L'INSCRIPTION ARABE DE HARRAN DANS LE LEDJA
La Syrie méridionale a été de tout temps le rendez-vous des peuplades arabes, qui, poussées par la nécessité ou pai l'amour du pillage, y faisaient de fréquentes incursions. Unt partie de ces hordes bédouines, lasse de la vie du désert, se fixait au milieu des populations araméennes et se laissait aln sorber par elles; la nation nabatéenne, qui a joué un certain rôle dans les événements de la Syrie pendant trois ou quatre siècles, était composée en partie d'Arabes syrianisés. Le dia-
lecte nahatéen montre un fond araméen légèrement mêlé d ex- [)ressions arabies. Après l'ère chrétienne, l'élément arabe alla se fortifiant et tendit à absorber à son tour les populations araméennes. Ce revirement semble être dû à la formation dans l'Arabie septentrionale des petits royaumes de Ghassan et de Hira, dont l'amitié était souvent recherchée par les deux empires rivaux de Rome et de Gtésiphon. L'inscription de Ilarrân dans le Ledja fournit pour la première fois un texte arabe pur, sans aucun mélange d'araméen. L'écriture dans laquelle ce texte est rédigé est également une écriture purement arabe, représentant déjà tous les traits caractéristiques du coufique. Quand on considère encore que l'inscription du Ledja est le seul document authentique de l'arabe antéislamique écrit en dehors du Hidjâz, on conçoit combien il est à désirer que le déchiffrement du texte si heureusement commencé par M. de Slane soit mené jusqu'au bout, afin qu'on puisse se faire une idée exacte de l'idiome qui allait bientôt devenir la langue sacrée du monde musulman.
Nous empruntons la double copie de cette inscription à l'excellent livre de M. de Vogué sur les documents de la Syrie centrale, page 117, et nous transcrivons les judicieuses remarques que le savant académicien a ajoutées à ce texte.
«Pour mieux faire sentir cette filiation (entre l'écriture arabe et nabatéenne), je reproduis ici les deux copies qui ont été laites de l'intéressante inscription de Harrân.
K Le texte grec qui accompagne ce document est ainsi conçu :
^Aaapav^os TaXé(iov (pôXctpyio?) exTicrev rb (xapr{ypiov^TOv dyiovlcûdvvov ivS(^tKTicovoij drov sTOvsv^y.Mvrjo'Ôïe o ypa.^as+.
« L'année Zi 6 3 de Bosra , première indiction , correspond à l'année 568 de notre ère, du 23 mars au 1" septembre.
«Malgré la présence de la traduction grecque, l'interprétation du texte arabe est très-difficile. M. Waddington [Inscr. s^r, n° 9^6/1) en a déjà signalé et discuté les obscurités; je
me bornerai donc à reproduire ici la note que notre savant confrère, M. le baron de Slane, a jointe à son travail :
«J'ai examiné l'inscription de Harrân , mais sans pouvoir ar- « river à un résultat qui me satisfasse complètement. Voici ce « que j'ai déchiffré :
«bî «moi».
« J^Ks^jJi, = JuL»-lj-w « Scharâhil ». Ibn Doreid nous apprend tt qu'il faut prononcer Scharâhil, et non pas Schorahil. L'alef de «prolongation est supprimé, comme cela a très-souvent lieu « dans l'écriture dite coufique.
«(j^ «fds de».
«^.tUâ^^Uà «Dalemou». La forme arabe est.^Uâ, nom «bien connu. Dans l'inscription , l'alef de prolongation est sup- « primé; iej final est une terminaison à la nabatéenne.
«o»^ «j'ai bâti».
«JjJs^l ]:> «ce martyrium». En arabe, le nom qui suit le «pronom démonstratif doit être déterminé par l'article el ou « par un autre mot déterminé et régi au génitif. Ici la déter- « mination s'est faite au moyen de l'article.
« g-i « oh ! Scheikh ! oh ! Seigneur ! » Si l'auteur de l'inscrip- «tion avait voulu dire «pour le Scheikh», il aurait écrit ^-«*W
v.y^. = (^ «Yahya, Jean»?
«Le mot suivant est indéchiffrable.
« kil* « remettez , retardez » , forme impérative du verbe sourd.
« viL«uJ. Je lis iS^^é*Ji « le temps où je dois être saisi » , c'est-à- «dire «par la mort», sous-entendu. Le (£ final, représentant «le pronom possessif de la première personne, a été supprimé «pour la même raison que l'alef de prolongation.
« «>OL». ^ I JOl-fc , bonum est iil, euge, etc. L'alef de prolonga- «tion a été supprimé.
« AJû , bonum sit, bene.
«Je traduis donc : «Moi, Scharâhil, fils de Dalémou, j'ai
«bâti cette chapelle. Oh! Seigneur Jean. . . . reculez l'heure «de ma mort! n Quod bonum fauslumque sit.
M. de Vogué ajoute la remarque suivante : «11 n'y a de certain dans cette traduction que la première ligne et la dernière ; néanmoins, elle suffit pour constater le caractère arabe de la langue et de l'écriture.» Je suis de l'avis de M. de Vogué, et je demande la permission de tenter une nouvelle interprétation sur la partie obscure de ce texte.
La lettre finale du mot qui forme la troisième ligne est, à mon avis , un r et non pas un d, qui , comme on le verra tout à l'heure, a une forme différente; j'obtiens ainsi la leçon J^ «bien», terme de bénédiction, auquel se rattache convenablement le mot /oJ«i de la ligne suivante et qui sert à affirmer, comme notre «ainsi soit-il».
Dans la seconde ligne, le premier mot me paraît être Ai écrit défective pour ^uSJ «du scheykh». Le titre scheykh répond à l'expression syriaque iào dans les noms de saints et signifie «monseigneur». Le lâm exprime le génitif qui figure dans la phrase grecque tov dyiov loodwov.
Le mot suivant, qui contient le nom de saint Jean, me paraît devoir se lire Yahou j.^j ; la seconde lettre est un lia et se distingue du M par la prolongation du trait oblique. Les deux premières lettres de ce nom se retrouvent au commencement du quatrième mot; je les prends toujours pour ?/« et hâ; puis, en considérant comme un dâl la lettre qui vient après, j'obtiens le mot «X-r^ = :>j-^^ rrles Juifs»; le^ de prolongation a été supprimé; cette leçon, qui est très-admissible paléographiquement, me conduit à reconnaître dans le terme suivant le participe *x— jL« et pernicieux , méchant», se rapportant à ^yirrt'i on sait que les adjectifs qui qualifient les noms collectifs prennent la forme du masculin singulier.
Le troisième mot est beaucoup plus difficile à déchillrer. Au
commencement, on discerne les lettres lâm et mîm; la première est à coup sûr l'article J{ avec l'omission de l'alef , omission qui n*est pas rare dans les textes nabatéens (par ex. l'jyabD"): pour "«byaVK'DlJ , etc.). Le mîm indique la présence d'un participe; le verbe a, d'après la meilleure copie, celle de M. Waddington, l'apparence de (jw.lab, qui est impossible; je suppose que le trait supérieur de la seconde lettre radicale n'est pas original, et j'incline à lire (j*.(^)Àla^, participe passif du verbe (j>*^ ^ être mort v ; ce participe est mis à l'état construit avec les compléments *x-^jl« ^^-^4 régis au génitif et indiquant les auteurs de la mort de saint Jean ; une construction semblable est usitée en arabe littéraire, par exemple, ajj JoUu «un homme qui est combattu par dieu » ; l'article se met régulièrement au premier membre d'un état construit impropre quand il est pris dans un sens déterminé.
L'inscription entière peut donc se transcrire ainsi qu'il suit :
C'est-à-dire : «Moi, Scharâhil, fils de Thalémou , j'ai bâti cette chapelle à saint Jean, qui fut mis à mort par de méchants Juifs. Que ceci nous porte bonheur! Ainsi soit-il. »
Cette inscription est intéressante sous plusieurs rapports, et je demande la permission d'en signaler les points les plus saillants :
L'importance psdéographique de notre texte a été relevée
' Le noun final n'est pas sûr; les copies montrent plutôt ^, qui est le mot syriaque et nabaléen "13 «filsr».
par M. de Vogué dans les termes suivants : «Cette écriture est presque identique à celle que l'on appelle coufîque, que l'on croyait jusqu'à présent postérieure à l'islamisme, inventée dans la ville de Coufa et dont le plus ancien exemple daté connu était de l'an 72 de l'hégire. L'inscription de Harrân est chrétienne; elle est antérieure de soixante ans à l'hégire, et pourtant elle diffère à peine, quant aux formes essentielles de l'alphabet, des inscriptions du temps des Omeyades. Ces formes étaient donc constituées dans le siècle qui précède l'islamisme ; elles n'étaient elles-mêmes que le produit d'une (It-formation graduelle et cursive des formes nabatéennes, liàtée et consacrée par un système de ligatures dont nous voyons les premières applications dans les textes de Palmyre et du Haouran. Cette déformation était déjà presque complète quand furent tracées les dernières inscriptions du Sinaï; elle avait des règles définitives quand la dédicace de l'église Saint- Jean fut gravée par Scharahil, fils de Talémou, sur la pierre du monument de Harrân. »
Il y aura peut-être quelques remarques à faire au sujet de l'origine récente et chrétienne qu'on serait porté à attribuer ''1 l'écriture de notre document; rien n'oblige à présumer que
ite écriture fût l'apanage d'une secte; il est plus naturel de penser qu'elle était répandue chez les tribus du désert , et qu'elle servait à la transcription des poésies nationales. On s'expliquerait ainsi la conservation des divans volumineux des poètes antéislamiques.
On a trop souvent le tort de croire aux merveilles de la mémoire chez les peuples incultes. Songe-t-on quel singulier texte serait celui du Véda, du Coran ou de la Bible, transcrit Mir la récitation de vive voix faite par un brahmane, par un liafiz ou par un rabbin ! Outre d'innombrables erreurs de prononciation et des lacunes plus ou moins étendues, on y verrait un grand nombre de passages tronqués se joindre à
d'autres passages également mutilés, mais en apparence homogènes et formant la suite des premiers. Même un chant populaire de médiocre étendue risque de se défigurer par les variantes qui s'y introduisent insensiblement, s'il n'est pas rédigé par écrit aussitôt qu'il a paru. Mahomet ne paraît pas avoir été aussi ignorant de l'art d'écrire que ses sectaires le disent, ou peut-être qu'il l'a dit lui-même , dans le but de donner plus de relief à son prestige prophétique. Il y a lieu de regarder l'écriture arabe comme contemporaine du système nabatéen, bien que dérivée de celui-ci. Nous avons un exemple analogue dans l'écriture néo-punique , dérivée du carthaginois et qui a coexisté longtemps avec l'écriture mère; la preuve nous en est donnée par certaines inscriptions carthaginoises , qui montrent la signature du graveur en caractères néo-puniques.
L'orthographe de notre document suit les règles de l'orthographe nabatéenne; les lettres de prolongation sont toujours exprimées à la fin des mots; dans le corps du mot, ces lettres sont à volonté exprimées ou omises. L'alef affecté de la voyelle î se change déjà en yâ Jyvs».j-w, au lieu de Jl^-ly-Û, à l'exemple du bxnm et bani des textes nabatéens. Ceci s'accorde avec l'usage de l'arabe classique.
Le langage de notre texte ne manque pas non plus d'un certain intérêt : la présence du nom propre Scharahil montre combien les auteurs musulmans sont mal renseignés quandi ils prétendent que le nom divin J^}^ = bu est d'origine ara-| méenne; c'était sans doute un terme jadis aussi fréquent eni arabe que dans les autres langues sémitiques, sans exceptei l'éthiopien , comme je le prouverai à l'occasion. La confusioi entre le nom divin El et l'article arabe a été faite par plusieurs commentateurs et lexicographes hébreux au sujet des nom propres tiIdSk, Dlp^K. Le premier, étant expressément donn^ comme un nom yoqthanide, ne peut pas être composé a\e< l'article, puisque cette partie du discours manque totalemeu
à l'idiome sabéen ; l'éléruent Vn représente nécessairement le nom divin El; la vocalisation massorétique bu est visiblement un de ces changements intentionnels que M. Geiger a constatés dans d'autres noms propres étrangers. Pour C'pbN , nous avons une preuve plus directe ; car ce nom revient aussi dans les inscriptions sabéennes, où, ainsi que je viens de le dire, il ne peut pas être question d'article. De plus, un dieu du nom de Dip se présente souvent dans les textes sinaïtiques(par ex. L. de Laval, xl, 3). Dans les mots dc?ic'?, d^D'.n'?, D^Di^K (d''3c'7x), le lamed est radical; ce n'est nullement l'article arabe; D''Cna'7 se retrouve dans le nabatéen w^h (Lep. n" a, Levy, Nahat. Inschr. p. kk); D''Dlx'? rappelle la Louma de Ptolémée, et enBn Q'^Dj'jx paraît d'origine indienne (walgoum, bois de sandal). J'emploie à dessein la forme dubitative; car, d'après II Ghr. ii, 7, les arbres D"'P«'?K se trouvaient aussi dans le Liban. Le mot c^"'23'?x seul pourrait servir d'exemple de l'article arabe; cependant, quand on considère que ce terme ne s'emploie jamais isolément, mais toujours après ""jaK, on ne peut pas s'empêcher de penser que ©"•ai'?» est le nom propre d'un dieu éponyme de la grêle , de sorte que le complexe hébreu U''3:'7N ""^ax «pierre de Elgabisch, grêle,» serait paral-
lèle à l'expression arabe ^^ {j»yi «arc de Qouzah, dieu des nuages, arc-en-ciel». Je ne connais dans l'ancienne littérature hébraïque qu'un seul mot arabe, qui suffit pourtant pour démontrer la haute antiquité de cet idiome ; c'est le nom propre b^2*!X porté par un pâtre de chameaux ismaélite au service de ' David (I Chr. xxvii, 3o): ce nom représente visiblement le
terme arabe Jo\ (pour J^M) «gardien de chameaux, chamelier», de cK?| «chameau,» terme exclusivement arabe.
Un autre fait linguistique assez remarquable ressort aussi de notre document. N'est-il pas curieux de voir que l'idiome du texte de Harrân. loin de représenter l'arabe littéraire
consacré par le Qorân, est presque identique à l'arabe vulgaire par rapport à l'absence de déclinaison ? Pas la moindre trace de nounnation, ni dans les appellatifs ni dans le nom propre du père du donateur, lequel nom propre, au lieu d( s'écrire ^Uà, comme l'exige la grammaire de l'arabe classique, affecte un ^ immuable à la manière des noms propres nabatéens, tandis que le nom Joj»-^, qui, d'après la ponctuatioi arabe , doit aussi se terminer en ou, manque du ^ qui devait b représenter, et le manque du waw, dans ce cas, est de nouveau conforme à l'usage nabatéen, qui prescrit l'omission de cette terminaison dans les noms propres composés; on dil ainsi : iD^D , iDTi , inn , rsp , iD^pD , mais bain) , binba , inaVx , bao^D. Cette règle, si constante dans les documents de la Nabatène, paraît ajouter un grand poids à l'opinion de ceux qui considèrent la déclinaison arabe comme l'œuvre des grammairiens, ou, du moins, comme un développement postérieui propre à l'arabe. Dans un travail sur les antiquités de l'Arabie méridionale, j'ai cherché à démontrer, par des arguments tirés du caractère de la mimmation sabéenne , que la flexion du nom n'est pas primitive dans les langues sémitiques; j'ai pensé, en outre, que la terminaison vocalique du nom en arabe représente la contraction du pronom démonstratif et personnel Nin «il, lui 15, dont il reste encore des vestiges en éthiopien. Ce pronom était destiné tout d'abord à différencier le genre masculin du genre féminin, lequel avait déjà sa terminaison propre, qui est la lettre n; plus tard, quand la significatior originaire à été oubhée , on en est venu à prendre la terminaison comme signe distinctif des noms en général. Le dialecte nabatéen est resté au premier degré de développement; il emploie le waw (contracté de in) seulement dans les noms simples ; terminaison masculine lD"'bD, idVd, rcrin, tandis que les nomt terminés en n sont dépourvus de waw : nD'>'7D , nc?''3i? , Dmn n:nx , etc. La même règle est en vigueur quand le n est pré-
fixe; ainsi iD^n en face de nD3?\ En arabe, au contraire, la terminaison ou (d) se joint aussi bien aux formes féminines qu'aux formes masculines , usage qui tranche visiblement sur le caractère primitif de cette terminaison, et qui, par conséquent, s'annonce comme une formation postérieure.
En ce qui concerne le contenu du document de Harrân, il e^t à remarquer que le ton haineux avec lequel le donateur parle des Juifs montre assez que ce peuple était très-mal vu dans le pays. Aux temps anciens, l'Arabie donnait souvent asile aux réfugiés israélites (I Sam. xxii, 3 , /i ; Exode, ii, 1 5); Pahnvre avait une communauté juive qui jouissait de tous les droits de cité (M. de Vogué, Syrie centrale, p. US). Juifs et Syriens avaient en commun l'horreur du joug étranger, et ce sentiment devait grandir depuis que la Judée , la SvTie et la Nabatène avaient été incorporées dans le vaste empire d'Adrien ; aussi les Romains étaient-ils furieux de la résistance sourde des peuples smens, et ont-ils exhalé leur indignation dans la fameuse inscription : Cessent Syri ante Lattnos Romanos ! (Grey l\l Wadi Mukatteb). Cette antipathie entre la Syrie et l'empire romain cessa tout à coup quand ces pays se furent convertis au christianisme : la haine des vainqueurs et des vaincus se tourna alors contre le peuple le plus faible du monde , auteur et propagateur de la nouvelle religion. Des inscriptions semblables à celle que portait la chapelle de Harrân habituèrent les Arabes à regarder leurs concitoyens israélites comme une bande de malfaiteurs et d'impies, et quand, soixante-sept ans plus tard, le fougueux prophète de la Mecque voulut se débarrasser de vive force des populations juives qui le gênaient, ni les souvenirs de race, ni les nobles actions de Samuel-ben- Adia , célébrées par les poètes contemporains, ne l'empêchèrent de mettre son dessein à exécution; pas une voix ne s'éleva dans toute l'Arabie en faveur de ces malheureux : les hordes de l'islamisme, avides de meurtre et de butin, après avoir détruit
ou dispersé les tribus juives aux environs des villes principales se jetèrent sur les florissants villages de Khaybar, mettant tou à feu et à sang et laissant à l'adresse des innocentes victime; qu'ils venaient d'immoler l'épithète flétrissante : Yahoud Khay bar «Juifs de Khaybar».
MONNAIES AKSUMITAINES.
L'existence d'un système monétaire atteste plus encore qui tout monument un état de société très-développé. Des tyrans peuvent forcer un peuple à leur élever des pyramides gigantesques, à bâtir des villes et des forteresses, sans que leurs sujets en tirent aucun profit, ou même en comprennent toute h portée; mais, lorsque les princes, jaloux d'éterniser leur mémoire et leurs exploits, ont recours aux monnaies, qui son; destinées à passer entre les mains de tout le monde, il faul admettre que leur peuple est arrivé à un degré de culture plus que rudimentaire , et qu'un commerce d'une certaine importance s'est établi entre les diverses provinces du pays el l'étranger.
De nos jours, les Abyssiniens ne connaissent d'autre monnaie que les écus de Marie-Thérèse et des pièces de sel de forme allongée qu'ils appellent amoli et dont la valeur varie suivant les saisons et les provinces. Le commerce est fort restreint et exercé par les musulmans. Mais , dans les siècles reculés, l'état de l'Abyssinie était bien différent. Les monnaies des rois d'Aksum, récemment découvertes, prouvent que des communications suivies ont existé entre l'Ethiopie et certaines contrées plus septentrionales, d'où lui vinrent divers élément? de civilisation; ces rapports furent interrompus soudain par les événements qui survinrent à l'apparition de l'islamisme: cette interruption causa la déchéance de cette civilisation
naissante, et voua à l'oubli les antiques héros nationaux et leurs exploits.
Il existe pourtant plusieurs listes des rois d'Aksum donnant quelquefois la durée de leur règne , mais fort rarement des notices historiques. Ces listes oflFrent une série de noms parfois si bizarres , et diffèrent tellement les unes des autres quant au nombre des rois et quant à la durée de chaque période, qu'il est impossible de s'y orienter. Tous les essais qui ont été tentés pour établir une chronologie régulière sur telle ou telle liste ont parfaitement échouée
La découverte des monnaies aksumitaines n'a pas jeté sur les problèmes historiques la lumière qu'on pouvait en attendre. Ln seul nom, gravé sur les médailles, celui du roi Amiah, a été retrouvé dans les listes contre huit ou neuf qui ne s'y trouvent pas. Pour expliquer ce phénomène, on a rappelé que les Abyssiniens ont l'habitude de porter plusieurs noms à la fois, de sorte que le même personnage peut figurer plusieurs fois sous un nom différent. D'autre part, on a supposé que des personnages peu importants ont été omis dans certaine liste qui ne représenterait que l'abrégé de listes plus longues. De cette manière, l'autorité des listes royales était mise ;i couvert, et l'on est allé jusqu'à remanier les noms propres qui se présentent dans les médailles et dans les textes épigraphiques . afin de les ramener aux formes particulières aux annales d'Aksum.
Cependant il suffit d'examiner ces annales avec quelque attention pour se convaincre qu'elles constituent une compilation assez moderne, empruntée à des sources très-diverses, dans lesquelles la tradition authentique entre pour peu de chose. Examinons tout d'abord les trois grands svnchronismes
Voir, sur ces listes, Diilmann, Zur Getchichte de» abystinitchm Reichs, Z. d. h M. G. VII, 338 etsuiv.
sur lesquels toutes les listes sont d'accord. Ces synchronismes sont :
1° La dynastie abyssinienne commence par Ibna-lahakëm , que la reine de Saba eut du roi juif Salomon; à cette date, le judaïsme a été introduit en Abyssiriie.
2° Jésus-Christ naît sous le règne du roi Bâzên.
3" Les frères Ela-Abreha et Ela-Asbeha sont les premiers rois chrétiens d'Abyssinie.
Ce dernier synchronisme serait d'une importance capitale, si les annalistes étaient d'accord sur la date de cet événement ; mais un tel accord n'existe pas : d'après une note jointe à la liste A, la conversion d'Ela-Abreha et d'Ela-Abseha aurait eu lieu l'an h^b de l'ère chrétienne; l'auteur de la liste B la place en 3/io (une variante donne 333). Cette dernière date se rapproche assez bien de ce qui résulte des documents grecs ; on sait que l'empereur Constance écrivit en 356 aux rois abyssiniens Aïzana et Saïzana comme à des princes chrétiens; leur conversion est donc antérieure de quelques années à cette date. Mais , pour établir l'harmonie entre la chronologie byzantine et les annales éthiopiennes, il faudrait admettre l'identité du couple princier des deux documents; nous hésitons pourtant à le faire, par cette raison que, ainsi qu'il sera démontré plus loin, le nom d' Aïzana revient dans les deux inscriptions éthiopiennes d'Aksum; on apprend ainsi que ce prince n'a pas porté d'autre nom. D'une autre part, il est remarquable que les deux noms Abreha et Asbeha, bien que dans une filiation différente, sont cités à deux reprises par les historiens musulmans comme des rois du Yémen : El-Abraha , fils d'Es-Sabah, contemporain de Sapor II, environ 370, puis Es-Sabah , fils d'El-Abraha, au temps de Yezdedjerd 11, environ kho. Il y a évidemment dans ces relations une réminiscence d'une conquête du Yémen par des princes abyssiniens qui avaient pour nom Abreha et Asbeha.
Je laisse de côté le règne de Bâzên, contemporain de la naissance de Jésus-Christ, donnée qui échappe à notre contrôle, puisque l'histoire n'a enregistré aucun exploit de ce monarque. Ce qui importe le plus, c'est de signaler le caractère fabuleux de toute la série des rois d'Aksum avant l'ère chrétienne. L'origine salomonienne de la dynastie aksumitaine et la domination du judaïsme en Abyssinie sont devenues, chez les Abvssiniens, une croyance nationale que rien n'ébranlera. En Europe même il ne manque pas de savants qui sont de l'avis des Abyssiniens, bien que les inscriptions d'Aksum attestent tout à fait le contraire. Je ne crains pas de dire que non-seulement la Judée n'est jamais entrée en relation avec l'Etat aksumite , si cet Etat existait dans le temps , mais que la présence des Juifs en Abyssinie avant l'ère chrétienne ne repose sur aucune base solide. Je me permettrai d'exposer ici quelques raisons qui me déterminent à rejeter cette tradition dans le domaine des fables.
Tous les écrivains anciens , depuis les auteurs de la Bible jusqu'aux historiens grecs, romains, syriens et arabes, sont unanimes pour constater que l'antique royaume de Saba était situé en Arabie Heureuse et non pas en Afrique, comme le veut la tradition abyssinienne. Or, en Arabie, où les Juifs existaient depuis une très-haute antiquité, ils n'ont jamais cherché ni à convertir les autres peuples en masse , ni à dominer dans le pays. Les Sabéens , malgré la visite faite par leur reine à Salomon, les relations qu'ils entretinrent longtemps avec la Judée et l'existence de nombreuses colonies juives parmi eux , sont restés idolâtres jusqu'à l'apparition de l'islamisme. Même à l'époque où le roi des Himyarites appelé par les Arabes Zouradhou-Nowas se convertit au judaïsme (environ 59 5 de l'ère chrétienne), le parti païen était prépondérant, et les habitants de Sanâ avaient fermé les portes de leur ville à ce prince à son retour de l'expédition qu'il avait entreprise contre la Mecque.
On voit par ceci que les Juifs étaient en minorité dans le pays himyarite, où il en existait de temps immémorial; à plus forte raison ne saurait-on admettre que la religion juive était celle de l'Etat aksumitain, de l'autre côté de la mer Rouge, où aucun auteur ancien ne mentionne la présence d'un seul Juif.
En second lieu, il est avéré, d'après le témoignage des historiens grecs, que les missionnaires envoyés par l'empereur Constance pour convertir les Himyarites échouèrent dans leur tentative à cause de la résistance des Juifs. Mais, s'ils avaient eu cette puissance dans un pays où ils ne possédaient aucune importance politique , comment , en Abyssinie, où leur religion aurait été dominante , auraient-ils laissé saint Frumence prêcher sans opposition le christianisme pendant vingt ans , et se seraient-ils enfin convertis en masse à la nouvelle foi? Les Juifs himyarites, vaincus par un roi chrétien d' Abyssinie, furent exterminés, mais non convertis, et le peuple éthiopien aurait seul abandonné la religion juive , qu'il professait depuis i3oo ans, grâce à la prédication d'un seul missionnaire. Quand on réfléchit à l'attachement que les Juifs ont montré pour leur religion pendant les atroces épreuves qil'ils subirent pendant le moyen âge, on ne peut admettre cette conversion générale opérée si facilement.
En troisième lieu, si le judaïsme avait longtemps régné en Abyssinie, la Bible hébraïque (ou une traduction du livre faite sur le texte hébreu) existerait dans ce pays, tandis que la version gueez ne remonte pas au delà du iv® siècle et reproduit une rédaction assez altérée des Septante.
De ces considérations il résulte que le judaïsme n'a été connu en Ethiopie qu'à une époque relativement moderne.
Plusieurs indices me font penser que les Juifs d'Abyssinie ont eu pour noyau un certain nombre de Juifs himyarites que les rois d'Ethiopie avaient transportés du Yémen dans leurs fréquentes guerres avec la puissance sabéenne, et principale-
ment pendant la guerre avec Dimianus ou Dhou-Nowas , qui s'était converti au judaïsme. Il est très-probable que le vainqueur d'Himyar a amené en Abyssinie des milliers de captifs, parmi lesquels se trouvaient aussi beaucoup de Juifs. Au rapport, assurément authentique, de l'évéque Gregentius, il a été défendu, sous peine de mort, aux Juifs de donner leurs filles à des coreligionnaires ^ Ces mesures draconiennes ont obligé les Juifs restés fidèles à la foi de leurs ancêtres à épouser des femmes du pays, surtout des femmes de la race agaou , asservie comme eux et mal ou point convertie au christianisme; de là viennent, à n'en pas douter, les traits tout africains des Juifs abyssiniens; de là aussi leur dénomination de Fallasyân, vulgairement Falacha, qui signifie c^ transportés . exilés». Leur ignorance de la langue hébraïque et les particularités de leurs rites, qui ne sont conformes à ceux d'aucune secte juive connue, tout cela s'explique parfaitement, en admettant l'idée que nous nous sommes formée de leur origine.
L'exposé qui précède aura pour résultat, je l'espère, de reléguer parmi les fables le point de départ des annales atsumitaines. Quand on descend au détail de la série des 26 noms que les annalistes éthiopiens assignent aux rois d'Aksum antt^rieurs à Bâzên, on y découvre une agglomération difforme d'éléments divers qui accusent une origine très-récente. Ainsi, par exemple, les noms supposés préchrétiens : Tomaï (B, 9), Ausâbios ( B , 1 ) , Abrâlios ( B , 7 ) , reproduisent les noms grecs bien connus : Thomas, Eusebius et Aurelius; de même le nom Handeyo ou Handadyo, attribué au deuxième roi d'Aksum. représente visiblement l'altération de Candace, nom d'une reine d'Ethiopie cité dans les Actes des Apôtres, viii, 97, ^t, ce qui plus est, c'est que le fondateur de la dynastie abyssinienne, le prétendu fils de Salomon, porte un nom pure-
' Voir G. Lejean, Voyage en Abytsirue , p. 83.
ment arabe : Ibna-îa-Hakëm =- lhn-e\-}ldk\m , c^fils du juge». Cette circonstance suffirait à elle seule pour faire supposer une origine arabe à toute cette liste. Pour compléter la série des impossibilités dont pullulent les annales éthiopiennes, je ferai encore remarquer que des noms formés par des éléments tirés de la mystique du moyen âge y sont rapportés aux époques antérieures à l'introduction du christianisme et même précédant la naissance de Jésus-Christ. Il faut ranger dans cette classe les noms composés de Sion, comme : Toma-Sion, «jumelle de Sion» (i B, i^); Sion-Gezâ, «Sion, son acquisition» (2 B, y); Sion-Hëgëz, «cils de Sion» (2 C, 10); Kuelûla-Sion, «tout à Sion» (2 C, 5). Sion est l'appellation mystique et solennelle de la Vierge, et l'on sait combien le culte de la Madone est répandu en Abyssinie. Enfin des noms propres à formation amharique figurent dans les listes des premières époques; tels sont : Warada-lSagâch (1 B, 10); Ekla-Wëdëm (3 B, i3); Djân-Asgad (2 C, 9). Or la prépondérance de la race amhara sur l'élément antique des Agâzi sémitiques est dans tous les cas postérieure au x* siècle de l'ère chrétienne ; donc les personnages qui ont porté ces noms, s'ils ont existé, ne peuvent pas avoir vécu à l'époque que les annalistes leur assignent.
Le lecteur se demandera assurément si, après tant d'erreurs et d'inexactitudes que notre examen a fait ressortir, il ne serait pas logique de considérer ces listes comme des compilations, voire des fabrications exécutées par quelque historiographe à la solde d'un roi d'Amhara. A cela je réponds : Compilation oui, fabrication non; l'auteur ou les auteurs de ces listes ont recueilli des renseignements de toutes mains, mais ils n'ont pas inventé les personnages; il n'y a pas en conséquence de falsification réfléchie, et ces anachronismes mêmes que nous venons de signaler fournissent la meilleure preuve que la réflexion n'a pas présidé à leur œuvre. Je com-
parerai volontiers les listes éthiopiennes aux généalogies du (Ihah-namé, avec cette différence à l'avantage des premières i[ue les formes sémitiques ne s'altèrent pas d'une façon aussi mé-
onnaissable, comme c'est le cas pour le persan moderne,
t l'on peut être sûr que, sauf quelques fautes de scribe, les noms de nos listes ont conservé leur forme première. Bref, les listes éthiopiennes, à peu près sans valeur pour la question (le chronologie et d'origine, ont néanmoins gardé un bon nombre de noms anciens, tantôt isolés, tantôt réunis en petits groupes, qu'on peut regarder comme ayant effectivement
fé portés par des monarques d'Aksum. Mais, je le répète, londer l'histoire de l'Abyssinie sur la chronologie d'une pareille compilation est une œuvre ingrate qui ne peut qu'entraver les recherches sérieuses.
11 est une autre question qui réclame aussi notre attention. Dans ces derniers temps , on a regardé les Ethiopiens comme appartenant à une race aborigène de l'Afrique. L'antique civilisation de ce pays serait d'origine kamitique, conmie les rois d'Aksum antérieurs au christianisme. En se fondant sur cette hj-pothèse, on a cru voir dans les noms des anciens rois, dont les formes sont plus ou moins inusitées dans le gueez moderne, des termes kamitiques , et c'est dans ce système qu'un
avant éminent a essayé d'expliquer les noms inscrits sur les monnaies d'Aksum ^.
Pendant mon séjour en Abyssinie, j'ai eu l'occasion d'acquérir une connaissance élémentaire de la langue des Falacha, qui est un dialecte de l'idiome kamitique ou agaou. Dans le pays des Bogos, j'ai également été à même de faire quelques comparaisons entre le bilm et le falacha; de sorte que je suis arrivé à la conclusion que ce sont deux dialectes
* M. A. d'Abbadie, Obtervationt twr les monnaies éthiopiennes, à la suile de l'important article de il. Adr. de Longpérier sur les monnaies des rois d'Ethiopie, dans la Revue numismatique, nouvelle série , t. XIII, 1868.
d'une même langue, ne différant entre eux (|ue par des provincialismes ^ Or je puis dire qu'aucun des noms des listes royales n'a une ressemblance appréciable avec des expressions agaous. Dans ces dialectes manquent plusieurs lettres sémitiques, telles que aïn, q, tli, h, tandis qu'ils possèdent plusieurs articulations qui font défaut dans le gueez et même dans l'amharique, comme, par exemple, ^A, M et une lettre nasale. Il est probable que les populations kamitiques (non juives) de l'Abyssinie n'ont jamais essayé de mettre leur langue par écrit, de sorte qu'il est d'autant plus difficile d'admettre qu'elles aient représenté l'ancienne civilisation éthiopienne. Elles semblent n'avoir même pu arriver à se créer une forme polythéiste quelque peu avancée, et leurs congénères modernes se bornent à l'adoration des arbres et des fleuves.
Il me paraît donc plus naturel d'attribuer la civilisation éthiopienne aux Sémites du Yémen, immigrés en Afrique à une époque que j'essayerai de circonscrire dans la seconde partie de ce mémoire. Ils y ont apporté le culte sabéen et l'écriture himyarite , deux éléments de civilisation qui, plus tard, furent modifiés par l'influence de l'hellénisme et des religions bibliques. Cette manière d'envisager l'origine du peuple abyssinien sera corroborée par les légendes des monnaies , à l'examen desquelles je me hâte d'arriver.
Je me propose d'étudier d'abord les monnaies à légendes grecques, qui sont les plus anciennes, puis celles qui portent des caractères éthiopiens. Je n'hésite pas à préférer les monuments épigraphiques et numismatiques aux listes royales, dont j'ai déjà caractérisé l'incertitude. A ce sujet je me permettrai de rappeler la distinction qu'on doit établir entre les manuscrits éthiopiens qui nous sont parvenus et les inscriptions aksumitaines. Les copistes, depuis longtemps déjà, ont affaire
' Voir mon Essai sur la langue agaou, dialecte des Falacha, paru dans les Actes de ia Société philologique, Paris, 1878.
à un idiome mort. Les Abyssins modernes, surtout les Amharas, ne sont plus capables de distinguer les nuances des sons gutturaux et des silHantes si variées de la langue gueez. De ceci il résulte une dictée très-confuse, qui produitune orthographe fautive. Mais, au temps où les médailles furent frappées, ia situation était toute différente. Non-seulement on parlait le gueez à Aksum , on y traduisit la Bible , les écrits des Pères de l'Eglise , et l'on y composa toute la liturgie , mais encore on essaya d'y adopter la culture du grec , et de mettre par cet intermédiaire les souverains de l'Ethiopie en relations avec l'Occident. Ne devait-on pas alors apporter un soin tout particulier à transcrire fidèlement les noms royaux? Même en admettant, ce qui est à prouver, que les Ethiopiens d'alors fussent aussi ignares que leurs descendants d'aujourd'hui, est-ce que les rois aksumitains ne pouvaient trouver des artistes grecs, parmi tous les étrangers que le commerce attirait chez eux, pour faire graver leurs monnaies? Il n'existe donc aucune raison pour suspecter les légendes monétaires , et tout nous autorise à y trouver la fidèle représentation de la prononciation indigène, autant qu'il est possible de l'exprimer avec l'alphabet grec.