DOUZIÈME LETTRE
I.i' sysliinc de la jjraluilé Ju crASit su reluit au |jn|iic<--juonn.iie. — Quelles inturqiiivirivi tirer île l.t r-nintiliiliilili: i-uMîi- par 31. Promllion ? — Des btllcls île banque. — Des profils qu'ils procurent. — Péneïrnlion de
même I e I su bannière.
Vous venez de rendre à la société un signalé service. Jusqu'ici la gratuité du crédit était demeurée enveloppée de nuages philosophiques, métaphysiques, économiques, antinomiques, historiques. En la soumettant à la simple épreuve de la comptabilité, vous la faites descendre de ces vagues régions; vous l'exposez nue à tous les regards; chacun pourra la reconnaître : c'est la monnaie de papier.
Multiplier et égaliser le3 richesses sur la terre en y jetant une pluie de papier-monnaie, voila tout le mystère. Voilà le eonclusum, Ynliimntum et le desideratum du socialisme.
La gratuité du crédit, c'est son dernier mol, sa dernière formule, son dernier effort. Vous l'avez dit cent fois avec raison.
liste, disait, ces jours-ci, la Démocratie pacifique, quiconque aspire à réaliser un peu de bien. Certes, si la définition est vague, elle est du moins compréhensive et surtout prudente. Ainsi défini, le socialisme est impérissable. Mais un désir, non plus que vingt aspirations qui s'enlre-
I, Su'
détruisent, 1113 constituent pas une science. Qu'est devenue V latrie'! Où eu sont le phalanstère, V atelier national, la triade? Ces formules sont mortes, et vous n'avez pas peu contribué à ies tuer. Si quelques autres oui fait récemment leur entrée dans !e monde, sous des noms sanscrits (que j'ai oubliés), il est permis de croire qu'elles ne sont pas nées viables. Due seule survivait encore : gratuité i/u crédit. Il m'a semblé qu'elle puisait sa vie daus le mystère. Vous l'exposez au grand jour : survivrat-ellc longlemps?
L'altération des monnaies, pouvant aller jusqu'à la monnaie lielive, c'est une invention qui n'est ni neuve, ni d'origine IrèsdémniTaiique. Jusqu'ici cependant, on avait pris la peine de donner ou de supposer au papier-monnaie quelques garanties, les futures richesses du Mississipi, le sol national, les forêts de l'État, les biens des émigrés, etc. On comprenait bien que le papier n'a pas de valeur intrinsèque, qu'il ne vaut que comme promette, cl qu'il faut que cette promesse inspire quelque confiance pour que le papier qui la constate soit volontairement reçu en échange de réalités. De là le mol crédit (credere, eroire, avilir foi). Vous ue paraissez pas vous être préoccupé de ces nécessilés. (Joe fabrique inépuisable de papier-monnaie, voilà votre solution.
Permettez-moi d'intervertir l'ordre de la discussion que vous m'indiquez, et d'examiner d'abord votre mécanisme social, imposé sous ce litre ; Gratuité du crédit.
Il est bon de constater que vous définisse*, ainsi le capital : toute valeur faite en terres, instruments de travail, marchandises, subsistances, ou monnaies, et servant ou pouvant servir à la production. Celle déliniliou, je l'accepte, tlle suffit à la discussion actuelle.
Ceci posé, A, 11, C, D, E, F, G, 11, I, K, L, etc., sont tout à la fois capitalistes et travailleurs.
Vous faites le compte de l'un d'eux, A, pris en sa qualité de capitaliste; puis celui de I), représentant tous les travailleurs; enfin vous dressez In comptabilité île la italique.
A est détenteur de capitaux, de valeurs fuites, en terres, instrument*, subsistances, etc. ; li désire se les approprier, ruais il
n'a rien à donner en échange el ne doit pas les emprunter sous peine de payer un intérêt.
I! se présente à la Banque et lui dit : < Livrez-moi pour mille francs de billets, je vous rembourserai sur le produit de mon Ir.ivail futur au fureta mesure de mes ventes, i La Banque s'exécute el donne îles billets jiour 9!>0 francs (I). Muni de ces précieux talismans, li se présente à A et lui dit : t Vous espériez peut-être me prêter vos capitaux, mais vous voilà réduit à me les vendre, car je suis en mesure de les payer. > À s'empresse délivrer ses capitaux (terres, marchandises, subsistances) à B contre les billets. B entreprend son travail. En vertu de l'aphorisme : Tout travail doit laitier un excédant, il ajoute 10 pour 100 à la valeur qu'il vient d'acheter, court à la Banque payer (en billets sans doute) les 990 francs qu'il lui doit, el se trouve avoir réalisé 99 francs de profit. Ainsi de C, D, E, F, etc., en un mot de tous les hommes.
Ayant imaginé cesdonnées, vous dressez la comptabilité de A, de B et celle de la Banque. Certes, cette comptabilité, les données étant admises, est irréprochable.
Mais peut-on admettre vos données? Sont-elles conformes à la nature des hommes et des choses ? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.
Les billets de la Banque offriront-ils quelque garantie! En d'autres termes, inspireront-ils ou non de la confiance? En d'autres termes encore, la Banque aura-l-clle "ou n'aura-l-elle pas un capital primitif el des valeurs faite* suffisantes pour répondre de toutes ses émissions!
Comment réunira-t-clle le capital en valeurs faites ? Si elle a des actionnaires, dans l'ordre de choses actuel, qui est noire point de départ, ils voudront toucher un intérêt, et comment la Banque prélera-t-elle, à tilre gratuit, ce qu'elle emprunte à titre onéreux?
On s'emparera du capital de la Banque de France, diles-voua,
()) Celle retenue de 10(r., n'ayant pour objel que les frais Je bureau, est imin-cpmiu'ul nommée crompte. Elle puurruil éu e rétluili- iqucrli^i/s centimes. Pcul-étce mémeeûi-il mieui valu, dans la llieorie cl la coraplobiliiri, ne pgial s'en préoccuper.
et on remboursera les aclioiinaircs en rentes sur l'Ktat. Cen recule la difficulté sans la résoudre. C'est la masse, la nation qui empruntera le capital à 5 pour 100 pour le prêter gratis. L'intérêt ne sera pas anéanti, mais mis sur le dos du contribuable.
Mais enfin, admettons que ce capital de 10,000 francs, sur lequel vous opérez fictivement, soit réuni, cl menons de. côté ce cercle vicieux oui consiste à supposer la gratuite pour la téalhei. Puisque vous l'avez cru nécessaire, vous jugez sans doute indispensable qu'il se conserve.
Pour cela vous raisonnez sur celle hypothèse que If, C, Il, t, etc., rembourseront iliaque aimée à la Rauque lus billets qu'ils lui auront pris. Mais si celte hypothèse fait défaut? Si I) est nu débauebé qui va dépenser ses 1,000 francs au cabaret? Si C les donne à sa maîtresse ? Si D les jette dans une entreprise ridicule? Si E fait une fugue en Belgique? etc., etc., que deviendra la Banque? A qui A s'adressera-t-il pour avoir la contre-valeur des capitaux dont il se sera défait?
Car enfin votre banque n'aura pas la vertu de changer notre nature, de réformer nos mauvaises inclinations. Bien au contraire, et il faut reconnaître que l'extrême facilité de se procurer du papier-monnaie sur la simple promesse de travailler à le rembourser ultérieurement serait un puissant encouragement au jeu, aux entreprises folles, aux opérations hasardeuses, aux spéculations téméraires, aux dépenses imineralcs ou inconsidérées. C'est une chose grave que de placer tous les hommes en situation de se dire ; < Tentons la fortune avec le bien d'aulrui; si je réussis, tant mieux pour moi! si j'échoue, tant pis pour les autres! i Je ne puis concevoir, quant à inoi, le jeu régulier des transactions humaines en dehors de la loi de responsabilité. Mais, sans rechercher ici les effets moraux de votre invention, toujours est-il qu'elle ôle à la Banque nationale toute condition de crédit et de durée.
Vous me direz peut-être qu'avant de livrer ses billets la Banque s'enquerra avec soin du degré de confiance que méritent les demandeurs. Propriété, moralité, activité, intelligence, prudence, tout sera scruté et pesé avec soin. Mais prenez garde;
si, d'un côté, vous exige/ que la Banque ait un capital primitif de garantie, si, de l'autre, elle ne prête qu"en toute sécurité, que fera-t-elle de plus que ne font au* Étals-Unis les banques libres? Et celui qui est pauvre diable aujourd'hui ne scra-l-il pas pauvre diable sous votre régime ï Je ne crois pas que vous puissiez sortir de ces ailerna-
Ou la Banque aura un capital dont elle payera l'intérêt, et alors elle ne pourra, sans se ruiner, prêter sans intérêt;
Ou elle disposera d'un capital gratuit, et, en ce cas, expliquez-nous d'où elle le tirera, en debors de A, B, C, B, etc., qui forment toute la nation?
Dans l'une et l'autre hypothèse, ou elle préiera avec mesure et discernement, et alors vous n'aurez pas le crédit universel; ou elle prêtera sans garantie, et en ce cas elle fera faillite avant deux mois.
Mais passons sur ces premières difficultés.
A, que vous mettez en scène, est capitaliste, partant avisé, prudent, timoré, peureux même. Ce n'est pas vous qui le nierez. Après tout, cela lui est bien permis. Tout ce qu'il a, il l'a acquis au prix de ses sueurs, et ne veut pas s'exposer à le perdre. Ce sentiment, au point de vue social, est éminemment conservateur. Avant donc de livrer ses capitaux eonlre des billets, A tournera et retournera bien souvent ces billets dans ses mains. Peut-être Qnira-t-tl par les refuser, et voila votre système en fumée. Que ferez-vous? Décrétcrez-vous le cours forcé? Que devient alors la liberté, dont vous êtes le champion? Après avoir fait de la Banque une inquisition, en ferez-vous une gendarmerie ? Ce n'était pas la peine de supprimer l'État.
Mais je vous concède, pour la discussiou seulement, ie cours force. Vous n'empêcherez pas A de calculer ses risques. 11 est vrai qu'il n'y a guère de risques qu'un vendeur n'affronte, pourvu qu'il trouve dans l'élévation du prix une prime d'assurance satisfaisante. A, capitaliste, c'est-à-dire menuisier, cordonnier, forgeron, tailleur, etc., etc., dira donc à B, C, D : Messieurs, si vous voulez mes meubles, nies souliers, mes clous, mes habits, qui sont des râleurs faites, donnez-moi une râleur
faite, c'est-à-dire 20 fr. en argent — Voilà 20 fr. en billets, répond B. — Ce n'est qu'une promesse, répond A, et je n'y ai pas confiance. — Le cours forcé est décrété, réplique B. - Soit, riposte A, mais je veux 100 fr. de ma marchandise.
Comment arréterez-vous celle liausse de prix, évidemment destructive de ions les bienfaits que vous attendez de la Banque! Que ferez-vous ? Décrétcrez-vous le maximum?
L'universelle cherté se manifestera encore par une autre cause. Certes, vous ne douiez pas que la Banque, dès qu'elleaura fait battre le rappel par tous tes organes de la publicité, des qu'elle aura annoncé qu'elle prête pour rien , n'attire à elle de nombreux clicuts. Tous ceux qui ont des dettes dont ils payent l'intérêt voudront profiter de cette belle occasion de se libérer. En voilà pour une vingtaine do milliards. L'Étal voudra s'acquitter aussi des 5 milliards qu'il doit. La Banque sera encore assaillie de ton: négociant qui a conçu une opération , de tout manufacturier qui veut fonder ou agrandir une fabrique, de tout monomane qui a fait une découverte merveilleuse, de tout ouvrier, compagnon, ou apprenti qui veut devenir maître.
Je ne crains pas de trop m'avancer eu disant que l'émission des billets, si elle a la prétention de satisfaire tous les appétits, toutes les cupidités, toutes les rêveries, dépassera S0 milliards dès les six premiers mois. Voilà de quel poids la demande des capitaux pèsera sur le marché. Mais où en sera l'offre? Dans six mois, la France n'aura pas créé assez de valeurt faites (terres, instruments, marchandises, subsistances), pour satisfaire à ce prodigieux accroissement de prétentions, car les valeurs faites, les réalités ne tombent pas aussi facilement dans le tablier de dame Offre, que les valeurs Actives dans celui de dame Demande. Cependant vendre et acheter sont des termes corrélatifs; ils expriment deux actes qui s'impliquent, et, à vrai dire, ne font qu'un. Quel sera le résultat? Une hausse exorbitante de tous les prix, ou, pour mieux dire, une désorganisation sociale telle que le monde n'en a jamais vu. — El soyez-en sûr, si quelqu'un en réchappe, ce ne sera pas le moins fripon, ce ne sera pas surtout le pauvre diable il qui la Banque ;t refusé crédit.
Ainsi, mesures arbitraires pour fonder la flanque, inquisition
si elle veut mesurer la confiance, cours forcé, maximum, ei, en définitive, banqueroute et désorganisation, dont les plus pauvres ci les moins roués seront les premières victimes; voilà les conséquences logiques du papier-monnaie. Ce n'esl pas tout.
Vous pourriez me dire : Voire critique porte sur les moyens d'exécution. On y avisera. Il ne s'agit que du principe. Or, vous ne pouvez nier que ma banque, sauf les moyens d'exécution, détruit l'intérêt. Donc la gratuite du crédit est au moins possible.
Je pourrais répondre : Non , si les moyens d'exécution ne le sont pas. Mais je vais droit au fond, et je dis : Votre invention, n'eut-elle pas tous les dangers que j'ai signalés, n'atteint pas votre but. Elle ne réalise pas la gratuité du crédit.
Vous savez aussi bien que moi, monsieur, que celle rémunération du capital, qu'on nomme intérêt, ne s'attache pas seulement au prêt. Elle est aussi comprise dans le prix de revient des produits. Et puisque vous invoquez la comptabilité, je l'invoque â mon tour. Ouvrons les livres du premier entrepreneur venu. Nous y verrons qu'il n'opère jamais sans s'être assure, non -seul émeut le salaire de son travail, mais encore la rentrée, l'amortissement et l'intérêt de son capital. Cet intérêt se trouve confondu dans le prix de vente. En réduisant toutes les transactions à des achats et des ventes, votre banque ne résout donc pas, ne touche même pas le problème de la suppression de l'intérêt.
Eh quoi! monsieur, vous prétendez arriver à des arrangements tels, que celui qui travaille sur son propre capital ne gagne pas plus que celui qui travaille sur le capital d'autrui emprunté pour rien ! Vous poursuivez une impossibilité et une injustice.
Je vais plus loin, et je dis qu'eussiez- vous raison sur lout le resle, vous auriez encore ton de prendre pour devise ces mois : Gratuité du crédit. Prenez-y garde en effet, vous n'aspirez pas à rendre le crédit gratuit, mais à le tuer. Vous voulez tout réduire à des achats et des ventes, a des virements de parties. Vous croyez que, grâce à voire papier-monnaie, il n'y aura plus occasion de prêter ni d'emprunter; que loui crédit sera inutile,
nul, aboli, éteint faute d'occasion. Mais peut-on dire d'une chose qui n'exisle pas, ou qui a cessé d'exister, qu'elle est gratuite?
Et ceci n'est point une querelle de mois. Après tout, d'ailleurs, les mots sont les véhicules des idées. En annonçant la gratuité du crédit, vous donnez certainement à entendre, que ce soit ou non voire intention , que chacun pourra jouir, pendant un temps indéterminé, de la propriété d'aulrui sans rien payer. Les malheureux, qui n'ont pas le temps d'approfondir les choses et de discerner en quoi vos expressions manquent d'exactitude, ouvrent de grands yeux. Ils sentent se remuer eu eux les plus déplorables appétits. Mettre la main sur le bien d'aulrui, et cela sans injustice , quelle attrayante perspective! Aussi vous avez eu et vous deviez avoir d'abord beaucoup d'adeptes.
Mais si votre mot d'ordre eut été anéantissement du crédit, qui exprime votre pensée réelle, on aurait compris que sous voire régime on n'aura rien pour rien. La cupidité, ce grand organe de la créance, comme dit Pascal , eût clé neutre. On se serait borné à examiner froidement, d'abord si votre système est uu progrès sur ce qui est, ensuite s'il est praticable. Le mot gratuité est toujours fort séduisant ; mais je ne crains pas de dire que s'il a élé un leurre pour beaucoup de vos adeptes, il a été un piège pour voire esprit.
Il explique les hésitations qu'on a pu remarquer dans votre polémique. Quand je m'attachais à circonscrire le débat dans celte quesliou de la gratuité, vous étiez mal à l'aise. Yous sentiez bien, au fond de votre conscience et de votre science, que le crédit, tant qu'il existe, ue peut être gratuit ; que le remboursement d'une valeur empruntée ne peut être identique, soit qu'on l'opère immédiatement, soit qu'on l'ajourne indéfiniment. Vous faisiez à cet égard des concessions loyales, qui vous ont été reprochées dans votre Église. D'un autre côlé, entraîné, engage par voire devise : Gratuité du crédit, vous faisiez des effotts incroyables pour vous tirer de ce mauvais pas. Vous invoquiez l'antinomie, vous alliez jusqu'à dire que le oui et le non peuvent être vrais de la même chose et en même temps. Après
l.i dialectique, venait la rhétorique. Vous apnslropliicz riiitérêl, le qualifiant du vol, etc., elc.
Et tout cela pour avoir revêtu voire pensée d'une expression fausse. iN'olre débat eût été [lieu abrégé, si vous m'aviez dit : Taot que le crédit existe, il ne peut être gratuit; mais j'ai trouvé le moyen de faire qu'il n'existe pas, et dorénavant j'écrirai sur mon drapeau, au lieu de ces mots : Gratuité du crédit, ceux-ci : Anéantissement du crédit.
La question ainsi posée, je n'aurais eu qu'à examiner vos moyens d'exécution. C'est ce que, par voire dernière lettre, vous m'avez mis à même de faire. J'ai prouvé que cos moyens d'exécution se résument en un mot ; papier-monnaie.
Que pour que les billets d'une banque soient reçus, il faut qu'ils inspirent confiance;
Que, pour qu'ils inspirent confiance, il faut que la banque ait des capitaux;
Que, pour que la banque ait des capitaux, il faut qu'elle les emprunte précisément à A, B, C , D, qui sont le peuple, eteit paye l'intérêt au cours;
Que si elle en paye l'intérêt, elle ne peut les prêter sans intérêt;
Que, si elle les prête a A, B, C, D, gratis, après les leur avoir pris de force sous forme de contribution, il n'ya rien de changé daus le monde, si ec n'est une oppression de plus;
Et enfin que, dans aucune bypolbèse, même en réduisant toutes les transactions à des ventes, vous ne détruisez pas cette rémunération du capital, toujours confondue avec le prix de vente.
Il résulte de là que si votre banque n'est qu'une fabrique de papier-monnaie, elle amènera la désorganisation sociale.
Que si, au contraire, elle est établie sur les bases de la juslice, de la prudence et de la raison, elle ne fera rien que ne puisse faire mieux qu'elle la liberté des banques.
Est-ce à dire, monsieur, qu'il n'y ait rien de vrai, selon moi, dans les idées que vous soutenez? En m'expliquent à cet égard, je vais faire un mouvement vers vous. Puisse-t-il vous déter-
miner à en faire un vers moi , ou plutôt vers la vraie solution : b liberté des banques.
Mais, pour Être compris, j'ai besoin, au risque de me. rcpétcr, d'établir quelques notions fondamentales sur le crédit.
Le temps en précieux. Time h mottey, disent les Anglais. Le temps, c'est Vêtofie dont la vie ett faite, dit le Bonhomme Richard.
C'est de cette vérité incontestable que se déduit la notion et la pratique de l'intérêt.
Car Taire crédit, c'est accorder du temps.
Sacrifier du temps à autrui, c'est lui sacrifier une chose précieuse, et il n'est pas possible de soutenir qu'en affaires un tel sacrifice doive être gratuit.
A dit à B : Consacrez cette semaine à faire pour moi un chapeau; je l'emploierai à faire pour vous des souliers. — Souliers et chapeau se valent, répond B, j'accepte.
Uu instant après, B s' étant ravisé dit à A : J'ai réfléchi que le temps m'est précieux; je désire me consacrer à moi-même celle semaine et les suivantes; ainsi , faites-moi les souliers tout de suite, je vous ferai le chapeau dans un un. — J'y consens, répond A, mais, dans un an , vous me donnerez une semaine et deux heures.
Je le demande à tout homme de bonne foi, A fait-il acte de piraterie eu plaçant une nouvelle condition à sou profil à coté d'une nouvelle condition à sa charge?
Ce fait primitif contient en germe toute la théorie du crédit.
Je sais que, dans la société, les transactions ne sont pas aussi simples que celle que je viens de décrire, mais elles sont identiques par leur essence.
Ainsi, il esi possible que A vende les souliers à un tiers pour 10 fr. et remette cotte somme à B en lui disant : Donnez-moi le chapeau immédiatement, ou si vous voulez un délai d'un an, vous me restituerez une semaine do travail, plus deux heures, ou bien 10 fr., plus un vingtième en sus. >ous rentrons tout à fait dans l'hypothèse precédeute.
D'acconl, je l'espère du moins, sur la légitimité du crédit, voyons maintenant à quels arrangements il peut donner lieu.
B peut n'avoir pris qu'un engagement verbal, et cepeudaut,
il n'est pas impossible que A uc le Iran s m eue et ne l'escompte. Il peut dire à C : Je vous dois 10 fr. B m'a donné sa parole qu'il nie (tonnerait 10 fr. ei 10 snns dans un an. Voulez-vous accepter en payement mes droits surliî Si C a confiance, s'il croit, l'opération pourra se faire. Hais qui oserait dire que, pour multiplier les souliers et les chapeau*, il suffit de multiplier les promesses de ce genre, indépendamment de la confiance qui s'y attache ï
B peut livrer uu lilrc écrii. I.e titre, sous celte forme, évitera les cou les talion s et dé négations; il inspirera plus de confiance et circulera plus facilement que la promesse verbale. Mais ni la nature ni lus effets du crédit n'auront changé.
Enfin un tiers, une banque, peut garantir I), se charger de son litre cl émettre à la place son propre billet. Ce sera uno nouvelle facilité à la circulation. Mais pourquoi? Précisément parce que la signature de la banque inspire an public plus do confiance que celle de B. Comment donc peut-on penser qu'une banque soit bonne à quelque chose, si elle n'a pas pour base la confiance'? et comment l'auraii-elle, si ses billets oll'renl moins de garanties que ceux de liî
Il ne faut donc pas que ces titres divers nous fassent illusion. Il ne faut pas y voir une valeur propre, mais la simple promesse de livrer une valeur, promesse souscrite par quelqu'un qui est en mesure de la tenir.
Mais ce que je veux faire remarquer, car c'est ici que s'opère le rapprochement que j'ai annoncé entre votre opinion et la mienne, e'esl un singulier déplacement du droit à l'intérêt, qui s'opère par l'intervention des banques.
Dans le cas d'un billet à ordre ou d'une lettre de chauge, qui paye l'intérêt? Evidemment l'emprunteur , celui à qui d'autres ont sacrifié du temps. Et qui profile de cet intérêt? Ceux qui ont fait ce sacrifice. Ainsi, si B a emprunté, pour un an, 1,000 fr. à A, et lui a souscrit un billet de 1,040 fr., c'est A qui profite des 10 fr. S'il négocie immédiatement ce billet à i pour 100 d'escompte, c'est le preneur qui gagne l'intérêt, comme il est juste, puisque; e'esl lui qui fait Vavance ou le sacrifice du lemps. Si A négocie son billet au bout de six u mis à C , celui-ci ne lui
on donne (|ue 1,020 fr., cl l'intérêt se partage entre A et C, parce que chacun a sacrifié six mois.
Mais quand la banque intervient, les choses se passent différemment.
C'est toujours B, l'emprunteur, qui paye l'intérêt. Mais ce n'est plus A et C qui en profitent, c'est la banque.
En effet, A vient de recevoir son tilre.S'il le gardait, à quelque époque qu'il le négociât, il loucherait toujours l'intérêt pour tout le temps ou il aurait été privé de son capital. Mais il le porte à la banque. 11 remet à celle-ci un litre de 1,040 fr., et elle lui donne en échange un billet de 1,000 fr. C'est donc elle qui gagne les 40 fr.
Quelle est la raison de ce phénomène? Il s'explique par la disposition où sont les hommes à faire des sacrifices à la commodité. Le billet de banque est un litre très-commode. Quand on le prend on ne se propose pas de le garder. On se dit : Il ne restera pas eu mes mains plus de huit à dix jours, et je puis bien sacrifier l'intérêt de 1,000 fr. pendant une semaine en vue des avantages que le billet me procure. Au reste, les billets ont cela de commun avec l'argent; celui qu'on a dans sa bourse ou dans sa caisse ne rapporte pas d'intérêt, ce qui montre, pour le dire en passant, l'absurdité des personnes qui déclament sans cesse contre la productivité de l'argent, rien au inonde n'étant plus improductif d'intérêts que la monnaie.
Ainsi, si un billet de banque reste un an dans la circulation, cl passe par quarante mains, séjournant neuf jours dans chacune, c'cslquarauteporsouncsquiont renoncé, en faveur de la banque, aux droits qu'elles avaient sur les 40 fr. d'intérêts dus et payés par B. Chacune d'elles a fait un sacrifice de 1 fr.
Dès lors on a pu se demander si cet arrangement était juste, s'il n'y aurait pas moyen d'organiser une banque nationale, commune, qui fit profiter le public du sacrifice supporté par le public, en un mol qui ne perçût pas d'intérêts.
Si je ne me trompe, monsieur, c'est sur l'observation de ce phénomène que se Tonde votre invention. Elle n'est pas nouvelle. Iticardo avait conçu un plan moins radical, mais analogue (I),
(I) Proposait for au etemmiettl and lecorc entrent y .
et je Irouve dans Say {Commentaires sur Storch) ces lignes remarquables :
il Celle iiléir iii|ifiiii'iisc ne liiis-c qu'une qne-Iimi non re-nlue. Qui devra
Semil-rr In pin ir nie m en 1? Ce ne serai! |>oiir lui qu'un moyen d'augmenter 1rs a lins, .tlsqiic 1rs sinéeurcs, In eorrunlion parlementaire., In nombre lie! ili-lLiU-urj de l;i |."liei! et les armées permanenies. Scrail-ee. mie compagnie lluaueiëi-e, eoniinc la llnnqiie d'Anglelrrre, la Banque de France? Muisù quoi hun faire îi une iv»iii]ia|;iiii- fiiiundiVi! ri Sj ;■ riilii! le eatlrau des intérêts payéi m ifr'liiil ;.m- (c puiViï .=... Telles s.mt les qurslium qui Puissent à ce sujel! prul-ilre ne smil -elles p,is in-olnlile-, l'em-elre y des moyens de rendre iLiiiii.'iiierU ,,r<-/!(Bi/ea«j>uiyfr l'économie qui en résullerail,- mais je ne suis
Puisque c'est le publie qui paye en détail ces intérêts, c'est au public à en profiter. Certes, il n'y aïaii qu'un pas de ces prémisses à la conclusion. Quant au moyen, je le crois tout trouvé; ce n'est pas la Banque nationale, mais la liberté des banques.
Remarquons d'abord que la Banque ne bénéficie pas de la totalité de l'intérât.
Outre les frais, clic a un capital. Et puis, clic est dans la nécessité de tenir toujours prête dans ses caisses une somme d'argent improductive.
Les billets d'une banque, on ne saurait trop le répéter, sont des titres de confiance. Le jour où elle les émet, la Banque proclame hautement qu'elle est prête à les rembourser à bureau ouvert et à toute heure. Rigoureusement, elle devrait donc lenir toujours en disponibilité une valeur faite égale à la valeur représentative lancée dans la circulation, et alors l'intérêt payé par B serait perdu pour tout le monde. Hais l'expérience ayant appris à la Banque que ses billets courent le monde pendant un temps déterminé, elle ne prend ses précautions qu'eu conséquence. Au lieu de garder 1,000 fr. elle n'en garde que 400 (par hypothèse), et fait valoir 600 fr. C'est l'intérêt de ces 600 fr. qui est supporié par le public, par les détenteurs successifs du billet, et gagné par la Banque.
Or, cela ne devrait pas être. Elle ne devrait gagner que ses frais, l'intérêt de son capital de fondation, et les justes profits ■éluoës d'éco»o«lb rouîmes. 1. 37
de tout travail, de loutc spéculation. C'est ce qui arriverait avec la liberté des banques ; car la concurrence, tendant à rendre uniforme le taux de l'intérêt, ne permettrait pas aux actionnaires d'une banque li'êlrc mieux traites que les actionnaires .de toute autre entreprise analogue. En d'autres termes, les banques rivales seraient forcées de réduire le taux des escomptes à ce qui est nécessaire pour placer leurs capitaux dans la condition commune, et ce phénomène étrange que j'ai signalé, je venu dire l'abandon volontaire des intérêts, auquel se soumettent les déieiiieiirs successifs de billets, profiterait au public sous forme de réduction dans le taux des escomptes. Pour être plus précis, je dirai que l'intérêt d'un billet de 1,000 fi*., mis en circulation, se parlagerail. Une partie irait à la Banque pour couvrir la somme qu'elle est obligée de tenir en réserve, les frais, et la rente de son capital primitif; — l'autre partie serait forcée, par la concurrence, à se convertir eu diminution d'escompte.
Et cela, prenez-y garde, ne veut pas dife que l'intérêt tendia a devenir gratuit ou à s'anéantir. Cela veul dire seulement qu'il tendrait à être perçu par celui qui y a droit.
Mais le privilège est intervenu qui en a disposé autrement, cl la Banque de France n'ayant pas île concurrents, au lieu de retenir la partie, empoche le tout.
Je voudrais, monsieur, montrer la liberté des banques sous un autre aspect; mais cette lettre est déjà trop longue. Je me bornerai à iudiquer ma pensée.
Ce qu'on nomme vulgairement l'intérêt comprend trois éléments qu'on a trop l'habitude de confondre :
1° L'iulérêt proprement dit, qui est la rémunération du délai, le prix du temps;
2" Les frais de circulation ;
o" La prime d'assurance.
La libellé des banques agirait à la fois d'une manière favorable, cl dans le sens de la réduction, sur ces trois éléments. Elle maintiendrait au taux le plus bas, par les raisons que j'ai dites, l'intérêt proprement dit, sans jamais l'anéantir. Elle ferait tomber les frais de circulation à un chiffre qui, dans la pra-
tique, se confondrait avec zéro. Enfin elle tendra il à diminuer et surtout à égaliser h prime d'assurance, qui est de beaucoup l'élément le [dus nnéretiv, principalement pour les classes laborieuses, dont se compose l'intérêt total.
Si, en effet, les hommes qui jouisse!) ! de la plénitude du crédit en France, comme les Mallel, les lloltinger, les Rothschild, trouvent des capitaux à 3 pour 100, on peut dire que c'est là l'élément intérêt, et que mut ce que les autres payent en sus représente l'élément frais, et surtout l'élément prime d'assurance; ce n'est plus le prix du temps, c'est te prix du risque, ou de la difficulté et de l'incertitude du recouvrement.
Comment la liberté des banques améliorerait-elle et égaliserait-elle la condition des emprunteurs sous ces rapports? Que le lecteur veuille hien résoudre la question. J'aime mieux lui laisser cette fatigue que de la lui donner.
En cette matière, comme en toutes, la véritable solution est donc la liberté. La liberté fera surgir des banques partout où il y a ud centre d'activité, et associera ces banques entre elles; elle mettra à portée de chaque marchand, de chaque artisan, ces deux grands leviers du progrès, l'épargne et le crédit. Elle restreindra l'intérêt au taux le plus bas où il puisse descendre. Elle répandra les habitudes les plus favorables à la formation des capitaux. Elle fera disparaître toute ligne de démarcation entre les classes et réalisera la mutualité des services, sans anéantir ce prix du temps, qui est un des éléments légitimes et nécessaires des transactions humaines.
Liberté des banques! Liberté du crédit! Oh! pourquoi, M. Proudbon, votre brûlante propagande n'a-t-elle pas pris cette direction? Est-ce qu'à tous autres égards, vous ne réclamez pas ce qui est pour tous les hommes un droit, un attribut, un enseignement, la liberté? Est-ce que vous ne demandez pas la liberté des achats et des ventes? Et qu'est-ce, après tout, que le prêt, si ce n'est la vente d'un usage, la veutedu temps? Pourquoi faut-il que celle transaction seule soit réglementée par l'État ou renfermée dans le cercle de vos conceptions? Avez-vous foi dans l'humanité? Travaillez à faire tomber ses chaînes et non à lui en forger de nouvelles. Admettez que le
mobile qui la pousse vers son perfection nu m cm indéfini réside en elle-même el non dans le cerveau du législateur. Réalisons la liberté, cl l'humanité saura bien en faire sortir tout le progrès que sa nature comporte. S'il es) possible et bon que le crédit soit jamais gratuit ou anéanti, comme vous le croyez, l'humanité libre accomplira celle œuvre plus sûrement que votre banque. Si cela n'est ni bon ni possible, comme j'en suis convaincu, l'humanité libre évitera les abimes où votre banque la pousse.
Au nom du droit, au nom de la justice, au nom do votre foi dans les destinées humaines, au nom de cette concordance qu'il est toujours désirable de mettre entre toutes les parties d'une propagande, je vous adjure donc de substituer sur votre drapeau à ces mots : Gratuité du crédit, ceux de Liberté du crédit. — Mais j'oublie qu'il ne m'appartient pas de donner des conseils. D'ailleurs, à quoi serviraient-ils? A-l-on jamais vu un chef d'école revenir sur ses pas el braver ce mol injuste, mais terrible : Apostasie? — 11 y en a qui ont fait dans leur vie bien des témérités; ils ne feront pas ccllc-la, encore qu'elle soit plus digne que toutes les autres de flatter l'orgueil d'un noble cœur.
FtUjDÉHlC IUstiat.
TREIZIÈME LETTIIE.
linMiiiliiliiiion - La ruiiijikiliLiu' ri! mu; mal™].' infjillilik. — Cldlun: de la discussion,
M. Bastiat,
Votre dernière lettre justifie toutes mes prévisions. J'étais si sûr de ce qui m'arrive, qu'avant même d'avoir reçu la Voix du Peuple du 4 février, j'avais écrit les trois quarts de la réponse que vous allez lire, et à laquelle je n'ai plus qu'à mettre une fin.
Vous êtes de bonne loi, M. Baslial, vous ne souffrez pas qu'on en doute; je l'ai d'ailleurs reconnu et ne prétends point nie rétracter. Mais, il faut bien que je vous le dise, voire intelligence sommeille, ou plutôt elle n'a jamais vu le jour : c'est ce que je vais avoir l'honneur de vous démontrer à vousmême, eu Taisant le résumé <le notre débat. Je souhaite que l'espèce di. 1 consultation psychologique à laquelle vous allez assister, et dont le sujet sera votre propre esprit, commence pour vous celle éducation intcllei t;ie|]c sans laijtii'lle un homme, quelque dignité de caractère qui le distingue, quelque talent qu'il déploie, n'est el ne sera jamais autre chose qu'un animal parlant, comme dit Aristole.
Ce qui coustituc dans l'homme l'intelligence, c'est l'exercice complet, harmonique, suivi, des quatre facultés suivantes : illfenJion, Comparaison, Mémoire, Jugement. — Voilà du mollis ce qu'on m'a appris au collège, el que vous trouverez dans toutes les philosophics.
Deux ou plusieurs jugements cncliainés l'un à l'autre, cl formant un tout systématique , sont une opération. — Les opérations de l'enicndcincnt sont de plusieurs espèces, syllogisme, induction, sorile, dilemme, etc. Ou leur donne à toutes le nom commun de raisonnement.
L'art de raisonner s'appelle la log que : c'est, à proprement parler, la mécanique intellectuelle. — L'ensemble des facultés est la baisok.
L'induction de Platon, le syllogisme d'Aristole, la contradiction des sophistes, l'identité de Conilillac, l'antinomie de Kanl et Hégel, ne sont que des formes variées du raisonnement, des applications particulières lie la logique ; c'est ainsi que l'emploi de la vapeur connue force motrice a lait inventer des machines de loule espère, locomotives, bateaux à vapeur, machines fixes, machines à haute ou basse pression, etc.; niais qui li.iii-É il<<<>ul<ri( 'I fin. [ » if"-, l.i i q-' ur
Toutes les sciences, sans exception, sont fondées sur la logique, c'est-à-dire sur l'exercice îles quatre facultés primordiales : attention, comparaison, mémoire, jugement. C'est pourquoi la science est essentiellement démonstrative : la spontanéité, i'iu-
lui tion, l'imagination, ne sont d'aucune autorité scientifique. C'est pour cela aussi, c'est en vertu de leurs facultés rationnelles, que les hommes deviennent capables de se communiquer leurs pensées et de converser entre eux : ôlcz-ieur l'attention, la comparaison, la mémoire et le jugement, ils parlent l'un après l'autre ou tous à la fois, ils ne se répondent pas, ils ne s'entendent plus.
Appliquons ces règles de la raison humaine, notre commun critérium.
Dès le commencement de cette dispute, répondant catégoriquement à la question que vous m'avez posée, savoir, si l'intérêt da prêt est légitime, je vous ai dit que, dans les conditions ('■Minniiiiqiies actuelles, et tant que le crédit ne serait pas démocratiquement organisé, l 'affirmative me paraissait indubitable; qu'ainsi les démonstrations que vous preniez la peine de me faire étaient inutiles ; que je les acceptais d'avance; que toute la question, pour moi, était de savoir si le milieu économique pouvait être changé, et que le socialisme, au nom duquel jo prenais la parole, affirmait cette possibilité. J'ajoutais que le changement des conditions du crédit était une nécessité de la tradition elle-même, le dernier terme de cette routine que vous défendez avec tant d'obslïnatiou et si peu de philosophie.
Ainsi donc, à la question que vous m'adressiez : L'intérêt du capital est-il légitime? j'ai répondu sans hésiter: — Oui, dans l'ordre actuel des choses, l'intérêt est légitime. Mais j'affirme que cet ordre peut et doit être modifié, et qu'inévitablement, de gré ou de force, il le sera. Était-ce donc une réponse obscure? Et n'avais-je pas le droit d'espérer qn'après avoir répondu si nettement à votre question, vous répondriez à votre tour à la mienne?
Mais j'avais affaire à un homme dont l'intelligence est hermétiquement fermée, et pour qui la logique n'existe pas. C'est en vain que je vous cric : Oui, l'intérêt est légitime dans certaines conditions indépendantes de la volonté du capitaliste; non, il ne l'est pas dans telles antres, qu'il dépend aujourd'hui de la société de faire naître ; et c'est pour cela que l'intérêt, excusable daus le prêteur, est, au point de vue de la société et
de l'histoire, une spoliation! Vous n'entendez rien, vous ne comprenez pas, vous n'écoutez seulement pas ma réponse. Vous manquez de la première faculté de l'intelligence, l'attention.
C'est ce qui résulte, au surplus, de voire seconde lettre, dont voici le début : i Monsieur, vous me posez sept questions. < Rappelez-vous qu'il ne s'agil eu ce moment que d'une seule ; • L'intérêt du capital est-il légitime? t Tout le reste de votre épilre n'est qu'une reproduction des arguments de la première, arguments auxquels je n'avais pas répondu, parce que je n'avais que faire d'y répondre. Changez le milieu, vous disais-je, cl vous changez le principe, vous changez la pratique. Vous n'avez pas tenu compte de mes paroles. Vous avez cru plus utile de plaisanter sur la contradiction et l'antinomie, sur la thèse, l'antithèse el la synthèse, niellant de votre coté, à si peu de frais, les usuriers cl les sots, heureux de rire de ce qu'ils tremblent de concevoir.
Que fais-je alors?
Pour exciter en vous cette attention rebelle, je prends divers termes de comparaison. Je vous montre, par l'exemple de la monarchie, de la polygamie, du combat judiciaire, des corporation industrielles, qu'une même chose peu l très-bien avoir été bonne, utile, légitime, respectable, puis après iJevciiir mauvaisi-, illicite el funeste, tout cela suivant les ci reo us la ne es qui l'environnent; que le progrès, la grande loi de l'humanité, n'est pas autre chose que cetie transformation incessante du bien eu mal, et du mal en bien; qu'il en est ainsi, entre autres, de l'intérêt; que l'heure est venue pour lui de disparaître, ainsi qu'il esl facile d'en juger aux sigues politiques, historiques et économiques, que je me contcnlc de vous indiquer en les résumant.
C'était faire appel à la plus précieuse de vos faeullés. C'était vous dire : Quand j'affirme que les eondilions qui rendent le prêt excusable et licite ont disparu, je n'affirme point une chose extraordinaire, je no fais qu'énoncer un cas particulier du progrès social. Observez, comparez ; et, la comparaison faite, l'analogie reconnue, revenons à la question posée par moi a la suite de la vôtre. Les formes du crédit peuvent-elles, doivent-elles
être modifiées, de manière à amener la suppression de l'intérêt? Voilà, sans préjudice de l'absolution que la science doit à lous prêteurs, spéculateurs, capilalisies, cl usuriers, ce que nous avons à examiner.
Mais, bah! est-ce que M. Jtastiat compare, lui? Est-ce que seulement il est capable de comparaison, plus que d'attention? Les analogies de l'histoire vous ne les saisisse/ point; le mouvement des institutions et la loi générale qui en ressort, vous l'appelez du fatalisme. » Je veux, dites-vous dans votre troisième lettre, rester sur mon terrain! i El là-dessus, faisant tourner votre crécelle, vous accrochant à tous les mots qui peuvent vous fournir un prétexte, vous reproduisez, comme arguments nouveaux, quelques faits dont je n'attaque poiut la légitimité dans la routine établie, mais dont je conteste la nécessité, doul, par conséquent, je demande la révision, kl réforme.
Quand un homme, qui se dit économiste, qui a la prétention de raisonner, de démontrer, de soutenir une discussion scientifique, en est là, j'ose dire, monsieur, que c'est un homme désespéré. Ni attention, ni comparaison; incapacité absolue d'écouler et de répondre! Que puis-je désormais tirer de vous'/ Vous êtes hors de la philosophie, hors de la science, hors de l'humanité.
Cependant je ne me rebute pas. Peui-élre, me dis-je, l'attention et la comparaison s'éveilierout-elles eu M. Bastiat, à l'aide d'unu autre faculté. Observer avec attention Une idée, comparer ensuite cette idée avec une autre, c'est chose trop subtile, trop abstraite. Essayons de l'histoire : l'histoire est la série des observations et des expériences du genre humain. .Montrons k M. Bastiai le progrès : pour saisir le progrès dans son unité, et conséqiicmineiil dans sa loi, il ne faut que de la mémoire.
Quand je parle de la mémoire, comme facullé de l'entendement humain, je la distingue essentiellement du souvenir. Les animaux se souviennent, ils n'ont pas la mémoire. La mémoire est la faculté d'enchaîner et classer les souvenirs, de considérer plusieurs faits consécutifs comme un seul et même fait, d'y mettre de la série et de l'unité. C'est l'attention appliquée à une suite de choses accomplies dans le temps et généralisée.
J'écris donc la monographie de l'usure. Je vous moiUre l'usure dans son origine, ses causes, ses iirétuxies, ses analogies, sou développement, ses effets, ses conséquences. Je prouve qui;
l'absurde, qu'ils engendrent fatalement l'immoralité ci la mi sère. Cela fait, je vous dis : Vous voyez que l'ordre cl la conservation de la sociélé son! désormais incompatibles avec l'usure; nue les conditions du crédit ne peuvent plus rester les mêmes; que l'iutérét, licite au commencement, excusable encore aujourd'hui dans le prêteur, dont il ne dépend pas de s'en priver, est devenu, au point de vue de la conscience sociale, une loi spoliatrice, une institution monstrueuse, qui appelle invinciblement une réforme.
Celait le cas, si je ne me trompe, d'étudier enfin l'histoire, les conditions nouvelles du crédit, U possibilité, allcslée par moi, de le rendre gratuit. Et rappelez vous qu'écartant avec le plus grand soin la question de personnes, je vous disais sans cesse ; Je n'accuse point les capitalisiez ; je ne. me plains pus îles propriétaires; je n'ai garde de condamner, comme a fait l'Église, les banquiers et les usuriers : je reconnais la bonne foi de tous ceux qui profitent de l'intérêt. Je dénonce une erreur exclusivement collective, une utopie antisociale ei pleine d'iniquité. Eh bien! m'avez-vous seulement compris? Car, pour ce qui est de me réfuter, vous n'y songez seulement pas.
J'ai sous les yeux votre quatrième lettre : y a-t-il ombre de celle aperccplion historique, qui est, comme je vous le dis, la mémoire? Non. Les faits accomplis existent pour vous uniquement comme souvenirs : c'est-à-dire qu'ils ne sont rien. Vous ne les niez point: mais comme il vous est impossible d'en suivre la filière et de les généraliser, vous n'en dégagez pas le contenu; leur intelligence vous échappe. Votre faculté mnémonique, comme votre faculté d'attention et de comparaison, est nulle. Vous ne savez que répéter toujours la mémo chose; Celui qui préle à intérêt n'est point un voleur ; et nul ne peut êlre contraint de prêter. Que ser [, après cela, de savoir si le crédit peut êlre organisé sur d'autres bases, ou d'examiner ce qui résulte pour les classes travailleuses de la pratique de l'iu-
léréti — Votre itième est fait : vous ne vous en dépariez point. Et sur cela, après avoir exposé la routine usuraire, sous forme d'exemples, vous ta reproduisez sous forme do propositions, et vous dites: Voilà la science!
Je vous l'avoue, monsieur, j'ai douté un instant qu'il y eût sur la terre un homme aussi disgracié de ia nature sous le rapport de l'intellect, et j'ai accusé votre volonté. Pour ma part, je préférerais mille fois être suspect dans ma franchise, que de me voir dépouillé du plus bel apanage de l'homme, de ce qui fait sa force et son essence. C'est sous celte impression péuible qu'a été écrite ma lettre du 31 décembre, dont il vous est facile à présent d'apprécier la signification.
Je me suis dit : Puisque M. Iiastial ne daigne ni honorer de son attention ma réponse, ni comparer les faits qui la motivent, ni faire état du mouvement historique qui met à néant sa théorie; puisqu'il est incapable d'entrer avec moi en dialogue et d'entendre les raisons de son contradicteur, il faut croire qu'il y a en lui excès de personnalité. C'est un homme, comme l'on dit, qui abonde dans son propre jugement, et qui, à force de n'écouter que soi, s'est séquestré de toute conversation avec ses semblables. Attaquons-le donc dans son jugement, c'est-àdire dans sa conscience, dans sa personnalité, dans son mot.
Voilà comment, monsieur, j'ai été conduit à m'en prendre, non plus à vos raisonnements, radicalement nuls dans la question, mais à votre volonté. J'ai accusé votre bonne foi : c'était une expérience, je vous en demande pardon, que je me permettais sur votre individu. Pour donner corps cl ligure à mon accusation, j'ai concentré toute notre discussion sur uu fait contemporain, palpable, décisif, avec lequel j'ai identifié, nonseulement votre théorie, mais vous-même, sur la Banque de France.
La Banque de France, vous ai-je fait observer, est la preuve vivante de ce que je ne cesse de vous répéter depuis six semaines, savoir, que si l'intérêt fut un jour nécessaire et licite, il y a aujourd'hui, pour la société, devoir et possibilité de l'abolir.
Il est prouvé, en effet, par la comparaison du capital de la Banque avec son encaisse, que tout en servant à ses action-
naircs l'intérêt dudit capital à i p. 100, etlc peul Taire le crédit derescompic à 1 p. 100, et réaliser encore de beaux bénéfices. Elle le peut, clic le doit : en ne le faisant pas, elle vole. Elle est cause, par son relus, que le taux des intérêts, loyers et fermages, oui devrait descendre partout à 1 p. 100, en maximun, reste élevé à 3, 4, S, G, 7, 8, 10, 12 et 15 p. 100. Elle est cause que le peuple paye chaque année aux classes improductives plus de six milliards de gratifications et pols-dc-vin, et que, taudis qu'il pourrait produira chaque anmV vingt milliards de valeurs, il n'en produit que dix. Donc, ou vous justifierez la llanquc de France, ou, si vous ne le pouvez pas, si vous ne l'osez pas, vous reconnaîtrez que la pratique de l'intérêt n'est qu'une pratique de transilion, qui doit disparaître dans une société supérieure.
Voilà, monsieur, ce que je vous ai dit, et en termes assez vifs pour provoquer de votre part, à défaut d'attention, de comparaison, de mémoire, sur la question tout historique que je vous avais jusqu'alors soumise, cet acte simple cl tout intuitif de la pensée, lorsqu'elle se trouve en présence d'un fait, et interrogée par oui ou par non, je veux dire, un jugement. Vous n'aviez qu'à répondre, en deux mots, cela est, ou cela n'est pat, et le procès était Coi.
Cela est, c'est-à-dire, oui, la Banque de France peut, sans faire tort à ses actionnaires et se nuire à elle-même, faire l'escompte à 1 p. 100; elle peut donc, en vertu do la concurrence qu'elle créerait par celle diminution, faire baisser le loyer de tous les capitaux, cl du sien propre, au-dessous de 1 p. 100. El puisque le mouvement de décroissance, une fois commencé, ne s'arrêterait plus, elle peut, si elle veut, faire disparaître tout à fait l'intérêt. Donc le crédit payé, quand il ne prend que te qui lui est dû, mène droit au crédit gratuit; donc l'intérêt n'est qu'un fait d'ignorance et de barbarie; donc l'usure et la renie, dans une démocratie organisée, sont illicites.
Cela n'est pas, c'est-à-dire, non, il n'est pas vrai, quoi qu'en dise le bilan publié chaque semaine par la Banque de France, qu'elle ait uu capital de 90 millions et un encaisse de iCO millions; il n'est pas vrai que cet encaisse énorme vienne de la substitution du papier de banque au numéraire dans la rire*-