‹ Mélanges d'histoire du Moyen Âge publiés sous la direction de M. le Professeur LuchaireChapitre 106 sur 117 · XIII. — Luchaire. — Mélanges d’histoire · texte numérisé non relu

XIII. — Luchaire. — Mélanges d’histoire

MÉLANGES ^HISTOIRE DU MOYEN-AGE

Lac tibi suggenti a dat Butrix induperatrix ;

Mundus adhuc puero dominum metatur, et omnis Congaudet, plaudit manibus, letatur^ et obtat c 10 In regem sibi, moxconcordi uoce coronat :

Prestolatur in hoc ueniant ut tempora pacis.

Lubrica tune adolescentis transmit et aetas ;

Flore iuuentutis tua iam resplendet imago ;

Forma super cunctos nobis spetiosa d uidetur. 15

Debilis in nulla membrorum parte uideris ;

a) Valois : sugenti.

b) Valois : laetatur.

c) Valois : optât.

d) Valois : speciosa.

d’empereur; une nourrice de sang impérial te donne à sucer son lait; tu es encore enfant que tu fais le bonheur de l’univers qui te reconnaît pour son maître ; il t’applaudit, et, plein d’allégresse, te demande pour son roi ; bientôt, d’une voix unanime, il te décerne la couronne, et n’attend plus pour te la donner que le retour de la paix. Maintenant le temps fugitif de ton adolescence s’est écoulé à son tour ; maintenant la fleur de la jeunesse brille sur ton visage, et tu nous parais l’emporter entre tous par ta grâce et ta beauté. On ne remarque nulle

Vers 8. Il ne peut être ici question que d'Adélaïde, mère de Robert. Quant au mot induperatrix. il remet en question tout l’obscur problème des origines de cette reine. Pfistcr, p. 387, fort d'un texte de la Vila Rotherli , en faisait une princesse d’origine italienne. Lot, Derniers Caroling ., pp. 358-361, a démontré avec beaucoup de clarté qu’elle était fille de Guillaume III, duc d’Aquitaine. Nous croyons qu’il ne faut pas donner au mot induperatrix un sens absolu : on trouve le titre d'imperator donné à des rois de France. Robert lui-même est ainsi appelé par Helgaud, ch. xm.

Vers 10. Plaudit manibus. Allusion au cérémonial des élections royales.

Vers 11 .Oblat in regem sibi. De très bonne heure en elfct, et déjà sous Lothaire, on a pu songer à faire de Robert II un roi de France. Gcrbcrt y songe dès 983. Voyez Pfistcr, p. 40, Lot, p. 150.

Vers 11-12. Ces deux vers font allusion à des faits connus très précis. D’une part, en effet, Itichcr (IV, 32) dit aussi que Robert fut couronné aux acclamations des Français (et à ce propos remarquons que le vers d’Adalbéron semble trahir une préoccupation de légitimer la venue des ItoberLiniens au tr<5nc). D’autre part il est vrai que Robert était adhuc puer — il avait seize ans —quand il fut couronné roi, à la Noël dc987 \Lot, 368). Or, précisément à cette époque, « Huguc Capet jouissait paisiblement de son royaume, et Charles, réfugié en Lorraine, ne donnait plus signe de vie » (Richer, IV, 32;.

Vers 14 suiv. Le portrait physique du roi Robert qui suit est à rapprocher des détails donnés par Ilelgaud, § 1". « Ilujus igitur statura corporis eminens, admodum plane et benc ducta, oculi humiles, nares porrectae et patulac, os suave ad dandum pacis osculum, barba satis honesta, humeri ejus in altum porrccti. » —

« Clara faciès et lætus adspectus », dit Gcrbert, parlant de Robert, et Raoul Glaber, II, 1 : « Erat namque Rotbertus rex tune juvenis, prudens atquc cruditus, dulcisquc cloquio. » Cf. Pfistcr, p. 385.

Quamuis more grauis a , tamen es cum robore leuis ; Laetatur uulgus ; gaudent etiam sapientes.

Plurima sub pedibus tibi fortia régna iugauit.

Quid quereris ? quid fraudauit ? quid dicere mussas ? 20

rex [F 0 33 r°]

Quod genus attribuit dirimit non ulla uoluntas ; Stemmata nobilium descendunt sanguine regum ; Regibus etdncibus bona laus est nobilis ortus.

De forma satis est et de uirtute locutum :

Est animae uirtus potior quam corporis ulla c . 25

a) Valois : mole gravis.

b) Valois : adtribuit.

c) Les vers 21 à 23 sont attribués par Valois à Adalbéron. Le dialogue est alors coupé au vers 24, et Robert prononce les deux vers qui suivent. Ceci sans aucun fondement.

part dans tes membres trace d’infirmité; tu es sérieux de ton naturel et sais cependant te montrer agile et robuste ; le vulgaire s’en réjouit, et les sages même en sont heureux. Dieu enfin a mis à tes pieds plusieurs puissants royaumes. Pourquoi te plaindrais-tu? De quoi t’a-t-il privé ? Mais qu’hésites-tu donc à dire?

LE ROI

11 n’est point de volonté pour détruire les privilèges du droit de naissance: les titres de noblesse sont issus du sang illustre des rois, et la grande gloire des rois et des princes, c’est leur noble origine. Quant à mon élégance et à ma force corporelles, c’en est assez parler; les vertus de l’âme sont supérieures à tous les avantages.

Vers 17. Helgaud, ihid, raconte que lorsque Robert était à cheval, scs jambes se touchaient presque, et que cela était regarde comme un miracle par les contemporains. Cf. Chr. de Guill. de Nangis [U. Fr. X. 300 A.) : Rotbertum... robustum quidem et agilem.

Vers 18. Cf. Helgaud, passim. Toute la Vita Rotberti est dans ces mots : Laetatur vulgus.

Vers 19. Plurima... régna... Robert II est effectivement le maître de plusieurs royaumes, ou du moins suzerain des trois parties du royaume de France : regniim Aquilaniae , regnum Rurgundiae, regnum Franeiae ; trois duchés, auxquels les contemporains ont donné le nom de regnum. On le trouve fréquemment ainsi employé (cf. Pfister, Éludes sur le règne de Robert le Pieux, pp. 131-132 ; 136). Voir notamment: Consecralio Ludovici Transmarini , 936; Consecralio Philippi, 1059; Flodoardi. Chron. a 0 954, et Raoul Glaber, II, 1 : Congregatis in urbe Aureliana, urbe regia, quibusque Francorum et Burgundionum regni primoribus, Rotbertus rex constitutus est. Il n'y a donc pas à supposer que la conquête du duché de Bourgogne fût achevée lorsqu’à été composé le poème d'Adalbéron.

Vers 21. Adalbéron voudrait-il, en plaçant ces vers à double entente dans la bouche môme du roi Robert, faire une allusion à l’usurpation de Ilugue Capct ?

MÉLANGES d’hISTOIRE DU MOYEN-AGE

PRAESUL

Dicendi spatium petimus modo, nilque reponas ;

Pace tua, pie rex, quae sunt dicenda precamur Ne spernas, in me quia uiscera contremuerunt.

Militas cor merens* lacrimas fc , suspiria prodit Os tremulum, faciès suffert nec dicere crispa ; 30

Corporis hic, uultus, uocis, modératio nulla.

Uersibus exiguis tantum temptabo c dolorem.

Scripta patent, célébrés quae mittunt Crotoniate d ; Desuper est titulus : Lex antiquissima, scriptus ; Praecipiunt : ui cogatur quod sponte negatur. 35

a) Valois : moerens.

b) Valois : lacrymas.

c) Valois : temtabo.

d) Valois : Crotonialae.

l’ÉVEQUE

Je ne te demande que de me laisser parler sans m’interrompre ; sois bienveillant, pieux roi; écoute sans dédain ce que j’ai à te dire : car je me sens ému jusqu’au fond des entrailles. Oui, mon cœur affligé me fait fondre en larmes, ma bouche tremblante pousse de profonds soupirs, la contraction de mes traits m’empêche de parler, et je ne suis plus maître à cette heure ni de mon corps, ni de mon visage, ni de ma voix. J’essaierai d’exprimer en quelques vers un si profond chagrin.

Le public connaît aujourd’hui ces écrits transcrits par les célèbres Crotoniates, où l’ori lit cette épigraphe : Lex antiquissima , et qui donnent ce grand précepte : « La bonne volonté vous résiste ? recou-

Vcrs 27. Adalbéron donne ici à Robert l’épithète sous laquelle il est resté populaire : Pielate insignis , dit de lui Raoul Glabcr, II, i, et Helgaud: Vita Rotberti, passim, l’appelle fréquemment : Rex humilis , humillimus. Cf. Plister, p. 385.

Vers 33. Scripta... Crotoniatae. Les Crotoniates sont les disciples de Pythagorc, mais il ne s'agit ici que d’un sobriquet appliqué aux théoriciens du parti progressiste et réformateur se réclamant de la tradition pour imposer leurs nouveaux principes : leur code, c’est la Lex antiquissima , manuel des moines propagateurs. Sackur ( Die Clun. II, 95) croit qu’il est question des règles nouvelles de Cluny. N’est-il pas plutôt probable que le nom de Crotonialae est appliqué aux chefs d’école, tels qu’Abbon à la tète de Flcury-sur-Loirc ? La chose parait d'autant plus certaine que ces mots : Lex antiquissima... Praecipiunt... sont une allusion transparente aux Canons d’Abbon de Fleury. Voir notre commentaire.

Vers 35. Rien n’est plus conforme que cette règle et les suivantes à l’esprit des Canons d’Abbon, qui prétendent établir la toute puissance de la monarchie sur les institutions du clergé, à telles enseignes qu’on les a considérés comme l’organe de la législation de Ilugue Capet.

LES POÈMES SATIRIQUES d’àDALBÉRON

Ut placet imperio, sic se transfformet a et ordo ;

Rusticus ille piger, deformis et undique turpis Pulchra cum gemmis ditetur mille corona.

Iuris custodes cogunt portare cucullas :

Orent, inclinent, taceant, uultusque reponant. 40 Nudi pontifices sine fine sequantur aratrum 6 , [F 0 33 y 0 ] Garmina cum stimulo primi carçtando c parentis. Praesulis et si forte locus uacet^, intronizentur*

a) Valois : transformei.

b) Le manuscrit portait d’abord: aratrum sine fine sequantur, leçon transcrite par Valois.

c) Leçon primitive : cantare (sic).

d) Valois : vacet locus.

e) Valois : inthronizentur.

rez à la violence! ». Que tout dans Tordre ecclésiastique se transforme au gré du pouvoir absolu : c’est ce rustre paresseux, laid et couvert de honte qu’il faut couronner d’une mitre splendide aux mille pierreries. Quant aux évêques, ces gardiens de la tradition, les voilà contraints de porter le froc : qu’ils aillent dire les oraisons, s’incliner, observer le silence monastique et baisser humblement le front ; qu’ils aillent, ces ministres dépouillés, suivre sans fin la charrue, l’aiguillon à la main, en chantant les hymnes d’exil de notre premier père. Une place de prélat se trouve vacante? vite, qu’on y consacre un pâtre, un

Vers 36. Imperium est le terme qui désigne la toute-puissance de la monarchie capétienne. Ordo est un mot dont Adalbéron (Valois, note 72, l’a remarqué) se sert avec insistance : vv. 2, 36, 78, 157, 171, 197, etc., pour exprimer l'idée d'un corps organisé, de quelque nature qu’il soit, qu'il s'agisse des castes des sociétés divines ou humaines : celorum ordo, divinus, terrenus ordo , de la hiérarchie ecclésiastique, de l’organisation de l’État (v. 79), ou d’un simple chapitre d'Église (v. 2: fratruni Laudunicus ordo). Ici il s'agit de la révolution accomplie dans la hiérarchie des ordres ecclésiastiques régulier et séculier : la transformatio ordinis, c’est le renversement des rôles, les moines prenant la place des évêques et vice versa.

Vers 38. Corona. Mot à double sens : la corona ne désigne pas ici la mitre abbatiale, comme le suppose Valois, mais la mitre épiscopale, opposée à la cuculla, insigne du clergé régulier, et en même temps la tonsure (cf. Du Gange v° Corona). Même observation pour le mot : cum gemmis mille, qui semble à la fois désigner les ornements des mitres épiscopales, et l’argent des revenus perçus par les dignitaires ecclésiastiques.

Vers 39. Iuris custodes : désigne ici, non pas les comtes ou autres agents du pouvoir royal chargés de rendre la justice, mais les évêques observateurs de la tradition, gardiens des préceptes canoniques, transformés en moines par la révolution censurée par Adalbéron.

Vers 40. Cuculla : ainsi décrite dans la Discipl. Farfensis de l’Ordre de Cluny, § 4 : cuculla est tunica sine manicis ; tantum debet habere latitudinis, ut ambobus convenienter aptetur cubitis, longitudinis vero tantum antea quod ad callum pedis usque pertingat ; et sit apta corpori, ut sit ex omni parte rotunda.

MÉLANGES d’hISTOIRE DU MOYEN-AGE

Pastores ouium, nautae, quicumque sit ille.

Sit tamen hoc presubtili a ratione cauendum: 45

Nullus episcopium, diuina lege péri tus,

Temptet*, sed sacris scripturis euacuatus,

Et studiis nec quem c constrinserat d una dierum ; Alfabetum*' sapiat digito tantum numerare.

Hi proceres, preceptores hos mundus adoret, 50

Et iubent ? ut célébrés nec reges excipiantur.

(Val. 60)0Excludantur et hi quos sola scientia comit,

Christi conseruos, et quos sapientia nutrit, [F° 34 r°] Et quibus apparent introductoria sane

a) Valois : praesubtili.

b) Valois : temtet.

c) Valois : quem nec.

d) Valois : constrinxerit (constrinserat =constrinxerat).

e) Valois : alphabetum.

f) Le ms. porte : jubet. Peut-être Adalbéron a-t-il écrit au singulier, pensant à un personnage déterminé. Nous n'hésitons pas cependant à rétablir jubent, que nous rapportons à la construction : scripta patent (v. 33)... praecipiunt (v.33), iuris custodes cogunt (v. 40). Valois rétablit : Et juvet.

g) Valois a négligé de transposer les vers 52-59 avant les vers 60-08 : ordre indiqué autant par les renvois du manuscrit que par le sens même.

marinier, le premier venu, qu’importe? Attention cependant, et veillez scrupuleusement à ce point : qu’aucun de ceux qui sont instruits à la loi divine n’aspire à l’épiscopat; il nous faut un prélat ignorant des Saintes Ecritures, et que jamais aucune de ses journées n’ait attaché à l'étude ; pourvu qu’il sache du moins compter sur ses doigts les lettres de l'alphabet. Voilà les premiers de l’Eglise, les maîtres que le monde doit révérer : ordre aux rois illustres eux-mêmes de ne s’en point dispenser.

Ecartez aussi ceux qui n’ont que leur science pour toute parure, ces serviteurs du Christ que nourrit la sagesse, pénétrés des principes de

Vers 44. Paslores ovium. Adalbéron joue sur le sens du mot pastor.

Vers 43-45 sq. Rapprochons du texte d’Adalbéron celui du fameux passage correspondant de Raoul Glaber, III, n : Hic itaque rex, ut sapientissimus Dei cultor, semper fuit Immilium amator, superborumque ut valuit osor. Si qua enini pontificalis sedes in suo regno proprio viduaretur presule, cura erat ei maxima ut utilis pastor, licet généré inlimus. restitueretur ecclesie, potius quam nobilitatis eligeretur persona seeularis pompe. Qua de causa ctiain primates regni sensit plurimum contumaces, qui, despectis humilibus, sui similes eligebant superbos.

Vers 49. Sapere dans le sens de savoir. Se retrouve dans une lettre de Gerbert A Adalbéron édition J. llavct, lettre 217) : Cum hoc te sapere constet.

Vers 50. Mundus j dans le sens de société laïque.

LES POÈMES SATIRIQUES d'àDALBÉRON 135

Doctrinae, quae depromit post terga cicatrix. 55

Sacrae si magnus fidei surrexerit error,

(Val. 65) Omnis censura conuentus sint alieni.

Consultu regis hi praecidantur ab omni :

Omnibus egressis a , thalamum post ostia seruent.

(Val. 52) Précipitait^ coram, sed clamcum fraude susurrant c .[F 0 33v°] Régula si stabilis diuum permanserit ista, 61

Disciplina, uigor, uirtus, mox et décor omnis,

(Val. 55) Aecclesiae d fulgor, pauco* sub tempore uerget.

a) Leçon obscure, mais il est téméraire de corriger avec Valois : ingrcssis (voyez la note).

b) Valois : praecipiunt.

c) Une première leçon : musitant consultibus unum, a été exponctuée.

d) Valois : ecclesiae.

e) Le ms. a porté d’abord paruo, corrigé en pauco. Valois : parvo.

la vraie doctrine ; qu’on les écarte, marqués qu'ils sont au dos comme d'un stigmate infamant. Quelque grande hérésie surgit et menace la foi orthodoxe ? qu’ils restent étrangers aux censures prononcées par les synodes. Qu’ils soient exclus de tous les conseils du roi : quand tout le monde sera sorti de la salle, ils iront monter la garde derrière la porte. Voilà ce que l’on nous prescrit en public ; en secret, on trame contre nous de perfides complots. Du moins, pour peu que cette règle impie de païens s’afiermisse et persévère, il faudra bien peu de temps pour que la discipline de l'Église, sa force, son influence, son honneur enfin et bientôt tout son éclat déclinent et s’effacent.

Vers 55. Sens très obscur. La pensée paraît être celle-ci : La connaissance des principes de la vraie doctrine est désormais une marque d’infamie, de flétrissure, qui motive l’exclusion des synodes, des conseils du roi, etc. 1

Vers 56-57. Il y a dans ces vers une allusion & des faits précis : Adalbéron rappelle quelque concile tenu pour châtier des hérétiques. Nous connaissons un synode de ce genre, celui d’Orléans, tenu en 1022 dans des circonstances dramatiques, et où précisément quelques évêques seulement furent convoqués : mais nous ne pouvons nous résoudre à attribuer au poème d’Adalbéron une date si posérieure. Cf. Pfister, p. 331 sq.

Vers 58. Consulius regis. C’est le conseil intime du roi. Adalbéron écrit à une époque où des gens tels que Ilugue de Beauvais ou Landry, chefs des palatins, avaient la prépondérance dans les délibérations, alors que l’élément ecclésiastique en était souvent exclu.

Vers 59. Vers inintelligible. Faut-il l’entendre des clercs instruits réduits au simple rôle d’huissiers, d'ostiarii , montant la garde à la porte de la salle des délibérations (thalamus) ? II serait très commode, mais on ne peut s’y autoriser, de lire ingressis , comme le propose Valois.

Vers 61. Régula divum , que Valois interprète régula regum , règle imposée par le roi Robert, semble bien plutôt être synonyme de régula gentilium , extérieure, contraire aux lois de l’Église, aux traditions ecclésiastiques.

Puplica* res, quae sic, plane sic, ducitur, aeque, Legibus extinctis, ducetui ad ultima mortis b : 65

Luxus et incestus, furtum, tune caetera surgent ;

(Val. 59) Libertas delinquendi, tune crimina stabunt.

(Val. 68; Hoc solum rutilo preceptum c scribitur auro : [F 0 34 r°] Ut procurator regis, mundana ministrans,

Sit piger, ignauus, modica uirtute repletus; 70

Hic aliéna petat, répétât sua, nil tribuendo,

Et iugiter maneat diuisus sorte iugali,

Ni regis d heredipetae non spes sibi constet.

Est antiqua patrum tradunt consueta c uoluntas,

a) Valois : publica.

b) Une première leçon exponctuée : in pace sepulla quiescet, a été suivie par Valois.

c) Vajois : praoceptum.

d) sic Valois. Le ms. donne la leçon, évidemment inacceptable: reges.

e) Valois : cum sucta.

L’État, d’ailleurs, qui est gouverné d’une manière toute semblable, va lui-même être entraîné, ses lois une fois abolies, à une ruine complète. La débauche, l'inceste, le vol, tous les autres vices vont surgir : la liberté de faire le mal, le crime même vont régner en permanence. Aujourd'hui on ne lit plus que ce seul précepte écrit en étincelantes lettres d’or : « Le comte du palais, lieutenant du roi, chargé d’admi-

Vcrs 64. Puplica res , l’Etat laïque; par opposition à ordo (ecclesiæ), le clergé.

Vers 61-67. A rapprocher de ce passage la lettre 2 de Fulbert de Chartres (édit. Mignc).

Vers 69. Procurator regis. Valois considérait ce terme comme l’équivalent de procuralor fisci. Nous préférons y voir, non pas un agent du pouvoir central, mais une sorte de lieutenant du roi, tel le cornes palatii qu’était llugue de Beauvais, ou Yarchitriclinus Landry de Ne vers. Du Gange fait de procurator regis le synonyme de vicarius regis : tel l’oncle de Philippe P r exerçant la régence. Le procurator regis semble donc être ce personnage prépondérant à la cour, qui doit être considéré comme le chef des palatins et qui inspire la politique royale. Voyez Luchaire, Histoire des institutions monarchiques, 1, p. 199.

Vers 69. Mundana ministrans. Les affaires laïques. On conclut de lé, et le contexte prouve, que les chefs des palatins avaient su mettre la main sur la direction des services du gouvernement et suvaient en tirer profit.

Vers 71. Allusion probable à llugue de Beauvais, qui pourrait fort bien être le procurator regis en question. On sait en cfîet que, nommé comte du palais par Robert II, il avait reçu des donations importantes : le roi lui avait fait conférer par Foulque, évêque d’Orléans, les terres de l’église de Sainte-Croix, ce qui a pu être considéré par le parti hostile comme une véritable usurpation.

Vers 72-73. Passage scabreux, fort peu clair. Le fond de la pensée d’Adalbéron semble être celui-ci : le roi n’accorde sa faveur qu’à des personnages qui ne peuvent pas avoir d’enfants capables d’aspirer un jour au trône.

Vers 74-76. L’idée est la même, sous une autre forme. Le v. 74 est dit ironi-

LES POÈMES SATIRIQUES d’aDÀLBÉRON

Ut casti, sobrii sint custodes thalamorum : 75

Qui nescit molere, régi sit carior ille.

Gaesaris his maiora iubet descriptio magni :

Deuiet ille sacer de sede monasticus ordo ;

Uxores ducant pulchras* et prelia fc temptent r .

Territus edictis, meditans quo tendere possem, 80

Rectores rerum placet accersire mearum. [F 0 3i v°] Omnia, singultu guttur quatiente, reuolui,

Legibus esse piis d credens omnino remota,

Priscis temporibus quia non audita fuerunt.

Usibus exceptis procuratoribus aptis, 85

a) Valois : pilleras.

b) Valois : praelia.

c) Valois : temtent.

d) Valois a mal lu : legibus e patriis.

nistrer les affaires laïques, sera fainéant, oisif, doué de très faibles qualités ; qu’il usurpe les biens d’autrui, les revendique comme sa propriété, sans donner rien à personne : surtout qu’il s’abstienne, sa vie durant, de toute union conjugale, à moins toutefois qu’il soit privé de l’espérance de pouvoir donner un héritier au trône. » Car, c’est conformément, dit-on, à une antique coutume traditionnelle de nos ancêtres qu’on exige aujourd’hui des officiers du palais la chasteté et la tempérance : c’est bien entendu à des eunuques que le roi doit accorder le plus de confiance. Allons donc ! l’édit de certain puissant César ordonne encore mieux que tout cela: t II faut que le saint ordre monastique déroge à sa dignité : ordre aux moines d’épouser de jolies filles et d’affronter les combats. »

Epouvanté de ces lois nouvelles et préoccupé du parti que je devais

quement : allusion à la prétention qu’ont les pratiques nouvelles de se recommander d’usages traditionnels. Les custodes thalamorum , expression assez vague, peuvent être soit les camerarii, ou chambriers, soit les ostiarii , ou huissiers, soit, dans une acception plus large, toute catégorie de personnes attachées au service du palais.

Vers 77-79. Valois suppose qu’Adalbéron a dans l’esprit, un édit de Valens ou de Constantin Copronyme prescrivant aux moines le mariage et le service militaires. Les vers suivants semblent bien indiquer qu’il s’agit d’une prescription contemporaine d’Adalbéron.

Vers 80. Territus edictis. Il faut l'entendre, semble-t-il, d’Adalbéron, effrayé de l’état nouveau des choses, se demandant ce qu’il va devenir et quel parti prendre.

Vers 81. Redores rerum. C’est le conseil de l’évéquc, le laudunicus ordo du v. 2, composé des preshyteri et des decani de l’église de Laon.

Vers 85. Usus , les circonstances, les conjonctures (sens donné par Du Cange N . Quant à procuratoribus aptis , il faut comprendre par là les avoués du conseil de l’évêque, la commission competente chargée d’examiner l’affaire.

MÉLANGES D’HISTOIRE DU MOYEN-AGE

Mittere proponunt raox explorare magistrum :

Gallia fert monachos quos patrum régula nutrit ;

Ad monachos monachus transmittatur C. a

Hic sapiens, hic est sollers, uerboque (idelis ;

Qui solitus semper leges seruare paternas ; 90

Flectere scit prudens animosos ad pietatem.

Consilium cautum sequitur, non est mora, factum : Uespere progreditur, tune b mane reuertitur ad nos,

Et festinus equi spumantia colla reliquit.

« Quoquoquo c praesul,bonanutrix,heus,puer,uxor?»95

a) Le vers est inachevé dans le manuscrit qui ne présente que l'initiale C, que Valois ne transcrit même pas. Le sens et la suite du texte permettent de conjecturer Cluniacum.

b) Valois : tum.

c) Valois: Quoquo quo.

prendre, je me décide à mander ceux qui dirigent mes affaires. D’une voix entrecoupée de sanglots, je leur expose tout en détail, persuadé que ces édits s’écartent absolument de la tradition religieuse: car aux temps anciens, nul n’en a jamais ouï parler. L’affaire examinée, les conseils compétents choisis, ceux-ci ne tardent pas à proposer d’envoyer consulter le grand maître des moines : « La Gaule possède encore des religieux nourris dans l’observance des règles de nos pères : envoyonsleur [à Cluny] un de nos frères. En voici un qui est intelligent et plein d’expérience; il obéit à la lettre, il n’a jamais cessé de se conformer aux lois de nos ancêtres ; il sait dans sa sagesse incliner les cœurs farouches à la piété. » Conseil plein de prudence ; on l’exécute aussitôt, point de retard. Notre homme part le soir; le lendemain matin le voilà de retour ; promptement, il se jette à bas de son cheval tout couvert d’écume : « Holà, hé ! où est l’évêque ?où est notre bonne ménagère? mon petit garçon? ma femme ? » Ses vêtements sont en complet

Vers Magisler. C’est le nom populaire d’Odilon, abbé de Cluny, sorte de grand maître de l’ordre des réguliers. On le retrouve ainsi désignes dans Jotsald et les sources clunisienncs.

Vers 88. Monachus, probablement un moine de l’entourage d’Adalbéron ; des clercs de l’ordre régulier étaient attachés aux chapitres épiscopaux.

Vers 90. A rapprocher ce vers, qui raille, comme tant d’autres, la prétention des moines A rapporter leurs usages A une antique tradition, le passage, vv. 33 suiv. : u Desuper est titulus : Lex antiquissima, scriptus », et le vers 85: <« quos patrum régula nutrit. »

Vers 93. Vespere... mane... Le soir... le lendemain matin. Nous traduisons ainsi, bien qu’il en faille plus pour aller de Laon A Cluny et en revenir . Adalbéron songe à donner une idée de la rapidité avec laquelle le moine, son messager, est réformé.

Vers 95. Puer , uxor. Mon petit garçon, ma femme. Adalbéron représente son moine se figurant avoir déjà appliqué le précepte donné plus haut (v. 79) : Uxores ducantpulchras.

Est incompositus, posita iara ueste priori ;

Pilleus excelsus, de pelle Libystidis ursae,

Et uestis, crurum tenus talaris adempta a ,

Finditur anterius, nec parcit posteriori.

Ilia baldringo cingit strictissima b picto, 400

Multipliées et res multae per cingula pendent :

Arcus cum faretra c , forceps et malleus, ensis, Ignitusque silex, ferrum il quatiens, simul ilex.

Ossa superficiem stringit diffusa deorsum ; (F 0 35 r°)

a) Le ms. portait d’abord le texte : curtata talaris, exponctué ensuite, mais conservé par Valois.

b) Valois corrige ainsi avec raison le texte: slriotissima.

c) Valois : pharetra.

(/) Le ms. portait ferrrum (sic).

désordre; déjà il a dépouillé ses habits d’autrefois. Il porte un grand bonnet fait de la peau d’une ourse de Libye; sa robe traînante est relevée maintenant jusqu'à mi-jambes; elle est fendue par devant et ne le couvre plus non plus par derrière. Il a sanglé autour de ses reins un baudrier brodé, serré le plus possible ; l’on voit pendre à sa ceinture quantité d’objets de la nature la plus diverse, un arc avec son carquois, un marteau et des tenailles, une épée, une pierre à feu, le fer pour la frapper, la branche de chêne à entlammer. Un pantalon, allongé jusqu'au bas de ses jambes, se colle à leur surface. Il sautille :

Vers 97. Pilleus. C’est le bonnet très élevé [excelsus), dont on trouve mention des époques postérieures (cf. Du Gange, i. verbo). Ainsi Orderic Vital en atteste l'usage en 1079 : Nunc prope universi populares caput vêlant vitta sive pilleo. Vix aliquis militarium procedit in publicum .capite discooperto... La fin de vers: de pelle Libystidis ursae , est de quelqu’un qui connaît son Virgile.

Vers 98. Nous savons que la cuculla des moines (voyez note du vers 39) tombait jusqu’aux pieds, et était de forme ronde. Adalbéron suppose que l’on a coupé cette cuculla jusqu’à hauteur des jambes ou des cuisses : on l’a fendue par devant et on l’a tronquée également par derrière, pour la transformer en véritable tunique militaire. Raoul Glaber, livre III: trunca veste viros Francos, et Vie de Guillaume de Saint-Bénigne : Scissurac et detruncationes vestium rabidissimae, s’étonne de ces usages nouveaux du siècle.

Vers 100. Baldringus. Mot qui ne se trouve pas ailleurs : au lieu de halleus. On y retrouve la désinence germanique ing ou ring.

Vers 101. Valois, note 30, indique assez bien l’usage de ces divers .ustensiles: forceps, ad cxlrahendos clavos ex soleis ungulisque equi ; malleus, ad calciandum equuin scu ad figendos clavos ungulis equinis infixos ; ilex, i. c. iligna folia ad excipiendum et servandum ignem e silice ferro excussum.

Vers 104. Ossa. Du Cange signale le mot dans Paul Diacre et dans le moine de Saint-Gall sous les formes Osas et Hosas. La forme germanique Jlosen se retrouve au xm* siècle sous la forme Heuscs , dans Mathieu de Paris, plus tard Ilouses. Ce ne sont pas précisément les caligae , les ocreae, mais plus exactement les libialia , les fasces crurales , les femoralia des sources clunisicnnes.

Saltibus inpressam pungunt calcaria terram* ; 105

Coepit summa pedum contortis tendere rostris. Ingreditur,noti fratres quem nosse laborant ;

Concurrunt ciues, et larga palatia complent.

Pontifîcem sic deformis tune sistitur ante :

« Esne meus monachus tu quem misi C. b ? » 110

Pugnos déclinât, cubitos extendit in altum,

Erexit cilium, torquens cum lumine collujn :

« Miles nunc ; monachus diuerso more manebo ;

Non ego sum monachus, iussu sed milito regis; Namdominus meus est rex Oydelo Cluniacensis. » 115 « Tune cata to siopomenon 0 causam meditaris? »

a) Le ms. portait d’abord la leçon exponctuée, mais transcrite par Valois: saltibus incedens terram calcaria pungunt.

b) Cluniacum. Voyez v. 86.

c) Le scribe du ms. 14192 avait transcrit sans comprendre : catatosio pomenon.

ses éperons piquent et creusent la terre ; il se hisse sur la pointe des pieds, chaussés de souliers au bec recourbé. Il entre : ses frères les plus familiers font effort pour le reconnaître; la foule des citoyens accourt et remplit le vaste palais. Dans ce grotesque accoutrement, le voilà mis en présence de l'évèque : « Est-ce bien toi, mon moine? C’est toi que j’ai envoyé [à Cluny]? » L’autre serre les poings, tend les bras en l’air, relève les sourcils, tourne le cou, roule les yeux: « Je suis soldat maintenant, et si je reste moine, ce sera pour changer de manières. Non, je ne suis plus moine, mais je combats sous les ordres d’un roi ; car mon maître, c'est désormais Odilon, roi de Cluny. » — « Songes-tu bien à l’article de la règle monastique xorrà tô <itco7copevov ?» —

Vers 105-106. On voit apparaître dans des textes d’époques differentes mention de ces chaussures à bec ou à éperon. Orderic Vital signale quelque part l’usage de pigaciae , souliers auxquels étaient adaptées quasi caudas scorpionum. Plus tard (cf. Du Gange v° rosira) on rencontre l’expression calciamenta roslrala, calcei rostrati. Mais la chose était connue de longue date; Raoul Glaber parie des compagnons de cour de Constance d’Aquitaine comme de caligis et ocreis turpissimi.

Vers 108. Larga palatia. Le palais épiscopal de Laon, selon toute vraisemblance.

Vers 115. Oydelo rex Cluniacensis. Allusion au titre populaire de rex monachorum signalé dans la Vit» Odilonis de Jotsald.

Vers 116. Cala lo siopomenon. L’article relatif au silence. Il ne s’agit pas probablement d’une ligure de rhétorique, comme le comprend par méprise le moine oublieux de la règle monastique, mais d’un titre des statuts de Saint-Basile ou de Benoit d’Aniane prescrivant silence absolu aux moines dans diverses circonstances: ce titre grec ne doit pas étonner, étant donnée la provenance orientale des règles de couvent.

LES POÈMES SATIRIQUES d’aDALBÉRON

« In studiis memini formarum nosse figuras a ;

Non tua praepediat nos indignatio feruens ;

Praeceptum domini liceat cum pace referre.

Sarra- b nimis gens -caenorum de more petulca 120

Regnum Francorum, manu ferroque subactum,

Occupât, et rodit quicquid c sibi Gallia nutrit.

Undique terra rubet roseo madefacta liquore ;

Sanguine torrentes nimia de cede d redundant. (F 0 35 v°) Aecclesiae e labor, interius decus omne dicatum, 125

Corpora sanctorum uolitant conspersa per auras ;

a) Les deux vers 116-117 ont été attribués par Valois au roi Robert ; les vers 119 suiv. à Adalbéron. En réalité, il s'agit d’un dialogue entre Adalbéron et son messager ; l’évêque prononçant le vers 116, et le reste faisant partie du récit du moine.

b) Valois. Sara-...-cenorum.

c) Valois : quidquid.

d) Valois : caede.

e) Valois : ecclesiae.

« Oui, oui, je me rappelle en effet avoir autrefois étudié les figures de la rhétorique. Mais aussi, ce n’est pas la colère qui t’échauffe qui va m’empêcher de parler ? Laisse-moi donc te transmettre tranquillement le message de mon maître :

« Les Sarrasins, cette race aux mœurs les plus sauvages, ont envahi, le fer à la main, le royaume de France; ils l’occupent tout entier, et rongent tout ce que nourrit le sol de la Gaule. Partout un sang vermeil humecte et rougit cette terre, et gonfle les torrents que fait déborder l’excès du carnage. Les reliques des saints, objets des soins de l’Eglise,

Vers 120. Saraceni. L’apparition de ces Sarrasins ravageant la Gaule, et particulièrement, à ce que l’on apprend plus loin (v. 128), le diocèse de Tours, a paru une énigme au commentateur Valois. L’idée de Sarrasins n’est certes pas surprenante : des incursions nombreuses ont lieu à l’époque aux frontières de la Gaule. Des Sarrasins, en 994, font prisonnier, sur les Alpes, Mayeul, abbé de Cluny. (R. Glaber I. iv, § 9, édit Prou, pp. 10-11, et Vita Maioli § 3). Il en apparaît en Provence et aux frontières pyrénéennes au début du xi* siècle. (R. Glaber, m. édit., pp. 44-45'. D’autre part, et bien entendu, jamais les Sarrasins ne sont apparus dans le diocèse de Tours. Mais le diocèse de Tours a été de la part de FoulqucNerra et de Robert II l’objet de nombreuses incursions et déprédations, de môme que les abbés de Cluny, mis plus directement en cause un peu plus loin, ont eu maille à partir avec les grands seigneurs du royaume (voir note du v. 128). Il ne faut donc pas prendre à la lettre ce mot de Saraceni ; mais il est clair qu’Adalbéron, se proposant de raconter une aventure imaginaire où les moines clunisicns auraient le grand premier rûle, a choisi ce mot de Sarrasins, dont l’idée Hotte alors dans l’air, pour représenter les moines, champions et défenseurs de Saint-Martin de Tours, comme les héros d’une burlesque croisade.

MÉLANGES ^HISTOIRE DU MOYEN-AGE

Sunt auium, sunt iam consortia facta leonum a .

Uastat episcopium cum strage Turoniacense;

Martinus plorat, tutorem clamitat idem ;

Oidelo compatitur, simili qui iure tenetur. 130

Hic Romam petiit monachis orare salutem.

Conscendunt uoces, fremitum dant Ciuniacenses ;

Clamant atque monent subito : « Dispone, magister,

Arma subire tuis, et quae praeponere debent,

a) Le ms *4192 a d’abord porté : Concilies auium iam sunt sociique leonum. Valois a adopté la leçon suscrite ci-dessus, mais en la déformant ainsi : Sunt avium, sunt jam consortia facta luporum.

ornements consacrés de ses sanctuaires, volent dispersées à travers les airs, pour aller désormais tenir compagnie aux oiseaux et aux lions. C’est maintenant le diocèse de Tours que les barbares dévastent et dépeuplent. Saint Martin tout en larmes invoque à grands cris le secours d’un défenseur ; Odilon, qui est accablé des mêmes épreuves, partage ce désespoir. Il est allé à Rome demander du secours pour ses moines. Cependant la voix des religieux de Cluny s’élève ; ils se mettent soudain à crier, à presser leur chef: « Allons, maître, ordonne à tes soldats de s’équiper : de quelles armes doivent-ils se couvrir, par

Vers 128. Voir la note relative au v. 122. Il n’est évidemment pas question d’un événement précis, d’un pillage de Tours A une époque déterminée. Mais rappelons que le diocèse de Tours a clé le théAtre des luttes de la maisou de lUois et de la maison d'Anjou. En particulier, en 998, Robert II, dans une expédition menée de concert avec Eudes de Blois contre Foulque Nerra, prend d’assaut la cité de Tours, et brûle la basilique de Saint-Martin, reconstruite vers 999, en tous cas avant 1001. Des actes semblables sont commis en 999 par Richard, duc de Normandie, à la tète d’hommes du Nord, que Valois qualifierait volontiers de Saraceni. Fulbert de Chartres écrit quelque part que le comte Foulque a dévasté les choses sacrées et que les évêques de la métropole de Tours l’ont excommunié. RaouL Glaber II, iv, d’après Ilugue, archevêque de Tours, déclare : « Fulconem ma tri Ecclcsiac sibi commissae prædia et mancipia cripuisse non pauca. Adalbéron a pu songer à tous ces événements.

Vers 130. Oidelo compatilur. Odilon et Cluny ont souffert fréquemment des incursions des seigneurs du voisinage. 11 n’y a pas lieu de supposer que les terres de Cluny ravagées, que laisse entendre Adalbéron,se soient trouvées en Touraine; la scène se passe vraisemblablement A Cluny meme. Il y a probablement dans ces vers une allusion à l’expédition de Robert en Bourgogne : malgré tout le respect de Robert II pour Odilon, Cluny semble avoir beaucoup souffert des quatorze campagnes du roi.

Vers 131. Allusion peut-être, si le Carmen est de cette époque, au voyage d'Odilon à Rome en 1016, coïncidant avec celui de Robert. Au cours de cette démarche, Odilon s’est plaint en effet très vivement A Benoît VIII des déprédateurs, et Benoît VIII répond à ses supplications par une bulle fulminant contre les pillards des biens de Cluny et anathématisant les déprédateurs (cf. Hec. des Hist. de France , X, 432).

Quae sint exterius et quae sint iiiteriora n . » 133

« Lunaris pendere prius debet tua pelta ;

Insuper adponas^ tibi trilicemque loricam ; c Lubrica sustineant galeam cinctoria lumbi ;

Uinciat atque caput corrigia floribus acta**.

Spicula post tergum teneas tu, dentibus® ensem. » 140

Et cogit iuuenes lentos ascendere currus,

Atque senum praecipit equos conscendere turbam :

« Ascendant t asinum bini, denique camelum ;

Si non sufficiunt, bubalum conscendite terni. » (F° 36r°)

a) Le ms. 14192 portait d’abord inferiora.

b) Valois ; apponas.

c) Le ms. donne trilicemque loricamque. Valois édite : loricamque trilicem.

d) Une première leçon, à laquelle celle-ci est simplement suscrite, a été conservée par Valois : « Corrigiis caput adstrictum mucrone corones. »

e) Valois a lu à tort : tum dentibus.

f) Valois : adscendant.

devant, par-dessus, par-dessous ? — Eh bien, suspendez à votre cou vos boucliers échancrés ; mettez par-dessus votre cotte d’armes au triple tissu; entourez vos tètes d’une courroie aux ornements à fleurs; attachez votre casque à la ceinture polie qui enserre vos reins. Vos javelots derrière le dos, votre épée entre les dents ! » Il continue et ordonne aux jeunes gens de monter sur les chars à la marche traînante; il enjoint à la foule des vieux moines de monter à cheval : « Deux d'entre vous iront à âne; dix monteront sur le chameau. Cela ne sufllt pas? trois places encore à dos de buffle. »

Et les voilà maintenant, ces mille et milliers de guerriers, partis en

Vers 136. Lunaris... pelta... On trouve ailleurs le mot lunata pour désigner ce bouclier échancré en deini-lune qui est évidemment d'un usage nouveau â l'époque.

Vers 136-140. Ce costume extraordinaire n’est qu’une bouffonnerie : cependant il est certain, quoique nous ne trouvions pas ailleurs de description de l’équipement guerrier des moines, que toutes les précautions devaient être prises pour éviter des rencontres : les caravanes clunisicnnes étaient soigneusement armées. Nous savons par les sources cluinsiennes qu’Odilon alléguait, pour se justifier de ces excès de prudence, le mauvais état des routes et les nécessités des temps nouveaux.

Vers 139. La première leçon : corrigiis caput adstrictum mucrone corones, se traduirait : Enserre de courroies ta tète et attache ton poignard à son sommet. Sur le sens de coronare , cf. Du Cange, et Valois, note 44.

Vers 139. Floribus acta. Nous croyons qu’il s’agit de dessins à fleurs gravés sur la jugulaire du casque. Comparez en effet v. 100 : Ilia baldringo cingit strictissima picto.

MÉLANGES d’hISTOUIE DU MOYEN-AGE

Milia mille uiri procedunt; ante quirites. 143

Resagitur, ferroque ternis* prolata diebus.

Signifer in medio properus b non stertere coepi ;

Dissutis malis flatum pugnando reieci.

Nescio per superos manibus quot milia straui ;

Iupiter ille duos numerat meliore lapillo. 150

Tertius ille deo Marti non rite dicatur :

Cuspide trusus equo, uexillum turpe reliqui ;

Cum reliquis fugiens genitalia régna petiui.

a) Leçon primitive : tribus.

b) Leçon primitive : mobilis.

campagne, lanciers en avant. Le combat s'engage au fer, et se prolonge trois jours durant. Pour moi, porte-enseigne, au milieu de Farinée, et tout empressé, je ne songeais guère à ronfler. J’avais les joues décousues, et j’ai pensé rendre l’âme en combattant. Mais par les dieux ! combien de milliers j’en ai renversés de mes propres coups, je n’en sais rien ; certes, Jupiter doit marquer ces deux premiers jours de son caillou blanc. Quant au troisième, on ne peut dire à si juste raison qu’il ait été consacré au dieu Mars : un coup de pointe m’a jeté à bas de mon cheval, et j’ai lâchement abandonné mon étendard ; puis, fuyant avec ceux qui restaient, voici que j’ai regagné le canton qui m’a vu naître. Tout cela, sache-le bien, s’est passé au premier jour

Ver» 115. Milia mille viri. A rapprocher du passage de Jotsald, Vita Odilonis , I, 11 : Quocumqtic exibat, quocunque pracccdebat, tanta eum scquebalur frequentia fralrum, ut jam non ducem ac principcm, sed révéra putares esse archangclum inonachorum.

Il ne s’agit pas ici, à notre avis, de l’entrée à Rome mais simplement de l’aspect de la caravane en voyage pour Home : on ne comprendrait pas, autrement, le récit du combat qui va suivre. Le mot quiriles ne doit donc pas être pris dans le sens d’habitants de Rome, mais dans le sens étymologique de porte-lances.

Vers 146. Il faut attribuer le brusque changement de tableau au décousu du récit du moine qui ne sait trop ce qu’il dit. Bien entendu, il ne s'agit que d’un combat imaginaire : la précision des dates, 1 er décembre, l* r mars ne doit pas en imposer. Notons cependant un vague rapport de cette aventure épique avec l’histoire déjà citée de Mayeul surpris par les Sarrasins en 994 sur les Alpes.

Vers 147. Signifer. Allusion probable à un autre surnom d’Odilon : on retrouve la même expression à lui appliquée dans une lettre d’Abbon à Gerbert.

Vers 148. Réminiscence de Perse, satire III : Oscitat hesternum dissutis undique malis.

Vers 150. Jupiter.., Mars... etc. Ce mélange de la mythologie antique et des superstitions profanes à l’inspiration chrétienne donne bien le ton héroï-comique du morceau. Il rappelle les souvenirs confondus d’histoire profane et sacrée dans le Rylhmus satiricus.

Vers 150. Cf. Perse, sat. 5 : Hune Macrini diem numera meliore lapillo.

Vers 153. Genitalia régna. C'est ainsi que le moine d’Adalbéron explique son retour auprès de l’évêque. Regnum semble être pris ici emphatiquement pour désigner le canton natal. On peut aussi l’entendre du royaume de France, l’avenure étant supposée alors se passer en Italie.

LES POÈMES SATIRIQUES d’aDALBÉRON 145

Haec patrata scias in prima luce decembris ;

Hoc itidem Martis temptabitur a ante kalendas. 155

Militiae princeps ad te nos Ovdelo mittit :

Te dominum monachorum beliicus ordo salutat ;

Admonet inuitans acies ut bella perornes;

Agmine conseptus^ mandatum concitus impie.

Armis te decet ante mori quam rura colendo. 160

Mittere perplures quam c frondes Asia spondet,

Africa nigra maris quot littus d arenas,

Pars Europa minus non iactat tertia mundi.

— Quid P tibi uis, rabies, tetris dignissima claustris ?

Figite per corpus, fugiat ne liuidus, ungues. (F 0 36 v°)

— Crede mihi, non me tua uerba minantia terrent ; 166

a) Valois : temtabitur.

b) Valois : consaepius.

c) Valois : quot.

d) Valois : litus.

e) Les vers 164-168 sont attribués par Valois au roi Robert.

de décembre, mais nous tenterons de nouveau le combat aux calendes de mars. Or donc Odilon, notre grand chef de guerre, m’envoie vers toi: le grand ordre guerrier des moines t’envoie ses vœux, seigneur; nos bataillons t’appellent et t’invitent à honorer ces combats de ta valeur. Entoure-toi de les troupes et hâte-toi de remplir cet office : il te convient mieux de mourir les armes à la main qu’en cultivant tes champs. L’Europe d'ailleurs, bien que troisième partie du monde, ne s’en vante pas moins de nous envoyer plus de guerriers que l’Asie ne promet de feuilles à ses arbres ou la noire Afrique de sable humide aux rivages de ses mers. »

— u Que signifie cette rage, cette frénésie digne des plus noirs cachots ? Enfoncez-lui vos ongles dans le corps ; ne le laissez point échapper, ce misérable ! »

— «Crois-moi, tes paroles menaçantes ne m’effraient point ; j’en sais long de ce que m’a appris notre illustre grand maître Neptanabus. » Et

Vers 156-157. Les mots militiae princeps , beliicus ordo , mettent bien en lumière l’idée qu’Adalbéron se fait d’Odilon et des réformateurs clunisicns.

Vers 160. Quam rura colendo. C’est bien, comme on l’a vu, le sort réservé à Adalbéron.

Nudi pontifices sine fine sequantur aratrum (v. 41.) et qui ne le tente guère : non rastros novi ! pas plus d’ailleurs que celui qu’on vient lui proposer (v. 179). L’idée n’est pas banale de supposer de la part des moines une tentative d’embauchage du clergé séculier.

. Vers 161-163. Hyperboles qui caractérisent de façon pittoresque la multitude des moines conquérants, cf. Milia mille virum (v. 145.)

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