‹ Mélanges d'histoire bénédictineChapitre 34 sur 69 · lb.,col · texte numérisé non relu

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Le Seigneur daigna montrer combien les œuvres et le zèle de son serviteur lui étaient agréables. La nuit du dimanche au lundi, tandis qu'il reposait dans son lit, ses compagnons chantaient matines un peu avant l'heure ordinaire, selon l'ordre qu'il leur avait donné. Tandis que la mélodie de l'office résonnait à ses oreilles, il fut soudain ravi en extase et son visage s'illumina d'une clarté soudaine. Croyant que la dernière heure était venue, les frères redoublèrent d'ardeur dans la prière. Le frère Pons, un de ses familiers, prit l'Évangile, et s'asseyant au chevet du malade, lut à haute voix la passion du Seigneur selon saint Matthieu, selon S. Marc et selon S. Luc. Puis il s'arrêta. « Et où est donc la passion selon S. Jean ? s'écria Matthieu, s'il te plaît, mon fils, lis-la aussi. » Lorsque cette quatrième passion fut terminée : « Mon fils, lui dit-il. Dieu te rende tous les bienfaits dont tu m'as comblé, mais surtout qu'il te rende dans l'éternité ce que tu as fait aujourd'hui pour moi. Sache que tout à l'heure j'ai vraiment quitté ce monde, que j'ai été transporté au royaume invisible du ciel. Mais rassure-toi, je ne mourrai pas encore cette nuit ; va donc te reposer. Demain matin tu viendras, et alors je te raconterai les choses merveilleuses que j'ai vues.»

A l'heure dite, le frère revint avec ses compagnons. On récita d'abord prime, puis quand l'heure de rompre le silence fut arrivée, Matthieu leur dit en latin textuellement ces mots :« Allez trouver le seigneur chancelier, et dites-lui qu'il prie le seigneur pape de venir me trouver et de me délivrer de ce sépulcre où je suis couché. Certes il le ferait bien volontiers, s'il savait quel lit m'est préparé làhaut. Je n'en ai jamais vu d'aussi beau et d'aussi doux. Cette nuit j'ai quitté cette terre et je me suis trouvé devant mon Seigneur Jésus-Christ ; j'ai vu sa bienheureuse Mère et la place que je devais occuper à ses pieds.» A ces paroles, les frères le pressent instamment de leur décrire ce qu'il a vu, la condition, la béatitude des élus. € Et qui donc le pourrait, mes frères, répondit-il, qui pourrait exprimer cette félicité, ces délices ineffables inconnues aux mortels? Il n'y a pas un homme qui le pourrait, mais je vais vous dire une chose : il y règne un respect singulier de la discipline et toutes choses s'y passent dans un ordre parfait.» Il se tut alors quelque temps. « J'ai un regret, ajouta-t-il, c'est de n'avoir pas demandé au Seigneur Jésus ce qu'il avait décrété au sujet de sa maison de Cluny et ce qu'il en pensait. » Le frère Pons lui répondit qu'il ne devait pas s'inquiéter de cela, car s'il l'avait oublié tout à l'heure, lorsqu'il se trouverait en présence de Dieu, il s'en ressouviendrait et prierait pour ce monastère, i Oui certainement, reprit

48 LE CARDINAL MATTHIEU d'aLBANO.

le malade, je le ferai et de tout cœur ; je prierai le Seigneur pour Ciuny et de toute l'affection de mon âme. j> Les derniers moments du cardinal étaient bien le reflet de sa vie entière, passée au service de Dieu, dans l'amour de ses frères et de son cloître, dans le respect de la discipline.

Le soir, le cardinal Guillaume de Palestrîna vint le visiter et lui prodiguer les témoignages de sa compassion. Matthieu lui fit également le récit d'un songe qu'il avait eu la nuit. « Cette nuit, lui ditil, j'ai vu venir à moi un homme d'un visage vénérable ; ses cheveux, comme ses vêtements, étaient d'une blancheur éclatante ; je l'ai pris pour un des habitants du désert. Il m'emmenait avec lui, et après m'avoir fait traverser une superbe prairie, il me conduisit devant le Seigneur. Cette prairie offrait bien le plus beau coup d'oeil qu'on pût imaginer ; tous les agréments s'y trouvaient réunis. Les arbres étaient chargés de fruits de toutes sortes, les plantes et les fleurs formaient un superbe tapis. Tout ce que l'œil peut désirer voir, l'odorat respirer, les sens goûter, s'y rencontrait à la fois.»

Lorsque le chancelier se fut retiré, ce fut le moine Jean de Cluny, alors chapelain du pape et depuis évêque de Pérouse, qui vint lui faire visite. Celui-ci étant venu à lui parler de sa fin prochaine : « Non, lui dit Matthieu, ce n'est certainement pas cette nuit que je mourrai. Le Seigneur, dans sa miséricorde, m'a fait connaître que j'irai à lui le jour même, où venant parmi les hommes, il est né de la Vierge (i). >

C'est consolé par ces pensées d'espérance et d'amour, fortifié par la douceur qu'il ressentait de ces présages de l'éternelle félicité, que l'évêque d'Albano approchait de sa fin.

La veille de Noël, sur le soir, après la récitation de l'office divin, il demanda le Viatique. Quand on le lui eut apporté, « Écoutez, dit-il aux frères qui l'entouraient, écoutez ma confession de foi, et soyez-en les témoins pour l'éternité. Je confesse que le corps sacré de mon Sauveur est ici présent, que c'est vraiment et essentiellement le même qui a été attaché à la croix pour le salut du monde, qui a été déposé dans le sépulcre, qui, le troisième jour, est ressuscité des morts, qui est monté aux cieux, d'où il doit venir juger les vivants et les morts. Je crois qu'il va descendre en moi, que je ne ferai plus qu'un avec lui et que j'aurai la vie éternelle. » Il reçut alors le corps du Christ, gage de la vie éternelle.

Le soir, à la première veille de la nuit sainte, quand il entendit

i. Ib., c. ai, col. 931-933.

toutes les cloches de la ville qui appelaient le peuple à l'office de la nuit, il éclata en accents de joie qu'il accompagnait du geste : « Le Christ nous est né», disait-il, puis il se mit à chanter le Gloria in exceisiSy comme on le chante à la messe. Tandis qu'on psalmodiait l'office à son chevet, chaque fois que dans le chant ou dans les leçons, il entendait prononcer le nom de la Vierge Marie, il élevait les yeux et les mains vers le ciel, où son âme semblait avoir déjà pris son essor. Quand les matines furent terminées, au moment où le prêtre allait chanter la messe de minuit, il voulut se lever sur sa couche ; un frère vint à son aide et le redressa sur le lit. Se tournant alors vers le crucifix et lui adressant la parole comme au Sauveur luimême. « O miséricordieux Sauveur, lui dit-il, il est temps de tenir votre promesse ; voici le moment de votre Nativité et, pour moi, celui de quitter cette vie mortelle ; accordez-moi la grâce d'aller à vous qui êtes la vie éternelle. » Ce furent ses dernières paroles ; il inclina la tête. Les frères le prirent et le posèrent sur un cilice couvert de cendres, car fréquemment il les avait priés de ne pas le laisser mourir sans l'avoir déposé sur cette couche vraiment chrétienne, craignant que par compassion pour sa faiblesse ils vinssent à omettre ou à négh'ger cette pieuse pratique. Il était là, attendant que le Seigneur daignât l'appeler à lui. Enfin, à l'aube du jour, lorsque le chœur des moines réunis dans l'église entonnait l'Introït de la messe de l'aurore : Lux fulgebit hodie super nos, Matthieu, vrai moine et pontife de Dieu, quitta les ténèbres épaisses de ce monde et entra dans la lumière et dans la vie éternelle (ï). >

Quand le cardinal eut rendu le dernier soupir, les frères transportèrent son corps dans le chapitre des moines, et là on commença aussitôt le chant de la psalmodie suivant l'usage de Cluny. Le corps fut lavé, revêtu du cilice qui ne le quittait jamais, puis recouvert de la coule monastique ; on lui passa ensuite les ornements sacerdotaux et épiscopaux.

A la nouvelle de sa mort, le pape Innocent et, à sa suite, tous les cardinaux et évêques présents accoururent au monastère. La vilie entière se précipita auprès du défunt et lui prodigua les témoignages de son respect. Le lendemain, jour de S. Etienne, le pontife et les évêques célébrèrent la messe pour le repos éternel du cardinal d'Albano, et, vers la sixième heure, après qu'on eut terminé les cérémonies accoutumées, on déposa sa dépouille mortelle dans l'église de Saint-Frigdien.

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