‹ Mélanges d'épigraphie et d'archéologie sémitiquesChapitre 4 sur 12 · S 5. FORMULES FDNÉRAIBES CHEZ LES PHÉNICIENS · texte numérisé non relu

S 5. FORMULES FDNÉRAIBES CHEZ LES PHÉNICIENS

L*usage de mettre dans les épitaphes certaines exclamations pieuses à l'adresse du défunt existe chez tous les peuples. Les nations modernes emploient des phrases telles que : Repose en faiœl Que la terre te soit légère! et d'autres locutions semblables. Les inscriptions funéraires latines de l'Afrique septentrionale fournissent les formules sacramentelles : H(^tc) T[u) B[ene) Ci^ondarisy, H^ic'j T[u^ B{ene) Q(^uiescas) ; H(^{c) O(ssa) T{ua) B[ene) Q{uiescant), etc. Des formules analogues ont été également usitées parmi les Phéniciens; les épitaphes néopuniques publiées dans le recueil de M. l'abbé Bourgade, sous les numéros Sa, 33, 3/i et 35, en font foi. Mais, si la présence de ces formules est reconnue depuis longtemps, leur intelligence n'en est pas moins restée obscure. Cette obscurité est d'autant plus regrettable que, dans les épitaphes juives, ces sortes d'exclamations prennent ordinairement une allure dogmatique très-accusée; il est donc possible que les formules phéniciennes contiennent, elles aussi, quelques notions religieuses qu'il serait bon de connaître. Cette supposition est devenue fort plausible depuis que le dogme de l'immortalité de l'âme a été constaté dans l'épitaphe d'Eschmounazar ; ce qui montre que , malgré certaines apparences matérialistes, les Phéniciens avaient su atteindre un haut degré de spiritualisme dans leurs conceptions religieuses. Un examen minutieux de ces formules funéraires m'a bientôt convaincu de leur grande importance, en tant qu'elles nous révèlent une idée religieuse qu'on était loin de s'attendre à rencontrer chez les Phéniciens.

Cherchons maintenant à établir le sens de ces formules.

Les numéros Sa et 33 du recueil de l'abbé Bourgade contiennent une formule identique au fond ; les différences.

portent sur deux mots seulement, et proviennent d'une fluctuation de prononciation de plus en plus déréglée qui s'accusa chez les colons phéniciens après la chute de Carthage. La formule est ainsi conçue :

msp nî (nj3n) px (nsn) nnn n:^» nsan

Dans ces deux épitaphes , le défunt est du sexe féminin.

Les tentatives faites pour expliquer ce passage difficile se réduisent aux opinions émises par MM. Ewald et Judas , opinions critiquées par M. Levy, qui renonça à fournir une traduction. M. Ewald traduit cette phrase de la manière suivante p;tu as obtenu le repos» (ri?3n hofal =nnjn), «tu as été cachée» (ri:32? de l'arabe (jj-^s^ recondidit) , w enterrée sous cette pierre » (n"?3i^) [zur Ruhe kamst du, bist geborgen, tinter diesem Steine begraben .'). L'éminent hébraïsant ne se contente pas de recourir à une racine arabe pour expliquer le pi' phénicien, mais il admet péremptoirement la permutation de ^ et y . Ce procédé, qui a ses difficultés, a fait réfléchir M. Schrœder^ qui adopte, du reste , les vues de M. Ewald : il se demande si le mot n:2y n'est pas un dénominatif de py=pN t^ pierre», ayant le sens «d'être couvert d'une pierre». On a à peine besoin défaire remarquer combien l'une et l'autre de ces étymologies sont forcées, et combien , d'après cette traduction , la phrase est vide et peu digne du ton solennel que réclame le caractère funéraire de l'inscription.

M. Judas a cru pouvoir lire ainsi : nî px nnn nj2>' n2:n mnp , ce qu'il traduit par deposita est in œdes sub arcam liujus sepulcri. Ici se retrouve , sous une nouvelle forme , le ton creux et insignifiant que nous avons observé dans la phrase ressortant de la traduction citée plus haut, et qui nous paraît impossible dans une épitaphe. Mais nous n'avons pas besoin de

' Die Fhôn. Spr. p. 2o3, note 3.

parler du sentiment: celte traduction est (^^alement inadmissible par des raisons linguistiques. D'abord niay , comme pluriel de py = pN, signifierait seulement «pierres» et non pas rr constructions sépulcrales»; et, même en admettant cette signification, il faudrait la préposition ba ou -jins «dans» au lieu de l'accusatif; puis le démonstratif, selon la règle générale des adjectifs, suit toujours le substantif qu'il détermine; par conséquent, DT se rapporte à pK, et enfin la leçon pN est peu probable, à en juger par les autres exemplaires contenus dans le livre de l'abbé Bourgade. Cette dernière observation a déjà été faite par M. Levy, qui déclare cependant que les mots rij^y et map sont des synonymes; ici encore je regrette de ne pas partager l'opinion du savant épigraphiste.

Pour pouvoir dégager le vrai sens de cette formule , il est indispensable d'en rapprocher deux autres variantes, qui présentent comme elle cette particularité que le mot itijTJ est placé à la fin. La première variante (B. 35) figure dans une épitaphe appartenant à un personnage du sexe masculin et se lit :

n:2i* DT pN nnn nD:n

' map )

J'ai mis, pour le second mot, les deux leçons possibles; la leçon ")3"'p se recommande par l'apparence dans la copie de l'abbé Bourgade; aussi MM. Ewald et Levy l'ont adoptée d'un commun accord. L'autre leçon map a été suggérée par M. Schrœder, qui l'obtient à l'aide d'une correction plausible, de sorte qu'à propos de ce mot il n'y aurait aucune divergence dans les exemplaires. C'est au fond un point secondaire de forme, car ces termes ne diffèrent entre eux que par la terminaison féminine, qui ne change pas la signification du mot, comme nous le verrons tout à l'heure.

La seconde variante se trouve dans le numéro 3/i du re-

cueil de l'abbé Bourgade ; le défunt est du sexe féminin. Elle porte distinctement les mots suivants :

Dzi'j î px nnn itinit n3:n

Le terme nwiî a présenté un grand embarras aux exégètes. M. Ewald lit tout d'abord nw.s , forme dans laquelle il voit le passif du verbe Nis = rn2; il arrive ainsi à la traduction un peu forcée : «tu es mandée, assignée» (= n"»l2 du bist bestelll). M. Schrœder se demande s'il faut prendre n\xiî pour un adverbe de lieu signifiant «ici», et répondant au démonstratif hébreu DNî, qui a quelquefois cette signification (Esther, VII, 5; I Rois, XXII, 9^, etc.), ou s'il faut le regarder comme étant composé du démonstratif iî et de la terminaison adverbiale n\y . Je crois que ni l'une ni l'autre de ces suppositions ne peut satisfaire l'exigence d'une philologie sérieuse, car le démonstratif féminin s'écrit toujours Dî, et notamment dans deux de nos variantes elles-mêmes (n°* 33 et 35), oii on lit pN ou n* P:2n «cette pierre». L'autre hypothèse est aussi peu probable : la composition d'un démonstratif et d'une terminaison adverbiale, sans analogie dans les autres langues sémitiques, est d'autant moins possible dans l'idiome phénicien, oii l'emploi de cette terminaison adverbiale n'est pas même constaté.

On voit facilement que, pour comprendre ces formules, il faut, avant tout, se rendre compte de la nature grammaticale des termes nzi'j et n"'N"iî . On peut y arriver par la comparaison des variantes, d'où il ressort avec certitude, d'un côté, l'équivalence de n"'X"!î avec map, et, de l'autre, la différence absolue entre nzTJ et n:2n ou px. Or, comme le mot nsp ou msp se fait facilement reconnaître pour être identique à l'hébreu ^^J? ou nn3p «tombeau», il s'ensuit que le terme n*»»!?, qui le remplace dans le numéro 3/i, doit avoir une signification analogue; il est, par conséquent, un substantif tout comme px ou

Dian. Gela nous conduit ainsi à conclure que le seul verbe de ces phrases, représenté par le terme r2:n, est à la forme active, puisqu'il régit nécessairement l'un des substantifs dont il est suivi.

Ces considérations nous mettront à même , nous l'espérons , de trouver le sens probable de toutes ces formules. Nous commençons par les numéros 82 et 33, qui se réduisent à une seule formule ; il est hors de doute que le sujet du verbe est représenté par le substantif mnp «tombeau», qui est du genre féminin. Même si l'on admet la leçon I3'»p dans le numéro 35, la forme féminine du verbe n'a rien d'étonnant, cai; ce mot, quoique masculin en hébreu, pouvait être des deux genres en phénicien; ainsi on lit, par exemple, dans le Pœnulus : rtiacum syth=^ nî DpD, tandis que, d'après l'usage hébraïque, on dirait nr DpD. Mais quel sens attribuer au terme r:3y, qui, d'après les raisons exposées plus haut, doit être un substantif? J'incline à y voir une simple variante orthographique du mot hébreu n:1y (pi. de py) «péchés»; la permutation de 1 et 3 n'est pas rare dans les langues sémitiques ; exemples : mN-, yiar, biu?, qui s'écrivent aussi n2N, ynu, bac?. Le verbe n:n, régissant le substantif n:3i?, a le sens de «faire pardonner les péchés», comme dans Eccl. x, /i, n^h)!^ □'•KÇn mr NDnç«une parole humble fait pardonner de grands délits».

Quant au mot n'iNlî du numéro 34, nous avons cherché à établir qu'il doit être le synonyme du mot map «tombeau ». Il est, en effet, difficile d'en méconnaître l'identité avec l'hébreu rrilî, qu'on traduit ordinairement par «coin», mais dont le sens primitif ressort du fait qu'il est mis en parallèle avec pnîD «bassin à aspersion», dans Zacharie, ix, i5 (comparez la locution. Psaumes, cxLiv, 1 2,nnî3 U'Tnja «nos filles sont [pleines de sève] comme les citernes (du sanctuaire, qui sont toujours remplies de vin destiné aux libations. ») L'insertion de l'aleph a encore lieu dans d'autres mots néo-puniques, par exemple,

CNnppour on:. Le mot n^xiT, proprement «citerne», désigne ici la fosse sépulcrale; en hébreu, le terme ^13 a également ces deux significations *.

Après ces préliminaires, nous arrivons à donner ces formules pourvues de ponctuation avec leur traduction littérale :

nnaj? nf (n:3n) pK (nyn) rnn niày (nn3n=) nsjn (b. 3»,33 > nii» n> px nnn ' ' [ (nn:n=) ri33n (b. 35.)

" ''^ " msp, )

n:iï î Î3N nnn n'»NTî (nn3n=) n^sn (b. 34.)

Tradaction.

Remisit peccata sub lapide hoc sepulcrum ! Remisit sepulcrum sub lapide hoc peccata! Remisit fovea sub lapide hoc peccata !

Cela équivaut à une locution précative conçue en ces termes :

fr Puisse le tombeau ou la fosse, sous cette pierre, faire pardomier les péchés du défimt ! "

Maintenant, hâtons-nous de rapprocher de ces formules phéniciennes des locutions analogues qui reviennent dans les épitaphes juives ; mais, au lieu de les chercher chez les Israélites européens, je présenterai ici une de ces épitaphes hébraïques que j'ai copiées pendant mon séjour dans le Yémen, sur le cimetière israélite de la petite ville de Souda, dans le Beled Nehm , au nord-est de San*a , et qui sont encore inédites :

' Même en prenant n^XIÎ dans le sens de coin de terre, il est assez rapproché dti mot -)2p ou m3p ^ tombeaux pour le remplacer occasionnellement.

C'est-à-dire : KSaadia, fils de Rab Schelomo, est entré en repos, jeudi, le s'y du mois de Nissan de l'an 1828 de l'ère des Séleucides (avril-mai iBia). Que Dieu lui pardonne tous ses péchés ! Amen. »

On voit que le pieux souhait contenu dans l'épitaphe phénicienne est au fond le même que dans l'inscription funéraire juive, avec cette différence que la formule juive exprime clairement le nom de celui qui peut pardonner et prendre en grâce le pécheur, tandis que le Phénicien polythéiste, comme s'il était embarrassé du choix à faire parmi tant de dieux , donne une tournure différente à sa phrase et ne cite aucun d'eux. Nous sommes loin de le regretter; car, grâce à son expression redondante, nous apprenons une autre particularité religieuse que nous retrouvons également chez les Juifs. Quand on voit avec quelle persistance se répètent les mots k sous cette pierre » , qui paraissent tout à fait superflus, on ne peut pas s'empêcher de soupçonner que, dans la croyance des Phéniciens, la mise de la pierre sépulcrale avait un rapport quelconque avec le pardon qu'on désirait obtenir en faveur du défunt. Or n'estil pas remarquable de rencontrer une théorie analogue dans le judaïsme ? Le rite talmudique prescrit de mettre une pierre sur le cercueil d'un homme mort sans repentir, et la Guémara raconte qu'on a agi de la sorte envers certains rabbins , d'ailleurs très-pieux , qui sont morts pendant qu'ils étaient en dissentiment avec leurs collègues. La mise de la pierre sur le cercueil a pour but de faire expier les péchés du défunt par la punition symbolique qu'on lui inflige, afin que Dieu ne lui

en demande plus compte dans l'autre monde; la même idée se fait jour dans les formules phéniciennes. Il est à peine nécessaire de faire remarquer que le désir exprimé dans les textes funéraires néo-puniques , de voir pardonnes les péchés des morts, n'est pas seulement une preuve incontestable que le dogme de l'immortalité de l'âme avait de profondes racines dans la religion phénicienne ; mais il implique en outre que les Phéniciens avaient des croyances très-développées concernant la rétribution des actions humaines après la mort. En attendant que de nouveaux textes Wennent éclaircir ces questions obscures, contentons-nous des résultats sommaires qui , quelque incomplets qu'ils soient , font néanmoins entrevoir combien l'opinion courante, qui attribue aux Phéniciens des tendances purement matérialistes, a besoin d'être modifiée.

8 6. LA DEUXIÈME INSCRIPTION D*ODMM EL-^AWAMID.

Le voyage archéologique si fructueux que M. Renan a exécuté en Phénicie en 1861 et 1869 a mis au jour plusieurs textes phéniciens découverts sur les ruines de Laodicée, appelées par les Arabes Oummel-Awâm{drf.\a mère des colonnes». Le plus long de ces textes , celui qui est connu sous le nom de première inscription d'Oumm el-Awàmid, ne Tprésenie aujourd'hui aucune diflSculté d'interprétation, grâce au concours éclairé d'un grand nombre d'orientalistes, en commençant par l'éminent voyageur lui-même. Il n'en est pas ainsi en ce qui concerne le second texte, qui consiste en deux lignes gravées au bas d'une pierre à offrande trouvée sur les mêmes ruines. La deuxième inscription d'Oumm ePAwâmid appartient à la série des textes votifs dont l'Afrique phénicienne a fourni des centaines d'exemplaires. On y voit ordinairement les mots "n: ^K Kvœu fait parr» accompagnés du nom du donateur et

de celui de la divinité à laquelle s'adressait le vœu; ces divinités sont presque toujours Baal-Hammon et Tannat-Penîbdal (VyaiDnin, pn byn). Notre texte contient dans la seconde ligne la formule votive usuelle ; la première ligne est entièrement occupée par le nom de la divinité, qui est tout autre que celui des tables votives de l'Afrique, bien que le mot pn s'y trouve également. Quelle est cette divinité et comment faut-il comprendre les quatre mots qui servent à la désigner? Voilà les points que nous voulons discuter et, s'il se peut, éclaircir dans cette note.

La deuxième inscription d'Oumm el-'Awâmid est ainsi conçue :

pn ha DinW)v2bi2b >:3 "jy pu;Ni3V m ctn

[. Renan et Levy traduisent : c^A la reine Astarté, déesse solaire; vœu fait par ""Abd-Eschmoun pour (L. avec) mon ûhv. La traduction de la première ligne s'éloigne du sens littéral du texte en ce qu'elle substitue le genre féminin au genre masculin affecté par les mots "j^D , Vk , pn ; le changement du genre a été imposé aux savants traducteurs par cette considération qu'Astarté joue toujours le rôle d'une divinité féminine ; aussi avait-on supposé tout d'abord qu'il fallait lire ces mots avec la terminaison du féminin , conformément à la prononciation hébraïque ns^D n:pn, le terme ba seul pouvant servir pour les deux genres indifféremment, supposition abandonnée ensuite par cette raison que le genre féminin est régulièrement indiqué en phénicien par la finale t et non par la simple voyelle «. La difficulté du changement du genre subsiste donc entièrement , et elle est si grave que M. Levy renonça à la résoudre. Il émit cependant deux hypothèses qui introduisirent une modification dans la coupure des mots. La pre- j mière de ces hypothèses consiste à lire pn ha mnuy 'jj'^û'? « à |

Moloch, Astarté et El-Hammon w , de sorte que la pierre serait dédiée à trois divinités à la fois; mais, comme il n'y a aucune trace du culte de Moloch dans les monuments phéniciens ^ M. Levy donne la préférence à une autre hypothèse. Les mots |Dn ha mnuy ■jVd'? seraient à traduire ainsi : «Au roi d'Astarté, El-Hammon»; le qualificatif ^roi» aurait le sens de «mari», en admettant avec Movers et M. A. Mùller qu'Astarté fût considérée par les Phéniciens comme l'épouse de Ba*^al. De cette manière, notre inscription ne serait plus dédiée à Astarté, mais à son divin époux Ba'^al; M. Levy ajoute que cette supposition fait disparaître toutes les difficultés grammaticales.

Je regrette de ne pas partager cette opinion; même en admettant la relation conjugale de Ba'al et d'Astarté, notre texte n'en deviendra pas plus clair; au contraire, de nouvelles difficultés surgiront par suite de cette interprétation. Tout d'abord il y a lieu de s'étonner que le dieu Ba'al ne soit mentionné que sous le double déguisement de roi d'Astarté et de El-Hammon? Pourquoi le donateur a-t-il hésité à faire graver distinctement le nom de Ba'al , comme l'ont fait les auteurs de tant d'autres pierres votives? Puis, si pn bx était le dieu auquel s'adressait le vœu, il faudrait nécessairement hah pn, à l'instar des locutions b'J2'l pxV, ri:n'? rim"? des bons textes. L'expression ^ya pK"? , nin naib ne se rencontre que dans les textes néo-puniques les plus modernes et les plus négligés, et s'excuse par la proximité du terme qualifié et du qualificatif, tandis qu'ici les termes pn ha sont séparés de "[bDi par le nom mns;»; la meilleure construction aurait été bab ninui* "jSd pn. Enfin, dans aucune langue sémitique, le mot

' Celte assertion da savant épigraphisle de Breslau est encore fort discutable; je crois, au contraire, que le Moloch biblique est le même que Melqart ^"'P*"l'7î3,le dieu de Tyr, dont le culte était répandu dans toutes les colonies phéniciennes.

"j'^D n'est synonyme de hvi; une femme dira bien à son mari ■'JiiK, mais jamais "•3'7D. Ajoutons que le titre pn ha est lui-même insolite, et qu'il doit y avoir une raison pour que l'on ait abandonné l'expression jDn Vi'S, qui est si fréquente dans les monuments de Garthage.

Il résulte des considérations précédentes que notre monument n'est voué ni à Ba*^al, ni à Astarté, ni à Moloch, ni à El-Hammon séparément; nous pouvons ajouter, ni aux trois dernières divinités collectivement, car, dans ce cas, la conjonction n'aurait pas manqué, au moins devant le dernier nom. Quel est donc le dieu que notre 'Abdescbmoun entendait honorer? Le seul moyen qui reste pour résoudre ce problème, c'est de supposer que le groupe mnu^y dVd forme un complexe indivisible et représentant le nom propre d'un dieu particulier; les mots pn ba, qui suivent immédiatement, sont par conséquent l'épithète du dieu Melhiastart, ce qui explique pourquoi ces mots sont dépourvus du ^, indice du datif.

Dans le paragraphe précédent, nous avons signalé toute une série d'objections qu'on est en droit défaire contre l'explicîation de pn bvi par t^ Ba'^al solaire » ; ces objections gagnent un nouvel appui dans le texte qui nous occupe. En effet, d'après la traduction citée plus haut, notre monument aurait été voué à Astarté, déesse que toute l'antiquité identifiait à Vénus; mais alors comment se fait-il qu'Astarté soit qualifiée de c^ déesse solaire», si les mots pn bx ont cette signification? Faut-il supposer une relation mystique entre Vénus et le soleil? ou bien faut-il admettre d'emblée l'identité de Ba'al et du soleil? Ceci est pourtant très-difficile , car Ba\d se trouve mentionné sépa-i rément et à côté de DD*ù' dans 11 Rois, xxni, 5, et cette distinction entre Ba'al et le soleil est rigoureusement observée dans les textes palmyréniens ; ainsi le dieu Baal-Schamin, donl la suprématie absolue ressort de la qualification de ND^y ^{^C « maître du monde », a été assimilé dans les traductions grecques

à Jupiter (M. de Vogué, Syrie centrale, p. 5o), tandis que le dieu wDu7 r^ soleil», n'ayant que l'épithète de N2t2 xn^N rtdieu bon», est rendu en grec par Hélios {^ibid. n° 108, p. 69). L'incompatibilité du titre solaire avec le caractère d'Astarté a été bien sentie par M. Renan, qui s'est vu obligé de supposer que le sens du terme Hammon s'était déjà perdu chez les Phéniciens , et que la dévotion populaire donnait ce titre d'une façon abusive à toutes les divinités célestes. Au lieu de s'arrêter à cette extrémité, il me paraît plus naturel d'en conclure que le terme jDn ne signifie pas r solaire» : c'est précisément le résultat de nos recherches antérieures. Nous pensons que notre monument était dédié à un dieu qui était spécialement adoré par les Phéniciens établis sur les côtes de la Libye et qui avait pour nom Melkiastart. Le donateur semble avoir été un Carthaginois domicilié à Laodicée et attaché au culte de son ancienne patrie. L'épigraphie phénicienne montre plusieurs faits de ce genre; ainsi, par exemple, une inscription de Malte est dédiée à Melqarl, dieu tutélaire de Tyr; Harpocrate est invoqué dans un monument d'Espagne, etc. Du reste, il est avéré que les colons babyloniens et autres transplantés en Saniarie par les Assyriens y avaient continué pendant longtemps le culte de leurs divinités nationales (II Rois, xvii, 29).

Notre inscription paraît donc pouvoir se traduire ainsi :

-A Melkiastart, dieu libyen; vœu fait par 'Abd-Eschmoun avec son fils».

Le yod de ""jS est le suffixe de la troisième personne du singulier masculin.

Disons maintenant quelques mots à propos du dieu que notre texte révèle pour la première fois. Le nom mns^ys'jD semble tout d'abord convenir beaucoup mieux à un homme qu'à un dieu , car je ne crois pas pouvoir en rapprocher les noms d'anges comme ^N3"»D, '7N''"i33, qu'on rencontre dans la basse époque biblique : dans ces composés , le terme htt ex-

prime une idée abstraite, tandis qu'Astarté représentait um conception concrète et définie. On pourrait penser au besoin à un personnage humain divinisé, supposition en faveur de laquelle il ne sera pas difficile de citer des exemples , même parmi les peuples sémitiques; cependant le titre si général de «dieu libyen» ne paraît pas s'accorder avec cette hypothèse. La nature de ce nom divin devient claire quand on prend le mot mntyy pour un appellatif dans le sens de «troupeau» qu'il a en hébreu (Deut. xxviii, 4, 18); mn2?i'D'?D «roi de troupeau» représente ainsi une formation toute pareille à celle du nom divin mpbo , qui signifie proprement « roi de ville » (mp~"]bD). Le nom de la déesse Astarté mntyy a certainement la même signification et n'est que l'abréviation de mnc?^ nVva «maîtresse de troupeau», d'où la Baltis des auteurs grecs. On n'a nullement besoin de chercher l'étymologie de mne?» dans une langue étrangère; le culte d'Astarté est tout ce qu'il y a de plus incontestablement sémitique. Les cornes de vache, qui constituent le symbole essentiel de la déesse et que l'on rattache ordinairement à son caractère sidéral, semblent avoir primitivement fait allusion aux troupeaux mis sous sa garde. Astarté, dès le principe la divinité synonyme des troupeaux \ a reçu avec le temps des attributions très-variées, grâce à l'association des idées et à l'accroissement des abstractions amenées par le progrès de la civilisation, car toute conception religieuse, sous peine de mourir, est obligée de s'assimiler les éléments intellectuels que le temps apporte avec lui; et notre

* Sous cette importante réserve, la relation conjugale entre Ba'al et Astarté devient assez plausible, surtout quand on suppose que le nom Ba'al est abrège de Baal-'Aschtar «maître de troupeaun. Le progrès dans l'astronomie, ou plutôl dans l'astrologie , a fait de Ba'al et d'Astarté des divinités célestes. Ba'al devini alors Ba'al-Samèm «maître des cieuxTi , et Astarté fut nommée Astart-Samém {Inscr. d'Eschtnounazar, 1. 16), Astarté des cieux (Uranie). Cette transformation provient de ce que les anciens se figuraient les étoiles du zodiaque sous forme d'animaux.

déesse, de conception étroite et matérielle qu'elle était à sou origine , a fini par devenir chez les philosophes un principe cosmique multiforme et infini. Cependant le peuple phénicien, restant étranger aux élucubrations de l'école, n'a jamais oublié l'origine pastorale de la grande déesse nationale, témoin le nom Melkiastart qu'il a donné à un dieu de la Libye. Faisons encore remarquer que le sens de troupeau pour nn^i'\ qui ne diffère de mri2?y que par la suppression de la terminaison du féminin, se trouve dans l'inscription de Mescha', 1. 1 7 : la phrase Dtnn C'DD "in w i*b ""r peut se traduire ainsi : «car l'interdit appartient au troupeau de Kemoschn^, c'est-àdire aux prêtres voués à son culte. L'expression C?DD inc^y a son analogie dans la locution hébraïque mn"' mi' (Jérémie, XIII , 17), le troupeau de Yahwé , c'est-à-dire ses adorateurs particuliers.

Puisque nous venons de rencontrer ici le terme pn , dans lequel nous croyons voir la désignation phénicienne de la Libye, qu'il nous soit permis de revenir sur son étymologie. Dans un article précédent nous avons essayé de démontrer que ce mot indiquait primitivement une espèce d'arbre, qu'on avait l'habitude de planter autour des autels et avec le bois duquel on fabriquait les simulacres des dieux qu'on posait dessus. Nous avons en outre établi, par le témoignage d'Etienne de Byzance, que le nom de Hammon donné par les Phéniciens à la Libye s'appliquait primitivement à l'oasis d'Ammon, célèbre par l'oracle de ce dieu; nous pouvons maintenant citer un passage de Pline qui nous apprend que cette oasis nourrissait une espèce particulière d'arbre qui distillait une résine

' La forme masculine désigne naturellement un troupeau de besliaux en général, et la forme féminine indique particulièrement un troupeau de bestiaux femelles; cela- explique Tandrogynisme primitif d'Astarté.

* Le dernier mot de cette phrase moabite peut aussi être le commencement d'un verbe; dans ce cas on traduira : «Car je l'ai (les ai) voué (voués) au troupeau de Kemosch. n

odoriférante très-estimée chez les anciens. Voilà ce qu'en dit cet auteur : rrErgo .^thiopiae subiecta Africa hammoniaci lacrima stillat in liarenis suis, — inde nomine etiam Hammonis oraculo, iuxta quod gignitur arbor quam metopon appellant — résinas modo aut cummium?? {XII, 107). Il est donc très-possible que, sous le nom de pn, les Phéniciens entendissent l'arbre résineux appelé par les Grecs metopon; comparez l'arabe /,l4r ^ sambucus n et j^x-o yly- « ebulus. n

On voit que notre texte a enrichi le panthéon phénicien d'un nouveau dieu, et qu'il a fourni la clef du nom d'Astarté, qui est resté une énigme jusqu'à présent; ceci donne à la mission de Phénicie un titre de plus à la reconnaissance du monde savant.

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