DANS LA RELIGION ET LA MAGIE
Le problème, qui fait l’objet de ce mémoire, a été posé dans le tome V de l’Année sociologique‘. Nous supposions que les actes et les représentations de la religion, et l’on peut ajouter de la magie, comportaient des notions du temps et de l’espace assez différentes de la notion normale. Étant donné disions-nous, que les rites et que les événements mythiques se passent dans l’espace et dans le temps, il faut se demander comment on peut concilier à leur égard l’émiettement théorique du tempset de l’espace avec l’infinité et l’immutabilité du sacré, où ils se passent également. Pour simplifier notre vocabulaire, nous donnons au mot de sacré toute l’extension possible : nous entendons par là à la fois le sacré religieux etile sacré magique, le sacré proprement dit et le mana, bien que nous en ayons déjà fait ailleurs la distinction ?. Nous avons admis jusqu'à présent par hypothèse, que le sacré, sans acception d'espèces, s'il est susceptible d’une infinité de limitations, est théoriquement indivisible et que, dès qu’il se réalise, il se réalise intégralement. C’est par là que nous avons expliqué la
À. Année sociologique, t. V. 1900-1901, p. 248.
2. H. Hubert et M. Mauss, Esquisse d'une théorie générale de la magie, dans Année sociologique, L. VIL, 1902-1903, p. 108 sq.
3. H. Hubert et M. Mauss, Essai sur la nature et la fonction sociale du
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à présence réelle dans le sacrifice, ainsi que les vertus indéfinies des choses et des actes magiques.
M'étant proposé:d'étudier cette année dans mon cours ce que l’on sait des divisions primitives de l’année chez. s les anciennes nations germaniques, j'ai essayé de grouper. Ai en manière de préface, les anomalies que présente, en général, le décompte du temps dans la religion. Ces anomalies, qui trahissent la contradiction des caractères res-
pectifs du temps normal et du sacré, sont de nature à mettre sur la piste de la notion du temps religieux. Je supposerai acquis que cette notion religieuse de temps est celle qui a présidé à l'élaboration des calendriers. Il n’est pas à démontrer en effet que ceux-ci se sont formés dans les religions.
“4 Ils comportent, en outre, dans la distinction et la déter- | mination des dates et des périodes, un réseau confus de particularités, dont ni l’observation des durées concrètes, ni l’idée abstraite que nous avons du temps, c'est-àdire l’idée d'une grandeur continue, indéfiniment divisible en parties successives, homogènes et impénétrables, ne saurait rendre compte parfaitement. C’est la substance de ces leçons que je donne ici. 2
Il ne s’agit pas, dans ce mémoire, de psychologie, ni, par conséquent, de décrire les jugements variables que les individus portent, chacun pour soi, sur les durées, ou d'expliquer l'incohérence de ces jugements. Les représentations sur lesquelles porte mon étude ont quelque chose de conceptuel et aussi de conventionnel; elles appartiennent en commun à des collectivités ; elles ont une sorte de rigidité législative. — Je ne prétends pas davantage pousser l'analyse de l’idée de temps jusqu'à la métaphysique. Je cherche à savoir simplement ce qu’elle à été en fait et cela seulement dans certaines classes de jugements et de raisonsacrifice, dans Année sociologique, (re p. 29 sq.: id., o. L., ibid.,t, VII,
p. 1sq. : M. Mauss, L' origine des po magiques dans les "eociélés australiennes, 1904, passim.
hements, qui, jusqu’à un certain point, relèvent de la religion et de la magie.
Les faits sur lesquels sont fondées mes conclusions sont de ceux dont le choix m’est imposé par le éadre même de mon cours. Pour ne pas élargir les dimensions de ce mémoire, j'en ai réduit l’exposé autant que possible. Les religions grecque et romaine, le christianisme m'ont fourni des exemples et des points de comparaison. J'étais naturellement porté à me préoccuper d’abord des faits qui se sont produits dans ces religions, en raison des rapprochements historiques, qui ont eu lieu entre elles et celles des Germains. Il y aurait lieu d'étendre ces recherches et particulièrement dans les divers domaines de l’ethnographie.
Nous poserons en principe que le temps est une condition nécessaire des actes et des représentations magiques et religieuses. On a déjà, à diverses reprises, attiré l’attensur ce fait queles rites s’accomplissent dans des conditions de temps, constantes pour un même rite, qui contribuent à définir leur milieu spécifique ‘. Les rites périodiques sont, par définition, associés à des dates fixes du calendrier ou à la récurrence régulière de certains phénomènes. Les rites occasionnels s’accomplissent également à des moments déterminés. Beaucoup donnent lieu à des prises d'horoscope, qui quelquefois sont compliquées au delà du vraisemblable ; il arrive aussi que, à cet égard, les exigences se réduisent à l'extrême ; mais le rite garde toujours le minimum de détermination temporelle, que lui donne sa relation avec l’occasion qui le provoque: L'examen d’un rituel quelconque suffira pour montrer que les rites varient
4. H.. Hubert et M. Mauss, Le Sacrifice, L. L., p. 56: id., La Magie, L. L., p. #7.
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en raison de leurs circonstances de temps. sinon dans leur structure essentielle, du moins dans leurs particularités. accessoires, dans les préparations et l'attitude qu'ils exigent. ; Les événements des mythes, il est vrai, se passent, semble-t-il, hors du temps ou, ce qui revient au même, dans l'étendue totale du temps, puisque, comme le montre en particulier leur répétition dans les fêtes, ils réussissent à être également contemporains de dates espacées dans le temps normal. Cependant toutes les mythologies ont fart effort pour situer cette éternité dans la série chronologique. On l’a placée, en général, au commencement des temps, quelquefois à la fin. C’est pour cette raison que les mythes, quels qu'ils soient, sont des mythes d’origine ou des mythes eschatologiques. Ils rendent compte de l’origine ou de la fin des choses, non pas que telle soit essentiellement leur fonction de mythes, mais parce qu'ils sont dans le temps. D'ailleurs, ils sont indifféremment fixés à l’une ou à l’autre place et ne se différencient en cela que secondairement ; en effet, on a remarqué très justement que les mythes de l’origine et de la fin du monde comportaient des éléments communs‘. Une suite de ce phénomène est que, partout, les mythes tendent à se systématiser sous forme de traditions relatives à l'origine des sociétés qui les produisent ; le corps des mythes constitue une préhistoire de l'humanité, de la tribu ou de la nation ; les dieux sont la souche des familles humaines. La synthèse des divers Courants de représentations religieuses se réalise sous cette forme; non pas parce que les mythes en général sont issus de la divinisation des ancêtres, mais parce qu'ils sont pénsés sous l'espèce du temps. C’est pour la même raison que les fêtes sont généralement données comme la commémoration des mythes qui leur sont attachés. Elles reproduisent
1. H. Gunkel, Zum religionsgeschichilichen Verstündniss des Neuen Testaments, p. 22.
indéfiniment un événement qui est censé s'être passé en un point du temps, à une date fixée. 1 Mais, situer les mythes à l’origine des temps, « dans a nuit des temps », n'est-ce pas une simple et grossière figuration de leur éternité? On serait en droit de le penser, s’il ne se produisait un autre phénomène, également fréquent, à savoir le rajeunissement des mythes. Nous en avons des exemples dans les fêtes qui sont pourvues de
plusieurs mythes, ou dont l'institution est rattachée tour à
tour à des causes et à des dates diverses, échelonnées dans le temps. À Rome, les Poplifugia ont commémoré successivement la fuite du peuple à la mort de Romulus, une autre fuite ee Romains dans une guerre contre les Fidénates, puis, à partir de 42 av. J. -C., en vertu d’un sénatus consulte, le jour de naissance, conventionnel peut-être, de Jules César’. Dans l’Europe chrétienne, on asouvent rajeuni les saints patrons des fêtes paroissiales ; un saint plus jeune se juxtapose, parfois se substitue à un saint défraichi. C'est ainsi que, par exemple, en Sicile, en Provence, le
culte de François de Paule? s’est étendu. A Lezoux (Puy- . .de-Dôme), le patron de. la paroisse est en train de céder la place à un Jésuite, son homonyme, martyrisé en Chine
il y à cinquante ans. Les combats rituels des fêtes populaires deviennent des figurations dramatiques de combats
historiques, souvenirs des invasions arabes et normandes
en Sicile, arabes et anglaises en France? Nombre de fêtes qui sont données comme des anniversaires de la fondation des églises paroïssiales, semblent être d’anciennes fêtes agraires à fonctions complexes ; au lieu de commémorer
4. Warde Fowler, Roman Festivals ne the Time of the Republic,
2. Pitré. Feste patronali in Sicilia, p. 49, passim. cf. Année sociologique, t. IV. p. 246 sq. Cf. R. Wünsch, Das Frühlingsfest der Insel Malta, p. 29. (Remplacement de la fète de saint Jean par la fête de saint Grégoire.)
3. E. K. Chambers, The mediaeval Stage, ch. 1x (The sword-dance) ; Pitré, 0. L. passim.
. Mauss-HuBerT. 13
un fait mythique, repoussé à l’origine des temps, elles
commémorent un fait historique. D'ailleurs, le mythe rajeuni est toujours Je point de départ de la célébration
périodique du rite ; car, ou bien le souvenir des périodes antérieures est aboli, ou bien l'on imagine une consécra-
tion nouvelle et plus efficace de la date choisie. — En 2 dehors de l'histoire des fêtes, les exemples du même phé- …
nomène sont également abondants. Dans le pays de Galles
la figure à demi historique d'Arthur s'est substituée à celle : de quelque dieu endormi dans les cavernes des montagnes! + et, de même, Frédéric Barberousse à remplacé, dans un
thème semblable, des personnages mythiques ?. Ainsi, les mythes se rajeunissent dans l'histoire. Ils y
puisent des éléments de réalité, qui consolident la croyance dont ils sont l'objet en tant que mythes. Mais ce n’est pas
parce que la vérité mythique se distingue mal pour les
croyants de la vérité historique que les mythes s’évhémérisent ; c’est parce qu’ils demandent à être situés dans le .
temps avec une précision qui doit croître avec la précision croissante de la représentation des choses dans le temps. Le rajeunissement des mythes n'est pas un phénomène
différent du phénomène général de leur localisation dans
le passé, mais une forme parculière du même phénomène.
Mais ce n’est pas tout. Les faits, magiques ou religieux, qu’ils soient des riles où des imäges, ne sont pas simplement Conçus comme se passant avant, après ou pendant d'autres faits. Ils sontsitués dans un temps-milieu, relativement abstrait et détaché des choses qui durent. A vrai dire, l'image de celles-ci se mêle encore à sa notion. Représentation semi-concrèle, elle conserve le souvenir des
durées réelles. Le rythme du temps idéal est peut-être | indiqué, à l’origine, par certaines de ces durées. Mais il
ne laisse pas de les dominer, il leur impose .à toutes des
4. J. Rhys, Cellic Folklore, eh. vu (Welsh cave lecends). p. 473 sq. 2. E. IL. Meyer, Mythologie der Germanen. p. 386.
maié,-?
limites, théoriques ou pratiques. L'idée de ce temps-milieu entre comme un élément distinct dans les spéculations de la magie et de Ja religion.
Le temps est d'ordinaire représenté comme un système de dates et de durées successives, système qui se reproduit périodiquement-et dont les différentes grandeurs sont supposées égales par séries et symétriques de‘période à période. La notation des points et des intervalles, compris dans une période limitée et répétable, constitue le calendrier.
Le calendrier est-il, pour la religion et la magie, un système de mesure du temps? Les actes religieux ou magiques y sont-ils répartis à la façon dont paraissent l'être les actes de notre vie civile ? La religion et la magie ont-elles trouvé dans un système élaboré à d’autres fins des points de repère commodes pour l’accomplissement des actes qui doivent être répétés ? Je ne le crois pas. En effet, il existe des systèmes calendaires, qui ont été divisés spécialement pour régler la périodicité des actes religieux ou magiques et sont, ou ont été employés, parallèlement aux calendriers usuels, pour cette fin spéciale; tel est le tonalamatl de 260 jours qui, chez les Aztèques courait parallèle à l'année
solaire ; tel est encore le calendrier de semaines qui sert
à établir chez nous la date de Pâques, calendrier qui luimême est devenu le modèle du calendrier civil en Islande”. L'existence de ces systèmes atteste la nécessité d'un rythme spécifique, qui préside à l’éparpillement dans le temps des actes religieux. Pour la religion et la magie, le calendrier- n’a pas pour objet de mesurer, mais de rythmer le
| temps.
Ainsi, d'une part, les rites sont nécessairement répartis
dans un temps divisé par des points fixes, régulièrement espacés ; d'autre part, les représentations religieuses, outre qu'elles assignent des limites aux éternités divines et
4. G. Bülfinger, Untersuchungjen über die Zeilrechnung der allen (rer- : manen, 1. Das altnordische Jahr, p. ! sq.
Ne
qu'elles laissent mourir les dieux, supposent également un
. rythme au temps où s’écoulent les durées de toute espèce
et les durées divines en particulier. Les divers milléna- : rismes, celui des judéo-chrétiens, celui des zoroastriens, le système des kalpas hindous en sont la preuve. Nos contes de fées, et spécialement ceux où il s’agit d'enlèvements, laissent à penser que les esprits repassent périodiquement aux mêmes endroits; c'est alors que se dénouent les charmes qui d’abord s'y étaient noués. Les princesses des châteaux engloutis peuvent être désensorcelées à uneheure magique, qui sonne d'intervalle en intervalle. En résumé, les éternités mythiques sont à périodes !.
Ce n’est pas à dire qu’elles aient une mesure, et, moins encore, une Commune mesure avec le temps normal. Les comparaisons révèlent une dissemblance profonde. Le calcul du temps présente, tout particulièrement dans les contes, d’incroyables incohérences. Un conteur macédonien assure, sans sourciller, qu’un héros, qui a mis trois ans pour descendre aux antipodes, douze ans pour en remonter, Sans y avoir fait un séjour d’une longueur appréciable, est resté trente ans hors de son pays?. La contradiction ne le choque pas, car c’est un conte de fées, ado var macapÜiO.
C'est à l'aide de semblables contradictions que se concilie l'antinomie du temps divisible et du sacré indivis qui
s'égrène dans le temps. Mais, pourrait-on penser, ces syn-
thèses se font peut-être en trichant simplement avec la rigueur quantitative de la notion commune de temps. Nous ne le croyons pas, mais nous supposons au contraire qu'elles dénotent l'existence d'une autre notion, dont les caractères, Couslants et définissables, sont à peu près ceux que nous allous décrire.
4. Limitation périodique du séjour chez les esprits : Mannhardt, Ger- .
manische Mythen, p. 172, 111; Sébillot, Le Folklore de France, t. I, p. 305, 463, etc.