I. l-llisini.txjrr: nr. L» HPULIATlOx
Pourquoi irais-je m'aheurter à celle science aride, l'économie politique 7
Pourquoi î — La question est judicieuse. Tout travail csl assez répugnant (lésa nature pour qu'on ail le liroit de demander oii il mène.
Voyons, clierclioiis.
Je ne m'adresse pas à ces philosophes qui font profession d'adorer la misère, sinon en leur nom, du moins an nom de l'humanité.
Je parle à quiconque lient la richesse pour quelque chose. — Entendons par ce mol, non l'opulence rie quelques-uns, niais l'aisance, le hien-étre, la sécurité, l'indépendance, l'instruction, la dignité de tous.
11 n'y a que deux moyens de se procurer les choses nécessaires à la conservation, à l'enihcllisscnicnt et au perfectionnement de la vie : la production cl la spoliation.
«ÉliSULÏ B'ÉiiOSuait l'ULIIMlUl. 1. la
— no —
Quelques personnes disent : La spoliation esl un accident, un abns local et passager, fléiri par la morale, réprouvé par la loi, indigne d'occuper l'économie politique.
Cepcnilant quelque bienveillance, quelque optimisme que l'on porte au cœur, ou esl forcé de reconnaître que la spoliation s'exerce dans ce monde sur une trop vaste échelle, qu'elle se mêle Irop universellement à tous les grands laits humains, pour qu'aucune science sociale, cl Y économie politique surtout puisse se dispenser d'en tenir compte.
Je vais plus loin. Ce qui sépare l'ordre social de la perfection (du moins de toute celle dont il est susceptible), c'est le constant effort de ses membres pour vivre et se développer aux dépens les uns des autres.
En sorte que si la spoliation n'existait pas, la société étant parfaite, les sciences sociales seraient sans objet.
Je vais plus loin encore. Lorsque la spoliation est devenue le moyen d'existence d'une agglomération d'hommes unis entre eux par le tien social, ils se font bientôt une loi qui la sanctionne, une morale qui la glorifie.
Il suffit de nommer quelques-unes des formes les plus tranchées de la spoliation, pour montrer quelle place elle occupe dans les transactions humaines.
C'est d'abord la guerbe. — Chez les sauvages, le vainqueur tue le vaincu pour acquérir au gibier un droit, sinon incontestable, du moins incontesté.
C'est ensuite I'lsclavage. — Quand l'homme comprend qu'il esl possible de féconder la terre par le travail, il fait avec son frère ce partage : * A loi la fatigue, à moi le produit, t
Vicnl la théocratie. — ■ Selon ce que tu me donneras on me refuseras de ce qui t'appartient, je l'ouvrirai la porte du ciel ou de l'enfer. 1
Enfin arrive le monopole. — Son earactère dislinctif esl de laisser subsister la grande loi sociale : Service pour tervice, mais de faire intervenir la force dans le débat, et par suite d'altérer la juste proportion entre le service reçu et le service rendu.
La spoliation purfe toujours dans son sein le germe de mort qui la tue. ftarcmeui c'est le grand nombre qui spolie le petit
nombre. En ce cas, celui-ci se réduirait promplement au point de ne pouvoir plus satisfaire la cupidité de celui-là, et la spoliation périrait faute d'aliment.
Presque toujours c'est le grand nombre qui est opprimé, et la spoliation n'eu est pas moins frappée d'un aiTiît fatal.
Car si elle a pour agent la force, comme dans la guerre et l'esclavage, il est naturel que la force à la longue passe du coté du grand nombre.
El si c'est la ruse, comme dans la théocratie et le monopole, il est naiurel que le grand nombre s'éclaire, sans quoi l'intelligence ne serait pas l'intelligence.
Une autre loi providentielle dépose un second germe de mort au cœur Je la spoliation, c'est celle-ci :
La spoliation ue déplace pas seulement la richesse, elle eu détruit toujours une partie.
La guerre anéantit bien des valeurs.
L'esclavage paralyse bien des facultés.
La théocratie déiourne bien des efforts vers des objets puérils ou funestes.
Le monopole aussi fait passer la richesse d'une poche à l'autre; mais il s'en perd beaucoup dans le trajet.
Celle loi est admirable. — Sans elle, pourvu qu'il y eût équilibre de forces entre les oppresseurs et les opprimés, la spoliation n'aurait pas de terme. — Grâce à elle, cet équilibre tend toujours à se rompre, soit parce que les spoliateurs se font conscience d'une telle déperdition de richesses, soit, en l'absence de ce sentiment, parce que le mal empire sans cesse, et qu'il est dans la nature de ce qui empire toujours de unir.
Il arrive en effet un moment où, dans sou accélération progressive, la déperdition des richesses est telle que le spoliateur est moins riche qu'il u'eùl été en restant hounêli .
Tel est un peuple à qui les frais de guerre coûtent plus que ne vaut le butin ;
Un maître qui paye plus cher le travail esclave que le travail libre;
Une théocratie qui a tellement hébété le peuple et détruit son énergie qu'elle n'en peut plus rien tirer;
Un monopole qui agrandit ses efforts d'absorption à mesure qu'il y a moins à absorber, comme l'effort de traire s'accroît a mesure que le pis est plus desséché.
Le monopole, on le voit, est une espèce du genre spoliation. 11 a plusieurs variétés, entre autres la sinécure, le privilège, la restriction.
Parmi les formes dont il se revéi, il y en a de simples el naïves. Tels étaient les droits féodaux. Sous ce régime, la masse est spoliée et le sait. Il implique l'abus de la force et tombe avec elle.
D'autres sont très-compliquées. Souvent alors la masse est spoliée et ne le sait pas. Il peut même arriver qu'elle croie tout devoir à la spoliation, el ce qu'on lui laisse, et ce qu'on lui prend, et ce qui se perd dans l'opération. Il y a plus, j'affirme que, dans la suite des temps, et grâce au mécanisme si ingénieux de la coutume, beaucoup de spoliateurs le sont sans le savoir cl sans le vouloir. Les monopoles de cette variété sont engendrés par la ruse et nourris par l'erreur. Ils ne s'évanouissent que devant la lumière.
J'en ai dit assez pour montrer que l'économie poliiiquca une utilité pratique évidente. C'est le flambeau qui, dévoilant la ruse et dissipant l'erreur, détruit ce désordre social, la spoliation. Quelqu'un, je crois que c'est une femme, et elle avait bien raison, l'a ainsi définie : C'est la serrure tle sûreté du pécule populaire.
Commentaire,
Si cet écrit était destiné à traverser trois ou quatre mille ans, à être lu, relu, médité, étudié phrase à phrase, mol à mot, lettre à lettre, de génération en génération, comme un Coran nouveau; s'il devait attirer dans toutes les bibliothèques du monde des avalanches d'annotations, éclaircissements el paraphrases, je pourrais abandonner à leur sort, dans leur concision un peu obscure, les pensées qui précédent. Hais puisqu'elles ont besoin de commentaire, il me paraît prudent de les commenter moi-même,
La véritable et équitable loi des hommes, c'est; Échange
— us —
librement débattu de service contre tervice. Isa spoliation consiste à bannir |>ar force ou par ruse la literie du débat afin de recevoir un service sans le rendre.
La spoliation par la forte s'exerce ainsi : On attend qu'un homme ail produit quelque chose qu'on lui arrache l'arme au poing.
Elle est formellement condamnée par le Décaloguc : Tune prendras point.
Quand elle se passe d'individu à individu, elle se nomme vol cl mène au bagne; quand c'est de nation à nation, elle prend nom conquête et conduit à la gloire.
Pourquoi celle dillérencc? Il est bon d'en rechercher la cause. Elle nous révélera une puissance irrésistible, l'opinion qui, comme l'atmosphère, nous enveloppe d'une manière si absolue, que nous ne la remarquons plus. Car Rousseau n'a jamais dit une vérité plus vraie que celle-ci : « Il faut beaucoup de philosophie pour observer les laits qui sont trop près de nous. 1
Le voleur, par cela même qu'il agit isolément, a contre lui l'opinion publique. Il alarme tous ceux qui l'entourent. Cependant, s'il a quelques associés, il s'enorgueillit, devant eux de ses prouesses, et l'on peut commencer à remarquer ici la forte de l'opinion; car il suffit de l'approbation de ses complices pour lui âlcr le sentiment de sa turpitude cl même le rendre vain de
Le guerrier vit dans un autre milieu. L'opinion qui le flétrit est ailleurs, chez les nations vaincues; il n'en seul pas la pression. Mais l'opinion qui est au lotir de lui l'approuve cl le soutient. Ses compagnons ci lui sentent vivement la solidarité qui les lie. La patrie, qui s'est créé des ennemis cl des dangers, a besoin d'exalter le courage de ses enfants. £llc décerne aux plus hardis, à ceux qui, élargissant ses frontières, y ont apporté le pins de butin, les honneurs, la renommée, la gloire. Les poêles chantent leurs exploits, et les femmes leur tressent des couronnes. El telle est la puissance de l'opinion qu'elle sépare de la spoliation l'idée d'injustice el otc au spoliateur jusqu'à la conscience de ses loris.
L'opinion qui réagit contre la spoliation militaire, placée non
chez le peuple spoliateur mais chez le peuple spolié, n'exerce que bien peu d'influence. Cependant, elle n'est pas tout à fait iucflirnce, l't d'autant moins que les nations se fréquentent et se comprennent davantage. Sous ce rapport, on voit que l'étude îles langues et la libre communication des peuples tendent à faire prédominer l'opinion contraire à ee genre de spoliation.
Malheureusement, il arrive souvent que les nations qui entourent le peuple spoliateur sont elles-mêmes spoliatrices, quand elles le peuvent, et dès lors imbues des mêmes préjugés.
Alors, il n'y a qu'un remède : le temps. 11 faut que les peuples aient appris, par une rude expérience, l'énorme désavantage de se spolier les uns les autres.
On parlera d'un autre frein : la moralisa lion. Mais la moralisai toit a pour butde multiplier les actions vertueuses. Comment donc reslreindra-l-clle les actes spoliateurs quand ces actes sont mis par l'opinion au rang des plus liantes venus? ï a-t-il un moyeu plus puissant de moraliser un peuple que la religion? Y eut-il jamais religion plus favorable à la paix et plus universellement admise que le christianisme? Et cependant qu'a-t-on vu pendant dix Luit siècles? On a vu les hommes se battre non seulement malgré la religion, mais au nom de la religion même.
Un peuple conquérant ne fait pas toujours la guerre offensive. Il a aussi de mauvais jours. Alors ses soldats défendent le foyer domeslique, la propriété, la famille, l'indépendance, la liberté. La guerre prend un caractère de sainteté et de grandeur. Le drapeau, bénit par les ministres du Dieu de paix, représente tout ce qu'il y a de sacré sur la terre; ou s'y attache comme à la vivante image de la patrie et de l'honneur; et les vertus guerrières sout exaltées au-dessus de toutes les autres vertus. Mais le danger passé, l'opinion subsiste, et, par une naturelle réaction de l'esprit de vengeance qui se confond avec le patriotisme, on aime à promener le drapeau chéri de capitale eu capitale. Il semble que la nature ait préparé ainsi le châtiment de l'agres-
Cest la crainte de ce châtiment, et non les progrès de la philosophie, qui relient les armes daus les arsenaux, car, on ne
peut pas le nier, les peuples les plus avancés en civilisation font la guerre, et su préoccupent bien peu de justice quand ils u'onl pas de représailles à redouter : témoin, l'Himalaya, l'Atlas ei le Caucase.
Si la religion a été impuissante, si la philosophie est impuissante, comment donc finira la guerre?
L'économie politique démontre que, même à ne considérer que le peuple victorieux, la guerre se fait toujours dans l'intérêt du petit nombre et aux dépens des masses. Il sullit donc que les masses aperçoivent clairement cette vérité. Le poids de l'opinion, qui se partage encore, pèsera tout entier du coté de la paix.
La spoliation exercée par la force prend encore une aulre forme. On n'allend pas qu'un homme ait produit une chose pour la lui arracher. On s'empare de l'homme lui-même; on le dépouille de sa propre personnalité; ou le contraint au travail ; on ne lui dit pas : Si tu prendt cette peine pour moi, je prendrai cette peine pour loi. On lui dit : A toi toutes les fatigues, à moi toutes les jouissances, (l'est l'esclavage, qui implique toujours l'abus de la force.
Or, c'est une grande question de savoir s'il n'est pas dans la nature d'une force incontestablement dominante d'abuser toujours d'elle-même. Quant à moi, je ne m'y ûe pas, et j'aimerais autant attendre d'une pierre qui tombe la puissance qui doit l'arrêter dans sa chute, que de confier à la force sa propre
Je voudrais, au moins, qu'on me montrât un pays, une époque où l'esclavage a été aboli par la libre et gracieuse volonté des maîtres.
L'esclavage fournil un second et frappant exemple de l'insuffisance des sentiments religieux et philanthropiques aux prises avec l'énergique sentiment de l'intérêt. Cela peut paraître liisie à quelques écoles modernes qui cherchent dans l'abnégation le principe réformateur de la société. Qu'elles commencent donc par réformer la nature de l'homme.
Aux Antilles, les maîtres professent de père en Dis, depuis l'înslilution de l'esclavage, la religion chrétienne. Plusieurs fois
pur joui' ils répètent ces paroles : « Titus les hommes suul frères; aimer son prochain, c'est accomplir toute la loi. i Et pourtant ilsonldes esclaves. ïtieti ne leur semble plus naturel et plus légitime. Les réformateurs modernes espèrent-ils que leur morale sera jamais aussi universellement acceptée, aussi populaire, aussi forte d'autorité, aussi souvent sur toutes les lèvres que l'Évangile? Et si l'Évangile n'a pu passer des lèvres au cœur par-dessus ou à travers la grande barrière de l'intérêt, comment es lièrent- ils que leur morale fasse ce miracle?
Mais quoi! l'esclavage est-il donc invulnérable? Non; ce qui l'a fondé le détruira, je veux dire Vintétêi, pourvu que, pour favoriser les intérêts spéciaux qui ont créé la plaie, on ne contrarie pas les intérêts généraux qui doivent la guérir.
C'est encore nue vérité démontrée par l'économie politique que le travail libre est essentiellement progressif, et le travail esclave nécessairement siatiounairc. Eu sorte que le triomphe du premier sur le second est inévitable. Qu'est devenue la culture de l'indigo par les noirs?
Le travail libre appliqué à la production du sucre eu fera baisser de plus en plus le prix. A mesure, l'esclave sera de moins eu moins lucratif pour son maître. L'esclavage serait depuis longtemps tombé de lui-même eu Amérique, si, en Europe, les lois n'eussent élevé artificiellement le prix du sucre. Aussi nous voyons les maîtres, leurs créanciers et leurs délégués travailler activement h maintenir ces lois qui sont aujourd'hui les colonnes de l'édifice.
Malheureusement, elles ont encore la sympathie des populations du sein desquelles l'esclavage a disparu; par où l'on voit qu'encore ici l'opinion est souveraine.
Si elle est souveraine, même dans la région de la force, elle IVsi ii bien plus forte raison dans le monde de la ruse. A vrai dire, c'est là sou domaine. La ruse, e'esL l'abus de l'intelligence; le progrès de l'opinion, c'est le progrès des intelligences. Les deux puissances sont au moins de même nature. Imposlure chez le spoliateur implique crédulité chez le spolié, et l'antidote naturel de la crédulité c'est la vérité. Il s'ensuit qu'éclairer les esprits, c'est oier à ce genre de spoliation sou aliment.
ii7 --
Je passerai brièvement en revue quelques-unes des spolialions qui s'exercent par la ruse sur une très-grande échelle.
La première qui se présente, c'est la spoliation par ruse ihéocra tique
De quoi s'agit-il? De se faire rendre en aliments, vêlements, luxe, considération, influence, pouvoir, des services réels contre des services fictifs.
Si je disais à un homme :« Je vais le rendre des services immédiats, > il faudrait bien tenir parole; faute de quoi cet homme saurait bientôt à quoi s'en tenir, et ma ruse serait pi'omptemenl démasquée.
Mais si je lui dis : a En échange de les services, je te rendrai d'immenses services, non dans ce monde, mais dans l'autre. Après telle vie, tu peux être étcrnelleineui heureux on malheureux cl cela dépend do moi; je suis un être intermédiaire cult e Dieu et sa créature, et puis, à mon gré, l'ouvrir les portes du ciel ou de l'enfer, i Pour peu que cet homme me croie, il est à ma discrétion.
Ce genre d'imposture a élé pratiqué très eu grand depuis l'origine du monde, et l'on sait à que! degré de toule-puissauce étaient arrivés les prêtres égyptiens.
Il est aisé de savoir comment procèdent les imposteurs. Il suffit de se demander ce qu'on ferait à leur place.
Si j'arrivais, avec des vues de celle nature, au milieu d'une peuplade ignorante, et que je parvinsse, par quelque acte extraordinaire cl d'une apparence merveilleuse, à me faire passer pour un être surnaturel, je me donnerais pour un envoyé de Dieu, ayant sur les futures destinées des hommes un empire absolu.
Ensuite, j'interdirais l'examen de mes titres; je ferais plus: comme la raison serait mou ennemi le plus dangereux, j'interdirais l'usage de la raison même, au moins appliquée à ce sujet redoutable. Je ferais de cette question, elde toutes celles qui s'y rapportent, des questions tabou, comme disent les sauvages. Les résoudre, les agiter, y penser même, serait un crime irrémissible.
Certes, ce serait le rombln de l'art de ineilre une barrière
tabou à louies les avenues intellectuelles qui pourraient conduire à la découverte de ma supercherie. Quelle meilleure garantie de sa durée que de rendre le doute même sacrilège?
Cependant, à celle garantie fonda mentale, j'en ajouterais d'aiT.essmj'cs. Par exem | il u, pour que la lumière ne pût jamais descendre dans les masses, je m'attribuerais, ainsi qu'à mes complices, le monopole de toutes les connaissances; je les cacherais sous les voiles d'uue langue morte, et d'uue écriture hiéroglyphique; et, pour n'être jamais surpris par aucun danger, j'aurais soin d'inventer une institution qui me ferait pénétrer, jour par jour, dans le secret de toutes les consciences.
Il ne serait pas mal non plus que je satisfisse à quelques besoins réels de mon peuple, surtout si, en le faisant, je pouvais accroître mon influence et mon autorité. Ainsi les hommes ont un grand besoin d'instruction et de morale; je m'en ferais le dispensateur. Parla je dirigerais à mon gré l'esprit et le cœur de mon peuple. J'entrelacerais dans une chaîne indissoluble la morale et mou autorité; je les représenterais comme ne pouvant exister l'une sans l'autre, eu sorte que si quelque audacieux tentait enfin de remuer une question tabou, la société tout entière, qui ne peut se passer de morale, sentirait le terrain trembler sous ses pas, et se touruerait avec rage contre ce novateur téméraire.
Quand les choses eu seraient la, il est clair que ce peuple m'appartiendrait plus que s'il était mon esclave. L'esclave maudit sa chaîne, mon peuple bénirait la sienne, et je serais parvenu à imprimer, non sur les fronts, mais au fond des consciences, le sceau delà servitude.
L'opinion seule peut renverser un tel édilice d'iniquité; mais par où l'entamera-t elle , si chaque pierre est tatou? C'est l'affaire du temps et de l'imprimerie.
A Dieu ne plaise que je veuille ébranler ici ces croyances consolantes qui relient cette vie d'épreuves à une vie de félicités! .Mais qu'où ait abusé de l'irrésistible pente qui nous entraîne vers elles, c'est ce que personne, pas même le chef de la chrétienté, ne pourrait contester. Il y a, ce me semble, un signe pour reconnaître si un peuple est dupe ou ne l'est pas. Eiami-
nez la religion et le prêtre; examinez si le prêtre est l'instrument delà religion, on si la religion est l'instrument du prêtre.
Si le prèlre est rinslmmenl de la religion, s'il ne songe qu'à étendre sur la terre sa morale et ses bienfaits, il sera doux, (olérant, humble, charitable, plein de zèle; sa vie rcflelera celle de son divin modèle; il prêchera la liberté et l'égalité parmi les hommes, la paix et la fraternité entre les nations; il repoussera les séductions de la puissance temporelle, ne voulant pas faire alliance avec ce qui a le plus besoin de frein en ce monde; il sera l'homme du peuple, l'homme des bons conseils et des douces consolations, l'homme de l'opinion, l'homme de l'Évangile.
Si, an contraire, la religion esl l'instrument du prèlre, il la traitera comme on traite un instrument qu'on altère, qu'on plie, qu'on retourne en toutes laçons, de manière à en tirer le plus grand avantage pour soi. Il multipliera les questions tabm; sa morale sera flexible comme les temps, les hommes et les circonstances. 11 cherchera s en imposer par des gestes et des attitudes étudies; il marmottera cent fois par jour des mots dont le sens sera évaporé, et qui ne seront plus qu'un vain convenlionalitme. Il trafiquera des choses saintes, mais tout juste assez pour ne pas ébranler la foi en leur sainteté, et il aura soin que le trafic soit d'autant moins ostensiblement actif que le peuple est plus clairvoyant. Il se mêlera des intrigues de la terre; il se mettra loujoursdu côté des puissants à la seule condition que les puissants se mettront de son côté. En un mot, dans tous ses actes, on reconnaîtra qu'il ne veut pas faire avancer la religion par le clergé, mais le clergé par la religion; et comme tant d'efforts supposent un but, comme ce but, dans celle hypothèse, ne peut être autre que la puissance et la richesse, le signe définitif que le peuple est dupe, c'est quand le prèlre est riche et puissant.
Il est bien évident qu'on peut abuser d'une religion vraie comme d'une religion fausse. Plus même son autorité est respectable, plus il esl à craindre qu'on pousse loin l'épreuve. Mais il y a bien de la différence dans les résultais. 1,'ahns insurge toujours la panie saine, éclairée, indépendante d'un peuple. Il ne se peut pas que la foi n'en soit ébranlée, et l'affaiblissement
d'une religion vraie est bien autrement funeste <jue l'ébranlement d'une religion fausse.
I.a spoliation par ce procédé et la clairvoyance d'un peuple sont toujours en proportion inverse l'une de l'autre, car il est de la nature des abus d'aller tant qu'ils trouvent du chemin. Non qu'au milieu de la population la plus ignorante, il ne se rencontre des prêtres purs et dévoués ; mais comment empêcher le fourbe de revêtir la soutane et l'ambition de ceindre la mitre? Les spoliateurs obéissent à la loi malthusienne: ils multiplient comme les moyens d'existence; elles moyens d'existeuee des fourbes, c'est la crédulité de leurs dupes. Ou a beau chercher, on trouve toujours qu'il faut que l'opinion s'éclaire. Il n'y a pas d'autre panacée.
Une autre variété de spoliation par la ruse s'appelle fraude commerciale, nom qui me semble beaucoup trop restreint, car ne s'en rend pas coupable seulement le marchand qui altère la denrée ou raccourcit son mélre, mais aussi le médecin qui se fait payer des conseils funestes, l'avocat qui embrouille les procès, etc. Dans l'échange entre deux services, l'un est de mauvais aloi : mais ici, le service reçu étant toujours préalablement et volontairement agréé, il est clair que la spoliation de celle espèce doit reculer à mesure que la clairvoyance publique avance.
Vient ensuite l'abus des services publics, champ immense de spoliation, tellement immense que nous ne pouvons y jeter qu'un coup d'oeil.
Si Dieu avait fait de l'homme un animal solitaire, chacun travaillerait pour soi. La richesse individuelle serait en proportion des services que chacun se rendrait à soi-même.
ftlais l'homme (tant sociable, les services s'échangent les uns contre les autres, proposition que vous pouvez, si cela vous convient, construire à rebours.
H y a dans la société des besoins tellement généraux , tellement universels, que ses membres y pourvoient en organisant des services publics. Tel est le besoin de la sécurité. On se concerte, on se cotise pour rémunérer en services divers ceux qui rendent le service de veiller à la sécurité commune.
11 n'y a lie» là qui soit un dehors de l'économie politique : Fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi. L'essence de la transaction est la même, le procédé rémunératoirc seul est différent ; mais cette circonstance a une grande portée.
Dans les transactions ordinaires, chacun reste juge soit du service qu'il reçoit, soit du service qu'il rend. II peut toujours ou refuser l'échange ou le faire ailleurs; d'où la nécessité de n'apporter sur le marché que des services qui se feront volontairement agréer.
11 n'en est pas ainsi avec l'État, surtout avant l'avénemcnt des gouvernements représentatifs. Que nous ayons ou non besoin de ses services, qu'ils soient de hon ou de mauvais aloi, il nous faut toujours les accepter tels qu'il les fournit et les payer au prix qu'il y met.
Or, c'est la tendance de luus les hommes de voir par le petit bout delà lunette les services qu'ils rendent, et parle gros bout les services qu'ils reçoivent, et les choses iraient bon train si nous n'avions pas, dans les transaciions privées, la garantie du prix débattit.
Celle garantie, nous ne l'avons pas ou nous ne l'avons guère dans les transactions publiques. — El cependant, l'État, composé d'hommes (quoique de nos jours on insinue le contraire) , obéit à l'universelle tendance. 11 veut nous tenir beaucoup, nous servir plus que nous ne voulons, et nous faire agréer comme vrais service» ce qui est quelquefois loin de l'être, et cela, pour nous imposer en retour des services ou contributions.
L'État aussi est soumis à la loi malthusienne. Il tend à dépasser le niveau de ses moyens d'existence, il grossit en proportion de ces moyens, et ee qui le fait exister c'est la substance des peuples. Malheur donc aux peuples qui ne savent pas limiter la splicre d'action de l'État! Liberté, activité privée, richesse, bien-être, indépendance, dignité, tout y passera!
Car il y a une circonstance qu'il faut remarquer, c'est celleci : Parmi les services que nous demandons à l'État, le principal est la stcurité. Pour nous la garantir, il faut qu'il dispose d'une force capable de vaincre toutes les forces particulières ou collectives, intérieures ou extérieures, qui pourraient la compro- 1. Il
mettre. Combinée avec celte fâcheuse disposition que nous remarquons dans les hommes à vivre aux dépens des autres, il y a là un danger qui saute aux yeux.
Aussi, voyez sur quelle immense échelle, depuis les temps historiques, s'est exercée la spoliation par abus el excès du gouvernement! Qu'on se demande quels services ont rendus aux populations et quels services en ont retirés les pouvoirs publics chez les Assyriens, les Babyloniens, les Egyptiens, les Romains, les Persans, les Turcs, les Chinois, les Russes, les Anglais, les Espagnols, les Français. L'imagination s'effraye devant celle énorme disproportion.
Enfin, on a invente le gouvernement représentatif et, a priori, on aurait pu croire que le désordre allait cesser comme par enchantement.
Eu effet, le principe de ces gouvernements est celui-ci:
« La population elle-même, par ses représentants, décidera la nature et l'étendue des fondions qu'elle juge à propos de constituer en services publics, et la quotité de la rémunération qu'elle entend attacher à ces services, i
La tendance a s'emparer du bien d'anlrui et la tendance a défendre son bien étaient ainsi mises en présence. On devait penser que la seconde surmonterait la première.
Cènes, je suis convaincu que la chose réussira à la longue. Mais il faut hien avouer que jusqu'ici elle n'a pas réussi.
Pourquoi? Par deux motifs bien simples : les gouvernemeots oot en trop, et les populations pas assez de sagacité.
Les gouvernements sont fort Habiles. Ils agissent avec méthode, avec suite, sur un plan bien combinée! constamment perfectionné par la tradition et l'expérience. Ils étudient les hommes et leurs passions. S'ils reconnaissent, par exemple, qu'ils ont l'instinct de la guerre, ils attisent, ils excitent ce funeste penchant. Ils environnent la nation de dangers par l'action delà diplomatie, et tout naturellement ensuite, ils lui demandent des soldats, des marins, des arsenaux, des fortifications : souvent même ils n'ont que la peine de se les laisser offrir ; alors ils ont des grades, des pensions cl des places à distribuer. Pour cela, il faut beaucoup d'argent; les impôts et les emprunts sont là.
Si la nation est généreuse, ils s'offrent à guérir tous les maux de Humanité. Ils relèveront, disent-ils, le commerce, feront prospérer l'agriculture, développeront les fabriques, encourageront les lettres et lesarls, extirperont la misère, etc., etc. Il ne s'agit que de créer des fonctions et payer des fonctionnaires.
Eu un mol, la tac tique consiste à présenter comme services effectifs ce nui n'est qu'entraves ; alors la nation paye non pour être servie, mais desservie. Les gouvernements, prenant des proportions gigantesques, finissent par absorber la moitié de tous les revenus. Kl le peuple s'étonne de travailler autant, d'entendre annoncer des inventions merveilleuses qui doivent multiplier à l'infini les produits, et .. d'être toujours Gros-Jean comme, devant.
C'est que pendant que le gouvernement déploie tant d'habileté, le peuple n'eu montre guère. Ainsi, appelé à choisir ses chargés de pouvoirs, ceux qui doivent déterminer la sphère et la rémunérai ion de l'action gouvernementale, qui choisil-ilî Les' agents du gouverne m en t. Il charge le pouvoir exécutif de fixer lui-même la limite de son activité et de ses exigences. Il fait comme te bourgeois gentilhomme, qui, pour le choix et le nombre de ses habits, s'en remet... à sou tailleur.
Cependant les choses vont de mal eu pis, et le peuple ouvre enfin les yeux, non sur le remède (il n'en est pas là encore), mais sur le mal.
Gouverner est un métier si doux que tout le monde y aspire. Aussi les conseillers du peuple ne cessent de lui dire : Nous voyons tes souffrances et nous les déplorons. Il eu serait autrement si nous te gouvernions.
Celle période, qui esi ordinairement fort longue, est celle des rébellions cl des émeutes. Quand le peuple est vaincu , les frais de la guerre s'ajoutent à ses charges. Quand il est vainqueur, le personnel gouvernemental change et les abus restent.
Et cela dure jusqu'à ce qu'enfin le peuple apprenne à connaître et à défendre ses vrais intérêts. Nous arrivons doue toujours à ceci : Il n'y a de ressource que dans le progrès de la raison publique.
Certaines nations paraissent merveilleusement disposées à devenir la proie de la spoliation gouvernementale. Ce sonteolies où les hommes, ne tenant aucun compte de leur propre dignité cl de leur propre énergie, se croiraient perdus s'ils n'étaient administrés et gouvernés en toutes choses. Sans avoir heaucoup voyagé, j'ai vu des pays où l'on pense que l'agriculture ne peut faire aucun progrès si l'État n'entretient des fermes expérimentales; qu'il n'y aura bientôt plus de chevaux, si l'État n'a pas de haras; que les pères ne feront pas élever leurs enfants ou ne leur feront enseiguer que des ehoses immorales, si l'État ne décide pas ce qu'il est bon d'appreudre, etc., etc. Dans un tel pays , les révolutions peuvent se succéder rapidement, les gouvernants tomber les uns sur les autres. Mais les gouvernés n'en seront pas moins gouvernés à merci et à miséricorde (car la disposition que je signale ici est l'étoile même dont les gouvernements sont faits), jusqu'à ce qu'enlin le peuple s'aperçoive qu'il vaut mieux laisser le plus grand nombre possible de se mires dans la catégorie de ceux que les parties intéressées échangent à prix débattu.
Nous avons vu que la société est échange de services. Elle ne devrait cire qu'échange de bons et loyaux services. Maïs nous avons constaté aussi que les hommes avaient un grand intérêt, cl, par suite, une pente irrésistible , à exagérer la valeur relative des services qu'ils rendent. Et véritablement, je ne puis apercevoir d'antre limite à cette prétention que la libre acceptation ou le libre refus de ceux à qui ces services sont offerts.
De là il arrive que certains hommes ont recours à la loi pour qu'elle diminue cheï les autres les naturelles prérogatives de celle liberté. Ce genre de spoliation s'appelle privilège ou monopole. Marquons-en bien l'origine et le caractère.
Chacun sait que les services qu'il apporte dans le marché général y seront d'autant plus appréciés et rémunérés qu'ils y seront plus rares. Chacun implorera donc l'intervention de la lot pour éloigner du marché tous ceux qui viennent y offrir des services analogues, ou, ce qui revient au même, si le concours d'un instrument est indispensable pour que le service soit rendu, il eu demandera à la lot la possession exclusive.
Je dirai peu Je chose ici île celte variété lie spoliation, et me bornerai à une remarque.
Quand le monopole est on fait isolé, il ne manque pas d'enrichir celui que la loi en a investi. Il peut arriver alors que chaque classe de travailleurs, au lieu de poursuivre la chute de ce monopole, réclame pour clle-mêmeun monopole semblable. Celte nature de spoliation, aiusi réduite en système, devient alors la plus ridicule des mystifications pour tout le monde, et le résultat définitif est que chacun croit retirer plus d'un marché général appauvri de tout.
Il n'est pas nécessaire d'ajouter que ce singulier régime introduit en outre uu antagonisme universel entre toutes les classes, toutes les professions, tous les peuples; qu'il exige une interférence constante, mais toujours incertaine, de l'action gouvernementale; qu'il abonde ainsi dans le sens des abus qui font l'objet du précédent paragraphe; qu'il place toutes les industries dans une insécurité irrémédiable, et qu'il accoutume les hommes à mettre sur la loi, et non sur euxmêmes, la responsabilité de leur propre existence. Il serait difficile d'imaginer une cause plus active de perturbation sociale.
Justification.
On dira : « Pourquoi ce vilain mot : spoliation? Outre qu'il est grossier, il blesse, il irrite, il tourne contre vous les hommes calmes et modérés, il envenime la lutte. >
Je le déclare hautement. Je respecte les personnes; je croîs à la sincérité de presque lous les partisans de la protection ; et Je ne me reconnais le droit de suspecter la probité personnelle, la délicatesse, la philanthropie de qui que ce soil. Je répète encore que la protection est l'œuvre, l'œuvre funeste d'une commune erreur dont tout le monde, ou du moins la grande majorité, est a la fois victime et complice. — Après (■(.'la ji: ne puis pas empêcher que les choses ne soient ce qu'elles
Qu'on se figure une espèce de Diogène mettant la tête hors de son tonneau, et disant : i Athéniens, vous vous faites servir it.
par des esclaves. N'avez-vous jamais pensé que vous eierciez sur vos frères la plus inique des spoliations? >
Ou encore, un tribun parlant ainsi dans le Forum : a Humains, vous avez fondé lous vos moyens d'existence sur le pillage successif de lous les peuples. >
Certes, il ne ferait qu'exprimer une vérité incontestable. Faudrait-il en conclure qu'Athènes et Rome n'étaient habitées que par de malhonnêtes gens? que Socrale et Platon, Galon et Cinciimatus étaient des personnages méprisables?
Qui pourrait avoir une telle pensée? Mais ces grands hommes vivaient dans un milieu qui leur ôlait la conscience de leur injustice. On sait qu'Arisioie uc pouvait pas même se faire l'idée qu'une société put exister sans esclavage.
Dans les temps modernes, l'esclavage a vécu jusqu'à nos jours saus exciter beaucoup de scrupules daus l'âme des planteurs. Des armées oui servi d'instrument à de grandes conquêtes, c'est-à-dire à de grandes spoliations. Est-ce à dire qu'elles ne fourmillent pas de soldats et d'oOiciers personnellement aussi délicats, plus délicats peut-être qu'on ne l'est généralement dans les carrières indusi riches? d'hommes à qui la peusoe même d'un vol ferait mouler le rouge au front, et qui affronterait' nt mille morts plutôt que de descendre à une bassesse?
Ce qui est blâmable, ce ne sont pas les individus, mais le mouvement général qui les entraîne et les aveugle, mouvement dont la société entière est coupable.
11 en est ainsi du monopole. J'accuse le système cl non point les individus; la société en masse et non tel ou tel de ses membres. Si les plus grands philosophes ont pu se faire illusion sur l'iniquité de l'esclavage, à combien plus forte raison des agriculteurs et des fabricants peuvent-ils se tromper sur la nature et les effets du régime resiriclif!
Arrivé, s'il y arrive, au boni du chapitre précédent, je crois entendre le lecteur s'écrier :
i Eh bien! est-ce à ion qu'on reproche aux économistes d'être secs et froids? Quelle peinture de l'humanité! Quoi! la spoliation serait une puissance fatale, presque normale, prenant toutes les formes, s'exerçanl sous tous les prétextes, hors la loi et par la loi, abusant des choses les plus saintes, exploitant tour à tour la faiblesse et la crédulité et progressant en proportion de ce que ce double aliment abonde autour d'elle! Peut-on faire du monde un plus triste tableau ? >
La question n'est pas de savoir s'il est triste, mais s'il est vrai. L'histoire est là pour le dire.
Il est assez singulier que ceux qui décrient l'économie politique (ou Véconomisme, comme il leur plaît dénommer cette science), parce qu'elle étudie l'homme et le momie tels qu'ils sont, poussent bien plus loin qu'elle le pessimisme, au moins quant au passé et au présent. Ouvrez leurs livres et leurs journaux. Qu'y voyez-vous? L'aigreur, la haine contre la société; jusque-là qoe le mot même civilisation est pour eux synonyme d'iujustice, désordre et anarchie. Ils eu sont venus à maudir la liberté tant ils ont peu de confiance dans le développement de la race humaine, résultat de sa naturelle organisation. La liberté! c'esf elle, selon eux, qui nous pousse de plus en plus vers l'abîme.
Il est vrai qu'ils sont optimistes pour l'avenir. Car si l'humanité, incapable par elle-même, fait fausse route depuis six mille ans, un révélateur est venu, qui lui a signalé la voie du salut, et pour peu que le troupeau soit docile à la houlette du pasteur, il sera conduit dans cette terre promise où le bienéire se réalise sans efforts, où l'ordre, la sécurité cl l'harmonie sont le facile prix de l'imprévoyance.
Il ne s'agit pour l'humanité que de consentir à ce que les réformateurs changent, comme dit Rousseau, sa constitution physique et morale.
L'économie politique ne s'est pas donné la mission de rechercher ce que serait la société si Dieu avait fait l'homme autrement qu'il ne lui a plu de le faire. Il peut être fâcheux que la Providence ail oublié d'appeler, au commencement, dans ses conseils, quelques-uns de nos organisateurs modernes. Et comme la mécanique céleste serait toute différente, si le llrëatcur eut consulté Alphonse le Sage, de même, s'il n'eiit pas négligé les avis de Fourrier, l'ordre social ne ressemblerait en rien à celui où nous sommes forcés de respirer, vivre et nous mouvoir. Mais, puisque nous y sommes, puisque tu eo vivimut, movenatr et sumus, il ne nous reste qu'à l'étudier et en connaître les lois, surtout si son amélioration dépend essentiellement de cette connaissance.
Sous ne pouvons pas empêcher que le cœur de l'homme ne soit un foyer de désirs insatiables.
Nous ne pouvons pas faire que ces désirs, pour être satisfaits, n'exigent du travail.
Nous ne pouvons pas éviter que l'homme n'ait autant de répugnance pour te travail que d'attrait pour la satisfaction.
Nous ne pouvons pas empêcher que de cette organisation ne résulte un effort perpétuel parmi les hommes pour accroître leur part de jouissances, en se rejetant, par la force ou la ruse, des uns aux autres, le fardeau de la peine.
Il ne dépend pas de nous d'effacer l'histoire universelle, d'étouffer la voix du passé attestant que les choses se sont ainsi passées dés l'origine. Nous ne pouvons pas nier que la guerre, l'esclavage, le servage, la théocratie, l'ahus du gonver- ]]i:mi!!it, li's privilèges, les fraudes de toute nature et les monopoles n'aient été les incontestables et terribles iiiuuil'i-.'ibilbijK de ces deux sentiments combinés dans le coeur de l'homme : attrait pour les jouissances; répugnance pour la fatigue.
» Tu mangeras Ion pain à la sueur de ion front. » — Mais chacun veut le plus de pain et le moins de sueur possible. C'est la conclusion de l'histoire.
Grâce au ciel, l'histoire montre aussi que la répartition des jouissances et des peines tend à se faire d'une manière de plus en plus égale parmi les hommes.
A moins de nier la clarté du soleil, il faut bien admettre que la société a fait, sous ce rapport, quelques progrès.
S'il eu est ainsi, il y a donc en elle une force naturelle cl providentielle, une loi qui fait reculer de plus en plus le principe de l'iniquité et réalise de plus eu plus le principe de la justice.
Nous disons que cette force est dans la société et que Dieu l'y a placée. Si elle n'y était pas, nous serions réduits, comme les utopistes, à la chercher dans les moyens artificiels, dans des arrangements qui exigent l'altération préalable de la constitution physique et morale de l'homme, ou plutôt nous croirions celte recherche inutile et vaine, parce que nous ne pouvons comprendre l'action d'un levier sans point d'appui.
Essayons donc de signaler la force bienfaisante qui tend à surmonter progressivement la force malfaisante à laquelle nous avons donné le nom de spoliation, et dont la présence n'est que trop expliquée par le raisonnement et constatée par l'expérience.
Tout acte malfaisant a nécessairement deux termes : le point d'où il émane et ie point où il aboutit; l'homme qui exerce l'acte, et l'homme sur qui i'acle est exercé; ou, comme dit l'école, l'agent et le patient.
H y a donc deux chances pour que l'acte malfaisant soit supprimé : l'abstention volontaire de l'être actif, et la résistance de l'étra passif.
De là deux morales qui, bien loin de se contrarier, concourent : la morale religieuse ou philosophique et la morale que je me permetterai d'appeler économique.
La morale religieuse, pour arriver à la suppression de l'acte malfaisant, s'adresse à son auteur, à l'homme en tant qu'agent. Elle lui dit : « Corrige-toi; épure-toi; cesse de faire le mal; fais le bien; dompte les passions; sacrifie les intérêts; n'opprime pas ton prochain que ton devoir est d'aimer et soulager; sois juste d'abord et charitable ensuilc. » Cette morale sera éternellement la plus belle, la plus louchante, celle qui monlrcrn la rare humaine dans toute sa majesté, qui se prêtera
le plus aux mouvements de l'éloquence et excitera le plus l'a d mi ration et la sympathie des hommes.
La morale économique aspire au même résultat, mais s'a il l'esse surtout à l'homme en tant que patient. Elle lui montre les effets des actions humaines, et par celle simple exposition, elle le stimule à réagir contre celles qui le blessent, à honorer celles qui lui sont utiles. E Ile s'efforce de répandre asseï rte bon sens, de lumière et île juste défiant» dans la masse opprimée pour reudre de plus en plus l'oppre-^imi dillicilt et dangereuse.
Il faut remarquer que la morale économique ne laisse pas que d'agir aussi sur l'oppresseur. Un acte malfaisant produit des bicus et des maui. Des maux pour celui qui le subit, cl des biens pour celui qui l'exerce, sans quoi il ne se produirait pas. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il y ait compensation. La somme des maux l'emporte toujours, et nécessairement, sur celle des biens , parce que le fait même d'opprimer entraîne une déperdition de forces, crée des dangers, provoque îles représailles, exige de coûteuses précautions. La simple exposition de ces effets ne se borne donc pas à provoquer la réaction des opprimés, elle met du coté de la justice tous ceux dont le cœur n'est pas perverti, et trouble la sécurité des oppresseurs eux-mêmes.
Mais il est aisé de comprendre que cette morale, plutôt virtuelle qu'explicite, qui n'est après tout qu'une démonstration scientifique; qui perdrait même de son efficacité, si elle changeait de caractère; qui ne s'adresse pas au cœur, mais à l'intelligence; qui ne cherche pas à persuader, mais à convaincre; qui ne donne pas des conseils, mais des preuves; dont la mission n'est pas de toucher, mais d'éclairer, et qui n'obtient sur le vice d'autre victoire que de le priver d'aliments , il est aisé de comprendre, dis-je, que cette morale ait été accusée de sécheresse et de prosaïsme.
Le reproche est vrai sans être juste. Il revient à dire que l'économie politique ne dit pas tout, n'embrasse pas tout, n'est pas la science universelle. Mais qui donc a jamais affiché, eu sou nom, une prétention aussi exorbitante?
L'accusation ne serait fondée qu'amant que l'économie politique présenterait ses procédés comme exclusifs, et aurait l'outrecuidance, comme on dit, d'interdire à la philosophie et à la religion tous leurs moyens propres et directs de travailler au perfectionnement de l'homme.
Admettons donc l'action simultanée de la morale proprement dite et de l'économie politique, l'une flétrissant l'acte malfaisant dans son mobile par la vue de sa laideur, l'autre le discréditant dans nos convictions par le tableau de ses effets.
Avouons même que le triomphe du moraliste religieux, quand il se réalise, est plus beau, plus consolant et plus radical. Mais en même temps il est difficile de ne pas reconnaître que celui de la science économique ne soit plus facile et plus sur.
Dans quelques lignes qui valent mieux que beaucoup rie gros volumes, i. B. Say a déjà fait observer que pour faire cesser le désordre introduit par l'hypocrisie dans une famille honorable, il y avait deux moyens : corriger Tartufe ou déniaiser Orgon. Molière, ce grand peintre du cœur humain, parait avoir constamment eu en vue le second procédé, comme le plus efficace.
Il en est ainsi sur le théâtre do monde.
Dites-moi ce que lit César et je vous dirai ce qu'étaient les Romains de son temps.
Dites-moi ce qu'accomplit la diplomatie moderne et je vous dirai l'état moral des uations.
\ous ne payerions pas près de deux milliards d'impôts si nous ne donnions mission de les voter à ceux qui les mangent.
Nous n'aurions pas toutes les difficultés et toutes les charges de la question africaine, si nous étions bien convaincus que deux et deux font quatre en économie politique comme en arithmétique.
SI. Guizot n'aurait pas eu occasion de dire : La France en osmi riche pour payer sa gloire, si la France ne s'était jamais éprise de la fausse gloire.
Le mémo homme d'État n'aurait jamais dit : La liberté «ti aitei préeteute pour que la France ne la marchande pas, si la
France comprenait bien que lourd budget cl liberté sont incompatibles.
Ce ne sont pas, comme on croit, les monopoleurs mais les monopoles ijui main tiennent les monopoles.
El, en matière d'élections, ce n'est pas parce qu'il y a des corrupteurs qu'il y a des corruptibles, c'est le contraire, et la preuve c'est que les corruptibles payent ions les frais de la corruption. Ne serait-ce point à eux à la faire cesser ?
Que la morale religieuse touche donc le cœur, si elle le peut, des Tartufes, des Césars, des eolonistes, des sinéeurisles, des monopolistes, etc. La lâche de l'économie poliiique est d'éclairer leurs dupes.
De ces deux procédés, quel est celui qui travaille le plus efficacement au progrès social? Faut-il le dire? Je crois que c'est le second. Je crains que l'humanilé ne puisse échapper à la nécessité d'apprendre d'abord la morale défensive.
J'ai beau regarder, lire, observer, interroger, je ne vois aucun abus, s'exerçaul sur une échelle un peu vasle, qui ait péri par la volontaire renonciation de ceux qui en profilent.
J'en vois beaucoup, au contraire, qui cèdent à la virile résistance de ceux qui en souffrent.
Décrire les conséquences des abus, c'est donc le moyen le plus efficace de les détruire. El combien cela est vrai surtout quand il s'agit d'abus qui, comme le régime restrictif, lout en infligeant des maux réels aux masses, ne renferment, pour ceux qui croieni eu profiler, qu'illusion ei déception!
Après cela, ce genre de moralisatiou roa lisera-i-ïl à lui seul toute la perfection sociale que la nature sympathique de l'âme humaine ei de ses plus nobles facultés font espérer ei prévoir î Je suis loin de le prétendre. Admettons la complète diffusion de la morale défensive, qui n'est après tout que la connaissance des intérêts bien entendus toujours d'accord avec l'utilité générale et la justice. Cette société, quoique certainement bien ordonnée, pourrait être fort peu attrayante, où il n'y aurait plus de fripons uniquement parce qu'il n'y aurait plus de dupes; oii le vice toujours latent, et pour ainsi dire engourdi par famine, n'aurait besoin que de quelque aliment pour revivre; où la prudence
de chacun sérail commandée par la vigilance de tous, el où ia réforme enfin, régularisant les actes extérieurs, mais s'arrétant à l'épidémie, n'aurait pas pénétré jusqu'au fond des consciences. Une telle société nous apparaît quelquefois sous la figure d'un de ces hommes exacts, rigoureux, justes, prêts à repousser la plus légère usurpation de leurs droits, habiles à ne se laisser entamer d'aucun côté. Vous l'estimez; vous l'admirez peutêtre; vous en feriez voire député, vous n'en feriez pas voire ami.
Que les deux morales, au lieu de s' en ire -décrier, travaillent donc de concert, attaquant le vice par les deux pâles. Pendant que les économistes fonl leur œuvre, dessillent les Orgons, déracinent les préjugés, excitent de justes i;t nécessaires défiances, étudient cl exposent la vraie nature des choses et des actions, que le moraliste religieux accomplisse de son côté ses travaux plus utiraranls mais plus difficiles. Qu'il attaque l'iniquité corps à corps; qu i! la poursuive dans les fibres les plus délires du cœur; qu'il peigne les charmes de la bienfaisance, de l'abnégation, du dévouement; qu'il ouvre la source des vertus là où nous ne pouvons que tarir la source des vices, c'est sa lâche, elle est noble et belle. Mais pourquoi contesterait -il l'utilité de celle qui nous est dévolue ?
Dans une société qui, sans élre intimement vertueuse, serait néanmoins bien ordonnée par l'action de la morale économique (qui est la connaissance de l'économie du corps social), les chances du progrès ne s'onvriraieut-elles pas devant la morale religieuse?
[/habitude, a-!-on dit, est une seconde nature.
Un pays où de longue main chacun serait déshabitué de l'injustice par la seule résistance d'un publie éclairé, pourrait Être trislc encore. Mais il serait, ce me semble, bien préparé à recevoir un enseignement plus élevé et plus pur, C'est un grand acheminement vers le bien que d'être désaccoutumé du mal. Les hommes ne peuvent rester siaiionnaircs. Détournés du chemin du vice, alors qu'il ne conduirait plus qu'à l'infamie, ils sentiraient d'autant plus l'alliait do la vertu.
La société doit peut-être passer par ce prosaïque état où les l. 12
— iZA —
hommes pratiqueront lu vertu p:ir calcul, pour île là s'élever à celte région plus poétique où elle n'aura plus besoin de ce mobile.
Pétition de Jacques Bonhomme, charpentier, à M. Çunin-Gridaine, ministre du commerce.
. M. le fabricam-miuistre,
« Je suis charpentier, comme fut Jésus; je manie la hache et l'herminelte pour vous servir.
i Or, hachant et bûchant, dès l'aube jusqu'à la nuit faite, sur les [erres de notre seigneur le roi, il m'est lombé dans l'idée que mon travail était national autant que le vôtre.
■ El dés lors, je ne vois pas pourquoi la protection ne visiterait pas mon chantier, comme votre atelier.
i Car enfin, si vous faites des draps, je fais des toits. Tous deus, par des moyens divers, nous abritons nos clients du froid et de lu pluie.
« Cependant, je cours après la pratique, et la pratique court après vous. Vous l'y avez bien su forcer en l'empêchant de se pourvoir ailleurs, tandis que la mienne s'adresse à qui bon lui semble.
• Quoi d'étonnant? M. Cnnin, ministre, s'est rappelé M. Cunin, tisserand ; c'est bien naturel. Mais, hélas ! mon humble métier n'a pas donné un ministre à la France, quoiqu'il ait donné un Dieu au monde.
■■ El ce Dieu, dans le code immortel qu'il légua aux hommes, n'a pas glissé le plus petil mol dont les charpentiers se puissent autoriser pour s'enrichir, comme vous faites, aux dépens d'à ut roi,
i Aussi voyez ma position. Je gagne trente sous par jour, quand il n'est pas dimanche ou jour chômé. Si je me présente à vous en même temps qu'un charpentier flamand, pour un sou de rabais vous lui accordez la préférence.
■ Mais me veux-je vêtir? Si uu tisserand belge met son drap à colé du vôtre, vous If chassez, lui et son drap, hors du pays.
i En sorte que. forcément conduit à votre boutique, qui est la plus chère, mes pauvres trente sous n'en valent, en réalité, que vingt-huit.
i Que dis-jeï ils n'en valent pas vingt-six! car, au lieu d'expulser le tisserand belge à nos frais (ce serait bien le moins), vous me faites payer les gens que, dans votre intérêt, vous mettez à ses trousses.
t Et comme un grand nombre de vos «législateurs, avec qui vous vous entendez à merveille, me prennent chacun un sou ou deux, sous couleur de protéger qui le fer, qui la houille, celui-ci l'huile et celui-là le blé, il se trouve, tout compte fait, que je ne sauve pas quinze sous, sur les trente, du pillage.
i Vous me direz sans doute que ces petits sous, qui passent ainsi, a uns compensation, de ma poche dans la vôtre, font vivre du monde autour de voire château, vous mettant à même de mener grand train. A quoi je vous ferai observer que, si vous me les laissiez, ils feraient vivre du monde autour de moi.
i Quoi qu'il en soit, M. le ministre- fabricant, sachant que je serais mal reçu, je ne viens pas vous sommer, comme j'en aurais bien le droit, de renoncer à la restriction que vous imposez à votre clientèle; j'aime mieux suivre la pente commune et réclamer, moi aussi, un petit brin de protection.
i Ici vous m'opposerez une difficulté : i L'ami, me direz-vous, < je voudrais bien te protéger, loi et tes pareils; mais com- . ment conférer des faveurs douanières au travail des charpeni tiers? Faut-il prohiber l'entrée des maisons par terre et par « mer? >
i Cela serait passablement dérisoire; mais, à force d'y rêver, j'ai découvert un autre moyen de favoriser les enfants de saint Joseph; et vous l'accueillerez d'autant plus volontiers, je l'espère, qu'il ne diffère en rien de celui qui constitue le privilège que vous vous votez chaque année à vous-même.
• Ce moyen merveilleux, e'est d'interdire en France l'usage «les haches aiguisées.
« Je dis que celle restriction ne serait ni plus illogique m plus arbitraire que celle à laquelle vous nous soumettez à l'occasion de voire drap.
• Pourquoi chassez-vous les lielges? Parce qu'ils vendent à meilleur marché que vous, lit pourquoi vendent-ils à meilleur marché que vous? Parce qu'ils oui sur vous, comme tisserands, une supériorité quelconque.
« Entre vous et un Belge il y a donc tout juste la différence d'une hache obtuse à une hache aflilée.
t El vous me forcez, moi charpentier, de vous acheter le produit de la hache obtuse?
• Considérez la France comme un ouvrier qui veut, par son travail, se procurer toutes choses, et entre autres du drap.
o Pour cela il a deux moyens :
t Le premier, c'est de filer et de tisser la laine;
t Le second, c'est île fabriquer, par exemple, des pendules, des papiers peints ou des vins et de les livrer aux Belges contre du drap.
• Celui de ces deux procédés qui donne le meilleur résultat peut être représenté par la hache affilée , l'autre par la haclie oh t nse.
• Vous ne niez pas qu'actuellement, en France, on obtient avec plus de peine une pièce d'étoffe d'un métier à lisser (c'est la hache obtuse) que d'un plant de vigne (c'est la hache affilée). Yous le niez si peu, que c'est justement par la considération de cet excédant de peine (en quoi vous faites consister la richesse) que vous recommandez, bien plus que vous fmuoie* la plus mauvaise des deux haches.
< Eh bienlsoyez conséqucnl, soyez impartial, si vous ne vouiez être juste, et traite/ les pauvres charpentiers comme vous vous traitez vous-même.
■ Faites une loi qui porte :
> Nul ne pourra se tenir que de poutres et solives, produits île haches obtuses.
• A l'instant voici ce qui va arriver,
n I.à où uons donnons cent coups de hache, nous en donnerons trois cents. Ce que nous faisons en une heure en exigera trois. Quel puissant encouragement pour le travail! Apprentis, compagnons et maîtres, nous n'y pourrons plus suffire. Nous serons recherchés, partant bien pavés. Qui voudra jouir d'un toit sera bien obligé d'en passer par nos exigences, comme qui veut avoir du drap est obligé de se soumettre aux vôtres.
s Et que ces théoriciens du libre échange osent jamais révoquer en doute l'utilité de la mesure, nous saurons bien où chercher une réfutation victorieuse. Votre enquête de 1834 est là. Nous les battrons avec, car vous y avez admirablement plaidé la cause des prohibitions et des haches émoussées, ce qui est tout un. >
iv. conëKii. isrfcmiiL'H nu travail,
i Quoi! vous avess le front de demander pour tous les citoyens le droit de vendre, acheter, troquer, échange] 1 , rendre et recevoir service pour service et juger par eux-mêmes, à la seule condition de ne pas blesser l'honnêteté et de satisfaire le trésor public î Vous voulez donc ravir aux ouvriers le travail, le salaire et le painî >
Voilà ce qu'on nous dit. Je sais qu'en penser; mais j'ai voulu savoir ce qu'en pensent les ouvriers eux- mêmes.
J'avais sous la main un excellent instrument d'enquête.
Ce n'étaient point ces conseils supérieurs de l'industrie oit de gros propriétaires qui se disent laboureurs, de puissants armateurs qui se croient marins, et de riches actionnaires qui se prétendent travailleurs, font de cette philanthropie que l'on
Non; c'étaient des ouvriers pour tout de bon, des ouvriers sérieux, comme on dit aujourd'hui, menuisiers, charpentiers, maçons, tailleurs, cordonniers, teinturiers, forgerons, aubergistes, épiciers, etc., etc., qui, dans mon village, ont fondé une société de secours mutuels.
Je la transformai, de mon autorité privée, en conseil inférieur
du travail, e\ j'en obtins une enquête qui en vaut bien une autre, quoiqu'elle ne soit pas bourrée de chiffres et enflée aux proposons d'un in-quarto imprimé aux frais de l'Etat.
Il s'agissait d'interroger ees braves gcus sur la manière dont ils sont ou se croient afl'eelés par le régime proiecleur. Le président me lit bien observer que c'était enfreindre quelque peu les conditions d'existence de Y association. Car, eu France, sur cette terre de liberté, les gens qui s'associent renoncent à s'entretenir de politique, c'est-à-dire de leurs communs intérêts. Cependant, après beaucoup d'hésitation, il mit la question à l'ordre du jour.
On divisa l'assemblée en autant de commissions qu'elle présentait de groupes formant des corps de métiers. On délivra à chacune un tableau qu'elle devait remplir après quinze jours de discussions.
Au jour marqué, le vénérable président prit place au fauteuil {style officiel, car c'était une chaise), et trouva sur le bureau (encore style officiel, car c'était une table en hois de peuplier) une quinzaine de rapports, dont il donna successivement lecture.
Le premier qui se présenta fui celui des tdilleurt. Le voici aussi exact que s'il était autographté.
ErrETs de la protection. — Rapport des tailleurs.
Inconvénients.
f« A cause du réyime jirolecleur, nous payons plus citer lu pain, lu viande, le sucre, le bois, le fil, les aiguilles, elc, ce qui équivaut pour nous i une diminution considérable de salaires.
S" A musc du régime protecteur, nos clients aussi payent plus eber tontes chose», ce qui rai! qu'il leur reste moins k ifqirinirr ru vêlements, d'où il suj( que nous avons m lins du travail, parlant moins de profils
3° A ruine du régime protecteur, les éloffes sonl chères, un foi! durer plus longtemps les babils ou l'un s'en passe. C'est eneurc une iliuii.iuliuii d'ouvrage qui nous force a offrir nus services au rabais.
.-tllJlii'IJCÏ.
JVêanl (I).
bi-iu prendre ooa nia-
Voici un autre tableau
Effets de i.a protection. — Rapport des forcerons.
ne vu pas au trésor, chuque fois que nous mangeons, buvons, nous chauffons et nous habillons.
2"> (1 Frappe d'une taie semblable tous nos concitoyens qui ne sont pas for lierons, et, étant moins riches d'auluiit, la plupart d'entre eux font des elous île bois et des loquets île fkellr, ™ qui nous prive de travail.
Il tieut le fer o si haut prit qu'on ne l'emploie dans le pays ni aux charrues, ni aux grilles, ni aux balcons,
i" Ce ([lie le fisc manqtieilc recouvrer à l'occasion des marchandises qui n'eulreni pas est pris sur noire sel el fur nus lettres.
Tous les autres tableaux, nue j'épargne au lecteur, chantaient ie même refrain. Jardiniers, charpentiers, cordonniers, sabotiers, bateliers, meuniers, tous exhalaient les mêmes dolcatiro.
Je déplorai qu'il n'y eût pas de laboureurs dans notre association. Leur rapport eût été assurémeut fort instructif.
ïlais, bêlas! dans noue pays des Landes, les pauvres laboureurs, tout protégés qu'ils sont, n'ont pas le sou, et, après y avoir mis leurs bestiaux, ils ne peuvent entrer eux-mêmes dans îles sociétés de secours mutuels, i es prétendues laveurs de la protection ne les empêchent pas d'êire les parias de notre ordre social. Que dirai-je des vignerons'?
Ce que je remarquai surtout, c'est le bou seus avec lequel nos villageois avaient aperçu non-seulement le mal direct que leur fait le régime prolecteur, mais aussi le mal indirect qui, frappant leur clientèle, retombe par ricochet sur eux.
C'est ce que ne paraissent pas comprendre, me dis-je, les économistes du Moniteur industriel.
Et peut-être les hommes dont un peu de protectiou fascine les yeux, noiammeul les agriculteurs., y renonceraient-ils volontiers, s'ils apercevaient ce côté île la question.
Ils se diraient peut-être : « Mieux «tut se soutenir par soimême, au milieu d'une clienlèle aisée que d'être protégé au milieu d'une clientèle appauvrie. »
Car vouloir enrichir tour h tour chaque industrie en faisant successivement le vide autour d'elle, c'est un effort aussi vain que d'entreprendre de sauter par-dessus sou omhre.
Je crois devoir soumettre aux lecteurs quelques remarques, hélas! théoriques, sur les illusions qui naissent des mais cherté, bon marché. Au premier coup d'œil en sera dispose, je le sais, à trouver ces remarques uu peu subtiles; mais, subtiles ou non, la question est de savoir si elles sont vraies. Or, je les crois parfaitement vraies et surtout très-propres à faire réfléchir les hommes, en grand nombre, qui ont nue foi sincère en l'eflicacilc du régime protecteur.
Partisans de la liberté, défenseurs de la restriction, nous sommes tous réduits à nous servir de ces expressions cherté, bon marché. Les premiers se déclarent pour le bon marché, ayant en vue l'intérêt du consommateur; les seconds se prononcent pour la cherté, se préoccupant surlout du producteur. D'autres interviennent disant : Producteur et consommateur ne font qu'un; ce qui laisse parfaitement indécise la question de savoir si la loi doit poursuivie le hou marché ou la cherté.
Au milieu de ce conflit, il semble qu'il n'y a, pour la loi, qu'un pani à prendre, c'esi de laisser les prix s'établir naturellement. Mais alors on rencontre les ennemis acharnés du laiuezfatre. Ils veulent absolument que la loi agisse, même sans savoir dans quel sens elle doit agir. Cependant ce serait à celui qui veut faire servir la loi à provoquer une cherté artificielle ou un hon marché hors de nature, à exposer cl faire prévaloir ie motif de sa préférence. L'oints probandi lui incombe exclusivement, fl'nii il suit que la liberlé est toujours censée bonne jusqu'à
preuve contraire, car laisser les pris s'établir naturellement, c'est la liberté.
Mais les rôlos sont changes. Les partisans de la cherté ont fait triompher leur système, el c'est aux défenseurs des prix naturels à prouver la bonté du leur. De part el d'autre ou argumente avec deux mots. Il est donc bien essentiel de savoir ce que ces lieux mots contiennent.
Disons d'abord qu'il s'est produit une série de faits propres à déconcerter les champions (les deux camps.
Pour engendrer la cherté, les reslriciionisles ont obtenu des droits protecteurs, et un bon marché, pour eux inexplicable, est venu tromper leurs espérances.
Pour arriver au bon marché, les libres échangistes ont quelquefois fait prévaloir la liberté, et, à leur grand étonneinent, c'est l'élévation des prix qui s'en est suivie.
Exemple : En Franco, pour favoriser l'agriculture, on a frappé la laine étrangère d'un droit de 22 p. 0/0, et il est arrivé que la laine nationale s'est vendue à plus vil prix après la mesure qu'avant.
En Angletei ■ru, pour soulager le consommateur, ou a tlé^ruvi' et finalement affranchi la laine étrangère, et il est avenu que celle du pays s'est vendue plus cher que jamais.
Et ce n'est pas là un fait isolé, car le prix de la laine n'a pas une nature qui lui soit propre et le dérobe à la loi générale qui gouverne les prix. Ce même fait s'est reproduit dans toutes les circonstances analogues. Contre toute attente, la protection a amené plutôt la baisse, la concurrence plutôt la hausse des produits.
Alors la confusion dans le débat a été à son comble, les prok'dionisii's disant à leurs adversaires : t Ce boa marché que vous nous vantez tant, c'est notre système qui le réalise; > el ceux-ci répondant: t Celle cherté que vous trouviez si utile, c'est la liberté qui la provoque (1). »
(I) uéccmmcnl, M. DuthAIel, qnl jadis demandai! I* liberté en yiio des lias prix, n dil II In clmmbi-c : . It ne me sérail pas dMlcile de prniiïermje lu iirnlccltiiii amène le lin» murent'. »
Ne serait-ce pas plaisant de voir ainsi le ton marché devenir le mot d'ordre à la nie llanlcville, et la cherté à la rue Choiseulî Évidemment, il y a en tout ceci une méprise, nue illusion qu'il faut détruire, C'est te que je vais essayer de faire.
Supposons deux nations isolées, chacune composte d'un million d'habitants. Admettons que, toutes choses égales d'ailleurs, il y ail chez l'une juste une fois plus de toutes sortes de choses que chez l'autre, le double de blé, de viande, de fer, de meubles, de combustible, de livres, de vêlements, etc. On conviendra que la première sera le double plus riche. Cependant il n'y a aucune raison pour affirmer que les pris ahsolus différeront chez ces deux peuples. Peut-être même seront-ils plus élevés chez le plus riche. Il se peut qu'aux États- Unis tout soit nominalement plus cher qu'en Pologne, et que les hommes y soient néanmoins mieux pourvus de toutes choses: par où l'on voit que ce n'est pas le prix absolu des produits, mais leur abondance, qui fait la richesse. Lois donc qu'on veut juger comparativement la restriction et la liberté, il ne faut pas se demander laquelle des deux engendre le bon marché ou la cherté, mats laquelle dis deux amène ['abondance ou la disette.
Car, remarquez ceci : les produits s 'éi haii^i-aril les uns contre les autres, une rareté relative de tout et une abondance relative de tout laissent exactement au même point le prix absolu des choses, mais non la condition des hommes.
Pénétrons un peu plus avant dans le sujet.
Quand on a vu les aggravations et les diminutions de droits produire des effets si opposés à eeu* qu'on en attendait, la dépréciation suivre souvent la taxe, et le renchérissement accompagner quelquefois la franchise, il a bien fallu que l'économie politique cherchai l'explication d'un phénomène qui bouleversait les idées reçues; car, ou a beau dire, la science, si elle est digne de ce nom, n'est que la fidèle exposition et la juste explication des faits. 1
Or celui que nous signalons ici s'explique fort bien par une circonstance qu'il ne faut jamais perdre de vue.
C'est que la cherté a deux causes, et non une.
Il en est de même du bon marché.
C'est un des poinis les mieux acquis à l'économie |>oli(iqnc, que le prix est détermine par l'étal de l'offre comparé à celui de la demande.
Il y a donc deux termes qui affectent le prix : l'offre et la demande. Ces termes sont essentiellement variables. Ils peuvent se combiner dans le même sens, en sens opposé et dans des proportions infinies. De là des combinaisons de prix inépuisables.
Le prix hausse, soil parce que l'offre diminue, soit parce que la demande augmente.
Il baisse, soit que t'offre augmente ou que la demande diminue.
De là deux natures de cherté, et deux natures de bon
marché ;
Il y a la cherté de mauvaise nature, c'est celle qui provient de la diminution de l'offre; car celle-là implique rartté, implique privation ( lelle est celle qui s'est fait ressentir cette année sur le blé) : il j a la cherté de bonne nature, c'csl relie qui résulte d'un accroissement de demande; car celle-ci suppose le développement de la richesse générale.
De même, il y a un ion marché désirable, c'est celui qui a sa source daus l'abondance; et un bon marché funeste, celui qui a pour cause l'abandon de la demande, la ruine de la clientèle.
Maintenant, veuillez remarquer ceci : la restriction lend à provoquer à la fois el celle de ces deux chertés et celui de ces deux bous marchés qui sont de mauvaise nature : la mauvaise cherté, en ce qu'elle diminue l'offre, c'est même son but avoué; et le mauvais bon marché, en ce qu'elle diminue aussi la demande, puisqu'elle donne une fausse direction aux capitaux et au travail, et accahle la clientèle de itixr.s et d'entraves.
En sorte que, quant au prix, ces deux tendances se neutralisent, el voilà pourquoi ce système, restreignant la demande eu même lemps que l'offre, ne réalise pas même, en définitive, cette cherté qui est sou objet.
Mais, relativement à la condition du peuple, elles ne se neutralisent pas; elles concourent au contraire à l'empirer.
L'effet de lii liberté est justement opposé. Dans son résultat général, il se peut qu'elle ne réalise pas non plus le bon marché qu'elle promettait ; eue elle u aussi deux tendances, l'une vers le bon marché désirable par l'extension de l'offre ou l'abondance, l'autre vers la cherté appréciable par le développement delà demande nu de la richesse ^.énénile. Ces deux tendances se neutralisent en ce qui concerne les prix absolus ; mais elles concourent en ce qui touche l'amélioration du sort des hommes.
En un mot, sous le régime restrictif, et en tant qu'il agit, les hommes reculent vers un étal de choses où tout s'affaiblit, offre et demande; sous le régime de la liberté, ils progressent vers un étal de choses où elles se développent d'un pas égal, sans que le prix absolu des choses doive être nécessairement affecté. Ce prix n'est pas un hou critérium de la richesse. Il peut fort bien rester le même, soit que la société tombe dans la misère la plus abjecte, soit qu'elle s'avance vers une grande prospérité.
(Ju'il nous soit permis de faire en peu de mots l'application de celte doctrine.
(In cultivateur du Midi croit tenir le Pérou parce qu'il est protégé par dos droits contre la rivalité extérieure. Il est pauvre comme Job, n'importe; il n'en suppose pas moius que la protection l'enrichira tôt ou lard. Dans ces circonstances, si on lui pose, comme le fait le comité Odicr, la question en ces termes : ■ Voulez-vous, oui ou non, être assujetti à la concurrence étrangère? > son premier mouvement est de répondre : < Non. » — El le comité Odicr donne fièrement un grand éclat à cette réponse.
Cependant il faut aller un peu plus au fond des choses. Sans doute, la concurrence étrangère, et même la concurrence eu général est toujours importune; et si une profession pouvait s'en affranchir seule, elle ferait pendant quelque temps de bonnes affaires.
Mais la protection n'est pas une faveur isolée, c'est un système. Si elle tend à produire, au profil de ce cultivateur, la rareté du blé el de la viande, elle (end aussi a produire, ait
profit d'autres industriels, la rareté du fer, du drap, du combustible, des outils, etc., soit la rareté en toutes choses.
Or, si la rareté du blé agit dans le sens de son enchérissement, par la diminution de l'offre, la rareté de tous les autres objets contre lesquels le blé s'échange agit dans le sens de la dépréciation du blé par la diminution de la demande; en sorte qu'il n'est nullement certain qu'en définitive le blé soit d'un centime plus cher que sous le régime de la liberté. 11 n'y a de certain que ceci : que, comme il y a moins de toutes choses dans le pays, chacun doit être moins bien pourvu de toutes choses.
Le cultivateur devrait bien se demander s'il ne vaudrait pas mieux pour lui qu'il entrât du dehors un peu de blé et de bétail, mais que, d'un autre côté, il fût entouré d'une population aisée, habile à consommer el payer toutes sortes de produits agricoles.
Il y a tel département où les hommes sont couverts de haillons, habitent des masures, se nourrissent de châtaignes. Comment voulez-vous que l'agriculture y soit florissante ? Que faire produire à la terre avec l'espoir fonde d'une juste rémunération? De la viande? On n'en mange pas. Du lait? On ne boit que l'eau des fontaines. Du beurre? C'est du luxe. De la laine? Ou s'en passe le plus possible. Pensc-t-on que tous les objets de consommation puissent être ainsi délaissés par les masses, sans que cet abandon agisse sur les prix dans le sens de la baisse, en même temps que la proicction agit dans le sens de la hausse?
Ce que nous disons d'un cultivateur, nous pouvons le dire d'un manufacturier. Les fabricants de drap assurent que la concurrence extérieure avilira les prix par l'accroissement de l'offre. Soit ; mais ces prix ne se relèveront-ils pas par l'accroissement de la demande? La consommation du drap est-elle une quantité fixe, invariable? Chacun en est-il aussi bien pourvu qu'il pourrait et devrait l'être ? et si la richesse générale se développait par l'abolition de toutes ces taies et de toutes ces entraves, le premier usage qu'en ferait la population ne seraitil pas de se mieux vêtir?
MLL1SCLS O'ÊCOflOWÏ F0UT1QOE. I. 13
La question, l'éternelle question n'est donc pas de savoir si la protection favorise telle ou telle branche spéciale d'industrie, mais si, tout compense, tout calcul fait, la restriction est, par sa nature, plus productive que la liberté.
Or personne n'ose le soutenir. C'est même ce qui explique cet aveu qu'on nous fait sans cesse : t Vous avez raison en principe. »
S'il en est ainsi, si la restriction ne fait du bien à chaque industrie spéciale qu'en faisant un plus grand mal à la richesse gi ; ikTiIi\ i oinpimims donc que le prix lui-même, à ne considérer (jue lui, exprime un rapport entre chaque industrie spéciale cl l'industrie générale, entre l'offre et la demande; et que, d'après ces prémisses, <■<■■ jim- i-Jmviurrateitr, objet de la protection, est plus contrarié que favorisé par elle.
Plusieurs journaux m'ont attaqué devant vous. Ne voudreivous pas lire ma défense!
Je ne suis pas déliant. Quand un homme écrit ou parle, je crois qu'il pense ce qu'il dit.
Pourtant, j'ai beau lire et relire les journaux auxquels je ré' ponds, il me semble y découvrir de tristes tendances.
De quoi s' agissait-il ? De rechercher ce qui vous est le plus favorable, la restriction ou la liberté.
Je crois que c'est la liberté, ils croient que c'est la restriction : à chacun de prouver sa thèse.
Ëtait-il nécessaire d'insinuer que nous sommes les agents de l'Angleterre, du Midi, du gouvernement?
Voyez combien la récrimination, sur ce terrain, nous serait
Noua sommes, ifiscnt-ils, agents des Anglais, parce que quelques-uns d'entre nous se sont servis des mots meeting, free-
El ne se servent-ils pas des mots drawback, budget?
Nous imitons Cohden et la démocratie anglaise ! Et eux, ne parodient-ils pas Benlinck et l'aristocratie britannique.
Nous empruntons à la perfide Albion la doctrine de la liberté! Et eux, ne lui empruntent-ils pas les arguties de la protection?
Nous suivons l'impulsion de Bordeaux et du Midi !
Et cm, ne servent-ils pas la cupidité de Lille et du Nord?
Nous favorisons les secrets desseins dit ministère qui veut détourner l'attention de sa politique!
Et eux, ne favorisent-ils pas les vues de la liste civile qui gagne, par le régime protecteur, plus que qui que ce soit au monde ?
Vous voyez donc bien que si nous ne méprisions cette guerre de dénigrement, les armes ne nous manqueraient pas.
Mais ce n'est pas ce dont il s'agit.
La question, et je ne la perdrai pas de vue, est celle-ci :
Qu'est-ce qui vaut mieux pour les classes laborieuses : être libres ou n'être pas libres d'acheter au dehors?
Ouvriers, on vous dit: t Si vous êtes libres d'acheter au dehors ce que vous faites maintenant vous-mêmes, vous ne le ferez plus; vous serez sans travail, sans salaire et sans pain; c'est donc pour votre bien qu'on restreint votre liberté. »
Cette objection revient sous toutes les formes. On dit, par exemple : i Si nous nous habillons avec du drap anglais, si noua faisons nos charrues avec du fer anglais, si nous coupons notre pain avec des couteaux anglais, si nous essuyons nos mains dans des serviettes anglaises, que deviendront les ouvriers français, que deviendra le travail national? >
Dites-moi, ouvriers, si un homme se tenait sur le port de Boulogne, et qu'a chaque Anglais qui débarque, il dit : Voulezvous me donner ces bottes anglaises, je vous donnerai ce chapeau français? — Ou bien : Voulez-vous me céder ce cheval anglais, je vous céderai ce tilbury français! — Ou bien : Vous plaît-il d'échanger cette machine de Birmingham contre celle pendule de Paris? — Ou encore : Vous arrange-t-il de troquer celle houille de Newcastle contre ce vin de Champagne? — Je
vous le demande, eu supposant que noire homme mit quelque discernement dans ses propositions, peui-ou dire que notre travail national, pris en musse, en serait affecté?
Le serait-il davantage quand il y aurait vingt de ces offreurs de service à Itoulognc au lieu d'un, quand il se ferait un million de trocs au lieu de quatre, et quand on ferait intervenir les négociants et la monnaie pour les faciliter cl les multiplier à l'infini î
Or, qu'un pays achète à l'autre en gros pour revendre en détail, ou en détail pour revendre eu gros, si on suit la chose jusqu'au bout, on trouvera loujours que le commerce n'est qu'un ensemble de trocs pour trocs, produits contre produits, services pour services. Si donc un troc ne nuit pas au travail national puisqu'il implique autant de travail national donné que de travail étranger reçu, cent mille millions de trocs ue lui nuiront pas davantage.
Mais où sera le profit ? direz- vous. — Le profit est de faire le meilleur emploi des ressources de chaque pays, de manière à ce qu'une même somme de travail donne partout plus de satisfaction et de bien-être.
Il y en a qui emploient envers vous une singulière tactique. Us commencent par convenir de la supériorité du système libre sur le système prohibitif, sans doute pour n'avoir pas à se défendre sur ce terrain.
Ensuite, ils font observer que, dans le passage d'un système à l'autre, il y aura quelque déplacement de travail.
Puis, ils s'étendent sur les souffrances que doit entraîner, selon enx, ce déplacement. Us les exagèrent, ils les grossissent. Us eu font lu sujet principal de la question, ils les présentent comme le résultat exclusif et définitif de la reforme, et s'efforcent ainsi de vous enrôler sous le drapeau du monopole.
C'est du reste une tactique qui a été mise au service de tous les abus; et je dois avouer naïvement une chose, c'est qu'elle embarrasse toujours les amis des réformes même les plus utiles au peuple. Vous allez comprendre pourquoi.
Quand un abus existe, tout s'arrange là-dessus.
Des existences s'y rattachent, d'autres à celles-là, et puis d'autres encore, et cela forme un grand édifice.
Y voulez-vous porter la main, chacun se récrie, et, remarquez bien ceci, les criards paraissent toujours, au premier coup d'oeil, avoir raison, parce qu'il est plus facile de montrer le dérangement qui doit accompagner la réforme, que l'arrangement qui doit la suivre.
Les partisans de l'abus citent des faits particuliers ; ils nomment les personnes, et leurs fournisseurs et leurs ouvriers qui vont être froissés, tandis que le pauvre diable de réformateur ne peut s'en référer qu'au bien général qui doit se répandre insensiblement dans les masses. Cela ne fait pas, à beaucoup près, autant d'effet.
Ainsi, est-il question d'abolir l'esclavage: » Malheureux! dit-on au* noirs, qui va désormais vous nourrir? Le commandeur distribue des coups de fouet, mais il distribue aussi le manioc. >
Et l'esclave regrette sa chaîne, car il se demande : D'où me viendra le manioc?
Il ne voit pas que ce n'est pas le commandeur qui le nourrit, mais son propre travail, lequel nourrit aussi le commandeur.
Quand, en Espagne, on réforma les couvents, on disait aux mendiants : < Où trouverez-vous le potage et la bure? Le prieur est votre providence. N'est-il pas bien commode de s'adresser à lui? >
Et les mendiants de dire : i C'est vrai. Si le prieur s'en va, nous voyons bien ce que nous perdrons, mais nous ne voyons pas ce qui nous viendra à la place, t
Ils ne prenaient pas garde que si les couvents faisaient des aumônes, ils en vivaient; en sorte que le peuple avait plus à leur donner qu'à en recevoir.
De même, ouvriers, le monopole vous met à tous imperceptiblement des taxes sur les épaules, et puis, avec le produit de ces taxes, il vous fait travailler.
Et vos faux amis vous disent : S'il n'y avait pas de monopole, qui vous ferait travailler?
Et vous répondes : C'est vrai, c'est vrai. Le travail que nous procurent les monopoleurs est certain. Les promesses do la liberté sont incertaines.
Car vous ne voyez pas qu'on vous soutire de l'argent d'abord, et qu'ensuite on vous rend une partie de cet argent contre votre travail.
Vous demandez qui vous fera travailler? Eh, morbleu! vous vous donnerez du travail les uns aux autres! Avec l'argent qu'on ne vous prendra plus, le cordonnier se vêtira mieux et fera travailler le tailleur. Le tailleur renouvellera plus souvent sa chaussure et fera travailler le cordonnier. Et ainsi de suite pour tous les étals.
On dit qu'avec la liberlé il j aura moins d'ouvriers aux raines et aux filatures.
Je ne le crois pas. Mais si cela arrive, c'est nécessairement qu'il y en aura plus travaillant librement en chambre et au soleil.
Car si ces raines et ces filatures ne se soutiennent, comme on le dit, qu'à l'aide de taxes mises à leur profil sur tout le monde, une fois ces taxes abolies, foui le monde en sera plus aisé, et c'est l'aisance de tous qui alimente le travail de chacun.
Pardonnez-moi si je m'arrête encore sur cette démonstration. Je voudrais lanl vous voir du coté de la liberté!
En France, les capitaux engagés dans l'industrie donnent, je suppose, 3 p. 100 de profits. Mais voici Mondor qui a dans une usine 100,000 francs qui lui laissent 5 p. 100 de perte. De la perle au gain, la différence est 10,000 francs. Que fait-on* Tout chattement, on repartit entre vous un petit impôt de 10,000 fr. qu'on donne à Mondor; vous ne vous en apercevez pas, car la chose est fort habilement déguisée. Ce n'est pas le percepteur qui vient vous demander voire part de l'impôt; mais vous le payez à Mondor, maîlre de forges, chaque fois que vous achetez vos haches, vos truelles et vos rabots. Ensuite on vous dit : Si vous ne payez pas cet impôt, Mondor ne fera plus travailler; ses ouvriers, Jean et Jacques, seront sans ouvrage. Corhleu! si on vous remettait l'impôt, ne feriez-vous pas travailler vous-mêmes, et pour voire compte encore 1
Et puis, soyez tranquilles, quand il n'aura plus ce doux oreiller du supplément de prix par l'impôt, Mondor s'ingéniera pour
— Mi —
convertir sa perle en bénéfice, e( Jean el Jacques ne seront pas renvoyés. Alors, tout sera profit pour mus.
Vous insisterez peu t-élre, disant :< Mus comprenons qu'après la réforme, il y aura en général plus d'ouvrage qu'avant ; mais, en attendant, Jean el Jacques seront sur la roc. >
A quoi je réponds :
1° Quand l'ouvrage ne se déplace que pour augmenter, l'homme qui a du cœur et des bras n'est pas longtemps sur la rue.
2° Rien n'empêche que l'État ne réserve quelques Tonds pour prévenir, dans la transition, des chômages auxquels, quant à moi, je ne crois pas.
3" Enfin, si, pour sortir d'une ornière el entrer dans un état meilleur pour tous, et surtout plus juste, il faut absolument braver quelques instants pénibles, les ouvriers sont pre'ls, ou je les connais mal. Plaise à Dieu qu'il en soil de même des entrepreneurs!
Eh quoi ! parce que vous êtes ouvriers, n'êles-vous pas intelligents et moraux? Il semble que vos prétendus amis l'oublient. N'est-il pas surprenant qu'ils traitent devant vous une telle question, parlant de salaires et d'intérêts, sans prononcer seulement le mot justice? Ils savent pourtant bien que la restriction est injuste. Pourquoi donc u'ont-ils pas le courage de vous en prévenir el de vous dire ; i Ouvriers, une iniquité prévaut dans le pays, mais elle vous profite, il faut la soutenir. i Pourquoi? Parce qu'ils savent que vous répondriez ; Non.
Mais il n'est pas vrai que cette iniquité vous profite. Prélezmoi encore quelques moments d'attention, et jugez vousmêmes.
Que protége-t-ou en France? Des choses qui se font par de gros entrepreneurs dans de grosses usines, le fer, la houille, le drap, les tissus, et l'on vous dit que c'est, non dans l'intérêt des entrepreneurs, mais dans le vôtre, et pour vous assurer du travail.
Cependant toutes les fois que le travail étranger se présente sur notre marché sous une forme telle qu'il puisse vous nuire,
mais qu'il serve les gros entrepreneurs, ne le laisse-t-on pas entrer î
N'y a-t-il pas à Paris trente mille Allemands qui font «les habits et des souliers? Pourquoi les laisse-t-on s'établir à vos côtés, quand on repousse le drap? Parce que le drap se fait dans de grandes usines appartenant à des fabricants législateurs. Mais les habits se fout en chambre par des ouvriers. Pour convertir la laine en drap, ces messieurs ne veulent pas de concurrence, parce que c'est leur métier; mais, pour convertir le drap en babils, ils l'admettent fort bien, parce que c'est le vôtre.
Quand on a fait des chemins de fer, on a repoussé les rails anglais, mais on a fait venir des ouvriers anglais. Pourquoi? Eh! c'est tout simple : parce que les rails anglais font concurrence aux grandes usines, et que les bras anglais ne font concurrence qu'à vos bras.
Nous ne demandons pas, nous, qu'on repousse les tailleurs allemands et les terrassiers anglais. Nous demandons qu'on laisse entrer les draps et les rails. Nous demandons justice pour tous, égalité devant la loi pour tous !
C'est une dérision que de venir nous dire que la restriction douanières eu vue votre avantage. Tailleurs, cordonniers, charpentiers, menuisiers, maçons, forgerons, marchands, épiciers, horlogers, bouchers, boulangers, tapissiers, modistes, je vous mets au défi de me citer uuc seule manière dont la restriction vous profite, et quand vous voudrez, je vous en citerai quatre par où elle vous nuit.
Et, après loin, cette abnégation que vos journaux attribuent aux monopoleurs, voyez combien elle est vraisemblable.
Je crois qu'on peut appeler taux nnturei des salaires celui qui s'établirait naturellement sous le régime de la liberté. Lors donc qu'on vous dit que la restriction vous profite, c'est comme si on vous disait qu'elle ajoute un excédant à vos salaires naturels. Or, un excédant extranaturel de salaires doit être pris quelque part; il ne tombe pas de la lune, et il doit être pris sur ceux qui le payent.
Vous êtes donc conduits à celte conclusion que, selon vos
prétendus amis, le régime protecteur a été créé el rais au monde pour que les capitalistes fussent sacrifiés aux ouvriers. Dilcs, cela est-il probable?
Où csl donc votre place à la chambre des pairs? Quand est-ce que vous avez siégé au Palais-Bourbon? Qui vous a consultés? D'où vous est venue celle idée d'établir le régime protecteur?
Je vous entends me répondre : Ce n'est pas nous qui l'avons élabli. Hélas! nous ne sommes ni pairs, ni dépuiés, ni conseillers d'État. Ce sont les capitalistes qui ont fait la chose.
Par le grand Dieu du ciel , ils étaient donc bien disposés ce jour-là! Quoi! les capitalistes ont fait la loi; ils ont établi le régime prohibitif, et cela pour que vous, ouvriers, fissiez des profits à leurs dépens.
Mais voici qui est plus étrange encore.
Comment se fait-il que vos prétendus amis, qui vous parlent aujourd'hui de la bonté, de la générosité, du l'abnégation des capitalistes, vous plaignent sans cesse de ne pas jouir de vos droits politiques? A leur point de vue, qu'en pourriez-vous faire? Les capitalistes ont le monopole de la législation; c'est vrai. Grâce i> ce monopole, ils se sont adjugé le monopole du fer, du drap, de la toile, de la houille, du bois, de la viande, c'est encore vrai. Mais voici vos prétendus omis qui disent qu'en agissant ainsi, les capitalistes se sont dépouillés sans y être obligés, pour vous enrichir sans que vous y eussiez droit! Assurément, si vous étiez électeurs cl députés, vous ne feriez pas mieux vos affaires; vous ue les feriez même pas si bien.
Si l'organisation industrielle qui nous régit est faite dans votre intérêt, c'est donc une perfidie de réclamer pour vous des droits politiques, car ces démocrates d'un nouveau genre ne sortiront jamais de ce dilemme : la loi, faite par la bourgeoisie, vous donne plus ou vous donne moins que vos salaires naturels. Si elle vous donne moins, ils vous trompent en vous invitant à la soutenir. Si elle vous donne plus, ils vous trompent encore en vous engageant à réclamer des droits politiques, alors que la bourgeoisie vous fait des sacrifices que, dans votre honnêteté, vous n'oseriez pas voler.
Ouvriers, à Dieu ne plaise que cet écrit ait pour effet de
jeter dans vos cœurs des germes d'irritaiion contre les classes riches! Si des intérêts mol entendus ou sincèrement alarmés soutiennent encore le monopole, n'oublions pas qu'il a sa racine dans des erreurs qui sont communes aux capitalistes et aux ouvriers. Loin donc de les exciter les uns contre les autres, travaillons à les rapprocher. Et pour cela que faut-il faire? S'il est vrai que les naturelles tendances sociales concourent à effacer l'inégalité parmi les hommes, il ne faut que laisser agir ces tendances, éloigner les obstructions artificielles qui en suspendent l'effet, et laisser les relations des classes diverses s'établir sur le principe de la justice qui se confond, du moins dans mon esprit, avec le principe de la liberté.
On crie à la cupidité, à l'égoïsme du siècle ! Pour moi, je vois que le monde, Paris surtout, est peuplé de Décius.
Ouvrez les mille volumes, les mille journaux, les mille feuilletons que les presses parisiennes vomissent tous les jours sur le pays; tout cela n'cst-il pas l'œuvre de petits saints?
Quelle verve dans la peinture des vices du temps! Quelle tendresse touchante pour les masses! Avec quelle libéralité on invile les riches à partager avec les pauvres, sinon les pauvres à partager avec les riches! Que de plans de réformes sociales, d'améliorations sociales , d'organisations sociales ! Est-il si mince écrivain qui ne se dévoue au bien-être des classes laborieuses? II ne s'agit que de leur avancer quelques écus pour leur proeurer le loisir de se livrer à leurs élucubralions humanitaires.
Et l'on parle ensuite de l'égoïsme, de l'individualisme de notre époque !
Il n'y a rien qu'on n'ait la prétention de faire servir au bleuêtre et à la moralisa lion du peuple, rieu, pas même la douane. Vous croyez peut-être que c'est une machine à impôt, comme
l'octroi, comme le péage au bout du ponlî Point du tout. C'est une institution essentiellement civilisatrice, fraternilairo et égalilaire. Que voulez-vous? C'est la mode. Il faut mettre ou affecter de mettre du sentiment, du sentimentalisme partout, jusque dans la guérite du qu' as-tu là?
Mais, pour réaliser ces aspirations philanthropiques, la douane, il faut l'avouer, a de singuliers procédés.
Elle met sur pied une armée de directeurs, sous-directeurs, inspecteurs, sou s- inspecteurs, contrôleurs, vérificateurs, receveurs, chefs, sous-cliefs, commis, surnuméraires, aspirants surnuméraires et aspirauts à l'aspiraoce, sans compter le tervice actif, et tout cela pour arriver à exercer sur l'industrie du peuple celte action négative qui se résume parle mot empêcher.
Remarquez que je ne dis pas taxer, mais Lien réellement empêcher.
Et empêcher non des actes réprouvés par les mœurs ou contraires à l'ordre public, mais des transactions innocentes, et même favorables, on en convient, à la paix et à l'union des peuples.
Cependant l'humanité est si flexible et si souple que, de manière ou d'autre, elle surmonte toujours les empêchements. C'est l'affaire d'un surcroît de travail.
Empécbe-t-on un peuple de tirer ses aliments du dehors, il les produit au dedans. C'est plus pénible, mais il faut vivre. L'em pèche -l-on de traverser la vallée, il franchit les pics. C'est plus long, mais il faut arriver.
Voilà qui est triste, mats voici qui est plaisant. Quand la loi a créé ainsi une certaine somme d'obstacles, et que, pour les vaincre, l'humanité a détourné une somme correspondante de travail, vous n'êtes plus admis à demander la réforme de la loi; car si vous montrez l'obstacle, on vous montre le travail qu'il occasionne, et si vous dites : Ce n'est pas là du travail créé, mais détourné, on vous répond comme l'Esprit public: ■ L'appauvrissement seul est certain et immédiat; quant à l'enrichissement, il est plus qu'hypothétique. «
Ceci me rappelle une histoire chinoise que je vais vous conter.
II y avait en Chine deux grandes villes : Tchin et Tchan. Un magnifique canal les unissait. L'empereur jugea à propos d'y faire jeter d'énormes quartiers de roche pour le mettre hors de
Ce que voyant, Kouang, son premier mandarin, lui dit:
— Fils du ciel, vous faites une faute.
A quoi l'empereur répondit :
— Kouang, vous dites une sottise.
Je ne rapporte ici, bien entendu, que la substance du dialogue.
Au bout de trois lunes, le céleste empereur fit venir le mandarin et lui dit :
— Kouang, regardez.
Et Kouang, ouvrant les yeux, regarda.
Et il vit, à une certaine distance du canal, une multitude d'hommes travaillant. Les uns faisaient des déblais, les autres des remblais; ceux-ci nivelaient, ceux-là pavaient, et le mandarin, qui était fort lettre, pensa en lui-même : « Ils font une roule. >
Au bout de trois autres lunes, l'empereur, ayant appelé Kouang, lui dit :
— Regardez.
El Kouang regarda.
Et il vit que la route était faite, et il remarqua que le long du chemin, de dislance en distance, s'élevaient des hôtelleries. Une cohue de piétons, de chars, de palanquins allaient et venaient, et d'innombrables Chinois, accablés par la faligue, portaient et reportaient do lourds fardeaui de Tdit'n à TcJian el de Tchan à Tchin. — Et Kouang se dit : i C'est la destruction du canal qui donne du travail à ces pauvres gens. «Mais l'idée ne lui vint pas que ce travail était détourné d'autres emplois.
Et trois lunes se passèrent, el l'empereur dit a Kouang :
— Regardez.
Et Kouang regarda.
Et il vit que les hôtelleries étaient toujours pleines de voyageurs, et que ces voyageurs ayant faim, il s'était groupé autour d'elles des boutiques de bouchers, boulangers, charcutiers et
marchands de nids d'hirondelles; et que ces honnêtes artisans ne pouvant aller nus, il s'était aussi établi des tailleurs, des cordonniers, des marchands de parasols et d'éventails, et que, comme on ne couche pas à la belle étoile, même dans le Céleste Empire, des charpentiers, des maçons et couvreurs étaient accourus. Puis vinrent des officiers de police, des juges, des faquirs; en un mot, il se forma une ville avec ses faubourgs autour de chaque hôtellerie.
Et l'empereur dit à Kouang :
— Que vous en semble?
Et Kouang répondit :
— Je n'aurais jamais cru que la destruction d'un canal put créer pour le peuple autant de travail.
Car l'idée ne lui vint pas que ce n'était pas du travail créé, mais détourne',- que les voyageurs mangeaient, lorsqu'ils passaient sur le caual aussi bien que depuis qu'ils étaient forcés de passer sur la route.
Cependant, au grand élonnement des Chinois, l'empereur mourut, et le (ils du ciel fut mis en terre.
Son suceesscur manda Kouang, et lui dit ;
— Faites déblayer le canal.
Et Kouang dit au nouvel empereur :
— Fils du ciel, vous faites une faute.
Et l'empereur répondit :
— Kouang, vous dites une sottise.
Mais Kouang insista, et dit :
— Sire, quel est votre but?
— Mon but, dit l'empereur, est de faciliter la circulation des hommes et des choses entre Tchin cl Tchan, de rendre le transport moins dispendieux, afin que le peuple ait du thé et des vêlements à meilleur marché.
Biais Kouang était tout préparé. 11 avait reçu la veille quelques numéros du Moniteur industriel, journal chinois. Sachant bien sa leçon, il demanda la permission de répondre, et l'ayant obtenue^prisavoirfrappédu front le parquet par neuf fois, il dit:
— Sire, vous aspirez à réduire, par la facilité du transport, le prix des objets de consommation pour les mettre à la portée du
peuple, et pour cela, ions commencez par lui Taire perdre tout le travail que la destruction du caual avait Tait natlre. Sire, ep économie politique, le bon marché absolu... — L'empereur : Je crois que vous récite». — Kouang : C'est vrai : il me sera plus commode de lire. — El ayant déployé l'Esprit public, il lut ; i En économie politique le bon marché absolu des objets de « consommation n'est que la question secondaire. Le problème
< réside dans l'équilibre du prix du travail avec celui des objets t nécessaires a l'existence. L'abondance du travail est la rii chesse des nations, cl le meilleur système économique est i celui qui leur fournit la plus grande somme île travail posi sible. N'allez pas demander s'il vaut mieux payer une tassa i de thé & cash ou 8 cash, une chemise 5 taies ou 10 taies. Ce i sont là des puérilités indignes d'un esprit grave. Personne ne t conteste votre proposition. La question est de savoir s'il vaut
< mieux payer un objet plus cher et avoir, par l'abondance et t le prix du travail, plus de moyens de l'acquérir; ou bien s'il
< vaut mieux appauvrir les sources du travail, diminuer la « masse de la production nationale, transporter par des chemins i qui marchent les objets de consommation, à meilleur marché, i il est vrai, mais en même temps enlever à une portion de « nos travailleurs les possibilités de les acheter même à ces « prix réduits. >
L'empereur n'étant pas bien convaincu, Kouang lui dit :
— Sire, daignez attendre. J'ai encore le moniteur industriel à citer.
Hais l'empereur dit :
— Je n'ai pas besoin de vos journaux chinois pour savoir que créer des obstacles, c'est appeler le travail de ce côté. Mais ce n'est pas ma mission. Allez, désobstruez le canal. Ensuite nous réformerons la douane.
Et Kouang s'en alla, s'arrachant la barbe et criant :
— 0 Fô! ô Pêl d Lî! et tous les dieux monosyllabiques et circonflexes du Calhay, prenez en pitié votre peuple ; car il nous est venu un empereur de V école anglaise, et je vois bien qu'avant peu nous manquerons de tout, puisque nous n'aurons plus besoin de rien Taire.
Le plus commun et le plus faux des raisonnements.
Des souffrances réelles se manifestent eu Angleterre.
Ce fait vient à la suite de deux autres :
1" La réforme douanière;
2° La perle de deux récoltes consécutives.
A laquelle de ces deux dernières circonstances faut-il attribuer la première?
Les proiectionistes ne manquent pas de s'écrier : t C'est cette liberté maudite qui fait tout le mal. Elle nous promettait monts et merveilles, nous l'avons accueillie, et voilà que les fabriques s'arrêtent el le peuple souffre : Cum hoc, ergopropler
La liberté commerciale distribue de la manière la plus uniforme et la plus équitable les fruits que la Providence accorde au travail de l'homme. Si ces fruits sont enlevés, en partie, par un fléau, elle ne préside pas moins a la bonne distribution de ce qui en reste. Les hommes sont moins bien pourvus, sans doute; mais faut-il s'en prendre à la liberté, ou au fléau?
La liberté agit sur le même principe que les assurances. Quand un sinistre survient, elle répartit sur un grand nombre d'hommes, sur un grand nombre d'années, des maux qui, sans elle, s'accumuleraient sur un peuple et sur un temps. Or, s'eston jamais avisé de dire que l'incendie n'est plus un fléau depuis qu'il y a des assurances ?
En 1842, 1843 et 1844,1a réduction des taxes a commencé en Angleterre. Eu même temps les récoltes y ont été très-abondantes, et il est permis de croire que ces deux circonstances ont concouru à la prospérité inouïe dont ce pays a donné le spectacle pendant cette période.
En 1845 la récolte a été mauvaise : en 1846, plus mauvaise encore.
Les aliments oui renchéri; le peuple a dépensé ses ressources pour se nourrir, et restreint ses autres consommations. Les vêtements ont été moins demandés, les fabriques moins occu-
pées, et le salaire a manifesté une tendance à la baisse.
Heureusement que dans celte meïne année, les barrières restrictives ayant clé de nouveau abaissées, mie masse énorme d'aliments a pu parvenir sur le marché anglais. Sans celle circonstance, il est à peu près certain qu'en ce moment une révolution terrible ensanglanterai! la Grande-Bretagne.
Et l'on vient accuser la liberté des désastres qu'elle prévient et réparc du moins en partie!
Un pauvre lépreux vivait dans la solitude. Ce qu'il avait touché, nul ne le voulait toucher. Réduit à se suffire à lui-même, il traînait dans ce monde une misérable existence. Un grand médecin le guéril. Voilà notre solitaire en pleine possession de la liberté tks échanges. Quelle belle perspective s'ouvrait devant lui ! 11 se plaisait à calculer le bon parti que, grâce à ses relations avec les autres honttnes, il pourrait tirer de ses bras vigoureux. Il vint à se les rompre tous les deux. Hélas! son sort fut plus horrible. Les journalistes de ce pays, témoins de sa misère, disaient : « Voyez à quoi l'a réduit la faculté d' échanger! Vraiment, il était moins a plaindre quand il vivait seul. — Eh! quoi, répondait le médecin, ne leuez-vous aucun compte de ses deux bras cassés? n'enlrcnt-ils pour rien dans sa trisle destinée? Son malheur est d'avoir perdu les bras, et non point d'être guéri de la lèpre. Il serait bien plus à plaindre s'il était manchot et lépreux par-dessus le marché, i
PoîI hoc, ergo propfer hoc; méfiez- vous de ce sophisme.
On trouve mon livre des Sophismes irop théorique, scientifique, métaphysique. Soit. Essayons du genre trivial, banal, et, s'il le faut, brutal. Convaincu que le public est dupe à l'endroit de la protection, je le lui ai voulu prouver. Il préfère qu'on le lui crie : donc vociférons.
Milles, le roi Midns, a des oreilles d'âne !
Une explosion de franchise fait mieux souvent que les circonlocutions les plus polies. Vous vous rappelez Oronle, et le mal qu'a le misanthrope, tout ini^utUnopc qu'il est, à le con T vaincre de sa folie.
ÀLCE5TE. On s'i>xpii.<,<; * juiier im Jiiiinvuid personnage. Onorire. EsL-fe ipie mu» vnulcr. mis iléelaicr par lu
Que j'ai lorl du vouloir....
Alczbte, Je ne dis pai cela,
Hait:...
OiionrE. tH-ca que j'écris lonl?
ÀLOrSTE. Je ne dis pas cela,
OtiollTE- illuis rif puis-jr Knnir ce que (bns mou soiitiuL?. .
Franchement, bon publie, on le vole. C'est cru, mais c'est clair.
Les mots vol, voler, voleur, paraîtront de mauvais goût à beaucoup de gens. Je leur demanderai comme Harpagon à Élise : Est-ce le mol ou la chose qui vous fait peur?
« Quiconque a soustrait frauduleusement une chose qui ne lui appartient pas, est coupable de vol. t (C. pin., art. 379.)
Fofer : Prendre furtivement ou par force. (Dictionnaire de l'Académie.)
Voleur ; Celui qui exige plus qu'il ne lui est dû, (M.)
Or, le monopoleur qui, de par une loi de sa façon, m'oblige à lui payer 20 fr. ce que je puis avoir ailleurs pour 15, ne me soustrait-il pas frauduleusement 5 fr. qui m'appartiennent î
Ne prend-il pas furtivement ou par force?
N'exige-t-il pas plus qu'il ne lui est dû?
11 soustrait, il prend, il exige, dira-t-on; mais non point furtivement ou par force; ce qui caractérise le vol.
Lorsque nos bulletins de contributions se trouvent chargés des 5 fr. pour la prime que soustrait, prend ou exige le monopoleur, quoi de plus furtif, puisque si peu d'entre nous s'en doutent? Et pour ceux qui ne sont pas dupes, quoi de plus forcé, puisqu'au premier refus le garnisaire est à nos portes?
Au reste, que les monopoleurs se rassurent. Les vols il la prime ou au tarif, s'ils blessent l'équité tout aussi bien que le
vol à l'américaine, ne violent pas la loi; ils se commettent, au contraire, de par la loi : ils n'en sont que pires, mais ils n'ont rien à démêler avec la correctionnelle.
D'ailleurs, bon gré, mal gré, nous sommes tous valeurs et volés en celle affaire. L'auteur de eel écrit a lieau crier au voleur quand il achète, ou peut crier après lui quand il vend (1); s'il diffère de beaucoup de ses corn patriotes, c'est seulement en ceci : il sait qu'il perd au jeu plus qu'il n'y gagne, et eus ne le savent pas; s'ils le savaient, le jeu cesserai! bientôt.
Je ne me vante pas, au surplus, d'avoir le premier restitué à la chose son vrai nom. Voici plus de soixante ans que Smith disait :
< Quand des industriels s'assemblent, on peut s'allendre à ce qu'une conspiration va s'ourdir contre ies poches du public. • Faut-il s'en étonner, puisque le public n'en prend aucun souci ?
Or donc, une assemblée d'industriels délibère officiellement sous le nom de conseils ijénéravx. Que s'y passe-l-il et qu'y résout-on?
Voici, fort en abrégé, le procès-verbal d'une séance.
< Un amateur. Notre marine est aux abois (digression belliqueuse). Cela n'est pas surprenant, je ne saurais construire sans fer. J'en trouve bien à 10 fr. sur le marché rfu monde; mais, de par la loi, le maître de forges français me force à le lui payer 13 fr. : c'est donc 5 fr. qu'il me soustrait. Je demande la liberté d'acheter où bon me semble.
■ Vu haIthe m forces. Sur le marché du monde, je trouve à Taire opérer des transports 5 20 fr. Législative nient, l'armateur en exige 50 : c'est doue 10 fr. qu'il méprend. Il me pille, je le pille; tout est pour le mieux.
i lis homme d'État. La conclusion de l'armateur est bien imprudente. Oh! cultivons l'union touchante qui fait notre force; si nous effaçons un iota à la théorie de la protection, adieu la théorie entière.
(t) Possédant un champ qui lu fait vivre, il t sl île la dusse îles protègii. Celte circonstance devrnil ili'snrnicr la criliqw. Elle montre que, s'il se sert d'eipreasionsdures, c'est contre la chose el noncoillre les iiilcnlions.
< L'armateur. Mais pour nous la protection a failli : je répète que la marine est aux abois.
* Un marin. Eb bien! relevons la surtaxe, et que l'armateur, qui prend 30 au public pour son fret, en prenne 10.
< Un ministre. Le gouvernement poussera jusqu'aux dernières limites le beau mécanisme île la surtaxe; mais je crains que cela ne suffise pas (1).
< Un fonctionnaire. Vous voilà tous bien empêchés pour peu de chose. N'y a-l-il de salut que dans le tarif, et oubliez-vous l'impôt? Si le consommateur est bénévole, le contribuable ne l'est pas moins. Accablons-le de laxcs, el que l'armateur soit satisfait. Je propose 5 fr. de prime a prendre sur les contributions publiques, pour être livrés au constructeur pour chaque quintal de fer qu'il emploiera.
t Voix confuses. Appuyé, appuyé '. — Un agriculteur : k moi 3fr. de prime par hectolitre de blé ! - Un i'merand : A moi 2 fr. de prime par mètre de toile 1 etc., etc.
i Le mussidest. Voilà qui est entendu ; notre session aura enfanté le système des primes, el ee sera sa gloire éternelle. Quelle industrie pourra perdre désormais, puisque noua avons deux moyens si simples de convertir les perles en profits : le tarif el la prime? La séance est levée. »
11 faut que quelque vision surnaturelle m'ait montré en songe la prochaine apparition de la prime ( qui sait même si je n'en ai pas suggéré la pensée à H. Dupin?), lorsqu'il y a quelques mois j'écrivais ces paroles :
t 11 me semble évident que la protection aurait pu, sans changer de nature et d'effets, prendre la forme d'une taxe di-
(t) Voici le texte : * Se citerai encore Ici luis île douane des 9 et 1 1 juin dernier, qui oui en grande partie pour objet d'encourager In navigation lointaine, en augnieninni sur plusieurs niLicks les surtaxa afférentes an pavillon étranger. Nos lois de douane, vous le savez, sont génei-aicnu-rU dirigées vers ce bul, et peu b peu \a surtaxe de 10 fr., établie par la loi du 28 avril 1816 el souvent insuffisante, disparaît pour faire place a... une protection plus efficace el plus en harmonie avec la chtrti relative de noire navigation. <■ - Ce disparaît est précieux.
(M, CumiT'G HinAiNE, séance du tli décembre ISIS, rfiicour» J'emierlnrc.)
recle prélevée par l'Ëtal, cl distribuée en primes indemnitaires aux industries privilégiées. >
El après avoir comparé le droit protecteur à la prime :
< J'avoue franchement ma prédilection pour ce dernier système; il me semble plus juste, plus économique et plus loyal. Plus juste, parce que si la société veut, liiirc des largesses à quelques-uns de ses membres, il faut que tous y contribuent; plus économique, parce qu'il épai ■giiiiruil lieancoup de frais de perception et ferait disparaître beaucoup d'entraves; plus loyal enfin, parce que le public verrai! clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait faire (1). >
Puisque l'occasion nous en est si bénévolement offerte, étudions le vol a la prime. Aussi bien , ce qu'on en peut dire s'applique au val au tarif, cl comme celui-ci est un peu mieux déguisé, le filoulage direct aidera it comprendre le filoutagc indirect. L'esprit procède ainsi du simple au composé.
Hais quoi ! n'y a-t-il pas quelque variété de vol plus simple encore? Si fait, il y a le vol de grand chemin : il ne lui manque que d'clrc légalisé, monopolise, ou, comme on dit aujourd'hui, organisé.
Or, voici ce que je lis dans un récit de voyages : i Quand nous arrivâmes au royaume de A"', toutes les industries se disaient en souffrance. L'agriculture gémissait, la fabrique se plaignait, le commerce murmurait, la marine grognait et le gouvernement ne savait à qui entendre. D'abord, il eut la pensée de laser d'importance tous les mécontents, et de leur distribuer le produit de ces taxes, après s'être fait sa part ; c'eût été comme, dans notre chère Espagne, la loterie. Vous êtes mille, l'État vous prend une piastre à chacun; puis subtilement il escamote S02 piastres, et en repartit 7B0, en lots plus ou moins forts, entre les joueurs. Le brave hidalgo qui reçoit trois quarts de piastre, oubliant qu'il a donné piastre entière, ne se possède pas de joie, et court dépenser ses quinze réaux au cabaret. C'eût été encore quelque chose comme ce qui se passe en France. Quoi qu'il en soit, tout barbare qu'était le pays, legou-
[« SophiMKtètmoniq*tÊ, l« série, vi, 71, 72.
ver ne ment ne compta pas assez sur la slupidilé des habitants pour leur faire accepter de si singulières protections, et voici ce qu'il imagina.
i ta contrée était sillonnée de routes. I.e gouvernement les fit exactement kilométrer, puis il dit à l'agriculteur; ■ Tout ce < que tu pourras voler aux passants entre ces deux bornes est • à toi : que cela te serve de prime, de protection, d'encouraget ment. • Ensuite il assigna à chaque ma nu facturier, à chaque armateur, une portion de roule à exploiter, selon cette formule :
Dono tibi cl concerto Vir lutrin cl pHiiwatiiiiim
Volandi,
Pillundi,
Déroba m! i,
Fil ou lundi,
El csci'oquandi, [rujiiinc per M Mm islam
« Or, il est arrivé que les naturels du royaume de A'" sont aujourd'hui si familiarisés avec ce régime, si habitués à ne tenir compte que de ce qu'ils volent et non de ce qui leur est volé, si profondément enclins à ne considérer le pillage qu'au point de vue du pillard, qu'ils regardent comme un nro/it n aliénai la somme de tous les vols particuliers, cl refusent de renoncer à un système de protection en dehors duquel , disent-ils, il n'est pas une industrie qui puisse se suffire. •
Vous vous récriez? Il n'est pas possible, dites-vous, que tout un peuple consente à voir un surcroît de richesses dans ce que les habitants se dérobent les uns aux autres.
Et pourquoi pas? Nous avons bien celle conviction en France, et tous les jours nous y organisons et perfectionnons le vol réciproque sous le nom de primes et tarifs protecteurs.
N'exagérons rien toutefois : convenons que, sous le rapport du mode de perception et quant aux circonstances collatérales, le système du royaume de A - " peut être pire que le nôtre; mais disons aussi que, quant au principe et aux effets nécessaires, il n'y a pas un atome de différence entre toutes ces espèces de
vols légalement organisés pour fournir des suppléments de prolits à l'industrie.
Remarquez que si le vol de grand chemin présente quelques inconvénients d'exécution, il a aussi des avantages qu'oi ne trouve pas dans le vol au tarif.
Par exemple, on en peut faire une répartition équitable entre tous les producteurs. 11 n'en est pas de même des droits de douane. Ceux-ci sont impuissants par leur nature à protéger certaines classes de la société, tels que artisans, marchands, hommes de lettres, hommes de robe, hommes d'épée, hommes de peine, etc., etc.
Il est vrai que te vol à la prime se. prête aussi à des subdivisions infinies, et, sous ce rapport, il ne !e cède pas eu perfection au vol de grand chemin; maïs, d'un autre côté, il conduit souvent à des résultats si bizarres, si jocrisses, que les naturels du royaume de A'" s'en pourraient moquer avec grande raison.
Ce que perd le volé, dans le vol de grand chemin, est gagné par le voleur. L'objet dérobé reste au moins dans le pays. Hais sous l'empire du vol à la prime, ce que l'impôt soustrait aux Français est conféré souvent aux Chinois, aux Ho tic mots, aux Cafres, aux Algonquins, et voici comme :
Une pièce do drap vaut cent francs à Bordeaux. Il est impossible de la vendre au-dessous, sans y perdre. Il est impossible de la vendre au-dessus, la concurrence entre les marchands s'y oppose. Dans ces circonstances, si un Français se présente pour avoir ce drap, il faudra qu'il le paye cent francs, ou qu'il s'en passe. Mais si c'est un Anglais, alors le gouvernement intervient et dit au marchand : i Vends ton drap, je le ferai donner vingt francs par les contribuables. 1 Le marchand, qui ne veut ni ne peut tirer que cent francs de son drap, le livre à l'Anglais pour 80 francs. Cette somme, ajoutée aux 20 francs, produit du vot h la prime, fait tout juste son compte. C'est donc exactement comme si les contribuables eussent donné 20 francs à l'Anglais, sous la condition d'acheter du drap français à 20 francs de rabais, à 20 francs au-dessous des frais de production, à 20 francs au-dessous de ce qu'il nous coûte à nous-mêmes. Donc, le wol à la prime a ceci de particulier, que les volé» sont dans le pays qui
le tolère, et les valeurs disséminés sur la surface du globe.
Vraiment, i! est miraculeux lue Ton persiste à tenir pour démontrée cette proposition : Tout ce que l'individu vole à la masse est un gain général. Le mouvement perpétuel , la pierre philosophalc, la quadrature du cercle sont tombésdans l'oubli; mais la théorie du progris pur le vol est encore eu honneur. A priori pourtant on aurait pu croire que de toutes les puérilités c'était la moins viable.
11 y en a qui nous disent : Vous êtes donc les partisans du laissez passer? des économistes de l'école surannée des Smith et des SayîVous ne voulez donc pas l'organisation du travail? Eh 1 messieurs, organisez le travail tant qu'il vous plaira. Mais nous veillerons, nous, à ce que vous n'organisiez pas le vol.
D'autres plus nombreux répètent : Prime*, tarifé, tout cela a pu être exagéré. Il en faut user sans en abuser. Une sage liberté, combinée avec une protection modérée, voilà ce que réclament les hommes sérieux et pratiques. Gardons-nous des principes absolus.
C'est précisément, selon le voyageur espagnol, ce qui se disait au royaume de A'", i Le vol de grand chemin, disaient les sages, n'est ni bon ni mauvais; cela dépend des circonstances. Il ne s'agit que de bien pondérer les choses, et de nous bien payer, nous fonctionnaires, pour celte œuvre de pondération. Peutêtre a-t-on laissé au pillage trop de latitude, peut-être pas assez. Voyons, examinons, balançons les comptes de chaque travailleur. A ceux qui ne gagnent pas assez, nous donnerons uii peu plus de route à exploiter. Pour ceux qui gagnent trop, nous réduirons les heures, jours ou mois de pillage, d
Ceux qui parlaient ainsi s'acquirent un grand renom de modération, de prudence et de sagesse. Ils ne manquaient jamais de parvenir aux plus hautes fonctions de l'État.
Quant à ceux qui disaient : « Réprimons les injustices et les fractions d'injustice; ne souffrons ni vol, ni demi-val, ni quart de vol, > ceux-là passaient pour des idéologues, des rêveurs ennuyeux qui répétaient toujours la même chose. Le peuple, d'ailleurs, trouvait leurs raisonnements trop à sa portée. Le moyeu de croire vrai ce qui est si simple î
Jacques Bonhomme, vigneron; M. Lasooche, percepteur.
Lasouciib, Vous aveï récolté vingt tonneaux de vin? Jacques Bonhomme. Oui, à force de soins et de sueurs.
— Ayez la bonté de m'en délivrer six cl des meilleurs.
— Six tonneaux sur vingt! bonté du ciel! vous me voulez ruiner. Et, s'il vous plaii, à quoi les destinez- vous?
— Le premier sera livré aux créanciers de l'État. Quand on a des dettes, c'est bien le moins d'en servir les intérêts.
— Eloii a passé le capital?
— Ce serait trop long à dire. Une partie fut mise jadis en cartouches qui firent la plus belle fumée du monde. Une autre soldait des hommes qui se faisaient estropier sur la terre étrangère après l'avoir ravagée. Puis, quand ces dépenses curent attiré chez nous nos amis les ennemis, ils n'ont pas voulu déguerpir sans emporter de l'argent qu'il fallut emprunter.
— Et que m'en revient-il aujourd'hui?
— La satisfaction de dire :
Que je suis fier d'être Fronçais Quand Je regarde In colonne !
— Et l'humiliation de laisser à mes héritiers une terre grevée d'une rente perpétuelle. Enfin, il faut bien payer ce qu'on doit, quelque fol usage qu'on en ail fait. Va pour un tonneau ! Mais les cinq autres?
— II en faut un pour acquitter les services publics, la liste civile, les juges qui vous font restituer le sillon que votre voisin veut s'approprier, les gendarmes qui chassent aux larrons pendant que vous dormez, le cantonnier qui entretient le chemin qui vous mène à la ville, le curé qui baptise vos enfants, l'instituteur qui les élève, et voire serviteur qui ne travaille pas pour rien.
t~ A la bonne heure, service pour service. 11 n'y a rien à dire. J'aimerais tout autant m'arranger directement avec mon
curé elraon maître d'école; mais je n'insisie pas là-dessus, va pour le second tonneau. 11 y a loin jusqu'à six.
— Croyez-vous que ce soit trop de deux tonneaux pour votre contingent aux frais de l'armée et de la marine?
— Hélas ! c'est peu de chose, eu égard à ce qu'elles me coûtent déjà; car elles m'ont enlevé deux fils que j'aimais lendre-
— 11 faut bien maintenir l'équilibre des forces européennes.
— Eh! mon Dieu! l'équilibre serait le même si l'on réduisait partout ces forces de moitié ou des trois quarts. Nous cotiser verions nos enfants et nos revenus. Il ne faudrait que s'entendre.
— Oui; mais on ne s'entend pas.
— C'esL ce qui m'abasourdit. Car, enfin, chacun en souffre.
— Tu l'as voulu, Jacques Bonhomme.
— Vous faites le plaisant, M. le percepteur, est-ce que j'ai voix au chapitre?
— Qui avez-vous nooimé pour député?
— Un brave général d'armée, qui sera maréchal sous peu si Dieu lui prèle vie.
— Et sur quoi vit le brave général?
— Sur mes tonneaux, à ce que j'imagine.
— Et qu'aviendrait-il s'il votait la réduction de l'armée et de votre contingent?
— Au lieu d'être fait maréchal, il serait mis à la retraite.
— Comprenez-vous maintenant que vous avez vous-même...
— Passons au cinquième tonneau, je vous prie.
— Celui-ci part pour l'Algérie.
— Pour l'Algérie! Et l'on assure que tous les musulmans sont œnophobes, les barbares! Je me suis même demandé souvent s'ils ignorent le médoc parce qu'ils sont mécréants, ou, ce qui est plus probable, s'ils sont mécréants parce qu'ils ignorent le médoc. D'ailleurs, quels services me rendent-ils en retour de cette ambroisie qui m'a tant coûté de travaux?
— Aucun; aussi n'cst-ellc pas destinée à des musulmans, mais à de bons chrétiens qui passent tous les jours en Barbarie.
— Et qu'y vont-ils faire qui puisse m'élrc utile?
— Exécuter des razzias et en subir; tuer et se faire tuer :
gagner des dysscnleries et revenir se faire traiter; creuser des porls, percer des roules, bàlir îles villages et les peupler de Mallais, d'Italiens, d'Espagnols et de Suisses qui vivent sur voire tonneau et bien d'autres tonneaux que je viendrai vous demander encore.
— Miséricorde! ceci est trop fort, je vous refuse net mon tonneau. On enverrait à Bicélrc un vigneron qui ferait de telles folies. Percer des roules dans l'Atlas, grand Dieu ! quand je ne puis sortir de chez moi! Creuser des ports en Barbarie quand la Garonne s'ensable tous les jours ! M'enlever mes enfants que j'aime pour aller tourmenter les Kabyles! Me faire payer les maisons, les semences et les chevaux qu'on livre aux Grecs et aux Maltais, quand il y a tant de pauvres autour de nous!
— Des pauvres? Justement, on débarrasse le pays de ce trop Plein.
— Grand merci ! en les faisant suivre en Algérie du capital qui les ferait vivre ici.
— El puis vous jetez les bases d'un grand empire, vous portez la eivilàation en Afrique et vous décorez votre patrie d'une gloire immortelle.
— Vous Êtes poète, M. le percepteur; mais moi je suis vigneron, et je refuse.
— Considérez que, dans quelque mille ans, vous recouvrerez vos avances au centuple. C'est ce que disent ceux qui dirigent l'entreprise.
— En attendant, ils ne demandaient d'abord, pour parer aux frais, qu'une pièce devin, puis deux, puis trois, et me voilà taxé à un tonneau ! Je persiste dans mon refus.
— 11 n'est plus lemps. Votre chargé de pouvoirs a stipulé pour vous l'octroi de quatre pièces entières.
— 11 n'est que trop vrai. Maudite faiblesse ! Il me semblait aussi en lui donnant ma procuration que je commettais une imprudence, car qu'y a-l-il de commun entre un général d'armée et un pauvre vigneron ?
— Vous voyez bien qu'il y a quelque chose de commun entre vous, ne fût-ce que le vin que vous récollez, et qu'il se vote à lui-même, en votre nom.
— Raillez-moi, je le mérite, M. le percepteur. Mais soyez raisonnable, là, laissez-moi au moins le sixième lonncau. Voilà l'intérêt des dettes payé, la liste civile pourvue, les services publics assurés, la guerre d'Afrique perpétuée. Que voulezvous de plus?
— On ne marchande pas avec moi. Il fallait dire vos intentions à M. le général. Maintenant, il a disposé de votre vendange.
— Maudit grognard! Mais enfin, que voulez-vous faire de ce pauvre tonneau, la fleur de mou cliaiî Tenez, goûtez ce vin. Comme il est moelleux, corsé, étoffé, velouté, rubané!...
— Excellent! délicieux! Il fera bien l'affaire de M. D*" le fabricant de draps.
— De M. JJ"* le fabricant! Que voulez-vous dire?
— Qu'il en tirera un bon parti.
— Comment? Qu'est-ce? Du diable si je vous comprends!
— Ne savez-vous pas que M. D'" a fondé une superbe entreprise, fort utile au pays, laquelle, tout balancé, laisse chaque année une perte considérable?
— Je le plains de tout mon cœur. Mais qu'y puis-je faire?
— La chambre a compris que si cela continuait ainsi, M. D*" serait dans l'alternative ou de mieux opérer ou de fermer son usine.
— Mais quel rapport y a-l-il entre les fausses spéculations de M. D"" et mon tonneau?
— La chambre a pensé que si elle livrait à M. D*" un peu de vin pris dans votre cave, quelques hectolitres de blé prélevés chez vos voisins, quelques sous retranchés aux salaires des ouvriers, ses pertes se changeraient en bénéfices.
— La recelte est infaillible autant qu'ingénieuse. Mais, morbleu ! elle est terriblement inique. Quoi ! M. D"* se couvrira do ses pertes en me prenant mon vin?
— Non pas précisément le vin , mais le prix. C'est ce qu'on nomme primes d'encouragement. Mais vous voilà tout ébahi! Ne voyez-vous pas le grand service que vous rendez à la patrie?
— Vous voulez dire à M. D"*?
— A la patrie. M. D"" assure que son industrie prospère,
grâce à cet arrangement, et c'esl ainsi, dit-il, que le pays s'enridiil. C'esl ce qu'il répétait ces jours-ci à la chambre dont il fait partie.
— C'est une supercherie insigne ! Quoi ! un malotru fera une sotte entreprise, il dissipera ses capitaux; cl s'il in'eitorque assez de vin ou de blé pour réparer ses perles cl se ménager même îles profils, on verra là un gain général!
— Voire fondé de pouvoirs l'ayant jugé ainsi, il ne vous reste plus qu'à me livrer les six tonneaux de vin cl à vendre le mieux possible les quatorze tonneaux que je vous laisse.
— C'est mon affaire.
— C'est, voyez-vous, qu'il serait bien fâcheux que vous n'en tirassiez pas un grand prix.
— J'y aviserai.
— Car il y a bien des choses à quoi ce prix doit faire face.
— Je le sais, monsieur, je le sais.
— D'abord, si vous achetez du fer pour renouveler vos bêches et vos charrues, nue loi décide que vous le payerez au maître de forges deux fois ce qu'il vaut.
— Ah çà! mais c'est donc la foret Noire?
— Ensuite, si vous avez besoiu d'huile, de viande, de toile, de houille, de laine, de sucre, chacun , de par la loi, vous les cotera au double de leur valeur.
— Mais c'esl horrible, affreux, abominable!
— A quoi bon ces plaintes ? Vous-même, par votre chargé de procuration...
~ Laissez-moi en paix avec ma procuration. Je l'ai étrangement placée, c'esl vrai. Mais on ne m'y prendra plus et je me ferai représenter par bonne et franche paysannerie.
— Bah ! vous renommerez le brave général.
— Moi, je renommerai le général, pour distribuer mon vin aux Africains et aux fabricants;
— Vous le renommerez, vous dis-je.
— C'est un peu fort. Je ne le renommerai pas si je ne veux pas.
— Mais vous voudrez et vous le renommerez.
— Qu'il vienne s'y frotter. II trouvera à qui parler.
— Nous verrons bien. Adieu. J'emmène vos sis: louneaus et vais en faire la répartition, comme le général l'a décidé.
xi. l'utopiste.
— Si j'étais ministre de Sa Majesté t...
— Eh bien, que feriez-vous?
— Je commencerais par... par..., ma for, par élre fort embarrassé. Car enfin, je ne serais ministre que parée que j'aurais la majorilé;je n'aurais la majorité que parce que je me la serais faite; je ne me la serais faite, honnêtement du moins, qu'en gouvernant selon ses idées... Donc, si j'entreprenais de faire prévaloir les miennes en contrariant les siennes, je n'aurais plus la majorité, et si je n'avais pas la majorité, je ne serais pas ministre de Sa Majesté.
— Je suppose que vous le soyez et que par conséquent la majorité ne soit pas pour vous un obstacle; que feriez-vous!
— Je re clie relie rai s de quel côté est le juste.
— Et ensuite?
— Je chercherais de quel côté est l'utile.
— Et puis?
— Je chercherais s'ils s'accordent ou se gourment entre eui.
— Et si vous trouviez qu'ils ne s'accordent pas?
— Je dirais au roi Philippe :
Reprend voire portefeuille.
— La rime n'est pas riche et le style en est vieux ;
Que ces ironsnelioiis dont le bon sens murmure. Kl que l'honnêteté parle la toute pure.
Mais si vous reconnaissez que le juste et l'utile c'est tout un?
— Alors, j'irai droit en avant.
— Fort bien. Mais pour réaliser l'utilité par la justice, il faut une troisième chose.
— Laquelle?
— La possibilité.
— Vous me l'avez accordée.
— Quand î
— Tout a l'heure.
— Comment?
— Eu me concédant la majorité.
— Il me semblait aussi que la concession était fort hasardée, ear enfin elle implique que la majorité voit clairement ce qui est juste, voit clairement ce qui est utile, et voit clairement qu'ils sont en parfaite harmonie.
~ Et si elle voyait clairement tout cela, le bien se ferait, pour ainsi dire tout seul.
— Voilà où vous m'amenez constamment : à ne voir de réforme possible que par le progrès de la raison générale.
— Comme à voir, par ce progrès, tonte réforme infaillible.
— A merveille. Mais ce progrès préalable est lui-même un peu long. Supposons-le accompli. Que feriez-vous? car je suis pressé de vous voir à l'œuvre, à l'exécution, à la pratique.
— D'abord, je réduirais la taxe des lettres à 10 centimes.
— Je vous avais entendu parler de 5 centimes.
— Oui; mais comme j'ai d'autres réformes en vue, je dois procéder avec prudence pour éviter le déficit.
— Tudieu! quelle prudence! Vous voilà déjà en déficit de 30 millions.
— Ensuite, je réduirais l'impôt du sel à 10 francs.
— Bon! vous voilà en déficit de 30 autres millions. Vous avez sans doute inventé un nouvel impôt?
— Le ciel m'en préserve! D'ailleurs, je ne me flatte pas d'avoir l'esprit si inventif.
— Il faut pourtant bien... ah! j'y suis. Ou avais-je la tête? Vous allez simplement diminuer la dépense. Je n'y pensais pas.
— Vous n'êtes pas le seul. J'y arriverai, mais pour le moment, ce n'est pas sur quoi je compte.
— Oui-da! vous diminuez la recette sans diminuer la dépense, et vous évite/, le déficit?
— Oui, en diminuant en même temps d'autres taxes.
(Ici l'interlocuteur, posant l'index de la main droite sur son sinciput, hoche ta te le, ce qui peut se traduire ainsi : Il bat la campagne.)
— Par ma foi ! le procédé est ingénieux. Je verse 1 00 francs au trésor, vous me dégrevez de S francs sur le sel, de 5 francs sur la poste; et pour que le trésor u'en reçoive pas moins 100 francs, vous me dégrevez de 10 francs sur quelque aulre taie?
— Touchez là; vous m'avez compris.
— Du diable si c'est vrai ! Je ne suis pas même sûr de vous avoir entendu.
— Je repèle que je balance un dégrèvement par un autre.
— Morbleu ! j'ai quelques instants à perdre : autant vaut que je vous écoute développer ce paradoxe.
— Voici tout le mystère: je sais une taxe qui vous coûte vingt francs et dont il ne rentre pas une obole au trésor; je vous fais remise de moitié el fais prendre à l'autre moitié le chemin de l'hôtel de !a rue de Rivoli.
— Vraiment! vous êtes un financier sans pareil. 11 n'y a qu'une difficulté. En quoi est-ce, s'il vous plait, que je paye une taxe qui ne va pas au trésor?
— Combien vous coûte cet habit?
— 100 francs.
— Et si vous eussiez fait venir le drap de Vervicrs, combien vous coùterait-il?
— 80 francs.
— Pourquoi donc ne l'avez-vous pas demande à Vcr-
— Parce que eeia est défendu.
— Et pourquoi cela est-il défendu ?
— Pour que l'habit ine revienne à 100 francs au lieu de 80.
— Cette défense vous coûte donc 20 francs?
— Sans aucun doute.
— Et où passent-ils ces 20 francs ?
— Et où passeraient-ils ? Chez le fabricant de drap.
— Eh bienl donnez-moi 10 francs pour le trésor, je ferai lever la défense, et vous gagnerez encore 10 francs.
— Oh ! oli ! je commence à y voir clair. Voici le comple ilu Irésor : il perd !i francs sur la poste, 5 sur le sel, et gagne 1 0 francs sur le drap. Parlant quille.
— El voici votre comple à vous : Vous gagnez 5 francs sur le sel, 5 francs sur la poste et 10 francs sur le drap.
— Total, 20 francs. Ce plan me sourit assei. Hais que deviendra le pauvre fabricant de draps ?
— Oh! j'ai pensé à lui. Je lui ménage des compensations, toujours au moyen de dégrèvements profitables au trésor; ei ce que j'ai fail pour vous à l'occasion du drap, je le fais pour lui à l'égard do la laine, de la houille, des machines, etc.; en sorte qu'il pourra baisser son prix sans perdre.
■ - Mais êtes-vous sur qu'il y aura balance ?
— Elle penchera de son côté. Les 20 francs que je vous fais gagner sur le drap s'augmenteront de ceux que je vous économiserai encore sur le blé, la viande, le combuslible, etc. Cela montera haut; et une épargne semblablcseraréaliséeparchacun de vos trente-cinq millions de concitoyens. 11 y a là de quoi épuiser les draps de Verviers et ceux d'Elheuf. La nation sera mieux vêtue, voilà tout.
— J'y réfléchirai; car loin cela se brouille un peu dans ma tête.
— Après tout, en fait de vêtements, l'essentiel est d'élrc vêtu. Vos membres sont voire propriété et non celle du fabricant. Les mettre à l'abri de grelotter est votre affaire et non la sienne. Si la loi prend parti pour lui contre vous, la loi est injuste, et vous m'avei autorisé à raisonner dans l'hypothèse que ce qui est injuste est nuisible.
— Peut-être me suis-je trop avancé; mais poursuivez l'exposé de votre plan financier.
— Je ferai donc une loi de douanes.
— En doux volumes in-folio?
— Non, en deux articles.
— Pour le coup, on ne dira plus que ce fameux axiome : i Nul n'est censé ignorer la loi, i est une fiction. Voyons donc votre tarif.
— Le voici :
Art. i". Toute marchandise importée payera une taxe de S p. % de la valeur.
— Même les matières premières?
— A moins qu'elles n'aient point de valeur.
— Hais elles en ont toutes, peu ou prou.
— Eu ce cas, elles payeront peu oujirou.
— Comment voulez-vous que nos fabriques lullenl avec les fabriques étrangères qui ont les matières premières en franchise?
— Les dépenses de l'État étant données, si nous fermons cette source de revenus, il en faudra ouvrir une autre : cela ne diminuera pas l'infériorité relative de nos fabriques, et il y aura une administration de plus à créer ei à payer.
— Il est vrai ; je raisonnais comme s'il s'agissait d'annuler la taie et non de la déplacer. J'y réfléchirai. Voyons votre second article?...
— Art. 2. Toute marchandise exportée payera une taxe de 5 p. % de la valeur.
— Miséricorde ! monsieur l'utopiste. Vous allez vous faire lapider, et au besoin je jetterai la première pierre.
— Nous avons admis que la majorité est éclairée.
— Éclairée? Sonliendrez-vous qu'un droit de sortie ne soit pas onéreux?
— Toute taxe est onéreuse ; mais celle-ci moins qu'une autre.
— Le carnaval justifie bien des excentricités . Donnez-vous le plaisir de rendre spécieux, si cela est possible, ce nouveau paradoxe.
— Combien avez-vous payé ce vin?
— Un franc le litre.
— Combien l'auriez-vous payé hors barrière?
— Cinquante centimes.
— Pourquoi cette différence î
— Demandez-le à l'octroi qui a prélevé dix sous dessus.
— Et qui a établi l'octroi !
— La commune de Paris, afin do paver et d'éclairer les rues.
— C'est donc un droit d'importation ? Mais si c'étaient les
communes limitrophes qui eussent érigé l'octroi à leur profit, qu 'arriverait-il ?
— Je n'eu payerais pas moins 1 franc mon vin de 50 c., et les autres 50 c. paveraient et éclaireraient Montmartre et les Balignolles.
— En sorte qu'en définitive c'est le consommateur qui paye la taie?
— Cela est liors de doute.
— Donc, en niellant un droit à l'exportai ion, vous faites contribuer l'étranger à vos dépenses.
— Je vous prends en faute, ceci n'est plus de la justice.
— Pourquoi pas? Pour qu'un prodoit se fasse, il faut qu'il y ait dans le pays de l'instruction, de la sécurité, des routes, toutes choses qui coûteul. Pourquoi l'étranger ne supporteraitil pas les charges occasionnées par ce produit, lui qui, en définitive, va le consommer?
— Cela est contraire aux idées reçues.
— Pas le moins du monde. Le dernier acheteur doit rembourser tous les frais de production directs ou indirects.
— Vous avez beau dire, il saule aux yeui qu'une telle mesure paralyserait le commerce et nous fermerait des débouchés.
— C'est une illusion. Si vous payiez cetie taxe en sus de toutes les autres, vous avez raison. Mais si les 100 millions prélevés par celte voie dégrèvent d'autant d'autres impôts, vous reparaissez sur les marchés du dehors avec tous vos avantages, et même avec plus d'avantages, si cet impôt a moins occasionné d'embarras et de dépenses.
— J'y réfléchirai. Ainsi, voilà le sel, la poste et la douane réglés. Tout est-il fini là?
— A peine je commence.
— De grâce, initiez-moi à vos autres utopies.
— J'avais perdu 60 millions sur le sel et la poste. La douane me les fait retrouver; mais elle me donne quelque chose de plus précieux.
— Et quoi donc, s'il vous plaît?
— Des rapports internationaux fondés sur la justice, et une
probabilité de paix qui équivaut à une certitude. Je congédie l'armée.
— L'armée tout entière?
— Excepté les armes spéciales, qui se recruteront volontairement comme loules les autres professions. Vous le voyez, la conscription est abolie.
— Monsieur, il faut dire le recraicmenl.
— Ah ! j'oubliais. J'admire comme il est aisé, en certains pays, de perpétuer les choses les plus impopulaires en leur donnant un autre nom.
— Cest comme les droits réunis, qui sont devenus des contribution! indirectes.
— Et les gendarmes qui ont pris nom gardes municipaux.
— Bref, vous désarmez le pays sur la foi d'une utopie.
— J'ai dit que je licenciais l'armée et non que je désarmais le pays. J'entends lui donner au contraire une force invincible.
— Comment arrangez-vous cet amas de contradictions 1
— J'appelle tous les citoyens au service.
— Il valait bien la peine d'en dispenser quelques-uns pour y appeler tout le monde.
— Vous ne m'avez pas fait ministre pour laisser les choses comme elles sont. Aussi, à mon avènement au pouvoir, je dirai comme Richelieu : i Les maximes de l'État sont changées, i Et ma première maxime, celle qui servira de base a mon administration, c'est celle-ci : Tout citoyen doit savoir deux choses : pourvoir à son existence et défendre son pays.
— il me semble bien, au premier abord, qu'il y a quelque étincelle de bon sens là-dessous.
— En conséquence, je fonde la défense nationale sur une loi en deux articles :
Art. i". Tout citoyen valide, sans exception, restera sous les drapeaux pendant quatre années, de vingt et un à vingt-cinq ans, poury recevoir l'instruction militaire.
— Voilà une belle économie! vous congédiez 400,000 sol dais et vous en faites dix millions.
— Attendez mon second article.
Art. 2. A moins qu'il ne prouve, à vingt ei un ans, savoir parfaitement lecolc de peloton.
— Je ne m'attendais pas à cette chute. Il est certain que pour éviter quatre ans de service, il y aurait nnc terrible émulation, dans notre jeunesse, à apprendre le par le flanc droit cl la charge en douze temps. L'idée est bizarre.
— Elle est mieux que cela. Car enfin, sans jeter la douleur dans les familles, cl sans froisser l'égalité, n'assure-l-elle pas au pays d'une manière simple et peu dispendieuse tO millions de défenseurs capables de défier la coalition de toutes les armées permanentes du globe?
— Vraiment, si je n'étais sur mes gardes, je finirais par m'intéresscr à vos fantaisies.
L'utopiste s' échauffant : Grâce au ciel, voilà mou budget soulagé de 200 millions ! Je supprime l'octroi, je refonds les contributions indirectes, je...
— Eh! monsieur l'utopiste!
L'utopiste s' échauffant de plus en plus : Je proclame la liberté des cultes, la liberté d'enseignement. Nouvelles ressources. J'achète les chemins de fer, je rembourse la dette, j'affame l'agiotage.
— Monsieur l'utopiste!
— Débarrassé de soins trop nombreux, je concentre toutes les forces du gouvernement à réprimer la fraude, distribuer a tous prompte et bonne justice, je...
— Monsieur l'utopiste, vous entreprend trop de choses, la nation ne vous suivra pas!
— Vous m'avez donné la majorité.
— Je vous la retire
— A la bonne heure! alors je no suis plus ministre, et mes plans restent ce qu'ils sont, des utopies.
On s'attendait, il y a quelques jours, à voir le mécanisme représentatif enfanter un produit tout nouveau et que ses roitaT ges n'étaient pas encore parvenus à élaborer : le soulagement du contribuable.
Chacun était attentif: l'expérience était intéressante autant que nouvelle. Les forces aspirantes de celle machine ne donnent d'inquiétude a personne. Elle fonctionne, sous ce rapport, d'une manière admirable, quels que soient le temps, le lieu, la saison et la circonstance.
Mais quant aux réformes qui tendent à simplifier, égaliser et alléger les charges publiques, nul ne sait encore ce qu'elle peut faire.
On disait: Vous allez voir; voici le moment; c'est l'œuvre des quatrièmes $essions, alors que la popularité est bonne à quelque chose. 1842 nous valut les chemins de fer; 18i6 va nous donner l'abaissement delà taxe du sel et des lettres; 1350 nous réserve le remaniement des tarifs et des contributions indirectes. La quatrième session, c'est le jubilé du contribuable.
Chacun était donc plein d'espoir , et tout semblait favoriser l'expérience. Le Moniteur avait annoncé que, de trimestre en trimestre, les sources du revenu vont toujours grossissant; et quel meilleur usage pouvait-on faire de ces rentrées inattendues que de permettre au villageois un grain de sel de plus pour son eau tiède, une lettre de plus du champ de bataille où se joue la vie de son fils?
Mais qu'esl-il arrivé? Comme ces deux matières sucrées qui, dit-on, s'empêchent réciproquement de cristalliser; ou comme ces deux chiens dont la lutte fut si acharnée qu'il n'eu resta que les deux queues, les deux réformes se sont cnlie-dévorées. 11 ne nous en reste que les queues, c'csi-à- dire force projets de lois, exposés des motifs, rapports, statistiques et annexes, où nons avons la consolation de voir nos souffrances philanlhropiquement appréciées et homœopalhiquemcnt calculées. Quant
NËUKSES D'ECOÏOKIË FOUIHOT. 1. 16
aux réformes elles-mêmes, elles n'ont pas cristallisé. 11 ne son rien du creuset, et l'expérience a failli.
Bientôt les chimistes se présemeront devant le jury pour expliquer cette déconvenue, et ils diront:
L'un : i J'avais proposé la réforme postale; mais la chambre a voulu dégrever le sel, cl j'ai dû la retirer, i
L'autre : « J'avais vaië le dégrèvement du sel ; mais le ministère a proposé la réforme postale, et le vole n'a pas abouti, i
Et le jury, trouvant la raison excellente, recommencera l'épreuve sur les mêmes données, et renverra à l'œuvre les mêmes chimistes.
Ceci nous prouve qu'il pourrait bien y avoir quelque chose de raisonnable, malgré la source, dans la pratique qui s'est intro duite depuis un demi-siècle de l'autre coté du détroit, et qui consiste, pour le public, à ne poursuivre qu'une réforme à la fois. C'est long, c'est ennuyeux; mais ça mène à quelque chose.
Nous avons une douzaine de réformes sur le charnier; elles se pressent comme les ombres à la porte de l'oubli, et pas une n'entre.
Oliime ! elle lasso!
L'on n la volln, prr cariin
C'est ce qoe disait Jacques Bonhomme dans un dialogue avec John Bull sur la réforme postale. Il vaut la peine d'être rapporté.
Jacques Bonhomme, John Bull.
Jacques Bonhokme. Oh! qui me délivrera de cet ouragan de réformes? J'en ai ta télé fendue. Je erois qu'on en invente tous les jours: réforme universitaire, financière, sanitaire, parlementaire; réforme électorale, réforme commerciale, réforme sociale, et voici venir la réforme postale!
Jon.t Bull. Pour celle-ci, elle est si facile à faire et si utile, comme nous l'éprouvons chei nous, que je me hasardes vous la conseiller.
Jacques. On dit pourtant que ça a mal tourné en Angleterre, et que votre Échiquier y a laissé dix millions. John. Qui en ont enfanté cent dans lo public. Jacques. Cela est-il bien cerlain!
John. Voyez tous tes signes par lesquels se manifeste la satisfaction publique. Voyez la nation, Peel et Russell entête, donner a M. Rowlaad-Hill, à la façon britannique, des témoignages substantiels de gratitude. Voyez le pauvre peuple ne faire circuler ses lettres qu'après y avoir déposé l'empreinte de ses sentiments au moyen de pains a caclicter qui portent celle devise: A la réforme postale, le peuple reconnaissant. Voyez les chefs de la ligue déchirer en plein parlement que sans elle il leur cûl fallu trente ans pour accomplir leur grande entreprise, pour affranchir la nourriture du pauvre. Voyez les officiers du Boardof trade déclarer qu'il est fâcheux que la monnaie anglaise ne se prête pas à une réduction plus radicale encore du port des lettres? Quelles preuves vous faut-il de plus?
Jacques. Oui, mais le trésor?
John. Est-ce que le trésor et le public ne sont pas dans la même barque?
Jacques. Pas tout à fait... El puis, est-il bien certain que notre système postai aitbesoin d'être réformé?
Johjï. C'est là la question. Voyons un peu comment se passent les choses. Que deviennent les lettres çmi sont mises à la poste?
Jacques. Oh ! c'est un mécanisme d'une simplicité admirable; le directeur ouvre la boite*a une certaine heure, et il en retire, je suppose, cent lettres.
Joun. El ensuite?
Jacques. Ensuite il les inspecte l'une après l'autre. Un tableau géographique sous les yeux, et une balance en maiu, il cherche à quelle catégorie chacune d'elles appartient sous le double rapport de la distance et du poids. 11 n'y a que onze zones et autant de degrés de pesanteur.
John. Cela fait bien cenl vingt et une combinaisons ponr chaque lettre.
Jacques. Oui, et il faut doubler ce nombre, parce que la
lûltre peut appartenir ou ne pas appartenir au service rural.
John. C'est donc 24,200 recherches pour les cent lettres... Que fait ensuite H. le directeur?
Jacques. Il inscrit le poids sur un coin el la taxe au beau milieu de l'adresse, sous la figure d'un hiéroglyphe convenu dans l'udniim'slrjiLioi!.
Joun. Et ensuite?
Jacques. 11 timhre ; il partage les lctlres en dix paquets, selon les bureaux avec lesquels il correspond. 11 additionne le total des taxes des dix paquets.
John. Et ensuite?
Jacques. Ensuite il inscrit les dix sommes en long sur un registre, et en travers sur un autre. John. El ensuite?
Jacques. Ensuite il écrit une lettre à chacun des dis directeurs correspondant pour l'informer de l'article de comptabilité
John. Et si les lettres sont affranchies?
Jacques. Oh! alors j'avoue que le service se complique un peu. Il faut recevoir la lettre, la peser, et mesurer, comme devant, loucher le payement et rendre monnaie; choisir parmi trente timbres celui qui convient; constater sur la lettre son numéro d'ordre, son poids et sa laxe; transcrire l'adresse tout entière sur un premier registre, puis sur uu second , puis sur un troisième, puis sur un bulletin détaché: envelopper la lettre dans le bulletin, envoyer le tout bien ficelé au directeur correspondant, et relater cliacune de ees circonstances dans une douzaine de colonnes choisies parmi cinquante qui bariolent les sommiers.
John. Et tout cela pour 40 centimes!
Jacques. Oui, en moyenne.
JjuN. Je vois qu'eu effet le départ est assez simple. Voyons comment les choses se passent à l'arrivée.
Jacques. Le directeur ouvre la dépêche.
Jous. Et après?
Jacques. Il lit les dix avis de ses correspondants. Job», Et après?
Jacques. Il compare le total accusé par chaque avis avec le total qui résulte de chacun des dix paquets de lettres. John. El après î
Jacques. II fait le total des totaux, et sait de quelle somme en bloc il rendra les facteurs responsables.
John. Et après?
Jacques. Après, tableau des distances et balance en main, il vérifie et rectifie la (axe de chaque lettre. John. Et après î
Jacques. Il inscrit de registre en registre, de colonne en colonne, selon d'innombrables occurrences, les plus trouvé* et
John. Et après?
Jacques. 11 se met en correspondance avec les dix directeurs pour signaler des erreurs de 10 ou de 20 centimes. JoaN.Elaprè3?
Jacques. 11 remanie toutes les lettres reçues pour les donner aux facteurs.
John. Et après?
Jacques. 11 fait le total dos taxes que chaque fadeur prend en charge.
John. El après?
Jacques. Le facteur vérifie, on discute la signification des hiéroglyphes. Le facteur avance la somme, et il part. John. Go on.
Jacques. Le facteur va chez le destinataire, il frappe à la porte; un domestique descend. 1) y a six lettres à cette adresse. On additionne les taxes, séparément d'abord, puis en commun. On en trouve pour 2 fr. 70 c.
John. Go on.
Jacques. Le domestique va trouver son maître : celui-ci procède à la vérification des hiéroglyphes. Il prend les 3 pour des 2, et les 9 pour des 4; il a dos doutes sur les poids ei les distances; bref, il faut faire monter le facteur, et en l'altendanl, il cherche à deviner le signataire des lettres, pensant qu'il serait sage de les refuser.
John. Go on.
Jacques. Le facteur arrive el plaide la cause de t' administration. On discute, on examine, on pèse, on mesure; enfin le destinataire reçoit ciuq lettres et on en rebute une.
John. Co on.
Jacques. 11 ne s'agil plus que du payement. Le domestique Ta chez l'épicier chercher de la monnaie. Enfin au bout de vingt minutes, le facteur est libre et il court recommencer de porte en porte la même cérémonie.
John. Co oh.
Jacques. Il revient au bureau. Il compte et recompte avec le directeur. 11 remet les teltres rebutées et se fait restituer ses avances. 11 rend compte des objections des destinataires relativement aux poids el aux distances.
Joun. Go on.
Jacques. Le directeur cherche les registres, les sommiers, les bulletins spéciaux, pour faire ses comptes de rebutt. John. Go on, if you phase.
Jacques. Et ma foi, je ne suis pas directeur. Nous arriverions ici aux comptes de dizaines, de vingtaines, de fin du mois; aux moyens imaginés, non-seulement pour établir, mais pour contrôler une comptabilité si minutieuse portant sur 50 millions de francs , résultant de taxes moyennes de 43 centimes , et de 116 millions de lettres, chacune desquelles peut appartenir à 242 catégories.
John. Voilà une simplicité très-compliquée. Certes, l'homme qui a résolu ce problème devait avoir cent fois plus de génie que votre M. Piron ou notre Rowland-ilill.
Jacques. Mais vous qui avez l'air de rire de notre système, expliquez-moi le vôtre.
John. En Angleterre le gouvernement fait vendre, dans (eus les lieus où il juge utile, des enveloppes et des bandes à un penny pièce.
Jacques. Et après?
John, Vous écrivez, pliez votre lettre en quatre, la mettez dans une de ces enveloppes, la jetez ou l'envoyez à la poste- Jacques. Et après?
John. Après, tout est dit. Il n'y a ni poids, ni distances, ni
plut tromiis, ni maint trouvés, ai rebut», ai bulletins, ni registres, ai sommiers, ni colonnes, ni comptabilité, ni contrôle, ni monnaie à donner ni il recevoir, ni hiéroglyphes, ni discussions et interprétations, ni forcement en recette, étende.
Jacques. Vraiment cela paraît simple, liais ce ne l'est-il pas trop! Un enfant comprendrait cela. C'est avec de pareilles réformes qu'on étouffe le génie des grands administrateurs. Pour moi, je tiens à la manière française. Et puis, votre taxe uniforme a le plus grand de tous les défauts. Elle est injuste.
John. Pourquoi donc?
Jacques. Parcequ'il est injuste de faire payer autant pour une lettre qu'on porte au voisinage que pour celle qu'où porte a cent lieues.
John. En tous cas, vous conviendrez que l'injustice est renfermée dans les limites d'un penny.
Jacoues. Qu'importe? c'est toujours une injustice.
Joiui. Elle ne peut même jamais s'étendre qu'a un demipenny, car l'autre moitié est afférente à des frais fixes pour toutes les lettres, quelle que soit la dislance.
Jacques. Penny ou demi-penny, il y a toujours là un principe d'injustice.
John. Enfui, celle injustice qui, au maximum, ne peut aller qu'à un demi-peuuy dans un cas particulier, s'efface pour chaque citoyen dans l'ensemble de sa correspondance, puisque chacun écrit tantôt au loin, tantôt au voisinage.
Jacques. Je n'eu démords pas. L'injustice est atténuée à l'infini si vous voulez, elle est inappréciable, infinitésimale, homéopathique, mais elle existe.
John. L'Etat vous fait-il payer plus cher le gramme de tabac que vous achetez à la rue de Clichy que celui qu'on vous débite au quai d'Orsay?
Jacques. Quel rapport y a-l-il entre les deux objets de comparaison ?
ions. C'est que, dans un cas comme dans l'autre, il a fallu faire les frais d'un transport. II serait jusle, mathématiquement, que chaque prise de tabac fût plus chère rue de Clichy qu'au qaai d'Orsay de quelque millionième de centime.
■ Jacques. C'est vrai, il ne faut vouloir que ce qui est possible.
John. Ajoutez que votre système de poste n'est juste qu'en :<|i|nin:rice. Deux maisons se irouveut côte à côte, mais Tune en dehors, l'autre en dedans de la zone. La première payera
10 ccuiimes do plus que la seconde, juste autant que coûte en Angleterre le port entier de la lettre. Vous voyei bien que, malgré les apparences, l'injustice se commet chez vous sur une bien plus grande échelle.
Jacques. Cela semble bien vrai. Mon objection ne vaut pas grand'chose, mais reste toujours la perte du revenu.
Ici, je cessai d'entendre les deux interlocuteurs. Il parait cependant que Jacques Bonhomme fut entièrement converti ; car, quelques jours après, le rapport de M. Vuilry ayant paru,
11 écrivit la letlrc suivante à l'honorable législateur :
J. BONUOSME A a. DE VUITRÏ, DÉPUTÉ, RAPPORTEUR DE LA COMMISSION CHARGÉE D'EXAMINER LE PROJET DE LOI RELATIF A LA TAXE DES LETTRES.
i Monsieur,
■ Bien que je n'ignore pas l'extrême défaveur qu'on crée contre soi quand on se fait l'avocat d'une théorie absolue, je ne crois pas devoir abandonner la cause de la taxe unique et réduite au simple remboursement du service rendu.
t En m'adressanl à vous, je vous fais beau jeu assurément. D'un côté, un cerveau brûlé, un réformaieur de cabinet, qui parle d« renverser lout un système brusquement, sans transilion ; un rêveur qui n'a peut-être pas jeté les yeux sur celle montagne de lois, ordonnances, tableaux, annexes, statistiques qui accompagnent voire rapport; et pour tout dire en un mot, un théoricien! De l'autre, un législateur grave, prudent, modéré, qui a tout pesé et comparé, qui ménage les intérêts divers, qui rejette tous les systèmes, ou, ce qui revient au même, en compose un de ce qu'il emprunte à tous les autres ; certes, l'issue de la lutte ne saurait être douteuse.
t Néanmoins, tant que la question est pendante, les convic-
lions ont le droit do se produire. Je sais que la mienne est assez tranchée pour appeler sur les lèvres du lecteur le sourire de la raillerie. Tout ce que j'ose attendre de lui, c'est de me le prodiguer, s'il y a lieu, après et non avant d'avoir écouté mes
< Car enfin, moi aussi je puis invoquer l'expérience. Un grand peuple en a fait l'épreuve. Comment la juge-t-il? Ou ue nie pas qu'il soit habile en ces matières, et son jugement a quelque poids.
i Eh bien, il n'y a pas une voix en Angleterre qui ne bénisse la réforme postale. J'en ai pour témoin la souscription ouverte en faveur de H. Rowland-Hill ; j'en ai pour témoin la manière originale dont le peuple, à ce que me disait John Bull, exprime sa reconnaissance; j'en ai pour témoin cet aveu si souvent réitéré de la ligue : t Jamais sans le penmj-postatje nous n'aurions développé l'opinion publique qui renverse aujourd'hui le système protecteur, i J'en ai pour témoin ce que je lis dans un ouvrage émané d'une pluine officielle :
■ La taie des [cl 1res doit cire réglée non duns un Lui de fiacnlilé, mais dans l'unique oLjcl de rouvrir In dépense, »
i A quoi SI. Mac Gregor ajoute :
« Il esl vr.il que la Ioïc ètaiil Jrsfrwlinr au iiin:;iti iir nnlre plus pelïle
■ uo Lf, il uV-l [it:. — ili'.i: 0> r.il'm^tT ilaviiiilngr-, qnoiijiMilli: iIdihil- ilu
ri-vi-nu. M Mi cf. revenu, qn[ ira kiiis nsaf frussissiml , ttnit f.ivr. consacré a améliorer Iv sirviri! el à ili:vi;lii|i|ii:r nul ri: «j-sliiiic il: 1 |)injireliels sur loulei
< Ceci me conduit à examiner la pensée fondamentale de la commission, qui est, au contraire, que la taxe des lettres doit élre pour l'État une source de revenus.
< Celle pensée domine tout votre rapport, et j'avoue que, sous l'empire de cette préoccupation, vous ne pouviez arriver à rien de grand, à rien de complet; heureux si, en voulant concilier tous les systèmes, vous n'en avez combiné les inconvénients divers.
i La première question qui se présente esl donc celle-ci :
La correspondance entre les particuliers est-elle une bonne motière imposable?
« Je ne remonterai pas aux principes abstraits. Je ne ferai pas remarquer que la société n'élant que la communication dos idées, l'objet de tout gouvernement doit être de favoriser et non de contrarier cette communication.
i J'examinerai les faits existants.
■ La longueur totale des rouies royales, départementales et vicinales, est d'un million de kilomètres; en supposant que chacun a coûté 100,000 fr., cela fait un capital de cent milliards dépense par l'État pour favoriser la locomotion des choses et des hommes.
i Or, je vous le demande, si un de vos honorables collègues proposait à la chambre un projet de loi ainsi conçu :
h A partir du I" janvier 18*7, l'Éist percevra sur tous les voyageurs une l.i ie calculée, n un -seulement pour euuvrir les dépense! des roulai, nais encore pour faire rentier ilaui ses taistes quatre ■ cinq fois te montant de
■ Ne trouve riez- vous pas celle proposition antisociale et monstrueuse?
i Comment se fait-il que cette pensée de bénéfice, que dis-je? de simple rémunération, ne se soit jamais présentée à l'esprit quaud il s'est agi de la circulation des choses, et qu'elle vous paraisse si naturelle quand il est question de la circulation des
t J'ose dire que cela lient à l'habitude. S'il était question de créer la poste, h coup sûr il paraîtrait monstrueux de l'établir sur le principe fiscal.
t Et veuillez remarquer qu'ici l'oppression est mienx caractérisée.
■ Quaud l'État a ouvert une route, il ne force personne à s'en servir. (Il le ferait sans doute si l'usage de la route était taxe.) Mais quand la poste royale existe, nul n'a plus la faculté d'écrire par une autre voie, fût-ce à sa mère.
i Donc, en principe, la taxe des lettres devrait être rémunéraloire, et par ce motif, uniforme.
< Que si l'on part de eelle idée, comment ne pas être émer-
veillé de la facilité, de la beauté, de la simplicité de la réforme î
• La voici tout entière, et sauf rédaction, formulée en projet de loi.
" Art. 1". A partir du i« janvier 1S17, il ma exposé en vente, partout où l'administration le jugera utile, dei mvdoppcs et dei iom/ti limkrict au prix de cinq (on ail) centimes.
■ S. Tonte lettre mise dans une de ces enielnnpc et ne dépasvani pas le poids de 15 grammes, tout jouriin; nu imprimé mis sous une de ces Laudes et ne dépassant pas ... grammes, sera port* et remis, sans Trais, a san
- 3. La comptabilité de h poste est en lié renient supprimée. « f. Tinili' urimiiiiiliLc el pénalité en ninlière de ports de lettres sont •bolies .
• Cela est bien simple, je l'avoue, beaucoup irop simple, el je m'attends à une nuée d'objeclions.
i Hais, à supposer que ce système ait des inconvénients, ce n'est pas la question, il s'agit de savoir si le vôtre n'en a pas de plus grands encore.
< Et de bonne foi , peut-il , sous quelque aspect que ce soit (sauf le revenu), supporter un instant la comparaison?
• Examinez-les tons les deux; comparez-les sous les rapports de la facilité, de la commodité, de la célérité, de la simplicité, de l'ordre, de l'économie, de la justice, de l'égalité, de la multiplication des affaires, de la satisfaction des sentiments, du développement intellectuel et moral, de la puissance civilisatrice, et dites, la main sur la conscience, s'il est possible d'hésiter un moment.
i Je me garderai bien de développer chacune de ces considérations. Je vous donne les en-tiie de douze chapitres et laisse le reste en blanc, persuadé que personne n'est mieux en état que vous de les remplir.
• Mais, puisqu'il n'y a qu'une seule objection, le retenu, il faut bien que j'en dise un mot.
i Vous avez fait un tableau duquel il résulte que la taxe unique, même à 90 centimes, constituerait le trésor en perte de 22 millions.
i A 10 centimes, la perle serait de 28 millions, et à S centimes, de 33 millions, hypothèses si effrayantes que vous ne les formulez même pas.
i Mais permellez-moi de vous dire que les chiffres, dans votre rapport, dansent avec un peu trop de laisser-aller. Dans Ions vos tableaux, dans tous vos calculs, vous sous-entendez ces mots : toutes choses égales d'ailleurs. Vous supposez les mêmes frais avec une administration simple qu'avec une administration compliquée ; le même nombre de lettres avec la taxe moyenne de 45 qu'avec la taxe unique à 20 centimes. Vous vous bornez à cette règle de trois : 87 millions de lettres à 42 );2 centimes ont donné tant. Donc, à 20 centimes , elles donneraient tant : admettant néanmoins quelques distinctions quand elles sont contraires à la reforme.
• Pour évaluer le sacrifice réel du trésor, il faudrait savoir d'abord ce qu'on économiserait sur le service; ensuite, dans quelle proportion s'augmenterait l'activité de la correspondance. Ne tenons compte que de cette dernière donnée, parce que nous pouvons supposer que l'épargne réalisée sur les frais se réduirait à ceci, que le personnel actuel ferait face à un service plus développé.
« Sans doute il n'est pas possible de fixer le chiffre de l'accroissement dans la circulation des lettres; mais, en ces matières, une analogie raisonnable a toujours été admise.
■ Vous dites vous-même qu'en Angleterre une réduction de 7/8 dans la laxe a amené une augmentation de 360 pour cent dans la correspondance,
i Chei nous, l'abaissement à 5 centimes de la laxe qui est actuellement, en moyenne, de 43 ceulimes, constituerait aussi une réduction de 7/8. Il est donc permis d'attendre le même résultat, c'est-à-dire 417 millions de lettres, au lieu de 116 millions,
< Mais calculons sur 300 millions.
i Y a-l-il exagération a admettre qu'avec une taxe de moitié moindre, nous arriverons à 8 lettres par habitant, quand les Anglais sont parvenus à 131 ;
- Or, 300 millions Je lellrcsaSJe. donnent 15 millions.
» 100 millions Je jouniiiiix ot iiti |-.l-liti L-i iôt 3
' Voyageurs por les malles-postes 4
« Articles d'argent 4
■ Total des recettes 28 millions.
- La dépense actuelle (i|ui pourra diminuer) est de. . . 31 millions. » A déduire celle des paquebots S
• Biite sur les dépêches, voyageurs cl articles d'argent. . 20 millions.
« Produit net S
t Mainlenaul je demande si l'État, qui fait un sacrifice positif de 800 millions par an pour faciliter lu circulation gratuite des personnes, ne doit pas faire un sacrifice négatif de 17 millions pour ne pas gagner sur la circulation des idées?
< Mais enfin, le fisc, je le sais, a ses haliitudes; et autant il contracte avec facilité celle de voir grossir les recettes, autant il s'accoutume malaisément à les voir diminuer d'une obole. Il semble qu'il soit pourvu de ces valvules admirables qui, dans notre organisation, laissent le sang affluer dans une direction , mais l'empêchent de rétrograder. Soit. Le fisc est un peu vieui pour que uous puissions changer ses allures. N'espérons donc pas le décider à se dessaisir. Mais que dirait-il, si moi, Jacques Bonhomme, je lui indiquais un moyen simple, facile, commode, essentiellement pratique, de faire un grand bien au pays, sans qu'il lui en coûtât an centime?
« La poste donne brut nu trésor 50 millions.
■ Le sel 70
- U douane IfiO
. Total pour ces trois services 3B0 millions.
i Eh bien! mettez la taxe des lettres au taux uniforme de 5 centimes.
t Abaissez la laie du sel à 10 francs le quintal, comme la chambre l'a volé.
t Donnez-moi la faculté de modifier le tarif des douanes, en 1. 17
ce sens qu'iL uë sera formellehent interdit d'élever aucun