‹ Mélanges d'économie politique par m. Fr. BastiatChapitre 20 sur 47 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

Circmijcri|iliiin loi:i!|iii: ilu débat. — Dire oui et non n'est pas répondre.— Futilité de l'objection fondée sur ce que le capitaliste ne se prive pas. — l'r^lucti viré naturelle et nécessaire du «Fini démontrée pordes exemples. - Considérations sur le loisir.

10 DOTemïre «13.

Monsieur, vous me poseï sept questions. Veuille! vous rappeler qu'entre nous il ne s'agit en ce moment que d'une seule : L'intérêt du capital est-il légitime?

Celle question est grosse de tempêtes. Il faut la vider. En acceptant la loyale hospitalité de vos colonnes, je n'ai pas eu en vue d'analyser toutes les combinaisons possibles de crédit que le fertile génie des socialistes peut enfanter. Je me suis demandé si l'intérêt, qui entre dans le prix de toutes choses, est une spoliation ; si, par conséquent, le monde se partage entre des capitalistes voleurs cl des travailleurs volés. Je ne le crois pas, mais d'autres le croient. Selon que la vérité est de mon côté ou du leur, l'avenir réservé à notre chère patrie est la concorde, ou une lutte sanglante cl inévitable. La question vaut donc la peine d'élre sérieusement éludiée.

Que ne sommes-nous d'accord sur ce point de départ! Notre œuvre se bornerait it détruire, dans l'esprit des masses, des erreurs funestes et des préventions dangereuses. Nous montrerions au peuple le capital, non comme un parasite avide, mais comme une puissance amie et féconde. Nous le lui montrerions, et ici je reproduis presque vos expressions, s'accumulant par l'activité, l'ordre, l'épargne, la prévoyance, la sépara-

lion des travaux, la paix cl la sécurité pjblique; se distribuant, en vertu de la liberté, entre toutes les classes; se mettant de plus eu plus a la portée de tous par la modicité croissante de sa rémunération ; rachetant l'humanité enfin du poids de la fatigue et du joug des besoins.

Mais comment nous élever à d'autres vues du problème sodal, lorsque, à cette première question : L'intérêt du capital csl-il légitime ? vous répondez : On et «on?

Oui : car i il est très- vrai que le prêt est un service, cl comme loul service es! une valeur, conséqnemmenl, comme il est de sa nature «l'être rémunéré, il s'ensuit que le prêt doit avoir son pris, -jii'i/ d'oïl porl-r intérêt. >

No* : car t le prêt, par l'intérêt qui eu ré-Mille, produit un bénéfice qui pcnncl au capitaliste de vivre sans travailler. Or, vivre sans travailler, c'est, en économie politique aussi bien qu'en morale, une proposition contradictoire, nue chose impossible. i

Oui : car t la négation fondamentale de l'intérêt ne détruit pas à nos ycu\ le principe, le droit qui donne naissance à l'intérêt. Le véritable problème* l»'ur nous, n'est pas de savoir si l'usure a une raison d'existence; nous sommes, sous ce rapport, de l'opinion des économistes. »

Non i car < uous nions, avec le christianisme et l'Évangile, la légitimité eu soi du prêt à intérêt. *

Odi : car « l'usure n'a été, dans son institution providentielle, qu'un instrument d'utilité et de progrès, t

Nos : car ■ loul ce qui, en remboursement du prêt, est donné en sus du prêt, est usure, spoliation, t

Oui et non, entiu : car • le socialisme n'a la prétention de convertir personne, ni l'Église, qui nie l'intérêt, ni réniïi.itnîe pulitiqoe. qui l'affirme, d'autant moins qu'il est convaincu qu'elles nnl raison tonles deux, t

Il y en a qui disent ; Ces solutions contradictoires sont an amusement que M. l'rnuilhon doune à son esprit. D'autres : (1 ne faut voir la que des coups de pistolet que M. l'rniidhon tire dans la me. pour faire mettre le public aux fenêtres. Pour mni, ■lui sais que vous les applique! à ions les sujets : liherl* 1 , nro-

priélé, concurrence, machines, religion, je les liens pour une conception sincère et sérieuse de voire intelligence.

Mais, monsieur, pensez- vous que ie peuple puisse vous suivre longtemps dans le dédale de vos antinomie»? Son génie ne s'est pas façonné sur les bancs vermoulus de laSorbonne.Les fameux: Quidqutd dixerk, argumentabar, — Ego vero contra, — ne vont pas à ses franches allures; il veut voir le fond des choses, et il sent instinctivement qu'au fond des choses il y a un oui ou un non, mais qu'il ne peut y avoir un oui et un non fondus ensemble. Pour ne pas sortir du sujet qui nous occupe, il vous dira : Il faut pourtant bien que l'intérêt soit légitime ou illégitime, juste ou injuste, providentiel ou satanique, propriété ou spolialion. La contradiction, soyez-en sûr, est ce qu'il y a de plus difficile à faire accepter, même aux esprits subtils, à plus forte raison au peuple.

Si je m'arrête à la première moitié, j'ose dire à la bonne moitié de votre thèse, en quoi différez-vous des économistes?

Vous convenez qu'avancer un capital, c'est rendre un service, qui donne droit à un service équivalent, lequel est susceptible d'évaluation, et s'appelle intérêt.

Vous convenez que le seul moyen de dégager l'équivalence de ces deux services, c'est de les laisser s'échanger librement, puisque vous repoussez l'intervention de l'État, et proclamez, dès le début de votre article, la liberté de l'homme et du

Vous convenez que l'intérêt a été, dans sou institution providentielle, un instrument d'égalité et de progrès.

Vous convenez que, par l'accumulation des capitaux (qui certes ne s'accumuleraient pas si toute rémunération leur était déniée), l'intérêt tend à baisser, à mettre l'instrument du travail, la matière première et l'approvisionnement, toujours à la portée plus facile déclasses plus nombreuses.

Vous convenez que les obstacles qui arrêtent cette désirable diffusion du capital sont artificiels et se nomment privilèges, restrictions, monopoles; qu'ils ne peuvent être la conséquence fatale de la liberté, puisque vous invoquez la liberté.

Voilà une doctrine qui, par sa simplicité, sa grandeur, sa

concordance, le pïrfuni de justice qui s'en exhale, s'impose aux convictions, entraîne les cœurs, et fait pénétrer, dans tous les replis de l'intelligence. Je sentiment de la certitude. Que reprochez-vous donc à l'économie, politique? Est-ce d'avoir repoussé les formules diverses, et par suite refusé de prendre le nom du socialisme? Oui, elle a combattu le siiinl-simonisme et le fouriérisme: vous les avez combattus comme elle. Oui, elle a réprouvé les théories du Luxembourg ; vous les avez réprouvées comme elle. Oui, elle a lutté contre !e communisme; vous avez fait plus, vous l'avez écrasé.

D'accord avec l'économie politique sur le capital, son origine, sa mission, son droit, ses tendances; d'accord avec elle sur le principe à- promouvoir, la liberté; d'accord avec elle sur l'ennemi à combattre, l'intervention abusive de l'État dans les transactions honnêtes; d'accord avec elle dans ses luttes contre les manifestations passées du socialisme; d'où vient que vous vous retournez contre elle î C'est que vous avez trouvé au socialisme une nouvelle formule : la contradiction, ou, si vous aimez mieux, l'antinomie. C'est pourquoi vous apostrophez l'économie politique et lui dites :

Tu es vieille d'un siècle. Tu n'es plus au courant des questions du jour. Tn n'envisages la question que sous une face. Tu te fondes sur la légitimité et l'utilité de l'intérêt, et lu as raison, car il est utile et légitime; mais ce que lu ne comprends pas, c'est qu'en même temps il est nuisible et illégitime. Cette contradiction t'émerveille; la gloire du néosocial i sine est de l'avoir découverte, et c'est par là qu'il dépasse la portée.

Avant de chercher, ainsi nue vous m'y invitez, a faire sortir une solution de ces prémisses contradictoires, il faut savoir si la contradiction existe, et nous sommes ramenés par la à creuser de plus en plus ce problème :

L'inttrèl du capital est-il légitime?

Mais que puis-je dire? Slon œil se fixe sur l'épée de Damoclès que vous tenez suspendue sur ma téte. Plus concluantes seront mes raisons, plus vous vous frotterez les mains disant : On ne saurait mieux prouver ma thèse. Que si des bas-fonds du communisme il s'élève contre mes arguments une réfutation

spécieuse, vojs vous frotterez les mains encore, disant : Voici du secours qui arrive à mon antithèse. 0 antinomie ! tu es vraiment une citadelle imprenable; tu ressembles, Irait pour trait, an scepticisme. Comment convaincre Pynhon, qui vous dit : Je doute si tu me parles ou si je te parle. Je doute si tu es et si je suis; je douie si lu affirmes; je doute si je doute?

Voyons néanmoins sur quelle base vous faites reposer la seconde moitié de l'antinomie.

Vous invoquez d'abord les Pères de l'Église, le judaïsme et le paganisme. Permettez-moi de les récuser en matière économique. Vous l'avouez vous-même : Juifs et Gentils ont parlé dans un sens et agi dans un autre. Quand il s'agit d'étudier les lois générales auxquelles obéit la société, la manière dont les hommes agissent universellement a plus de poids que quelques sentences.

Vous dites : < Celui qui prèle ne se prive pas du capital qu'il prête. Il le prêle, au contraire, parce que ce prêt ne constitue pas pour lui une privaiion: il le prêle parce qu'il n'en a que faire pour lui-même, élant suffisamment pourvu, d'ailleurs, de capilaux. Il le prèle, enfin, parce qu'il n'est ni dans son intention ni dans sa puissance de le faire personnellement valoir, i

El, qu'importe, s'il l'a créé par son travail, précisément pour le prêter? Il n'y a là qu'une équivoque sur l'effet nécessaire de la séparation des occupations. Votre argument attaque la vente aussi bien que le prêt. En voulez-vous la preuve? Je vais reproduire votre phrase, en substituant vente à prêt et chapelier k capitaliste..

a Celui qui vend, dirai-je, ne se prive pas du chapeau qu'il vend. 11 le vend, au contraire, parce que celte vente ne constitue pas pour lui une privation. 11 le vend parce qu'il n'en a que faire pour lui-même, étant d'ailleurs suffisamment pourvu de chapeaux. Il le vend enfin parce qu'il n'est ni dans son intention ni dans sa puissance de le faire personnellement servir. >

En faveur de votre antithèse, vous alléguez encore lacompen-

■ Vous me prêtez, moyennant intérêt, le rabot que vous avez fabriqué pour polir vos planches. Si, de mon coté, je vous prête

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la scie que j'ai moulée pour débiter mes souches, j'aurai droit pareillement à un intérêt... Si, de part et d'autre, les capitaux avaucés sont égaux, les intérêts se balançant, le solde sera

Sans doute; et si les capitaui avancés sont inégaux, un solde légitime apparaîtra. C'est précisément ainsi que les choses se passent. Encore ici, ce que vous dites du prêt, on peut le dire de l'échange et mémo du travail ; parce que des travaux échangés se compensent, en concluez-vous que le travail a été anéanti »

Le socialisme moderne aspire, dites-vous, à réaliser cette prestation mutuelle des capitaux, afin que l'intérêt, partie intégrante du prix de toutes choses, se compense pour tous et, par conséquent, s'annule. Qu'il se compense, ce n'est pas idéalement impossible, et je ne demande pas mieux. Mais il y faut d'autres façons qu'une banque d'invention nouvelle. Que le socialisme égalise chez tous les hommes l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la prévoyance, les besoins, les goûts, les vertus, les vices et même les chances, et alors il aura réussi. Mais alors aussi il importera peu que l'intérêt se cote à demi pour cent ou à cinquante pour cent.

Vous nous reprochez de méconnaître la signification du socialisme, parce que nous ne Tondons pas de grandes espérances sur ses rêves de crédit gratuit. Vous nous dites : i Vous attribuez au capital le mérite et Je progrès opéré dans le domaine de l'industrie et de la richesse, tandis que le progrès a pour cause non le capital, mais la ciucl : l*tion du capital. >

Je crois que c'est vous qui prenez ici l'effet pour la cause. Pour que le capital circule, il faut d'abord qu'il existe, et, pour qu'il existe, il faut qu'il soit provoqué à naître par la perspective des récompenses attachées aux vertus qui l'engendrent. Ce n'est pas parce qu'il circule que le capital est utile; c'est parce qu'il est utile qu'il circule. Son utilité intrinsèque fait que les uns le demandent, que les autres l'offrent; de là la circulation qui n'a besoin que d'une chose : éthë libre.

Mais ce que je déplore surtout, c'est de voir séparer en deux classes antagoniques les capitalistes et les travailleurs, comme

s'il y avait un seul travailleur au monde qui De fût, à quelque degré, capitaliste ; comme si capital et travail n'étaient pas une même chose; comme si rémunérer I'ud, ce n'é tait pas rémunérer l'autre. Ce n'est certes pas à vous qu'il faut démontrer cette proposition. Permettez-moi, cependant, de l'élucider par un exemple; car, vous le savez bien, nous n'écrivons pas l'un pour L'autre, mais pour le public.

Deux ouvriers se présentent, égaui d'activité, de force, d'adresse. L'un n'a que ses bras ; l'autre a une hache, une scie, une hermiiiclte. Je pave au premier 3 fr. par jour, au second 3 fr. 75 c. Il semble que le salaire soit inégal; creusons la matière, et nous nous convaincrons que celte inégalité apparente est de l'égalité réelle.

D'abord, il faut bien que je rembourse au charpentier l'usure des outils qu'il use à mon service et à mon profit. Il faut bien qu'il trouve, dans un accroissement de salaire, de quoi entretenir cet outillage et maintenir sa position. De ce cbef, je lui donne 5 sous de plus par jour qu'au simple manœuvre, sans que l'égalité soit le moins du monde blessée.

Ensuite, — et j'invoque ici l'attention du lecteur, car nous sommes au vif de la question, — pourquoi le cliarpenlier a-t-il des outils? Apparemment parce qu'il les a faits avec du travail ou payés par du travail, ce qui est tout un. Supposons qu'il les ait faits en consacrant à cette création tout le premier mois de l'année. Le manœuvre, qui n'a pas pris cette peine, pourra me louer ses services pendant 300 jours, tandis que le charpentier capitaliste n'aura plus que 270 journées disponibles ou rémunérables. Il faut donc que -270 journées, avec outils, lui produisent autant que 300 journées sans outils; en d'autres termes, que les premières so payent 5 sous do plus.

Ce n'est pas tout encore. Quand le charpentier s'est décidé à faire ses outils, il a eu un but, assurément fort légitime, celui d'améliorer sa conditiou. On ne peut lui mettre dans la bouche ce raisonnement ; < Je vais accumuler des approvisionnements, m'imposer des privations, afin de pouvoir travailler tout un mois sans rien gagner. Ce mois, je le consacrerai à fabriquer des outils qui me mettront it même de débiter beaucoup plus

d'ouvrage au profil de mou client; ensuite, je lui demanderai de régler mon salaire pour les onze mois suivants, de manière à gagner juste autant, tout compris, que si j'étais resté manœuvre. » Non, cela ne peut Être ainsi. II est évident <|ue ce qui a stimulé, dans cet artisan, la sagacité, l'habileté, la prévoyance, la privation, c'est l'espoir, le très-juste espoir d'obtenir pour sou travail une meilleure récompense.

Ainsi nous arrivons à ce que la rétribution du charpentier se décompose comme il suit :

1" 3 fr. > c., salaire brut.

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