LIEGE
Septembre 4835.
Liège a deux sortes de monuments : ses églises et ses fabriques ; mais la même vie n^anime pas les unes et les autres. La vie des églises , c^est seulement la conservation , une lutte silencieuse et soutenue contre la mort ; la vie des fabriques , c'est le mouvement , l'activité , le progrès. L'industrie est la foi de toutes les intelligences élevées de ce pays ; la religion n'est plus qu'une habitude populaire ; mais si le dogme du Christ est vrai , la vie ne serait-elle pas plutôt où semble être la mort , et la mort où semble être la vie?
La cathédrale n'était , avant 93 , qu^une église particulière. Sar la belle place Saint-Lambert s'élevait , il y a un peu plus de quarante ans , la vraie cathédrale consacrée à ce saint. L'extrémité de sa flèdie formait , avec le sommet des tours du chateau-fort , une ligne horizontale. Des statues d'or et d^argent décoraient ses nombreuses chapelles ; tout autour du chœur, fermé d'uue magnifique balustrade dorée , étaient les tombeaux des princes ecclésiastiques de Liège , histoire sculptée de cette grande viDe. Tout cela fut détruit par nos soldats, aidés de ce peuple qui aujourd'hui baise les dalles de ses églises relevées , et qui démolissait alors Tœuvre de ses sueurs et de ses croyances. Nos généraux républicains abattaient des cathédrales comme ils auraient abattu des forts : ils ne comprenaient rien à cet art. La passion pour l'architecture gothique, qui est un goût d'hier, derrière lequel se cache l'indifférence religieuse, ne protégeait pas alors les grands monuments; et les pierres de l'église , au lieo d'être , comme aujourd'hui, des joyaux de sculpture et des pensées d'art inoffensives, paraissaient alors, comme les pierres des bastilles, coupables de la tyrmmie des princes ecclésiastiques , et dmentées avec le sang des peuples. L'homme quelquefcMs perd le sens de ses propres œuvres , méconnaît son génie , et détroit les monuments de sa grandeur. Est-ce donc pour échapper h la science qu'il en fait disparaître les témoignages visibles? Est-ce que ce serait trop pour sa frêle sagesse , d'un monde où le génie de toutes les générations humaines serait représenté par des monuments encore debout?
La cathédrale actuelle est une belle église , sans entrée principale, assez semblable à celle d'Huy, avec des voûtes peintes et des oiseaux dorés , posés sur un feuillage vert qui court en treillis ^ dans toute l'étendue des voûtes. La date de l'achèvement de cette église se lit sur un médaillon , au mi-
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lieu de la voûte ; on y travaillait encore vers le miUeu du seizième siècle. Il y a quelques bons tableaux de peintres liégeois ; UQ y entre autres , justement remarqué , et qui représente le baptême de Jésus-Christ par saint Jean. La disposition en est cFune belle simplicité. Jésus-Christ est debout, les mains croi-* sées sur la poitrine , au bord du Jourdain , dont Feau vient mourir à ses pieds. Saint Jean , vêtu d^une peau de béte , un genou sur le rocher , verse Teau , avec sa main , sur la tète du Chnst. A droite , quatre persQunages , assis ou debout , dans les attitudes naturelles , admirablement ajustés, regardent le Christ et saint Jean. L^exécution est large , et la couleur forte et harmonieuse.
On admire encore, dans une chapelle particulière, un marbre représentant le Christ au tombeau , gardé par deux anges en bois peint. Le corps est d'un beau modèle et d'une exécution très^fine. Une balustrade en bois ferme la chapelle. Pendant que je regardais ce bel ouvrage de la sculpture Uégeoise , une pauvre femme de bouilleur, tenant par la main un petit enfant , s'arrêta devant la balustrade , s'agenouilla , et fit une courte prière ; pds elle regarda dans l'égUse , pour s'assurer si le gardien n^y était pas , et , faisant passer son enfant par-dessus la balustrade , elle le poussa vers le tombeau , hil disant du geste et de la voix d'aller toucher le corps. L'enfant s'approdia en tremblant du tombeau , étendit sa petite main sur le marbre sacré , et revint en courant à sa mère , qui , touchant elle-même la main de son fils, comme ferait une personne prenant l'eau bénite aux doigts mouillés de son voiân , fit un signe de croix , en fit faire un à Fenfant , et s' Soigna.
La cathédrale de Liège est très-omée. La porte du chœur, en cuivre pdi , est un magnifique travail de serrurerie. Il n'y a plus de vitraux peints. Le plomb qui en liait les délicat^ com-
pariiments servit à faire des balles. L^église elle-naéine fut pendant quelque temps une boucherie publique.
Mais la merveille de Liège , c'est Téglise Saint- Jacques. Les voyageurs en citent de plus belles ; je doute qu'il y en ait de plus gracieuses. C'est Tarchitecture gothique , avec toute la coquetterie de Tart arabe , dont elle est née. Les âmes religieuses préféreraient même une nef plus grave , plus sombre, moins ornée ; mais pour lYtranger qui n'y vient pas pour prier, nul édifice ne peut donner mieux l'idée de la délicatesse dans la grandeur. La fondation de l'église Saint-Jacques remonte à l'an 1014, sous l'empereur d'Allemagne Henri II. Ce fut d'abord un couvent de cénobites , au milieu des vastes forets de Liège. Au couvent succéda une abbaye , dont Fcglise abbatiale est Saint-Jacques. Le portrait du fondateur, sculpté en bas-relief sur une feuille de marbre noir, est adossé à la paroi d'une des chapelles , dans la galerie à droite. C'est une belle léte d'abbé , avec le rocliet et le grand costume.
Je suis puni d'avoir vanté ailleurs le bonheur d'ignorer la langue technique, en présence des grands monuments de l'art, par l'impossibilité où je me vois de communiquer mes impressions , soit aux ignorants , soit aux hommes spéciaux. Les mots vagues , comme les mots techniques , me manquent pour peindre cette nef si vaste^ si majestueuse , si légère , qui élève l'âme sans peser sur elle , et où les chants de la prière ont quelque chosed'aigu etde joyeux. La voûte, terminée à peu près v^^ le même temps que celle de la cathédrale , semble comnie dérobée sous un réseau de fines arêtes qui s'entrecroisent avec symétrie , et courent autour de médaillons où sont peintes des têtes, les unes nues , les autres portant le casque du seizième siècle , celles-ci d'hommes , celles-là de femmes , mystérieux assistants , placés entre le ciel et la terre. On dirait un immense berceau dont le treillis de pierre offre à chacun de se^
points dlutersection uu camée antique , et dont les ouvertures laissent voir Tazur du ciel , figuré par les fresques bleues qui remplissent les parties vides de la voûte. Ce berceau tombe , en s^arrondissant , sur de légères murailles coupées d'im* menses fenêtres et portées* par deux galeries en arcades ogi-^ vales , que surmontent un balcon à jour, dont la pierre a été tressée comme du jonc, et qui semble posé sur la pointe des arcades. Les profils des ogives sont des broderies. Un élégant feston monte du bas des deux arcs jusqu'à leur sommet^ et de là encore s'élance et grimpe le long du mur , en manière de bas-relief. Dans l'espace plein qui s'étend entre les têtes de chaque arcade , sont représentés en médaillons les portraits des rois , princesses , prophètes et prophétesses de l'Écriture, avec leurs noms et les versets du Uvre sacré qui les concer* nent , et qui forment , de chaque coté de la nef, conune une inscription continue, écrite en caractères gothiques. La même disposition d'arcades et d'ogives brodées est répétée sur les parois extérieures , et semble figurer un nouveau rang de galeries , comme des grisailles en forme de fenêtres , sur un mur, figtii*ent les fenêtres qui y manquent.
L'orgue, d'une richesse extraordinaire, déploie, à ses deux cotés , d'immenses panneaux dorés , dont l'intérieur est couvert de peintures. Ces panneaux se fermaient dans les jours ordinaires , et servaient à protéger l'orgue contre la poussière; on ne les ouvrait qu'aux jours de fêles , pour laisser passer les saintes harmonies , et donner au peuple , avec le plaisir d'entendre la musique céleste , celui de voir le magnifique instrument d'où elle sortait. Depuis que la destruction des abbayes a fait de cette église la propriété longtemps abandonnée de la ville , les panneaux sont demeurés ouverts ; on craindrait de les ébranler sur leurs gonds rouilles ; et l'orgue reste muet , ouvrant inutilement ses deux grandes ailes chargées de
saints et d^anges , que les vibrations de riostrument feraieii. peut-être tomber en poussière. Le buffet , dont le scoimetsedétache sur un fond de lumière et de peintures, formé par les vitraux de la rosace et par les fresques de la muraille extérieure, descend en pointe , presque à portée de la main d'homme , et se termine en forme de cul-^de-'lampe , par un faisceau de cinq niches où sont cinq statues : au milieu , celle de la Vierge; à ses côtés , deux saintes portant Tencensoir ; aux deux coins , deux prophètes. Cette pointe coupe en deux parties égales uo balcon en bois doré , où s'appuyaient les chanteurs qui accompagnaient Torgue , et au-dessous duquel sont , de chaque côté , six niches avec leurs saints , rois ou prophètes , vêtus d^habits dorés , et assis sur des trônes peints en rouge , que couvre un petit dais sculpté à jour. Les inscriptions placées au bas du cul-de-lampe donnent la date de Facbèvement de réglise, 1538. L'abbé régnant s'y félicite d'avoir mis la dernière main à ce bel ouvrage, et en rend gloire à Dieu. On lui eài permis même un peu de vanité mondaine.
Les stalles du chœur offrent encore , à leurs dossiers et à leurs accoudoirs , des figures d'animaux sculptés , des lions , des singes , des oiseaux , des chats surtout , en toutes sortes d'attitudes. Les chats sont les plus nombreux et les mieux exécutés , soit que ce fût l'animal favori des moines sécularisés, ^it que ce fût leur emblème. Dans ce cas , il fallait que ces saints personnages fussent bien absorbés par la contemplation pour ne pas voir et sentir sous leurs mains leurs ironiques caricatures. Un escalier double , dont le noyau est formé par la superposition de ses marches , conduit à une petite tribune , d'où l'on a vue sur tout le chœur. Le bedeau vante cet escalier comme déconcertant les plus habiles maçons. C'est un escaher qui vous suit quand on le monte : ce sont deux \is en sens opposés; mais par quel moyen sont-elles jointes? Là
est le mystère. Le moyen âge faisait des éiûgnies en pierre , comme les Chinois en font en^ ivoire. J ^imagine pourtant que les maçons dont parie le bedeau de Saint-Jacques ne sont pas les maîtres de la confrérie. *
Une inscription en vers , placée au bas d^un tableau médiocre , qui représente la mort de saint Benoit , peut donner une idée du talent poétique des Liégeois , au commencement du dix-septième siècle, date présumée de ce tableau. Voici ces vers :
Benoist vient d*expircr ; son ame vole aux cietix. Ornée des rayons ardents et glorieux.
A deux religieux «ne voix fait s'entendre : C'est ici le chemin que Benoist a su prendre.
Quelques-unes des hardiesses de césure ou d^diipse de ce quatrain ne saraient-elies pas encore de mise aujourd'hui? Le bedeau de SainiJacques , qui a vu Téglise dans tout son éclat , parlait de son délabrement actuel avec un dépit viable, quoique très-prudent,^ (dus intérieur qu'abondant en paroles, à la manière des bedeaux , que les révolutions ont laissés en place. Les bedeaux boudent les révolutions , parce qu'elles diminuent le casuel, et qu'eBes augmentent les droits sur le vin.
Liège a d'autres élises ene(Nre , les unes très -anciennes , les autres bâties au dix-huitième siècle, quelques-unes enlevées au culte et changées en magasins. Ce grand nombre d'églises convenait a un état théocratique. Le prince souverain de Liège était un évéque ; et , quoique la constitution de la ville eût tout près de lui , pour l'observer et le contenir , un tribunal de vingt-deux citoyens , devant lequel son chanceUer pouvait être appelé à rendre compte de ses actions , les gens d'église gou*
vernaient par le fait et avec leui*s inoyens propres ^ qui sont la superstition et les pratiques dévotes. De là une rdigioD matérielle, appropriée aux grossières imaginations delà foule; des crucifiés la lance au flanc, les chairs ouvertes et saignantes, la figure inondée de gouttes de sang ; toutes les scènes de la passion reproduites en bois ou en pierre , avec un grand emploi de longues barbes , de figures atroces et de carmin pour les Messures ; des vierges en habit de soie brochée d^argent et d'or , une couronne de pierres précieuses sur la tête , placées au miUeu de la nef, sur^une estrade particulière , d'où pendent des dentelles chargées de cœurs d'argent offerts en ex voto : de là plus de vénération pour la Vierge que pour le Chnst , pour le saint particulier que pour la Vierge et le Chrid ensemble , et pour toute chose d'église que pour Dieu. Les révolutions ont frappé de mort la religion , qu'il fallait seulement épurer, sans pouvoir ébranler les superstitions , qu'il fallait détruire. Dans le pays de Liège et dans toute la Belgique , c'est encore sous la figure de la superstition que la religion se fait adorer : on cache Dieu derrière le saint de l'endroit; on le met dans les plis de la robe de la Vierge ; et loin que ce soit le fils qui illumine sa mère de sa lumière divine , c'est la mère dont la couronne jette un rayon sur la tête de son fils. C'était de même dans le paganisme , où les pénates particuliers passaient avant les grands dieux. Les houillears travailleront le dunanche , qui est le jour du Seigneur, mais jamais le jour de la Saint-Lécmard , qui est leur dieu , dût le maître de la houillère être ruiné par une suspension de travail d'un jour. Peut-être , en y regardant de plus près , verrions-nous là , outre la dévotion à saint Léonard , le déplaisir de renoncer à un jour de fête attendu toute l'année et passé tout entier hors de leur sépulcre , à boire , sous la tonnelle , du mauvais vin de France , dont chaque verre leur coûte une
joomée de leurs sueurs. S'il fallait chômer saint Léonard à réglise , tout le jour, avec la femme et les enfants , dont toute la fête est d^aller prier, peut-être aimeraient- ils mieux faire leurs six heures dans la houillère.
Les fêtes de la Vierge sont les fêtes populaires dans le pays de Liège et à Liège même. De longues processions de femmes , précédées de bannières et de saints portés à bras , se promèneat par toute la ville , chantant les Utanies , et s'agenouillant à tous les coins de rue , devant les effigies de la Vierge : cela dure neuf jours. Les gens de la campagne renchérissent sur ceux de la ville. A deux lieues de Liège , sur la route de Spa , non loin du charmant village de Chaufontaine , est la montagne sainte de Ghevremont , ainsi nommée des pieuses ascensions qu'y font les gens du pays , le lundi et le dimanche , pour aller adorer la Vierge , dont la chapelle est au haut du mont , cachée derrière un bouquet de grands arbres. Dans le même temps que les femmes de Liège défilent processionnellement dans les rues , ceux-ci gravissent les flancs arides et rocailleux de la montagne sainte , les uns pieds nus , les autres avec des pois dans leurs souliers , ce qui est Tèpreuve intermédiaire entre monter nu-pieds et monter en souliers ; quelques-uns à genoux : ce sont les plus zélés. 1 outes ces pratiques annonceraient une grande sujétion aux prêtres : il n'en est rien pourtant. Soit souvenir des abus théocratiques , soit reste de Tinfluence française , ils se servent des prêtres , mais ils ne les servent pas , comme dans le» Flandres , par exemple ; et cela même est une preuve singulière de la force de la chose , laquelle survit à TindiCférence ou à Taversion qu'inspirent les hommes. Cette montagne sainte me rappelle un paysan , avec qui je fis la route de Liège à Verviers , et qui était de ces hommes sains , que le bon sens préserve de Tiucrédulité et du fétichisme. Nous parlions de la montagne
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sainte , et , le discours y menant , de la religion eUe-ménie. Il me fit dans son français , mêlé de wallon , le fameux dilemme de Pascal : « On ne compromet rien en y croyant; » mais que ne compromet-on pas en n'y croyant point? » L'homme de génie n'est que celui qui exprime dans un langage durable les pensées d'un paysan.
On a dit de Liège que c'était l'enfer des femmes , le purgatoire des hommes , et le paradis des prêtres : ce dernier iDot doit être amendé depuis 17-93. Mais le reste du proverbe n'a pas cessé d'être vrai , dans le peuple du moins et dans le petit commerce , d'où sortent tous les proverbes de localité , et où se perpétuent , avec toutes les originalités , toutes ies misères de chaque pays. On rencontre des femmes , sur les grandes routes et dans les rues , attelées à de lourdes brouettes chargées de houille ; l'une pousse par derrière , l'autre tire. J'en ai vu le long dé la Meuse , sur le chemin de hallage, la courroie au cou , remontant des bateaux , dans lesquels les hommes fumaient , les bras croisés , et debout sur le pont. Dans le peuple , les femmes font les plus gros ouvrages de main ; dans le petit commerce , elles fout les affaires ; elles négocient , dles transigent , elles discutent les intérêts ; sou^ vent l'établissement est sous leur nom , et porte leur enseigne particulière : V épouse iV... marchande ou fabricaïUe, Elles exigent , en retour, la plus grande pari dans le commandement ; elles ordonnent , elles se font obéir, elles tiennent les cordons de la bourse ; et c'est là , sans doute , le purgatoire des hommes , qui y sont rois , mais n'y sont pas maîtres, même de nom.
Liège a l'aspect de toutes les villes d'industrie. Un air noir, qui dépose sur les visages et les vêtements , flotte sur la ville. La houille revêt de sa teinte lugubre les hommes , les animaux , les monuments. Dans la pluie , les rues ressemblent à
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des chemins de houillères. Des mille fal)riques sitaées à toutes les extrémités de Liège , s^élèvent d'épais nuages de fumée , qui se rejoignent et se mêlent au-dessus de la ville , et la couvrent comme d'une gaze grisâtre , que le soleil dore , mais ne dissipe pas.
Les rues de la vieille ville sont étroites , sales et sombres. Quelques quartiers nouveaux sont plus riants : de belles maisons , bâties à la manière anglaise , des rues larges , de vastes places , récemment plantées , annoncent une ville de second ordre dans la civilisation. Le travail , dans le pays de Liège , n'est jamais suspendu : quand on dort à la surface du sol , dans les profondeurs de la te»*re on veiUe ; toujours Thomme est debout. Sous les maisons de la ville endormie , de hardis mineurs percent le sol en tous sens de leur tarière infatigable , et posent insensiblement Liège sur des pilotis. Et le matin , ceux qui ont doimi et ceux qui ont veillé , ceux qui sortent de leurs lits et ceux qui sortent de leurs souterrains , se répandent dans les rues, se coudoient, maîtres et ouvriers, ceux-ci déteignant sur ceux-là , ce qui donne un air uniformément blafard à cette population , où il ne faut pas chercher des types de la beauté physique , mais où le travail libre et rémunéré , un caractère d'intelligence propre au pays et à la race , l'activité , Fabondance assez bien répartie des choses nécessaires , donnent à tous un air de contentement relatif et de parti pris , qu'on trouve rarement dans les villes , industrielles ou non. Ce n'est pas du bonheur; car où le bonheur est-il? mais c'est la condition la plus tolérable pour l'honmie : du pain abondamment pour celui qui travaille ; de Taisance , à la longue , pour celui qui est sobre ; peu ou point d'exemples d'un bras robuste tendant la main , faute de travail , ua fonds de religion pour tous les maux irréparables : Dieu et saint Léonard pour celui à qui la société fait défaut. Certes ,
si l'espèce humaine doit arriver, à force de sueurs et de souffrances, à réaliser la famille dans Tétat, et à n'être plos qu'une immense famille de frères , ayant tous part égale dans le bien commun , Liège est loin de cet âge d'or ; mais si TiDégalité est la loi finale des nations , comme elle est la Im de la nature , et si le mieux n'est qu'un déplacement du mal , qui soulage les imaginations , mais ne change rien au fond , Liège a le droit de se gloiifier ; car il y a peu de villes où l'inégalité paraisse moins pesante , et où les imaginatioDS soient plus souvent soulagées par plus d'efforts vers le mieux , et par ces changements rapides qui renouvellent les espérances avant même qu'elles soient épuisées.
Toutefois , Liège n'a pas encore atteint cet équilibre ou aspirent toutes les villes d'industrie , et où tendent toutes les combinaisons des économistes de nos jours ; je veux parier de l'équilibre entre la production et la consommation. Liège souffre de la maladie générale de la Belgique , qui est d'être étranglée entre les douanes de la France , de Bade , de la Prusse et de la Hollande. II y a là un fait qui révolte tout homme qui n'est ni propriétaire de forges françaises, ni douanier, ni ministre du slalu quo ; c'est la production f(N*cée de se modérer et de s'arrêter, faute de débouchés ; c'est un sol qui n'est exploité que par brouettées , et qui pourrait l'être par charretées ; ce sont des capitaux qui se versent , sou à sou , dans une industrie contenue , et qui pourraient impunément se jeter par millions dans une industrie émancipée. Tel établissement houiller qui n'aurait pas assez de cinq cents bras, n'en occupe que cent. Le propriétaire n'ose pas prendre les trésors que la terre lui offre ; il craint de recueillir; sa propre richesse lui fait peur. Si l'équilibre existait , que de milliers d'hommes y trouveraient leur compte 1 Telle ville qui a trop d'ouvriers en prêterait à celle qui n'en a pas assez. H se fe-
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rait , des pays où les bras suraboDdent dans ceux où ils ne suffisent pas au travail , des migrations favorables au bienêtre des individus et à la civilisation générale. Une fraternité de travail entre les classes ouvrières de tous les pays mél^ait les langues , et diminuerait les chances de guerre. Et, pour quitter le ton de Tutopie , ôtez les douanes , et voilà une partie de nos ouvriers s^acheminant vers le pays de Liège , et descendant dans les houillères pour en tirer le charbon dont se chaufferont , pendant tout Thiver, pour le prix que leur coûte le peu de feu auquel ils se dégourdissent les doigts , leurs familles restées en France. Tant de ménages , qui se chauffent médiocrement pour une somme considérable , ou mal pour plus d'argent qu'ils n'en peuvent donner, ou pas du tout pour un peu d'argent pris sur leur nourriture , auraient , ceux-ci très-bon feu toute Tannée , ceux-là un feu suffisant , les autres de quoi se garder du froid. Je ne parle que de ce point , parce qu'il suffit , pour en raisonner pertinemment , de sentir la différence de température entre l'été et l'hiver. Que serait-ce donc , si je pouvais parler des applications de la houille à l'industrie, et des innombrables emplois du fer, qui , pour tant de familles pauvres , est encore de l'or !
Je ne me souviens pas sans chagrin du contraste que je remarquai , en entrant en Belgique , entre le dernier village français et le premier village belge. C'était un dimanche , et par une fraîche soirée de septembre. A Marchipont , dernier village français , les gens étaient assis devant la maison , sur les bornes de pierre , croisant les bras pour se chauffer les mains , et grelottants ; quelques-uns se tenaient aux fenêtres des maisons ou dans l'intérieur, sans feu. A Quiévrain , premier village belge , tout le monde était rentré. On voyait trembloter à travers les vitres la lueur d'un petit feu dehouille se reflétant sur la batterie de cuisine et sur quelques visages
heureux , épanouis par la douce chaleur, éclairés et chauffés par le même combustible. Or, à quoi tient ce contraste? Â une chose qu^on appeUe la douane , et qui est figurée , du côté de la France et de la Bdgique , par deux hangars , où ie& hommes en uniforme vert , différents seulement par les boutons , fouillent les bagages des voyageurs pour y trouver ce quHls n'y cherchent pas , on pour y chercher ce qu'ils n'y trouvent pas. U est vrai que ces hangars sont conune les longs bras de deux gouvernements , et qu'il faut bien qu'il y ait des douaniers en uniforme vert , boutonnés au lion bdge ou au coq gaulois , pour qu'U y ait des gouvernements. Plaignons-nous donc aux gouvernements que, de deux villages séparés par un fossé , l'un fasse du feu dès la mi-septenibre , et l'autre n'ait encore en novembre que son haleine pour se chauffer I Prenons-nous-en à cette politique de grands propriétaires , qui, pour perpétuer les habitudes de superflu dans qudques familles privilégiées , refuse aux classes laborieuses le feu et le fer, l'instrument et le soulagement du travail !
Ce malaise de l'industrie houillère entretient dans le pays de Liège , dans celui de Namur et dans le Hainaut , dont les houilles sont la principale richesse , l'idée de la réunion à h France. Il serait plus flatteur pour nous que cette idée leur vint de la sympathie et de quelque beau désir de faire partie de la plus glorieuse nation du continent; mais sans nier qu'il y ait , surtout dans le peuple , attraction secrète vers nous , le grand motif c'est que ce beau pays gagnerait énormément à devenir la houillère d'une moitié de la France. C'est ce qui explique que lors de la fondation du royaume belge, sur soixante-quinze membres du congrès représentant le Hainaut, les pays de Liège et de Namur, et le Luxembourg , cinquantesix votèrent pour le duc de Nemours , c'est-à-dire pour un choix qui devait inonder la France de houille. Du reste , si
le roi Lêopold pouvait consommer à lui seul toute» les houilles de raneien pays wallon , ou bien , aidé du lion belge , dont il est devenu le premier chevalier, leur faire ouvrir les barrières françaises, je ne doute pas qu'il ne devint très-populaire à Liège , à Mons et à Namur. Beaucoup même , et parmi les hommes les plus éclairés, sont réwdomsies en principe, A sans dire à qui ; si on les presse , ils nomment d^abord la France, puis la Prusse , puis la Hollande ; prêts à donner leurs cœurs à qui prendra leurs houilles. Il en est de la sympathie du pays wallon pour la France , comme de Torangisme des négociants d^ Anvers. Anvers , avant 1830 , était le premier port de la Hollande. Anvers , aujourd'hui languissant , avec^ses coffr^ pleins de capitaux qui dorment , et ses vastes bassins à peu près vides , Anvers n^osant lancer sur les eaux de son beau fleuve que quelques vaisseaux caboteurs qui passent en frissonnant à portée des batteries de Flessingue et des chaloupes canonnières hollandaises amarrées au miheu de TEscaut, Anvers tombé de son ancienne fortune dans l'activité obscure de quelque port du quatrième ordre , Anvers est orangiste parce que le roi Guillaume lui donnait tout TEscaut. Les Anversois regrettent le drapeau de Flessingue, non point comme nos légitimistes français , parce que c'était pour eux le drapeau sans tache , Foriflamme d'Orange , mais parce que ce drapeau couvrait leurs vaisseaux regorgeant des marchandises du monde , et que le drapeau de Belgique ne fait que flotter oisivement sur leurs vaisseaux vides. Si le Uon belge avait les giùffes assez fortes pour déblayer le cours de TEscaut des chaloupes canonnières et des batteries de Flessingue , et pour imposer un bon traité de commerce à la Hollande , le négociant anversois passerait au roi Léopold. On aime ici les rois comme des signataires de traités de commerce , non comme des personnages d'une nature supérieure. La royauté
est respectée parce que la raison commerciale du pays est sous son nom.
Cette manière simple et très-peu chevaleresque de considérer la royauté fait honneur au bon sens des Belges. Le dévouement féodal et le plat langage qui le singe leur sont inconnus. La royauté est descendue ou plutôt a été éksée chez eux au rang d^institution. On la discute à ce titre, et comme chapitre premier da code constitutionnel , dans les cours de droit public. G^est tout à la fois du bon sens et du bon goât ; car, imaginez-vous Timmense ridicule d^un vocabulaire de flatteries monarchiques à propos d^une royanfé v.otée comme un chemin de fer par suite d'un compromis entre la propriété foncière et Tindustrie des cotons et des houilles I Tout cda sans doute est fort prosaïque ; mais du moins personne n'est dupe , et c'est un grand point. Hieui vaut encore la vérité plate que le mensonge.
VIERVIERS. — LA PLUIE. — fkTBSLLO.
43 septembre.
Je suis parti hier soir pour Verviers , TElbeuf de la Belgique , répouvantail des prohibitionistes français en matière de draps étrangers, petite vflle peuplée et florèsante, à deux lieues de la frontière prussienne , à quatre d^Aix-la- Chapelle.
A peine hors de Liège, une pluie fine et épaisse commence à tomber. J'étais monté dans le cabriolet de la diligence, se-
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Ion la coutame îles voyageurs anglais et des kommes ée let^ très honnêtes gens, pour mieux voir le paysage et atix moindres frais. Nous nous traînons sur une route qui pourrait être jolie si le soleil éclairait la vallée , et si le chemin n'était pas une mare de boue. A travers Thumide et mobile gaze d'une pluie serrée, j'entrevois quelque chose d'assez semblable aux pren^iers mamelons des Pyrénées ; de petites montagnes basses couvertes de bois, çà et là cultivées; le vallon courant avec des sinuosités entre deux chaînes ; une rivière serpentant le long d'une des chaînes ; des fabriques sur les bords , perçant la pluie de leurs fumées plus grises encore et plus épaisses ; des maisons de campagne avec leurs Colins en plâtre colorié dans des buissons de roses ; de temps en temps , une roche une : ils appellent fameux un rocher do soixante pieds.
Je veux faire causer deux jeunes gens , mes compagnons de banquette , que je sais être d'habiles ouvriers armuriers , sur leur profession, sur ce qu'ils gagnent, sur les procédés de la fabrique d'armes : manière de Français pompant son homme, ou de ministre en congé interrogeant à la Bonaparte et n'écoutant pas les réponses. Ces jeunes gens me répondent oui et non , non et oui ; ils ont mieux à faire qu'à commencer mon apprentissage industriel ; ils fument du .tabac qui sent bon et qui ne leur coûte presque rien , et ils ont une conversation intarissable dans leur patois wallon , espèce de vieux français bâtard , lent , sans grâce , empêtré , avec d'énormes mots du français moderne, viduslriel, propriétaire , exploilalion, jetés à travers ; ni accentué comme l'anglais , ni guttural comme l'allemand , ni égal et univoque comme le français. Ils descendent à moitié route , dans un demi-cercle que forme la vallée à gauche , et s'enfoncent dans un chemin de traverse , ombragé d'arbres , qui les mène à un village re-
nommé pour ses ouvriers dans la falnriqiie d^armes de Liège. J'achève seul la route , que la nuit tombante me dérc^ toal h hit.
Nous voyons Verviers à la lueur de ses réverbères au gaz. Ce parait être une jolie ville , bien propre , bien bâtie , du moins la grande rue. Cet éclairage au gaz donne aux villes un aspect de fête. On dirait que Verviers iHumine ce soir, ou que toutes les maisons où sont fixés les réverbères sont des hôtels ou des cafés.
Verviers gagne à être vu au gaz. De jour, c'est une longue rue large , avec des maisons qui représentent assez exactement la proportion des fortunes dans la société ; Tingt maisons pauvres contre une riche. Les poules y becquètent impunément entre les pavés. Au bout de cette longue rue est un petit théâtre , de la grandeur et de l'apparence de celui de M*"® Saqui , avec une promenade sablée et plantée d'arbres devant. Je parcours la ville entre deux averses , car la pluie if a pas cessé ; je vais à la cathédrale, église de village , mais que rheure de la grand'messe a remplie de fidèles tout dégouttants d'eau , et dont les habits fument. Piété solide que celle de gens qui exposent à la pluie leurs vêtements du dimanche, et qui vont les sécher à la grand'messe ! Je demande à un horloger debout sur sa porte, la poste aux lettres : « Au finissem^ttt de la rue , » me dit-il. La différence qu'il y a entre tout ce pays et la France, c'est la différence du mot finissement au mot fin. C'est la France légèrement altérée dans sa physionomie , mais c'est toujours la France. Les mots y diffèrent par la terminaison ; ils sont les mêmes par le radical. Or, les choses y sont bien près d'être semblables , y étant si analogues.
Je lis avec adutiration , sur le fronton de rtiotel-(te-ville ,
en beau et noble fi*anç8i8, le français de 89, cette inscription :