‹ MélangesChapitre 17 sur 23 · ESPÉRANCE · texte numérisé non relu

ESPÉRANCE

La houillère où je devais descendre est à trois quarts de lièae de la ville , sur une hauteur où nos judicieux ancêtres aurffla[it placé uu château de ploisance , tant le paysage qu^oh a de ces hauteurs est riant et pittoresque. Les approches de la Nouvelle-Espérance sont tristes et sorahres : ce sont (les.cUe» luins tout noirs de houille , au milieu de plaines toutes minées. L'établissement est entouré d'une palissade. Dans la cour sont d'ÀKHtnes quartiers de houille , symétriquement entassés : c'est à la fois la provision à vendre et la montre. PJusieiB*s de ces morceaux ont trois . pieds de long sur deux de

large. Avec sept ou huit , si la douane l'eût permis, nous nous serions chauffés à merveille tout cet hiver.

Je n'eus rien de plus pressé que de prier qu'on me conduisil à rentrée du trou. Je voulais me donner une idée du voyage souterrain que j'allais faire , et épicer mon plaisir par un peu de peur, tant l'homme craint de ne pas s'amuser assez. Ce ti*on est un grand carré long , divisé en trois compartimaits qui se prolongent jusqu'au fond du puits ; deux servent d€ passage aux paniers de houUle ; le troisième contient une immense pompe aspirante , laquelle plonge dans un réservoir où se dégorgent toutes les eaux des infiltrations souterraines, et en aspire incessamment la masse qui se renouvelle sans cesse. Ces eaux , enlevées à une hauteur de quatorze cents pieds , sont rejetées au dehors et reçues dans une sorte de canal qui les rend à la Meuse.

Un pont mouvant ouvre et ferme à volonté l'entrée du puits , qu'on appelle en français wallon le bure. Quand le panier est sorti du bure avec sa charge de houille , on fait rouler le pont sur le trou ; le panier s'abaisse sur ce pont , qui est en pente légère , gUsse sur les lames de fer dont il est revêtu , et vient , à quelques pas de là , s'offrir de lui-même aux déchargeurs , qui le remplacent à l'instant par un panier vide. La diaine obéissante saisit ce nouveau panier , et l'enlève audessus du trou ; le pont se rouvre de nouveau , et le paniei* descend. Ainsi , pendant toute l'année , tout le jour et toute la nuit. Je savais déjà quel allait être mon chemin et quel serait mon véhicule.

Ces paniers , ou plutôt ces caisses , cerclées en fer, apportent , à chaque voyage , une charge de cinq à six mille livres. La chaîne qui les monte et les descend est mue par une machine à vapeur d'une force ordinmrç. Je voulus , avant de descendre ^ voir cette machiiie •• et quelle makileiiait le fil au-

quel j ^allais être suspeodu a quatorze cefitts pieds en Tair. Le

procédé est très«simple. Le volant , que fait touraér la va*

peur, imprime ud mouvement circulaire , dqux et moelleux,

à deux tambours ou vastes cuves e» bois , autour desquels se

roule et se déroule la double chaîne qui monte les piaiiiers

pleins et qui les redescend vides. Cette chaîne va et vient sans

cesse des tambours à une grosse poulie en fer , fixée à trente

pieds ati-dessus du bure , au point milieu , a&i que la chaîne

et les paoiers restent toujours à égale distance des quatre pa*

rois du puits. Rien n^est plus propre à donner une idée de la

profond^ir de Tabime où Ton va descendre que ce double

tambour aux larges flancs évasés , revêtu et comme douUé

par les innombraUes anneaux de cette chaîne de quatorze

cents pieds. Et pour qui cherche cet assaisonnement d'un peu

de peur, qui aiguise tant le plaisir, quoi de plus piquant que

de se dire qu'on dép^d d'un de ces anneaux , et que sur cinq

ou six mille qui fcMment la chaîne , il est rdsonnable qu'il s'en

trouve un qui se rompe ! Je sais bien que la chaine est visitée

tous les quinze jours , anneau par anneau ; qu'elle est en fer

de première quahté ; qu'^e a fait, comme on dit , son effet;

qu'il y a cent mille chances contre une qu'elle ne se rompra

pas ; mais cette chance peut tomber sur vous. Or, c'est du

plaisir de plus que ce léger scrûpide , que ce cent-milUàne de

danger , qu€r ce rapide calcul de probabilités que vous faites

malgré vous en voyant la chaine ou votre vie va être su^n-

due , pendant qndiques minutes , entre deux abîmes !

La machine motrice est dans une partie écartée de 1 etablissena^t C'est comme une sorte de sanctuak*e , où né pé-" nètre que l'homme qui la surveille , et encore l'homme aux cent yeux^ qui surveille tout, le loaitre. 11 n'y a pas de chambre de petite maîtresse phis propre , mieux tenue , que la pièce où i>e m^it ce grand être , de qui dépendent tant de fortunes et

de vies. Je comprendrais qu'mi sauvage qHin^aurait pas toutes les idées intermédiaires qui peuvent expliquer la relation de cette machine avec l'homme qui Ta animée , tombât en adoration comme devant une de ces grandes forces mystérieuses du ciel et de la terre , dont les sauvages font des dieux. II y a là un ouvrier mécanicien , un seul , pour gouverner la machine* On me fit voir avec quelle facilité il Tarrétait, la dirigeait , la faisait passer du mouvement de descenâon au mouvement d^ascension. Un enfant pourrmt, avec une seule main ^ frapper d'immobilité cette force irrésistibie. £n quelques secondes , le machiniste fit monter et descendre la chaine , rouler et s^arréter le volant , cette roue imnieifôe qui transmet à toutes les parties de Tappareil Timpulsion qu'eUe a reçue de la machine. Au moimhre mouvanent de main , celle-ci gémit un moment ; elle s^nble se troubla* y chanceler sur ellet*méme , et tout à coup Fimmobilité de la matière inèiie succède à la vie de la msdière oi^anisée.

Ce mécanicien est Tâme de la machine. Selon les besoinsdu service, iirarréte ou la précipite, il la fait avancer ou reculer. Un coup de sooneUe donné du fond du goufire, au moyen d'une chaine de quatorze ceiilspied&^ fixée à un levier, Tavertitde ce qu^U doit faû^e ; il transmet l'avis à la machine , qui Texécote avec une docilité et une précision admirables. Je r^ardais ce mécanicien avec un intérêt tout particulier. C'est un hcKnme triste y sérieux , que rhabitude de vivre dans cette vapeur a rendu livjkle. Je lui parlais avec eoqiressement et respect, comme si j'avais senti le besoin , avant de tenter mon voyage souterrain , de m'assurer la protection du génie du lieu.

U y a , dans une autre partie de l'établissement , une seconde machine : c'est celle qui fait mouvoir la grande pompe à épuisement. Cette pompe aspire les eaux du fond des souterrains , et les porte d'abord dans un premier réservoir ; de là ,

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par une seconde aspirqUoo , elle les reprend et les enlève à quelques cents pieds plus haut , et ainsi jusqu'au sol. La masse d'eau qu'dle épuise par jour équivaut à neuf mille tonnes. Neuf mOle tonnes ! cela est épouvantable. Eh bien? ces eaux par infiltration sont un jeu I Ce qu'on craint , ce sont les courants. Si le dernier bloc de bouille qu'on détache était la digue de quelque torrent emprisonné , si la voAte venait à se rompre et à cbnn^ passage à quelqoe masse d'eau qui aurait été suspendue là pendant plusieurs siècles , il n'y aurait pas de remède : en quelques secondes , toutes les gideries seraient remplies ; hommes et biens , tant de vies utiles à d'antres , tant de miHioiis dépensés en travaux de superficie ou de forage , en bâtiaieDts, en machines , en cheminées , en poits, tout périrait : il y en a eu des exemples.

n y a aussi des exemples d'efforts immenses tentés pour sauver on établissement inondé. C'était la lutte de l'homme et de tout son génie contre l'eau , cette forœ qui ne s'épuise pas. y si vu une machine àépuisanent r^résentant trois cents chevaux ; à un lac tout eatàer , qui s'était répandu dans l'Intérieur d^une houillère, on avait opposé cette autre force qui , die noû plus, ne s'épuise pas. L^eau eut le dessous dans la Iqtte. Le lac fut tiré , tonne par tonne , des profondeurs de la houillère , et versé tout entier dans la Meuse. J'ai vii la machine , dans rétaUissement sauvé , fonctionnant paisiblement , avec uff Tingt^ieuvième seulement de ses forces , dans une sorte d^imction relative , et comme pour s'entretenir. C'est assez , pour épuiser les infiltrations régidières , d'une aspiration de la pompe toutes les vingt secondes. Les forces restantes sont en réserve pour les cas extrêmes , toujours ruineux , même quand on s'en tire. *

Après cette première visite extérieure , le moment vint de descendis dans le trou> Nous fimes notre toilette de homl-

leurs. Nou& otâiues tous nos vétemeiit^ ^ de dessus et de dessous , et nous pnines le costume spécial : pantdmi et veste de sarrau bleu , serrés par une ceinture en cuir; on chapeau à larges bords , lourd et dur, pour recevoir impunément la I^uie et les débris. Au lieu de la torche d^Énée et d^Ulysse descendant aux enfers , on me donna deux petites chandelles allumées , plantées dans une masse de tarre glaise. Tantôt od tient ces chandelles à la main , tantôt , au moyen de la terre ^se , on les fixe sur son chapeau. Cela est pittoresque : des bouilleurs ainsi iUiminés sont la parodie assez burlesque des bons génies de FOpéra , avec ces flammes bleues de troissix , qui scintillent sur leur téie. Ainsi affublés , nous bàmes quelques verres de vin de Bordeaux ; c^est le préalable de toute affaire en Belgique , petite ou grmde. Je nus dans ma poche du papier et un crayon , pour prendre des notes au besoin , ou , disionsnnous en plaisantant , pour bâcler un petit bout de testament , si nous étions surpris par un courant ou par un coup de feu. Un coup de feu , c'est quand le gaz s'allume , éclate comme la foudre et fait tomb^ la voûte sur les travailleurs ; accident assez ccmunun , même depuis la lampe Davy. Us appellent ce feu le feu grisou. Je ne fiis pas peu flatté en me regardant dans le nûroir. J'avais l'air d'ua homme utile': c'était im progrès sur mon air habituel d'homme de lettres. Une promcfnade sur le rivage de Baie , aux cascatelles de Tivoli ^ à Caprée , ne m'aurait pas trouvé plus empressé ni plus ardent que cette <lescente aux enfers des temps modernes; mes hôtes m'en félicitaient. On ne croyait pas , dans le pays de Uége , qu'il y eût un auleur de Paris qui daignât voir quelque chose par ses yeux , et qui risquât de se mouiller le dos et les pieds pour ne pas écrire des inuperlinences sur des oui-dire. Je sautai dans le panier et me bai^uiUai les mains de houille détrempée , pour me

mettro dans la couleur locale. En allant voir les travailleurs au fond de leurs catacombes , Je ne voulais pas , par des mcdlesses de mauvais goût et par une curiosité qui eût craint de se salir, soit leur donner une pauvre idée de ma personne , soit leur faire faire une comparaison douloureuse entre les rigueurs de leur vie et les aises apparentes de la mienne.

Quand le panier fut plein , un coup de dunette avertit le iDécaniden de lâcher la machine. Nous commençâmes h descendre. Nos chandelles éclairaient de leur pâle lumière ce trou noir, suintant , humide , dont les parois sont tantôt de roc taiUé à vif, tantôt de lave mêlée de terre, tantôt de couches de houille de trois pieds environ d'épmsseur. On commence par exploiter la concession à sa plus grande profondeur, et on réserve les couches supérieures pour la fin de Texplortation , quand cette fin arrive. Dans le cas fort rare d^une inondation , ou dans celui plus rare encore d^une destraction des travaux par le feu , on évacuerait les galeries inondées et on remonterait dans les galeries supérieures : cda sauva*ait une partie de Tétahlissement. J'avais avec moi deux des actionnaires de Texploitation , lesquels mé montraient , avec un plaâsb* d'actionnaires touchant des dividen* des , toutes ces richesses laissées en chemin qu'on pourrait retrouver quelque jour à volonté , quand les couches inférieures seraient épuisées. Je voyais en effet briller, à travers le suintement des eaux , le noir argenté de te houille.

La descente est douce et d'une rapidité toujours égale. On met environ dix mmutes à descendre comme à monter. Ar-^ rivés à une profondeur d'environ deux cents pieds , on me fit reinarquér un travail immense dont la solidité est la garantie de l'établissement. Par son usage, on comprendra son importance et sa grandeur. A cette profondeur du sol , et

daHS aoe hauteur d^environ cent cîoquaiite pieds ^ on avait rmicontré, ea creusant le puits, des eaux courantes qui jaillissaient de chaque â>ouleiiient y et inondaient les travaux. li s'agissait de détourna ces eaux et de les faire dianger de route. On éleva donc une digue en bois , haute de cent cinquante pieds , revêtue de fortes laines de fer ; cette digue , formée de poutres qui se superposent Tune sur Tautre ^embrasse tous les travaux y.le triple trou , les trous d^extractîon et le trou d^épuisem^t. Pressé autre deux lits de roc vif , Fouvrage tout ^ntier semble n'être qu'une grande muraille de granit poli au marteau ; les sutures des lames de fer s'y remarquent à peine. Les eaux amoncelées viennent gronder incessamment contre la digue ; mais ne pouvant ai avancer, ni reculer, ni plonger dans la terre, à cause du lit de rocs , elles montent , arrivent au sommet de Fouvrage , d là elles trcNivent où se dégorger. Mes vcmt se verser à une demi -lieue de là, deois la MoseQe. J'adnsbrais œ travail énorme. Les travaux antiques étonnent moins cpiand on a vu ceux de Fiodustrie moderne.

Tout en descendant, nous entendions à côté de noi», dans le trou d'épuisement, derrière une grossière cloison en planches-, qui règne dans toute la longueur, te lugubre murmure d'a^ation^iue fait la pompe, et le fracas de Feau qui monte dans les canaux et. qui se dégorge dans les résa^voirs. On croirait que c'est un <K)urant4'eaii qui s'estfeit jour et qui se rue dans le puits.

Aux trds quarte du trou , je passai la tête hors du panier^ et je regardai en bas : une lumière faible brillait et un mur- QWire de voix montait jusqu'à nous. Peu. à peu, la lumière alimenta et le bruit avec die. TSons approchions du toùi. Je regardais avec une curiosité qui redoublait. C'étaient d'abord des chandelles qui cheminaient , puis , à mesure que nous

approcMons , des hommes tout noirs qui nous regardaient y^oir . Le panier se posa doucement sur des débris de houille, et nous fûmes reçus en sortant par quatre ou cinq ouvriers, toat noirs , les inains et le visage charl)ontiés , les gueni^fes mouillées et détrempées d'eau noirâtre , avec des yeux brillants ; et comme ils parlaient dans leur patois wallon , on pouvait les prendre pour les portiers de cet enfer. C ^étaient tout simplement des chargeurs. Trois sortes d'ouvriers sont employés à Texploitation intérieure; les uns extraient la houille , d^autres la charrient du lieu de Textraction à l'entrée du trou , à travers les longues galeries soifterraines ; les troisiènies les chargent dans les paniers et les renvoient au jour.

Nous avions pour guide le maitr^-ouvrier, celui qui condutt les hommes et qui dirige les travaux. Cet homme fait ce métier depuis tantôt quarante ans. n a commencé par extraire la houille; puis , par son intelligence, son activité , son dévouement, il est devenu dbet et conducteur des travaux. C'est un homme gros et court , avec une figure épaisse, mais forte , ouverte , intelligente ; les traits et le teint bilieux de Napoléon à cinquante ans , grosà et épaissi par Tâge et par Fennui de Sainte-Hâène. Ce n^est pas un portrait de fantaisie que je fais là. Notre mattre-ouvri^ ressemble si bien à Napoléon , que le directeur de la houillère lui a donné le sobriquet de Bonaparte. De génie , il a tout cdui qu^il faut ici. Vigilant , actif, anri de Fouvrier, 9 est arrivé à ce développement extraordinaire de Fint^gence appliquée exclusivement à un ordre unique de travaux , et à ce sens prompt et sûr qui étonne ceux-là surtout qui , toute leur vie , ont glissé sur toutes choses. Il est un grand homme dans son trou , un Napolécm pour les deux cents soldats de la petite armée souterraine qu'il défend sans cesse contre toutes les chances de

dangers résultant des cas imprévus et de leurs propres imprudences. Les plus grands dangers viennent souvent de là.

Il a fait une grande action , et pour cela il a eu la croix de fer. C'est de ce prix qu'on paie Théroisme de l'ouvrier; les petites actions des gens nés sont récompensées par des places et de l'argent. Une explosion avait éclaté dans l'une des galeries d'une houillère où il était maitre-ouvrier» Plusieurs des travailleurs avaient péri , les uns asphyxiés par la détonation, les autres écrasés sous les ruines de la voûte. Les survivants étaient restés enfennés dans les décombres. Bonapm*te , — je lui laisse son nom de guerre , rendu plus plaisant à propos d'une action de bonté et de dévouement , -- était hors du puits quand ce malheur arriva ; il ne voulut pas qu'il fût dit qu'un de ses ouvriers av^it péri facite d'avoir été secouru. On descendit dans la galerie abimée. Nul secours n'était possible de ce côté. Dans le temps qu'on eût mis à la déblayer, ceux qu'on supposait n'avoir pas péri asphyxiés ou écrasés , seraient morts de faim ; que faire?

11 y a dans les houillères un procédé curieux pour se conduire sous terre et savoir où l'on va et où l'on est. Au moyen de la boussole 9 on trace des plans si exacts des triavaux , on en dresse des cartes si prédses , qu'on peuiflxeâr, à un mètre près , sur le sol extérieur, à quel endroit jarécis soat les travailleurs , à quelques mille pieds au-dessous. Ss(ns cette précaution , outre que les propriétaires d'un établissem^t dépasseraient la limite de la concession qui leur est faite , les pionniers des deux exploitations voisines pourraiait en venir à se heurter dans les mêmes couches de houille. Ces plans , dressés en manière de cadastre , sont très-jolis à l'œil ; les galeries y sont figurées par des lignes pures : cela Aoaùe envie d'y descendre : vous verrez tout à l'iieure ce qu'en est l'architecture.

JusteiQ^, l'établissement abîmé touchait par ses travaux les plus avancés à une houillère voisine. On consulte les deux plans ; on voit que Tune des galeries exploitées dans cette houillère n'est éloignée que de qudques mètres de la galerie écroulée. Bonaparte et ses hommes y descendent. On se met à Touvrage avec cette activité généreuse qu'ont les ouvriers, d'ordinaire plus ardents et plus intrépides pour sauver leurs compagnons que pour donner du bien-être à leurs femmes et à leurs enfants. Notre homme , de maitre-ouvrier , se fait pionnier ; il dirige et il exécute. On se fait jour par le pic et la mine , on arrache les débris à la main. Les malheureux de la galerie entendit tout à coup un bruit sourd. Après un jour d'un travail opiniâtre , ils s'étaient couchés, sans nourriture , sans lumière , sur leurs outils devenus inutiles. Us attendaient la mort , l'eflroyable mort dans la nuit , par la faim , au miheu de ccmipagnons dont on craint d'être la victime , qui ne peuvent plus vous plaindre ni vous secourir , et qui peuvent ^e tentés de vous manger. Ils se relèvent , ils se traînent du côté du bruit , ils appellent avec des cris lamentables. Les travailleurs redoublent d'efforts. Un dernier bloc de rocher se détache : c'est celui qui devait servir à sceller leur tombe. Ils voient la lumière : c'est celle d'une chandelle ; mais c'est le soleil de ces souterrains. On les tire un à un , on les ranime, on leur donne de la nourriture, on les sauve. Figurez-vous pendant ce temps- là les fenmies et les enfants assemblés sur les bords du puits supérieur , toutes ces tètes stupides d'angoisse et de terreur , penchées sur le bord de l'abime ; et la chaîne qui monte , monte doucement , comme si elle apportait son poids ordinaire , dans un panier de houille , et non des vies arrachées à la terre et d'où dépendent d'antres vies. Telle qui s'est pleurée veuve va se retrouver épouse ; telle qui n'avait pas perdu l'espérance ne reverra plus celui qu'elle

attendait. Qu'on se figure toutes les joies dont il faut défendre les malheureux qui en sont Tobjet , à côté des soènes de désespoir , et ces enfants en ]m âge ne sachant pas' pourquoi il y en a parmi eux qui sont orphelins et d'autres qui ne le sont pas , et , au milieu de toute cette foule qui rit et qui pleure y le visage rayonnant de cdui qui a sauvé 1^ survivants.

Avec quel sentiment de respect et d'admiration j'ai serré la main de cet homme simple, qui souriait pendant qu'on me faisait ce récit I Quelle supériorité me paraissait avoir alors sur mes deux anus qui l'miploient , sur moi , rêveur ^ qui passe ma vie à chercher quelque chose d'utile à dire , cet homme héroïque , cet homme qui agit pendant que nous spéculons , cet homme qui rend la vie à ses semblables au péril de la sienne ! Quelle supériorité de l'action sur la pensée pure , do dévouement sur la spéculation ! Gomme je serais heureux de penser que cet homme admirable a compris le pens de mon étreinte amicale , et qu'au lieu d'y voir une femiliarité de supérieur à inférieur , il y a vu un bon mouvanent de cœur, un de ces élans de Ja frat^nité bmiaine , qui renfent, en certaines occasions , tous les hommes égaux !

C'est avec cet homme si intéressant, p0upqum ne le dirais-je pas? si rassurant, que nous entrâmes dans les galeries de la houillère , loasg doaque où il faut marcher courbé , les pieds dans la boue , où nuHe vengeance faumaine n'oserait précipiter ses victones , et où des hommes Ubres sont obligés de gagner leur vie. Des piliers en bois , placés de^^haque c6té, soutiennent la voûte , le plus souvent de roc vif, de temps en temps de lave , d'où dégoutte une pluie tiède qui entretient une boue éternelle. Deux omises reçoivent tout ce qui a assez de pente pour couler. Sur les rebords , à droite et à gauche, sont des rails en fer pour les chariots qui^ reviennent, pleins de houille , du fond des galeries , ou qui y retournent

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à Vide. Ces chariots sont traioés par de petits chevaux que conduit UD enfant , pauvres êtres à qui on ne fait voir le jour que cinq ou six fois par an. Nous entendons derrière nous comme un bruit de tonnerre sous ces voûtes sonores : c'est un chariot qui vient. On se range contre les parois de la galerie ; alors passent le petit cheval et son guide , dans le crépus-» cule des chandelles ; Tenfant dit à la béte des mots d'encouragement , sourit aux étrangers en laissant voir ses dents blanches , ou sifQe , car cette nuit épouvantable ne va pas jusqu'au cœur de Fenfant. Elle n'y met pas de tristesse précoce ; mais elle marque son jeune front d'une pâleur de sépulcre. Le chariot s'enfonce , et le bruit s'éloigne.

Je portais de temps en temps ma chandelle à la voûte, pour voir si je découvrirais quelques-unes de ces curiosités antédiluviennes que le grand Cuvier allait chercher dans les entrailles de la terre. Mais les trouvailles de ce genre sont rares. On voit quelquefois , m'a-t-on dit , des empreintes de feuilles d'arbre ou de coquillage sur la face lisse du rocher. Je n'ai rien trouvé en ce genre. Ce qui est fort commun , c'est une neige blanche et brillante qui revêt certahies parties de la voûte , et dont l'extrême déUcatesse charme la vue , au milieu de cette boue et de ce noir sans nuances dont on est enveloppé. Qui donc a dit que la couleur n'existe pas par ellemême , qu'elle est tout entière dans la lumière qui frappe l'objet coloré? Était-ce donc la petite chandelle fumeuse etUvide^ dont le suif dégouttait sur ma main, qui donnait à ces mystérieux produits de l'humidité leur blancheur si éclatante et si pure? Ailleurs, on trouve de petites araignées qui rampent à la voûte , sur la pierre moite , et qui se nourrissent apparemment (Je cette moiteur.^ L'homme ne peut descendre si bas q*i'il n'y trouve des êtres vivants , soit qu'ils naissent pour lui ou de lui, soit qu'il les ail apportés des régions supérieures,

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et qu'ils y vivent de la ehaleui* animale qui émane de lui. L^air intérieur, qui entre ici par le puits principal , et qui en sort par un autre puits creusé à quelque distance, après avoir été respiré par tous les êtres plongés dans cet abime, hommes et bêtes , — cet air qui arrive sans lumière , sans soleil et sans parfum , et qui soii empesté , azote impur ^ mortel pour Toiseau qui viendrait se poser sur le bord de la chemines , d'où il s'échappe en fumée invisible , — cet air est mesuré ici , et distribué conmie le pain à l'équipage d'un vaisseau perdu surdos mers inconnues. L'appardlesttrès^impie: ce sont de doubles portes , louixles et bien fermantes , qui barrent les galeries latérales , embranchements de la principale galerie , où descend , par le bnre , toute la masse d'air qui sert à alimenter les travaux. Quand ces portes s'cMivrent, soil pour l'aller, soii pour le retour des chariots , une certaioe portion d'air entre à la suite , et va ranimer Touvrier qui travaille- au fond des galeries sans issue. Quelques minutes seulement suffisent pour absorber cet air. L'ouvrier étoufferait si la porte ne s'ouvrait pas régulièrement pour remplacer celui qui est corrompu par celui qui est respirable. J'ai bien senti cela en entrant dans les galeries : mon pouls battait plus vite ; ma tête s'échauffait ; nous étions six , en ce moment, pour consommer la part de deux ou trois. On me fit voir comment un homme , qui se serait égaré dans ce labyrinthe de galeries , retrouverait son chemin : il n' aurait qu'à s'arrêter et à porter sa chandelle en avant ; du côté où la flansne s'inclinerait serait le fond sans issue du labyrinthe; du côté opposé serait la sortie.

Arrivés au milieu de la galerie principale , nous fûmes enveloppés tout à coup d'une chaude et forte vapeiu* d'écurie. Nous approchions en effet de Técurie des chevaux employés à 1 exploitation» Ils sont au nombre de six , travaillant le même

nombre d^heares que les hommes , six heures , et se rei)osant six heures. Pédant que trois d'entre eux traluént les chariots , les trois autres tiennent se coucher jusqu'à ce que Vhenre arrive où ils doivent rendre leur litière chaude à leurs compagnons de travail. L'écurie est propre et bien tenue ; les mors sont en planches , le plafond est soutenu par des poutres. Ces petits chevaux sont gras , luisants , bien nourris , comme des gens dont la condition est parfaite , et qui ne se souviennent ni de mieux ni d'autre chose.

Quorum fortuna pcracta e&t

Jatn sua

On en a grand soin. Les ouvriers les aiment; ils leui' parlent avec une singuhère douceur; ils les caressent, ils les flattent ; ils renouvellent soigneusement leur litière. Il semble qu'ils les croient plus privés qu'eux-mêmes de ne pas voir le jour; car ce n'est pas le voir que le voir si peu. J'ai dit qu'on les montait quelquefois. Quand ils sont sortis du puits , c'est un plaisir de les voir s'agiter de ti)us leurs membres, hennir, humer l'air et manger l'herbe qui a reçu les rosées de la nuit. On les fête , on les embrasse ; on leur parle ; on croit qu'ils répondent. La fête dure un jour. Après qu'ils se sont mes, comme dit La Fontaine de son âne , dans C herbe menue du verger voisin , on les ramène au trou , et ils se laissent descendre dans le panier, perdant la mémoii^ du jour en même temps qu'ils retrouvent celle de la nuit. L'homme seul a les deux mémoires à la fois , toujours ensemble , et toutes deux s'acharnant à sa pensée comme à une proie. Le passé et l'avenir de l'animal ne sont pas plus longs que son ombre.

J'aimais beaucoup ces petits chevaux , et je les caressais uioi-ffîùme , mais avec une voix moins douce et moins cor-

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diale que celle de ees hommes rudes dont ils partagent les travaux et les ténèbres. Toutefois , les voyant si bien logés , si bien soignés , si bien pansés , je regrettais qu'il n'y eut pas auprès de Técurie , et sous la douée chaleur de^ la crèche , quelque cabane en manière d'infirmerie pour Fouvrier auquel ie cœur manquerait , au milieu de son travail , ou qui aurait été blessé par la chute d'une pierre , ou arrêté par un auti*e accident. Les exploitations manquent encore à ce sujet d'institutions philanthropiques. Si l'industrie doit devenir la reine du monde moderne , il faut qu'elle songe à pourvoir au bienêtre de ses plus humbles agents.

11 me restait à voir les ouvriers occupés au travail de l'extraction. G^est là la fin d'une excursion de ce genre , et c'en est le moment le plus triste. Nous nous dirigeâmes vers une de ces galeries d'embranchement , où sïntroduit , par des portes avares , un peu de cet air que nous avions eu là haut en si grande abondance. Jusque-là nous n'avions été éclairés que par nos petites chandelles aux chandeUers de terre glaise ; mais avant d'entrer dans la galerie des travailleurs , noti*e maitre-ouvrier nous les fit quitter pour des lampes Davy. — Ce n'est pas qu'il y ait le moindre danger, nous dit-il; la houillère n'est pas grasse , et renferme peu de gaz ; mais trop de précaution ne nuit jamais.

Un ouvrier qui nous suivait , et que je n'avais pas vu , espèce de fantôme qui venait derrière notre ombre , nous prit silencieusement nos chandelles des mains , et nous donna des petites lampes Davy. On ouvrit la porte qui se referma lourdement , après avoir laissé entrer ce qu'il nous fallait d'air pour respirer pendant cinq minutes.

Nous nous enfonçâmes dans la nouvelle galerie. Une forte odeur de gaz et une grande chaleur nous prirent à la gorge. Quoique plein de toi dans la lampe Davy, je n'étais pas sans

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uu eerUiin trouble en pensant que c'était ce que nous sentions qui donne la mort et qui fait éclater la terre à ces profondeurs immenses , sans que sa surfece en soit avertie. Là où le gaz abonde , il vient pétiller contre le réseau bleu de la petite lampe , et fait entendre comme un claquement d^étincelles électriques ; c'est la tout. Cette force destructive expire contre ce petit treillage ; la flamme s'agite dans sa prison , ou , si la masse de gaz est trop forte , elle s'éteint. Si , par quelque accident , la lumière venait assortir du treillis , tout cet air méphitique s'enflammerait et bouleverserait tout , hommes et travaux. On a pourtant entendu parler d'explosions dans des houillères où Ton ne travaillait qu'avec des lampes Davy. C'est que l'illustre savant n'a pas pourvu à l'imprudence des hommes , qui est toujours le premier danger et le plus difficile à prévenir. Les malheureux avaient soulevé le petit grillage pour allumer leur pipe à la lampe ; de là d'épouvantables malheurs. Ils le savent , ils ont vu mourir leui*s frères et leurs amis d'imprudence ; eh bien ! l'ouvrier a si peu de résistance contre ses habitudes , et sans doute un besoin si vif de distraction , qu'il lui airive souvent de s'exposer à la mort la plus affreuse pour un misérable plaisir d'un moment. Dans certaines exploitations , il a fallu cadenasser les lampes pour les mettre dans l'impossibilité de les ouvrir. Ils en murmurent comme d'une tyrannie , parce qu'ils sonlfatalisles la plupart , et pensent , ceux-ci que le hasard , ceux-là que saint Léonard disposent de leur vie , et ils ont plus de foi à leur étoile ou à leur saint qu'à la lampe de Davy.

Leur travail a l'air d'un supplice. C'est un tourment que Dante a oublié dans son Enfer. Ils sont couchés sur le côté , tout de leur long ; d'une main ils tiennent la lampe dont la faible lueur n'éclaire pas n un picnl autour d'elle ; — on ne voit qu'une tétc et un bras , remuant et «'agitant dans l'om-

bre , coiDiue ferait un ôtre enterré tout vif et sortant de soii sépulcre; — de Tautre, ils enfoncent sous la houille, entre ces blocs et le lit du rocher, une i^spèce de lame de fer de quelques lignes d'épaisseur, avec laquelle ils enlèvent une couche de poussière noire , espèce de ciment friable , qui lie la pierre au charbon , et qui est d'une nature combustible comme la houille. Quand , après de longs efforts , ils ont séparé le bloc de houille de sa base , ils le dégagent par le haut , et , au moyen de coins , ils Fiaient de son appui supérieur, Fébraulent et le font tomber. Puis ils le tirent à eux , le poussent à quelques pas pour déblayer la plaoç , et recommencent Fextraction. Ainsi pendant six heures. Nul moyen de frauder le maître; ils sopt payés , comme on dit , à la pièce. La pièce c'est un certain nombre de mètres. On marque Tendroit où ils ont commencé , et ou mesure , à la fin des six heures , la longueur de Textraction qu'ils ont faite ; le prix est fixé làdessus ; tant de mètres , tant d'argent. Celui qui se serait endormi de fatigue , celui-là aurait mangé : qui dort , dine. Mais les enfants qui sont au-dehors 1 mais la femme ! Ah 1 qui peut regarder dans les misères de l'ouvrier, sans craindre de blasphémer contre l'inévitable loi qui veut qu^il y ait des maîtres et des ouvriers , des exploitants et des exploités?

Nous étions arrivés au, bout des travaux , dans la direction de gauche. Depuis quelques jours on ayait entamé une vdne nouvelle à côté de l'ancienne , et il y avait des ouvriers occupés dans les deux veines. Quatre ou cinq hommes rampaient dans les deux crevasses , les uns dégageant les blocs y les autres les roulant , tous ruisselant d'une sueur noire; vous auriez dit des êtres grouillant dans les entrailles de la terre ; um^ espèce d'hommes déchus , foudroyés et précipités au centre du monde , rampant comme les crapauds qu^on rencontre quelquefois dans c^ humides souterrains. Où donc est

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la vérité des paroles du poëte : (( 11 a doaué à riiomme uu visage élevé vers le ciel? »

Les couches de houille ont généralement trois pieds de hauteur. C'est dans cet espace que ces malheureux font leur tâche : tout ce qu'ils peuvent , c'est de se lever sur leur séant , après chaque Woc arraché du sol. Quand cette informe ébauche d'une galerie a atteint une certaine longueur, à l'aide de hoyaux , de pioches , et souvent de poudre à canon , on arrache le rocher sur lequel posaient les blocs , et on creuse le sol à une profondeur de deux pieds , pour que la galerie ait au moins cinq pieds de haut ; c'est la grandeur des chevaux qui servent à voiturer la houille. Tout homme qui a plus de cinq pieds ne peut marcher que courbé. Ce travail de déblaiement fait , on étaie la voûte, et on applique les rails pour les chariots.

Je suffoquais , moitié d'émotion , moitié de chaleur. Nous sortîmes de la galerie , et je me mis à plaindre ces pauvres gens , et , comme il arrive , à les trouver plus malheureux qu'ils ne sont. Le maître-ouvrier me calma.

« Ils aiment mieux ce travail , me dit-ii , que les douze heures de travail du paysan dans son champ. Sitôt leur tâche tenminée , leurs six heures remplies , ils en vont boire le prix au cabaret. Beaucoup travaillent trois jours de suite comme (les forçats à la chaîne ; puis , leur paie reçue , ils ne reparaissent pas le reste de la semaine. S'ils savaient que vous les plaignez , ils ne vous comprendraient pas , ou ils riraient de vous. Un de nos ouvriers avait perdu successivement , de mort violente , son grand-père , son père , par des accidents survenus dans la houillère où il travaillait :

— Comment , lui demanda un Anglais , pouvez-vous continuer une profession si meurtrière , là où votre aïeul et votre père ont été lues?

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— On donc est mort moDsieur ^otie grand-père? demanda froidement 1 ouvrier.

— Dans un lit.

— Et monsieur votre père?

— Dans un lit.

— Eh ! comment osej-vous tous les jours vous mettre au lit?

« Voilà nos ouvriers. Indifférents , insouciants , risquant leur vie pour allumer leur pipe , peu attachés aux leurs , s'exterminant trois jours pour s'enivrer le reste de la semaine , vivant dans le danger, entre Tinondation et. les coufs de feu , avec moins de souci de leur vie que vous au milieu de toutes les sécurités humaines , entre un rbuiné de cerveau et une entorse. »

Voir l'ouvrier de trop loin donne des illusions , le voir de trop près donne des désenchantements, deux choses qui sont peu propres à inspirer de bons jugements. La vraie philosophie est au milieu : c'est celle qui ne s'exagère ni le bien ni le ftial , et qui songe à pourvoir au sort de l'ouvrier bien plus avec l'idée de ce qu'on lui doit qu'avec celle de ce qu'il mérite.

Après deux heures passées dans la houillère , rassasié , fa- Ugué , la jlête pleine , le cœur ému , je parlai de remonter. On me proposa les échelles. Des échelles pendant quatorze cents pieds! c'est à savoir ^ en tenant compte de l'inclinaison, environ deux mille cinq cents pieds à monter. 11 y avait de quoi hésiter. « Vous en essaierez , me dit-on ; si les jambes vous manquent , nous regagnerons le panier qui nous prendra en montant. » Nous nous mimes donc à grimper. Les échelles sont disposées sur un plan doux , dans le trou de la pompe à épuisement , dont nous touchions en montant les vastes tuyaux tout ruisselants d'eau. Les ouvriers pré-

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fèrent le panier aux échelles ; c'est une voie moins sure, mais pkis courte et sans fatigue. Et d'ailleurs le tanps qu'ils niettraient à se transporter par les échelles ne leur étant pas compté , ils ne veulent passer dans les houillères que des moments qui rapportent. Ces échdles tout en fer sont sdideinent fixées sur des poutres ou sur des saillies de roc. Nous commençâmes Tascension avec beaucoup de cœur. C^était une cmûosité nouvelle qui me donnait de nouvelles forces. Toutefois Texpédition n'avait rien de bien attrayant. Dans le panier, nous étions abrités sous une sorte de parapluie on tôle fixé à la chaîne au-dessus de nos têtes. Aux échelles , nous recevions sur nous de grosses gouttes d'eau lourdes et froides , dcHit quelques-unes éteignaient nos chandelles. Le contre-maître sentit qu'il ne fallait pas tant exiger de moi. 11 m'épargna environ deux mille pieds d'échelle , et , par une galerie de communication , il nous mena sur le bord du trou au panier, à l'entrée d'une galerie supérieure réservée pour une exploitation future , et ou nous nous assîmes en attendant que notre véhicule fût monté jusqu'à nous.

Il faudrait le pinceau de Granet pour peindre ce tableau (tiiUérieur : — Quatre hommes , assis sur des quartiers de roc , à l'entrée d'une caverne , les mains noires et ensuifées, la tète cachée jusqu'aux yeux sous dé lourds chapeaux a fond rond et à larges bords , avec une chandelle plantée dans une masse de terre glaise pour plumet , et , à quelques pas d'eux , une espèce de muet , penché sur le trou immense , épiant l'arrivée du panier, et regardant dans la nuit , ou poussant quelques cris inarticulés à des gens qui lui répon- .daient d'en bas ; devant nous , au milieu de ce vaste puits carré, humide , noir, la chaîne qui monte en silence , réfléchissant sur ses larges anneaux les pales lueurs de nos chandelles, comme un grand serpent anté-diluvien sortant de son

ancien monde pour aller épouvanter le nouveau , et déroulant ses écailles luisantes aux lointains reflets d'un feu souterrain : — c'était là le côté de poésie , de poésie dantesque , comme on dit aujourd'hui. Et quelle admirable chose que la réalité ! Cette chaîne montée par une immense main cte fer, à douze cents pieds au-dessus de nos tètes, aussi douce, aussi molle que la main d'une mère soulevant son ^fant , venant mettre à nos pieds le panier qui devait nous rendre à la lumière , et s'arrêtant pour nous donner le temps d'y monter, et de nous y mettre à Taise , comme ferait une barque conduite par le marinier le plus habile ; puis, à un second coup de sonnette , nous enlevant de nouveau et nous portant audessus de l'abime , cinq hommes , cinq âmes , sans plus ralentir Sa course que si elle eût tiré le panier vide ; et cette volonté de Thomme, exécutée avec tant de précision par la matière inerte ; et tous ces merveilleux résultats d'un travail si semblable à une punition d'enfer ; tout cela n'est que de la prose, mais n'est-ce pas de la prose plus poétique que bien des poésies !

Nous remontions aussi vite que nous étions descendus. J'avais la tête levée en l'air, épiant le moment où je verrais poindre la lumière. Pendant quelques minutes je ne vis rien que la nuit qu'on ne voit pas. Nous étions également éloignés des hommes d'en bas et des hommes d'en haut , à une distance on nulle voix n'eut été entendue , entre deux abimes , avec cette pensée étrange que , si la chaîne venait à se cas* ser, nos corps arriveraient en bas plusieurs minutes peutêtre après que nos âmes en seraient sorties , et que nous n'aurions pas du moins à souffrir l'épouvantable crainte de. nous sentir écrasés contre la pierre. Enfin , à force de regarder, je vis, je crus voir percer un point lumineux, et, de ce point , descendre aussi vite que la pensée , un doux

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rayon d^aziir, assez gracieuse image de Tespérance quand elle rentre dans un cœur encore plongé dans la nuit d^un premier chagrin. Peu à peu ce point s^agrandit et ce rayon devint une petite colonne de brame bleuâtre ; nous n^ avions plus que quatre cents pieds à parcourir. 11 me semblait sentir c^te brume caresser mon visage ; je montais , je croyais soulever mon corps avec ma pensée ; je me perdais dans des rêveries infinies ; je me figurais être , dans l'idée chrétienne, une des âmes réservées du purgatoire, qui voit poindre du fond de ses ténèbres expiatoires la douce lumière du ciel , où son repentir et les prières des siens vont bientôt l'enlever. J'avais des idées religieuses , des images du monde supérieur et de la vie des âmes , peut^tre par un secret instinct de la nature, au milieu d'un danger dont je ne me rendais pas compte. Si , à ce moment, la chaîne se fût rompue, je serais passé dans la mort sans avoir eu le temps de me • souvenir de la terre , sans avoir senti le froid du coup de poignard ; l'imagination , cette douce ivresse de la pensée , m'aurait dérobé à moi-même; j'aurais cessé d'être avant d'avoir eu l'idée de ma fin.

Ce ne fut qu'à quelque cents pieds du bord , quand d^à nous apercevions au-dessus du puits la poulie à laquelle nous étions suspendus , et quand on eut répondu par des cris de bonne amitié à ceux que nous poussions du fond de notre panier, ce ne fut qu'alors seulement que l'idée du danger me vint. Elle dura peu , mais elle fut poignante. Je sentis dans tout mon corps , épuisé et appauvri par la fatigue , comme une bouffée de chaleur vive , qui me monta au cerveau , me ferma les yeux , et sortit , en un moment , par tous mes pores. Aurais-je souffert plus , aurais-je souffert autre chose entre le craquement de la chute et le moment de l'asphyxie? Dans cet instant si court , il v eut en moi une accélération de

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pensée , comme celle qu on a dans les songes , aloi^s qu en quelques minutes on parcourt des espaces ou qu'on fait des actions qui , dans la veille , demanderaient plusieurs jours. Entre le moment où mes yeux se fermèrent et celui on je les rouvris , moment inapprédable par les mesures du temps, je vis au fond de ma pensée ce même bord et cette même brume que je ne voyais plus avec mes yeux ; et, sur ce bord, dans cette brume, deux figures aimées et en pleurs, une jeune mère et son enfant dans ses bras , qui m'attendaient

et qui me pleuraient Ce fut là tout. En rouvrant les

yeux , je vis , penchés sur le trou , les bons visages noirs des ouvriers que nous avions hélés , et qui nous souriaient comme à des gens auxquels il fallait bien pardonner d^avoir eu un peu peur. En un instant le panier fut au-dessus dû trou; alors on poussa le pont mobile qui ferme Tabime , et nous mimes pied à terre , ainsi que des passagers , avec un mélange de joie douce et de trouble vague , comme après un danger qn\m est heureux d'avoir impunément connu.

Le directeur de TétabUssement est un vieillard d'environ soixante-dix ans , qui en a passé soixante dans les exploitations de houille. 11 a vu se développer cette industrie meurtrière, et la vapeur' y remplacer le travail des chevaux et des hommes ; tout ce qu'il a d'intelligence, de vieille expérience, tout ce qu'il a eu d'activité , et tout ce qui lui en reste , toutes ses pensées , toute sa vie , ont été là. Aussi c'est un de ces hommes types , eomnie tous ceux qui font toute leur vie la même chose , mais une chose où ce n'est pas trop de toute la vie d'un homme intelligent pour prévoir toutes les difficultés , pourvoir à tous les dangers , suffire a tout l'imprévu. 11 est attaché à sa houillère comme un vieux capitaine de navire à sa frégate ; il Tainie, il en parle comme de son enfant : c'est en effet lenfant de son intelligence. Il y a de sa vie dans

ce vaste établissement qui iie dort ni jour ni nuit ; il y a de son âme dans ces puissantes machines qui ne s^arrétent jamais. 11 m'avait vu venir à sa chère Nouvelte-Espérauce avec un conunenceaient de bonne opinion , et peut-être Tétat d'homme de lettres me doit-il d'avoir inspiré quelque estime à un homme dont Feslime est d'or. Sitôt que je fus sous les hangars de la houillère , il s'empara de moi , il me prit pat* la main , U me mena devant ses machines , il me donna le spectacle d'une petite détonation de vapeur ; il ne voulait pas que d^autres m'expliquassent l'organisation de sa houillère , ni que je visse par d'autres yeux que les siens. Et, tout en me montrant toutes ces choses, il me regardait en souriant, peot-étre avec la bonne envie de me dire que les gens de lettres ne trouvent pas de si belles choses dans leur cerveau. C'est lui qui voulut bien présider à ma toilette de bouilleur, comme un vieux prêtre initiateur qui va recevoir un novice ; il m'accablait de recommandations , m'indiquait tout ce que j'allais voir, et comment et dans quel ordre je devais voir chaque chose. Enfin , il me mena sur le bord du trou , et surveilla notre embarquement. — « Si j'étais plus jeune, me dit-il , je vous accompagnerais ; mais c'est trop loin pour moi. » — Comme on dirait d'un voyage«ux antipodes.

Quand nous sortîmes du trou , je le vis qui venait audevant de nous , le visage heureux et triomphant : il avait donc fait voir sa houillère à un Parisien et à un auteur. Il me prit la main avec affection : « Allons , me dit-il , vous voilà un vrai bouilleur ! » Et il me féUcitait comme si j'eusse gagné un grade. U avait raison. Un voyage sous terre est un chevron pour la pensée. Nous nous débarbouillâmes et nous reprimes nos habits de ville. Un petit diner modeste et servi avec amitié nous attendait dans la maison du vieux bouilleur, jolie habitation qui reluit derrière des arbres à un quart de

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raille de rétablisseineDt. C'est de là que Texcelleiit vieillaiil part chaque matio pour la NouvelleHEspéranoe , eu été à pied , en hiver sur un cheval que nous vîmes délasser ses vieilles jambes dans le verger attenant à la petite maison. C^est de là qu'A couve sa chère houillère de ses paterne regards , aussi heureux de voir monter dans le ciel la noire fumée de ses fourneaux quUlysse le fut en voyant les légères fumées bleues des maisons d'Ithaque. C'est de ce oôtélà que le soleil se lève pour lui tous les jours ; hoamoe admirable dans sa longue vie , qui a payé sa dette à sa patrie , à rhumanité , à Dieu , eu donnant à une immense fanûile le pain , le vêtement et Thonneur, en se montrant lîami de Touvrier, en ne s'engraissant pas de sqs sueurs , en améIioraa( sa condition , en épargnant aux fils quelques-uns des dangers des pères ; homme unique qui , dans le prosaïsme d'une vie chargée d'enfants et d'affaires , a gardé ce charme de poésie que Walter Scott a répandu sur quelques-uns de ses personnages , copies naïves d'hommes qu'il avait pu rencontrer dans ses longues promenades à travers nos caractères , nos passions et nos folies.

Le (finer fut chaimant. Le maitre-ouvrier Bonaparte était des nôtres. Il est te convive quotidien du vieux directeur. C'est à table qu'ils s'entretiennent à loisir de la petite république dont ils sont les chefs. On boit la bière dans de grands verres les jours de la semaine , et le vin dans de petits; les jours de fête , la bière dans les petits et le vin dans les grands. Noos parlâmes des conditions. Je sentais toujourspe besoin de plaindre les pauvres bouilleurs , non point , à Dieu ne I^aise ! par un misérable retour d'égoïsme sur moi-même , ni pour me faire renvoyer de l'envie pour un peu de sympathie équivoque. — « Pour moi , disait Bonaparte, je ne changerais pas mon sort contre celui de l'homme auquel on trouve

que je ressemble. » — £t il dit cela ^itre deux petite verres d'excellent vin du Rhin , nvee rarrière-^oàt du preoùei*, et ravant>-goùt du second. — « Et pour mes hommes y ajouta- 141 , ce sont des rois au cabaret , plus heureux que vous qui ne buvez pas. » —

Et il n'est que trop vrai que je ne buvais pas. Je suis de cette génération maladive , fébrile , toussante , qui a perdu le goût et la faculté de quelques jouissances solides pour gagner en retour quelques fumées de cerveau , et bien des incertitudes prétentieuses que je n^ai pas du moins la sottise de prendre pour du génie. En Belgique , auprès de bon nombre de gens, boire c'est valoir, ne pas boire c'est déchoir. N'aije pas un peu déchu dans l'esprit de mon vieux bouilleur et de son contre-maître ? — « Allons , allons , me disait le premier,, je vous ai trop flatté tout à l'heure; vous n'êtes qu'à moitié houiUeur. » — Dieu m'est témoin que j'eusse bien voulu l'être tout à fait, du moins à table I Car quelle jouissance d'esprit , si ce n'est la gloire , vaut la sensation d'un verre de vin du Rhin , bu dans un de ces jolis cristaux jaunes d'Aix-la-Chapelle, où la divine Uqueur cache sa force réchauffante sous la couleur dorée d'une grappe qui pend à la treille? Je voulus me relever dans l'opinion de mes convives. Laissant donc remplir mon verre , je le levai avec enthousiasme , et m'écriai : « A la propagation de la houille ( » Ils prirent mon toast pour une plaisanterie. Je disais pourtant une chose plus sérieuse que bien des dineurs poUtiques qui , après un gros repas de province , se rincent la bouche avec de grandes formules inintelligibles. Je buvais au principe de la civilisation des temps modernes.

Car la houille , c'est le feu ; le feu , c'est l'âme de l'industrie ; l'industrie , c'est l'âme des temps modernes.

La houille appliquée à l'industrie , c'est un des fruits de

400 Belgique et prisse.

cet arbre de la science , d^ou sont déjà tombés , à leor jour de matorité y d^antres fruits dont rhomrae ne peut pas plus se passer que de pain , Tiaiprioierie , la boussole , la presse , fruits doux-amers, d^où sont sortis beaucoup de biens, beaucoup de maux , mais peut-être plus des premiers que des seconds.

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