‹ Mélanges d'histoire du Moyen Âge publiés sous la direction de M. le Professeur Luchaire (volume 2)Chapitre 16 sur 51 · Petit-Dutaillis, Louis VIII , p · texte numérisé non relu

Petit-Dutaillis, Louis VIII , p

Hl'GUE DE CLEHS ET LE « DE SENESCALCIA FRANCIÆ »

même des détails contenus dans le traité attribué k Hugue de Clers, mélange de menus faits exactement rapportés, d’invraisemblances énormes et d’évidentes faussetés. Elles sont, en somme, très défavorables à la véracité du narrateur. Il faut savoir maintenant si des documents autres que le fameux traité permettent d’établir, comme l’ont cru dom Brial et M. Bémont, que les rois de France ont reconnu les droits et les prérogatives des comtes d’Anjou au titre du grand dapiférat.

III. — LE DAPIFÉRAT DES COMTES D’ANJOU D’APRÈS LES AUTRES TÉMOIGNAGES HISTORIQUES

Nous avons vu, que, pour le règne de Louis VI, il n’existait pas, en dehors du mémoire écrit sous le nom d’Hugue de Clers, de texte historique ou diplomatique prouvant que les comtes d’Anjou avaient réclamé et exercé les droits de grand sénéchal de France. Il n’en est pas de même pour le règne de Louis VII. A partir de l’année 1158, certains chroniqueurs anglo-normands attestent que Henri II, roi d’Angleterre et comte d’Anjou, revendiqua le dapiférat, que le roi de France le lui concéda, et que le fils aîné de Henri II, Henri le Jeune, en remplit effectivement les obligations. De plus, une charte de Henri II relative à l’abbaye de Saint-Julien de Tours, non datée, mais comprise certainement entre 1157 et 1159, semble corroborer les allégations de ces historiens. Nous allons examiner ces divers témoignages et tâcher d’en déterminer la valeur.

La chronique de Gervais de Canterbury L

Gervais est le seul historien qui ait raconté qu’au moment où les rois de France et d’Angleterre, dans l’été de 1158, mirent fin à la guerre intermittente qui avait suivi le mariage de Henri II et d’Alienor d’Aquitaine, et négocièrent le traité dont la clause principale fut le mariage de la troisième fille de Louis VII avec le fils aîné du roi d’Angleterre, le chancelier Thomas Becket

1. Stubbs, The histor. ivorks of Gcrvase of Canterbury ,1 (1879), Chronica major de tcmpore regum Angliæ Stephani, Henrici II et Ricardi I (1107- 1199), p. 166.

MÉLANGES DH1ST01RE DU MOYEN AGE

obtint de Louis VII que son maître, le roi Plantagenet, entrerait en Bretagne à titre de sénéchal du roi de France « quasi senescallus regis Francorum ». C'est ainsi, ajoute-t-il, qu’il essaya, pour la première fois, de dompter les Bretons et mit la main sur la ville de Nantes. — Gervais de Canterbury est véridique, et, en général, très exactement informé. Nous n’avons aucun motif de mettre ici en doute son assertion 1 . On remarquera seulement qu’il n’est pas question, dans Gervais, d’une concession du dapiférat à titre perpétuel et héréditaire, ni de la reconnaissance d’un droit ancien. Louis VII donne simplement à son allié les pouvoirs militaires attachés au titre de sénéchal de France en vue d’une expédition particulière, celle de Bretagne. Il faut croire, (nous insisterons ailleurs sur ce point) que Henri II avait intérêt à apparaître dans ce pays, comme représentant de la royauté française. Quant à la question de savoir pourquoi le Capétien fut amené à faire cette concession, elle ne peut se résoudre que par une étude attentive des événements qui aboutirent au traité du 31 août 1158. Il est certain qu’à cette époque, Louis VII, vaincu, humilié, menacé de perdre toute autorité générale sur la France de l’Ouest, du Centre et même du Midi, commit un acte de faiblesse en traitant avec son ennemi, en lui accordant, avec la sénéchaussée royale en Bretagne, le droit de prendre le Vexin quand le mariage de leurs enfants pourrait s’effectuer réellement ; mais quelques mois à peine s’étaient écoulés qu’il comprenait la nécessité de se ressaisir et de rompre l’alliance, pour empêcher le Plantagenet de s’emparer de Toulouse et de renverser la maison de Saint-Gilles (1159). Il eût mieux fait de s’abstenir de toute tentative de rapprochement.

M. Bémont n’a pas saisi, nous le montrerons, l’importance spéciale de ce passage de Gervais en ce qui touche la question du De Senescalcia . Il le rappelle seulement en deux lignes, et porte surtout son attention sur ce fait qu’en 1158 et 1159 le sénéchal de France en exercice, Thibaud V, comte de Blois, abandon-

1. « Rex Henricus transfretavit et Parisius profectus, a rege Francise Lodovico in magna gloria et honore susceptus est ; flliam ejus fllio suo Henrico petlit et accepit. Eo tempore, per industriam Thomæ cancellarii a Londonia, rex Angliæ a rege Francorum christianissimo, viro tamen nimis simplici, optinuit, ut quasi senescallus regis Francorum intraret Britanniam, et quosdam ibidem inter se inquietos et funebre bellum exercentes coram se convocaret et pacificaret, et quem inveniret rebellem violenter coherceret. Hic fuit primus ingressus ejus super Britones edomandos, et sic civitatem de Nantes ad jus suæ dominationis inflexit. »

nait son suzerain, le roi de France, pour s’allier au roi d’Angleterre, à qui il fit hommage. 11 est certain qu’à cette défection, attestée par l’histoire, correspondit une vacance du dapiférat1, dont témoignent les chartes de Louis VII, et qui dura, pour le moins, de mai à octobre 1159. S’ensuit-il, comme paraît le penser M. Bémont, que pendant ce temps le comte de Blois ait abdiqué le dapiférat entre les mains du roi d’Angleterre, ou du moins ait reconnu le tenir de lui en fief? Rien ne le prouve. A coup sûr, Thibaud était réintégré dans sa fonction avant le 26 mars 1160, et ne cessa de la posséder jusqu’à sa mort. M. Bémont demande (p. 259) s’il est permis de voir une allusion à la suzeraineté du comte d’Anjou dans le passage où la chronique attribuée à Benoit de Peterborough dit qu’en 1173, le jeune roi d’Angleterre, fils de Henri II « recepit fidelitatem et homagium comitis Theobaldi ». Mais cette citation ne prouve rien, car elle se réfère à l’histoire de ce congrès de Paris, où le roi Louis VII et ses barons jurèrent d’être les alliés du prince anglais en révolte contre Henri II. Tous s’engagèrent plus ou moins envers Henri le Jeune. Thibaud ne fut pas le seul à lui faire hommage; Philippe d’Alsace, comte de Flandre, et son frère Mathieu, comte de Boulogne, agirent de même. M. Bémont oublie que le chroniqueur a pris lui-même le soin de spécifier le fief pour lequel le comte de Blois a fait hommage. Il s’agit du château d’Amboise, d’une rente de 500 livres sur les revenus de l’Anjou, et des droits revendiqués par les comtes de Blois sur la Touraine. Pas un mot ne permet de croire que, dans cette inféodation, il ait été question du dapiférat2.

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