes les formes : les unes horizontales , tout en largeur , s'étaiant comme d^énormes pianos à queue , sur lesquels les cy dopes de Seraing jouent incessamment du marteau ; les autres sont tout en hauteur , avec une base et une sorte de long cou , comme des girafes ; celles-ci sont carrées comme des coffres ; celles-là s^arrondissent en demi -cercle; quelques-unes présentent en abrégé toutes ces formes réunies : on dirait que le goût du bizarre a pénétré jusqu^au fond de ces ateliers ; mais ce n'est point affaire de mode. Tout cda est combiné sur des convenances d^'emplacement; la chaudière se plie à toutes les exigences : là où vous n'avez à lui donner qu'un espace û:régulier, anguleux , plein de recoins ,.elle se .contourne , elle multiplie ses angles , die s'allonge ou se.rétrécit , pour s'emboiter dans la place que vous lui faites ; elle s'y étend , comme le plâtre dans un moule , et en remplit tous les creux.

L'argile n'est pas plus souple sous la main du potier que ces épaisses lames de fer battu. sous le marteau intelligent du forgeron de Seraing. Le .contre-maître de cet atelier est , dit-on , le plus habile qu'on connaisse dans l'état. Je regardais cet homme rare , rare comme tout homme qui est le premier en quelque chose. C'est un Anglais , d'une belle figure , intelligente et réjouie ; un gros honune , qui n'a pas l'air de se négliger aux heures des repas , vigoureux , pansu , et , quoique avec ce poids à remuer, vif et actif, tournant autour de sa pièce presque aussi vite quelef égard , arrêtant ou précipitan tles quatre ou cinq marteaux attadiésà autant de bras, qui battent en cadence sur sa chaudière , et la pétrissent comme un cirier pétrit sa cire. Lui-même prend (juclqucfois le marteau pour

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donner le coup décisif, un de ces coups où c'est la tète qui lance le bras qui décharge le marteau. Le pïus souTaat il se contente de diriger ses chaudronniers , les survdllant du regard , et , s'il a quelque ordre verbal un peu long à donner, faisant cesser d-un geste les marteaux , oomme uo tambour-major le roulement de ses caisses. Les machines font les hommes. Si Watt et Fulton n'avaient pas découvert la force nouvelle qu'on nomme la vapeur, ce contre-maître de Seraing , qui forge des chaudières pour toute l'Europe , aurait peut* être passé sa vie à battre des chaudrons et des ustensâes de cuisine. Au lieu d'être le premier contre-maitre de GockerilK il serait resté le premier ouvrier de qudque gros chaudronni^ des faubourgs de Londres. Les grandes intelligences font monter à proportion toutes les intellig^ces autoor d'elles.

J'ai vu là comment on perce les tôles battues et conunmt ou les joint par ces clous à grosse tête qui régnent tout le long des sutures de la chaudière , aussi pressés que les clous dorés des anciens fauteuils. Le percement se fait par un emportepièce en forme d'une presse à bcm d'imprimerie. Deux ouvriers sont employés à ce travail. Pendant que l'un desswre la vis à laquelle est fixée Tespèce de tarière qui perce la tôle, .l'autre fait avancer la lame sous la vis , à l'endroit où doit se faire le trou ; puis tous deux se suspendent à une courroie eu cuir passée autour d'une roue qui donne l'impulsion à la vis, et, avec une secousse moelleuse, enfoncent la tarière, qui chasse immédiatement un petit rond en fer , en forme d'une pièce de monnaie. Quand tous les trous sont pei^cés et qu'il s'agit de coudre deux lames de tôle ainsi forées , on fait rougir au feu de forge les morceaux de fer qui doivent servir de clous ; puis on les enfonce tout rouges dans les trous , et en même temps , de chaque côté , deux ouvriers , armés demar-

féaux , les rivent en les écrasant. Il n ^ a pas de force connue qui puisse faire éclater ces clous.

Dans Fatelier des locomotives, les machines qui traîneront deux mille personnes sur les chemins en fer sont toutes prêtes à partir. Vous diriez des vaisseaux qu^on va lancer à la mer. Il n^y a rien de plus beau à voir que ces vastes appareils si forts , si hardis , d'une si mâle élégance , m<Hités sur huit roues basses, à la manière des roues antiques, dont les rayons en fer semblent avoir été tournés et dessinés au ciseau, comme les rayons des chars romains à TOpéra. En avant est le gouvernail , avec sa clef mystérieuse , que manie d'une main délicate Thomme muet , blême , huileux , goudronné , ordinairement à visage anglais , qui dirige la machine , qui en est Tâme , qui lui fera exécuter des mouvmients aussi préds , aussi exacts , que si cette longue file de wagons chargés de deux mille de ses semUables n'était que Tun de ses bras. Danrière le gouvernail est la chaudière , puis la machine , où se foiàe et se refoule cette fumée légère qui fait aUer des roues, puis l'espèce de bateau plat en bois armé et enveloppé de fer qui sert de réservoir pour l'eau qui ahmente la chaudière, et derrière lequel est remorqué le premier wagon d'où s'engendrent les vingt ou trente qui doivent le suivre. On ne s'apprcjche pas , sans un vague mouvement d'inquiétude, de cette voitui*e à laquelle un peu de houille et d'eau donnera bientôt une impulsion irréastible. Pour un pauvre homme de lettre^ qui vit dans sa tête , et qui n'a jamais pu croire sérieusement que les mots qu'il en tire fussent des faits , ni que le mouvement de sa plume sur le papier fût une manière d'action , quel spectacle merveiUeux que ces machines, sorties aussi du cerveau d'autres hommes , mais avec une réalité et des effets si formidables ; que ces voitures bardées de fer qui vont sans chc-

vaux , où toutes les parties ont Tair d^étre de>méEie venue, tant les pièces de jointure sont inhérentes aux {àèces jointes ; où le fer semble naitre du bois et le bois du fer; où le travail est si intelligent et si consciencieux ; où Ton a mis les meilleurs matériaux , le fer le plus souple et le plus dur, le plus beau et le meilleur chêne de la forêt ; où Ton sent à bien que voilà enfin une invention comprise , acceptée , à laiquelle le vulgaire commence à croire , et dont les auteurs seraient portés en triomphe sll avait plu à Dieu de les faire vivre assez pour jouir de leur ouvrage I On nous disait les destinations des locomotives que nous voyions là. L^une devait partir pour la Belgique , Tautre pour TAUemagne , une autre pour le Midi , une autre pour le Nord ; il n'y en avait pas pour la France. Cela ne passe pas à la . douane j Les conmiis n'y verraient que du fer de contrebande. Si une telle machine roulait sur nos grands chemins , elle réveillerait désagréablement une poignée de propriétaires douanes et de bois , phalange sacrée dont le sommeil vaut mieux que la dviUsation; grands lamas de la routine et du privilège pour qui le génie est chose d^importatiou et d^exportetion , et les plus belles inventions de Fesprit humain articles de contre* bande soumis à tarif et à saisie , dont il faut empêcher l'introduction en France pour la tranquillité, des vieux procédés et la sécurité des gains faciles sur la sueur de Touvrier !

Mais ce qui m'a laissé le plus graùd étonnement, c'est Fatelier des machines à vapeur avec ses vastes dépendances, où se font toutes les pièces de détail qui entrent dans la coa* fection des macliines. La tête ions tourne au milieu de ces mille roues , petites, grandes, moyennes, qui vont dans tous les sens, et à tous les degrés de vitesse; qui se prennent et

s^engrènent par les moyens les plus divers et en apparepce les plus contradictoires ; innombrables applications d'une

force motrice d^où sortent toutes ces forces diverses; génération de machines nées d^une machine-mère que vous entendez gémir là-bas , dans sa loge solitaire, à Tun des bouts du vaste atelier. Les machines sont là aussi multiples , aussi variées que les besoins où on les applique. Il y en a une pour cha- ' que pensée , ou plutôt c^est la même pensée qui a mille mi- ' nistres. L^une scie , l'autre fend , l'autre coupe , l'autre ra- ' botte ; il y en a pour dégrossir la pièce , il y en à pour lui donner la forme exacte, il y en a pour l'orner, il y en a pour* la polir. Le ciseau , le tour , le rabot , Témporte-pièce , la tenaille , lé ma|:teau , tous les instruments du menuisier, du tourneur, du forgeron , s'évertuent sur le fer comme sur le bois le plus tendre, mais sans menuisier, sans tourneur, sans forgeron ; la main qui les meut est une machiae , cette main toujours sûre , toujours ferme , déUcate , légère , qui n'a pas d'inégalité , qui nç $lépend pas d'une pensée capricieuse, qui ne se lasse pas, qui ne s'allourdit pas, qui ne vieillit pas! De ces machines. Tune marche plus vite que l'œil ne peut la suivre ; l'autre, qui n'a pas l'air de bouger, marche pourtant d'un pas insensible, mais sûr. Revenez demain , elle aura fait sa tâche , ou elle en commencera une nouvelle. Quelquesunes sont simplement fixées sur le plancher, conmie un meuble transportable où l'on veut ; d'autres habitent dans des enfoncements plus ou moins profonds, sortes de fosses creusées dans le sol , où elles sont plongées à moitié, afin qu'elles aient toute la hauteur nécessaire et qu'elles ne cessent pas d'être à portée de la main. De larges allées entre les diverses rangées de machines, et des séparations sufGsantes entre chacune, permettent à l'ouvrier de circuler librement, et au besoin de se détendre les membres, sans courir le risque de s'engager dans les laminoirs.

Au-dessus de chaque appareil , dans toule la longueur des

ateliers , flottent inoessamment des courroies de cuir, conducteurs de la force motrice qui la prennent au volant de la machine-mère et la distribuent à toutes les autres : on dirait que toutes ces forces irréâstibles sont gouvernées par des rubans.

C'est là que j'ai vu l'application la plus hardie qui ait été faite jusqu'ici d'une machine dont les résultats sont extrêmement précieux. II s'agit de donner aux cylindres des machines à vapeur un tel poli à l'intérieur, qu'en même temps que le fermoir mobile , qu'on appelle le piston , bouche hermétiquement le cylindre , il puisse glisser le long des parois avec le plus de jeu possiUe , et économiser ainsi doubteneot la force motrice , en n'en laissant pas échapper la moindre parcdle , et en lui opposant la moindre résistance. On lifre &mc à la machine le cylindre brut nouvellement retiré du moule , et présentant sur toute sa surface,.intérieure et extérieure , ces aspérités , ce grain , qui font ressembler le fer coulé à un granit. Rien de plus simple que l'action de cette machine. C'est une combinaison de roues qui fait mareber en tournant sur elle-^éme, dans l'intérieur du cylindre, \m forte broche en fer, espèce de ntoyeu où sont fixés , en manière de rayons de roue, quatre ou cinq branches de îet àoBt l'extrémité est un ciseau du plus fin acier, lequd mord les parois du cylindre et en enlève des copeaux circulaires d'ooe épaisseur déterminée à un cheveu près. Après chaque tour de la roue aux dents d'acier, la machine est poussée en avant, sans secousse , de la largeur de la dent des ciseaux , et ainsi successivement, jusqu'à ce que le cylindre ait été mis à vil dans toute sa longueur, et qu'on le retire des mains de Ja machine , poli et égal comme l'acier de la plus belle épée. Celui qu'on polissait au moment de notre visite est le pius grand qu'on cite dans le monde industriel. Qu'on en juge par

la machine à Tapeur à laquelle il doit appartenir, et qui devra équivaloir à Ôiiq cents chevaux. L^énorme récipient auquel on destinait |p piston de vingt pieds 9e hauteur gisait hnmobile sur un double massif de pierre , comme le fameux tonneau d'Heidelberg sur son chantier, pendant que la roue , armée de ciseaux , cheminait intérieurement , lui rongeant les flancs , sans bruit , sans mouvement visible , seule , sans spectateurs et sans surveillant ; car cette machine n'a besoin de personne. On lui donne sa tâche, un certain jour, et pourvu qu'on ne lui retire pas la portion de force motrice qui ranime , elle terminera cette tâche à jour fixe ; elle vous la livrera , eomme un ouvrier à la pièce ; vous arriverez un beau matin , et vous la trouverez sortie du cylindre, et tournant à vide , en attendant que vous lui donniez une nouvelle tâche. Cette machine,- c'est un ouvrier consommé qui se contente y pour tout salaire , de sa nourriture.

Les autres machines ont plus ou moins besoin de surveillance et d'aide. A coté de chacune se tient , debout , un ouvrier qui avance ou retire la pièce , selon le besoin , écarte ou remet sous la roue principale la courroie conductrice qui la fait mouvoir, et qui continue à tourner en Tair et à côté quand on ne s'en sert plus ,. force disponible qu'on suspend ou qu'on remet au travail avec un doigt. Plusieurs de ces ouvriers fument leur pipe , les bras croisés , tout en regardant avec beaucoup d'attention le progi'ès de la machine , précieux compagnon de travail qui prend pour lui le plus dur de la tâche commune , et leur laisse à eux , comme il convient , la part de la r^exion et de l'inteUigence. Ils sont très-attentifs et ont l'œil très-exercé , la plupart des pièces qui se font ainsi exigeant une grande délicatesse et un gt*and fini d'exécution. La différence d'une Mgne peut faire qu'elles atteignent ou qu'elles manquent leur but. Sans une extrême

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attention , la machine aij^ait bientôt mangé la pièce qu'elle ne doit que polir. • *

La participation de Thomme au travail esq|onc à la fois et plus douce et plus digne ; à la macbine les grands efforts matériels, la force infatigable, le travail qui épuisât Phomme; à l'ouvrier la pensée, la responsabilité de l'imprévu , le§ cas difficiles. En quittant son travail, il agardé des forces qu'il peut employer utilement chez lui h arranger sa case, et à y ffairéles petits travaux qui demanderaient la main d'autrui et une partie de son salaire, s'il rentrait harassé. Qu'est-ce qui d'ailleurs donne à Touvrier le goût des délassements honteux de l'ivrognerie, si ce n'est surtout l'accablement du travail manuel, et, comme ils disent dans leur langage pittoresque, le besoin de se donner des bras en buvant? Celui qui revient de l'atelier, encore aliègi^ et dispos, échappe plus facilement auxtentations da cabaret. Il aime mieux sa maison , y revenant moins fatigué; il est meilleur mari , meilleur père ; il n'a plus de ces mauvaises dispositions que rapporte chez lui l'ouvrier qui a versé ses sueurs tout le jour pour le maître , et qui , par un égoisme pardonnable , voit avec mauvaise humeur sa famille lui laisser à peine un quart de ce qu'il a si péniblement gagné. J'ajoute à cela que Texcès de travail étant impossible, Texcès de distraction l'est ' également. L'ouvrier qui travaille à la fois de ses bras et de sa tète , s'extermine pendant trois jours de la semaine pour gagner ce qu'il appelle si tristement de quoi sammer les quatre jours restant. L'ouvrier qui est de moitié avec la machine ne peut pas faire au-delà d'une certaine tâche , ni gagner en trois jours de quoi boire pajdant quatre. Son gain est moindre , comparé à celui d'un jour de travail de l'autre ouvrier, mais il est plus gi*and au bout de la semaine ; il en va plus aux enfants et moins au cabaret , et une partie du loisir et du repos est dans la facilité

même du travail , et Touvrier vit mieux , à moindre peine : grand bimfait qu'on doit à Finvention des machines. Leur pi'ôpagation en amènerait bien d^autres encore.

Et cependant l'ouvrier entretient une sourde rancune contre les machines. Beaucoup même qui en vivent les briseraient s'ils n'étaient contenus par cette civilisation même , dont si peu de douceurs arrivent jusqu'à eux. Chose étrange! ils se plaignent ou se laissent plaindre par leurs amis d'^re les parias du travail , et pourtant ils en réclament en quelque manière le monopole , ils en revendiquent toutes les fatigues, toutes les insalubrités , tous les périls , et ils ne pensent pas que , si Dieu a voulu que le fer animé et fait homme par le génie en soulageât un jour la classe laborieuse , il a dû vouloir aussi que l'ouvrier, délivré de cette glèbe , montât par degrés vers le bien-être des classes aisées. Mais ce qui les irrite , c'est la transition , c'est ce fait brutal , inique , impitoyable, qui tombe tout à coup au milieu d'un atelier comme un ordre d'expulsion en masse , c'est cette machine venant rafler d'un coup le travaU et le salaire de cent ouvriers, dans une société hérissée de prohibitions qui ne veut pas pourvoir à l'emploi de tous ces bras licenciés , et qui ne comprend qu'un côté delà pensée de la Providence. Il faudra pourtant y songer bientôt , car voilà que les machines renouvellent toutes les industries , et augmentent cette masse de travailleurs disponibles dont le loisir est si menaçant , parce que la faim et ses sombres instincts en aigrissent tous les moments. Les grandes inventions , une fois dans le monde , ne reculent plus ; elles marchent avec une force fatale , poussant devant elles tous les vieux procédés , toutes les routines qu'elles sont venues remplacer. C'est ainsi que l'imprimerie a balayé toutes les institutions du monde féodal ; c'est ainsi que la vapeur balaiera ;, s'il plaît à Dieu , toutes les prohibitions , restric-

lions , privilèges et monopdes , qai entretiennent si peu de riches et qui font tant de panvres. Seulement l'œuvre de déblaiement sera moins longue pour la vapeur que pour Fimprimerie , parce que celle-ci viendra en aide à celle-là , et qull n'y a rien qui puisse tenir longtemps contre Fanion des deux plus grandes forces connues dii monde mat^îel et do monde moraL

Outre cette amélioration générale dans le sort de Touvrier employé concurremment avec les machines, amélioration qui n'est pas propre qu'à rétablissement de John Cock^^ill , il y en a dlntérieures qui ne sont dues qu'à son géme à la fois inventif , hardi et bienveillant. Je ne veux point parler de la randeur des, aciers , de la propreté^ du bon air, mais de quelques adoucissements apportés au sort de l'ouvrier, et qui n'étaient pas , comine ces trois grandes conditions , de première nécessité. Ce sont d'abord des vestiaires entourés de porte-manteaux où ils suspendent leurs habits de ville quand ils viennent , et leurs habits de travail quand ils s'en vont. Chaque ouvrier a son porte-manteau , avec un num^o particulier, et une pancarte où est écrit son nom. Les hat»tudes du bureau sont transportées dans l'ateBer. Mais ce que j'ai surtout aimé , c'est une vaste salle , au centre des ateUers , avec un poêle au miUeu , propre et orné , conmie sont les poêles à houille dans toute la Belgique , où l'on entretient ane bouillotte en permanence , remplie d'un café léger et chand. C'est dans cette saUe qu'à certaines heures du jour, quand les travaux sont suspendus , ils se rassemblent et prennent le café , ouvriers et contre-maîtres , ceux-ci chargés d'une certaine présidence morale à laquelle ceux-là défèrentvolontiers. On cause sans bniit et sans querelles , le café n'y poussant pas , jusqu'au coup de cloche où chacun va reprendre sa tâche , le cœur et Testomac réchauffés par une boisson qui n'enivre

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pas et qui ne lui coûte presque riaa. Il n'est pas défa[idu , même dans le courant du travail , à Touvrier isolé qui en sentirait le besoin ou qui aurait quelques instants , d'aller en prendre une tasse pour se donner du cœur, ou tout bonne* ment pour se faire plaisir. Je ne rêve point une Bétique industrielle : tout ceci n'est le souverain bien ni pour Touvrier ni pour p^'sonne ; je n'exagère pas l'influence morale de ces adoucissements ; mais il serait superflu de prouver qu'il y a là un progrès immense sur l'état ancien di^ l'ou^ vrîer. Or, tout en feisant la part de John Cockerill , ed ce qui regarde ses établissements particuliers , il faut en rapporter l'honneur à l'invention des machines , qui , en faisant descendre au fond des ateliers les haut^ pensées et les combinaisons supérieures , y ont amené aussi un peu de cba* rite et de respect pour Touvrier, et qui , petti*étre , en aug«mentant les profits du maître , lui ont rendu la générosité plus facile.

Il n Y n que dans le travail des forgerons , des fondeurs et des ouvriers em(doyés au coulage, que les inventions n'ont pu encore économiser les bras , ni les machines venir en aide aux hommes. Ceux-ci sont restés chargés de tout le poids de l'ancien travail. Sous ce rapport , la condition des ouvriers de Seraing n'est pas beaucoup phis douce qu'ailleurs. Mais à défaut , et dans l'attente des inventions , ce même esprit de grandeur et de générosité qui se montre dans les relations de John Codkerill avec ses ouvriers ^ a su entourer les plus chargés d'entre eux de soins et de précautions qui allègent en réa- Uté le travail , quoique les procédés n'en aient pas notablement changé. Ainsi , les ateUers de forge et de coulage sont spadeux , aérés , pavés en fonte ; les ouvriers ne s'y foulent pas ; ils ne s'y engagent pas dans les travaux les uns des autres : ils circulent Hbrement ; ils n'ont pas à se sauver devant

les masses de fer rouge qu'on traine du fourneau à i'endame , ni à craindre les étincelles chassées de trop près par le marteau. C'est le même travail , moins mille petites gènes de détail qui , dans les an'ci^s ateliers , ne sont pas ccmiptées dans le salaire de Touvrier. Ils ont à faire la môme dépense de forces ; mais , étant entourés de plus d'aises , ils ont plus de forces. Quelqu'un me montrant les forgerons de Seraing , ine les donnait comme le type de Touvrier liégeois. La plupart sont des hommes de choix , vigoureux , ardents au travail , Tœil inteUigent et fier, mettant du cœur à ce qu'on leur laisse faire librement. C'est le type wallon si semblable au typ français : intelUgence et susceptibilité de gens qui ne se loueat pas , mais qui se donnent ; race commode et dévouée pour qui les comprend et qui respecte leurs droits ; race remuante et séditieuse pour qui les opprime. C'est une l'essemblance de plus entre le pays de Liège et notre France.

S'il y avait un honune qui , en sortant de rétablissement de John Cockerill , après avoir vu ces immenses ateliers et leur population de fer et d'hommes , et ce formidable compagnonnage des ouvriers et des machines, et le minerai extrait du sol même de l'établiss^nent y prendre toutes les formes , et s'y façonner à tous les usages; ici s'allonger en rails; là s'arrondir et s'étendre en viistes chaudi^es ; ailleurs s'organiser, s'animer, prendre des membres , un mouvement de vie , et se tenir debout et tout armé à la porte des atetiers , prêt à dévorer l'espace au signal donné ; s'il y avait un honune qui, après avoir entendu mugir les quatorzemachines à vapeur, représentant une force de plus dç mille chevaux, qui donnent simultanément l'impuMon motrice à tous les travaux , à ces innombrables mains de fer et d'acier, ardentes à la tâche, ou fortes comme des mains de géants , ou délicates et agiles comme des mains de femmes ; à toutes ces machines se niul-

tipUant y s'engendrant les unes les autres , eomuie des géncratkms qui doivent renouveler la face de la terre ; si , dis*je , il y avait un honune qui , après avoir vu resplendir dans le crépuiscule toute la vallée deSeraing ^ et rilluinination de tous ces phares se réfléchir sur les eaux sombres de la Meuse , — ^ n'emportât que cette misérable idée qu'il s^agit là de quelque invention de badauds , d'une découverte comme celle du vaisseau-ballon qui se déchire avant d'avoir quitté la terre ; — cet honunè-là serait ou un homme abandonné de son propre sens , ou quelque entrepreneur de messageries intéressé à nier les locomotives , ou un minisire cloué à un système de prcdiibition par des intérêts routiniers , ou enfin quelque esprit supérieur, doué d'une prévision divine , qui verrait du même regard l'origine , le progrès et la fin des plus grandes choses , et qui , comptant le temps par Téternité , assimilerait ironiquement à une invention avortée ou éphémère une invention qui devrait durer des siècles.

Pour moi qui n'étais point empêché ni par un scepticisme supérieur, ni par des intérêts de routine ^ ni , s'U plait à Dieu , par le manque de sens , j'ai emporté de Seraing la croyance , qui est quelque chose de plus sérieux et de plus fort que Tidée , qu'il s'agit là d'une puissance, nouvellement créée par le génie de l'homme, dont personne encore n'a pu calculer la portée. Au milieu de tous ces essais de restauration de la société par ceux de ses antiques éléments , religieux ou sociaux , qui ont péri ; au miUeu de ces projets de néo-cathoUcisme , moitié rationaUstes comme la plus hardie philosophie , moitié naïfs et enfantins (comme des ballades , j'avoue qu'au Ueu de m'évertuer à galvaniser par l'ér&dition , appelée fcfrt improprement la science , des choses qui ont fait leur temps et qui ne sont plus que d'augustes cadavres , je me tourne du côté de l'aurore , et je regarde s'il ne s'élève pas à l'horizon quelque

force nouveDe qni viendra rajeunir le monde , et si , dafts une société où les deux tendances de Tépoque , la démocratie et rindustrie , seront arrivées à Tétat de faits constitués et régnants , il ne pourra pas y avoir, outre plus d'aise et de liberté pour le grand nombre , une poésie , un art , une religion , pour les esprits et les âmes d'élite.

J'écrivais , il y a deux ans , dans un ouvi*age tout littéraire, au moins par le sujet , cette phrase qu'un écriv.ain illustre , qui me fit l'honneur de me critiquer, M. Villemaiû , me reprocha avec bienveillance : A celte heure loule poésie est m la proue des bateaux à vapeur ou sur les rails des chemins de fer. Ce n'était là qu'une parole d'instinct , qui m'était soufflée je ne sais d'où , et que j'avais sans doute entendue dans l'air. Aujourd'hui qu'un peu d'expérience , qui n^a pas été acquise sans fatigue , me donne le droit dé voir une sorte de prédiction dans ce que j'avais répété comme un écho des vœux et des tendances confuses de tnon époque , — je regrette pour mes deux volumes des critiques d'avoir à le dire, — mais si y a une phrase dans ce Kvre qui ait quelque valeur durable, c'est peut-être celle-là.

iDESGKNTE DANS LA^HOUILLÉBE^DE LA NOUVELLE-^

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