PUBLICITÉ , SAUVEGARDE DU PEUPLE
A deuxlienesde Verviers, où commence la Prusse, le premier et le dami^ mot, publicité etpeupkf ne font m^ne pas partie de la langue politique. En Angleterre et en Amérique , personne ne songerait à récrire sur un édifice ; autant vaudrait y mettre : Il fait jour en plein midi. En Belgique , n'est-ce pas une arme disproportionnée 9vec le peuple qui la manie?
La pluie furieuse me force de regagner rhôtel. Quel supplice que cette pluie I les choses ne sont belles que par la douce lumière du soleil. C'est le soleil qui donne un sens au paysage ; un voyage sans le soleil , c'est un exil pendant la nuit. Que faire dans une auberge , enti*e chacun de ces gros repas ou Ton mange horriblement pour se désennuyer? Que reste-t^il , quand on a bien ri en soi-même de ces bonnes figures d'Angbds , qui font le fonds de toute table d'hôte en tout pays; de ce noyau des habitués indigènes , devant lesquels on groupe tous lés plats de choix , au détriment des extrémités de la table ; des arrivants , devant qui Ton entasse les accessoires et les mets d'attente ; de ces petites femmes de marchands, si économes chez elles, qui, à table d'hôte, mangent e^NSme des hommes , parce que cela est payé , et qu'on ne sauverait rien de l7écot en se privant? Rêver, penser aux siens avec regret , se dire qu'on n'emporte pas sa vie tout entière avec ses bagages , et que ce qu'on en a emporté pleure ce qu'on a laissé derrière soi ; sentir qu'on n'est nulle part , que la vie est suspendue , que l'ennui arrive , un ennui qui ne donne pas le sommdl, mais une veille fatigante ; regarder par la fenêtre la direction des nuages , et s'ils sont
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incoi*luins , se figurer quUls marchent dans le sens qu'on désire ; entendre de la chambre où on est seul deux voix qui se parlent dans la chambre voisine , un mari et sa jeune femme qui se soutiennent Fun Tautre contre Tennui des contretemps , contre le déplaisir d'une promenade manquée , qui se font la lecture, qui s'aiment, ce qui éclaircit les jours pluvieux et dissipe les nuages , ceux du ciel et ceux de Tâme; tantôt écrire aux siens , et les attrister du récit de ses ennuis , eux à qui on ne trouvera pas le temps de raconter ses plaisirs ; tantôt , entre deux averses , courir comme un commis voyageur, qui n'a qu'une heure à rester dans la ville, aux principales curiosilés, et les voir sous un parapluie de louage , les pieds dans Teau , comme si on y était condamné par arrêt : voilà la vie du voyageur pendant la pluie !
11 n'y a qu'un remède , c'est la lecture ; mais on ne s'y résigne qu'avec peine. On n'était pas venu pour lire , mais pour voir. Les yeux glissent d'abord sur la page , puis , peu à peu , se fixent , et l'esprit calmé accepte enfin ce doux dédommagement des plaisirs qu'on ne peut pas avoir. J'avais pris avec moi un Salluste et un volume de Shakspeaœ ; ils m'ont tenu compagnie toute cette longue journée. J'ai vu toute la politique de César dans les deux lettres trop peu lues que lui écrit Salluste , grand esprit qui s'amuse à pénétrer un grand caractère. J'ouvre ensuite Shakspeare à l'endrcSt d^Othello y cette pièce qu'on a tant admirée , surtout pour rabaisser Racine , qui a dû en sourire avec Shakspeare , si les grands hommes s'occupent dans l'autre monde de ce que disent d'eux les petits hommes de celui-ci.
Ce que j'admire également dans Racine et dans Shakspeare, — deux noms dont l'accouplement paraîtrait un blasphème aux fanatiques du poëte anglais, parce que les fanatiques lisent peu les poètes qu'ils admirent et ne lisent pas ceux qu'ils
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critiquent , — c'est que les héros de leur théâtre représeateiU bieo plus des caractères que des situations. Ce sont des hommes de toutes pièces , avec un commencement , un milieu , une fin , plutôt que des abstractions avec des visages d^hommes. Othello , lago , Hamlet , Lear, lady Macbeth , dans le poète anglais ; Bajazet , Mithridate ^ Âgrippine , Joad , Atha^ lie , Néron , Acomat , dans le poète français , sont des personnages qui ont eu une longue histoire avant la situation où les a jetés le génie ou la fantaisie de Fauteur. Sortez les héros de Voltaire et quelques-uns des héros de Corneille de leur situation violente , exceptionndle , de cet état de crise où ils sont d^aiUeurs si dramatiques , vous ne savez guère ce quils ont été avant , ni ce qu'ils deviendront après , — ceux du moins qui ne meurent pas ; — on ne devine rien ou presque rien de leur vie passée ; et s'ils n'avaient un nom historique qui nous Tapprit , ils nous apparaîtraient plutôt comme des situations dramatiques personnifiées que comme des hommes.
Dans Shakspeare et dans Racine , en laissant de côté toutes les différences , on voit surtout des vies complètes , entières, dont on ferait la biographie avant Tévénement ; et tandis que la plupart des personnages de notre théâtre semblent avoir été créés pour supporter une idée générale , traverser une passion et mourir, on sent que ceux de Shakspeare et de Racine ont déjà beaucoup vécu avant la grande épreuve , et qu'ils ont été préparés par tout Içur passé soit à y survivre glorieusement , soit à y succomber.
Ce que j'admire encore , et encore au même degré , dans Racine et Shakspeare , c'est , dans toutes les choses graves , la noble indépendance des deux poètes à l'égard de leurs spectateurs. Il ne faut pas prendre pour des choses graves les concessions du sévère et sérieux génie de Racine à la métaphysique sentimentale de la cour de Louis XIV, ni celles ,
peut-être inv(4ontaires , do grand sceptique Shakspeare aux grossières habitudes de sou parterre : c'est là la partie con* tingente et périssable de Tart , cette partie de mode , iodépendaute du génie du poëte , qui fait tout le mérite et Imte la force des dramatistes de consommation quotidienne , mais qui , dans les écrivains de théâtre , après avoir été nne soiie d^assaisonnem^t nécessaire pour leur époque , n^est tout au plus , pour les époques suivantes , qu'un ornement vieilli. J'appelle choses graves ces études de caractères , ces imnienses biographies qui se nomment dans Racine Acomat , Mithridate , Joad , Agrippine ; dans Shakspeare , Othdlo , Hamlet, Bnitus , César, lady Macbeth , Richard III , le juif du Marchand de Venise. Eh bien ! c'est dans ces cboses-là que Racine et Shak^are sont en face de la vérité éternité , interrogeant les mystères du cœur de Thomme , et non les préoceupatk>ns passagères de leur public , oubliant les sifflets conmie les battements de mains du parterre , et faisant des caractères vrais pour tous les âges , pour les morts comme pour les vivants , pour le passé comme pour l'avenir, vrais comme ils le sont sous cet œil de Dieu dont parle la théologie , devant qui toute conscience est nue. Ces caractères ne sont pas , cmnme dans Voltaire , comme dans tout le théâtre français ultérieur, comme sur nos planches actuelles , où l'coi nous donne le diorama du drame , tantôt des images ingénieuses du parterre , qui lui font l'honneur d'importer le langage de ses passions et de ses caprices jusque dans les époques reculée de l'histoire , tantôt des Sosies du poëte lub^ménie , qui se montre sous tous ses acteurs , et fait déclamer ses préjugés par tous ses héros. Non , ce sont êes créations désintéressées , ou plutôt des restaurations de personnages historiques , si le même mot pouvait convenir aux hommes et aux monunients en débris ; les toiles peintes , les lustres , les poignards , les allu-
sîcMis , D'âideot-poiat à leur effet ; les oeriis n'en sont pas les juges compétente , èL le s&as n'eu est oomppls quede rbouune sain et réfléchi , qui les peut confronter intériettrement avec les aveux désintéressés de sa propre nature , les données de aoa expérience et les instincts de sa raison. Le public qui voyait jouer MUhridaU ne sïntéressait ipi^au vid9i amant romanesque de M(»ime: c'était la partie de mode : le reste de VhonBne lui échappait. Le Mithridate de la grande scène lui paraissait d'un auteur qui couvre de beaux vers Tinsipidité d^un hors^l'œuvre dramatique. Atkatie , où il n'y avait pas un vers pour la mode , le cheM'œuvre de Racine ànancipé des puériles tyramâas de œ roi du théâtre et rendu à la contemplation impartiale , Atkalie n'était ni sifSée ni applaudie ; on n*y allait pas. Combien de fois les hommes de Shok* speare ne sont-ils pas forcés d'abaissa* devant les besoins de gros rire de son parterre la majesté de la vérité étemelle qu^ils perB(Hinifiefit, on de se montrer en scène dans la compagnie de bouffons , pour faire supporter leur gravité sublime!
Ce qui résulte de ces deux qualités admiraUes , dans le théâtre des deux poètes , mais jAus pMnement dans celui de Shakspeare ,' auquel Tétroite règle des trois unités n'imposait pas de dénouemaits forcés , c'est que chacun de ces personnages accomplit librement sa destinée , et toujours porte la peine ou reçoit la récompense de son caractère. Qui peut nier que ce ne soit parfaitement vrai de la pièce d'OMetf^en particidier, et surtout des tnxs principaux rôles, Othello, Desdemona y lago?
Othello n'est plus jeune ; il est Maure ; mais quoique Maure et sur l'âge , il se laisse prendre à l'amour d'une jeune Venir tienne qui l'a vu à travers sa gloire ; il l'enlève , ou plutôt il la laisse s'enlever eHe-mênic , et il Tépousc. Voila , au point
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de vue de la vie pratique , une énoripe faute qui ne peut man-' quer de mener a mal. Généi*eux , confiant , ouvert , avec une âme de feu , et dans cette âme un germe de jalousie ardent» et féroce , sitM que la perfidie d'fago Taura conduit à faire un l'etour sur lui*méme , et à se dire qu'en effet il n'e^t plus jeune , qu'il est noir, qu'il s'est marié à une enfant qui le quitte pour un autre , il éclatera en rugissements , comuie ks lions de son Afrique , et il tuera Desdemona ; car il n'est pas homme à faii*e une vie de la jalouse, et du moment qu'il doute , il est décidé. Mais , le meurtre commis , s'il voit que ce qu'il croyait une justice n'est qu'un crime ii*réparable , si sa Desdemona est i*estée pure , oh 1 ne l'empêchez pas de se tuer, ne lui ôtez pas son épée , car sa journée est finie : celui qui laisse la vie au misérable lago , parce qu'il ne le trouve pas digne du bonheur de mourir, celui-là est trop maître de la sienne. Laissez-le donc libre de lui , et regardez , les bras croisés , son inévitable suicide ; car, son heure étant venue , il s'irait briser la tête contre la pierre , si vous l'empêchiez de finir plus noblemqnt par le poi4nard.
Desdemona aime Othello : voilà toute sa vie. Avant de voir et d'entendre Otiiello, elle n'a pas senti son cœur, elle ne s'est pas connue : elle a grandi , douce , mais insensible , sous les ^çraves tendres^s de son père , noble de Venise. Elle est née )e jour où elle a aimé ; et le jour ou elle a aimé , elle n'a plus vécu que pour servir et contempler son glorieux Othello. Cette fille si douce et si timide , l'entendez-vous devant le sér pat de Venise , avec quel respect cruel elle répond aux plaintes énergiques du vieillard ! La jeune épouse , qui va passer du toit paternel dans la maison de son époux , dit adieu à son père y à sa n^ère qui pleure , aux servlte^i^ qui lui sourient , et elle s'en va le cœur plein de regrets pour ceux qu'elle quiUo et d'amour pour celui qu'elle suit. Mais elle , Desdemona , ne
Tavez-vous pas vue partii*, Tœil $6c, sans emporter la bénédiction patemdUe , sans se retourner une dernière fois Ters ce palais où elle ne laisse pas de souvenirs; car qu^est-ce pour elle que le temps où elle n'a pas aimé? Si la pensée de la désobéissance lui pouvait venir une fois à Tesprit , ce ne serait plus la jeune Vénitienne qui a commencé de vivre le jour où elle a aimé , en qui Tamour n'est pas venu, remplacer d'autre affections , mais a occupé et rempli une immense place vide ; ce ne serait plus la femme qui , toute tremblante encore des violences d'Othello , y trouve de la grâce et du charme ; ce ne serait plus cette douce victime qui , assassinée par son mari , murmure , en expirant , ces déchirantes paroles : « Je meurs innocente... personne ne m'a donné la mort... c'est moi-même... Recommande -moi à mon doux maître. . . Oh ! adieu ! » — Non , ce ne serait pas la Desdemona de Shakspeare , mais une fille repentante de mélodrame , qui présenterait de nombreux contrastes , pour fournir à de nombreux effets de scène. Desdemona ne se souvient qu'une fois de Venise et de la maison paternelle , et c'est encore un souvenir d'amour ; eUe pense à cette esclave noire de sa mère , qui était morte aussi pour avoir trop aimé.
Telle est Desdemona : caractère charmant , naïf , original , surtout par son inaltérable unité. Cependant la jeune fille qui a aimé à l'iosu de son père, qui s'est mariée hors de la maison paternelle , qui n'a pas pleuré quand son père a parlé de sa vieillesse abandonnée, qui l'a fait mourir de douleur, qui, dans tout le drame , n'a pas eu une larme pour lui , vivant ou mort; la ^ jeune fille, si excusable au point de vue romanesque, devait , au point de vue moral et de vie pratique , expier tant de foutes par une fin lamentable : sa mort sera justifiée, paraissant comme le châtiment de sa dureté envers son père. Si , pour Desdemona comme fouv Othello , la peine est disproportion-
liée aux fautes, c'est que TlMMimie, qui est maître de ses fautes, ne Test poiat de leurs conséquences, et que , dans la yîe humaine, c'est sur Teffet des fautes plutôt que sur leur cause que le châtiment se mesure.
lago est un lâche adroit , avide d'argeût et d^a vancement. Pour avoir de Targent, il dupe Roderigo, espèce d'étourdi comme nous en connaissons tous , dont il tire force sequifls de Venise, en le leurrant de Tespoir de posséder Desdemona. Pour avoir de Tavancement , il fait jouer la cdloninie contre Gassio , le lieutenant du Maure , qui , dans ses calculs , loi a enlevé le grade qui lui était dû. Il mène de front ces deux intrigues ; mais comme les événements vont plus vite que loi, il est à chaque instant sur le point de devenir le jouet de ses propres menées. C'est d'abord Roderigo qui le presse et qui, voyant sa bourse se vider et sa conquête reculer toujours, menace d'éclater, et demande Désdemona ou son argent. lago, pour faire patienter Roderigo et pour suivre ses vues sur la lieutenance de Cassio , imagine un moyen terrible : il affame la jalousie au cœur d'Othello. Mais il né sait pas qu'en se rendant maître de l'Africain , c'est un maître qu'il s'est dodflé a lui-même , et un maître qui veut l'étrangler tout d'abord, non parce qu'il'a hésité , mais s'il hésite , dans les preuves de sa calomnie, lago , toujours dépassé par ses intrigues , est amené h réparer des lâchetés par des meurtres. Roderigo et Cassio, qu'il a jetés en avant , pour couvrir ses embùdies , peuvent le perdre par leurs indiscrétions ; il les fait battre ensemMe. et pendant qu'ils se battent , il assassine Roderigo et blesse Cassio , pensant les tuer tous deux ; mais le coup n'a pas porté , car lago est un lâche , et les lâches ne savent assassiner que d'une main tremblante. Le meurtre ne lui ayant pas réussi , comme il n'y a rien au-delà , c'en est fait de ce misél'abk».
Cet lago n'est pdat un être idéal , un démon , comme Toot peosé quelques critiques , une sombre fantaisie du génie de Shakspeare , placée là pour faire contraste avec la noble figure d'Othello. C'est tout bonnement un homme lâche, avide et méchant , tr^ès^conséquent dans toutes ses actions , et d'une perversité qui , par malheur, n'est point hors de la nature. 11 Y a même dans notre société , telle que l'égoisme l'a faite , des hommes de cette bassesse rusée , qui se poussent à la fortune sur le corps des honnêtes gens , et qui finissent aussi par se prendre à leurs propres pièges. Si ces hommes ne vont pas jusqu'au meurtre , c'est que cela les mènerait à perdre plus qu'ils ne veulent risquer ; c'est qu'il y a des tribunaux et une police ; c'est , en outre , que le même mal peut se faire par des moyens plus doux, plus clandestins, plus impunis. lago commence par la donnée commune ; il a des vices coûteux et de Fambilion sans mérite. Il veut de l'argent pour ses vices et des places pour son ambition ; il fait ce que font les gens de cette farine , il s'attaque au bien d'autrui , et mine souterrainement les portions qu'il envk. Chemin faisant, ses lâchetés ayant fait échouer ses ruses , il essaie de réparer une faute par une autre faute , il comUe un abime par un abime ; et comme il n'est pas gêné par la civilisation de l'époque où il vît , il va jusqu'à l'assassinat Mais , peu à peu , il s'enlace dans ses propres filets, il se brûle au feu qu'il a allumé ; les morts même reviennent pour te confondre ; car il est si tâche, qu'il s'est enfui sans les achever. 11 p^it enfin parce qu'il est moins habile encore que lâche , et parce que tout a été réglé dans ce monde pour que la force restât toujours à la morale et à la justice.
Othello , Desdemona , lago , meurent tous trois : OUiello , pour s'être marié hors d'âge , Maut*e et jaloux , à «ne toute jeune fille de Venise ; Desdemona , pour n'avoir pas aimé son
père , et pour ravoir trompé ; lago , pour avoir suscité autour de lui des événements plus forts et plus soudains que toutes ses ruses. OtheUoet Desdemona sont pleures, parce que leurs fautes n^ont pas souillé leur âme , et qu^ils meurent pour avoir trop aimé, lago est maudit , parce que ses crimes ont surpassé son châtiment. La toile tombe alors , et Shakspeare apparaît, dans la moralité de sa pièce , calme et souriant , comme s'il n'était pour rien dans la catastrophe. A chacun la peine de ses fautes ou de ses crimes ; à lui , philosophe , poëte , contemplateur des fatalités , des caractères et de la vie, à lui TineOàble plaisir d^en avoir démêlé le jeu si compliqué et si divers , et de nous en avoir transmis le secret dans des vers et sous des visages immortels !
Gicéron , dans son énumération trop souvent citée des bienfaits des livres, — nobiscum rusUcanlur, peregrinaniur, etc. , a oublié de dire : ils nous tiennent lieu de foyer, de lares , de pénates , dans les hôtelleries ; ils font de la pluie le beau temps , en nous enlevant dans ce monde des idées , ou le ciel est toujours pur, et où le soleil ne se couche jamais; ils nous dérobent un moment la famille absente ; ils nous délivrent de toutes les tyrannies du corps ; ils nous assistent aui plus mauvais moments du voyage , à ces heures où Ton n'est ni arrivé , ni parti , ni en mouvement , ni en repos , ni assis, ni debout ; heures qui ne ressemblent guère à celles de sa riante mythologie , avec leurs ailes du plus fin duvet : les heures dont je parle ont des ailes de plomb.
4 3 septembre au soir.
Un rayon de soleil interrompt ces belles réflexions et me chasse de ma chambre. Les gens sortent de vêpres , bieo se-
ehés et le cœur gai , comme après un devoir rem{))i. Je les
suis machinalement, j'entends leurs projets de promenade,
fondés sur un coin de ciel bleu , grand comme la grande rue ;
mais voilà qu'au fmissemeiU de cette rue , le soldl se caelie ,
et la pluie tombe de plus belle sur les gens et sur leurs, pro*-
jets. Je me sauve à Fauberge , après m'etre pourvu de quelques
volumes de George Sand , dont je relis avec délices les belles
pages , et dont je cherche à analyser sincèrement l'effet sur
moi. La nuit me surprend courbé sur ces petits formats de la
contrefaçon bdge , si bien appropriés à la taiUe de .quantité
d'auteurs.
George Sand a pris en haine , ou ^ si vous aimez mieux un mot plus doux , en grippe , l'institution du mariage ; car je lui crois volontiers, conune à toute femme douée de tant d'esprit et de grâce , plus de caprice que de haine. Caprice ou haine , il n'en est pas moins vrai que le mariage n'a pas eu d'adversaire plus passionné et , en apparence , plus irréconciliable que George Sand. liuUana, ValeMine , UHa et, en dernier lieu, Jacques, sont des développements très -divers de la m^e pensée, des analyses très -variées de la même aversion. Quand les personnages ont tort , ce n'est jamais le mariage qui a raison ; et , au contraire , quand les personnages ont raison , c'est invariablement le mariage qui a tort. S'il y a qudque querelle, c'est toujours le mariage qui paie, comme on dit, les pots cassés. Aucun écrivain n'a pénétré plus profondément dans les malaises infinis d'un mauvais ménage; aucun n'a mieux analysé les causes des antipathies conjugales , et n'a suivi plus finement leurs effets lents et in-< évitsèles ; aucun , non plus , n'a moins caché son triomphe , au moment de la catastrophe. Par une conséquence naturelle , il en est peu , et je parle ici des plus grands . qui aient gloriié avec plus d'éloquence Tennemi-né du mariage , Ta-
mour iDégitime ; qui aient donné de plas nobles couleurs à ce larron de Fhonneur des famiUes , ni prêté de fdos séduisantes excuses à Tadultère^ jnsqae-là que , dans Jacques ^ Cieorge Sand loue le mari de prévoir son déshonnear , et de loi ouvrir les portes de sa maison , comme à une réparati^Ei trq> juste d'un mariage inégal. L'amant , c'est le redresseur de torts ; Tadultère , c'est la peine d'un crime commis coirtre les saintes lois de la nature ; et , à ce titre , il a V espèce d'innocence d'une peine justement infligée. Qnmt aux devons , il n'y en a pas , â ce n'est , par exemple , celui qui cbâge un mari qui se sent de trop dans son ménage de vider la plaoe, et , au besoin , de se jeter volontairement au fond de qudque lac , en laissant croire qu'il a été victime d'une curïoâté intempérante pour les beautés alpestres y ainsi que cela se voit dans Jacques , le dernier et peut-être le plus profmd plaidoyer de George Sand contre le mariage.
La ruine des maris , ou tout au moins leur impopularité , tel a donc été le but des ouvrages de George Sand ,.et il faut dire qu'elle y a mis plus d'esprit de suite y plus de tenue , plus de persistance que n'en met d'ordinaire une femme , mâne à ses dessàns mignons , et plus de talent , hélas I que n'en ont bien des tiiéoriciens beaucoup plus moraux. Quelques critiques , s'il m'en souvient , ont voulu l'en d^endre. A quoi bon ? Ce serait louer médiocrement George Sand, que lui ôter le mérite d^un ferme propos et d^une constance virile dans une antipathie féminine. Resterait donc un instrument h toutes idées , une plume à toute phraséologie , aujourd'hui contre Je mariage , demain pour , aujourd'lrui casuiste de l'adultère , demain prête à faire des pastorales sur l'hymen. D'ailleurs la thèse a son côté vrai : le mariage ne réussit pas à tout le monde; et quoiqu'il ne soit ni dans mon droit ni dans mon goût de rien conjecturer sur la vie privée de George Sand., je croiras ?o-
lontiers qu'il est rare que la loterie da mariage donne à une femme supérieure un époux digne d'elle. Dans ce cas y le mariage egt un état odieux , odieux au-Hielà de toute parole et do toute analysa humaine , odieux en proportion de ce que le mariage bien assorti est doux. Il serait peut-être plus héroïque a qui n'a pas en le bon lot de ne point scandaliser le inonde avec son malheur , en faisant d'un cas privé une question sociale; ou bi^ , s'il sentait le besoia de qudque dédonnnagcmeai puUic , de dire le bien qu'il aurait rêvé , plutôt que le mal qu'il aurait souffert^ et de montrer par quels trésors de patience^ d'abnégation, de agence, une pauvre fenune mai mariée parvient à éluder les crises violentes , et à trouver une sorte de paix de conscience , bien préférable aux plaisirs passagers et aux longs désordres de la séparation. Mais ce que la morale générale y aurait gagné , l'écrivain ne l'auraitil pas perdu? Et ne vaut -il pas mieux pour tout le monde qu'un autair soit vrai avec lui et avec le public , même à ses dépens?
A la place et sur les ruines du mariage tombé, George Sand édifie et couronne l'amour. Ah! il n'y a pas d'homme assex beau , il n'y a pas de jeune fille assez pure , assez belle ^ assez gracieuse , pour être visitée par ce dieu ; il n'y a pas de fleur assez noble pour être caressée par ce papillon. George Sand y a mis toute l'adresse et tout l'esprit des réformateurs habiles. Son mariage (j'entends le mariage qu'elle attaque), c'est toiQOurs le vieux mariage , grondeur, triste , avec des habitudes au lieu de plaisû» , et de l'accoquinage au lieu de tendresse. Son amour , au contraire , c'est un enfant du dix-neuvième siècle , rajeuni , restauré , purgé de toutes ces fadeurs stéréotypées qu'on lui a fait débita depuis tant de siècles, riche en raisons nouvelles , et pourvu d'une logique merveilleuse, qui rend toute résistance impossible , à peine , pour celle qui
résiste , de manquer à*espril et à'élévalian ; remplaçant b pièges grossiers de rancien amour, les promesses de mariage, les serments d^étemité /par une métaphy^que éblornssante , à la hauteur de laquelle une feimne ne peut s'élever qu'en recevant le réformateur dans le lit nuptial. C'est un dialectitien comme le grand Arnaud , moins Tennui de la matière; vif, plein de ressources , possédant toutes sciences , ao courant de toutes choses , jamais surpris , jamais à court , itnprovisateur admirable , poëte , artiste , philosophe , naïf et subtil , poatif et rêveur , ayant toujours d'immenses vertus qui couvrent ses actions douteuses , et projettent leur mfmlité sur ses fautes ; un amour, en effet , qui chasserait le mariage de ce monde , si nous étions tous beaux et nos sœcirs toutes belles , et si la vie d'un homme n'était que de vingt à trente ans , celle des femmes que de dix-huit à vingt-cinq.
Y a-t-il un danger réel à ce que des idées de ce genre soient défendues et popularisées par le talent? Il y en a peut-être, mais bien moins qu'on ne le pense. Si la critique éphichdit les livres de George Sadd comme les gens du parquet épluchent un article de journal , avec l'intention et l'ordre ministériel d'y trouver des cas de prison , à toute force trouverait-elle le sujet d'un réquisitoire ; mais a voir les choses sainement , sans complaisance comme sans peur, on reconoait qu'il n'y a guère de poison , dans les livres de George Sand , que pour les gens déjà empoisonnés, ou pour ces natures à demi gAtées, que le premier roman d'un plat anonyme, qu'un Uttérateur de librairie foraine suffirait à achever.
L'art infini que George Sand a déployé dans sa guerre contre le mariage tourne presque toujours contre relîetqaï/ veut produire. C'est ce qui doit arriver de toute guerre contre une institution vieille comme le monde , éprouvée par les siècles , respectée même aux époques où la femme n'était pas
régale de rhonime , et pratiquée volontairement là où elle n'était pas commandée par la loi ; car, comme les critiques ne peuvent porter que sur des exceptions , plus on prouve aii particulier, moins on prouve au généra). Si les personnes ne sont pas propres à Finstitution , est-ce la faute de Tinstitution? C'est ce qu'on peut dire de tous les pei^onnages de George Sand. Les uns ont d'horribles caractères , sont jureurs , emportés , colères , comme le mari dlndiana ; c'est un mauvais ménage , c'est un mariage mal fait : Voilà tout. Les autres apportent des qualités romanesques pour une association positive ; ils révent une fleur de sentiment , un renouvellement incessant de jouissances , de 1 imprévu , là où le bonheur le plus vif est précisément dans une vie assise et prévue ; ils prennent le repos pour le calme plat ; ils veulent s'agiter et se battre les flancs pour se tenir toujours en jeunesse ; ce sont encore des mariages mal faits , rien de plus. Jacques épouse une femme plus jeune que lui de vingt ans ; il a derrière lui un passé qui Idi donne des rougeurs subites , et qui le fait pleurer à certaines romances que sa fenmie joue sur le piano. 11 fait venir diez lui une jeune femme , belle , spirituèUe , qu'il tutoie. Est-ce sa sœur? est-ce une ancienne maîtresse?. Il n'en dit rien à sa femme ; il couvi*e toutes ces irrégularités de son honneur qui est incontestable ; mais , en ménage , la meilleure sorte d'honneur, c'est la confiance. Cette jeune" femme est en tiers dans le ménage , et très-souvent en tête-àtéte avec le mari. Elle a un amant , qui la poursuit jusque dans la maison de Jacques , et qui , las de ses rigueurs , finit par s'éprendre pour la femme de Jacques. Jacques laisse tout faire; il donne à l'amant le logement, la table, l'occasion. Dix fois il peut , par une explication , sauver l'honneur de sa femme ; mais il ne veut pas s'expliquer; il rougirait de redemander un amour qu'il a tout fait pour perdre. Finalement,
d se met à voyager pour laisBer le champ libre aux deux amants , et quand sa femme ya devenir mère par Tadidt^ , U se jette au fond d^un ^aoier, afia que les deux amwts se marient et légitiDAent Teofant Jié du eoncubinage. Yoilà ^ certes , de tous œs cas exeq^tionneb), k plus étrange et le plus malheureux. Voilà un mariage mal Mt à plaisir, sans compter que oduiqui en sera hi suiten^a guère de chance d^étremeiikor. Biais qu^est-ce que tout cela prouve contre Fifistitution? Par le soin même que prend GeopgeSaud de composa ses mauvais mâiages d'époux adnnraliles , vous voyez qu?elle va contre son effet , en le voulant mieux assurer; car,, en des gens aussi parfaits , aussi Uoi doués , aussi beaux* de visage et d'àme , on ne trouve pas place pour les lautes grossières, pour les non-sens , pour les ioqnrudenoes «dwrdes qu'elie leur (ait commettre ; et comme on en oondut qu'il- n'a tenu qu'à ces fautes i0VjraisanblabIes:et absurdes que le mariage ne ttt parfait comme les gens , il en nésuite une réhabilitatîoo implicite du marii^e.
Quant à cet amour auquel €îe(M?ge Sand saerifie le mariage , à qui ferart-on croire cpie toute la destinée d'une femme ^t d'avoir un amant ^ et qu!avant conune après le temps des amouis , «e qui n'est qu!uoe jeune fille ne soit pas encore, et ce qui n'est plus qu'une mère ne soit, plus rien?.Qui est-ce qui , faisant sauta* sa petite fille sur S09 genoux , et voyant sourire la mère aux cris joyeux de l'eafont^ pensera , sur la foi de George Sand , que.son eniant e^ un.bien qu'il nourrit pour foBHmi > ce roi de ses livres , et sa l^nme un bien qu'il lui dérobe? Et si la petite fille ne doit pius être jolie y où da»serez*vous cet être , qui n'aura pas même , passez-moi le mot , sa saison des^ amours? Reades-nous donc le baralbre cte: Sparte , afin d^! jeter toute feBosne qui ne serait pas assez belle;pour'enflamn»r un amant. Ces idées-là ont leur remède dans leurs conséquences.
Mais le plus sàr contre-poison (si poison il y a) des ronaans de George Sand , c'est le style , c'est la langue même qui a servi à développer et à mettre en action ces étranges paradoxes.
Dans répoque où nous vivons ^ époque si décourageante à bien des égards , je suis bien plus frappé de la corruption intellectuelle que de la corruption morale. Les excès monstrueux du dix-huitième siècle , ceux du seizième , en Italie particuii^ement , ces grands désordres qui embarrassent la pudeur des historiens , ne sont pas de notre temps. Soit progrès moral , soit meilleure constitution de la société , soit plutôt effet de cet encombrement qui force chacun à poursuivre sans distraction la tâche laborieuse de se pourvoir lui et les siens , il est inconte^able que les mœurs de notre temps sont comparativement bonnes , que les amours scandaleuses et dépensières sont devenues plus difficiles , les grandes dis^ sipatioûs plus rares , et qu'en ce point on pèche beaucoup plus d'intention que d'effet. Au contraire , à aucim temps de notre bistdure , la corruption intellectuelle n'a peut-être été plus grande y et la plupart des exemples un peu éclatants de corruption morale sont yeoias de travers d'esprit bien plus que de mauvais penchants. C'est cette corruption inteUechielle qui a fait tous ces suicides fostueux , avec acannpagnement de poésie ou de prose test«n€»itaire , et c'est à cause d'elle qu'il y a plus de fous que de débauchés dans notre époque. De là résulte qu'on y peut fmre et qu'on y fait plus de mal avec des livres de forme mauvaise et de morale négative , qu'avec des livres dont la mcM*ale est mauvmse et dont la forme est admirable.
Au premier rang de ces livres , il faut mettre ceux de George Sand. Supposez qu'ils aient une vertu corruptrice , ce que je ne crois pas ^ au moins ils n'attaquent pas l'intelli-
gence , et slls peuvent , non pas gâter, mais tenter le eœar, ils laissent Tesprit et le jagenient sains*. Si donc on est troublé par un côté , on est raflermi et amélioré par Tautre. Quand TOUS lisez du J.-J. Rousseau , aux endroits les moins chastes de ses livres , la beauté du langage , Félévation natiirdie de la pensée , la manière dont le grand écrivain semble dominer son propre cynisme par Péloquence de Faveu qu'il en fait , toutes ces choses vous saisissent et vous élèvent , si bien que rinfluence corruptrice des choses est neutralisée d'avance par reflet des paroles, et que pour vous laisser aller aux lâches chatouillements des sens , il vous faudrait descendre non-«enlement de votre hauteur naturelle , mais encore de celle où récrivain vous a élevé. J'en dirai autant de George Sand , dont je ne rapproche pas sans dessein le nom de celui de J.-J. Rousseau , son talent passionné et séducteur ayant plus d'une analogie avec celui de la Nouvelle Hélmse. Dans ce style si transparent , tout se voit , tout se sent , tout se distingue , tout saute aux yeux; les sophismes s'y livrent d'eux-mêmes au lecteur, si cela peut se dire , les paradoxes s'y détachent du fond et y apparaissent dans leur nudité ; l'instrument et la main trahissent l'intention qui les mène ; la logique fait ressortir les mensonges ; et , du œté du lecteur, l'esprit et le bon sens détruisent ou rectifient spontanément les entraînements de l'imagination. J'oserais dire que c'est là l'effet certain des romans de George Sand sur quiconc^ue n'est ni fou ni corrompu ; et la gloire de ce gracieux écrivain , c'est qu'après les avoir lus , les partisans du mariage le sont un peu plus qu'auparavant , et n'en aiment pas moins un adversaire qui a déployé tant de talent pour faire éclater la faiblesse de sa cause.
Et d'ailleurs , dans le détail , que de choses vraies , sensées , profondes ! George Sand défend des opinions fausses avec des
idées justes. Combien de morceaux admirables , où , soit 09* prioe de femme , soit empire de la vérité sur une intelligence naturellement juste , soit peut-être retour de pitié généreuse pour ce pauvre mariage tant maltraité ailleurs , George Sand nous donne , à nous autres maris , des leçons d^équité et de délicatesse , ou bien nous montre les petitesses de notre despotisme , et par quelles misères d'amour-propre et de tyrannies maritales nous tentons , comme on dit ,* le diable ^ et amenons nos femmes au goût effronté du désordre par le besoin innocent de consolations! Ainsi, à. chaque pas , auprès du mal est le remède ; à côté de la blessure , les simples qui la guérissent. Si la phrase de la lance d'Achille n'était pas si usée , je l'appliquerais aux romans de Georges Sand. Le danger de ces romans est donc moindre qu'on ne le dit ; et c'est parce que j'en ai le sentiment que , malgré mes scrupules sur le but de Fart , je serais disposé y métaphoriquement parlant , à mettre mon puritanisme aux pieds de l'auteur de Jacques et d'indiana.
Enfin , dois-je le dire , comment ne serai»-je pas un peu partial pour un écrivain qui donne si hautement raison aux idées que je défends? Je crois avec ferveur, et peut-être devrais-je moins le dire, qu'on peut tout exprimer dans la langue de nos deux grands siècles. Or voilà le défenseur d'idées inouïes, voilà la Corinne de l'amour libre, voilà George Sand qui dit les choses les pluç étrangement nouvelles dans un français admirable. Voyez si ce talent-là a besoin de reconsliluer la langue I Qui a lu Rousseau a la clef de George Sand. B y a plus de véritable nouveauté dans ce style que dans aucun des écrivains , ciseleurs en bronze , et fondeurs en métaux , conune ils se qualifient , tant les géants que les nains de leur suite. C'est que ces trésors nouveaux sont pris au fonds commun ; ils ont à la fois une originalité propre et
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une parenté sensible avec la langue des deranciers. L^éoole des ciseleurs vent recommencer cette langue ; George Sand la rajeumt.ai lui restituant qudques beautés qw étaient en die , et dont i'beure n^était pas arrivée. Tout n^est pas à admirer pourtant dans ce style : outre les négligences de la fécondité , quelque peu du langage éphémère de la mode gale ces pages si ifpaîcbes et si éblouissantes, et , presque toi^oors , c'est aux endroits où la pensée est par trop foUe que Texpression est choquante. Admirable langue que ceOe qu'à faut violer pour lui faire dire des billevesées !
On voudrait conquérir duic idées ncMes, •chastes, cïMaservatriees , aux sentknents de devcHr et d'abnégatioe , à la morale de la famiille , un talent qui s'est mis au ^rvice de Tégolsme des sens , et a fait dans un admiraUe langage la méta^siq«e de la matière. On voudrait lui riqppeler le bot de cet art, en oos temps de dissolution , qui n'est pas , ce semble , de iMXïcIamer la fatalité deJ'amour phyÂqne comme la seule loi des êtres , ni de faire un peu plus de désordre et de poussière qu'il n'y en a d^à, mais d'élever et d'amâiorer rb(Hnme, de soutmr les vérités qui tombent, et de hftter la venue de cdles qui se lèvent. On voudrait lui parler d'une glaire vertueuse où la voix des mères serait comptée, et qui se ferait au ibyer de la f«nille ; on souhaiteroit qu'une si belle plume s'employât à faii*e triompher quelque ceiivre de régénération , et que cette lypgue si neuve et si naturelle pénétrât dans la société au-delà de cette couche d'oisivetés maladives ou d'imaginations affmnées des choses quotidiennes qui ne disputent pas sur la qualité des écrits , pourvu qu'elles en changent souv^t ! Mais quel homme peut dire aux antres ce qu'il faut faire , et quel homme sait même ce qu'il fait?
4 4 «epiembre. . ,
Vue espèce de fiaore, à quatre places , dHidiiit par «a co^ cber prussien , m'offre de nie conduire à Aix<4a-Gbapdle.* J^aitre, moi quatrième, dans ce fiacre, avec wi cenœis^ voyageur angbôs , qui n^est ni impertinent > m gai saons rair* saa y ni familier avec ia serYnnte de Thôtel , ni haut parleur^ m incommode par tous ses inemlB>e8 et par toiiies ses aUures, comme un c(Mnmi»*voyageiir Iruiçaiis ; avec un jeune Allemand qui ne sent point la pipe , et qui ne met pwit aes^ pieds sur les pieds de ses voisins; oufin , avec un siinple ouvÂer en teiotorede Yerviers , hoonéte , intelligent , poli , qui a raàs , pMflRer à AiX'^la-Cha^le , sa redingote neuve de draf) de Yerviers, et ^i me fsEit rhistoire de cette redingote qui est toute celle du coouxKree de Yerviers; vrai dhoîK de voyageurs , comme j^aurais pu les commander, quatre hommes de quatre nations, au fond d -un fiacare de Yervièrs ,• liés entre eux par la poKlesse et la langue française^
Même date.
De Yervièrs à Aîx-4a-€hapdle la route est charmante. On loD^ d^abord le cours du Yesdre , p^te rivière bordée de manufactures de drap, dont les eaux poissonneuses font aUeir
AÀQ BELGIQUE
les macliines. C'est un pt*éjugé dans le peuple de Yerviers que les PnissieDs , par jalousie pour leurs draps , détournent une partie des eaux de la petite rivière , qui sort d'une forêt limitrophe. Ce détournement n'a lieu d'ailleurs qu'ra été , de concert avec le soleil , qui est de moitié dans la copspiration. L'Iiiver, le Vesdre déborde et entre quelquefois jusque dans les fabriques. Au sortir du vallon , on monte insensiblement à travers des pâturages enclos de haies , des forêts de bouleaux , des bruyères , et déjà des bouquets de sapins. Nous approchons de la frontière prussienne. À la douane, on vise nos passe-ports et on examine nos bagages avec discrétion. À quelque distance de la , nous entrons dans le premier viDage pru^en. Un factionnaire, avec la casquette haute, monte la garde devant une guérite zébrée de noir et de blanc, droit , iraide , tout d'une pièce , comme sa guérite. Le bruit de notre fiacre attire aux fenêtres et sur le seuil des maisons quelques jeunes filles endimanchées , blondes , les cheveux en bandeaux , des Marguerites.de Faust , car qui peut mettre le pied en Allemagne sans penser à Marguerite ? Ces jolis visages, embeUis sans doute par le peu de' beauté des dames wallones que nous venons de quitter, et par le souvenir poétique de Faust , nous apparaissent dans un moment où le soleil , dégagé de nuages , donne aux maisons blanches du village Fair de fête et Fhabit paré que le saint joui* du dimanche donne aux gens. Si c'est une illusion , y en a-t-il de plus gracieuses ni qui réjouissent plus l'imagination que la vue de jeunes fiUes , au moment où le ciel rit , dans un village prospère de TAliemagne, regardant passer le voyageur, pour se se distraire du regret de quelque promenade manquée?
A une heure de là , nous contemplons du haut d'une montagne , au fond d'une large vallée , sous une voûte de nuages noirs amoncelés sur la ville, Aix-la-Chapelle, la vieille cité do
Ckâiiemagne, centre d'un monde qui s'est soutenu un moment par on homme, la Rome du nii^ siècle , parce qu'il y eut en ce t^3ip&-ià un César. Sa cathédrale , pareiQe à uii vaisseau dont la proue serait une coupole , ressemble, dans ce déluge de pluie , à Farche qui déjà s'élève au-dessus des maisons noyées , portant dans son sein le germe des races futures.
Le fiacre nous descend à Thôtel du Grand Monarque, Ce serait un palais, même à Paris. Une espèce de chasseur, sans sabre , nous reçoit casquette bas , et met à nos ordres des domestiques en pantalons coDants et rayés , veste ronde, lesquels nons donnent le bras à la sortie de voiture , et font prendre nos effets par des laquais en hvrée. Je me laisse faire. Le bon ton veut qu'on ne paraisse surpris ni contrarié d'être traité en ambassadeur qui descend de sa vmture, ou en commis-voyageur de première classe , mais qu'on ait l'air d'un homme accoutumé aux premiers hôtels, et qui même s'attendait à mieux. Voici pour l'apparence. En soi-même , on est plus modeste. Tout ce train me coûtera cher, se dit-on avec terreur. Je paierai les grâces du chasseur, ses talents de polyglotte, car il a une langue pour chaque voyageur ; je paierai les pantalons collants des domestiques; je paierai cet escalier , large comme celui du Musée ; je paierai ces arbustes qui ornent la cour d'entrée , je paierai tout cet empressement et toute cette poUtesse. Je dois déjà quelques thalers pour l'honneur d'être venu faire de la dépense ici. Notre compagnon de route , le teinturier de Verviers , plus modeste et plus digne que nous , était descendu de la voiture sans vouloir s'appuyer sur le bras des domestiques rayés , ayait pris son sac , et était allé chercher une auberge [dus conforme à l'état de sa bourse. On me conduit dans ma chambre. Je vois un ameublement des plus modestes : je me iîalme. Je regagnerai sur ma nuit , me dis-je , les thalers que
m^aura'eoiMs la réûeptioa de la porte odobère. Le aCNiper est bien servi , niais médiocre ; 11 me foit^offvMir des iiète belges, si 'bim fournies et d'un si raisofiBabte éeot. Je me rassure «aoore. Om oiMniait les gens ici , me dia^je; on sait qàiiB aiment mieiix mal diner dans TbMel qui a la vogue que de bien dlno* dans une aidierge modeste. Je fœ flatte que le b(m mardié d^m mauvais repas et d7ifli coudier médiœre oompeneront la dierté des politesses de renb^ée. La e»te dtt lendemain me désidouse. Je paie comme pour un bon ém^ et pour un bon coucber; je paie ensus pourles poUt^s^es. C'est trop juàte. U faut faire payer trois fois la vaniléi.
La pltiie avait oeâsé le soir. Les rues , sèebées par le vent, s^^ient remplies de promeneurs. Des cabarets- longs et étroits, en forme de réfectcdres, retentissaient des ebénts des buveurs attablés sur deux rangs parallèles et servis par de joyeuses fflles de comptoir leur versadt la bière on le via. Comme je rôdais le long des maisons , regardant à travers les vitres pour chercher des mœurs , et trouvant la plus rare espèce de toutes , qui était on air de bonheur répandu sur tous les visages , à cause du dimanche sans doute; et }usqu^au lundi , j'entends auprès de moi quelques mots français balbutiés par deux jeunes gens qui sortaiart d'im cabaret , légèrement pris de viu. Je m'arrête naturellement h ces mots de la langue natale , si harmonieux dans un pays étranger. lis me remarquent et s'arrêtent aussi.
— Qu'avez-vous à nous regarder? me dit Tun d^eux ; nous sommes d'honnêtes gens. . . .
— Vous me le dites en français ; comment ne vous croirais-je pas?
— Vous êtes Français?
— Dieii merci !
— 'Nous ne gommes pas Français , nous ; mais nôos con* naissons ]a France et nous Tamions.
Une conversation s'engage entre le {dus Jeune des deux amis et moi. Le plus âgé , plus maître de lui , et plus solide sur ses {âeds , soutenait son compagncm , qui diancelait en parlant , et qui mettait tonte la rue dans la confidence de notre reneontre.
— J^ai des parents riches, me dit-il. Gonnûssez-vous M. N. ? — 11 me cite un aem trèsKKmnu à Paris.
-^ Oui.
— Eh bien ! c'est mon parent.
Je hù en parle avee détails; mais je voib bientôt que c'est on nom qu'il m'a donné en l'air, pour l'avoir In dans les gazettes ; qu'A veut passer pour {dus qu'il n'est , et que sa vanité résiste à l'rvresse qui a détruit sa raison. Je le tire d'<embarras en changeant de sujet. H me pr^d par la main , et mec^t :
— Voos viendrez avec nous.
— lé ne le puis ; mes affaires m'sftpeUent ailleurs.
— n n'y a pas d'affeéresle dimanche ; vous viendrez avec nous. — ^^Ët il^fait mine de m'emmener. Je me dégage , et je commence à prendre un ton sévère. Il me regm^de d'un air attendri :
— Votre refus me blesse , me dit4l. •-* Il semblait qu'il eut voulu m'entrainer chez lui , pour m'y retenir jusqu'à ce que sa raison lui revint et qu'il pût me montrer quel bmamer il était à jeun.
La conversation devenait embarrassante. Les passants s'at* trompaient déjà autour de ninis. Je fais quelques pas pour m'«i aller. 11 court après moi :
— Vous viendrez avec moi , répète-t*il.
Je le repousse doueemeat. A la lueur dune boutique , je
voyais des larmes de Iionte rouler dans ses yeux. U tachait de remplacer , par cette sorte de dignité qu^oo voit aux ivrognes , sa raison qu'il sentait atteinte. Son ami nous avait rejoints et Favait piis par le bras.
— Si vous me refusez cette grâce , me dit-il avec foixîe , je me tiendrai pour offensé dans mon honneur.
— Et moi , repris-je , il y a déjà longtemps que je le serais , si Yoa pouvait être offensé par un homme qui n^a pas sa raison. — Et m^adressant à son compagnon : Monsieur, lui dis-je , ne pouvez-vous pas me protégé contre les avancesde votre ami ?
Il me fit de brèves excuses , et le prenant à bras le corps, il Fentraina à quelques pas criant à tue-téte, comme Cassio dans OllieUo : Mon honneur I mon honneur ! Je hâtai le pas et me dérobai à cette offre d'hospitalité tout à la fois si burlesque et si touchante. Ce jeune honome avait une figure ouverte et douce; il était bien mis, quoique avec la négligence allemande , parlait agréablement le français , et avec un son de voix charmant. Il s'était oublié à boire du vin du Rhin. H me représenta les étudiants d'Hofimann : un mélange d'booneur délicat et de grossièreté , de hauteur de cœur et de maladresse de manières.
J'avais été tout d'une course de la ville haute dans la ville basse , où est le théâtre et l'établissement de la fontaine à boire, deux monuments de construction récente , dont le second surtout , représentant un temple en forme de rotonde , est d'un bel effet. Les eaux de cette fontaine , prises à la source de l'Empereur , la principale et la plus sulfureuse d'Aix-la-Chapelle , sont conduites sous terre par des tuyaux qui traversent, dit-on, d'antiques maçonneries romaines, et viennent sortir en jets fumants au fond d un double escalier à profondeur de cave , où des rhumatisants de tous pays vont
les boire à plein verre. Devant cette rotonde est une place nouvellement plantée dVbres. G^t là que , pensant encore à mon étrange rencontre dans les rues de la ville haute y je suivis quelque temps , sans propos délibéré , un jeune couple prussien diamants, à ce que je pus voir, ou d^époux dans la hine de miel , qui se parlaient à demi-voix , avec beaucoup de tendresse. Les faibles lumières des maisons voisines , qui venaient mourir sur eux , me laissaient à peine voir Tallure gracieuse et fuyante de la jeune femme , emblème de la vie , dans ces courtes heures d^amour et de possession chaste ,' où l^on touche à peine la terre , et où Ton glisse comme des ombres à travers les honmies. Ils étaient si absorbés dans leurs douces causeries , interrompues par de longs regards , qu'ils n'entendaient pas mon pas lourd retentir derrière eux. J'écoutais avec d'autant moins de scrupule , que , ne sachant pas l'allemand , je ne comprenais rien à leurs paroles , et ne pouvais pas les trahir. Mais on eût deviné tout leur entretien à ces seuls mots qu'ils répétaient à chaque instant, qu'ils échangeaient l'un contre l'autre , ou qu'ils employaient ensemble tour à tour, du, isch, ioi^ moi, deux mots qui, à ces heures privilégiées, n'en forment qu'un. J'entendais aussi, mais moins souvent, le mot du consentement, ta, (nii, si doux et si flatteur dans la bouche de la jeune Allemande , symbole de la destinée des femmes , qui est de consentir. C'était la première fois' que ce ta flattait mon oreille encore étourdie de celui que j'avais entendu tant de fois , étant enfant , beuglé par les Allemands des deux invasions , dont la bouche s'ouvrait , pour le laisser passer, jusqu'aux oreilles. Mais le malheur voulut que je misse mon pied dans une flaque d'eau que le vent n'avait pas séchée ; ils m'entendirent , et , sans même se retourner pour voir qui les suivait , ils s'avertirent par un serrement de bras , et , hâtant le pas ,
ib (UspiurureDt entre les arbres. Je m^arrétai pensif , et la» souhaitai intérieurenoenit rinnoeence qui conserve Famoar, et Tordre qui le sanctifie , ces deux collrets de cèdre où ce qui est de rhomme est préservé des vers.
11 reste une suave odeur sur le passage d^une femme aimée*: c^est celle que Miltoo feit sortir du sein des fleurs qui tapissent ie berceau du monde.