‹ MélangesChapitre 3 sur 23 · MARSEILLE. - LES DEUX MERS · texte numérisé non relu

MARSEILLE. - LES DEUX MERS

J 'ai pris à Tarascon la route qui conduit à Marseille. Quelle route , juste ciel !

De grands chemins droits , où le vent du nord soulève Jdes

* La pnbbcation dans la Bei^ue de Pan* de ce chapitre de mei Souvenirs a excité , i Paris comme à MarseiUe » dans le petit cercle de cenx qui l'avaient lu, des susceptibilités que mon amoor-propre d'autear ne m*empéche plus de trouver trés-justes. Seulement > on a peut-être eu tort de traiter des impressions de passage comme des opinions réfléchies; mais le tort a été plus grand de mon c6té d'avoir donné lieu à cette méprise. C'est toujours une faute grave

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nuées de poussière qui vont verser sur les plaines avoisinantes des trésors de sécheresse et de saleté ; çà et là, le long de la route , des arbres maigres , épuisés , d^un blanc sale et aride qui dessèche le gosier et fait mal à Tesprit. Alors le soleil semble meiu*trier ; le ciel , avec son imperturbable azur, finit par être impatientant, et le voyageur, le cou t^du, ouvrant toutes ses narines , comme la vache de Virgile, pour humer toutes les parcelles d'air respirable et sans poussière qui descendent du ciel entre deux bouffées de vent , appelle Forage et les pluies du nord pour laver un peu ces pauvres plantes , et ôter aux arbres ce linceul blanc qui couvre leur verdure mourante , et qui les fait paraître altérés comme des êtres vivants.

Là où la route longe les hauteurs d'une colline et domine une vallée , cette poussière fait pourtant un effet très-pittoresque , tant il est vrai que tout est pour le mieux dans ce

d'engager la même responsabilité pour une opinion sérieuse que pour un caprice d'esprit.

Aujourd'hui , qu'ai-jc besoin de dire qUe personne plus que moi n'admire Marseille, et qu'il faudrait être privé d'yeux et de raison pour ne pas reconnaître que c'est une des premières villes du monde, aussi bien par la beauté de son ciel et de sa mer , que par le génie de sed habitants ? Qu'est-i) be9oin que je déclare qu'en me raillant de quelques ridicules indigènes , qui , pour être d'une autre sorte, ne sont pas plus graves que tous les ridicules particuliers à chaque province de France, je n'ai point songé à attaquer en général le caractère d'une population active, ingénieuse, éloquente comme les Grecs qui ont fondé Marseille- — Mais à quoi bon , va-t-on dire, réimprimer ce chapitre? — C'est qu'il ne roule pas tout entier sur quelques ridicules provençaux; c'est peut-être qu'il s'y trouve quelques vérités communes, et, par conséquent, toujours bonnes à dire» dans la partie satirique. Et d'ailleurs , quel écrivain se ferait réimprimer s'il était résolu à n'admettre dans la nouvelle édition de ses œuvres que celles de »cs pensées- qui , à son jugement rassis , n'auraient pas cessé d'être parfaitement vraies?

monde. La vallée , couronnée tout à Tentotir d^une espèce de ceinture blanche , ou plutôt d^un borizra de poussière , ressemble , non pas à une oasis du désert égyptien , mais à oe que jem^imagine qu^une oasis doit être. La verdui*e des vignes et des oliviers est ce qu^on peut concevoir de plus inattendu et de plus rafraictrissant. Les vignes sont d^un vert plus vif et plus clair que celles de nos pays du centre ; le feuillage des oliviers est doux comme un velours , et quand le vent , qui s'eèt décbargé de toute la poussière sur les pauvres champs qui bordent la route , glisse au fond de la vallée et courbe les tètes égales et flottantes des oliviers , on croirait voir un magnifique voile de soie qui dérobe aux regards quelque terre fortunée. Mbs moissons , quand elles ondoient , comme les eaux d^un lac , ne peuvent pas donner une idée du mouvement pur, velouté , soyeux , des oliviers du midi , surtout quand Us sont vus de la gi*ande route , dans le lointiûn , et par des yeux brûlés par la poussière. C^est sans doute en se rappelant un diamp d'olivi^^ doucement agité par une brise de mer que Virgile a décrit sa gracieuse Camille. On voudrait qu^il y eût un ordre de créatures intermédiaires entre Tbomme et range pour fouler le doux marcher de ces pdouses de feuillages ; et je cnnrai plutôt , pour ma part , à des sylphes rasant , par un beau crépuscule de Provence , le vert arg^té des oliviers de la vallée , qu'aux pauvres sylphes grelottants du Nord , qui glissent , en soufflant dans leurs doigts , sur les étangs brumeux de la Germanie , ou qui entrent, par le trou de la serrure , dans les nobles chfttdlenies , pour se chauffer à la grande cheminée de la salle des festins.

Je rêvais à cela , ou à peu près , quand la voiture s^arréta devant la porte d'une auberge , à Orgon , petite ville française , où je ne sache pas avoir entendu un mot de français. Je crus avoir trouvé là les sylphes que je demandais , il n'y

a qu^un moment , pour marcher sar les télés ondoyantes des oliviers. C^était un dinianche ; la principale place de la ville était remplie par des groupes de jeunes filles , d'une part , allant trois à trois , avec un frais mouchoir de toile blanche dans la main , lequel paraissait leur servir tout à la fois d'éventaU et de contenance , et d'autre part , par des groupes de soldats de la ligne , les uns jouant à la boule , les autre^so promenant de long en large , avec Tatr tout aussi dépaysé que pourrait Tétre une garnison française à Maroc. Je me bâte de dire que les soldats et les jeunes filles étaient séparés par une ligne, qu'on m'a dit dans le pays être infranchissable ; cette ligne , c'est le soin de la réputation. Une fille d'Orgon qui serait vue avec un mUiiaire serait déshonorée. Le simple soupçcm la priverait à jamais d'un mari , ce qui est un grand malheur 1 Les plus entreprenants de la petite troupe se hasardaient à rôder autour des jeunes filles , et à lancer quelques regards sur ces couples de trois grâces ; mais là où ils paraissaient, il se faisait à l'instant un vide autour d'eux. Ce petit manège est une des choses les plus édifiantes que j'aie vues de ma vie* J'en parlai avec un petit sergent des plus dé^ lurés , passablement gâté par la garnison qu'il venait de quitter, et qui me dit que la principale cause de leur peu de succès était la langue , et que c'était faute de s'entendre qu'on se fuyait. — Vous allez donc apprendre le patois provençal? lui dis-je. — Non ; mais ces demoiselles apprendront le français. — Ce que je note ici pour faire apprécier l'un des avantages des armées permanentes, et en particulier, des garnisons de province , qui représentent , comme oq dit , le pouvoir central. Il est vrai que , dans le cas particulier d'Orgon , il y avait autant de la faute du démon que du pouvoir central ; car pourquoi ces jolies odalisques de village se promenaient* elles sur la place où les inilitaires jouaient à la boule? Pourquoi

venir agiter de beanx mouchoirs bfaffies deyant des sultans à un sou par jour, qui sont assez accommodants pour se coatenter qu'on les leur jette? Pourquoi venir protester de leur amour pour leur réputation devant des galants aitret^us par l'état pour la leur faire perdre?

Les filles d'Orgon soat charmantes : ce n^est plus le même genre de beauté qu'à Arles , ou , pour mieux paiier, c'est plutôt de la grâce que de la beauté. Elles ont les traits mignons , de la coquetterie , l'habitude des o^Uades , ce que je dis ici , sauf leur soin pour leur réputation , à la différence des filles d'Arles , qui m'ont paru marcher devant dles , sans regarder pour être regardées , d'une allure ndrfe , et du pas dont je me figure que pourrait marcher quelque beUe statue romaine descendue de sa base. J'attribue cette différence à la position cf' Arles , qui n'est sur le passage de riai , conmie on dit, et où il y a peu d'occasions de se faire voir , tandis que la petite ville d'Orgon est sur la grande route , et traversée jour et nuit par des voyageurs ; or j'ai remarqué que là où il passe beaucoup d'étrangers , le sexe a beaucoup moins de modestie. Assurément la faute en est aux étrangers , et non au sexe.

Je quittai Orgon à la tombée du jour. J'avais pour compagnons de voiture cinq voyageurs de différents âges , quokpie d'une physionomie à peu près pareille ; tous ayant beaucoup d'expression, mais de cette espèce d'expression qui ne dit rien pour vouloir dire trop. C'étaient des visages inquiets dans leur immobilité , des faces agitées au repos , des masques de passions , avec des sourcils très-noirs et très-marqués , de grands yeux et de grands regards qui paraissaient gênés dans la boite étroite d'une voiture publique , autant que je pus le remarquer rapidement aux dernières lueurs du crépuscule. Une demi-heure après , ces mêmes têtes , envelop-

pées dans des foulards d'Avignon , flottaient et tombaient les unes sur les autres , au gré des mouvements de la voitui'e , dans cette lourde somnolence qui ressemble à un caudiemar. MoHuéme , j^avais fini par céder à cette espèce de sonuneil , quand tout à coup je fus éveillé par un cliquetis de psffoles accentuées et fortes qui me firent croire que j'allais être témoin d'une dispute. Mes cinq compagnons de voyage parlaient tous à la fois et gesticulaient à l'avenant , autant que le permettait l'espace très-limité où se passait la dispute. J'entendis très-distinctement certaines expressions qui , dans les pays du nord et du centre , où il y a incomparablement moins de physionomie qu'ai Provence et dans le Languedoc , font aller sur le terrain les meilleurs amis. Dans le premier moment , je ne compris rien à la querelle ; mon attention ne pouvait percer toutce bruit de gestes et de voix ; à la fin , je parvins à saisir la cause de toutes ces injures si bénignement lancées et reçues ; cette cause , la voici :

Il s'agissait de savoir quel était le mot patois le plus g^éralement employé dans lelffidi pour exprima* le mot français ognon.

L'un prétendait que le mot usité à Garpentras était le plus général ; l'autre le revendiquait pour Avignon , l'autre pour Marseille. Je n'ai retenu aucun de ces termes , n'ayant par malheur m la mémoire des mots patois , ni fort souvent celle des mots français.

La querelle terminée , mes compagnons de voyage se rendormirent , et la voiture continua de rouler en silence ; mais , au milieu de la nuit , le même bruit se fit entendre de nouveau , les mêmes gestes recommencèrent, avec accompagnement des mêmes expressions caractéristiques qui m'avaient si fort étonné la première fois. Les premières paroles que je pus saisir à la volée m'apprirent le sujet de la nouvelle dis-

eiissioQ. Cette foisil s'agissaitd'uB peu plus ou d'un peu mcmis, à votre gré , que Téquivalent en patois du mot français ùgnm.

Il s'agissait de savoir si la révduticm de juillet avait étéune révoMoD politique ou une révolution jsodale*

Je me dis à moi-m^ne : Voilà , certes , de bien grands philosophes ou de bien mauvais comédiens , puisqu'ils font la même dépense de discussion, de paroles accentuées, de gestes enflammés et d'injures réciproques , pour le patois du mot ognon cpie pour le caractère d'une révolution !

J'ajoutai : Voilà , en outre , de bien bons amis , puisqu'ils peuvent se pardonner les injures qu'ils se disent en face !

J'appris bientôt d'eux qu'ils n'étaient ni de grands pfulosophes , ni de mauvais comédiens , ni de bons amis , mais de simples habitants de MarseiUe. Tant il est vrai qu'il ne fout pas précipiter ses jugements 1

Ces habitants de Marseille s'échauffaient sur tout et à propos de tout. Ils parlaient avec les yeux , avec le nez , avec le front , avec les mains ; ils s'agitaient sur leurs banquettes , ils gesticulaient , ils riaient haut de tout et particulièrement de ce qu'ils avaient dit ; je n'ai jamais vu tant d'enthousiasme et de physionomie pour si peu. C'était un flux de paroles faciles vraiment effrayant, llsanblait queleur langue n'était pas gouvernée par leur cerveau , et qu'elle n'attendait pas leurs idées , car ils parlai^t tous comme des gens qui veulent rattraper leurs paroles. C'est cette précieuse facilité qui , dirigée par le besoin de faire fortune , devient ce qu'on appelle de l'éloquence pariementaire. Mes cinq Marseillais , placés dans d'autres dreonstances, pourraient faire de très^bons orateurs, car c'est à ceux de ce pays que la nature a donné le privilège de parler d'une bouche pleine et harmonieuse , et d'être orateurs sans penser. Je crois que mes compagnons de voiture

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doivent être de sang grec pur, et qu^ils appartiennent à cette race dont Juvénal a dit : « C'est une nation comédienne. Tu « ris , le Grec éclate. Voit-U un ami pleurer , il pleure , mais » sans douleur. Situ fais allumer im peu de feu dansParrière- » saison , il endosse un manteau. J'ai chaud , disrtu ; il sue. »

Natio concéda est. Rides P majoré cachinno Goncutitur : flet, si lacrymas conspexit amici , Nec dolet : igniculum brumae si tempore poscas , Accipit endromiden : si dixeris : aestuo , sadat.

Quand nous fûme^ arrivés sur le plateau qu'ils appellent dans le pays la Visla, et d'où Ton découvre , dans un vaste bassin , Marseille et ses environs si vantés , et à l'horizon la Méditerranée , mes Marseillais me demandèrent si je voyageais en amateur, et si j'avais déjà vu leur ville. Sur ma réponse que je voyageais en amateur, et que je n'avais jamais vu Marseille , ce fut à qui des cinq me fournû*ait le plus de renseignements , choses dont ils paraissent , dans ce pays , très-prodigues. L'un me recommandait les rues , l'autre les hôtels , l'autre les monuments , tels que les salles de spectacle et la maison de ville , celui-ci les boulevards ; tous , et tous ensemble, le port. Provisoirement, mes voisins de droite et de gauche me faisaient aller* d'une portière à l'autre, tantôt pour voir le côté de la terre , tantôt pour voir le côté de la mer ; j'en avais le cou rompu. Au Ueu d'attendre mon sentiment sur tout ce qu'ils me montraient , ils le formulaient d'avance avec une effrayante volubilité , et des figures grimaçantes à troubler tous mes rêves ; et ils croyaient de trèsbonne foi que j'avais donné mon avis. En peu d'instants , il se trouva donc que j'avais tout approuvé , tout admiré , et

que je m'en étais même expliqué a ce sujet dans les termes les plus honorables pour Marseille et ses environs. Je reconnais d^ailleurs tout ce qu'ils mettaient d'empressement et d'obligeant à me foire les honneurs de leur pays ; mais j'allais enfin leur demander grâce, quand, par bonheur, deux discus^ons simultanées attirèrent mes cinq compagncms aux deux portières , ceux de gauche, à l'occasion du propriétaire d'une bastide; ceux de droite , à l'occasion de l'emplacement d'un édifice public , le lazaret, je crois. Je iM*ofitai du débat pour reprendre mes sens. J'étais suffoqué par la poussif et par l'exaltation de mes voisins ; j'avais la fatigue sans l'enthousiasme , eux avaient l'enthousiasme sans la fatigi^.

Le coup d'oeil qu'on a de la Yista est en effet admirable ; mais l'horizon est trop vaste pour la vue , du rorâis pour la mienne. La campagne de Marseille ressemble de loin a un immebse cimetière du Père Lachaise« €e ne sont que des maisons hautes comme des tombes , et entourées d'ifs et de cyprès , un peu moins hauts que ceux des dinetières. Encore ces malheureux aii)res sont-ils tout gris de poussive. Monlrez-moi cette campagne de Marseille , il y a dix-huit siècles , au temps où Milon exilé y mangeait d'excellentes figues en lisant le plaidoyer que Gicéron n'avait pas prononcé. Montrez-moi sur ces petites collines , entre lesqudles serpentent de mauvaises routes de traverse brûlées par le soleil , à la place de ces bastides sans grâce , sans architecture , où d'honnêtes marchands viennent tous les dimanches se re •poser de l'horrible fatigue qu'ils se donnent pour y venir , des temples avec leurs frontons , leurs portiques , leurs colonnades , ou des villas romaines , avec leiu*s bains , leurs aqueducs , leurs ombrages disputés au soleil , avec leurs magnifiques pierres , et tous ces arts hydrauUques ou de jardinage qui luttaient contre la sécheresse meurtrière du cHmal;

car la parure d'an tel sol , ce sont les belles pierres et les eaux , lesquelles servent à la fois d'ornements et de moyens de défense. Quant à la Méditerranée, vue de si loin, ce n'est qu'une ligne d'azur mobile qui se confond avec le ciel. Si vous vous montez l'imagination , au moyen de ces quelques phrases que vous pouvez avoir retenues de vos classes sur nnunensité , sur l'infini , il est possible que cette ligne , d'ailleurs très-belle comme ligne , vous fasse beaucoup d^effet ; quant à moi , j'avoue qu'il faut que je sois tout près de la mer , ou sur la mer , que je la touche , que je l'entende , que j'en aie peur , que je voie sa force , pouù que mon imagination me donne sans efforts des plaisirs vrais , profonds , mais trop vagues toutefois et trop peu intéressants pour prendre place parmi les impressions traditionnelles et de rigueur que tout homme , quelque peu lettré , est tenu d'avoir à l'aspect de la mer*

Mes compagnons discutaient encore sur le vrai propriétaire de la bastide et sur l'emplacement exact du lazaret , quand nous fimes notre entrée à Marseille, entre deux rangées de femmes de la campagne qui se rendaient au marché , en bas jaunes. C'est tout ce qui m'ajfrappé dans leur extérieur* A peine descendu à l'hôtel , je me suis fait indiquer le port , et j'y ai couru , comme il est juste. Je m'attendais à voir un caravansérail universel, un vaste marché bariolé de toutes couleurs et de tous pavillons ; eu lieu de cela , j'ai trouve une population criarde et goudronnée , où toutes les nations portent le môme costume , qui est celui de la saleté. Le négoce donne à toutes ces figures du Nord , du Midi , de l'Orient , confondues ensemble, un même type , type crochu et recoiu'bé, type d'Harpagon ; Harpagon est le saint du port de Marseille. I^ négoce , qu'on prend pour la civilisation , n'en est que la cuisine. On la voit , cette civiUsation , dans le port de Mar-

seiUe , manipulée par les mains les plas sales qui soient au monde , au bord d^une eau croupissante , au milieu du goo» dron et des chansons de bord , par des cuisiniers qui ne goûtent pas toujours aux plats qu'ils font ; car rien ne parait moins civilisé que ces ouvriers de la civilisation. Le négoce est le grand véhicule des idées , mais c'est un véhicule qui n^a pas conscience de ce qu'il porte. Les personnages les plus pittoresques du port de Marseille sont les Grecs ; on les dit fort médiocrement loyaux dans leurs transactions ; un né|ç.ociant de Marseille me racontait qu'il fallait les snr\ eiller dans les magasins , à cause de leur penchant irrésistiMe à oietti*e sous leur veste des objets qui n'ont pas été compris dans le marché. Je ne me rends pas garant da fait , qooiqu^ilme confirme dans un préjugé que j'ai , que l^ négoce ri^est séparé du vol que par une ligne imperceptible , que les Grecs ne sont peutêtre pas trop coupables de ne pas voir.

Il faut bien pourtant parcourir le poil de Marseille quand on aime la civilisation comme certaines gens aiment la cuisine , au point de n'être point dégoûté de i'offidoe où elle se prépare , ni des mains qui en élaborent les matières premières , et surtout quand on ne craint ni de s'oindre en passant le long des tonnes d'huile , ni de se blanchir contre les sacs de blé ; ni de se noircir à la casaque des matelots , ni de recevoir dans la figure des coups de queue de thon , quand on se rencontre avec les femmes qui en portent sur leur tôte ; ni enfin d'être suffoqué par la chaleur , par la compagnie , par l'odeur de poisson salé , on étourdi par la loquacité des gens du grand et du petit négoce , ou empêtré dans les câble^^ . qui servent a amarrer les bâtiments , ou foulé aux pieds par un maladroit qui ne vous en demande pas pardon dans voire langue , ou pris pour un négociant qui vient faire des achats de fniits secs , toutes choses qui peuvent vous arriver à chaque

iustaot y sans compter le risque d^étre poussé dans Teau par la foule , s'il y a quelque échauffourée autour d'une église ^ ou quelque guerre civile entre une émeute et un caporaL

Je vais dire , sans circonlocution , ce que j'ai trouvé de plus beau et de plus laid à Marseille. Je prends les deux extrêmes pour faire apprécier cette belle ville : d'autres prendraient les choses de milieu ; à chacun son pmnt de vue. Je commence par le laid ; hélas ! c^est Tordre logique dans la plupart des choses qui sont de l'homme , où le laid est ce qui frappe d'abord , et ce qui frappe le plus , ce que je ne dis pas ici pour justifier le drame qui se fonde sur le laid , ou plutôt qui l'exploite. A Dieu ne plaise ï

Ce que j'ai vu de plus laid à Marseille, c'est le mode de nettoiement de la voie publique. Croiriez-vous que cette ville célèbre ait passé par quatre civilisations successives, la civilisation pho(*.éenne , la civilisation grecque , la civilisation grseco-romaine , la civilisation française , pour arriver au procédé que voici : — il y a de gros hommes robustes qui descendent le long des ruisseaux , rampent au coin des bornes , avec un petit balai sans manche et un pania* de roseau. Us font , moitié avec la main , moitié avec le balai sans manche, un petit tas des ordures qu'on y a jetées, et les mettent dans leur panier. Quand les paniers sont pleins , ils les posent sar leurs têtes comme Perrette son pot au lait , sur un coussin assez propre; ils tirent de leur podie une clef plus claire et plus polie que celle de votre secrétaire ; ils ouvrent une espèce de réservoir pratiqué dans le mur d'une maison et y vident leurs paniers. Cela fait, ils entrent au cabaret, lequel fait face ordinairement à leur réservoir d'ordures , ils se lavent les mains dans une onde pure , s'asseyent sur un escabeau devant la porte , et mangent avec appétit des pastèques roses , dont ils jettent l'écorce dans le ruisseau ; car, outre leur

privilège partieulier d'enlever les ordures , ils usent du droit commun d'en faire. J'ai suivi ce procédé avec tout Tintérêt d'un étranger fort occupé des choses de voirie, qui avait sous ses fenêtres un réservoir de Tespèce dont je parle , et en face une gargote qui servait de quartier-général à quelquesuns de ces ^os hommes , grands mangeurs de pastèques , à ce qu'il m'a paru. Je crois qu'Q faudrait remonter bien au-delà des colons phocéens pour trouver un mode de nettoiement plus malfMropre , plus igncAle , plus dégoûtant que celui-là. Ces dépôts d'ordures sont à côté ou en face de dépôts de marchandises qui se mangent , comme thons frais ou marines , fruits secs ou confits , ce qui m'a fait penser que peutêtre ce qu'on enfermait sous de si belles clefs est une brandie importante de négoce , le négoce sachant faire de l'argent et de l'or avec des balayures , tout aussi bien que M. Barruel lait du fer avec du sang.

Ce que j'ai vu de plus beau à Marseille , c'est un coq. Ce eoq était mon voisin. C'est lui qui me réveillait tous les jours , quand ce n'étaient pas les cousins ou autres réveillematin , fort nombreux dans le midi. Son plumage était d'une exquise beauté. Je ne sache pas y avoir vu ni émeraudes , ni rubis , mais seulement de belles teintes bleu de ciel , sur un fond roux ardent , deux couleurs dont l'une peut bien passer pour Teinblème de la force , et l'autre de la bonté. Force et bonté me paraissaient en effet les deux traits caractéristiques de mon voisin. Sa crête était d'un beau rouge de sang, et, ce qui est rare, sans autres échancrures que celles que la nature a faites aux crêtes de coq , ce que j'attribuais à l'heureuse situation de mon voisin , lequel , étant sans rivaux , n'avait à défendre sa crête contre personne. 11 était haut sur ses pattes , fier , mais point vain , ne chantant qu'à propos et à de rares intervalles , ce qui contrastait

agréablement aTec Finfatigable loquacité det meaux à deux pieds sans plumes au milieu desquels il vivait. Je ne Tai ja* mais vu s^échauffer pour des riens , ni prodiguer sa physionomie , ni gesticuler outre mesure avec la seule partie de lui-même qui lui a été donnée pour accompagner ses gestes , je veux dire sa crête. 11 était doux , calme , silencieux comme les tètes pensantes du Nord. Le passage fréquent des voitures, des porteuses de thons , des chiens , des vaches et desdièvres, lesquelles venaient chaque matin , maigres et haletantes , traîner de porte en porte leurs mamelles épuisées, pour qu^on leur prit le peu de lait aqueux et sans parfum qu^elles avaient fait sur la paille de Técurie ; tous ces encombrements d'hommes et de choses si fréquents dans une grande ville , l'arrivée soudaine d'un employé au nettoiement , lequel venait disputer au coq et à la poule le tribut que ces modestes oiseaux prélèvent du bec avec tant de délicatesse sur les épluchures fraîches , enfin tout ce qui peut passer pour des incidents et des dangers réels dans la vie d'un coq , que sa mauvaise destiné a transplantée de sa basse-cour originaire au milieu des villes , n^âgitait mon voisin que médiocrement , et n'altérait jamais sa raison. Il ne bravait pas le danger ni ne le fuyait pas de trop loin , comme font la plupart des hommes , lesquels sont presque toujours ou fanfarons ou pdtrons ; il l'attendait et l'éludait. Il dépensait moins d'émotion, et assurément moins de paroles , pour se sauver lui et ses poules de l'irruption d'un chien étourdi , des tracasseries d'un enfant sans pitié , que sais-je? d'une bruyante échappée d'écoliers sortant de l'enseignement mutuel , que les hommes ses compatriotes n'en dépensent poiur dire qu'ils mt chaud ou froid , notanunent mes cinq compagnons de voyage , car je ne veux point généraliser mes observations , surtout quand le malheur veut quo ce soient des critiques.

Je u'oubliarai jamais une eiroonstauce très-soleuuelle chi mon coq d<Hiaa une preuve édafauite de sang-froid , de priH deuce et même de tactique , comme vous l^allez voir. Un jour qu^I était à gratta paisiblement b terre d^entre les pavés , entouré de ses poules, auxquelles il jetait généreusemeDt les ver* inisseaux qu'il y trouvait , un grand bruit de fifres et de tan>bourins se fit entendre à rextrémité de la rue où il logeait. Je le vis dresser son cou et prêter Toreille au bruit avec une émotion croissante ; il se. pei*cha sur le brancard d^une brouette , comme un chef qui mcmte au haut d^one cdiioe pour observer les mouvements de Tennemi. Les poules s'étaient rangées , toutes tremblsmtes , autour de lui , attendant quil donnât le signal de la retraite. Bientôt les joueurs de lifre débiHichèrent à rentrée de la rue , dans un aiqpareil qui aurait fait peur à de plus braves que mm voisiUr Un premier rang de tambours ouvrait la marche. Jamais je a^ai vu caisses plus longues , plus criardes et moins guerrières. Au second rang , des joueurs de fifre accompagnaient les tambours , et perçaient les oreilles de leurs sons aigus et discordants. Veoaientensuiteune denUr^ou^aîne de grands garçons, portant des espèces de hallebardes surmontées de pains en couronnes , et la tête couverte de chapeaux de miirécbpux de France ou de rois , avec pluche blanche en dedans et galons dorés, ainsi que vous Tavez pu voir aux demièresrevues. Cette, grotesque armée s'avançait d'un pas tunniltueux, précédée d'une avant-garde d'enfants , qui mélaia»t leurs petits tr\$ argentins au bruit des fifres et des tambours. C'était , si je m'en souviens bien , une d^utatioo d'un viU^^ voisin , qui allait en pèlerinage à une chapelle très^haute , d'où i'/on a un magnifique coup d'œil sur la mer , et dont le nom ne me re«vient pas en ce moment.

I^ coq suivait frddement toutes les évolutions de l'armée

S6 FKANCE.

ennemie. Je ne sei*ais pas véridique 8i je disais qo^l n^étaiC pas très-ému. II me sembla voir tout son plumage frémir. Il descendit du brancard , et commaiça son mouvement de retraite à Textrémité opposée de la rue. Mais ici se présentait une difficulté. Le coq est comme le chat, Thôte de la maison; il n^aime pas s^égarer, changer d^horizon, ni exposer ses poules à tous les risques d'un déplacement : 0 fallait donc ne pas quitter la rue , et cependant échapper à Tennemi. Que faire? Je le vis un moment hésiter, courir en poussant un petit cri , puis s^arréter , puis revenir sur ses pas. Mon cœur battait avec violence. Mes brutaux , au cha* peau royal , avec leurs fifres et leurs tambours , avançaient , non pas au pas de charge , mais à un pas plus irrégulier , et qui pr^d plus de place , au pas de gens qui se sont bien lestés pour leur pèlerinage. J^eus peur un momaat que mon voisin, perdant la tôte (on Veut perdue à moins) , ne prit le parti de s^échapper entre les jambes de la troupe , en s^abandonnant à toutes les chances ignominieuses d'un sauve qvi peut ; mais cette peur ne dura que Finstant d'un éclair. La porte de derrière de mon hôtel , donnant sur la rue , était entr'ouverte : mon coq s'en aperçoit ; et , malgré sa répugnance native à entrer dans la maison d'autrui , il s'y élance d'un vigoureux coup d'aile , en jetant un cri singulier , où je crus distinguer tout à la fois le sentiment du danger et le sentiment de la délivrance. En un moment toutes les poules furent abritées derrière la porte hospitalière pour les bétes , sinon pour les voyageurs. Quant à lui , il revint tranquillement se placer sur les marches de l'escalier ; et vous auriez dit un roi , moins le chapeau , passant en revue des gardes nationaux de la banlieue.

Après ce coq , je ne sais trop ce qu'on pourrait trouver de bien , dans une ville où il n'v a ni monunionts ni niinos.

FKANCK. 57

L^ villes de négoce dont toutes, à cet égard, dans la même condition que Marseille. Dans ces vastes entrepôts y où toutes les pierres sont emplayées à construire des magasins ou à en gîter les propriétaires , les hommes se renouvelant sans cesse , les œuvres des hommes s^ renouvellent dans la même proportion , et le sol y change d^aspect tous les cinquante ans. D^aiUeurs , le négoce ne vit ni dans le passé ni dans Tavenir , et il n'a pas besoin des arts , lesqudls , en etfet j ne s'inspirent que de Taveuir ou du passé. Les arts , les lettres , sont ici des choses secondaires ; on n'y considère point Fartiste ni l'homme de lettres , qui n'y trouvent point à vivre parce qu'ils n'y sont pas nécessaires. G'esten visitant le musée de Marseille qu'on s'expUque pourquoi cette ville , dont le nom plonge si avant dans l'histoire des hommes , n'est pourtant qu'une ville d'aujourd'hui , non d'hier ni de demain. J'ai parcouru ce musée un jour d'exposition ; ily avait des portraits de famille , des dessins de l'éoole royale de quoi garnir une chambre de six pieds carrés ; dans la {dupart des portraits , les artistes me paraissaient en avdr donné pour leur argent aux personnes qui s'étaient fait peindre ; en somme ce n'était pas tout à fait de la eivihsation. Un beau ciel ne suffit pas pour faire naître les arts ; il faut encore des intelligences libres et désintéressées pour les sentir et les encourager ; il faut que l'artiste de talent soit sûr d'arriver au moins à la considération dont jouit un heureux marchand de blé ou d'ognons brûlés ; il faut que l'on le traite comme un esprit d'une nature plus exquise , plus délicate, et non comme un maladroit , qui , de toutes les espèces d'exploitations , a choisi celle qui rapporte le moins. Je ne me suis pas étonné qu'il n'y eût pas de ruines à Marseille ; elles ne s'y plairaient pas. Les arts ont droit d'entrée dans le port , mais au même titre «pie les autres denrées , et après visite préalable des

préposés de la douane ; quand , par exemple , quelque obélisque, parti d^ Alexandrie pour décorer un musée d'Europe , relâche à Marseille , sans se découvrir du précieux vêtement de paille et de couvertures dont on Ta entouré a remballage , pour le préserver des secousses du roulis.

Si donc vous n^avez pas comme moi le bonheur de faire la i^ncontre d'un beau coq à Marseille , je ne puis vous conseiller que la mer ; il est vrai qu'ion se contenterait à m(»ns.

Le jour même de mon arrivée , je fis une promenade en bateau sur la mer. Le plus grand charme de cette mer, c'est que chaque fois qu'on la voit, on la trouve différente delà veiHe, et que plus on la \ oit , moins on la connaît. Elle a des changements déterminés par l'atmosphère extérieure , par le souffle du vent, par les variations du ciel , et puis elle a des changements quilui sont propres et qu'on peut Wen appeler ses caprices. Elle est insaisissable dans ses aspects sans nombre , dans les rapides successions des teintes que prennent ses flots mobiles ; elle fixe votre regard par tout ce qui peut le troubler et le distraire , comme des yeux de femme , tour à tour languissants ou vife , tristes ou rieurs , éblouissants ou voilés, dont les regards sont si rapides que vous ne pouvez ni les rencontrer , ni vous en détacher. Et cependant , vous savez que celle qui a de tds regards est dans une de ces situations ordinaires où s'usent les trois quarts de notre vie , que son âme est calme , que rien ne fait battre son cœur plus vite que de ooutume , qu'aucun mouvement intérieur ne provoque cette mobilité du regard ; de même vous savez que cette mer n'^t troublée par aucun accident extérieur , que le ciel au-dessus d'elle est pur et sans nuages , que le souffle qui chasse devant lui ses petits flots , et les mène tour à tour mourir sur le sable du rivage, est égal et doux comme la respiration d'un enfant qui dort . qu'aucune brise ne vient d'un autre horizon pour disputer à

ce souffle son heare de règne paisible sur la mer. — D'où vient donc que toutes les passions , toutes les impressions , toutes les nuances de sentiment qm possèdent tour à tour la pensée, se réfléchissent incessamment dans ces yeux de femme? D'où vient que la vie humaine vient se mirer tout entière dans ce regard qui ne dure qu'un instant? D'où vient, aussi , que cette mer que vous regardez , penché , l'œil fixe, l'haleine suspendue , comme si vous la vouliez tenir tout entière sous votre regard , vous échappe à chaque instant, et vous semble ne faire sans cesse que disparaître ? £$trce donc qu'il y a dans ce regard de femme une âme qui n'est pas celle qui fait qu'elle aime et qu'elle a des peines et des plaisii^s y une âme dont la merveilleuse mobilité ne peut pas éti*e Siûvie par la pensée ? Est-ce donc que cette mer est avertie de tout ce qui se fait sur tous ses rivages , et en éprouve le contre-coup lointain , conmie notre pensée celui de toutes nos sensations? Est-ce que le navire qui quitte le port d'Alexandrie remue la mer jusque sous la frêle barque marseillaise où vous naviguez à plus de mille lieues de la? Ëst-<» que le c^de que fait la pierre d'un enfant de Chypre dans la mer de l'Archipel arrive comme le sillon creusé par le puissant vaisseau de guerre , et comme la Uanche écume battue par les roues du bateau à vapeur , jusqu'aux rivages les plus reculés de la Méditerranée ? — Qui sait cela ?

La première fois que je vis la Méditerranée , je tas médiocran^t frappé. C'était un lac délicieux , mais c'était nn lac ; je ne retrouvais pas là le grand être au milieu duquel les plus vastes continents sont des iles , et dont la res^ation et rasjHration durent douze heures. Point de flux et de reflux , point de mer. A quelques pas du rivage , mes impressions avaient déjà changé. Je plongeais mes mains dans une <eau d'un Weu vert qui ne peut pas se peindre , et où on voudrait

ftO FRANCE.

se jeter. L'ombre du bateau qui présentait son flanc au soleil faisait comme une grande flaque d'éineraude. J^étais inondé de toutes les <eouleurs du prisme; j^avais en face le soleil, qui me. jetait aux yeux des milliers de paillettes argentées ; au coté opposé , cette grande flaque , qui figurait un bateau en pierres précieuses ^ d'une profondeur et d'une transparence ravissantes , et dont je m'imaginais , dans un de ces accès de mauvais goût qui vous prennent au milieu des plaisirs les plus vrais , qu'on pourrait très-bien faire Tinsigne d'un ordre maritime , dans le pays des géants , pour en décorer les marins qui auraient rendu des services à l'état ou les intrigants qui n'en auraient rendu qu'à eux-mêmes ; j'avais , à la proue , une magnifique nappe d'eau azurée , d'une couleur uniforme , et qui déjà paraissait s'ébranler pour faire place au bateau ; enfin , j'avais en poupe comme une petite vallée peu profonde qui s'écrasait par un bout en même temps qu'elle se reformait à l'autre bout , et dont les deux côtés , ou collines , pour suivre la métaphore , frappées, l'une directement , l'autre par réflexion , par les rayons du soleil , ressemblaient à deux glaces opposées , dont l'une reflète la lumière affaiblie qu'elle a reçue de l'autre. Je n'avais pas trop de mes yeux pour tout cela.

Le lendemain , même calme dans l'air , même pureté dans le ciel , même souffle doux et insensible , qui soulevait à peine les cheveux gris de mon vieux batelier , vieillard à belle et noble face , qui était né sur le sol de la France , y avait vécu soixante-dix ans , et pouvait se vanter de ne pas entendre un mot de français ; même soleil au haut des deux , versant sur la mer une chaleur que la réflexion de l'eau rendait douce et bienfaisante ; rien de changé , ni dans ce qui m'environnait , ni dans mes dispositions , si ce n'est peut-être que j'avais bien plus d'amour que la veille pour cette mer ; — et cependant

son 8ein s'était ému ; elle roulait de petiies vagues capricieuses qui venaient se briser contre les flancs de la barque avec Je murmure d'un être fort qui joue ; elle était plane de l»isantd qui me donnaient Tillusion des brisants de TOcéan. Elle balançait notre barque avec la grâce d'une mère qui berce son enfant , et ce roulis , trop faible pour soulever le cœur , rendormait conmie une boisson assoupissante. Je sentais tout mon corps s'abandonner à ces mouvements et flotter comme les vagues. Mon vieux batelier , les bras pendants sur ses rames immobiles , prit sa pipe d'écume de mer, et me demanda, par un signe expressif , sil'odeur du tabac m'incommodait. Sur ma réponse, ou plutôt sur mon signe négatif, Use mit à fumer sa pipe , et nous allions tous deux sur l'eau , sans rames, sans gouvernail, ivres chacun d'une ivresse de notre goût, lui des fumées de sa pipe , moi du doux roulis de la barque. Quel délice que d'aUer ainsi , et sur une teUe mer ! Les caresses du grand Océan sont celles d'un honune ; les caresses de la Méditerranée sont ceUes d'une femme. Son petit flot argentin s'avance et se retire comme le flot majestueux de TOcéan ; fl ne gronde pas , il murmure ; 0 ne fouille pas les caiUoux du rivage et ne les remue pas avec un bruit de râle , il glisse dessus et les polit. Mais hélas ! ce petit flot vous laisse toujours à la même place , et ne vous chasse pas , comme l'Océan , de rochers en rochers , jusqu'à ce que vous soyez hors de la portée de son grand souflle.

La dernière fois poiurtantque je vis la Méditerranée , quelque chose avait changé. C'était d'abord moi qui venais lui faire une visite d'adieu , et que la nécessité , sous la forme aimable d'une lettre venue du pays et de la famille , avertissait de songer au départ. C'était ensuite le vent qui soufflait avec une certaine force , et avait semé le ciel de nuages blancs , rares et aflongés comme la laine blanche sous le peigne , ou

comme une neige fraichement balayée. Du reste , nul trouble apparent dans Tair , et puis toujours ce beau soleil qui depuis trois mois n^avait pas fait faute un seul jour à la Provence. Oh I alors ce n^était plus mon lac ni ma mer femme : un souffle de vent avait renversé tout Fédifioe de mes premières comparaisons , image fidèle de ce qui advient de bien des poésies vraies. Je voyais là quelque chose comme le grand être ; j ^entendais une imitation de sa voix , assez forte pour me rendre ce charme de terreur que j'avais regretté de n'y pas trouver. Ce souffle , qui courbait à peine les grands roseaux du rivage , avait suffi pour donner un aspect formidable à cette mer. J'avais devant moi un magnifique spectacle. Des voiles blanches qui venaient de tous les points de l'horizon , quelques-unes vues tout entières , d^autres vues de moitié , d'autres apparaissant à l'horizon conmie des points blancs ou comme de petits nuages pales , montant d'un ciel dans un autre. J'étais debout sur un rocher miné par l'eau , et dont la crête s'avance de plusieurs pieds dans la mer. Le bruit de la vague qui s'engouffrait sons cette roche , et qui la rongeait incessamment , était plein de grandeur. 11 n'y a que la Bible qui ait dit une grande et incomparable chose sur la mer ; c'est ceci : Tu niras pas plus loin. En effet , rien ne donne mieux ni plus complètement l'idée simultanément de la force et de l'impuissance. Ces flots infatigables , qui reviennent sans cesse battre le rivage , qui , sans cesse refoulés , sans cesse reviennent à la charge avec d'inégaux efforts poui*taht , comme s'ils se lassaient quelquefois , qui , à vingt pas de là , vous briseraient comme un verre , et qui ne font que de l'écume sous vos pieds , si vous-inême vous n'allez pas plas loin qu'il ne vous est permis d'aUer , tout cela n'a été bien résumé que par la Bible , dans ce mot : Tu niras pas plus /om/... On ne dit une telle chose qu'à un être fort , plus fort

FRANCE. f>5

que tout dans la limite qui lui a été tracée ; on ne dit une leile chose qu^à la foudre , au t<»*rent , à la mer ; et on ne la dit que quand on est Dieu !

Combien il y a de voix confuses et lointaines dans le bruit qui vient de la Méditerranée I Que de civilisations ont sillonné cette mer ! Que de pavillons y ont échangé des signaux ! ' Que d^événements s^y sont dénoués ! Que d'histoires s^y sont obimées ! C^est par ce chemin que nous est venue la pensée. L'Océan n'a point de passé ; la Méditerranée ne cesse d'en avoir que quand il n'y a plus de nations pour en écrire les annales. L'Océan n'a guère jusqu'ici que le triste honneur d'écraser de temps en temps , dans quelque coin du monde, contre un rocher inconnu , quelque vaisseau aventureux ou quelque pirogue de sauvages , perdiie dans les brumes australes. La Méditerranée a dévoré des générations et des empires; elle a fourni des champs de bataille à toutes les nations du monde , et des tombeaux à tous les vaincus ; elle a aidé toutes les dvilisations ennemies k s'entre-détruiro , et souvent elle a vidé d'elle«méme la querelle , en faisant passer son flot sur les combattants. Et puis toutes les poésies ont pris naissance sur ses rivages , et ont glissé sur son onde caressante; elle les a portées d'un pays k l'autre, et les a déposées sur toutes les rives où il avait été décidé dans les dessins de Dieu qu'elles en feraient germer et fleurir d'autres. C'est là que la Bible a puisé pour remplir ses cataractes ; c'est là qu'Homère a fait crever les nuées de Jupiter , et descendre ses pluies ; c'est là qu'il a montré l'homme luttant contre les dieux. L'Océan ne baigne que des peuples sans ancêtres , ou des civihsations stationnaires et pétrifiées , ou des peuples de sauvages dont tout le passé et tout l'avenir sont d'y jeter leurs filets de père en fils ; mais il y a dans le grand Océan l'inconnu , l'infini , des plages où l'homme n'a pas encore

64 FKÂNCE.

passé , où jamais peut-être il ne passera , à la différence de la Méditerranée , qui n^a pas dans son sdn la plaoe d^une barque où rhomme ne puisse se vanter d^avoir passé ; et c^est cet inconnu qui fait le charme de TOcéan. Qui sait d'ailleurs si rbistoire ne franchira pas quelque jour les colonnes d'Hercule , pour se fixer, avec de nouvelles proportions , dignes de son nouveau théâtre , sur les plages de TOcéan? N'y» a-t-il pas un rapport mystérieux et nécessaire entre Tinfini et Tavenir ?

Et puis , rOcéan a le flux et le reflux : c'est un être qui vit y qui respire , qui se meut toujours dans son repos , comme toute nature organisée , qui a de magnifiques calmes et d'épouvantables colères , sans que son mouvement régulier , sans que sa respiration , je Tai déjà dit , soit suspendue. C'est cette vie si puissante et si majestueuse , c'est ce battement si régulier du cœur du grand être , qui vous fait passer sur ses rivages d'enivrantes heures. C'est à la vue de l'Océan que je comprends l'idée du panthéisme , car l'Océan n'est-ce pas l'âme du monde , lui qui borde toutes les contrées où il y a des hommes, lui qui est tout àla fois la ceinture et le noyau du globe terrestre ? Et si vous songez que ce grand être qui dort sur un de ses rivages , et qui laisse les enfants s'y jouer sans crainte dans ses flots et nager au-devant de ses marées , est sur un autre soulevé tout entier par des tempêtes qui font que les hommes se renferment dans leurs maisons et prient Dieu pour ceux qui sont en mer ; que l'Océan reçoit dans son sein tous les cieux , qu'il réfléchit le même jour les beaux soleils de la Méditerranée et les soleils mourants du pôle , qu'il est tout à la fois illuminé par les astres de la nuit et rempli par l'astre du jour ; qu'il voit , dans le même moment , tous les crépuscules qui meurent et toutes les aurores qui naissent, tous les soirs pâlissants et tous les joyeux matins , qu'il n'est

donné à aucun nuage de traverser toute son immensité y ni à aucun oiseau de s'éloigner de ses rives ; si vous songez a toutes cQg choses , FOcéan vous fera peut-être oublier la Méditerranée , au lieu que la Méditerranée ne peut vous faire oublier FOcéau.

LES DELX AMPIIITHISATRES DURLES ET DE NfMES.

La première ehose qui m'ait frappé en visitant les amphithéâtres de Ntmes et d'Arles , c'est ce qu'ils sont aujourd'hui : ce qu'ils ont été jadis est venu plus tard. Avant de les imaginer à l'état de monuments florissants, ouïes contemple et on les aime à l'état de ruines. Tel est du moins l'ordre accoutumé de toutes mes impressions; le connu, puis Tinconnu; le présent, puis l'avenir; les sens, puis les rêveries. En voyant la mer , ce qui m'émeut tout d'abord , c'est tout ce qui se trouve sous mon point de vue, lequel est court ,

es FRANCE.

par suite de ma myopie. Je réduis mon horizon à ce que je vois distinctement, souvent à ce que Je touche ; a Teau de mer que j'ai puisée dans le creux de ma main pour la goàter , au rocher sur lequel je suis assis , au petit coin de rivage où je vais aiMlevant du flot , et sur Ie(|uel je trace un nom entre deux vagues , le mien principalement , pour m'habituer de ])onne heure à Ticlée du peu qu'il vaut , et du peu qu'il durera. Je suis comme les enfants qui n'aiment que ce qu'ils touclient, et qui se révoltent toujours contre la recommandation maternelle de ne loxiàher que des yeux; je restreins mon spectacle a mes petites proportions, et j'en fais un joujou de grand garçon ; puis , quand je suis las de jouer , que mes prétentions de barbon me reviennent, et avec elles mes arrière-pensées d'écrivain, ma rhétorique, mon besoin de vaguer et de divaguer , choses qui sont chez moi très-sincères , et dont je ne suis dupe d'ailleurs que tant qu'dles durent, j'étends mon horizon, je détache mes yeux de tout ce qui/m'entoure , je ne regarde plus, je rêve, et, à l'aide des souvenirs d^histoire, des dèmî-ccKinaissances , je me lance dans les généralités , dans Tinfini , au risque de m'y perdre ou de ne m'y faire suivre par personne.

Quand j'entrai dans l'amphithéâtre d'Arles, par la porte de l'Empereur ou du Gouverneur , après le premier coup d'œil donné à ce magnifique ensemble , je rabattis mes yeux autour de moi , et je vis une pauvre f^mue du peuple étalant des bardes trouées sur un des gradiius réservés , pour les faire sécher au soleil ; des enfants jouaient intrépidement sur des bouts d'arcs-boutants qui n'auraient pas porté le poids d'un homme ; d'autres débouchaient avec de joyeux cris par les ouvertures qui servaient d'entrée aux gladiateurs et aux bêtes; tteux hommes assis sur le rebord extérieur de l' a ttique fumaient i*t)teàeôte, les yeux toiirnésducoté du Rhône, qui ressemble en

cet endroit h un petit lac sur lequel se penche la vieille et ctiancelante cité d'Arles, un soldat de la ligne s'amusait h tourinenler avec un roseau un gros scarabée noir qui s'était avcntun; hors de son trou , dans Fidée assez raisonnable qu il n'aurait pas aiïaire en chemin à un soldat français ; à quelques pas de la , un petit SaToyard , dont la tête et le bonnet de ménie couleur se dessinaient comme une silhouette noire sur un fond d'azur , faisait tous ses efforts pour enfourcher un aiTeau i\ plein cintre romain : quant à celui qui m'avait conduit a Tamphithéâtre , il me quitta tout k coup pour courir apK*s un lézard qui s'était trop risqué à la poursuite d'une mouclie. — Tous ces petits incidents , toutes ces petites vies obscure.^ sans lien avec le monument, absorbées dans un acte unique, et dans le plus insignifiant de tous les actes , donnaient aux arènes un caractère de solitude que rien ne peut exprimer. Ces enfants , cette femme , ce soldat , tous ces personnages étaient du peuple. Assurément , aucun d'eux n'avait été aofiené là par le déshr de voir des ruines et de méditer sur la destinée des ouvrages des hommes; et, sauf la pauvre femme , qui se trouvait là dans un grave intérêt de ménage, faisant d'un gradin sénatorial le séchoir de ses guenilles , tous étaient venus à l'amphithéâtre pour passer l'heure oisive du midi , les enfants pour débarrasser leurs parents , entre deux classes , les hommes pour fumer leur cigare en plein aii* , ou peut-être encore pour n'être pas avec leurs femmes. Le peuple aime les rumes , parce qu'il souffre moins de sa mi*sère en présence des ruines ; il ne voit là ni les bouli({ues on il ne peut rien acheter, ni la garde nationale qui est principalement instituée pour prévenir ses velléités de devenir propriétah'e sans titre , ni Fappareil de l'autorité publique qui le g&ie et le blesse toujours , quel que soit le gouverno ment ; ni le cabaret qui le tente souvent en raisoD invoi-so do

70 FRANCe.

ce qu il peut y dépeuser. Son oisiveté n^est poiat gênée là par Todieux speetacle d^one activité prospère , ou d'une autre espèce d'oisiveté dotée en naissant; et s'il a quelque pointe d^envie , il la laisse sur le seuil d'une ruine. Je n'ai jamais renconti*é dans les monuments en ruines que deux espèces de visiteufô , le peuple on les étrangers; encore ai-je remarqué que les étrangers en chassaient, le peuple, expérience que j'ai faite tristement moi-même , malgré ma bien vive sympathie pour ces pauvres oisife qui le sont souvent plus qu'ils ne voudraient Tétre. Quant à des personnes aisées de l'endroit , je n'y ai jamais vu que celles qui avaient l'obligeance de m'y accompagner.

L'amphithéâtre d'Arles a été longtemps un quartier de la ville , qu'on appelait le quartier des Arènes , si mes souvenirs ne me trompent. Dans l'immense déblai que l'on en a fait , on a respecté deux ou trois maisons de ce quartier , qui Sont restées là suspendues à mi-chemin des gradins, sur la voûte d'une galerie intérieure , avec leurs numéros , et le pan de rue pavée en cailloutdge qui passait devant. Les propriétaires ou les locataires de cest maisons qui figurent , à n'en pas douter , au registre des contributions directes et indirectes , travaillent , multiplient , vieillissent sur ce débris de voûte , parce que quelque chose leur dit que quand la voûte romaine n'a affaire qu'avec le temps , elle ne périt pas , de quelque faix qu'on la charge. Ils sont les gardiens volontaires dies Arènes , doat ils ne font pas d'ailleurs la police , et dorment paisiblement sur ces pierres sans ciment qui depuis deux nulle ans font effort pour tomber. J'ai vu un de ces hommes assis devant sa porte , dans la rue , lequel ouvrait avec un large couteau les flancs d'une pastèque appétissante , et en jetait l'écorce à son ane , la plus pacifique des bêtes assurément qui soient jamais entrées dans des are-

aes. Att premier étage de la maison y une vieille femme , accoudée 8ur la fenêtre , i-egardait manger Thomme et Fane , avec Tapparence d^m ialà*ét égal poor ses deux gagne-pain; — et la maison , la vieille , Tâne et Thomme faisaient justemmt face à 1 Wrée pHiK^ipale , Ate de PEmpereur , par o<é le prince ^ le gonv^meur du le t^roconsul , selon le temps , précédé des autorités générales et provinciales , et accompagné d^un cortège de licteurs , entrait aiix acclamations de quarante mille spectateurs , et douliait te signal de l'ouverture des jeux.

A ramjdUthéatre de Nimes , point de promeneurs , ni étrangers , m peuple j point de maisons numérotées , point d'enfants , point d^Anes. Là le déblai a été scrupuleux , re* gratteur , réparateur pi a mis des grilles , et des serrures à ces grilles , et un concierge pour les ouvrir et les fermer. Il n'a pas voulu que les enfants y vinssent faire la guerre aux lézards , h moins d^une permission écrite du conseil municipal. U y a donc un amour bien sévère pour les monuments de rantiquité dans la hoane ville de Nimes I Pas du moins en apparence , et je vais vous en donner |)lus d'une preuve. Pour parler d'iabord des Arènes , elle ont été converties en une caserne de cavalerie. La bonne ville de KImes a fait ce raisonnement : nous avoues besoin dé cavalerie pour niaintenlr la trmquîHité piddique, mais il nous manque une caserne pour la loger; les Arèiies n'ayant aucune destination, logeonsy notre cavalerie; la tniiu}«^é puUique nous importe beaucoup plus que Tantiqûité. — Que répondre a cela? Rien. Dans un pays où l'on aknerait les arts , une ville qui aurait l'honneur de posséder une maniaque ruine ferait un appel au patriotisme de ises habitants ; on ouvrirait des souscriptions pour bâtir une caserne à la cavalerie , car, après tout, il fautUeii que cette cavalerie loge qudque part; la province

aiderait la ville y le gouvernement aiderait la province y tous les amis des arts aideraient le gouvernement , et , en peu de temps , on aurait une caserne pour les hommes et les chevaux , et la tranquillité de la bonne viDe de Nîmes ne coûterait rien aux arts ni à Thistoire , lesquels ont pourtant bien leur poids dans Texistence d'un grand pays, quoique ce poids, h certaines époques, soit moindre que celui des coupons de rente et des mines de houille. Mais la où les arts n'ont qu'une valeur de convenance y des protecteurs qui ne les aiment pas , ou des amateurs pauvres qui ne peuvent les protéger , il est bien juste que les amphithéâtres romains deviennent des écuries , que leurs galeries servent de manège , et leur arène de dépôt de fumier à Tusage des engrais.

Défense donc vous est faite à vous qui avez couru deux cents lieues pour visiter les arènes de Nîmes , défense vous est faite d'entrer dans la caserne de cavalerie. Si vous ne voulez pas être foulé aux pieds par les chevaux , ou si vous avez l'odorat délicat, n'allez pas voir ce bel amphithéâtre dont on a fait une vaste écurie , et , il faut bien le dire , des latrines publiques dont les exhalaisons chasseront bientôt les curieux , et plus tard peut-être les soldats. C'est par l'insalubrité que l'amphithéâtre de Nîmes sera rendu aux arts; mais quel Hercule trouvera -t-on pour purger ces étables du fumier des honunes et des chevaux? Ce n'est pas tout : si vous savez. passer par-dessus la craiute des coups . de pied et la fétidité des odeurs nauséabondes , défense vous est faite encore de descendre , sans permission , dans l'Arène , et par une raison dont vous allez admirer la force. Cette arène est devenue un parc d'artillerie ; un soldat monte incessamment la garde auprès des pièces et des caissons. Vous demandez à voir l'Arène : On n' entre pas ! vous

rhomine en faction. Vous allez au concierge, et vous invoquez votre qualité d'étranger. — Avez-vous une permission? vous dit le concierge. -^ Non. — Il faut une permission ; je ne sais pas qui vous êtes. — Mais , dis-je ^ on ne peut craindre de moi que je mette le feu aux caissons , ou que j'emporte les pièces de canoft dans ma poche. — Ma consigne est de ne laisser entrer personne dans T Arène. — A la bonne heure ; mais coimnent monter au premier étage sans passer par le rez-de-chaussée? — Vous grimperez comme vous pourrez. — . O prudente ville de Nîmes , que vous aimez les arts , et que vous avez de souci de ceux qui les aiment! Grimpons donc , â nous avons encore les jambes assez jeunes , grimpons jusqu'à l'attique, là on le vàit emporte les miasmes et les bmits de la cavalerie, et quand nous serons au plus haut de l'édifice, contemplons l'rfïpayante magnificence de l'art romain. Mais, notre visite faite, ne manquons pas de sortir par la même grille, car la même prudence qui a craint qu'on ne mit le feu aux caissons ou qu'on n'emportât les canons a établi à la grille opposée une autre sentinelle diargée de vous dire : 0» iw mrl pas ! comme celle de l'entrée principale est chargée de vous dire : On rCetUre pas! Mais comment rentrer chez s(H? — Par où l'on* est venu ; et vous en sentez la raison. Ne faut-il pas que le concierge s'assure de votre identité , et voie si vous n'avez pas commis l'un des trois délits qui me paraissent les seuls possibles à quiconque pénétrerait dans l'Arène : i^ mettre le feu aux caissons ; 2* enlever les canons ou les endouer ; 3<> voler un cheval ou une voiture de fumier.

Vous auriez pu demander une permission , me diront tous les amis de l'ordre et des consignes. J'en conviens ; mais l'autorité compétente m'aurait sans doute demandé mon passeport , un certificat de vie et de naœui's , sinon un billet de

coflfessioQ , plus quatre témoins patentés et donûieiliés. U aurait (allu déranger mes amis, yok les autorités, déoUoer mes nom y prénoms et qualités , protester de mes bomies intentions , et jurer devant Dieu et devant les hommes i^ie je ne voulais ni mettre le feu aux naissons ^ m enlever ou ^iclpuerles canons, ni voler. les- chevaux et le fumier* J^ai mieux aimé me glisser dans rampbilbéatre<M>mme on voyageur sans aveu , comme un suspect , cmnme un hemme de U*op peu pour avoir les recommandations de Tautorité; j'ai mieux aimé subir les regai*ds intelligents dn concierge , qui , si je m'en souviens bien, jeta un coup d'œil exei'césur mes mains et sur mes poches , que d'aller demander à un c(»nmis la permission de voix* une ruine qui n'appartient ni à lui ni à la ville , mais à toute la France. Je l'ai vue , cette ruine , mais le cœur serré et sous l'influence des pitoyaUes contrariétés qu'il m'avait fallu subir pour y entrer, et encore pour y entrer comme un voleur. Et puis, qu'est-ce qu'une ruine que vous ne pouvez voii* à toutes les heures et sous tous les aspects du ciel , qu'on ouvre et qalim ferme à heure fixe , eonune une caserne ou comme une ménagerie? Qu'^t-ee qii'une ruine où vous ne pouvez aller de nuit , au clair de la lune, quand tout dort , hommes et cheyaux ; à cette he^re où le passé et le présent se ressend>leirt tant par leiir air de. fantômes? Qu'estrce^ qu'une ruine qui est gardée, l'arme au poing, par des soldats qui ne sont point des Sa[rrasins , mais de braves nriliciens du dix-neuvième siède , armés et équipés jusqu'aux dents pour des offices de paix? Qu'est-ce qu'une ruine où l'on ne laisse entrer ni les enfants ni les ams^ts , parce que ni les uns ni les autres ne sont en état d'obtenir de permissions de l'autorité , ceux-ci pour dégrader , ceuxlà pour faire l'amour? Quand on aime les arUeii arehéologue , pour en tirer des dissertations , des croix d'honneur, et

un fauteuil à ridstitat , outre qu'on a graod soi» de se nmAv de toute esçèce de perniissîons , soit du pouvoir oeDtral , soit du pouvoir proYiocial , on peut n'être. pas découragé par tous ces ojhstacles plus ou moins ignobles ; C9t^ de même que je conçois des médecins qui poussent le goût des expérimea* tations et Tamour.de rbumanité jusqu'à mettre les dttigtidaM les matières {éoales, de même je:puis i*oneeTflJr k» mànio^ logues aUsoit déterrer des inscriptions jum^ sonsieMrdiire^ d'une compagnie d'aftiHnrie; mm^ quaad^«Aate«iaibeur de n'fflm^ les &rto qu'en ^noraot, en iwoBMie capricieux et de peo de courage, nmpA M fast des préparations , des illoàiMis, pnor s^âever anx vagoes et déUeieux instincts de la poésie; les patnissions , les sentinelles, les miasues, le ccmci^ges , tous ces ennemis pins ou moins innocents de la liberté , rebutent et refroidissent. Alors il faut faire de ridi* cules efforts d'esprit pour se remettre en barmonie avec les beautés d'un ^rand spectade ; il faut apeôsa* ses nerfs , oublier la logiipie des concierges et des gens en faction, ainsi que la prudence des conseils municipaux ; il fout surtout ne pas se mettre sons le v^t, si l'on veut retrouver les émo* tioos dont on avait empcnrté et choyé l'espérance p^ant un voyagé dedeux cents lieues , et se donner le [daisir de repla* cer en idée les quarante mille spectateurs de la Gaiide Narbonnaise sur ces gradins où des soldats artOleurs brossent leurs pantalons et font sécher leurs chemis^.

C'est à Arles seulement que j'ai pu appréder toute la magnificence de l'art romain ; c'est là que j'ai parcouni librement tous les détours de Tinuneose con^ruction qu'on appelle les Arènes. Là , pcônt de sentinelle à la porte , prâit de grilles , point de concierge pour les fermer et les ouvrir sur le permis de l'autorité municipale. L'air des Arènes est aussi libre que celui de cette grande plaine endormie ou gît la vieille dté. Et,

chose admirable I cette mine abandonnée , ouverte à lout et a tous , cette ruine commise à la foi publique , et sur laquelle on n'a affiché aucun écriteau au nom de la loi , est plus respectée que ramphithéati*e de Nimes , avec la triple défoise de ses grilles, de son concierge et de ses sentinelles. Le simple respect populaire qu'on a pour les choses tombées , ce respect qui est d'autant plus délicat qu'il est plus libre , fait plus pour Il garde et la conservation des arènes d'Arles que tout le pouvoir départemental flanqué du pouvoir central n'a pu fah*e pour l'amphithéâtre de Nimes. Laissez donc venir les oisifs s'asseoù" en liberté sur ces débris de gradins ; que chacun puisse à sa fantaisie y fumer sa pipe ou y faire Tamour ; qu'il n'y ait de représentant de l'armée que pour faire une guerre sans conséquence à un scarabée égaré ; que les enfants qui débouchent en étourdis par l'entrée des bétes se jettent dans vos jambes pendant que vous regardez en l'air dans une extase très-compliquée ; que l'ouvrier y vienne, à l'heure de la grande chaleur, manger honnêtement son morceau de pain et sa pastèque , au lieu de faire au cabaret voisin d'ignobles libations qui coûteront à ses enfants le pain du len<temain ; laissez les mendiants dormir à l'ombre de quelque voûte pendante ; car vous savez que , quand le mendiant dort , il dine. Faites à tous et à chacun la charité de ces pierres qui. n'ont point été apportées là par vous ni à vos frais , de ce soleil qui luit pour tout le monde , de cette paix des ruines qui fait que les âmes les plus vulgaires se recueillent, et, en se recueillant, s'élèvent et s'améliorent. Ne disputez à personne la propriété de ces débris , dont Dieu et le temps ont disposé ; et , je vous le répète , vos ruines seront plus respectées que si vous faites bivouaquer à Tentour des bateillons de soldats , lesquels ne doivent figurer sur les ruines que comme démolisseurs , et non conune hôtes ; comme Sarrazins, et non conmne gardiens.

FRAXCE. 77

J'ai vu à loisir y et dans tout le bonheur d^un curieux d^antiquités , novice dans ses jouissances , ce grand squelette d'un amphithéâtre qui dut être le plus noble et le plus gracieux de la vieille Gaule. Les arènes de Nimes ont cela de bon qu'elles font mieux comprendre ceDes d'Arles. A Arles, il n^y a presque plus de gradins ; à Nimes, il existe un côté presque tout entier dont les gradins supéiieurs sont intacts; je prenais en idée ces gradins , et je les portais à Arles, car toutes mes prédilections sont là , et je n'ai respiré Tart' romain que là. Cependant l'ampliithéâtre de Nîmes est beau de nuit, par im dair de hme , quand son fantôme circulaire , seul au milieu d'une grande place blanche, reçoit , sans les refléter, sur ses larges pierres noires , les rayons de Yastre des morts. Tout se tait alors , tout est endormi , et , grâce à Dieu ! on ne vous erapédie pas de rôder autour du fantôme , pourvu que ce soit dans des aUures honnêtes ; alors ^ avec un peu de bonne volonté , la lune , la nuit et le silence aidsmt , si vous parvenez à faire taire vos ressentiments contre les autorités et contre les badigeonneurs qu'elles salarient , vous aurez une magnifique illusion. Écoutez : les chevaux de l'artillerie piaflent. — Ce sont les bêtes qui d^nain \ (Hit mourir pour les plaisirs du peuple munidpal , qui s'agitent dans la cage où elles doivent passer la nuit. . J'entends un bruit de marteaux ; on doue un échafaudage en bois d'où le prince royal doit haranguer les habitants de Nimes entassés sur les gradins de l'amphithéâtre. — C'est un dais avec des colonnes à chapitaux dorés que la ville municipale de Nimes fait construire de nuit par un 8cul|>teur envoyé de R<nne , pour le passage de Tempei^ur, qui doit y voir s'y entre-battre cent des plus belles panthères de la Lydie. C'est une fête aux frais du gouverneur, qui se remboursera sur la ville... Voilà des choses que vous pouvez rêver à peu de frais et impunément juscpi'à rarrivée de la

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