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DÉPARTEMENT DES ARDENNES

Vers le commencement de Tannée 1853, on annonça qu'on venait de découvrir quelques filons de houille à Villers-Cemay, canton de Carignan, arrondissement de Sedan. C'est à ce propos que je publiai dans le Courrier Tarticle suivant.

Ce n'est pas la première fois qu'on esjsaie de découvrir quelque mine de houille dans notre contrée. L'industrie locale est tellement intéressée à cette découverte, qu'il n'est pas étonnant qu'à diverses

reprises et dans diverses circonstances on ait fait des tentatives qui, par malheur, sont jusqu'à ce moment demeurées infructueuses.

On se rappelle le sondage entrepris, il y a quelques années, sur le territoire de Saint- Aignan et à Condé. Le Conseil général des Ardennes, séduit par les espérances que lui avaient fait concevoir des rapports émanés d'hommes spéciaux et capables, encouragea des deniers départementaux l'association imposante qui s'était formée pour la recherche de la houille.

L'industrie sedanaise s'intéressa vivement à l'entreprise, et c'est chez elle surtout qu'on trouva les souscripteurs les plus zélés et les plus généreux.

On sait quelle fut la fâcheuse issue de ces recherches. Après avoir pénétré avec beaucoup d'efforts et beaucoup d'argent à une profondeur considérable, on fut obligé d'abandonner le sondage. Rien n'annonçait la présence de la houille ; tout, au contraire, donnait à croire qu'on n'en trouverait pas en cet endroit. Le puits de Condé fut donc fermé.

Mais les recherches de Saint-Aignan et de Condé n'étaient pas les premières qu'on eût tentées dans ce pays. Vers la fin du siècle dernier, des essais semblables avaient été faits dans les environs de Charleville; ils avaient même donné lieu à la constitution d'une Société réguUère qui avait pris fastueusement le titre de Compagnie des mines de Champagne.

Puisque le hasard a mis entre mes mains quelques pièces relatives à cette Société, le lecteur apprendra peut-être avec quelque intérêt comment les choses

se passèrent alors. Il verra, du reste, que pour une Société qui prenait une étiquette aussi pompeuse, les capitaux n'étaient pas considérables, et que le personnel n'était pas nombreux. *

On n'avait pas inventé encore les mines de Saint- Bérain et les sociétés au capital de six millions pour l'exploitation du bitume.

Les choses se faisaient alors plus simplement et avec moins de bruit.

Il paraît que c'est à M. Guillaume-François de La Chevardîère, chevalier, seigneur de La] Granville, garde du corps de Sa Majesté, qu'appartient l'idée de cette entreprise industrielle. La noblesse n'en était plus aux préjugés gothiques qui lui avaient fait, pendant si longtemps, dédaigner la spéculation commerciale comme œuvre de vilain.

Il s'agissait donc d'exploiter les minss de charbons découvertes dan$ les terres et paya situés entre Arreux^ Vrigne-auX'BoiSj Mondigny et Clavy^ ayant le villaffe d'Étûm au centre.

On avait, en effet, trouvé dans mie terre voisine d'Éticm quelque chose qui ressemUait à de la houille* Quelques-uns préteodent que c'était tout simplement de la tourbe d'assez pauvFe qualité.

Mais qu'importe? Comme le besoin de la houille se faisait généralement sentir, on aima à 8e persuader qu'oi) avait trouvé de la houille.

On s'adressa donc immédiatement à rintendant de Châlons^ lequel en référa à M. Bertin, Ministre de« mines et minières de France, qui, à son tour, en référa au Conseil du Roi.

L'Intendant de Châlons, par une 'ordonnance du 5 octobre 1774, SMtons'd provisoirement la recherche et l'exploitation du charbon de terre dans les localités désignées. Il fallait une ordonnance royale pour accorder l'autorisation définitive.

En attendant, la Compagnie s'organisa au capital de vingt-cinq solSy c'est-à-dire de vingt-cinq actions ou parts f dont vingt-qmatre seulement devaient être réparties entre les associés. La vingt-cinquième devait rester en réserve, déduction faite toutefois d'un quart qui fut attribué à M. de LaGranville, en reconnaissance des services qu'il avait rendue.

La Société se composait de quatre personnes, savoir :

V M. de La Chevardière de La Granville;

2^ M. le vicomte Des Androuins, et dame Marie- Françoise-Christine de Maillarty son épouse ;

3® M"' Thérèse-Jeanne de Brossard ;

4* Et M. Jacques -François -Joseph Desvignesy avocat à Valenciennes.

Ces quatre personnes avaient la qualité de directeurs et directrices. Elles seules avaient droit de gérer et d'administrer la Société comme bon leur semblerait; elles pouvaient céder à d'autres partie de leurs actions, mais elles devaient toujours en conserver au moins une, afin de ne pas perdre leur qualité de directeur ou de directrice.

Les appels de fonds ne pouvaient s'élever à plus de six cents livres par sol ou par action. Le capital social ne représentait donc, en définitive, qu'une sonune de 14,400 livres.

Toutes ces conventions furent arrêtées et signées le 9 novembre 1774, à Jandun, dans le château de M. le vicomte Des Androuins,

L'année suivante, deux nouveaux associés se joignirent à la Compagnie : c'étaient M. de Ramsault, brigadier des armées du roi, commandant l'école royale du génie, lieutenant de roi à Mézières, directeur des fortifications de la Meuse, — et M. Dubuat, ingénieur en chef à Condé.

Jusqu'ici la Société n'avait marché qu'avec hésitation; on voulait constituer une association ferme et stable. Les deux nouveaux actionnaires devaient être es agents actifs de l'entreprise; ils étaient d'ailleurs entrés pour les deux tiers dans les vingt-quatre actions créées par la société primitive. Eux seuls, désormais, étaient chargés de faire tous les frais et avances pour la découverte du charbon ou autre minéral,

D faut croire que la houille d'Étion, pour la recherche de laquelle on avait déjà dépensé 10,364 livres 9 sous, était beaucoup plus problématique en 1775 qu'en 1774, puisqu'en désespoir de cause on se proposait d'exploiter tout autre minéral que le hasard ferait découvrir.

Quant à MM. de La Granville, Des Androuins, Desvignes et à M"* de Brossard, qui restaient propriétaires des huit-vingt-quatrièmes des actions émises, ils devaient participer dans les bénéfices, mais ils étaient déchargés de toute espèce de dépense. Les nouveaux sociétaires étaient même

obligés de leur rembourser les deux tiers de ce qu'ils avaient pu avancer jusque-là.

Ce second acte fut signé à Charleville, le 2 mai

Un frère de M"" Des Androuins, M. Hector de Maillarty comte de Landreville, colonel d'un régiment de dragons, avait fait de nombreuses démarches à Paris pour obtenir l'autorisation qui devait constituer définitivement la Compagnie des Mines de Champagne. Quoique ses démarches n'eussent pas réussi, la société l'en récompensa en lui accordant un quart dans le vingt-cinquième sol resté en réserve.

Voilà donc les sept personnes qui, à la fin de 1775, représentaient la Compagnie des Mines de Champagne,

Les documents que j'ai sous les yeux ne mo permettent pas de suivre plus loin les opérations officielles de cette société, qui n'a plus guère donné signe de vie à partir de cette époque.

Il est certain, cependant, qu'elle fit encore quelques tentatives aux environs d'Étion; mais, soit que ces tentatives aient été aussi infructueuses que les précédentes, soit que les événements politiques qui survinrent quelques années après, et dont l'appréhension commençait déjà, à cette date, à préoccuper les esprits, aient paralysé ses projets, la Compagnie des Mines de Champagne ne poussa pas plus loin Ses opérations et s'éteignit sans avoir laissé d'autres traces que celles qui sont consignées dans cette courte notice.

Les morceaux de tourbe d'Étion ont été découverts cent ans trop tôt. Si , de nos jours, un industriel

habile faisait une pareille trouvaille, je ne dis pas qu'il trouverait le moyen de l'exploiter, mais à coup sûr il trouverait bien le moyen d'exploiter le public.

'L'histoire de la Compagnie des Mines de Champagne est donc terminée, mais l'idée qu'elle avait eue n'était pas morte. Elle se révéla au plus fort de la tourmente révolutionnaire, et je ne puis m'empêcher d'admirer le stoïcisme de ces quarante-trois citoyens qui, en plein 1793, sollicitent et obtiennent du Gouvernement la permission de rouvrir l'ancienne fosse d'Étion, et d'en continuer l'exploitation pendant cinquante ans.

La société nouvelle, composée en grande partie d'Ardennais, fut connue sous la raison sociale de Béchefer père^ Bertèche et Compagnie. C'est le 15 pluviôse an n qu'elle commença ses travaux. Elle les poursuivit avec beaucoup d'activité et sans interruption jusqu'au mois de fructidor an v. Alors le numéraire était devenu si rare, surtout dans la caisse sociale, qu'elle se vit contrainte à suspendre ses opérations, kprès avoir conduit ses fouilles jusqu'à une profondeur d'environ 200 pieds, non compris les galeries horizontales, et toujours avec aussi peu de succès que la Compagnie des Mines de Champagne.

N'oublions pas de dire que, dans le cours de ses travaux, la Société Béchefer avait envoyé à Y Agence des Mines de Paris quelques échantillons des matières extraites de la fosse d'Étion, et qu'examen fait de ces matières, l'Agence des Mines déclara, le 26 prairial an III, qu'elles se composaient en grande partie

d'alumine, d'une faible quantité de charbon et d'un peu de fer, et qu'on ne pouvait, dans tous les cas, en tirer aucune induction quant à la présence de la houille sur le territoire d'Étion. Toutefois l'Agence chargea un ingénieur des mines de visiter les travaux, et, sur son rapport, elle envoya quelques instructions pour une meilleure direction des fouilles. Mais le fonds social était épuisé ; la dépréciation du papier-monnaie lui avait donné le coup de grâce. On combla la fosse, on vendit quelques petits bâtiments qui avaient été construits dans le voisinage, et tout fut dit.

Depuis la publication de l'article qui précède, M. Ed. Sénemaud, archiviste du département, a eu l'obligeance de me signaler l'existence aux archives de la Préfecture de diverses pièces constatant que longtemps avant 1774 on s'était déjà occupé de la recherche de la houille dans nos contrées. Ces documents présentent trop d'intérêt pour que nous négligions de les reproduire. Les voici :

1" PIÈCE. — Cour souveraine d* Arches et Cha/rleville. — Registre des causes ordinaires^ 1673-1678.

Et cejourd'huy, fin de l'audience (jeudi 2 mai 1675), le procureur général de S. A. S. a présenté à la cour des lettres en forme de lettres-patentes données à Mantoue le vingt-septième juillet mil six cent soixante-onze, contresignées Striggini Gonzaga, et scellées des armes de sa ditte A. S. portant concession en faveur de Jean-Jacques Jaier, natif de Liège,

et permission à son profit d'ouvrir tous les lieux et endroits où il y aura de la houille ou charbon de terre dans rétendue de cette souveraineté soubs les charges et conditions portées auxdites lettres, requérant Tenregistrement d'icelles, ensemble du contrat fait tant au profit dudit Jaier que du sieur François Aigron de Marcilly par messire Camille Balliani, résident de sadite A. S. en France, passé à Paris le vingt-septième juillet mil six cent soixante-quatorze, pour estre lesdites lettres et contrat exécutés selon leur forme et teneur.

Sur quoy ouy les gens de Son Altesse en leurs conclusions, la cour a ordonné et ordonne que lesdites lettres-patentes ensemble ledit contrat seront enregistrés pour avoir lieu et estre oxécutés suivant leur forme et teneur. — Dumesnil.

Ensuitte la teneur desdittes lettres et contrat.

Ferdinand Charles, par la grâce de Dieu, duc de Mantoue et de Montferrat, prince souverain d'Arches et Charleville, etc.

Aians nous apris que le nommé Jean-Jacques Jaier natif de Liège cest aquis une parfaite cognoissance aux mines et minéraux, nottamment pour la recherche de la houille et charbon de terre et qu'il désire d'en faire la recherche dans nostre souveraineté d'Arches et Charleville, sachant nous que ce peut réussir de quelque utiUté à nos très chers et bien aymés sujets et particulièrement pour ceux qui s'en servent pour leurs fabriques et maimfactures des forges, chodières, fours et fourneaux, à ces

causes et autres à ce nous mouvans, luy avons concédé et concédons par ces présentes la faculté et permission d'ouvrir tous les lieux et endroits où il y aura de la houille ou charbon de terre dans l'estandue de nostre souveraineté et de faire travailler et aprofondir avec tel nombre d'ouvriers qu'il advisera pour en tirer ladite matière et la débiter en nous payant seulement pour les droits seigneuriaux pour chaque

(i^i blanc dam le registre) pourveu qu'il n'en tire

autre matière que de laditte ,houille et charbon de terre à la charge de dédommager dte gré à^ré à dire d'experts les propriétaires desdites terres d'où il fera l'ouverture avec deflFances à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient de troubler ou inquieteç ledit Jaier, ses hoirs, successeurs et aians cause en laditte recherche et ouverture pendant douze années à peine de tous dommages et intérêts cent hvres d'amande applicables un tiers à nous, un tiers à le grand hospital de nostre bonne ville de

Charleville, l'autre tiers aux empêchant tous

autres d'en pouvoir faire semblable recherche soubs peine de cinq cens livres d'amande applicables comme cy dessus, donnant en ouitre par les présantes audit Jaier, sa femme et ses enfans toutes exemptions de nous paier aucuns droits ny finances dont nous les avons tant que besoin seroit déchargés et déchargeons par les présantes et pareillement nous les réputons pour véritables bourgeois de nostre ditte ville de Charleville, leur donnant pouvoir de disposer de leurs biens meubles et immeubles et que leurs héritiers leur succèdent et recueillent leur succession

LA regheuchs de la houille 283

sans aucun trouble et sans qu'ils soient tenus de prendre autres lettres de naturalisation, voulons de plus que les ouvriers estrangers dudit Jaier qui seront emploies en laditte recherche de houille et charbon de terre soient exemps de touttes tailles, subsides, impositions et corvées pendant le temps qu'ils travailleront; Sy donnons en mandement à nos amez et féaux conseilliers les gens tenans nostre cour souveraine d'Arches et de Charleville que ces présantés ils ayent à faire lire et enregistrer et du contenu d'icelles faire jouir et user audit Jaier, sa femme, enfans, héritiers ou aians cause, pleinement et paisiblement, sanF; contradiction quelconque, car tel est nostre plaisir et bien délibérée volonté, en témoignage de quoi nous avons signé ces présantes et fait sceler du sceau de nos armes et contresigné par l'un de nos conseilliers d'estat. Donné à Mantoue le 23" juillet mil six cent soixante-onze. Signé Ferdinand Charles et scellés plus bas Striggini Gonzaga.

£"• piàoB. — Pardevant les conseillers du Roy nottaires et gardenottes de Sa Majesté au Chastelet de Paris soubsignés furent présents messire Camille Bailliany , résident de Son Altesse Sérénissime Monseigneur Ferdinand Charles duc de Mantoue et de Montferrat, prince souverain d'Arches et Charleville auprès de Sa Majesté très chrétienne, fondé de procuration généralle et specialle de Mondit Seigneur, pour ses affaires de France, Legron (Aigron) sieur de Marcilly, demeurant à Paris, rue Neuve-des- Petits-Champs, paroisse Saint Roch, tant en son

284 LA REGHEaCHE DE LA HOUILLE

nom comme associé de Jean-Jacques Jaier, marchand liégeois,que se faisant et portant fort dudit Jaier, par lequel il promet et s'oblige faire ratiffter ces.présantes et en fournir acte audit sieur résident dans six mois d'huy d'autre part, lesquels ont fait et convenu entre eux ce- qui ensuit, c'est asçavoir que ledit sieur Legron esdits noms reconnoit que ledit sieur résident luj a mis présantement en mains l'original d'un brevet en papier, de mondit Seigneur le duc de Mantoue, en datte du vingt-troisième jour de juillet mil six cent soixant-onze par lequel Son Altesse Sérénissime accorde audit Jean-Jacques Jaier de faire la recherche dans les souverainetés d'Arches et CharleviUle, des mines et minéraux consistant en houille ou charbon de terre, dans tous les lieux et endroits où il y en aura, suivant lequel brevet ledit sieur Legron esdits noms se charge de faire laditte recherche et l'ouverture dans l'estandue desdittes souverainetés pendant douze années à commencer du premier jour de l'ouverture qui se fera incessamment et le plus tôt que faire se pourra, lesquelles douze années seront prorogées pour autant de temps que ledit Jaier seroit empêché à laditte recherche par guerre ouverte, en considération de laquelle concession lesdiis Legron et Jaier seront tenus de paier pour tous droits des espèces tirées des mines pareil droit qui se paie dans les autres souverainetés pour mesme concession et le quart au dessus et sy les ouvertures des mines sont faittes sur les terres de Son Altesse, et qu'elles conduisent sur tes terres de princes voisins, ne sera paie qu'à

raliguement des terres qui appartiennent à S. A. S. comme aussy sy les ouvertures sont faittes sur les terres d'autres souverainetés et que les veines conduisent sur celle de S. A. S. ils paieront le droit de ce qui se trouvera sur lesdittes terres de S. A. S. aussy à l'alignement ; plus seront tenus lesdits Legron et Jaier d'indemniser de gré à gré et au dire d'experts le propriétaire des terres où l'ouverture de la mine

sera faitte conduitte de la houille et charbon

de terre et de l'escouUement des eaux et après lesdittes douze années faites et expirées, lesdits sieurs Aygron et Jaier délaisseront les mines en l'état qu'elles seront sans qu'ils puissent prétendre aucuns dépens dommages et intérêts pour raison de ce ny qu'ils puissent oster les apuis, aytaiemens et autres ouvrages qu'ils feront à la réserve des outils, charrettes et chevaux qui leur appartiendront, le surplus qui se trouvera enterré appartiendra à Son Altesse Sérénissime, car ainsy le tout a esté convenu et accordé entre les parties, promettant, obligeant chacun en droit soy ledit sieur Aigron esdits nommés sollidairement et sous les renonciations requises renonceant de part et d'autre. Fait et passé à Paris en l'estude de Routtier l'un des notaires soubsignés l'an mil six cent soixante quatorze le vingtseptième juillet, et ont signé la minutte des présantes demeurée audit Routier. Signé en fin Routtier et Panyat.

U Inventaire sommaire des archives du département des Ardennes, série C. 30, mentionne encore, entre

â86 LA RECHERCHE DE LA HOUILLE

les années 1745 et 1752, une demande formée par les nommés Paris et de Moulin à TeiTet d'obtenir la permission de chercher des mines de charbon de terre « dans rétendue de la paroisse de Tarzy et du gouvernement de Rocroi ; » et une autre demande de cinq particuliers associés pour la recherche de la houille dans le royaume, « et en particulier dans le territoire d'Êtion, près de Charleville. »

On sait qu'à la suite de l'Exposition de 1851, la Commission française, composée des hommes les plus compétents dans chaque branche, fut chargée de recueillir et de coordonner les matériaux d'une immense enquête destinée à taire connaître d'une façon exacte l'histoire industrielle de chacune des grandes nations du globe. Ces matériaux ont été publiés, et l'un des plus remarquables d'entre eux — le rapport de M. Randoing sur l'industrie des laines foulées — va nous fournir, avec quelques autres documents que nous avons sous la main, de

précieux et utiles renseignements sur l'industrie des draps dans notre contrée.

Jusqu'au règne de Henri IV, la fabrication des draps en France ne constituait pas une véritable industrie ; elle était concentrée entre les mains de quelques familles qui se montraient fort jalouses des procédés qu'elles mettaient en œuvre. Il n'y avait pas, à vrai dire, de manufactures : c'étaient là comme autant de secrets qu'on se transmettait précieusement et intacts, de génération en génération, sans y ajouter ni développements ni progès.

La France , jusqu'à cette époque , demeura tributaire, pour la plus grande partie de sa consommation, des pays circonvoisins, tels que l'Angleterre , l'Espagne , les Pays-Bas , chez lesquels Tindustrie des draps avait pris une rapide extension.

D'ailleurs, lès troubles religieux qui désolèrent si longtemps la France ne lui permettaient guère d'augmenter ses moyens de fabrication. L'Édit de Nantes, en ramenant la confiance dans une classe importante de la population, la rendit plus entreprenante. Les protestants reportèrent toute leur ardeur sur le commerce et sur l'industrie .

Celle des tissus de laine appela particulièrement leur attention; ils voyagèrent dans les pays voisins, en Allemagne, dans les Pays-Bas, s'instruisirent à l'école des manufactures qui florissaient en ces pays, et rapportèrent en France les pro-

cedës dont ils avaient acquis une connaissance approfondie.

De cette époque datent les premiers établissements importants; la fabrication des tissus do laine s'établit alors sur le pied d'une véritable industrie que favorisèrent deux créations considérables de Sully : l'introduction de nouvelles races ovines d'une qualité supérieure, et l'établissement de routes nouvelles dont le résultat iut de faciliter les communications.

Pendant le règne de Louis XIII, l'industrie des draps resta stationnaire , mais dès les premières années du règne de Louis XIV, elle commença à reprendre vigueur*

C'est sous l'administration de Fabert que fut attirée et axée à Sedan, la fabrication 4es draps uns dont la Hollande et la Flandre avaient le monopole.

Depuis quelques années déjà, dit M. Léon Fm^ cher dans une excellente étu4e sur la ville de Sedan, les maisons Etienne Béchet, Jean Poupart, avaient teqitd de fabriquer les draps façon de Hollande et d'Espagne ; leurs grossières imitations étaient encore loin d'approcher de^ modèles, lorsqu'une société de &bricants, encouragée par le gouvernement, et dans laquelle figuraient Nicolas Cadeau, Jean Binet, Jacques de Marseille, vint fonder, en 1646^ sur un emplacement que le cpp^ejll leur concéda pour 1800 livres, et avec des matériaux fournis par la commune, le bel établissement du DijcynvaL

Toutefois, le véritable importateur decetteindustrie

!292 l'industrie des draps

fut un Sedanais plein de de vouement et d'intelligence, et préparé par des connaissances pratiques à la grande tâche qu'il allait entreprendre.

Abraham Chardron, envoyé dans les Pays- Bas, explora les manufactures, acheta les machines les plus perfectionnées, enrôla des ouvriers habiles, et ramena à Sedan toute une colonie industrielle.

La crainte de perdre une acquisition dont les avantages étaient incalculables^ décida les chefs de l'entreprise à procurer aux colons tout ce qui pouvait diminuer leurs regrets de s'êtfe expatriés. Une chapelle fut construite au Dijon val, et un prêtre flamand fut appelé pour la célébration du culte. On ne leur imposa point les termes techniques reçus avant leur arrivée pour les opérations de leur métier; l'aunage auquel ils étaient habitués leur fut laissé, ainsi que leurs règlements sur la discipline des ateliers. Ils fixèrent eux-mêmes la durée du travail et celle du repos, et imposèrent l'usage, ignoré jusqu'alors, d'accueillir par un cri général le coup de cloche qui annonce, à chaque heure, la suspension du travail. Avec leurs coutumes, on adopta plusieurs de leurs termes : Noper^ Ploqwr^ Spouter^ Cloque n'ont point d'équivalents à Sedan et rappelleront longtemps encore les auxiliaires industrieux recrutés par Abraham Chardron. (M. Peyran, Histoire de Sedan).

Le succès de Nicolas Cadeau et de ses associés fut complet. Pour les récompenser , le gouvernement leur accorda, indépendamment de diverses

prérogatives, le privilège exclusif de fabriquer des draps fins.

Sous radministration de Colbert, on vit surgir de toutes parts des manufactures. L^industrie des tissus de laine fixa surtout sa sollicitude. Il prit des mesures pour relever ceux des anciens établissements dont quelques années de négligence administrative avaient causé la ruine.

C'est lui qui attira de HoUande à Abbeville , Gosse Van Robais , pour y fabriquer , disent les lettres-patentes de fondation , des draps fins façon d'Espagne et de Hollande.

Un peu plus tard, Louviers et Elbeuf abandonnèrent leur spécialité d'étoffes communes et réunirent peu à peu dans leurs ateliers tous les genres de tissus de laines foulées.

La révocation de l'Edit de Nantes, qui porta un coup fatal à notre industrie nationale, en forçant à l'expatriation des milliers de familles riches et laborieuses, n'a pas été, s'il faut en croire M. Randoing, aussi préjudiciable à la fabrication des draps fins qu'on le suppose généralement. Cette industrie, comme celle des tissus ordinaires, n'était pas exclusivement exploitée par les protestants. La plupart des établissements nouvellement créés pour ces produits purent donc traverser cette crise sans en être sensiblement ébranlés.

Ajoutons que la plupart des fabricants et des ouvriers en draps étaient catholiques.

Mais la mort de Louis XIV ouvrit pour la France une ère qui fut loin d'être favorable à l'industrie des draps. Le règne de Louis XV, qui imprima aux industries de luxe un si grand essor, eut une influence toute contraire sur l'industrie des laines. Nos manufactures de Louviers, de Sedan, d'Abbeville furent obligées de restreindre leur fabrication; elles résistèrent à gand'peine à ce temps d'arrêt que tous les eflForts ne purent empêcher.

Nous ne croyons pas toutefois que cette période fatale ait duré aussi longtemps que le pense M. Randoing. Un demi-siècle après la révocation de FEdit de Nantes, Boulainvilliers écrivait : t La manufacture de Sedan est sans contredit la plus considérable du royaume; elle est de deux cent soixantequinze métiers de draps fins, dont la beauté et la perfection approchent tellement des draps d'Angleterre et de Hollande, qu'on a peine à les distinguer. »

En 1769, le duc de Choiseul voulut, par des privilèges et par des distinctions honorifiques, ajouter à la puissance d'expansion dont la manufacture de Sedan était douée. Il trouva des hommes et des capitaux qui répondirent à son appel. Les maisons Poupart de Neuflize et Louis Labauche furent érigées en manufactures royales, et leurs chefs anoblis. Ces fabricants méritaient de fixer l'attention du pouvoir par l'étendue de leurs relations commerciales, et par l'activité qu'ils avaient imprimée à l'industrie. La maison de Neuflize employait à elle seule quatre mille ouvriers.

Une fausse mesure administrative , prise par un ministre consciencieux mais inhabile, ne tarda pas à replonger l'industrie des draps dans le malaise et l'inaction. La France, par les soins de M- de Vergennes, avait conclu avec l'Angleterre un traité d'échanges qui anéantit de nouveau toutes les espérances de nos manufacturiers. M. de Vergennes crut avoir fait preuve d'habileté en obtenant l'entrée chez nos voisins de toutes nos productions de luxe et de goût en échange d'une concession analogue de notre part pour des objets d'une valeur minime en apparence, mais qui, par cela même qu'ils sont à des prix modiques, conviennent en tout temps à toutes les classes^ et sont en réalité la base essentielle de l'industrie d'une nation.

L'Angleterre, à la faveur de ce traité, ne tarda pas à couvrir nos places de tissus de toute espèce en laine et en coton, tandis que nous placions à grand'peine chez elle quelques meubles de luxe, quelques articles de fantaisie.

Nos manufactures de draps ne pouvaient résister à une pareille concurrence. La révolution qui survint peu de temps après, contribua encore à empirer cet état de choses. Il faut aller jusqu'à l'Exposition de 1802 pour entrevoir les premières lueurs d'une aurore nouvelle.

Le Premier Consul, au milieu des éléments de richesse enfouis au sein de la France , avait distingué l'industrie des draps; il voulut connaître ses besoins et ses ressources. Dans ce but, il décréta l'Exposition publique de 1802.

296 L'iNDUSTRiê DES DRAPS

Les savants, les artistes, les industriels , s'associèrent avec enthousiasme à la pensée de l'homme qui avait tant fait pour la gloire de la France. Ils remplirent de leurs productions les salles du Louvre, et les étrangers purent admirer les résultats prodigieux de notre intelligence.

A partir de cette époque, une ère de prospérité s'ouvre pour l'industrie. Le règne de Napoléon fut pour elle une longue série de découvertes et de progrès. Obligée de lutter contre la force productrice de l'Angleterre, l'industrie ne se contenta pas de multiplier ses établissements; elle fit mieux, elle abandonna les sentiers de la routine pour se jeter dans la voie des essais et des perfectionnements. Mulhouse, Saint-Quentin, Tarare, Roubaix durent à cette brillante époque les éléments de mouvement et de richesse qu'dles n'ont cessé de développer depuis. Les noms d^Ëlbeuf, de Sedan, de Louviers, d'Abbeville jetèrent un éclat plus vif que jamais. Une révolution complète s'opéra dans le commerce des draps.

(( Toutes ses branches, dit M. Randoing^ furent l'objet de nombreuses recherches, dont les heureux résultats permirent à nos manufactures de répondre dignement à la pensée du grand homme pour lequel rien n'était impossible ; sans parler des machines, dont l'importance des perfectionnements a été effacée par ceux bien supérieurs qu'elles ont reçus depuis cette époque et de nos jours., nous rappellerons l'immense progrès que nt alors la teinture dans le choix des matières premières comme dans les

l'industrie des draps 297

procédés de préparation, dans la richesse, la variété et la solidité des nuances, et dans les procédés d'application. L'essor que prit alors cette importante ^ branche de la fabrication des draps fut si rapide et la porta à un si haut degré de perfection, que, depuis lors, les seuls progrès qu'elle ait faits ont consisté dans quelques modifications de détail, sans que lés procédés généraux en aient été altérés. »

De 1812 à 1830, l'industrie des draps subit encore de rudes épreuves, à travers lesquelles on la voit s'acheminer dans une voie ininterrompue de progrès et d'améliorations.

L'usage des étoffes de laine était devenu général en France et en Europe ; depuis la classe la plus indigente jusqu'à la classe la plus aisée, chacun devait s'adresser à nos manufacturiers, selon l'exigence de ses besoins. Le costume des hommes, suivant le mouvement des idées de la révolution, avait mis de côté toute frivolité et toute démarcation blessante ; les étoffes de soie et de velours avaient été répudiées, et à l'élégance féminme du dernier siècle avait succédé l'élégance plus sévère que comportent les étoffes de laine foulées : il n'était donc plus permis à l'industrie des draps de disparaître dans une tourmente ou dans une crise saps atteindre un des premiers besoins de toutes les classes de la nation.

La période qui s'écoula de 1830 à 1850 fut celle du développement complet et sans limites de toutes les branches de la fabrication. Les progrès de la teinture et l'influence du goût vinrent se joindre au

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perfectionnement des outils , et permettre de compléter toutes les autres qualités de nos produits par une richesse^ une variété inépuisables et inattendues. Alors aussi la concurrence et l'introduction des^ machines sur une large échelle^ en multipliant les marchandises, les abaissèrent à un taux de plus en plus accessible.

Mais, en dehors de cette concurrence intérieure, il y en avait une extérieure et d*une grande importance. L'Angleterre, la Belgique, l'Allemagne nous dominaient, soit par la supériorité des instruments de travail, soit par la nature des laines*

On comprend que ces avantages devaient exercer une grande influence sur l'importance de nos débouchés. Les manufacturiers français ne voulurent pas être plus longtemps tributaires de la Grande- Bretagne, et bientôt ils purent commander et obtenir en France toutes las machines que comportaient les détails de leur fabrication. Ce mouvement, joint à une âpphcation habile de la vapeur au dernier ap^ prêt des drap», fut pour la France la source d'améliorations dont les conséquences ne tardèrent pas à se faire sentir.

D'un autre côté, l'admmistration, en réduisant le droit d'importation sur les laines étrangères, permit à nos fabriques de s'approvisionner à l'étranger et d'entrer avec plus de confiance et de certitude dans la lutte entre les pays producteurs. Dès lors, moteurs, machines, matières, procédés, tout marcha parallèlement avec des progrès égaux et même supérieurs à ceux des autres nations, que des con*^

l'industrie DEB DRAP8 499

ditions particulières avaient seules, pendant quelque temps, favorisées.

Nous continuons à extraire du Rapport du 12* Jury de TExposition universelle de 1851 les faits et les documents les plus propres à établir d'une ma^ nière à peu près complète l'histoire de l'industrie des draps en France, et particulièrement dans le département des Ardennes.

Noua avons vu que , grâce au perfectionnement des machines et à la réduction du droit à l'importation des laines étrangères , la fabrication française avait pu lutter avec avantage contre la concurrence de l'Angleterre et de l'Allemagne.

Mais avant que ce progrès fût réalisé, ou même en toie de Tétre, la France avait, sous un certain rapport, une supériorité que nos voisins ne songeaient pas à lui contester. Le gaût a toujours constitué une des parties essentielles de notre esprit national. Partout où nous avons pu l'appli^ quer, littérature, arts, industrie, il nous a valu des succès inconnus aux autres peuples/ Le goût, auquel l'industrie des soies doit une partie de ses merveilles, ne devait pas tarder à prêter à l'industrie des tissus de laine le secours le plus puissant, le plus efficace, et leur donner enfin ce mérite particulier qui les a toujours distingués sur les marchés les plus lointains.

C'est ici que la fabrication sedanaise a joué un

300 l'industrie des draps

rôle éminemment supérieur : c'est ici que se trouve la plus belle page de ses annales.

Déjà les progrès de la teinture nous avaient permis d'obtenir, dans la composition des couleurs, des nuances dont la solidité venait compléter la richesse. Les draps noirs de Sedan l'emportaient de beaucoup, quant à la beauté et à la solidité de la nuance, sur les draps noirs étrangers. L'exportation de ces étoffes était considérable, et ce grand débouché provenait uniquement de la supériorité de teinture.

A Elbeuf, à Louviers, à Abbeville, un grand nombre d'autres nuances jouissaient du même avantage ; mais là , comme à Sedan , on n'avait guère fabriqué que des étoffes unies, et la variété des nuances était le seul élément que nos manufacturiers eussent à leur disposition pour satisfaire à ce goût de changement si vif en France, et qui, sous le nom de modey impose au producteurs des obligations qui viennent se renouveler à chaque saison.

Vers cette époque, un fabricant de Sedan, qui a laissé un nom célèbre dans les fastes de l'industrie des laines, M. Bonjean, ancien élève de l'Ecole polytechnique, préoccupé depuis longtemps d'arriver à une grande variété dans la production, imagina de marier sur une même étoffe les diverses nuances entre elles dans une certaine mesure, à l'aide de procédés de tissage que les machines qu'il possédait lui permirent d'exécuter sans trop de difficultés.

On comprend ce qu'une pareille idée avait de fécond. Le domaine de la production devenait illi-

l'industrie des draps 301

mité comme celui de la fantaisie, qui donua son nom à la catégorie d'étoffes issue de cette invention.

Chaque année, chaque saison pouvait apporter des nouveautés dans le vrai sens du mot, capables de satisfaire à tous les goûts, à tous les caprices, et c'est ce qui eut lieu en effet. Le nom de M. Bon- Jean ne tarda pas à devenir universel. D'abord limitée aux étoffes de qualités supérieures comme celles qui se fabriquaient exclusivement dans les ateliers de M. Bonjean, la fantaisie descendit bientôt dans les régions inférieures. Presque toutes les manufactures de France, reconnaissant les avantages qu'elles pouvaient retirer d'une semblable fabrication, Tadoptèrent, sans changer pour cela la nature de leurs qualités de tissus, ce qui rendit ces étoffes abordables pour toutes les classes.

Ce nouveau genre d'étoffes, dont l'usage s'accrut avec une prodigieuse activité, dut son entier développement à une heureuse application du métier à la Jacquart, ce précieux outil jusqu'alors uniquement réservé à la fabrication des soieries. C'est par la variété des dessins et par la richesse des couleurs que le goût français imposa sa loi aux autres nations sans rien subir de la leur. Les résultats qu'elles obtinrent sont venus démontrer leur infériorité, et ils laissent aux nouveautés françaises une supério^ rite incontestée.

C'est avec de pareils éléments de prospérité que l'industrie des tissus de laine foulés aborda les Expositions quinquennales des produits de l'industrie nationale instituées par le Gouvernement de juillet.

30S L'INDUSiTRIE des DfiAPS

A chacune d'elles on reconnaît la marche progressive que nous venons de signaler. Dans les trois Expositions do 1834, 1839 et 1844, les tissus de laine, par leurs perfdctionnements croissants, par le fini de leur fabrication, par le nombre des exposant3, par la finesse des produits, attestent hautement les succès obtenus depuis TËxposition de 1797.^

notait donc permis d'espérer beaucoup deTflxpositlon universelle de 1851, U^ rapport de M, Randoing explique pourquoi le résultat ne répondit pas à l'attente générale. Ici , nous laisserons parlar rhonorable rapporteur du 12* Jury.

u Alors, dit-U, que la plus belle occasion semblait offerte à notre industrie des draps , pour montrer les chefs-d'œuvre de tous genres qu'il Im était im.^ possible d^ soumettre à l'appréciation universelle , elle n'aborda la lutte qu'avec de/i échantil]i}ns en trop petit nombre, à raison de l'importança avep laquelle la mênm industrie s'était fait représenter par les deux nations qui revendiquent leur supériorité sur muSf C'e^t là un fait qu'il £aut sincèrement regretter; mais ne craignons pas trop de l'avouer, ear il n'est pas besoin d'une étude approfondie pour reconnaître que le moment choisi pour cette solennité nQUS plaçait, vis-^à-vis de ce^ nations, dans des conditions industrielles si peu favorables, qu'il n'est pas étonnant que quelques unes de nos industries les plu5 importantes n'aient pu y être très-fidèlement représentéesr

« Nous sortions de Tune dQS plus grajides ms»»

l'industrie des draps 303

politiques que la France ait eu à traverser. Encore émue de la révolution de 1848 et de la perturbation qui en fut la suite , plus que jamais incertaine de son avenir 9 elle ne s'était pas encore relevée des désastres que la tourmente avait entraînés avec elle. Il n'y avait de confiance'^ que ce qui est inhérent à notre esprit, national incapable d'être jamais enti^i* rement abattu. Comment un pareil état de choses n'aurait-il pas exercé son influence sur une lutte que l'industrie ne pouvait aborder qu'avec toutes ses forces? Certaines industries sa trouvèrent même placées dans des conditions si peu favorables, que l'amour-propre national, joint à la certitude d^une supériorité de fabrication, ne put suffire à les décider de subir franchement et courageusement l'épreuve. Dans ce nombre, il faut ranger celle des draps , dont la représentation à l'exposition de Londres n'a pu donner qu'une très imparfaite idée de nos ressource! et de notre valeur dans cette industrie.

«Cependant il n'y avait pas décadence ; il y avait crise seulement, et temps d'arrêt. Mais le fruit des vingt dernières années de travaux et de progrès de tous genres qui avaient fait arriver, pour ainsi dire, à la perfection, ne pouvait pas être perdu en aussi peu de temps. Nous avons peu exposé, il est vrai, mais nos produits, bien qu'en petit nombre, et pardessus tout nos nouveautés, étaient empreints d'un cachet digne du nom français, qui fait présumer de ee que nous aurions pu faire si le moment n'eût pas été aussi critique, ou si la confiance de nos manufiBicturiers s'était trouvée à la hauteur des circons-

tances. D ailleurs, un sentimeut avait surgi, qui était venu s'ajouter aux autres causes pour diminuer le nombre de nos exposants.

ce La plupart des fabricants de nouveautés craignirent que le fruit de leur imagination, de leurs travaux, ne leur fût enlevé par la copie qui auraif pu être faite de leur spécialité ainsi exposée à tous les examens, à tous les yeux intéressés. Ils ne songeaient pas qu'un pareil larcin , s'il eût eu lieu , n'aurait pu avoir qu'un résultat douteux, et tout au moins peu durable, par suite de la mobilité du goût en pareille matière , laquelle fait trouver quelquefois bien vieux ce qui n'a qu'une année d'existence. Ces copies seraient bientôt passées , et leur goût, à eux, leur imagination qui fait leur force, leur seraient restés fidèles.

a Toutefois quelques industriels osèrent triompher des conjonctures et de leurs propres défiances. Us soutinrent dignement, comme on dit, l'honneur du pavillon , et à ce titre , ils méritent toute la reconnaissance de leurs confrères. »

Le rapport du XII» Jury de l'Exposition universelle se termine par Ténumération des fabricants dont les produits ont été le plus remarqués. Entre les manufactures anglaises, celles de Leeds, de Huddersfield et du Wiltshire , se sont distinguées par la supériorité et le bon marché de leurs draps.

L'Ecosse possède des manufactures qui rivalisent

avec les plus importantes de la Grande-Bretagne. Celles de Galashiels, d'Aberdeen, de Glasgow et de Selkirk, sont citées au premier rang.

En Belgique, les fabriques de Verviers n'ont pas déchu de leur ancienne réputation. Les draps fins, les draps noirs et les étoffes de pantalons, sont des spécialités dans lesquelles elles ont fait d'incontestables progrès.

Le Zollverein, la Saxe, la Russie et F Autriche étaient représentés par des industriels dont quelques uns dirigent des maisons considérables.

Mais on n'a pu s'empêcher de remarquer l'absence complète d'un pays qui, il y a deux siècles , jouait en Europe un rôle de premier ordre dans l'industrie des draps fins.

La Hollande , qui , longtemps avant les autres nations, rivalisant avec l'Angleterre et possédant une puissance maritime, joignait à un si haut degré l'esprit commercial à l'esprit industriel, a vu peu à peu ce dernier s'évanouir en grande partie de son sol, absorbé qu'il a été par de grandes conceptions purement commerciales et maritimes. Aussi la Hollande n'éiait-eUe représentée au concours universel de Londres que par des produits de peu d'importance.

Et pourtant ce pays fut le berceau où la France a puisé les sources de sa richesse actuelle dans l'industrie des draps fins. Quand Colbert, voulant introàuire cette industrie en France et l'y établir sur des bases durables, eut à faire un choix entre les divers pays où elle existait déjà, c'est à la Hollande qu'il

a06 L'INDUSTRIE D£S DRAPS

s'adressa comme devant lui fournir les meilleurs éléments et les meilleures garanties d'une prospérité à venir; c'est le hollandais Van Robais qu'il fit venir à Abbeville.

C'est la manufacture créée à Abbeville par Van RobaiSy que dirige aujourd'hui l'honorable rapporteur du XJP Jury, M. Randoing. Aussi s'est-il empressé de payer un Ixibut d'hommage à la nation qui a été la première cause de sa fortune.

Parmi les villes de France qui ont obtenu l'hon* neur d'une distinction toute particulière de la part du Jury de l'Exposition universelle, nous mentionnerons Sedan, Elbeuf, Vienne, Vire, Beauvais et Abbeville, et nous citerons textuellement les paroles mêmes du Rapport en ce qui concerne ceux de nos compatriotes qui ont été l'objet d'une attention aussi flatteuse.

La Médaille de prix a été adjugée aux manufacturiers suivants :

« Paul Bacot et fils, de Sedan, pour leur supériorité de fabrication en noirs et satins de fantaisie, et pour de belles pièces de draps noirs remarquables par le fini du travail, la solidité de la teinture et les apprêts.

a Bertéche, Chesnoii et C»% de Sedan, pour la supériorité de leur fethrioation et la beauté de leurs dessins en étoâes de fantaisie, d

A ces détails, un peu longs peut-être, nous en ajouterons pourtant encore quelques autres, et c'est M. Léon Faucher, dont la science économique re*

grette la perte récente, qui nous en fournira la plus grande partie.

Par sa position entre l'Allemagne, la Belgique et la France, la fabrique de Sedan est à même de lutter contre toutes les concurrences, de triompher de toutes les rivalités. Les fabricants ne se trouvent ni assez près de Paris pour que cette proximité amène le renchérissement de la main-d'œuvre, ni assez loin pour que la distance rende plus difficile l'écoulement de leurs produits. La plupart d'entre eux ont des comptoirs dans la capitale et à l'étranger. Dans la draperie française, celle de Sedan est la seule qui ait conservé et même accru ses débouchés au dehors. Le progrès a été surtout remarquable de 1841 à 1844. Sedan avait expédié, en 1841, pour les marchés étrangers, 1,065 pièces : l'exportation a été, en 1842, de 1,238 pièces; de 1,392 en 1843, et de S,829 en 1844 : ce qui donne un accroissement de cent trente pour cent.

Cependant il ne faudrait pas se faire illusion. La manufacture de Sedan ne peut pas aspirer à la même popularité que les fabriques de draps communs; il n'y a que les tissus à bon marché qui entrent dans la consommation ordinaire.

On compte à Sedan 9,500 ouvriers « qu'occupe la ' fabrique de laine; on en compte 5,500 intra muros et 4,000 extra muros; dans ce nombre ne sont pas compris les 2,000 ouvriers, belges pour la plupart, qui travaillent aux filatures des environs. Les ouvriers

* N'oublions pas que ceei a été écrit en 1855.

308 l'industrie des draps

de Sedan, sans jouir d'un bien-être qui n'appartient aujourd'hui à aucune classe de travailleurs, sont cependant plus heureux que ceux des autres villes manufacturières. Quoique 1,200 d'entre eux soient inscrits au Bureau de bienfaisance, et que plus de 200 soient, en moyenne, admis à l'hospice, ni leurs logements ni les rues qu'ils habitent ne présentent cet aspect repoussant de dégradation et de misère qu'on remarque à Lille et à Rouen.

Cette situation fait honneur non-seulement aux ouvriers, mais encore aux fabricants.

Sur ce point, nous avons l'autorité de M. ViUermé, statisticien fort compétent en la matière. Voici ce qu'il dit dans son livre sur VÉtat physique et moral des oiwriers :

« D y a des villes où l'on rencontrerait à peine quelques vieillards dans les manufactures : on trouve qu'il est plus avantageux de payer plus cher des ouvriers plus jeunes. A Sedan, il n'en est pas ainsi dans plusieurs maisons et particulièrement chez MM. Bacot ; j'y ai vu avec surprise de très-vastes et très-bons ateliers, bien chauffés^ tenus avec beaucoup de soin^ où il n'y avait que des vieillards et des vieilles femmes, occupés à éplucher de la laine ou à dévider des fils. Chacun d'eux, commodément assis, annonçait, par la propreté de toute sa personne et par son teint fleuri, une santé et une aisance que l'on trouverait bien rarement dans une réunion de vieilles gens qui ne gagnent pas plus de dix à dixsept sous par jour. Ils étaient la plupart, il est vrai, plus ou moins secourus par leurs enfants. Il existe.

cbez le plas grand nombre des fabricants de la ville, un usage très-moral que Ton doit regretter de ne pas retrouver aussi fréquent^ à beaucoup près, dans toutes nos cités manufacturières : c'est l'usage de conserver à l'ouvrier qui tombe malade son emploi ou son métier pour le temps où il pourra le reprendre. Quand la maladie n'est pas une simple indisposition, celui qui en est atteint, ou sa famille, présente un remplaçant que le fabricant admet toujours lors même qu'il est pris parmi les moins bons sujets de la fabrique. On m'en a montré qui tenaient ainsi la place d'un absent depuis plus de six mois. L'ouvrier malade continue de recevoir son salaire entier, et il paie lui-même son remplaçant^ mais de manière à gagner quelque chose sur lui.

« On concevra maintenant qu'il y ait peu de manufactures dans lesquelles on trouve, proportions gardées, autant d'anciens ouvriers que dans les maisons de Sedan. On n'y connaît point le nombre de ceux qu'on emploie sans interruption depuis dix ans, tant il est considérable, et j'en ai vu, dans quelquesunes, qui n'avaient pas cessé d'y travailler depuis plus de vingt ans, et même depuis cinquante ans de père en fils. Les ouvriers savent qu'une fois admis dans ces maisons, il n'y a plus pour eux de chômage, ou qu'il y en a moins que partout ailleurs, et que l'on adoptera également leurs enfants; ils savent encore que, s'ils tombent malades, ils retrouveront leur place lorsqu'ils seront guéris ; que, s'ils deviennent vieux ou infirmes, loin qu'on leur refuse tout travail, comme cela se fait dans tant d'endroits, on leur en

donnera un proportionné à leurs forces; enfin, qu'ils recevront des maîtres, quand l'âge avance les rendra incapables de travailler, de généreux et permanents secours. Aussi, dans leur pensée, ce maître est-il très-fréquemment pom* eux un protecteur, sévère il est vrai, mais juste; et ils préfèrent être employés chez lui plutôt que dans les autres manufactures.

a Les fabricants de Sedan se montrent généreux envers leurs ouvriers : ceux-ci le sont à leur tour envers leurs camarades tombés dans le malheur, ou envers les veuves et les enfants en bas-âge de ces camarades. »

Avant la création de la Société générale de secours mutuels^ MM. Bacot, dès 1842, en avaient établi une dans leur magnifique établissement duDijonval. Les bases en étaient, à peu de chose près, les mêmes que celles de la Société qui existe aujourd'hui. Dès cette époque, par conséquent, une touchante solidarité s'établissait entre les chefs et les employés de la manufacture, et les invalides du travail voyaient s'ouvrir devant eux une autre perspective que le dénûment et l'abandon.

I !•'• lie ColKse «neleii.

Le collège de Charleville fut fondé par le duc de Nevers le 31 octobre 1620. Voici les Lettrespatentes qui consacrèrent cette fondation :

c Fut présent en personne très hault, très puissant et très iUustre prince Monseigneur Charles de Gonzague et de Glèves, duc de Nivemois et de Rethelois, prince de Manthoue et de Porcien, marquis d'Isle, comte de Sainte- Menehould, souverain d'Arches, gouverneur et lieutenantgénéral pour le roy en Ghampaigne et Brie, lequel poussé d'un grand zèle et désir de la gloire et honneur de Dieu, de la conservation de la foy et augmentation de la religion catholique apostolique et romaine, de l'instruction de la jeu-

nesse et du bien publicque, et particulièrement d* une bonne volonté et affection envers les pères et religieux de la compagnie de Jésus qu'il a recongnus utils à son desseing, a dès long temps à cest effect eu volonté d*establir un collège de ladicte compagnie en sa souveraineté d'Arches dans sa ville de Gharleviile pour instruire la jeunesse, faire les autres fonctions ordinaires de ladicte compagnie, ce qu'il a commencé dès huit ans ayant logé lesdicts pères en sa dite ville, et pour exécuter sa volonté il a donné par ces présentes auxdicts pères de ladicte compagnie de Jésus stipulant et acceptant par vénérable père Jean Amie, recteur du collège da ladicte compagnie audict Gharlevii)e, soubs le bon plaisir de leur révérend père général, c'est à sçavoir l'église, logis et place que tiennent à présent lesdicts pères audict Gharleviile comme il se comporte à présent, et oultre ce les deux pavillons de Ghâlons et Rethel et ce quy en dépend joingnant audict collège frontissant sur la rue Sainte- Gatherine, et ensemble toutes les terres, maisons, manoirs et héritages et places acheptés par Monseigneur de plusieurs particuliers, le tout compris et borné des rues du Roy et Saint-Luc, aux deux bouts de la rue Saint-Nicolas à cause des pavillons de la rue Sainte-Gatherine de part et d'aultre, pour y faire les bâtiments que Monseigneur trouvera bon y après, pour fondation duquel collège mondict seigneur a donné et donne par ces présentes aux susdicts pères à toujours la somme de deux mil quatre cents livres de rente annuelle et perpétuelle à prendre par chaque an de quartier en quartier et par advance sur tout le revenu de son duché et pairie de Rethellois, et laquelle leur sera payée par les

mains de son recepveur général dudict duché laquelle

rente cessera et sera esteinte à la xlescharge de mondit seigneur et de ses hoirs et ayant cause, alors qu'il aura faict unir audit collège img ou plusieurs bénéfices de revenu équivallent à ladicte somme de deux mil quatre cents livres de rente. Auront lesdicts pères & leur proufict selon la volonté de mondit seigneur tous les matériaux procédant des bastiments quy sont sur les héritages par luy acquis y dessus déclarés pour les emploier par lesdits pères k la comodité, proufict et usage dudict collège, le prix desquels héritages mondict seigneur a promis paier si faict n'est, promettant,

obligeant mondict seigneur ses biens tenir, entretenir, satisfaire et accomplir le contenu du présent contract

faict et passé audict Gharleville au logis de mondict seigneur après midy pardevant nous notaires en Rethellois terres souveraines d'Arches soubssignés le trente ungnième et dernier jour d'octobre mil six cent ving, et a mondict seigneur signé la minutte des présentes comme pareillement ledict père Amie avec nous notaires, laquelle minutte est ès-mains de Robiet Midrouet Tun de nous notaires. Signé Midrouet et Bonnet. »

Le 27 décembre de la même annëe 1620, les habitants et communauté de Mouzon donnèrent aux Jésuites du collège une maison située rue basse Sainte-Catherine.

Le 3 mai 1621, le prieuré de Saint-Julien, qui appartenait aux religieux de Mouzon, fut uni au collège de Gharleville. Cette union fut autorisée par une bulle du pape Urbain VIII ; les conditions en étaient assez rigoureuses. Le bénéfice restait chargé : 1* d'une rente de 150 livres au curé de Mézières et à ses vicaires; 2!" d'une autre rente de pareille somme à l'abbé de Mouzon, et des décimes montant à environ 400 livres ; 3* de 30 sous à l'église collégiale de Saint-PieiTe de Mézières; 4"* de quatre messes fondées ^n la chapelle de Saint-JuUen; 5* de 3 livres pour droits de visite annuelle ; 6' et enfin de 80 livres pour les réparations des chœurs et cancels de plusieurs éghses dont le prieuré de Saint-Julien était décimateur.

Par un mandement du 14 octobre 1628, le duc de Nevers accorda aux Jésuites une rente spéciale de 400 livres pour l'entretien d'une chaire de philosophie.

Par ses Lettres-patentes du 20 novembre 1647, Charles II leur fit donation de deux arpents de bois dans la Havetière, et de toutes les îles comprises dans la Souveraineté d'Arches, communément appelées les islots de la Souveraineté.

En 1650, un arrêt du Conseil d'Etat leur accorda une rente de 150 livres sur le domaine de la Principauté deChâteau-Regnault, a à la charge de recevoir au collège les jev/nes gens de cette Principauté qui voudraient y étudier, »

Le 28 septembre 1663, l'Assemblée générale des habitants de Charleville leur concède quatre arpents de terre pour y bâtir une maison et y construire un jardin de récréation.

En 1690, Ferdinand-Charles leur fait présent d'une somme de 8000 livres et de 500 livres de rente sur le domaine de Charleville.

Ainsi, à cette époque, le coUége des Jésuites possédait, indépendamment des propriétés dont il vient d'être question, une ardoisière, la maison dite de la VieiUe-Balterie, la terre et seigneurie de la Mothe, une part dans la ferme et le pré de Soreau, quelques arpeQts de triots, un droit de coupe annuelle dans les bois du marquisat de Montcomet, le droit de franc-salé, etc. Ses revenus s'élevaient, déduction faite des charges, à environ sept mille livres.

Le personnel se composait de six professeurs et d'un principal, lesquels étaient déclarés exempts de guet, gardes, corvées et autres charges municipales, même de tutelle.

En 1760, au plus haut point de sa prospérité, le

collège des Jésuites comptait .cent élèves. La réputation des études et la bonne administration de cet établissement y avaient attiré des jeunes gens de Philippeville, Dinant, Couvin, Mariembourg. On était sur le point de construire de nouvelles classes, lorsque la suppression de l'ordre des Jésuites arrêta ce développement.

Les Lettres-patentes de 1765 confirmèrent néanmoins Fexistence du Collège et le composèrent d'un principal, de deux professeurs de philosophie, d'un professeur de rhétorique et de cinq autres régents ecclésiastiques et séculiers. Une retraite leur était assurée après vingt années de services. Malgré ces avantages, on eut beaucoup de peine à se procurer des professeurs, et l'on fut obligé de s'adresser à rUniversité de Reims.

Un arrêt du Parlement, du 8 août 1766, envoya le Collège en possession des biens des Jésuites, et en 1786 on loua à divers particuliers les propriétés qui leur avaient appartenu. L'abbé Lissoir ^ fut chargé de la direction du nouveau collège (1782),

1 L'abbé Lissoir (Remacle) était né à Bouillon le 12 février 1730. Après avoir fait ses études dans cette vUle^ il entra dans Tordre des Prémontrés et fut élu abbé de Laval- Dieu à Page de 36 ans. Il fut, en 1790, un des administrateurs d«s Ardennes, et en 1791, ;il fut élu député-suppléant à la première législature. Persécuté pendant la Terreur^ il se rendit à Paris en 1795 et y mourut en 1806, à THôtel des In^ valides, dont il était aumônier-adjoint. L'abbé Lissoir avait desservi la cure de GharleviUe depuis le 3 avril 179^1 jusqu'au 10 octobre 1793. Il laissa la réputation d'un homme de mérite et d'un prêtre charitable.

318 LIS COLLÈGE DE GHAHLfiVILLË

qui ne traîna plus, à partir de ce moment, qu'une existence chétive.

Ce n'est qu'en 1834 que la ville de Charleville aliéna définitivement les bâtiments de l'ancien collège et l'église, dont le portail, quoique appartenant au xvn* siècle, ne manquait pas d'une certaine élégance. Les pavillons de Mouzon, de Langres et de Ghâlons avaient été vendus à des époques antérieures.

§ •• lie €ollëse «etael.

On sait qu'un décret de la Convention du 23 février 1795 institua à Paris et dans les départements des Ecoles centrales destinées à remplacer les anciens collèges. Cette institution ne fut pas de longue durée : les Ecoles centrales furent supprimées le T' mai 1802. Un établissement de ce genre avait été installé à Charleville dans les bâtiments de l'ancien couvent des Sépulchrines. Aussitôt que le gouvernement de la République eut décrété la suppression des Écoles centrales, la municipalité de Charleville se mit en mesure d'obtenir la concession des bâtiments qui avaient été affectés à la sienne.

Un arrêté du 25 thermidor an XI ordonna la création d'une Ecole secondaire oomrmmale à Gharld* ville, et concéda à la ville les bâtiments que celle-ci avait revendiqués, à la charge par elle de remplir les conditions prescrites par l'arrêté du 30 frimaire. Toutefois, comme l'École centrale ne devait cesser d'exister qu'à dater du 1*' floréal an 2JI| le Conseil

municipal décida qu'en attendant l'école secondaire serait établie dans la maison d'un nommé Poulain, moyennant une indemnité de 200 francs. En même temps, il arrêta une imposition extraordinaire de 5 centimes, et approuva le choix du directeur, M. Delvincourt, du sous-directeur et de trois professeurs, pour le traitement desquels on vota une somme de 2000 francs.

Quelques réparations suffirent pour approprier le local du Saint-Sépulchre à sa nouvelle destination.

Le nombre des élèves, d'abord peu considérable, s'accrut peu à peu et nécessita l'augmentation du nombre des professeurs et de l'allocation municipale. Cette allocation s'élevait, en 1826, à environ 7,000 francs ; les rétributions des élèves diminuaient cette dépense d'environ 3,000 francs.

M. Delvincourt mourut le 24 février 1826, et le Collège, qu'il laissait dans un état florissant, passa aux mains de M, l'abbé Nanquette (1" mars 1826). Les professeurs étaient alors au nombre de sept ; les cours universitaires étaient complets, sauf toutefois le cours de philosophie, qui ne fut créé qu'en 1828. Le Collège jouissait, dès cette époque^ d'une réputation justement méritée, et il faut croire que cette réputation datait de loin, puisqu'un décret de FEmpereur, du 29 août 1813, avait érigé ce Collège en lycée. Si le décret ne fut pas mis à exécution, la cause n'en peut être attribuée qu'aux événements politiques.

Quoique les études y fussent toujours régulières et solides, les années qui suivirent 1830 ne furent

pas favorables au développement du Collège, mais vers 1865, il commença à prendre des proportions telles qu'il devint indispensable de faire subir aux bâtiments des modifications importantes et d'y ajouter des constructions nouvelles. Un legs, fait par M. Alexandre, ancien avocat à Charleville, permit à la municipalité de consacrer à cette restauration une somme considérable : la transformation a été aussi complète que possible.

De 1866 à 1872 inclus, les sommes dépensées pour la restauration du Collège (immeubles et mobilier) se sont élevées en chiflFres ronds à. . . fr. 189,000

En 1873, le Conseil municipal a alloué un nouveau crédit de 27,000 francs pour la construction d'un bâtiment devenu nécessaire fr. 27,000

En 1875, pour la construction d'un autre bâtiment, il a été voté . . fr. 50,000

C'est donc, en travaux de restauration et d'agrandissement, un total de fr. 266,000

Au 1" juin 1874, le collège de Charleville comptait 517 élèves, savoir : 204 pensionnaires, 32 demipensionnaires, 24 externes surveillés, 143 externes libres et 114 séminaristes.

Au point de vue des études, l'enseignement se divise ainsi qu'il suit :

Enseignement classique . » 257

Enseignement spécial et cours professionnels. 190

Enseignement primaire 70

Total ... 517 D'après le compte administratif de 1874, les recettes et les dépenses se sont élevées à 60,838 fr. 51 c, savoir :

Recettes.

Somme versée par le Principal pour le traitement du Sous-Principal et des maîtres fr. 4,100 00

Rétribution scolaire fr. 37,131 00

Subvention de TEtat (chaire d'histoire) fr. 1,800 00

Subvention communale fr. 17,807 51

fr. 60,838 51 Dépenses.

Traitements fixes des professeurs et des maîtres fr. 49,800 02

Traitement éventuel fr. 2,100 00

Dépenses diverses et extraordinaires fr. 8,938 49

Total. . . fr. 60,838 51 Le personnel des fonctionnaires comprend actuellement :

1 Principal, — 1 Sous-Principal, — 1 Aumônier, — 24 Professeurs et 11 Maîtres d'études, dont trois sont chargés de cours.

Lorsque le gouyemement révolutiouQaire s'empara des propriétés monastiques, les livres que renfermaient les bibliothèques des couvents furent transportés, les uns au district, les autres au cheflieu du département. Beaucoup de ces Uvres se perdirent ou furent volés en route. Des centaines de manuscrits furent détruits pour servir aux usages les plus vulgaires. Au Mont-Dieu, on fit des cartouches avec les volumes les plus précieux; on en jeta au feu bon nombre d'autres , on en brûla même sur les places publiques.

Des riches bibliothèques de Signy , d'Elan , de Belval et du Mont-Dieu, on transporta à Charleville des charretées de volumes. Ces volumes, ainsi que ceux qui provenaient de quelques bibliothèques d'émigrés, furent jetés pêle-mêle, dans les salles de l'hôtel de ville et du Saint-Sépulçhre. Ils étaient destinés à former la bibliothèque de l'École centrale, établie, comme on sait, dans les bâtiments du collège actuel. Mais ils restèrent pendant plusieurs années sans ordre et sans surveillance, et un certain nombre d'entre eux, — ceux qui étaient revêtus des plus belles reliures, — furent donnés en prix aux élèves.

Le bibliothécaire de l'École centrale était un des professeurs de cette école, — : M. Pierre Durand (de Grrandpjré), qui fut depuis ceijseur et professeur dans plusieurs lycées, et enfin inspecteur de l'Académie d'Amiens.

Lors de la suppression des Écoles centrales, une loi libérale ordonna que leurs bibhothèques seraient mises à la disposition des municipalités, qui devaient en nommer les Conservateurs.

C'est ainsi qu'échut à Charleville la bibliothèque qu'il possède aujourd'hui. Le préfet des Ardeitues fit bien alors d'activés démarches pour obtenir que ]s{, bibUothèque de TÉcole centrale fût établie à Mézières, dans le local de l'ancienne école du génie, mais ces démarches demeurèrent infructueuses.

Indiquons d'abord les principales sources qui ppntribuôrent à former ce précieux dépôt :

P Les abbayes de Mouzon^ de Novy et la Char-

LA BIQLlOniÈQUS D^ CP4¥i^ÇVIU^B M?

treuse^du Mont-Dieu, qui possédaient de riches cqItlections de ma^iiscrits et d'ouvrages théolQgpiqi(pS| liturgiques et canoniques du plus ^and prix^ sgns compter les livres d'histoire et de littérature sacrée et profane;

2"* L'abbaye 4p la Val-Dieu, h^ bibliothèque de ce couvent était moins richp qu^ lesi pfécé^e^te^ i

3"* L'abbaye de Belv^l. Nqs plus bfîlles ^^jbles ff)^puscrites, ^t notamn^ent cq}le qu'on désigne §ous ]fi i^opc^ de Bible de Jt^abiUlQ^^ ppoyieqoept dô pe^P maison dont las copies étaient rpi^arquablps par leur exaptitu4e et pq.r la beauté 4^ leur exécution. Cette Bibie de Mabillon est ain^j porutn^e p^rcp qu'elle a été lougtemps eutre le^ ipains du ^avftRt pénédictin, qui a ^crit de s^ n^aii^ sur l'une 4^^ gardes du volume cette précieuse apuQtf^tiq)} : n ^iblia infir^iU vç^loris fit ^^rvçitu çli^nissijf^fl. 3> ^

4** Lps couvents des Capucins et 4^8 Rémllff^ 4p Charlpyille^ dps Minime dp Pethe}, l'ahb^ye 4'^lflfft}

b"* J^es bibliothèques particulière^ du Jtfarçfui^ ç(^ Sy et de 14. Dauger rpnfermaien); u^e vc4umineusp

1 II est facile de se convâijicre, d'après le noifibre et I^ nature des ouvrages manuscrits et imprimés qui composaient la bibliothèque de Tabbaye de Belval, que les religieux de cette maison s'y livr^ipn^ ^ps é^)idp|^ s^ripusp^ : théologie, dogmatique, art oratoire, jurisp{^(}pqçg, {l})^^?*' Sophie, histoire sacrée et profané, etc. Sous ce rapport, l'époque véritablement florissante est le xu» siècle, sous Philippe pt quelques-uns (le ses sucçpsseurs ; lU^s pplul qui contribua le plus à enrichir l'sibbs^ye de ses b^^i^x ^t précieux manuscrits fut l'abbé Baudoin de Beaumont, ai) xive siècle; il en fit exécuter un grand non^bre par ses religlpux et il en acheta quelques un9-

collection d'ouvrages de littérature et d'histoire, quelques éditions rares et une quantité notable de polygraphes, de poètes et d'auteurs dramatiques.

C'est à partir du 1" floréal an XII que l'École centrale devait être fermée. C'est aussi à partir de cette époque que la ville de Charleville devait entrer en jouissance de la bibliothèque.

Le Conseil municipal vota, en conséquence, une somme de deux mille francs pour l'appropriation du local et du logement d'un Conservateur.

Un arrêté du préfet, en date du 5 germinal, autorisa le maire à faire procéder, par des commissaires spéciaux, à Tinventaire des « livres, cartes et instruments d'arts et de sciences qui composaient la bibliothèque. »

Le Conseil municipal désigna pour Conservateur le citoyen Estienne, chef de brigade réformé, qui, sollicité par son goût pour la bibliographie plutôt que par des connaissances fort étendues, avait demandé à être chargé de ces fonctions. Estienne descendait, à ce qu'il paraît, de l'illustre famille des typographes de ce nom. Il donna lui-même le plan de l'aménagement de la grande salle et s'occupa avec activité du classement des livres, mais il laissa ce travail incomplet.

La Bibliothèque devait contenir un cabinet d'histoire naturelle, une salle d'expériences et un cabinet de physique et de chimie; ces accessoires n'ont jamais existé qu'à l'état de projet.

C'est ainsi que la ville de Charleville se trouva.

tout d'un coup et sans bourse dëlier, en possession de plus de vingt mille volumes. Le bibliothécaire Estienne^ sur des données plus ou moins exactes, en estimait la valeur à plus de 300,000 francs. Il estimait aussi que le préfet du département avait fait enlever pour plus de 40,000 francs de livres qui devaient former la bibliothèque de la préfecture.

C'est en 1807 que le premier catalogue fut terminé, et que la Bibliothèque fut ouverte au public.

Le successeur d'Estienne fut M. Leclerc-Hubert, qui exerçait en même temps les fonctions de régent au collège. M. Leclerc entreprit un long et difficile travail. Son prédécesseur n'avait pu parvenir à mettre de l'ordre dans le classement des ouvrages. M. Leclerc opéra un classement nouveau et entreprit un catalogue plus méthodique et plus complet. Ce catalogue, fruit d'un travail patient et de connaissances bibliographiques fort estimables, n'a été achevé qu'en 1840.

Quelques années plus tard, M. Leclerc terminait au milieu de ses Uvres une active et honorable carrière. Il a été remplacé, en 1846, par l'auteur de cet article, qui, depuis une dizaine d'années, exerçait déjà auprès de M. Leclerc les fonctions de Bibliothécaire-adj oint.

Le catalogue divise les ouvrages qui composent la Bibliothèque de Charleville en six grandes catégories et en un grand nombre de subdivisions, savoir :

330 LA BIBUOTBÈQUE DE GHARLGVILLG

Théologie.

65 subdivisions.

Jurisprudence ... 28

Sciences et Arts. . . 63

Belles-Lettres ... 46

Histoire et Géographie. 89

Histoire littéraire. 16

A deux reprises diflférentes, la Bibliothèque a vendu ou aliéné environ 3,000 volumes, qui faisaient double, triple et quadruple emploi, et qui encombraient inutilement ses rayons. Les acquisitions qu'elle a faites et les dons qu'elle a reçus de l'Etat l'ont enrichie de livres modernes en nombre assez considérable. Le catalogue constate la présence de 10,600 ojvrages, qui représentent environ 24,000 volumes.

La salle des Manuscrits renferme environ 350 volumes desxii" xiii% xiv% xv% xvi* et xvii* siècles. Les plus importants de ces Manuscrits sont des Bibles sur vélin, des Commentaires sur la Bible, des Missels, des livres de Liturgie, des Bréviaires, des Recueils de serions, des Traités mystiques, tout ou partie des œuvres de saint Gré goire-le-Qr^pd, (Je saint Augustin, de saint Jérôme, dé saint Thomasd'Aquin, de Pierre Lombard, de ss^nt Victor, de saint Jean-Cbrysostome, dP saint Bernard, de nombreux opuscules de Gerson, — cjbIuI entre autres qui a pour titre : Liber intcnuv consolationis — ; une Chronique des Prieurs de la Grande-Chartreuse, une Chronique française des « choses advenues depuis la naissapce de J.-C. »; le Cours de théologie dw P. Billuart, manuscrit autographe en 13 volumes prove-

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nant du Prieuré des Dominicains de Revin; VArs Grammatica, de Priscien, grammairien du iv* siècle; un Traité des sièges et de Vattaque des places, du maréchal de Vauban ; un Mémoire sur Philisbourg, dressé sur les lieux par le chevalier de Clairac et accompagné de planches et de dessins gravés ; un Registre de la Correspondance politigice et administrative du citoyen commissaire français à Aix-la- Chapelle, contenant 494 lettres d'un grand intérêt pour l'histoire particulière d'Aix-la-Chapelle ; un Epitome chronologique die l'histoire de Mouzon, parle P. Fulgence, etc.

D'injportants manuscrits intéressant l'histoire locale, entre autres deux magnifiques Cartulaires de V abbaye de Signy^ un Registre du Domaine de Château^ Regnaultj un Cartulaire et des Registres capitulaires de la Collégiale de Saint-Pierre de Mézières, ont été, par ordre supérieur, enlevés en 1863 de la Bibliothèque de Charleville pour être réunis aux archives de la Préfecture de Mézières.

Les statues et les bustes qui décorent la grande salle appartenaient à l'École centrale et servaient de modèles à la classe de dessin. On remarque dans la salle de lecture deux beaux bustes de Cicéron et d'Homère, en marbre de Carrare : ils proviennent du château d'Asfeld.

Quant au cabinet d'histoire naturelle, à part quelques objets exotiques assez intéressants, il est trop incomplet pour mériter une mention spéciale.

La Bibliothèque de Charleville passe avec raison

pour une fort belle et fort importante bibliothèque de province. Il est peu de villes, d'une population de 12,000 âmes, qui possèdent un fonds ancien aussi varié et aussi riche, et si le fonds moderne est moins considérable, cela tient à la pénurie des ressources dont dispose l'établissement. Constatons néanmoins que, depuis une vingtaine d'années, ce fonds moderne s'est accru dans des proportions assez larges pour fournir au public de précieux éléments d'études et de recherches.

LA BIBLIOTHÈOliE DE CHAKLEVILLE

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