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LES RELIQUES D AIX-LA-CHAPELLE

Le dépôt des reliques est aiHkssoas de cette chaire, daos une chambre qai conduit à la sacristie. On est reçu par deux personnages spécialement diargés de les montrer aux étrangers qui peuvent ou qui veident faire la dépense de ce spectacle. De ces deux personnages , Tun appartient à Tordre des laïcs , et Tautre à Téglise. Le premier est sang doute là pour surveiller Tétat matériel des reliques , tempérer la curiosité des étrangers qui voudraient y toucher, et donner des renseignements tout profanes sur la valeur des ornements et des matières d'or et d'argent qui les décorent; Pautre , à ce que je suppose , a pour emploi de comprimer les propos trop libres des sceptiques , et d'aider la foi des personnes disposées à croire. C'est un clerc tonsuré , de mine honnête , sauf les habitudes de rétat , qui ToMigent à être sérieux de boodie quand il ne Test pas d'esprit. Le laïc nous nommait les objets sacrés, sans accompagnement de paroles liturgiques ; il <&ait : aYciei un morceau de la vraie croix ; voici le suaire de JésusnChrist. » Le clerc tonsuré disait : « Ceci est un morceau de la sainte croix , cda est le suaire qui enveloppa le corps de notre Sauveur. » fl y avait deux hommes dans ce clerc : l'ecclésiastique qui n'omettait rien de la formule , et l'homme dont Vœû souriait à notre surprise et à nos hochements d'incrédulité , pendant que sa bouche commentait avec onction le point d'histoire sacrée auquel se rattachait chaque objet. Le haut de sa tête riait ; le bas était prêt à prêcher.

La chambre des reliques est entourée d'armoires qui sont ouvertes successivement et par ordre. Une table est au milieu , sur laquelle on apporte tous les objets qui peuvent être déplacés à la main. On nous fit asseoir sur des chaises , autour de cette table , en face de l'armoire principale qui con» tient les grandes reliques et les plus précieuses d'entre les petites. L'ouverture seule de cette armoire , qui couvre tout un mur de la chambre, est déjà un spectacle éblouissant. Les portes à l'intérieur sont ornées de peintures d'Albert Durer, représentant des apôtres et des saints, petites figures exécutées avec finesse et sentiment , où le dessin n'est pas sacrifié à la couleur, les figures sont sans doute de l'époque où Albert Durer disait à Mélancthon : « J'ai beaucoup aimé dans ma jeunesse la peinture fleurie et à effet , et je me suis grandement admiré dans celles de mes œuvres les plus chargées de couleur ; mais depuis que je vieillis , je me suis mis à étudier la nature, et j'ai compris que la simplicité est le plus haut degré de l'art. »

Dans l'intérieur de l'armoire , c'est l'or et l'argent sous mille formes ; des châsses , des soleils, des calices , des rehquaires , figurant des tombeaux , des coupoles , des aiguilles de cathédrales dont chaque pointe est une pierre précieuse ; ce sont des couronnes d'or, présents de personnes royales ; des statuettes en argent doré , les plus rares merveilles de l'orfèvrerie du moyen âge et des temps intermédiaires.

Une châsse d'argent doré , longue de cinq pieds environ et haute de trois , en forme de toit ou vaisseau de cathédrale , occupe tout un rayon de l'armoire sacrée. Tout autour sont les figures des douze apôtres, en relief, agenouillés dans douze niches , occupant les deux grands côtés de la châsse. On n'en voit que six , le monument ne pouvant être regardé que de face. Au milieu , dans une niche phis élevée et qui

règne dans tonte la hauteur, la Vierge est assise, ayant Tenfant Jésus dans les bras ; aux deux petits côtés , des basreliefs représentant les principaux mystères de la vie du Christ. L^angle que fomoe le vaisseau à son sommet est surmonté d^une galerie découpée en trèfle et à jour , sur laquelle brillent cinq chatons de forme ronde enchâssant des pierreries.

C'est dans cette châsse que sont renfermées les grandes reliques , dont Tostension n^a lieu que tous les sept ans. La fête dure depuis le 40 jdUet jusqu'au 24. Pendant ces quatorze jours , la chapelle de Charlemagne se remplit d'une foule de curieux , venus là de tous les points de FEurope, et qui contemplent dans les dispositions les plus diverses , mais avec une curiosité égale, ces précieux monuments de la foi catholique. L'ostensiou se fait par le clergé de la cathédrale , du haut de Téglise tendue en baldaquin , et dont le bcdcon est recouvert de riches tapisseries. Pendant que Tun des prêtres étale Tobjet sacré , deux autres placés à ses cotés les montrent avec une baguette , et en donnent Thistoire et Fexpliceftion à la foule entassée dans Téglise. Il n'est pas rare que parmi les spectateurs quelques-uns versent des larmes. A plusieurs le cœur manque , par la force de la religion rmidue perceptible aux sens ; ceux qui doutent sont émus par cette antiquité des témoignages , qui est , à elle seule , une authenticité ; personne n'est indilférent. Toutefois Aix-la-Chapelle ne voit plus cette affluence du quinzième siècle , qui forçait le bourgmestre de laire fermer les portes jusqu'à ce que les premiers venus eussent fait place aux nouveaux arrivants , et qui laissait dans le trésor particulier de l'église 80,000 florins d'or offerts à la Vierge, laquelle les abandonnait à ses collecteurs. Les pèlerins ne sont plus obligés de camper hors des murs en attendant leur tour. Lés auberges de la ville suffisent

à l^empressement des curieux ; aussi le clergé d'Aix fait-il des circulaires où il regrette les pèlerinages du temps passé , et où il rappelle les miracles opérés par la vertu des grandes reliques.

Ces reliques sont : — La robe blanche qu^avait la sainte Vierge lorsqu'elle mit au monde Fenfant Jésus ; ce^te robe est de coton , et longue de cinq pieds et demi , ce qui fait penser que la sainte Vierge a dû être de haute taille. On la montre toute dépliée , et sa ressemblance avec une chemise lui en a fait donner le nom dans le peuple. -~ Les langes dont saint Luc a dit au chapitre IV : « Vous- trouverez cet enfant enveloppé dans les langes et couché dans une crèche. » On les dit d'un drap jaune , grossier comme du feutre. On les montre plies. — Le drap dans lequel a été rççu le corps de saint Jean-Baptiste après sa' décollation. Ce drap , d'un lin assez fin , est tout couvert de sang. — Le linge dont Jésus- Christ fut ceint sur la croix. Il est pareillement taché de sang, et très-gi*ossier, quoique de lin. C'est avec cette relique, la plus précieuse de toutes , qu'on donne la bénédiction chaque jour, à la fin de l'ostension.

On renouvelle tous les sept ans les enveloppes de soie où sont conservées ces quatre reliques. Les étoffes remplacées sont coupées en petits morceaux et distribuées en présents qui en appellent d'autres.

Les petites reliques sont ainsi appelées , non parce qu'elles sont de moindre valeur, dit le livret de la cathédrale, mais parce qu'étant moins volumineuses que les quatre premières, ellQs ne peuvent pas être l'objet d'une ostension solennelle du haut de la galerie. Ce sont ces reliques qu'on montre aux étrangers, et que j'ai pu voir à loisir. Elles sont nombreuses, et ma mémoire n'a retenu que les principales. Deux reliquaires d'argent doré , d'un travail admirable , représentant

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une église gothique , haute de trois à quatre pieds , et longue de deux à trois , contiennent : le premier et le plus grand , la pointe d'un des clous dont Jésus-Christ a été percé sur la croix ; le morceau de la croix à laquelle ce clou était attadié, une dent de sainte Catherine , le grand os d'un bras de Charlemagne depuis le coude jusqu'à Fépaule ; — le second : un morceau du roseau que les Juifs mirent dans la main de Jésus-Christ, quand ils le saluèrent ironiquement roi des Juifis y et un lambeau du suaire dont son visage fut couvert dans le tombeau ; des cheveux de saint Jean-Baptiste ; une côte de saint Etienne , premier martyr.

Je ne puis pas affirmer que j'aie bien vu tous ces objets sacrés, que mon œil ait tourné tout autour, et que la fin aux choses antiques ait toujours réussi à dissiper l'incertiti^ du témoignage de mes sens. L'éclat de ces châsses, Télégance de ces tours gothiques d'où s'élancent mille aiguilles d'or, là splendeur des enchâssements , l'altération des couleurs et des formes propres à chaque objet , tout cela ne me p^meittait pas d'en avoir une perception nette , et les accessoires me dérobaient souvent le principal. Je regardais alors le derc tonsuré , dont l'œil souriant me disait : Il n'y a que la foi qui sauve ; et dont la bouche officielle était prête à anathéniatiser mon doute.

Je ne dirai pas non plus que j'aie bien et parfaitement vu , dans la jolie cassette d'or, qui figure la présentation au temple, le morceau du bras de saint Siméon qui- y est renfermé , et l'huile miraculeusement découlée des os de sainte Catherine qu'on y conserve dans une fiole d'agate. Mais j'ai admiré ce bouquet a tige d'or et aux fleurs de pierreries , qui sort de la fiole, comme un bouquet immortel nourri par l'huile miraculeuse. Deux petites statues , où la matière surpasse le travail , représentent Siméon élevant dans ses bras l'enfant

Jésus , et Marie offrant deux* colombes qui s^échappent de ses mains.

J'ai pardUement des doutes sur la grandeur de ces parcelles du corps de Gbarlemagne, conservées dans trois châsses. La seconde châsse, qui contient Fos du bras , depuis la main jusqu'au coude, est un don de Louis XI , lequel fit enchâsser ce précieux reste , en l^iSl , dans un reliquaire de trois pieds de hauteur, figurant un bras avec la main , entouré d'une manche collante. Au rnihai de ce bras est un trou carré do quelques pouces, par où Ton voit , à travers un morceau de Titre , ime portion de Tos. Allongez par la foi cet os de toute la longueur du reliquaire, tenrnne^Jepar cette main de géant, et joignez-y l'autre partie qui est renfermée dans la châsse en forme d'église gothique , et qui va du coude à l'épaule, vous aurez un bras d'un peu {dus de cinq pieds. S vous témoignez quelque étonnement , le laïc et le clerc veulent bien retrancher un pied , mais ne vous tiennent pas quitte à moins de quatre. Je n'ignore pas qu'Ëginhard donne à Charlemagno « un corps largcet robuste, et une taille élevée, mais, ajoutet-il , qui n'excède pas de justes proportions ^ » Un bras de trois pieds seulement demanderait un homnae d'au moins sept pieds : quel géant faudrait-il donc pour un Jbras de quatre pieds? La sacristie d'Aix-la-Ghapdle en est restée^, en fait de critique historique, au tém<Mgnage des grandes chroniques de Saint-Denis , lesquelles font pourfendre à Gbarlemagne un chevalier d'un coup d'épée , et disent qu'il portait un homme armé, debout sur sa main. Si le docteur Antommarchi n'avait pas pris l'empreinte du crâne de Napoléon , les sacristains futurs n'eussent pas manqué de proportionner

' Corporc fait amplo atque robu«to , tUtarâ eminenti , quae umen jastuin non excedcrct,... Eginh. in Karl., M. c. 22.

la tête de l'honnne à son histôre , et de faire de cdui qui régna de Rome à Moscou , un homme beaucoup plus gi^and qu'un grenadier de Frédéric II ou qu'un Patagon.

Je serais plus disposé à croire que le cor de chasse en ivoire , dit de Charlemagne , a réellcaoaent appartenu » ce prince , car il doit suffire du souffle d'un bonune fort , pour en faire sortir les sons qui retentirent , il y a mille ans , daos les forêts d^Aix-la-Chapelle. Ce cor est une dent d'éléphant, qui sait? peut-être de l'éléphant dont Haaroun-al-Reschid fil présent à Charlemagne : il est suspendu à un ceinturon de velours cramoisi , sur lequel on lit les mots dein ein, grave en argent doré. On est libre de suspecter ce velours d'avoir été renouvelé. Le cor a deux fôeds de long ; il est épais et très-lourd. J'ai demandé la permission de souffier dedans. Toutes mes forces d'aspiration et d'expiration réunies ont produit un faible gémissement , comme si l'instrum^t se fAt plaint d'avoir perdu le grand homme qui lui donnait l'ame.

Panm les autres reliquaires , j'ai remarqué une image eu reUef de saint Pierre , tenant d'une main la clef d'or, et de l'autre un anneau brisé de la chaîne dont il fut garrotté dans les prisons de JRome ; — un soleil soutenu par deux anges , et formé d'une croix autour de laquelle règne une bande circulaire d'argent doré , avec des incrustations d'émaux , et de petits compartiments vitrés où l'on vœt un morceau de l'éponge qui servit à abreuver Jésus sur la croix , une épine de la couronne , des os de saint Zacharie , père de saint Jean- Baptiste , les dents de saint Thomas et de saint Barthélémy; — une croix d'or dans laquelle est enchâssée une parcelle considérable de la vraie croix ; — deux reliquaires, en forme de saint sacrement , dont l'un contient la ceinture de cuir de Jésus , cachetée aux deux bouts et scellée du sceau de Con-

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stantin , et dont Tauti^ montre la ceinture de lin de la Vierge ; — enfin ude statuette de la Vier^ en argent doré , dont le creux renferme plusieurs reliques , et qui est portée solennellement par deux vicaires ) le jour du Saint-Sacrement, comtne patronne de la ville.

Les sceptiques ont de belles raisons contre les teliques ; car quoi de plus semblable qu^une cordé ordinaire à la corde dont Jésus ceignait sa robe , qu'une dent ordinaire à la dent de saint Thomas , qu'une épine de prunier sauvage à Tépiue de la saiifte couronne , qu'un os de païen à un os de saint , qu'une éponge à laver à l'éponge trempée de fiel et de vinaigre dont on abreuva Jésus , qu'un clou rouillé à un clou de la vraie croix? Quoi de plus stfspect que cette authenticité reposant sur des traditions orales , sur dos approbations données par des autorités ecclésiastiques , intéressées à multiplier les preuves sensiMes et populaires de la foi , sur les registres des églises intéressées à les exploiter? Quoi de plus douteux que ces conservations miraculeuses au milieu des guerres , des incendies , ' des pillages , dans des villes saccagées par toutes les invasions du midi et du nord , au miKen de cette Europe flottante août la carte change tous les detni-siècles , renouvelée par l'épéé et le feu? Mais les fidèles n'ont pas de moins belles raisms en faveur des rdiques ; car quoi de plus probable , dans l'origine d'une religion , que les croyants aient conservé quelques restes de ses martyrs ; que d^ sépultures aient été pieusem^t violées pour en tirer des o^ments ; qu'on ait ramassé les linges du supplice , les clous de la croix ? Quoi de {dus vraisemblable qu'après le triomphe de l'église , ces débris aient été ou achetés aux possesseurs par les princes , ou volontairement donnés aux égUses , pour être la propriété de la chrétienté tout entière ?

La foi aux relique est fondée sur la vraisemblance; et

c'est peut-être oe qui la raid si vivace , outre qu^dle a sa raeiue dans rimagination populaire et Tesprit de perpétuité si naturel à l'homme.

Est-ce donc à ce clou que je crois 7 est-ce à cet anneau de chaîne , a ce petit morceau de bois ndr, à ces cheveux , à ces linges ensanglantés , à cette huile découlée des os d'une sainte? Mon. Mais je crois à tous ceux qui y ont cru , à ces pèlerins s'aventurant jau milieu des guerres furieuses pour les aller toucher, pour en rapporter le contact sacré dans la patrie , au risque de mourir en chemin , confessés et arvoyés au ciel par leur seule vertu divine ; je <»*ois à la foi de ces princes qui les faisaient enchâsser dans Tor et Fargent , et partageaient avec les reliques les pierreries de leurs couronnes ; je crois aux ardentes prières , aux élans de cœur, à tant de regards respectueux et avides qui leur ont imprimé une authenticité bien autrement imposante que Fidentité exacte de la misère ; je crois à ces malades , à ces humbles d'esprit , à œs pauvres sans consolation , qui sont partis d'Aixla-Chapelle guéris , redressés , riches , pleins d'espérance , après les avoir contemplées ! Je crois à la pénitence de ces reines , princesses et grandes dames ^ qui léguaient leurs diamants aux reliques d'Aix-la-Chapelle , voulant que le don de ces bijoux, qui leur avaient donné tant d'orgueil pendant leur vie , purifiés par ce saint et dernier usage , leur fût compté au jour du jugeaient comme une bonne œuvre 1- Les reliques ne sont vraies que par le consentement universel , lequel est plus fort que tous les actes des notaires romains , que tous les registres d'église , que tous les cachets des empereurs : c'est pour cda qu'on ne les peid; pas voir froidement. Malheur à celui qui ne trouverait qu'à rire en présence de ces emblèmes que la foi de tant de générations a sanctifiés , qui ont été le baume de tant de blessures*, la réparation ou le

soulâgenlient passager de tant de maux , qui ^ dans des époques de ténèbres et d- anarchie, où rhomme manquait à l'homme , où le présent était intolérable et l'avenir dans le ciel , ont donné atix pèlerins quelques heures d'exaltation fortifiante , et les ont rafraîchis un moment dans leur rude voyage vers îe terme de la réparation éterne^e !

Mais si les reliques ne sont vraies que par le consentement universel , sitôt que ce consentement se retire , il n'y a pa^ de moyen humain d'authenticité qui puisse les garantir do doute et de l'abandon. Alors le sanctuaire où sont conservées les reliques n'est plus qu'un cabinet d'antiquités. Les châsses d'or et d'argent , bénites par les évêques , deviennent des écrins de l'orfèvrerie du moyen âge* L'homme d'église qlii les montre n'ose {dus se signer devant le morceau de la vraie croix , ni s'incliner devant la ceinture du Christ , devant le lin sur lequel a dégoutté le sang de son flanc. U sourit pour mettre à l'aise les incrédules , et ne pas paraître trop peu de son siècle. Au lieu d'être uu pèlerin qui a quitté sa ville sur la foi de la bonté divine , qui a dit adieu à sa femme , à ses enfants , emportant des provisions pour un jour au début d'un voyage qui durera des mois , le visiteur des reliques est un voyageur qu'on fait asseoir; — le pèlerin s'agenouillait ; — avec lequel on fait prix à la porte , moyennant quoi il lui sera permis de toucher les reliques , de les peser dans sa main j d'élever des doutes , d'entrer en discussion avec l'homme d'église chargé de l'ostension , lequel défendra ses reliques de bouche , en les abandonnant de cœur. Tel est l'état des croyances , du côté ^e Téglise qui les fait voir, et qui en Ure un revenu régulier, et du côté des visiteurs qui croient que le spectacle vaut l'argent. Le visage du clerc tonsuré en est l'expression la plus exacte : c'est un visage de transaction ; ses lèvres rompues aux paroles litur-

giqnes , et où les habitudes de la profession ont paralysé le sourire , ne manquent pas à Téglise; mais ses yeux s'accommodent avec le siècle. Si c^est le hasard seulement qui a donné cette physionomie double à ce jeune homme , peut-être candide au fond et plein de foi , je durai que le hasard est pai favorable au culte des reliques.

Le tarif de la visite aux reliques est exorbitant. C'est une habitude ilUbérale du clergé d'Aix-la-Chapelle ; à Cologne , Tostension des crânes des trois rois mages est encore plus chère. Cette sorte d'impôt est inconnue en France , où les reliques, il est vrai , sont rares, et les curieux de reliques peu communs. Le peuple , où sont les demeurants de toutes les religions qui s'en vont , ne voit les reliques que tous les sept ans , quand la vue n'en coûte rien. Il y a pourtant beaucoup de pauvres gens pour qui une ostension plus fréquente et gratuite serait un grand soulagement moral. On vmt id des hommes du peuple , des vieillards , cdiés aux tribunaux de pénitence , comme ailleurs les femmes , et s'y confessant des fautes et peut-être des horribles tentations de la pauvreté. D'auti*es agenouillés sur les degrés d'une chapelle, inmiobiles, prient avec ardeur. L'église est pour eux un toit pédant la pluie , une maison qui ne repousse pas la prière du pauvre , mais qui ne l'exauce guère que dans l'autre vie.

Des gens dé la campagne, après le marché, et avant de retourner au village , viennent réciter un rosaire dafls un coin de l'église , derrière un pilier, sûrs d'être entendus par le Dieu qu'on adore à l'auteU Dans le cloître qui conduit à la cathédrale , quatorze tableaux , attachés au mur à des distances égales , représentent divers sujets de la vie de Jésus- Christ. Au bas de chaque tableau est un banc grossier, en forme de prie-dieu , où l'on vient réciter des prières particulières. C'est sur un de ces bancs , devant le tableau qui re-

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présente Jésus-Christ disant cette belle parole : « laissez les petits enfants venir à moi , » que je vis une femme en haillons , qui paraissait exténuée , et qui était venue au cloître peut-être pour oublier la faim. Elle tenait dans ses bras un enfant, maigre comme elle, qui regardait par-dessus son épaule, et souriait pendant que sa pauvre mère priait. Mon premier mouvement fut de penser è lui donner quelque argent ; mais je la laissai adiever sa prière , et m^allai placer à la sortie du cloilre , pour Tattendi^e au passage et lui faire mon aumône. Elle se leva , fit une révérence , et se traîna jusqu'à la porte, en regardant à droite et à gauche , avec cet air stupide que donne Thabitude de la misère irréparable. Je lui mis rapidement une pièce de monnaie dans la main. Elle la prit, la baisa, et fit un signe de croix , en balbutiant quelques mots allemands. Peut-être pensa-t-elle que celui qu'elle venait de prier lui avait envoyé cette aumône.

Ah ! sans doute , « i\ faut une religion pour le peuple ; » qui pourrait le niei*? Mais malédiction à une société qui dit ce mot avec une arrière- pensée d'égoïsme, et qui se croit quitte avec le peuple quand efle lui laisse ses églises ! Il faut une religion pour le peuple , mais il lui faut aussi des impôts doux , des écoles et du pam ! Même quand il aura tout cela , il lui restera assez de maux et de souffrances ; c'est pour ces maux et ces souffrances sans remède qu'il faut une l'eligion , mais non pour dispenser les gouvernements du de-' voir de soulager ceux qui souffrent la faim et le froid , et d'empêcher qu'il y ait des pauvres faute de travail.

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