D'INSTRUCTION SECONDAIRE
sionnaires, auxquels ils enseignaient les éléments de la langue latine; quelques-uns même abordaient les humanités.
L'enseignement classique, qui n'était pas — il s'en faut de beaucoup — aussi complet qu'il Test aujourd'hui, n'était pourtant pas, avant 1789, aussi négligé qu'on le croit généralement. Dans certaines maisons, à Sedan , par exemple , il était d'une force remarquable.
Réjouissons-nous, nous en avons le droit, des progrès accomplis depuis quatre-vingts ans dans cette branche importante de l'éducation nationale, mais ne médisons pas trop du passé.
m PROCfiS ENTRE OCULISTES
Le 7 mai 1734, le Parlement de Paris rendait son arrêt dans une cause assez singulière, et qui se rattache directement , par le nom des personnages , à l'histoire biographique du département des Ardennes.
L'abbé Bouillot, avec sa précision et son exactitude ordinaire, a raconté la vie et les travaux de Charles Saint- Yves, qui fut, comme on le sait, un oculiste des plus distingués du XVIP siècle. Nous lui empruntons les quelques faits qui sont indispensables pour faire bien comprendre la nature et l'importance du procès qui surgit aussitôt après sa mort.
Charles Saint- Yves est né en 1667, et tout porte à croire, malgré certains témoignages contraires, qu'il est né à Maubert-Fontaine. Après avoir terminé ses études, il entra en 1686 chez les Lazaristes de Paris qui, voyant son goût pour la médecine et la chirurgie, l'attachèrent à la pharmacie de la maison. Mais la pratique de la pharmacie ne correspondait pas à ses dispositions naturelles; il se sentait né pour toute autre chose que pour confectionner des sirops et des juleps. Il se livra donc à « l'art de guérir, » comme on disait en ce temps-là, et plus spécialement au traitement des maladies des yeux. Après une vingtaine d'années d'étude et d'exercice, il avait acquis une telle célébrité qu'on accourait , pour le consulter , de tous les points de la France et même de l'étranger. C'était, comme on dirait aujourd'hui, un spécialiste des plus éminents. Dans le seul printemps de 1708, dit l'abbé Bouillot, il enleva 571 cataractes.
La vogue dont il jouissait le força, vers 1711, à sortir de Saint-Lazare. Il alla demeurer rue Notre- Dame-de-Bonno-Nouvelle avec son neveu, Nicolas Jean Palmier , qu'il avait fait venir à Paris et qui avait travaillé sous lui à Saint-Lazare. Palmier l'accompagnait dans ses visites et le secondait dans le traitement de ses malades. 11 passa environ six années à recevoir les initructions de son onde et à exercer sous ses yeux et sous sa direction la profes* sioD d'oculiste.
Au bout de ce temps^ les cartes commencèrent à se brouiller entre l'oncle et le neveu, et voici à propos de quoi ;
UN PROCÈS ENTRE OCUUSTESi 319
j» Mon oncle^ raconte Palmier, prit chez lui une jeune domestique nommée Manon , sous le titre de cuisinière. C'était xme fille qui réunissait beaucoup de talents; aussi mon oncle fut-il extrêmement satisfait de son service et de son attachement, et comme il avait l'âme très-reconnaissante, il crut qu'il y avait de la justice à la retirer de la servitude. Il changea donc son état, et la retint auprès de lui comme une compagne qui, par ses attentions, lui tenait lieu de femme dans le menu détail du ménage.
» L'empire de cette Me sur l'esprit de mon oncle devint bientôt une sorte d'enchantement. Il n'était plus à lui*même; il ne pensait plus, il n'agissait plus quy par elle et pour elle. Son cœur, pour haïr ou pour aimer, ne se déterminait plus que par les impressions de cette fille. »)
Mais Manon ne se borna pas à subjuguer Tesprit de l'oncle, elle voulut gagner le cœur de Palmier ; sa qualité d'héritier présomptif était d'ailleurs pour elle un attrait puissant, et pour ne pas manquer la succession de l'oncle, elle voulut devenir la femme du neveu. Pahnier ne goûta pas la proposition et fat chassé de la maison; mais il y laissa un jeune élève en chirurgie nommé Léoffroi, que SainIrYvas avait introduit depuis peu de temps chez lui, et qui avait su promptement gagner ses bonnes grâces et celles de Manon.
Ici nous reprenons le récit de Palmier.
s Léofifroi, dit**!!» fut moins difficile que moi, et peut-être plus sage : il épousa Manon, ou plutôt il épousa, pour ainsi dire, mon oncle lui-même, qui,
par la force du charme, était en quelque façon identifié avec cette fille.
» Depuis cette utile union, mon oncle eut une infinité d'égards pour le nouveau mari, qui y répondit de son coté par une extrême complaisance. Mais, comme les obligations que mon oncle avait à ses généreux commensaux s'étaient apparemment multipliées de jour en jour, il craignit que la mort ne le surprît sans leur avoir donné des marques solides et singulières de sa reconnaissance. Son premier bienfait ftit d'adopter Léoffroi, en consentant par un acte précis qu'il portât le nom de Saint-Yves, Le second fut d'instituer Manon et Léoffroi ses légataires universels; et, comme pour mettre le comble à toutes ses libéralités, il mourut.... »
Saint- Yves mourut en effetà Maubert-Fontaine le 3 août 1733, et, suivant ses dernières volontés, il fut inhumé dans la maison de Saint-Lazare.
Après sa mort, Pahnier et Léoffroi exercèrent à Paris, chacun de leur côté, la profession d'oculiste : Léoffroi dans la rue Saint- Thomas-du-Louvre, et Palmier dans la rue Barre-du-Bec, près le cimetière Saint-Jean.
Léoffroi prit le nom de Léoffroi de Saint-Yves, et Palmier la qualité de neveu et d'élève du célèbre praticien. Mais Léoffroi n'entendit pasde cette oreille; il intenta un procès à Palmier, demandant qu'il lui fât défendu de se dire dans le public le neveu et l'élève de Saint- Yves, prétention, pour le dire en passant, assez singulière.
A cette demande, Palmier riposta par un Mémoire très-spirituel et très-catégorique.
» J'aToue, dit-il, que je ne conçois pas quel expédient mon adversaire fournira à mes juges pour les mettre en état de lui accorder ce qu'il demande; car enlSn je ne pense pas qu'il soit au pouvoir des hommes, ni, j'ose le dire, de Dieu même, de faire que je ne sois pas le neveu de mon oncle. Léoffroi convient avec moi que Charles de Saint- Yves était mon oncle. Je saisis cet aveu, et il me paraît qu'avec un peu de dialectique ou peut aisément en inférer que je suis son neveu. Or, si je suis le neveu de mon oncle , pourquoi m'empêchera-t-on de dire que je le suis? J'espère que mes juges ne me laisseront pas jouer plus longtemps le rôle de Sosie avec ce nouveau Mercure. »
Nous n'avons pas la réplique de Léoflfroi, mais voici la sentence qui fut rendue :
« Ayant égard à la preuve résultante de l'Enquête faite à la Requête de la partie deDelabrosse (Palmier) lui permettons de prendre le nom et la qualité de seul neveu et élève de feu Charles de Saint- Yves, ancien Chirurgien Oculiste, et de faire inscrire ces deux qualitésdansson Tableau, etafficher. Faisant défense à la partie de Duret (Léoffroi) de troubler celle de Delabrosse dans sesdites deux qualités; faisons défense à ladite partie de Duret de prendre le nom de Saint- Yves. La partie de Duret condamnée aux deux tiers des dépens, Tautre tiers compensé : ce qui sera exécuté sans préjudice de l'appel : en témoin de ce nous avons fait sceller ces Présentes. Fait et donné par M" René Hérault, etc., tenant le siège, le vendredi septième mai 1734. »
Léofiroi dut se consoler facilement de son ëchec : il ne lui était plus permis, il est vrai, de s'intituler le neveu et relève de Saint- Yves, mais Saint- Yves avait fait de lui et de sa femme ses légataires universels, et sa fortune était évaluée à plus de 500,000 francs. Il y avaity comme on le voit, compensation.
A MÉZIÉRES