COURS DE L'INTÉRÊT
Nous n'avons fait jusqu'à présent que l'histoire des restrictions au prêt à intérêt, c'est-à-dire de ce que les Allemands appellent la politique de la matière. Pour compléter cet exposé, il nous reste à parler du taux de rintérêt, en lui-même, et des chiffres qui l'ont mesuré à diverses époques.
Au temps de Solon, l'intérêt était de 18 pour 100 ; j'entends parler de l'intérêt moyen ; car nous avons vu que dans certains cas la convention Tavait porté plus haut, jusqu'à 36 et 48 pour 100 et même davantage. Il était aussi élevé au temps de la guerre du Péloponèseet même depuis, selon le témoignage de Lysias qui vivait postérieurement à cette guerre. Ce n'est pas à dire pour cela que le taux se fût maintenu sans fluctuation ; il est probable, au contraire, que l'intérêt avait fléchi dans les temps qui précédèrent la lutte de Sparte et d'Athènes et qu'il se releva au moment où les hostilités commencèrent. Mais au temps de Démosthène et d'Aristote, l'intérêt paraît être descendu à 12 pour 100*.
A Rome, nous avons déjà établi qu'au temps de la loi des Douze Tables, suivant l'opinion la plus probable,
* Bœckh, Économie poUiique des Athéniens, t. I, p. 145 et suivantes- — Démosthène, Adversus Onetorem, t. I, p. 866. — Aristote, Rhétorique, t. m, p. 10.
le laux légal avait été fixé à 8 un tiers pour 100 par an, c'est-à-dire à 10 pour 100 tant que Tannée décimestre avait été suivie. Mais entre le taux légal et le taux réel, il n'y a pas identité, et les troubles intérieurs qui s'élèvent si souvent à Rome prouvent que, dans les faits, cette mesure était souvent dépassée. A la fin de la république, le chiffre de 12 pour 100 aurait passé pour usuraire, entre amis, ainsi que cela résulte d'une lettre de Cicéron* citée plus haut. Un passage de Columelle* nous démontre qu'au temps de Claude, l'intérêt était de 6 pour 100; sous Justinien, les personnes illustres ne pouvaient prêter qu'à 4 pour 100*.
Nous sommes loin, on le voit, de l'époque où Brutus avait prêté à 36 pour 100.
Au moyen âge, les fluctuations du taux de l'intérêt sont nombreuses. La loi des Visigoths avait fixé le chiffre à 12 et demi pour 100 pour le prêt d'argent et à 50 pour 100 pour le prêt des choses fongibles*. Malgré les lois prohibitives de l'usure, il fallait cependant fixer un taux pour les Juifs qui faisaient le commerce d'argent contrairement aux lois canoniques. I^es Lombards et les Juifs prirent la plupart du temps 20 pour 100, en Angleterre et en France*. Philippe IV fixa, en 1311, le taux de l'intérêt à 20 pour 100 et pour les foires de Champagne à 15 pour 100.
En Angleterre, l'acte 37 de Henri VIII fixa l'intérêt
* Cicero ad AUicum, I, 12.
* Columelle, de Re rustica, HI, 5.
5 Code, lib. IV, cit. 32, 1. 26.
* Forum judicum, V, 5, g 8.
^ Origine du commerce, par Anderson (a. 1300) et Guillaume Roscher, tUmenU d'économie politique fi. I, p. lli. (Trad. Wolowski.)
à^ 10 pour 100; l'acte 21 de Jacques P» le fit descendre à 8. En 1651, il était de 6 pour 100, et, sous la reine Anne, de 5 pour 100 *. — Quoique ce taux légal se fût conservé sous Georges II, cependant, dans Tusage, on ne donnait pas plus de 3 pour 100, — En France, nous trouvons une progression descendante semblable. Au commencement du seizième siècle, il était au denier dix ou 10 pour 100. Dans la deuxième moitié, il tomba au denier 12 ou à 8 1/3. Dans la première moitié du siècle suivant, l'intérêt fut d'abord fixé au denier 16 ou 6 1/25 pour 100 \ puis au denier 18 ou 5 1/10 pour 100 \
Sous le ministère de Colbert, le taux fut, en 1665, fixé au denier 20, c'est-à-dire à 5 pour 100, et, sauf quelques rares variations, il ne s'éloigna pas de ce chiffre jusqu'à la Révolution.
Si nous consultons l'histoire dltalie, nous trouvons qu'à la fin du douzième siècle on considérait le 15 pour 100 comme très-modéré, et qu'en Toscane le 20 pour 100 passait pour le taux ordinaire '. Au commencement du treizième siècle, l'intérêt à Vérone était de 12 1/2 pour 100, et, vers 1270, les Modenais payaient l'argent 20 pour 100. Jusqu'au quinzième siècle, l'intérêt dans la haute Italie était de 10 à 20, et on tenta vainement de le réduire à un taux plus modéré. Les Florentins appelèrent les Juifs dans leur
» Ch. lï.
* Ch. XVII.
' Acte Xn, ch. XVI.
^ En 1601, sous le ministère SuUy.
^ En 1654, sous Richelieu.
«Vers 1234.
ville, et ceux-ci promirent, en entrant, de ne pas dépasser le chiffre 20 pour 100 \ Au dix-septième siècle, l'argent en Italie était prêté à d'aussi bonnes conditions qu'en Hollande, c'est-à-dire à raison de 3 pour 100 en temps de paix, et de 4 pour 1 00 en temps de guerre*.
Les lois de Jaroslaf en Russie fixaient le chiffre de l'intérêt au taux énorme de 40 pour 100', En l'année 1054 et au seizième siècle, la diminution était déjà de moitié ; on trouvait à emprunter à 20 pour 100.
Enfin, en Allemagne, le taux qui, pendant le treizième siècle, n'était pas descendu au-dessous de 10 pour 100, avait diminué au quinzième et au seizième siècle jusqu'à 7 et 8 pour 100.
Que faut-il conclure des faits qui viennent d'être exposés? Que, d'après une loi générale, l'intérêt est considérable dans les époques primitives, élevé encore dans les temps de moyen âge et faible dans les périodes de civilisation. Cette loi, nous l'avons vérifiée pour la Grèce, pour Rome, pour T Angleterre, pour la France, pour l'Italie, la Russie et TAllemagne. En présence de faits toujours semblables à eux-mêmes, il est impossible de mettre en doute que cette loi ne soit établie par l'histoire. Mais la méthode historique ne doit pas marcher seule, et il faut que toujours elle s'appuie sur la méthode rationnelle. Examinons si les résultats de l'histoire peuvent s'expliquer à priori. Comment se fait-il (chose en apparence contradictoire!) que le ca-
^ Cibrario, Économie politique au moyen âgej t. H, p. 265.
^ En 1660.
' Karamsin, Histoire de Russiey t. II, p. 47.
92 MÉLAP^GES.
pital si peu actif, si peu demandé à l'origine des sociétés, se paye si cher, et qu'au contraire, dans les sociétés avancées, le capital coûte moins cher, au milieu du développement industriel ?
Pour que le capital se loue à bon marché, il faut qu'il s'offre en abondance, suivant la loi économique qui préside à tous les échanges. Or, à l'origine des sociétés, chacun ne produit guère que dans la mesure de ses besoins, et peu de personnes pensent à économiser. Aussi le capital est-il rare. Les hommes des sociétés naissantes sont trop absorbés par le présent ]mv se préoccuper de l'avenir, et d'ailleurs la sécurité n'est pas assez grande pour que la prévoyance soit bien développée. Les personnes, en petit nombre, qui font des économies, ne sont pas assez confiantes pour s'en rapporter à. autrui, et c'est pour cela que, si le prêt se produit, ce n'est qu'à des conditions très-onéreuses, l'offre des capitaux est nécessairement très-restrein te; il s'en forme peu, et la plus grande partie de ceux que crée l'économie ne sont pas mis à la disposition des emprunteurs.
Au contraire, dans les époques de civilisation avancée, chacun cherche à produire et à économiser pour augmenter ses moyens d'action; de tous côtés, grâce à la sécurité publique qui accompagne les gouvernements appuyés sur une tradition longue ou sur de bonnes institutions, le capital s'offre avec concurrence et l'intérêt s'abaisse par l'abondance des fonds disponibles.
Ainsi que l'a fait justement remarquer Turgot*, l'abondance des capitaux ne consiste pas seulement dans * Formatim et distribution des richesses.
la quantité du numéraire en circulation; elle résulte surtout du nombre des deniers disponibles et offerts. Supposons un petit État modeste dans ses- habitudes, économe et seulement dans une médiocre aisance. Si la richesse n'y est pas développée, ceitendant le capital disponible s'offre de toutes parts et en quantité relativement trop grande puisque peu d'emprunteurs demandent. — L'intérêt sera donc très-fàible par suite de la disproportion relative entre une offre considérable et une demande très-faible. — Au contraire, dans les villes où la richesse est très-développée, il peut arriver que l'intérêt soit très-élevé ; car si tout le monde se met à dépenser au-dessus de ses ressources, chacun aura besoin d'argent et personne n'en offrira, ce qui amènera conséquemment une hausse considérable dans le loyer du capital. C'est pour cela que, dans les sociétés en décadence, l'intérêt s'élève sous l'influence des habitudes de luxe et de dépense qui en sont le caractère constant. On a donc, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, raison de dire que la vieillesse des peuples ressemble à leur enfance.
Nous avons dit que rabaissement de l'intérêt était le résultat des progrès de l'activité sociale, de l'esprit d'ordre et d'économie qui amène l'offre abondante des capitaux disponibles. A son tour, cette baisse produit un redoublement d'activité ; car le loyer de l'argent est tellement faible que le capitaliste préfère faire valoir son argent, dans l'industrie, que d'en retirer un nudgre intérêt. « En Hollande, dit M. Guillaume Roscher *, depuis Louis XIV, aucune branche d'affaires n'a
^ Éléments d'économie politUpiet 1. 1, 113. (Trad. de M. Wolowski.)
rendu plus de 2-3 pour 100. Il ne fut donc plus possible aux petits capitalistes de vivre des intérêts de leur capital ; et l'esprit public se modela tellement sur ces idées qu'on y regarda généralement comme peu honorable l'existence oisive du rentier. »
Les causes qui arrêtent la baisse de l'intérêt sont accidemelles on permanentes. Les guerres, par la perturbation qu'elles jettent dans Tordre public et l'incertitude dont elles couvrent l'avenir, amènent une hausse temporaire de l'intérêt. Il en est de même des inondations et autres fléaux, à cause de la surexcitation qu'ils impriment à la demande, l'offre restant la même.
Une cause plus normale d'élévation se trouve dans l'émigration des capitaux vers les pays où ils ont un meilleur emploi. En général, les capitalistes n'mment pas à placer leur argent aux mains des étrangers; outre qu'il est difficile de connaître la situation de l'emprunteur, il est malaisé de connaître les lois d'un pays voisin, et on n'aime pas à opérer dans l'incertitude des garanties que la loi accorde. Cependant entre puissances voisines, la frontière n'est pas un obstacle aux relations d'affaires. Ainsi, les habitants de Baie (Suisse) sont les bailleurs de fonds de l'industrie française d'Alsace; le sol de l'arrondissement de Mulhouse est, en grande partie, hypothéqué aux capitalistes Bâlois. Mais ce que les capitaux adoptent de préférence, en fait de placement à l'étranger, c'est l'emprunt ouvert par le gouvernement ou au moins par des compagnies puissantes. C'est à raison de la plus grande facilité qu'on trouve à connaître la situation de ces personnes morales qu'on leur prête, plus aisément qu'à des particu-
DU PRÊT A INTÉRÊT. î»5
liers, non-seulement inconnus, mais encore difficiles à pénétrer. L'émigration des capitaux à l'étranger a naturellement pour effet, en diminuant l'offre, de faire hausser l'intérêt à Tintérieur.