BERCEAU DES PEUPLES ABRAHAMIDES
La tradition des peuples issus d'Abraham, consignée dans le onzième et le douzième chapitre de la Genèse , place leur berceau à Our des Chaldéens, en hébreu u^l^'z n^N, Our Kasdim, ville située dans une contrée qui s'appelle, en hébreu ")3i? nn3n "Eher-hannâhâr. D'après le récit biblique, la famille d'Abraham avait émigré d'Eber-hannâhâr avec l'intention de se rendre en Palestine; mais, arrivée à pn, Hârân, dans le pays dit Dnnj DIX, Aram-naharaïm «l'Aramée entre deux fleuves», elle se décida à s'y fixer pour toujours. Seuls, Abraham et quelques-uns des siens continuèrent leur migration jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés sur le sol de la Palestine. Après leur établissement dans la terre promise, les patriarches entretinrent des communications suivies avec leurs parents restés à Hârân. Rébecca, fille de Batuel l'Araméen, est amenée de Hârân pour devenir la femme d'isaac; c'est à Hârân aussi que se 'réfugie Jacob, craignant la vengeance de son frère Esaû; là, il épouse les filles de Lâbân l'Araméen et devient père de douze enfants qu'il ramène en Palestine. Depuis l'époque des patriarches, les communications avec Our Kasdim et Hârân cessent tout à fait; mais les contrées dans lesquelles ces villes étaient situées sont mentionnées à trois différentes époques de l'histoire du peuple hébreu. Un roi d' Aram-naharaïm envahit la Palestine au début de l'époque des Juges; à l'époque de David et de Salomon , Eber-hannâhâr et Aram-naharaïm sont annexés au royaume d'Israël; enfin, à l'époque perse, le terme "^n^^î^ ~>2'J , '^Eber-hannâhâr, ou son équivalent araméen Nnn: itj , '^Ahar-nahara, désignait tout le pays ciseuphratique, comprenant la Syrie, la Phénicie et la Palestine. C'est avec cette acception que j'ai trouvé le terme " Ahnr-nahara dans les légendes
des médailles de Tarse que j'ai eu l'honneur d'exposer devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans la séance du 6 décembre 1872, et qui a péremptoirement ébranlé ma foi dans l'interprétation qu'on donne communément aux termes géographiques 'Eber-hannâhâr et Aram-naharaïm, en traduisant l'un par sau delà de l'Euphrate», l'autre par « Mésopotamie», et, par conséquent, comme indiquant, l'un et l'autre, des pays transeuphratiques et en dehors de la Syrie proprement dite. D'après l'opinion généralement admise, Our Kasdim est une ville de Babylonie, et Hârân est identique à la ville de Cairliœ dans la Mésopotamie septentrionale , ville près de laquelle eut lieu la célèbre bataille entre les Romains et les Parthes, où Crassus perdit la vie; bref, le berceau des peuples abrahamides. et surtout du peuple juif, serait en pleine Mésopotamie. La question consiste à examiner si les expressions Eber-hannâhâr et Aram-naharaïm désignaient dans l'antiquité hébraïque des pays ciseuphratiques tout comme à l'époque perse, ou bien une province transeuphratique, une portion plus ou moins grande de la Mésopotamie.
Je ne me dissimule pas que la question paraîtra téméraire aux personnes qui ont une confiance absolue dans l'ancienne exégèse. En effet, depuis la version des Septante, on s'est accoutumé à placer l'origine des patriarches dans les vastes plaines de la Mésopotamie ; on se représente ces patriarches comme des nomades de race qu'un hasard a jetés sur une terre cultivée; révoquer en doute une opinion adoptée et consacrée par vingt siècles, n'est-ce pas faire preuve d'une grande insouciance ou d'un scepticisme outré? Voilà, je le reconnais, le côté ingrat de la recherche; j'espère pourtant qu'on voudra bien prendre en considération que, quelque important et digne de respect que puisse être un point d'exégèse si ancien, il doit être subordonné aux faits qu'un nouvel examen peut mettre en lumière. Du reste, je suis loin de vouloir ré-
soudre définitivement la question. Je me propose surtout d'ex pliquer pourquoi ma confiance dans l'opinion commune es ébranlée , et quel degré de probabilité peut s'attacher à l'opinioi contraire, qui admettrait que les pays cités dans la sainte écri lure sous la dénomination à' Eber-hannâhâr et d'Aram-Naha ràim représentent des territoires purement syriens.
Considérons tout d'abord la correspondance supposée entr l'expression grecque Mésopotamie et le mot hébreu Aram-naha raïm. Lorsque les Septante ont fait la traduction de la Bible le terme géographique Mésopotamie était d'un usage généra parmi les Grecs. Comme l'expression hébraïque Aram-naharaïi «l'Aramée entre deux fleuves r a une certaine analogie ave le mot grec qui signifie «entre deux fleuves w, ils ont été con duits à identifier l'un à l'autre, et cette identification les obligés à traduire ~iî^i\} "532? par «au delà de l'Euphrate??, ca plusieurs passages de la Bible font voir qu'Eber-hannâhâ s'appliquait quelquefois à un pays plus éloigné de la Pales tine qu'Aram-naharaïm. Mais, en regardant de près, on n tarde pas à s'apercevoir que le terme Mésopotamie ne peut pa remonter à une époque antérieure aux conquêtes d'Aiexandr en Asie. En effet, à l'époque grecque, lorsque, d'un côté, le anciennes cités d'Assour et de Babel étaient tombées en ruines et que, d'un autre côté, les notions géographiques de l'Asi avaient acquis une précision d'ensemble sans précédent; à un pareille époque, dis-je, une division de territoire basée su une méthode hydrographique a sa raison d'être et son utilitj bien marquée, car elle fait embrasser d'un coup d'oeil un grande portion de l'immense empire; mais, avant l'invasio grecque , lorsque les terres situées entre le Tigre et l'Euphral étaient divisées en un nombre prodigieux de royaumes ind^ pendants et très-imparfaitement connus ; lorsque , faute d'il vestigation scientifique, la direction exacte des grands fleuv» asiatiques était peu ou point connue, l'unité géographique
vaste de Mésopotamie a-t-elle existé ? Il est permis d'en douter. Tout d'abord, quand on considère la description toute primitive des fleuves d'Eden donnée dans la Genèse, on reconnaît facilement combien l'hydrographie des pays en dehors de la Palestine était incomplète; est-il maintenant imaginable que, déjà à l'époque des patriarches, on ait assez bien connu en Palestine le cours supérieur du Tigre pour déterminer un ensemble géographique aussi vaste que la Mésopotamie? Du reste, un nom collectif pour la Mésopotamie n'existe ni dans les inscriptions assyriennes ni dans les documents des rois perses; pourquoi en serait-il autrement chez les Hébreux, qui devaient pourtant avoir emprunté le nom du pays à ses anciens possesseurs ?
Mais, dira-t-on, en admettant qu'une dénomination collective de la Mésopotamie n'ait pas existé chez les Sémites, qui nous empêche de penser qu'Aram-naharaïm et Eber-hanoàbâr étaient des territoires transeuphraliques? Cette expression, YArarnée entre deux Jlcuves , ne pourrait-elle désigner le pays situé entre l'Euphrate et le Chaboras? C'est là, en effet, que se trouve la ville de Carrhae, que l'opinion commune identifie avec la Hàrân des patriarches. Nous touchons ici au vif de la question , et les lignes qui suivent ont pour but de circonscrire la discussion sur le terrain purement géographique. Dans les questions de ce genre, le premier pas vers la solution consiste à rapprocher et à comparer entre eux les passages des auteurs qui citent les noms géographiques. Dans le cas présent, les écrivains bibliques seront nos principaux guides; cependant la comparaison de leurs données avec les renseignements des géographes classiques nous sera d'un inappréciable secours; mais, je le répète, ce rapide aperçu est loin
i d'épuiser la matière, et je ne prétends qu'au seul mérite de
i l'initiative.
Commençons donc à examiner si les données de la Bible
permettent de considérer les noms géographiques "Ebcr-han nâhâr, Aram-naharaïm et Hârân comme appartenant à la Mé sopotamie; les arguments que voici semblent être de natur à faire pencher la balance en faveur d'une réponse négativt
Eber-hannâhâr. — 1° La supposition que l'Eber-hannâhârde Hébreux était un pays transeuphratique est incompatible ave une indication formelle d'un passage important du preniie livre des Rois (v, /i), où il est dit que l'empire de Salomon s'étendant depuis le port de Tliapsacus sur l'Euphrate jusqu la ville de Gaza , renfermait tous les royaumes d"^ Eber-hannâhâr il s'ensuit forcément que l'Eber-hannâbâr se trouvait dans 1 Syrie propre et non pas dans la Mésopotamie.
2° Le récit des guerres de David dans la Syrie fait savoi que Hadadezer (Hadarezer), roi d'Aram-Soba, avait, sur s demande , obtenu du secours des habitants dH" Eher-liannâhâr ici l'expression hébraïque inan navD iiyx nni^ atteste nettemen la position ciseuphratique du pays en question; s'il s'agissai d'un pays situé au delà du fleuve, il faudrait in:'? ")3i'P comme l Rois , xiv, 1 5 ; c'est là une règle générale et inviola ble: en preuve les locutions nn"iTp |"i.7!V itj'û (Nombres, xxxii 7 ) K au delà du Jourdain v , en opposition avec le passage de Jo sué (xxii, 7 ketib); nfi n32?p (Deut. xxx, i3) «au delà de 1 mer»; u?iD nn:'? ")2yD (Isaïe,xvni, i ; Saph. m, lo) «audcl des fleuves de Kousch».
Aram-naharaïm. — L'interprétation de ce terme comme dési gnant un pays syrien paraît se justifier par les faits suivants
1° Les Hébreux, à la première époque des juges, avaier subi pendant huit ans la domination tyrannique d'un roi d'^ ram-naharaïm. On sait que le frère de Caleb les en a délivré Un roi de Mésopotamie ne pouvait occuper la Palestine longtemps qu'à la condition d'avoir les dynastes syriens poi vassaux ou pour alliés. Dans l'un ou dans l'autre de ces cas, aurait été trop puissant pour être vaincu par les Hébreu:
dont la division en petites républiques indépendantes entravait le développement d'une forte organisation militaire; aussi sont-ils très-souvent subjugués par les Moabites et les autres peuplades des alentours, dont ils secouent le joug avec grand'peine et après de longs intervalles de servitude. Le roi d'Araranaharaïm, qui nous occupe, ne peut raisonnablement être qu'un des petits d\ nastes syriens gouvernant un territoire peu éloigné de la Palestine.
2° La vallée de Pathor ")îis, patrie du fameux prophète Balaam, appartenait à la province d'Aram-naharaïm (Deut. xxiK, 5), et cependant nous apprenons, par l'expression insn b'J "inx (Nombres, xxii, 5), qu'elle était située sur la rive droite (syrienne) de l'Euphrate; car, s'il s'agissait de la rive opposée, l'auteur aurait certainement dit inzb ">?>?. Du reste , cette ville est probablement identique à Pathara , placée , d'après les tables de Ptolémée, sous 71° 3o' de longitude et 36° de latitude, c'est-à-dire à la hauteur de Berœa (Alep) et non loin de l'Euphrate.
3° Le même prophète araméen décrit son pays comme une contrée montagneuse (Nombres, xxiii, 7). Cette description, très-vraie si elle se rapporte à une province syrienne, ne convient pas du tout à la .Mésopotamie. Cette région n'a de montagnes que dans le haut nord , qui forme la limite du monde sémitique.
La ville de Haran se trouve d'abord en Aram-Naharaïm; mais on peut alléguer encore d'autres raisons en faveur de sa position syrienne :
1° La ville de Hârân est citée dans Ezéchiel, xxvii, 20. comme formant, avec les villes de Reseph t]2T, de Kanné n:? {=Kalné n:^3) et à'Eden ]Tj, une riche association commerciale de Sabéens (xns; ""bsii) entretenant des relations avec Tyr. Or les Sabéens ismaélites (puisqu'il ne s'agit certainement pas des Sabéens yoqtanides) avaient leurs campements dans
la Syrie orientale, comme il résulte du récit de Job, i, i£ et qui plus est, la première de ces villes, Reseph, est depu longtemps identifiée à la Bhesapha de Ptolémée (72° i5'-3 UW), L'auteur grec cite encore ChoUe (71° /i5'-3Zi° 3o'), qi paraît répondre à Calné; peut-être même la ville qu'il rappor immédiatement sous la forme de Adada (79° qû'-S/i" 1 5') co respond-elle à l'Eden du prophète (en supposant que AAA:^ soit défiguré de AAANA). Toutes ces localités figurent dans Palmyrène; par conséquent, la ville de Hârân ne doit pas êti très-éloignée de cette région.
2° La distance qui sépare la ville de Hârân du mont Gi laad pouvait être parcourue en sept jours, d'après l'indicatio formelle dé Genèse, xxxr, 32; cet espace de temps est évi demment trop court pour atteindre seulement l'Euphrate si cette route; à plus forte raison ne pourrait-on arriver au de\ jusqu'à la ville de Garrh8e\ sise au moins à une journée c marche du fleuve. On voit que cette mesure de chemin noi ramène, indépendamment de toute autre considération, à pe près à la même région géographique, c'est-à-dire à la Syri centrale.
Nous venons d'exposer les arguments les plus saillants qi paraissent démontrer la position syrienne de chacun de c< trois noms géographiques pris à part; mais on compren facilement qu'ils acquièrent un plus grand poids quand on i< prend dans leur ensemble , car ils se soutiennent mutuellemen et, dès qu'on accorde cette position à l'un d'eux, on est presqi forcé d'admettre la même position pour les deux autre Donc, si notre argumentation était fondée, on devrait recoi naître que notre opinion , quoique contraire à l'opinion coi mune , est en parfait accord avec l'indication des légendes
' Il sera peut-être bon de noter que la forme originelle du nom de Carrhae très-probablement ^mp ou pmp ; le talmud en fournit l'élhnique nNjTlTp va sans dire que ce nom n'a rien de commun avec ]1V\.
liciennes, qu'elle est confirmée par le témoignage des livres d'Esdras et de Néhéniie, et que les termes '^Eber-hannâkâr et Aram-naharàim désignaient des provinces syriennes.
Cette hypothèse a, en outre, le grand avantage de faire comprendre le vrai sens des plus importants termes géographiques en usage chez les Sémites. Ces termes se rattachent étroitement au caractère physique des pays qu'ils désignent. La péninsule arabe se divise notoirement, au point de vue phvsique, en quatre régions principales : le Tehama, terre basse et riveraine de la mer; le Djebâl, terre montagneuse; puis vient le Djaouf, contrée creuse et aride; enfin le JSedjd, contrée légèrement rehaussée, formant une plaine ouverte en partie très-fertile. Le pays sémitique du nord présente à peu près le même aspect, et chaque région porte un nom en rapport avec son caractère physique. L'ordre en est identique : Cluinaan yjZ2 «terre basse» (de i':i «baisser»), Aram anx «terre haute» (de dt «être haut», l'aleph est prosthétique), 'Araba nnnv. «'pays creux, enfoncé» (Jérémie. ii, 6), et enfin/Isc/iOJiniw'N «pays droit» (de "1C?N crêtre droit, égal, uni»), ce qui est, en effet, le trait caractéristique de la Mésopotamie. Supposer qu'une partie quelconque de la Mésopotamie ait jamais porté lo nom à' Aram serait contraire à toute analogie, car il contiendrait une contradiction flagrante entre le sens du mot et son application. Non , une confusion pareille est impossible ; le nom sémitique de la Mésopotamie est bien Aschour, témoin la remarque de Genèse, ii, i/i, que le Tigre coule à l'est d'Aschour ("îictn nç~p ijV'nn xin: comparez aussi Genèse, X, 1 1, et nous pouvons dire avec Pline, mais avec une légère nuance : Mesopotamia tota Assyriorutn fuit [Htst. nat. vi, 26 [3o]).
A partir d'une haute antiquité, les noms de ces pays ont été en quelque sorte personnifiés; car ils désignaient les nations qui les habitaient depuis longtemps. Il en a été de même
du terme '^Eber-hanmhâr, dont la signification «le côté di fleuve V n'avait rien de déterminé , mais qui , à en juger d'aprèi le livre des Rois , v, /i, était d'ordinaire employé pour indiquer la Syrie proprement dite. Cette acception géographique de l'expression '^Eber-Jmnnâhâr s'est tellement fixée dans l'usage, que le déterminatif "^î^^T} pouvait être supprimé sans créer une équivoque. Ainsi , nous trouvons "Eber mis en opposition avec Aschour 11^ îiv) ""^^î? ^^^] (Nombres, xxiv, 2/1) pour dire h Syrie et la Mésopotamie. Dans Genèse, x, 2 1, Sent est appeh «le père de tous les fds d'Eberw nay "'j?3"'?3 ''2N, cela veut din de toutes les populations de la Syrie propre; car l'auteur dt cette généalogie tenait à cœur de montrer que la patrie d'Abraham était habitée par des Sémites pur sang, à l'opposé d( la Palestine , dont les habitants appartenaient, d'après lui, à h race de Cham. Le nom géographique ''Eber a donné naissance au mot ethnique nny , "Ibri et Hébreu » ; la formation en est , or ne peut plus régulière, tandis que, d'après les Septante, qu le prennent dans le sens de 'zsepotriis « celui qui traverse une rivière??, la forme en devient irrégulière, car il faudrait ")3J?. Il est également inadmissible de traduire nay par « celui d'au delà 5? ; car le mot ")32? , signifiant seulement « côté » , n'implique pas l'idée d'éloignement. Ces difficultés sont tellement embarrassantes, que plusieurs commentateurs ont pris le parti de faire dériver le nom ethnique n^y du patriarche 133?, ^Ebet (Genèse, xi, a/i, 26), qui, disons-le en passant, ne joue au cun rôle dans le récit biblique ; mais cette opinion tombe devant le passage que je viens de citer, dans lequel la paternit'j de tous les fils de '^Eber est attribuée à Sem. Eber ne peut don être autre chose qu'un terme de géographie. Aussi voyons-nou| que le terme ""DTN, Ârami «Syrien», remplace occasionnellej ment l'épithète nny «Hébreu» dans la célèbre profession d| foi nationale (Deut. xxvi, 5). Le patriarche Abraham, ordinai| rement appelé Hébreu, est qualifié de Syrien. a
Le terme Arâm-nahardim , si l'on se tient strictement au sens littéral des mots, s'applique visiblement à un pays arrosé par deux cours d'eau intarissables. Que l'un de ces cours d'eau soit l'Euphrate , c'est ce qui ressort de la qualification presque synonyme ^Eber-hannâhâr, où le mot in:, pourvu de l'article, se rapporte à ce fleuve. L'autre cours d'eau est plus difficile à découvrir. De prime abord on pense à l'Oronte, qui est le fleuve le plus considérable de la Syrie après l'Euphrate; mais l'Oronte n'est pas mentionné dans l'Ecriture sainte: il paraît donc qu'il s'agit du fleuve de Damas, nommé n:ÇN Amana dans la Bible (II Rois, v, la) et Chrysorhoas chez les géographes classiques. Ce fleuve sépare la Syrie delà Palestine, et tout voyageur qui, de la Svrie septentrionale se rend dans cette contrée, doit traverser le Chrysorhoas, s'il ne veut pas faire un long détour dans les contrées désertes à l'est des lacs; il est donc très-vraisemblable que le fleuve traversé par Jacob avant d'arriver à Galaad (Genèse, xxxi, 21) était le Chrysorhoas. On voit maintenant que, des deux termes géographiques '^Eher-hannâhâr et Arâm-naharàhn , le premier est le plus vague , puisqu'il peut s'appliquer à des pays transeuphratiques en dehors de la Syrie , tels que la Phénicie et la Palestine à l'époque des Achéménides. Au temps des patriarches, il s'étendait déjà à la Chaldée ciseuphratique , que les géographes classiques rangent dans l'Arabie Déserte. Pline {^Hist. nat. VI, i/i3) mentionne, dans cette contrée, des Chaldéens nomades vivant de pillage , et ce renseignement est en parfait accord avec le récit de Job, i, 17; là se trouvait, suivant toute vraisemblance, Our des Chaldéens (Our Kasdim), le berceau d'Abraham.
Je suis arrivé au terme de l'investigation provoquée par les légendes de Tarse; je crois que les arguments exposés plus haut sont de nature à ébranler l'opinion commune, qui place le Eber-hannâhâr et V Arâm-naharaïm des écrivains bibliques
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dans la Mésopotamie septentrionale. Il reste encore une lacune à combler, c'est la détermination du lieu géographique de Hârân; cette exigence est d'autant plus légitime que toutes les autres villes citées dans le passage d'Ezéchiel comme alliées de Hârân se retrouvent dans les tables de Ptolémée; pourquoi Hârân seule n'y figurerait-elle pas?
Nous avons montré plus haut que la ville de Hârân était située dans un territoire voisin de Rhesapha et à une distance d'environ sept journées de marche du mont Galaad. Cette dernière circonstance assigne à Hârân une position à l'ouest de Rhesapha; il reste donc à savoir si Hârân était placée près del'Oronte ou plus à l'est au milieu des terres. Cependant si, d'un côté, il est certain que Hârân n'était pas voisine immédiate de l'Euphrate, il y a, d'un autre côté, des raisons trèsfortes pour ne pas la placer sur la ligne de l'Oronte. Pour parvenir aux rives de l'Euphrate, le roi David, après avoir soumis la Damascène, entra en Arâm-nahardim a travers ni)): d^n Arâm-Soba, dont le roi Hadadezer fut battu et rendu tributaire. Un peu plus tard, le roi d' Arâm-Soba s'allia avec Aram de '^Eber-hannâhâr contre David et essuya une nouvelle défaite à D^"'n Hêlâm (H Sam. x, 16, 17), ce qui entraîna la soumission du ^Eber-hannâhâr entier. Sur la position du pays appelé Arâm-Soba dans les écrits bibliques et que Josèphe appelle Sophène, on a émis les opinions les plus diverses; dans les derniers temps on s'est arrêté au territoire de Chalcis ad Libanum, aujourd'hui Andjar. Le nom hébreu ns^î: ou X3ÎJ me | semble être contracté de nnins « la jaune » ; cette qualification fait allusion à l'airain qu'on extrayait de cette contrée et que les anciens appelaient Chalcohhanus ;de\diy\eni probablement aussi le nom Chalcis, qui se rapproche ainsi du nom sémitique Soba. Le métal exploité dans le Liban trouva son débouché dans le port de Berytus (Bérout), ville qu'on peut identifier avec la "•n1"i3 Bérotaï (^ou nnl")? Berota, Ezéchiel, xlvii, 16) du se-f
oiul livre de Samuel (viii, 8), dans laquelle ville David fit un riche butin d'airain. La justesse de cette identification est corroborée indirectement par la version copte, qui traduit Clialcolibanus par "rHomt-en-Barot», cuivre de Bérout. Au nord d'Arâra-Soba et s'appuyant sur l'Oronte, se trouvait le royaume (canaanéen? Genèse x, 18) de ^«wr/zA ncn (Epiphanie?), auquel appartenait la ville de Ribla, située au sud d'Eraesse (la Homs moderne) et connue aujourd'hui sous le même nom; c'est de Ribla que partait la grande roule qui, i^n traversant la Syrie orientale, aboutissait h Carcam{s^>i22')2 , j)rès de l'embouchure du Chaboras et en face de Circesium. Pour en revenir à la ville de Hârân, comme le territoire où elle était située porte toutes autres qualifications (^uArâm- Sohn et Hamàth, il s'ensuit qu'elle doit être cherchée à l'est (le ces royaumes, dans la Syrie centrale. Cette partie de la Syrie, moins haute, mais d'une grande fertilité, était divisée, à l'époque romaine, en divers districts, comme Chalcidique, Cyrrhestique. Chalybonitis. etc. Dans l'antiquité elle était appelée Paddan Arâm- w^ij;']!^ «la partie cultivée de la Svrie» (Genèse, xxv, 90) ou simplement Dnx niî?? «champs de la Svlie^ (Hosée, xii, i3). Parmi les villes que Ptolémée cite dans <os parages, il y a un nom qui frappe par sa conformité avec Hârân, c'est le nom romain Spelunca (71° lio' latitude nord et 3.1° i5' latitude est); ces deux noms signifient l'un et l'autre «caverne, grotte, antre' 55. Aurions-nous ici un exemple de traduction de noms propres qu'on rencontre partout dans l'ancienne géographie? Je soulève cette question sans vouloir rien affirmer. Quoi qu'il en soit de cette conformité d'appellation, Hârân ne devait pas être loin de là. Cette position géographique satisfait à toutes les conditions que nos recherches précédentes ont dû pospr : plie se trouve en Arâm-naharaïra
' Philon d'Alexandrie a déjà traduit J^n par TpâyXai.
— Sa —
et plus particulièrement dans Paddan-Arâtn , mais ni trop près de l'Euphrate pour entrer dans l'Eber-hannâhâr. ni trop à l'ouest pour former une partie du royaume de liamâth ou d'Arâm-Sôba; elle est assez voisine de Rhesapha pour figurer à côté d'elle dans l'énumération d'Ezéchiel, et enfin l'espace qui la sépare du mont Galaadpeut être franchi dans sept jours de marche continue , ce qui était le cas dans la poirrsuite de Laban. La rivière traversée par Jacob avant d'atteindre ce mont était probablement le Ghrysorhoas, près de Damas, où Abraham, en allant en Palestine, paraît avoir acheté son fidèle esclave Eliézer.
Quanta Ourdes Ghaldéens (□"'lÊ?? 11N*), que l'opinion courante place au sud de la Mésopotamie , dans la Babylonie proprement dite, le fait que la Bible lui donne bien l'épithète de '^Eber-lian7iâhâr, mais jamais celle d'Arâm-naJiaraïm, permet de conclure que cette ville ou cette contrée se trouvait sur la rive droite (syrienne) de l'Euphrate, au sud-est de Thapsacus (la Bir moderne?), qui formait la limite de la Syrie sur l'Euphrate; Ptolémée connaît aussi une région chaldéenne dans l'Arabie Déserte de ces parages (As, t. quar. xix; comp. Job, I, 17); mais il y a doute à identifier Our Kasdim avec les ruines de Mugheir, comme le supposent les assyriologues sur la foi d'une tablette. Quoi qu'il en soit, il est évident que la famille d'Abraham, qui avait quitté Our Kasdim avec l'intention de se rendre en Palestine (Genèse, ir, 3i), ne devait pas traverser l'Euphrate et toucher la ville de Garrhœ pendant sa marche : c'aurait été un détour fatigant et inutile. La chose est beaucoup plus simple quand on reconnaît avec nous que Hârân n'était pas éloignée de Spelunca; elle se trouva alors sur la route qui, du port de Thapsacus et à travers des contrées cultivées de la Syrie orientale, se dirige vers la région damascène et aboutit au gué du Yabboq.
L'ensemble de c€s recherches paraît établir que la patrie
d'Abraham, et par consécjuenl le berceau de la nation juive, [ait dans la Syrie propre. Hârân surtout était placée dans un milieu populeux et environnée de petits Etats oii florissaient l'agriculture, l'industrie des métaux et le commerce; les routes t'taient très-fréquentées et jouissaient d'une sécurité parfaite; il n'est donc pas étonnant qu'Eliézer, l'esclave d'Abraham, ait entrepris le voyage de Hârân sans crainte de se voir dépouiller des richesses qu'il apportait à la fiancée d'Isaac. Quel([ue temps après, la tendre Rébecca n'hésita pas un ^eul instant à y envoyer Jacob, son fils préféré, sans le faire accompagner par personne, tellement la route était sûre; le ras aurait été bien différent si Hârân était située dans la Mésopotamie.
Ce résultat permet aussi d'envisager les deux traditions juives relativement à l'origine du patriarche Abraham, La plus ancienne, celle de Palestine, représentée par Jésus, fils de Sirach , et par l'auteur du livre d'Enoch , ignorait les aventures d'Abraliam auprès de Nimrod, roi de Babylone. Elle reconnaissait l'origine syrienne du patriarche et tendait à faire de lui un roi de Damas, alors la capitale de la Syrie entière. Cette tradition a été accueillie par Justin : «Judeis origo Damascena, Syriae nobilissima civitas; unde et Assyriis regibus genus ex regina Semiramide fuit» (xxxvi, 2). Au contraire, il y a plus d'un indice qui fait penser que c'est à Alexandrie que s'est formée la légende d'après laquelle Nimrod , identifié avec Amraphel, roi de Schin'^ar (Genèse, xiv), aurait jeté \braham dans un four rempli de feu, afin d'éprouver son attachement au monothéisme. Cette légende, calquée sur le récit de Daniel et ses trois compagnons , doit son existence à un jeu de mots (i*)p^ «rebelle», 'pDnçx^Vsn iDX «il a ordonne de jeter», "iiN «feu»). Ces sortes de calembours étaient beauloup en vogue à cette époque, et les auteurs de toutes les nalions en usaient et abusaient pour expliquer les origines des
peuples d'après leurs caprices et préjugés. Ainsi, par exemple, toutes les fables absurdes colportées à Alexandrie au sujet du culte et de l'exode des Juifs, notamment qu'ils adoraient l'âne et que, attaqués par une lèpre incurable, ils avaient été chassés d'Egypte par un roi qui voulait voir les dieux , ces contes ridicules, que plusieurs auteurs anciens et modernes ont eu la naïveté de prendre au sérieux, reposent visiblement sur une étymologie égyptienne donnée à trois mots hébreux très-usités parmi les Israélites et qui avaient frappé les Egyptiens. Le nom du dieu unique mn'' Yahoua a été rapproché de 1,'expression égyptienne ia-oua Kun ânew; la lèpre, en égyptien sabbathosis (Josèphe, Contra Ap. ii, a), a été trouvée dans le sabbat juif: enfin la vision des dieux est fabriquée sur le nom national Israël, que les Juifs d'Alexandrie traduisaient à tort par «celui qui voit Dieuw; naturellement l'avantage de voir Dieu a été détourné en faveur du roi égyptien. Relativement à l'origine, d'Abraham, il est intéressant de voir que Josèphe, ou plutôt son autorité, Nicolas de Damas, a fondu ensemble les deux légendes l'alexandrine et la palestinienne : d'un côté , il fait venir Abraham de la Babylonie; de l'autre côté, il fait d'Abraham^ un roi de la Damascène [Ant. i, 7). De ces deux légendes, celle de Palestine est très-ancienne , puisqu'elle est déjà connue, d'Aristote [Contra Ap. i, 22); dans tous les cas, les preuves que je viens d'exposer en faveur de l'origine syrienne d'Abraham me paraissent l'emporter sur les quelques raisons alléguées pour soutenir l'opinion contraire, qui, en définitive, n'a pour elle qu'une tradition récente et très-suspecte.