‹ Mélanges d'épigraphie et d'archéologie sémitiquesChapitre 5 sur 12 · LES MEDAILLES DE TARSE DITES H ABDZOHAR · texte numérisé non relu

LES MEDAILLES DE TARSE DITES H ABDZOHAR

Notre siècle est avide d'histoire. Grâce au progrès accompli dans l'épigraphie sémitique, on voit émerger de l'oubli un grand nombre de personnages jadis inconnus, dont les noms donnent souvent lieu à des conclusions d'un caractère religieux; car les peuples sémitiques faisaient entrer dans leurs noms propres les noms de leurs divinités. On voit combien il importe que l'existence de tel nom propre , qui se montre pour la première fois, soit établie avec certitude; autrement, la base de l'investigation risque de crouler un beau jour et d'entraîner dans sa chute les conclusions auxquelles elle a donné lieu et qui sont devenues chères à plusieurs personnes.

Ces réflexions nous ont été suggérées par la légende qui figure sur quelques dariques frappées en Cilicie, et que l'on a si improprement nommées les médailles d'Abdzohar.

Lesdites médailles, dont on connaît cinq variantes, sont figurées dans le grand travail de M. de Luynes sur la Numismatique des satrapies, et, en partie, dans les Monumenta de Ge-

<onius. Elles représentent, au droit, Baal-Jupiter, assis sur un trône, tenant le sceptre et tourné à gauche; devant lui, un pi et une grappe de raisin; à droite, la légende nn h^^; sous le trône et en face, les deux lettres isolées ZD; au revers, on voit figuré un lion déchirant un taureau; au-dessous, deux murs de forteresse crénelés; en haut, vingt et uno jottres phéniciennes ainsi formées :

Dans celte légende, il n'y a que le dernier groupe qui soit à l'abri du doute; car, dans les médailles publiées par M. Wad- (lington {^Etudes de numismalique asiatique) , le mot "j'jn est rendu on grec par KIAIKIGJN; il signifie, par conséquent, la Cilicie; les autres mots ont été diversement lus et interprétés ; nous passons sur les interprétations de Gesenius, du duc de Luvnes t de M. Fr. Lenormant, qui, reposant sur de fausses leçons, ont déjà été écartées par M. A^ addinglon.

M. Waddington lui-même incline à lire nnna:? b'J "«î nîD "bn et traduit ainsi : r Monnaies d'Abdzohar (satrape) de Cilicie». Cette traduction, la plus sobre de celles qui ont été proposées, peut à peine se concilier avec le sens littéral des mots; car, dans aucune langue sémitique, le terme "«"îD ne signifie monnaie, puis la préposition b'J devient tout à fait sujterflue, et, enfin, le waw qui précède le mot "^bn ne peut pas appartenir an mot "inî'^y; car celui-ci se termine, dans la majorité des exemplaires, enaleph; il doit, par conséquent, représenter la conjonctive «et».

Le dernier essai d'interprétation a paru en 1861; son auteur, feule docteur Levy. de Breslau, a le premier reconnu la leçon Kin: pour N'in; sur trois exemplaires, et cette remarque est très-importante, comme on verra plus loin; quant a son interprétation de la légende, elle me paraît peu réussie, ainsi qu'il sera démontré tout à l'heure.

D'après Lovy, cette légende signifierait : Mazdi (=Ahouramazda), qui est sur les adorateurs de la lumière (N^în^ 1^^ = NTt'iT) et la Cilicie (Mazdi [Ahuramazda] , ivelcher isiûber die Lichtanbeter und Cilicien^.

J'avoue qu'une invocation d'Ahouramazda pour protéger les adorateurs de la lumière me paraît déplacée sur des monnaies destinées à l'usage profane et frappées dans un pays éloigné de la Perse; cela est d'autant plus étonnant, que le recto de la médaille porte non pas l'emblème du dieu perse, mais la figure de Jupiter; comment le père de la foudre se serait-il si bénignement résigné aux hommages rendus en sa présence à un rival oriental? Mais, à part ces considérations, une pareille traduction est insoutenable au point de vue purement philologique, car l'expression h's^'^^h'Hi indique nécessairement une fonction administrative, comme h's "i^K en hébreu (Genèse, XLiv, 9; Isaîe, XXII, i5); de plus, si les mots in* ~3i* étaient la qualification d'une certaine classe d'hommes, on aurait certainement mis devant le nom propre "^n un mot signifiant «hommes, habitants», par exemple, ''C?:x, nxi, etc. exigés par le parallélisme, et, en dernier lieu, si le mot my était un pluriel à l'état construit, le yod caractéristique ne pouvait pas être omis, puisque l'orthographe araméenne exprime toujours les lettres quiescentes à la fin des mots, témoin la particule n, qui s'écrit avec yod. Ces remarques suffisent pour démontrer que le dernier mot est loin d'avoir été dit sur cette légende. Déjà , en 1 Sba , les interprétations étaient tellement improbables et confuses, que M. Blau a pu dire avec pleine raison : Wer die Geister sich will quàlen sehen, schlage die betrejfenden Abhandlungen von Gesenius and Luynes nach. Vingt ans sont écoulés depuis que ces mots ont été écrits, et nous sommes absolument dans la même incertitude.

Après un si long tâtonnement, on ose à peine avancer une opinion quelconque; je crois cependant pouvoir présenter une

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nouvelle solution du problème, et d'autres jugeront si elle est définitive. Je pars du point de vue que le groupe de sept (six), lettres lié par waw avec le nom de la Cilicie doit être un nom propre de province, et cette considération m'amène à lire ce groupe dans tous les exemplaires nth: "îzj? «rie pays ciseuphratique», expression qui se retrouve dans Esdras, iv, lo, ii, 16, 20, avec la même signification. Cette leçon me paraît très-acceptable: car les variantes, au lieu de présenter deux mots svnonvmes, comme l'a pensé M. Levy. proviennent plutôt de la négligence du graveur, négligence qui a défiguré les autres mots dans une égale mesure ; il est même vraisemblable que la gravure fut exécutée par un homme ignorant l'écriture araraéenne. Le premier mot ne peut donc être que le nom du satrape; il se prononce Mazdài et est visiblement d'origine perse, puisqu'il rappelle le second élément du nom à^Ahouramazdà.

Je propose donc la traduction suivante :

f^Mazdaî, satrape de (mot à mol : qui est mis sur) la Ciseuphratique et de la Cilicie».

Les mots îin hv2 n'indiquent pas une divinité, mais les habitants de Tarsus, comme Dzc; 'h'S2 (Juges, ix, 2, 3); les lettres jD commencent le verbe x:d, compter, c'est-à-dire examiné et trouvé le poids juste; c'est la marque de l'administration. Cette formule a donné lieu au célèbre men^, mené, etc. de Daniel (v. 20).

Le nom du satrape Mazdaï se voit encore sur d'autres médailles de l'Asie Mineure; cela s'explique par la relation d'Hérodote qu'à l'époque perse la Cihcie s'étendait au delà du Taurus vers le nord et atteignait l'Euphrate du côté est ( Hérod. v, Zig). Touchant la limite méridionale de la Cilicie, il y a deux données contradictoires en apparence qui se concilient parfaitement avec le secours de notre légende. D'après Solin , xxxTin, 1 . la Cilicie s'étendait anciennement jusqu'à Pelusium;

elle aurait ainsi compris la Syrie et la Palestine, ce qui paraît fort étrange, d'autant plus que, d'après le tëmoignage non moins suspect des passages d'Esdras, cités plus haut, ces pays sont clairement indiqués sous le nom de Ciseuphratiqtie ")2y NTn:. Cette difficulté est entièrement levée, grâce à l'indication fournie par l'épigraphie; nos légendes montrent la province ciseupliratique réunie juridiquement à la Gilicie sous un seul chef; elles formaient, par conséquent, une seule satrapie; voilà pourquoi, au point de vue administratif, la Ciiicie allait jusqu'à la frontière d'Egypte, tandis que, comme division territoriale, la Syrie et la Palestine étaient comprises sous la dénomination collective de "Abar-Naharâ (Ciseupliratique).

Le fait établi par le témoignage de notre légende, savoir que les paysciseiiphratiques étaient administrativement annexés à la satrapie de Ciiicie , donne pour la première fois le moyen d'éclaircir un point fort obscur, qui se fait remarquer dans l'énumération des satrapies figurant dans les inscriptions de Darius à Bissoutoun et à Naqschi-Roustam. On s'est depuis longtemps étonné de ne pas voir figurer sur la liste des satrapies ni la Syrie, ni la Phénicie, ni la Palestine; cependant ces provinces avaient certainement une grande importance pour l'empire perse par leurs ports maritimes et par les services que les flottes phéniciennes rendaient si souvent aux intérêts du grand roi. L'énigme se résout du moment qu'on sait que ces pays faisaient partie de la satrapie de Ciiicie; c'est donc la Ciiicie qui doit nécessairement figurer dans la liste, et, en effet, je l'y trouve sous un nom très-peu différent de celui qu'elle porte dans nos légendes. La satrapie appelée Karikâ dans les textes de Darius a été identifiée par M. Oppert avec Carthage; mais cette colonie phénicienne ne paraît jamais avoir été soumise à la domination perse; car nous savons, par le témoignage d'Hérodote (m, 19), que les Phéniciens avaient formellement refusé de concourir avec leur flotte

à la conquête de Carthage projetée par Cambyse ; d'autres interprètes ont pensé à quelque petit pays montagneux de l'Arménie. D'après ce que nous venons de dire sur l'importance de la Cilicie sous le régime perse, il nous paraît impossible de penser qu'elle fiit omise dans la liste, et nous nous croyons autorisé à la voir dans la Karikà des textes cunéiformes , d'autant plus que le nom de cette province s'écrit aussi en phénicien "pD avec kaf au lieu de het. La transcription est, comme on le voit , aussi exacte que possible ; car l'idiome perse remplace régulièrement / par r; il dit, par exemple, Babirus pour Babilus = Babylone. Les territoires transjordaniens avec une partie de la Syrie orientale paraissent avoir formé la satrapie d'Arabie, l'Arabava des documents perses. Faisons encore remarquer que les termes "j^n et "pD pour la Cilicie reviennent également dans la littérature hébraïque sans avoir été signalés jusqu'à présent. Je crois reconnaître la première forme dans Ezéchiel, xxvii, 1 1 ; le passage 'X^m inN "'js a déjà été méconnu par les Septante, qui l'ont traduit par vlo\ ApaSîeov xai V Svvafxis aov; la même vue est partagée par la Massore, qui, en pensant au substantif bTi «force», a inséré un yod après le liet; une locution telle que «les fils d'Arwad et ton armée étaient autour de tes murs v choque par la présence du suflixc de la seconde personne. Il faut plutôt traduire les w fils d'Arwad et de Cilicie, etc. » Arvvad==Aradus et la Cilicie ont l'une et l'autre «les contrées situées au nord de Tyr. La forme "j^d se trouve lans la Mischna de Sabbat, section 2; il y est question de matières qui ne doivent pas être employées pour en confeclionner la mèche de la lampe qui est destinée à éclairer la maison le vendredi soir; le rejet de ces matières, dont notre "i'JS fait partie, est motivé par cette raison qu'elles brûlent mal, et qu'il est à craindre que quelqu'un de la maison, en oubliant la présence du Sabbat, ne se mette à arranger la lampe pour voii' clair. Le sens de ce mot est resté douteux : quelques

commentateurs le prennent pour du déchet de soie; d'autres y voient une espèce de lichen. Il est plus probable que la matière nommée "jVs était l'étoffe grossière de poils de chèvre, dont on fabriquait en Cilicie des habits de basse qualité connus sous le nom de cilices |''p'''?"'P ; il paraît même que le nom de «Cilicie» est dû à ce produit, qui formait un notable article de commerce; l'habitude d'appeler les localités d'après leur produit principal est démontrée par le nom même de Tarsus, écrit nn en phénicien, et qui désigne une espèce d'arbre, le sapin?, en hébreu npn (Levy, Pb.St. i, 19, note 9). Comparez les villes de Palestine ^Dn (palmier); 3:y (vigne); n^sn (pommier); d^d^ (laine), etc.

Une autre forme du nom de la Cilicie existe aussi dans la Bible. M. Levy a très-bien établi l'identité de cette province avec le pays de nbn, où, d'après II Rois, xvn, 6, Salmanasar (selon I Chr. v, 26, Tiglat-Pileser) avait transporté les exilés des dix tribus. En effet, le nom imt) , Habor, qui suit dans ce passage, rappelle le fleuve Chaboras, qui se verse dans l'Euphrate près de Circesium. Ces exilés se sont ensuite répandus dans l'Asie Mineure; là, ils furent rejoints par bon nombre de captifs de la Judée, appartenant aux tribus de Juda et de Benjamin, que les rois assyriens y envoyaient par suite de leurs invasions réitérées dans le royaume de Juda. Ainsi, il est avéré que saint Paul, originaire de Tarse en Cilicie, descendait de la tribu de Benjamin (I Rom. xi , 2 ). Le prophète Obadia (Abdias) désigne clairement les exilés de Jérusalem établis en Sepharad, expression qui rappelle la Saparda des inscriptions de Darius, laquelle indique une province d'Asie Mineure, peut-être la Phrygie. L'Asie Mineure pouvait donc, à plus juste titre que toute autre contrée, être appelée «le pays des douze tribus 5), et l'on est conduit à en conclure que l'épître de saint Jacques adressée aux «douze tribus de la dispersion» avait en vue principalement les communautés juives de l'Asie

Mineure. En effet, aucun document apostolique ne fait mention de la prédication de l'Evangile dans la haute Asie. Ce sont ces communautés d'Asie Mineure, parlant grec et pénétrées de la philosophie médiatrice d'Alexandrie, qui ont ahsorbé l'activité des apôtres. Une dernière trace des dix tribus dispersées nous est conservée par la Mischna. On y voit R. \kiba traiter durement ces tribus, leur refuser à jamais la consolation de retourner en Palestine, ce qui s'explique, à mon avis, en songeant qu'Akiba, partisan de Barkokeba, ne pardonnait pas aux Juifs d'Asie Mineure de n'avoir pas appuyé le soulèvement contre les Romains. Depuis lors, le souvenir des dix tribus s'est entièrement perdu, et on a fini par les supposer dans des contrées éloignées et barbares, aux portes du Caucase, dans la Tartarie, etc. Cependant les exilés euxmêmes conservèrent longtemps la tradition de leur origine; les colonies qui émigrèrent de l'Asie Mineure dans la Chersonèse Cimbrique (Crimée), comme le prouvent les inscriptions juives funéraires de celte contrée, se servaient d'une ère datant de la transportation assyrienne et gardaient pieusement la distinction des tribus.

J'ai à peine besoin de faire remarquer que les considérations relatives à la signification du mot -p2 et à l'exil des Israélites, quelle que soit leur valeur, ne préjugent rien sur l'explication des médailles ciliciennes. J'espère que ces médailles seront désormais restituées au satrape Mazdaï \ leur auteur légitime, qui prendra définitivement place parmi ses collègues, Tiribaze, Gaos, Datâmes et autres hauts fonctionnaires de l'empire achéménide.

' Le nom de Mazdaï est bien le même que le Mot^a/os des Grecs. Un satrape du nom de Mazaeus administra la Cilicie sous Artaxerxès III et joua un rôle dans la guerre contre les Phéniciens. C'est aux numismates de profession à décider si les monnaies de Tarse peuvent être attribuées à ce Mazaeus ou bien à un do ses prédécesseurs du même nom.

§ 8. — inan nsi-i-x^n: "122; et la ville de pri,

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