A CHARLEVILLE
Dans le courant du mois de juin 1717, la ville de Charleville fut mise en grand émoi. On y annonçait le prochain passage du Czar Pierre-le-Grand qui, après un séjour à Paris de quelques semaines, se disposait à retourner dans ses états.
Tout le monde connait les détails de ce fameux voyage du Czar Pierre en France. Pour des raisons qu'il importe peu de discuter ici, Louis XIV avait fait la sourde oreille lorsque Pierre lui avait manifesté le désir de venir visiter la France. Le régent fut plus accommodant ou plus poli , quoique ce ne fût pas une petite affaire que d'héberger, avec quarante personnes de sa suite, im potentat qni avait des ca-
priées et des façons plus qu'étranges, et qui « coûtait gros à défrayer. »
Saint-Simon, en quelques lignes, a tracé, de main de maître, le portrait du personnage. « C'était,dit-il, un fort grand homme, très-bien fait, assez maigre, le visage assez de forme ronde, un grand front, de beaux sourcils, le nez assez court sans rien de trop, gros par le bout; les lèvres assez grosses, le teint rougeâtre et brun, de beaux yeux noirs, vifs, grands, perçants, bien fendus; le regard majestueux et gracieux quand il y prenoit garde, sinon sévère et farouche, avec un tic qui ne revenoit p&s souvent, mais qui lui démontoit les yeux et toute la physionomie, et qui donnoit de la frayeur. Cela duroit un moment, avec un regard égaré et terrible, et se remettoit aussitôt. Tout son air marquoit son esprit, sa réflexion et sa grandeur, et ne manquoit pas d'une certaine grâce. Il ne portoit qu'un col de toile, une perruque brune ronde, comme sans poudre , qui ne touchoit point ses épaules, un habit brun, juste au corps, uni, à boutons d'or, veste, culottes, ba^, point de gants ni de manchettes, l'étoile de ses ordres sur son habit, et le cordon par-dessus, son habit «ouvent déboutonné tout- à-fait, son chapeau sur une table, et jamais sur sa tête, même dehors. Dans cette simplicité , quelque mal voiture et accompagné qu'il pût être, on ne pouvoit se méprendre à l'air de grandeur qui lui était naturel. »
Le Czar voyageait d'une façon fort capncieuse; il modifiait sans scrupule son itinéraire, ce qui causait à l'administration lesplus grands embarras pour as-
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surer le service des chevaux et surtout celui des vivres, car les Russes mangeaient et surtout buvaient largement.
Pierre-le-Grand était débarque à Dunkerque le 23 avril 1717; il n'arriva à Paris que le 7 mai, et y resta six semaines, beaucoup plus occupé des établissements publics , des travaux en cours d'exécution et des ateliers, que d'écouter les propos musqués des grands seigneurs et des dames de la cour.
Au moment de partir, il donna congé à sa suite et n'emmena avec lui que deux de ses offîciers et quelques domestiques. Son intention était, arrivé àCharleville, de descendre la Meuse jusqu'à Liège, pour, de là, rejoindre à Spa la Czarine qui y prenait les eaux.
Nous empruntons à une excellente notice de M. Ed. de Barthélémy quelques détails sur ce voyage.
« Il quitta Paris le 20 juin, tout à fait incognito, dans une chaise de poste, et coucha à Livry. Il s'en alla de la même façon irrégulière et capricieuse qu'il était venu, donnant toujours bien des soucis et de l'occupation à ceux qui avaient mission de pourvoir à ses exigences. M. de Pointel, intendant de Soissons, ordonna que « dans tous les lieux où il changeroit de » chevaux, on mît force viandes, beaucoup de vin et » de bierre, et toutes sortes d'autres provisions presr> tes en cas qu'il lui prît fantaisie de s'y arrester. »
Pierre coucha effectivement à Soissons le 21, mais en repartit de très-bonne heure le lendemain, pour se rendre à Reims et aller souper à Charleville. L'intendant de Châlons vint à sa rencontre à Isle et lui offirit, à Jonchery-sur-Vesle, une collation aux frais de
la municipalité rémoise. Cette collation était des plus substantielles, conformément aux avis de M. dePointel, qui écrivait à son collègue de Châlons : « Au sur- » plus, j'ai fait faire à Soissons un souper dans lequel » il y aura bien de la grosse viande, des jambons, » des langues , du pain bis , car il est bon de vous » faire remarquer que cela est fort de son goût. » Le menu de ce pantagruélique repas a été conservé dans les archives du département de la Marne ; on y remarque six jambons pesant soixante-htiit livres, six grands pâtés de venaison, deux poinçons de bière et un de vin, a six flacons d'eau-de-vie de Cognac à » trente sols l'un. » La somme totale dépensée par la municipalité de Reims à cette occasion fut de quatre cent cinquante-cinq livres treize sols, y compris les frais accessoires.
, » Le Czar ne s'arrêta que deux heures à Reims. Il y fut reçu en souverain : deux salves de dix -huit coups de canon saluèrent son entrée, le corps de ville le reçut à la porte dePariSj etTarchevêquelui fit offrir quelques rafraîchissements. Pierre répondit à cette civihté par un remerciement laconique; il se fit conduire à l'abbaye de Saint-Remy pour voir la sainte ampoule, puis à l'église de Saint-Nicaise.... Il ne voulut rien voir de plus à Reims, et reprit immédiatement après la route de Charleville. »
Par ordre du roi, on avait envoyé pour escorter le Czar sur la route, un détachement du régiment de dragons de Lautrec en garnison àMézières, un détachement du régiment de dragons de Languedoc et du régiment dé cavalerie de Beringhen en garnison à
Sedan, et un détachement du régiment de cavalerie de Condé qui était à Charle ville.
Le Czar arriva à Charleville assez tard dans la soirée du 23 juin. La municipalité le reçut à la porte de la ville avec tous les honneurs dûs à son rang et le conduisit au logement qu'il devait occuper, c'està-dire àl'hôtel du Lieutenant-général du bailliage; cet hôtel existe encore, et pas trop défiguré extérieurement, sous les n"^^ 6 et 8 de la rue de Flandre. Là on lui fit servir un souper digne de son appétit et de l'appétit de ses compagnons de voyage.
Le 24 au matin, o)i apprit que le Czar devait sortir vers neuf heures pour visiter la manufacture d^armes et la ville. En un instant, cela va sans se dire, toute la popuiation fut sur pied. On tenait à voir de près cet homme extraordinaire, « moitié héros et moitié tigre, » suivant Voltaire, a prince illustre, comparable aux plus grands hommes de Tantiquité, » suivant un autre contemporain, mais remarquable dans tous les cas par ses excentricités, son génie, ses cruautés, et par l'impulsion vigoureuse qu'il sut donner à l'organisation d'un empire qu'il avait fait naître à la civilisation. Ce qui, surtout, avait rendu son nom populaire, c'était la simplicité de ses manières et de ses vêtements, la rudesse de son langage et de ses mœurs, et cette ardente curiosité qui le conduisait jusque chez les plus humbles artisans pour y étudier les procédés et les inventions utiles.
On conçoit que notre manufacture d'armes devait lui inspirer un intérêt tout particulier. Il la visita dans ses plus minutieux détails, s'approchant des ou-
vriers, les regardant travailler, et leur adressant mille questions dont la précision et la portée émerveillaient ceux qui l'entendaient. Il proposa même, dit-on, à quelques ouvriers et contre-maîtres de les emmener avec lui. La tradition ne dit pas si ses propositions furent agréées.
En sortant de la manufacture, il descendit jusque sur la grande place, mais il n'alla pas plus loin : la foule qui grossissait à chaque instant l'importunait.
On raconte qu'à la proposition qui lui fut faite de rendre visite à la fabrique de dentelles d'un nommé Vigoureux, il répondit assez brusquement : « Des dentelles ! Ce n'est pasmonaifaire; ce serait celle de la Czarine, si elle était ici. »
Dans l'après-midi, il reçut les félicitations du Consul, desDirecteurs, du Lieutenant-général du bailliage, du Procureur-général de son Altesse, du Maître particulier des eaux et forêts, du Procureur fiscal, des Conseillers de la cour souveraine et des autres principaux fonctionnaires, mais il ne voulut accepter l'escorte ni de la compagnie de l'Arquebuse, ni de la Milice bourgeoiie, ni de la compagnie de la Jeunesse.
Le lendemain, de grand matin, il s'embarqua sur un des bateaux qu'il avait retenus et qu'on avait ornés de pavillons aux armes de Russie, mais il ne partit pas sans avoir remercié les Directeurs, qui l'avaient accompagné jusqu'au quai, du bon accueil qu'il avait reçu, et sans leur avoir fait compliment de l'excellente bière qu'on fabriquait à Charleville : l'article avait pour lui une réelle importance, car il était grand mangeur et surtout grand buveur.
Nous ne connaissons pas, faute de renseignements sufi&sants, le chiffre total des dépenses faites par la municipalité de Charleville à l'occasion de cette courte visite dû Czar Pierre V% mais nous sommes parfaitement renseignés sur celles qui ont été payées par la ville pour l'embarquement du Czar et son voyage de Charleville à Liège.
Les archives de Châlons ont conservé, et la Revm historique de M. Sénemaud a publié en 1866 les factures authentiques des fournisseurs, ouvriers et autres. La somme totale de la dépense soldée à cette occasion s'élève à quatre mille trois cent vingt-sept livres. Pour cette courte traversée, on embarqua cent soixante-dix livres de viande à cinq sols; un chevreuil, deux grands levreaux, des perdrix et des cailles, trente-cinq poulets ou poules, six gros dindons à trente sols, quatre-vingt-trois livres de jambon de Mayence à dix sols, trois cent cinquante écrevisses, deux cents œufs à trente sols le cent, un saumon de quinze livres, deux grosses truites, trois pièces de bière, une langue de bœuf et deux langues de porc, six paires de pigeons, dix pains de huit livres et vingt petits pains blancs, deux brochets, vingt livres de beurre à sept sols ; — plus, des légumes , des fruits et une batterie de cuisine complète.
Comme compensation, Charleville avait eu l'honneur de posséder darw ses murs, pendant vingt-quatre heures, l'Empereur de toutes lesRussies : il n'est pas de gloire qui ne coûte.
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Il s'agit ici du grand combat singulier où figurèrent comme principaux acteurs Claude des Guerres , ou Daguerre, baron de Vienne-le-Châtel, seigneur de Montmort, et Jacques de Fontaines sieur de Fendilles.
Daguerre et Jacques de Fontaines s'étaient réciproquement injuriés à la porte des salles d'audience du roi; ils supplieront Henri II de leur permettre de terminer leur différend en champ-clos. Le roi, qui, quelques années auparavant, à l'occasion du funeste duel de Jarnac et La Cliataiguerie, avait juré de ne
plus permettre aucun combat singulier, ne céda pas aux instances des deux adversaires, et les renvoya devant Robert de La Marck.
Le combat fut fixé par celui-ci au 28 août 1549. Le parrain de Daguerre fut le duc de Nevers, pair de France, et celui de Fendilles, François de Vendôme, vidame de Chartres.
L'histoire est racontée tout au long par Brantôme dans son livre des Anecdotes de la cour de FrancCj louchant les duels f conibatSy canips-closy estoquades et appels. Il y a trop d'intérêt dans ce petit drame et trop de naïveté dans le récit de l'historien pour que les lecteurs nous sachent mauvais gré de lui emprunter sa narration.
Inutile de raconter ici la cause de la querelle; le lecteur, curieux de la connaître, pourra se reporter à l'ouvrage cité, t. 10, p. 3, de l'édition de Londres,
(( Il y eut, dit Brantôme, du temps du feu roi Henry II, à l'avènement de sa couronne, mi combat à Sedan, entre le baron des Guerres et le seigneur de Fendilles, pour une querelle qui leur survint le propre jour que Sa Majesté fit son entrée à Paris...
» Ces deux braves gentilshommes, donc, pour vuider leur différend (car par accord ne se pouvoit-il, d'autant qu'il touchoit trop au baron des Guerres et à son honneur), demandè)-ent le camp au roy Henry, lequel par le serment qu'il avoit fait de n'en donner jamais depuis celui de feu Monsieur de La Chastaigneraye, mon oncle, pour le regret extrême qu'il
porta de sa mort, leur refusa tout à plat. Us eurent leur recours à Monsieur de Bouillon, pour le leur bailler à Sedan, comme estant souverain en ses terres, qui leur accorda librement, et au jour assigné ne faillirent comparoistre, très-bien accompagnés de leurs parents et amis, parrains et confidens, avecque toutes ces cérémonies, en ce cas requises, très bien observées, que les lois anciennes des duels avoient ordonné, et entre autres ledit sieur de Fendilles ne voulut jamais entrer dans le camp (tant il estoit bravache et fendant), qu'il n*eust veu un feu allumé et uue potence dressée pour y attacher et brusler son ennemy après sa victoire, tant espéroit-il en avoir bon marché; mais pourtant la fortune luy changea et ly rompit son dessin, car il ne surmonta son ennemy ainsi qu'il pensoit, et toutes fois aussi ne fut-il tant vaincu, qu'il y alloit tant du sien qu'on diroit bien.
» Leur corps estoit couvert, et pour armes offenscives, le baron des Guerres avoit choisi pour toutes, une espée bâtarde qu'il avoit fort bien à la main, pour la leçon que lui en avoit donné un prestre, qui en estoit très bon maistre ; et pourtant Monsieur le Visdame, qui estoit parent dudit Fendilles, disputa cette arme, d'autant que l'article du duel porte arra^s usitées parmy gens d'honneur, mais il fut respondu que les Suisses qui sont si braves gens de guerre, n'en usent point d'autres.....
» Les voilà donc entrez dans le camp, toutes solennitez, et criées requises faites. De premier abord Fendilles donna un grand coup de son épée à travers
la cuisse dudit baron, qui lui lit une telle ouverture, à cause de la largeur de Tépëe, que le sang en sortit en si grande abondance, qu'il commençoit déjà à diminuer de la force du baron, qui, en prévoyant son inconvénient, s'advisa d'aller aux prises et à la lutte, y ayant esté très bien dressé par un petit prestre Breton^ qui estoit aumosnier de Monsieur le cardinal de Lenoncourt, son parent ; et ayant aussitost porté son homme par terre, et le tenant soubs luy, n'ayant ni l'un ni l'autre nulles armes offencifves^ car elles leur estoient désemparées des mains pour mieux se servir de la lutte, se terrasser et porter par terre, par quoy le baron eut recours aux mains et aux poings, dont il en donnoit de très grands coups à son ennemy, et le plus qu'il pouvoit, et cependant cela n'estoit rien^ et de tant plus s'alloit-il aifaiblissant de sa playe et de son sang qui lui couloit fort toujours. La fortune voulut que le combat estant en tels termes de suspension, un eschafiaut qui estoit là tout auprès du camp, vint à se rompre et tomber, où il y avoit force dames et demoiselles, gentilshommes et autres qui s'y estoient mis pour voir le cruel passetemps ; de sorte que la confusion s'en en suivit si grande^ tant par la cheute dudit eschaffaut, et par les crys, les plaintes et le mal que se faisoient et enduroientles demoiselles et gentilshommes, si bien qu'on ne savoit à quoy s'amuser^ ou de voir la fin du combat ou aller secourir ces pauvres créatures, se blessans^ se pressans et s'estouffans si misérablement les unes les autres : cependant sur ce grand esclandre, tintamarre et trouble y eut, quelques uns des amis et
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parens du baron des Guerres, qui, prenant l'occasioa à propos, se mirent à crier : c( Jetez4ui du sable dans les yeux et la bouche » , ce qu'ils n'eussent osé faire sur la vie sans cet escandale de cet eschaffaut rompu, d' autant que par les lois du camp, cela est fort deffendu, et par le bandon qui se fait sur la vie de ne rien dire, non pas parler, tousser, cracher, moucher, ny faire aucun signe qui peust porter ou paroistre.
» Pour fin le baron, qui n'en pouvoit plus pour les grands efforts qu'il faisoit à sa playe, et à en jeter sang, entendit fort bien l'advertissement, et amassant du sable duquel le camp estoit applany, pour favoriser les deux combattans, ne faillit d'en jeter dans les yeux et la bouche de son ennemy, si bien qu'il fut contraint de se rendre, se disant leâ partisans du baron, dont crièrent : <cll se rend ! » Ceux de Fendilles disent que non ; et parce que le grand bruit et grosse rumeur de cet eschaffaut rompu, et de Tesclandre arrivé, continuoit toujours, on ne peust rien ouyr de ce que disrent les combattans.
» Monsieur de Bouillon, comme juge, ordonna qu'ils ftissent séparés, et soudain le baron se leva, et se mit à faire estancher sa playe et à se panser; car il n'en pouvoit plus, et aussi qu'il vouloit disposer de son ennemy à sa volonté, et luy faire porter la même peine que Tautre lui avoit préparée et assignée ; il y eut une très-grande altercation entre les parrains, d'autant que Monsieur le Vidame, parrain de Fendilles, disoit et affirmoit tousjours qu'il n'avoit jamais ouy la voix de son filleul, ni la parole, qu'il se rendist.
y> Pour fin, les deux combattants firent très-vaillamment^ et le vaincu par emprès, ne laissa à se trouver en de bons lieux pour le service du roy, et mourut honorablement à Tassant de Caunis, assiégé par Monsieur le maréchal de Brissae, et y fust remarqué pour avoir monté des premiers à la bresche, et esté tué au plus haut. »
Le lendemain du duel, dit un chroniqueur dont le récit, du reste, diffère en certains points de celui de Brantôme, le duc de Nevers et tous les gentilshommes de guerre qui tenaient pour le vainqueur, se rendirent en pompe à TégUse de Saint-Laurent, où reçu de Daguerre fut suspendu dans la chapelle de Saint-Nicolas, comme un monument de sa valeur, et un hommage qu'il offrait à Robert et à la ville de Sedan. Il reçut des lettres-patentes qui déclarèrent Fendilles faux accusateur et détracteur de son honneur, et qui le remirent, lui Daguerre, a à ses bonnes famé et renommée. »
Comment se fait-il qu'aucun peintre sedanais n'ait encore songé à représenter sur la toile les principales circonstances de cet événement? Il y a, certes, dans les différentes scènes de cette tragi-comédie, ample matière à un intéressant tableau d'histoire.