PREMIER TABLEAU
(Li ictna « psîio ilin: ]'JiMtl de Icchisnn Plerm. L« fenttra donne sur uu b«.u fut; licil ptrionnogei sont Dltaibl^B prps d'un bon feu.)
Piebbe. Ma foi ! vive le feu quand Gaslcr esl satisfait. Il faut convenir que c'est une douce chose. Mais, hélas ! que de braves gens, comme le Petit Homme gris.
Soufflent, fuule de bois.
Dans leurs doifils.
Malheureuses créatures! le ciel m'inspire une pensée charitable. Vous voyez ces beaux arbres , je les veux aballre et distribuer le bois aux pauvres.
Paul et Jean. Quoi! gratis?
Pierre. Pas précisément. C'en serait bientôt fait de mes bonnes œuvres, si je dissipais ainsi mon bien. J'estime que mon parc vaut vingt mille livres; en l'abattant, j'en tirerai bien davantage.
Pail. Erreur. Votre bois sur pied a plus de valeur que celui des forêts voisines, car il rend des services que celui-ci ne peut pas rendre. Aballti, il ne sera bon, comme l'autre, qu'au chauffage, et ne vaudra pas un denier de plus la voie.
Pierre. Oh ! oh ! monsieur le théoricien, vous oubliez que je suis, moi, un homme de pratique. Je croyais ma réputation de spéculateur assez bien établie pour me mettre à l'abri d'être taxé de niaiserie. Pcjiscï-vous que je vais m'amuser à vendre mon bots au prix du huis flotté?
Paul. Il le faudra bien.
Pierre. Innocent! Et si j'empêche le bois Hotte d'arriver à Paris ?
Paul. Ceci changerait la question. Mais comment vous y prendrez- vous?
Pierre. Voici tout le secret. Vous savez que le bois flotté
paye a l'entrée dix sous la voie. Demain je décide les échevins à porter le droit à 100, 200, 500 livres, enfin, assez haut pour qu'il n'en entre pas de quoi faire une bûche. — Eh ! saisissezvous?— Si le bon peuple ne veut pas crever de froid, il faudra bien qu'il vienne à mon chantier. On se battra pour avoir mon bois, je le vendrai au poids de l'or, et celte charité bien ordonnée me mettra à même d'en faire d'autres.
Paul. Morbleu! la belle invention! elle m'en suggère une autre de mémo force.
Jean. Voyons, qu'est-ce? La philanthropie est-elle aussi en jeu!
Paul. Comment avei-vous trouvé ce beurre de Normandie? Jean. Excellent.
Paul. Eh! eh! il me paraissait passable tout à l'heure. Mais ne irouvei-vous pas qu'il prend à la gorge? J'en veux faire de meilleur à Paris. J'aurai quatre ou cinq eenls vaches; je ferai au pauvre peuple une distribution de lait, de beurre et de fromage.
Pierre et Jean. Quoi ! charitablement?
Paul. Bah ! mettons toujours la charité en avant. C'est une si belle figure que son masque même est un excellent passe-port. Je donnerai mon beurre au peuple, te peuple me donnera son argent. Est-ce que cela s'appelle veudre?
Jean. Non, selon le Bourgeois C.enlilhomme; mais appelez-lc comme il vous plaira, vous vous ruinerez. Est-ce que Paris peut lutter avec la Normandie pour l'élève des vaches?
Paul. J'aurai pour moi l'économie du transport.
Jean. Soit. Mais-cncorc en payant le transport les Normands sont à même de battre les Parisiens.
Paul. Appelez-vous battre quelqu'un, lui livrer les choses à bas prix?
Jean. C'est le mol consacré. Toujours est-il que vous serez battu, vous.
Paul. Oui, comme don Quichotte. Les coups retomberont sur Sancho. lean, mon ami, vous oubliez l'octroi. Jë*n. L'octroi! qu'a-t-il à démêler avec votre beurre? Paul. Dès demain, je réclame protection: je décide la com-
mune à prohiber le beurre rie Normandie et de Bretagne. Il faudra bien que le peuple s'en passe, ou qu'il achète le mien, et à mon prix encore.
Jean. Palsambleu! messieurs, votre pliilanlliropie m'entrât ae !
On iipprcm! ii liiiHiT, <lii l'rnitrf, nvcc les loup.'.
Mon parti est pris. Il ne sera pas dit que je suis échevin indigne. Pierre, ce feu pétillant a enflammé votre âme ; Paul, ce beurre a donné du jeu aux ressorts de voire esprit; eh bien! je sens aussi que celle pièce de salaison slimule mon intelligence. Demain, je vote el fais voter l'exclusion des porcs, morls ou vifs; cela fait, je construis de superbes loges en plein Paris
Pour ranima) immonde aux Hcbrcux défendu.
Je me fais porcher et charcutier. Voyons comment le bon peuple lutécien évitera de venir s'approvisionner à ma boutique.
Pierre. F.b, messieurs, doucement, si vous renchérissez ainsi le heurt e et le salé, vous rognez d'avance le profit que j'attendais de mon bois.
Paul. Dame! ma spéculation n'est plus aussi merveilleuse, si vous me rançonnez avec vos huches et vos jambons.
Jean. Et moi, que gagnerai-je à vous faire surpayer mes saucisses, si vous me faites surpayer les tartines et les faiourdes?
Pierre. Eb bien! voilà-t-il pas que nous allons nous quereller? Unissons-nous pluiol. Faisons-nous des concessions réciproques. D'ailleurs, il n'est pas bon de n'écouler que le vil intérêt; l'humanité est là, ne faut-il pas assurer le chauffage du peuple ?
Paul. C'est jilstc. Et il faut que le peuple ait du beurre à étendre sur son pain.
Jean. Sans doute. Et il faut qu'il puisse mettre du lard dans son pot-au-feu.
Ensemble. En avant la charité! vive la philanthropie! à demain ! à demain ! nous prenons l'octroi d'assaut.
Pierre. Ah! j'oubliais. Encore un mot : c'est essentiel. Mes
amis, dans ce siècle d'égoisme, le monde est méfiant; et les intentions les plus pures sont souvent mal interprétées. Paul, plaidez pour le bois; Jean, défendez le beurre, et moi je me voue au cochon local. Il est bon de prévenir les soupçons malveillants.
Padl et Jesn (en sortant). Par ma Toi! voilà un habile homme !
Conseil des Ëehevins.
Paul. Mes chers collègues, il entre tous les jours des masses de bois à Paris, ce qui en Tait sortir des masses de numéraire. De ce train, nous sommes tous ruinés en trois ans, et que deviendra le pauvre peuple? (Bravo!) Prohibons le bois étranger. — Ce n'est pas pour moi que je parle, car de lonl le bois que je possède, on ne ferait pas un cure-dent. Je suis donc parfaitement désintéresse dans la question. (Bien, bien!) Mais voici Pierre qui a un parc, il assurera le ehauffageà dos concitoyens, qui ne seront plus sous la dépendance des charbonniers de l'Yonne. Avce vous jamais songé au danger que nous courons de mourir de froid, s'il prenait fantaisie aux propriétaires des forêts étrangères de ne plus porter du bois à Paris? Prohibons donc le bois. Par là nous préviendrons l'épuisement de notre numéraire, nous créerons l'industrie bûcheronne, et nous ouvrirons à nos ouvriers une nouvelle source de travail et de salaires. (Applaudissements.)
Jean. J'appuie la proposition si philanthropique, et surtout si désintéressée, ainsi qu'il le disait lui-même, de l'honorable préopinanl. M est temps que nous arrêtions cet insolent laisterpasser, qui a amené sur noire marché une concurrence effrénée, en sorte qu'il n'est pas une province un peu bien située, pour quelque production que ce soit, qui ne vienne nous eu inonder, nous la vendre à vil prix, et détruire le travail parisien. C'est à l'État à niveler les conditions de production par des droits sagement pondérés, à ne laisser entrer du dehors que ce qui j est plus cher qu'à Paris, et à nous sous-
traire ainsi à une lulie inégale. Comment, par exemple, veut-on que nous puissions faire du lait et du beurre à Paris, en présence de la Bretagne cl de la Normandie? Songez donc, messieurs, que les Bretons ont la terre meilleur marche, le foin plus k portée, la main-d'œuvre Ù des conditions plus avantageuses. Le bon sens ne dit-il pas qu'il faut égaliser les chances par un tarif d'octroi protecteur? Je demande que le droit sur le lail et le beurre soil porté à 1,000 p. "/„, cl plus s'il le faut. Le déjeuner du peuple eu sera un peu plus cher, mais aussi comme ses salaires vont hausser! Nous verrons s'élever des élablcs, des laiteries, se multiplier des barattes, et se fonder de nouvelles industries. — Ce n'est pas que j'aie le moindre intérêt à ma proposition. Je ne suis pas vacher, ni ne veux l'être. Je suisiml par le seul désir d'être utile aux classes laborieuses. { Mouvement d'adhésion.)
Pierre. Je suis heureui de voir dans cette assemblée des hommes d'Étal aussi purs, aussi éclairés, aussi dévoués aux intérêts du peuple. (Bruno,) J'admire leur abnégation, et je ne saurais mieux faire que d'imiter un si noble exemple. J'appuie leur motion, et j'y ajoute celle de prohiber les porcs du Poilou. Ce n'est pas que je veuille me faire porcher ni charcutier; en ce cas, ma conscience me ferait un devoir de m'abstenir. Mais n'esl-il pas honteux, messieurs, que nous soyons tributaires de ces paysaus poitevins, qui oui l'audace de venir, jusque sur notre propre marché, s'emparer d'un travail que nous pourrions faire nous-mêmes? qui, après nous avoir inondes de saucisses el de jambons, ne nous prennent peut-être rien en retour ? Eu tous cas, qui nous dit que la balance du commerce n'est pas en leur faveur et que nous ne sommes pas obligés de leur payer uue solde en argent? S'est-il pas clair que st l'industrie poitevine s'implantait à Paris, elle ouvrirait des débouchés assurés au travail parisien? — Et puis, messieurs, u'est-il pas fort possible, comme le disait si bien M. Lesliboudois, que nous achetions le salé poitevin, non pas avec nos revenus, mais avec nos capitaux? Où cela nous mènerait-il? Se souffrons donc pas que des rivaux avides, cupides, perfides, viennent vendre ici les choses à bon marché, et nous mettre dans l'im possibilité de les
Taire nous-mêmes. Échevins, Paris nous a donué sa confiance, c'est à nous de la justifier, Le peuple est sans ouvrage, c'est à nous de lui en créer, et si le salé lui coule un peu plus cher, nous aurons du moins la conscience d'avoir sacrifié nos intérêts à ceux des masses, comme tout lion échevin doit faire. (Tonnerre d'applaudissements.)
Une voii. J'emends qu'on parle beaucoup du pauvre peuple, mais sous prétexte de lui donner du travail, on commence par lui enlever ce qui vaut mieux que le travail même, le bois, le beurre cl la soupe.
Pibrre, Paul cl Jeas. Aux voix ! aux voix ! à bas les utopistes, lés théoriciens, les généralisatcurs! Aux voix ! aux voix! (Les Irais prépositions sont admises.)