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d'un coup de tête, et il combina sournoisement sa vengeance. II avait déjà recueilli nombre de Grecs dont les services peu sàrs avaient été dédaignés par les vainqueurs; utilisant leurs aptitudes pour l'intrigue, il les renvoya dans l'empire et s'en fît des émissaires qui préparèrent I es villes de Thrace à recevoir Johannis le pillard comme un libérateur. Alors seulement, le Bulgare descendit de ses montagnes, et se dirigea vers Andrinople.
A cette nouvelle, les chevaliers établis à Philippopoli avec le duc Renier, pris d'une terreur panique, abandonnèrent leur chef qui, demeuré presque seul, se retira bientôt à trois lieues de la ville dans une forteresse, où il se défendit treize mois, jusqu'au jour de la délivrance.
L'empereur rappela en hâte d'Asie son frère Henri et toutes ses troupes. Le premier corps lui arriva de Nicomédie ; sans attendreles autres, Baudouin se précipita sur Andrinople. Le vieux doge de Venise, Dandolo, le suivait de près. On arriva le29 mars: les ennemis étaient devancés. Quinze jours se passèrent; tout à coup, Johannis déboucha dans la plaine avec ses Bulgares, ses Yalaques et quatorze mille Komans auxiliaires. Il fallait s'en tenir à la défensive sous les murs de la ville : ainsi l'avaient décidé Baudouin lui-mâme
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etlecomtedeBlois; mais, cédant àleur vaillance, ils s'élancent, entraînent l'armée et provoquent un affreux désastre. Les Bulgares, légèrement chargés, montés sur des chevaux fort vîtes, se jouaient à travers la pesante masse des chevaliers qu'ils harcelaient de flèches. Le comte de Blois et quantité de nobles hommes demeurèrent sur le champ de bataille. Baudouin fut au nombre des prisonniers. Le reste de l'armée, rallié par Geoffroy de Villehardouin et le vieux doge, se replia sur Rodosto et croisa en route le prince Henri qui, à grandes journées, avec ses renforts asiatiques, se hâtait vers Andrinople.
 Rodosto même, et tout d'une voix, les chevaliers investirent Henri de la régence. Jamais fardeau plus lourd ne tomba sur les épaules d'un homme. La journée d'Andrinople avait ruiné le prestige des Latins : une seule défaite mettait à néant toutes leurs victoires. Les pertes matérielles étaient irréparables; au nombre des manquants, tant prisonniers que tués.
il fallait ajouter celui des gens qui, saisis d'épouvante, se jetaient dans les galères vénitiennes pour fuir cette terre de malheur. En dépit des objurgations du légat, Pierre de Gapoue, sept mille personnes quittèrent ainsi Gonstantinople, le jour que Ton y apprit la sinistre nouvelle.
Les Grecs qui, réunis par centaines de mille, n'avaient jamais su que fuir devant les chétifs escadrons des croisés, triomphaient comme s'ils eussent eux-mêmes gagné la bataille, et ne laissaient pas d'égorger les Francs partout où ils le pouvaient faire sans risque. Si le régent eût hésité un instant sur son devoir, l'histoire de l'empire latin de Gonstantinople aurait pris fin en l'année 1205 ; mais Henri était digne de sa race, et s'il désespéra de la fortune, il n'en laissa rien voir.
Pour rétablir l'empire et délivrer l'empereur, il devait tirer tout de lui-même : heureusement que le fonds était riche. A trente-deux ans, ce héros se trouvait être un sage. On le craignait moins que Baudouin, on lui obéissait peut-être davantage. Il était plus prudent, plus souple, meilleur administrateur que son frère. Son premier soin fut d'envoyer partout des affidés pour obtenir quelque nouvelle de ce frère tendrement aimé; puis, il rentra à Gonstantinople
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juste à temps pour y yoir mourir le vieux doge, Dandolo, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans. Ce prodigieux vieillard s'était croisé, aveugle, à quatre-vingt-quatorze ans et, s'il est vrai que les Vénitiens se souciaient du lucre plutôt que du bien de la Chrétienté, leurs vaisseaux, leur argent, leur loyauté et leur bravoure étaient une assez bonne justification de leur politique. Baudouin avait résisté aux empiétements des Vénitiens autant qu'il l'avait pu sans rompre une entente indispensable; Henri, qui possédait un rare esprit d'organisation, revisa et régla de façon plus précise les conventions conclues avec les alliés, et il en appela hardiment au Pape chaque fois que l'ingérence maladroite et par trop dominatrice des Vénitiens exaspérait les passions religieuses d'un peuple entêté de ses traditions schismatiques.
Fort heureusement, l'été, précoce en cette région, était arrivé avec le mois de mai, et les Komans, ces auxiliaires de Johannis, remontèrent dans leur pays. C'était réglé. Aux premiers jours de la saison chaude, les Komans pliaient bagage ; rien ne les pouvait retenir sur la brûlante terre de Thrace : appât de la solde ou espoir de butin. Johannis n'osa pas se risquer avec une troupe fort réduite sous les murs de Constantinople ; il se rejeta vers l'Ouest, entra
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en Macédoine et s'empara de l'importante place de Serres, à vingt lieues, tout au plus, de Salonique.
Le plan de Johannis, fort bien combiné, était d'en finir avec le royaume deBoniface, d'anéantir tous les secours que Gonstantinople en pouvait attendre, avant de se rabattre sur la Thrace. Boniface, que nous avions laissé en Grèce faisant une entrée triomphale dans la cité de Périclès, avait été rappelé par sa femme, Marguerite de Hongrie, la jeune veuve de l'empereur Isaac. Le désastre d'Ândrinople, la perte de Baudouin et de tant de barons, la prise de Serres avaient tellement contristé Boniface qu'il semblait «que vie et mort lui fussent indifférentes ». Une seule chose avait-il à cœur : venger ses offenses et celles de, son seigneur. Il fit si fière contenance que Johannis évacua la Macédoine, traversa la chaîne du Rhodope et s'en vint passer sa colère sur la ville de Philippopoli. Renier s'étant retiré au château de Sténimac, Johannis entra dans Philippopoli sans combat, en vertu de la folle confiance que les Grecs, par haine des Francs, avaient tout subitement manifestée au roi bulgare, et cette noble cité, la troisième de l'empire, fut livrée aux flammes. Ses notables habitants furent massacrés, les autres transportés en Valachie comme esclaves pour y défri-
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cher les forêts. Ce n'était pas un fait isolé. Johannis avait agi de même à Serres et, généralement, sur tous les points où, grâce au peu de jugement des Grecs, il les avait amenés, pour se délivrer d'un demi-mal, à courir au-devant des pires calamités.
L'éloignement de Johannis avait permis au régent de reprendre plusieurs villes, ce qui Fenhardit à tenter un grand coup : il vint mettre le siège devant Ândrinople. La réoccupation de cette ville était d'une extrême importance, tant pour l'effet moral qui en résulterait que pour la défense de Gonstantinople.
Les difficultés qu'Henri avait à vaincre rappellent celles que rencontra Jules César devant Alésia, et les travaux de fortification du camp, exécutés parles croisés, sont dignes de figurer à côté des célèbres ouvrages de l'armée romaine. Du haut de leurs tours, les assiégés envoyaient une grêle de flèches et de pierres et répandaient par le moyen de longues perches portant à leur
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extrémité de larges vases, des matières inflammables avec le terrible feu grégeois. Au dehors, on devait se défendre contre la cavalerie bulga're qui harcelait les assiégeants et leur coupait les vivres.
La peste se mit dans l'armée des Francs. It fallut se retirer. L'on n'avait été vaincu ni par les Grecs ni par les Bulgares : l'honneur était sauf; mais Andrinople demeurait à la discrétion de Johannis. Le régent perdit encore Rodosto, et les Romans, revenus avec la saison froide, pillaient les faubourgs de Constantinople sous les yeux d'Henri pleurant de rage, mais à qui la sagesse faisait un devoir de refuser le combat.
Dan^ le même temps, c'est-à-dire au début de l'année 1206, une très curieuse correspondance s'échangea entre le czar de Bulgarie et le Pape Innocent III, auquel Henri s'était empressé d'écrire dès qu'il avait été proclamé régent. Si étonnant que cela paraisse, Johannis était en relations suivies avec la cour de Rome dont il s'enorgueillissait de tenir sa couronne, au même titre que son voisin, le roi de Hongrie, descendant de saint Etienne. A son avènement, il avait abjuré, pour lui et pour son peuple, les erreurs où les Bulgares avaient suivi les Grecs qui les avaient convertis au christianisme sous le règne de Boris, père
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de Siméon le Grand. L'avilisaement d'un clergé étroitement dépendant du plus misérable des pouvoirs politiques avait-il induit Johannis au mépris de l'Eglise grecque? Il est fort possible. En outre, la réunion de la Bulgarie à l'Eglise latine était un acte d'indépendance à l'égard du Bas-Empire et comme une dénonciation de cette vassalité dont, plus tard, le rappel si fier de Baudouin blessa profondément Johannis.
Innocent III écrivit donc à « son cher fils » pour l'exhorter à mettre l'empereur Baudouin en liberté et à se réconcilier avec les Francs. La réponse de Johannis est un chef-d'œuvre d'habileté. En voici les principaux passages :
« J'ai offert mon amitié aux Francs : ils m'ont répondu avec insolence en me traitant d'usurpateur. A quoi j'ai répliqué que je possédais mon royaume à meilleur droit qu'ils n'en ont sur ce qu'ils appellent leur empire. J'ai recouvré le pays qui fut le domaine de mes ancêtres : l'Etat qu'ils ont envahi ne leur a jamais appartenu. C'est de vos mains, Saint-Père, que je tiens la couronne : de qui le prétendu empereur la tient-il, sinon de lui-même ? J'ai reçu de Votre Sainteté l'étendard de Saint-Pierre : Dieu lui a donné la victoire, il ne lui refusera pas de nouvelles faveurs... » Johannis terminait
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en protestant qu'il aurait volontiers accordé au Pape la délivrance de Baudouin, mais qu'il était déjà décédé en prison.
Quoi que le Pape, très averti des perfidies de (( son cher fils x> et du peu de sûreté de son zèle religieux, pût penser de cette apologie, les arguments en étaient si spécieux qu'il eût perdu son temps à les rétorquer. Il n'y avait rien à gagner sur le roi des Bulgares. Le salut des croisés sortit du revirement des Grecs, terrifiés des excès de Johannis, et bien marris d'avoir introduit eux-mêmes le loup dans la bergerie.
Ils se rapprochèrent des Francs et firent leur soumission au régent par l'intermédiaire de leur compatriote, Théodore Branas, le seul Grec loyalement entré dans le parti latin et qui lui fût demeuré constamment fidèle. Ce Grec avait épousé une Française qui n'était rien moins que la fille du roi Louis VII, la sœur du roi régnant Philippe-Auguste. Mariée très jeune à Alexis II Gomnène, elle avait vu massacrer son époux; forcée ensuite d'épouser le meurtrier Andronic, la mort d'Andronic l'avait libérée de la plus odieuse chaîne et elle s'était profondément attachée à Théodore Branas. Partie enfant de son pays, s'en souvenait-elle encore lorsque les croisés entrèrent au palais de Bouchelîon où
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elle s'était réfugiée pendan la ville ? La réponse ne pa En admettant que Théodore hontes où sombrait le Bas-I lui-même et par patriotisme gnes du pouvoir suprême, ne se serait-il pas détaché ^ pérée si sa femme, Agnès 1 triote, de Baudouin et d'Hei vace au fond du cœur l'amo patrie ?
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ent vint donn< lé tous les en retrouva sous très surpris ville. Toujoui it assurer ioh leur respect;
FRANCS BT BULGARES AU XIIl* SIÈCLE 159
voyaient en lui leur unique et glorieux maître ; mais que Talternative du massacre ou du servage dans les forêts de Valachie dont un si grand nombre de leurs compatriotes avaient fait la cruelle expérience, les déterminait, provisoirement, à chercher derrière leurs murailles une protection contre leur vénéré seigneur.
En même temps, ils dépéchaient des émissaires au régent pour le supplier de venir promptement à leur secours.
Henri passa par les plus angoissantes perplexités. Devait-il risquer sa dernière ressource, quatre cents chevaliers avec leurs hommes d'armes, en tout, trois mille combattants environ, laisser Constantinople, vide de troupes, exposée à un coup de main, sans avoir même l'espoir d'entrer à Andrinople, investie par les quarante mille cavaliers qu'avait réunis Johannis sans compter tous les gens de pied. Et quelle confiance fallait-il accorder à ces Grecs, si coutumiers de traîtrise, capables de lâcher leurs défenseurs pour, rentrer en grâce auprès du Bulgare ? Henri était prudent ; mais l'honneur et le devoir le poussaient vers Andrinople : il se recommanda à Dieu< et il partit. Ce fut la plus belle action de sa noble vie.
Le moins prévu des dénouements épargna à ces héros une lutte trop inégale. Les Romans,
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voyant venir Tété, étaient repartis pour leur pays etJohannis avait aussitôt décampé. « Quand ceux d'Andrinople virent venir les Francs, dit Villehardouin, qui commandait l'avant-garde, ils sortirent dehors avec toutes les Croix et montrèrent la plus grande joie qui oncques fut vue. Et certes ils le devaient bien faire. »
Pendant cinq jours la petite troupe poursuivit Johannis, lui offrant la bataille que vcelui-ci refusa toujours. Alors, Henri envoya délivrer le brave Renier, qui se défendait depuis treize mois dans le château de Sténimac, auprès de Philippopoli. Par lui, l'on acquit la certitude que l'empereur Baudouin était mort dans sa prison de Tirnovo.
Le décès de Baudouin avait été annoncé au Pape à la fin de Tannée 1205. Rien ne prouve qu'à ce moment-là l'empereur eût cessé de vivre . Mais il se peut que Johannis ait alors expédié son prisonnier dans l'autre monde pour mettre la réalité en accord avec ses dires. Quoi qu'il en soit, Baudouin n'était plus en 1206, et sa fin demeure enveloppée d'un mystère romanesque et horrible où la part de la légende et celle de l'histoire se pénètrent sans qu'il soit possible de les démêler.
Les malheurs de l'empereur, l'impassible sérénité qu'il opposait à ses disgrâces, sa noble
FlUnCS ET BOLGAIIES AC XIII* SliCLB
prestance et sa remarquable bear^*'' fait — la chose a'est pas invraisembl vive impression sur la reine, femmt nis, sortie de la nation des Komans. 1 le prisonnier. « Vous pouvez, lui jour, délivrer, sans rançon, deux ci qui? — Voua et moi. Prenez-moi p< Ne vous embarrassez plus de Joha ce misérable empire de Constantim peut plus subsister, et retournez aT( votre comté de Flandre ; je vous en fi moyens, n (1) Baudouin était veuf; Marie de Champagne, était morte 1204, à Saint-Jean-d'Acre d'où elle voile pour Constantinople. Son épou:
grand deuil, car elle était bien bon bien honorée ». La reine des Bulga:
donc k remplacer Marie de Cham] résolue, pour son compte, à nepoi rasser de Johannis.
Baudouin repoussa cette propos horreur. Scrupuleux observateur c commandements, si la Queste du eût encore recruté des compagnon été jugé le plus digne d'entrevoir le calice. Plutôt le martyre qu'un pé( et c'est bien au martyre qu'il se c
(1) Lebean, Huloire du Bai-Empire, toI. 31.
I6t FmiMS KT HXUBIS AC XIO* SÙCLK
La reine — autre fait Traisemblable, l'histoire sacrée et profane en rapporte de célèbres exemrengea de Baudouin en l'accusant de l'îl avait refusé de commettre, et :, dit-on, dépecer, membre par memlieurease victime qui n*ezpira qu'au ois jours, déchirée par les oiseaux Selon la coutume des Scjthes, le lassé dans l'or, servit de coupe au
L avait trente-cinq ans. Il laissait deux ïs dont la dernière était née après L'une hérita de la Flandre, l'autre,
it éU rmpporUt par nns piense Boorgnienant dMLÎmu-SaiDts, >e trooTail à TirnOTopen- > joan qua Técat Baadoain,
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Henri était parti régent de Consta y revenait empereur. Son couron:
célébré le 20 août 1206 avec autant que l'avait été celui de son frère Cet empereur qui pouvait, en ve services passés et de l'extrême l l'on avait de lui, étendre sur ses i autorité tyrannique, encore que bi s'empressa de restreindre ses pom lier ses successeurs, comme il se liait en soumettant les décisions impéria d'un'conseil. Puis, reprenantle harnaii il prévient une nouvelle descente d sur Andrinopte, le poursuit jusqu'à jourd'hui Kasanlik, la cité des roses) de la ville, a la joie d'arracher au qui le disputèrent vigoureusement, de vingt mille captifs : hommes, I enfants, avec trente mille chariots ' leurs vêtements etde leurs richesses, destinés au plus dur esclavage, bénin
m FRANCS CT BDLGARU AU XUI* SliCLE
et aussi la probité des Francs, car l'empereur ne voulut pas qu'ils perdissent « un denier vaillant de ce qu'ils possédaient » .
Les temps étaient bien changés. L'empereur Henri rentra en vainqueur, le 1*^ novembre, dans sa capitale. Il avait poussé une pointe sur la mer Noire et pris la « plaisante » ville de Thermes (baie de Bourgas] d'où « sourdaient les bains chauds les plus beaux du monde ».
Libre de craintes immédiates du câté bulgare, Henri se tourna du côté de l'Asie. Nicomédie fut enlevée à Lascaris; quant à Boniface, il s'employait à relever les villes de Macédoine détruites par Jobannis. L'entente était complète entre l'empereur et le roi de Salonique, devenu le beau-père de son suzerain, Henri ayant épousé, le 4 février 1207, Agnès de Montferrat, Bile de Boniface, que l'on « fit quérir » en Lombardie.
Tout semblait aller au mieux. L'alliance entre Johannis et Lascaris, habile de la part du Bulgare, inconsidérée de la part du Grec, car on ne voit pas ce que Lascaris eût gagné à ce que les Bulgares délogeassent les Francs de Constantinople, remit en question l'existence même del'empire. Henripassaitetrepassaille « Bras » pour défendre ses places d'outre-mer, pour repousser les Komans qui couraient jusqu'aux
portes de Constantinople, cependant que Johan-> nis avait, encore une fois, mis le siège devant Andrinople et dressé trente-trois pierriers qui tiraient aux murs et aux tours. « Et Tempereur était bien gêné, car, quand il voulait aller secourir ses gens d'Andrinople d'un côté, Lascaris le tenait si serré de Tautre qu'il lui fallait retourner. » Pourtant, les Komans, riches de butin, Tétant allé mettre en sûreté dans leur pays, Johannis n'osa rester sans eux devant Andrinople, et Lascaris, battu sur terre et sur mer, sollicita une trévede deux ans (convertie en paix par la suite) que l'empereur s'empressa de lui accorder.
Revenu en Thrace, Henri poussa de nouveau jusqu'aux Balkans et tenta de les franchir. Les « détroits » étaient bien gardés; il y perdit du monde et ne s'obstina point dans son projet; mais, s' étant abouché avec Boniface, tous deux se donnèrent parole qu'ils se retrouveraient à l'issue de l'été, avec toutes leurs forces, en la plaine d'Andrinople pour, de là, s'en aller guerroyer contre le roi des Bulgares. « lisse départirent moult joyeux et dispos. » Ils ne devaient plusse revoir. Quelques jours après, Boniface, s'en retournant à Salonique, tomba désarmé dans une embuscade de Bulgares ; blessé mortellement d'une flèche, sa tète fut coupée et
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CDVoyée à Jofaannis. « Ce fut une des plus grandes joies qu'il eut oncques. »
Villehardouin, vassal pour son fief de Messinople du roi Boniface, admirateur et ami de cet illustre chevalier dont le caractère égalait la vaillance, n'eut pas le courage, après sa disparition, de pousser plus avant son récit. Mais nous savons par d'autres, témoins comme lui de ces grandes aventures, quoique moins habiles à les conter, que Johannis se hftta d'investir Salonique, privée de son défenseur et agitée, en outre, par les intrigues qui se tramaient autour du berceau de l'héritier. Innocent III intervint encore ; Johannis ne tint aucun compte de ses défenses ; mal lui en prit : il fut assassiné dans son camp avant que d'avoir rien pu tenter contre la ville.
Les circonstances de cette mort sont aussi mystérieuses que celles de la mort de Baudouin. Du moins, est-il certain que les Francs n'eurent aucune part, même indirecte, dans un assassinat qui les servait si bien. L'on raconta que Johannis, en proie à une sorte d'hallucination, s'était écrie, au milieu de la nuit, qu'un cavalier, monté sur un cheval blanc, lui perçait le cdté d'un coup de lance. Ses gardes accoururent et, en effet, trouvèrent le roi blessé au flanc, ayant cessé de vivre. Le fantastique cavalier
FUKCS BT BOLSARES AC XIU* SIKCLB 167
n'étaitpourriendansle crime. Celui-là qulenprofita: Burile (ouVorilas), neveu de Johannisquine laissait pas de fils, en fut probablement l'auteur ou le complice.
La guerre ne se terminait pas par la mort de Johannis ; mais Burile n'avait pas hérité du génie de son oncle et il était combattu dans son propre pays par son cousingermain,Esctas(WeiiceaIas), qui tenait la forte place de Mélénîque entre Philippopoli et Salonique. S'allier à Esclas pour combattre Burile plus sûrement, c'était le dessein de l'empereur Henri ; mais, "ayant eu nouvelles que Burile était entré en sa terre et maltraitait fort ses gens, il rassemble sou armée, se porte au delà de Philippopoli et se trouve en face des Bulgares, Valaques et Komana au nombre de plus de trente mille, fortement armés. Henri ne disposait que de trois millehommes. Onescarmoucha d'abord sans grands résultats; puis, l'empereur et ses barons réglèrent leurs corps de bataille, défendirent toute folle prouesse : chacun se confessa et communia ; sur l'exhortation du bon empereur, offenses, haines ou colères furent mutuellement pardonnées, et l'armée s'ébranla dans la nuit du 1°' au 2 août 1207.
Geoffroy de Villehardouin aperçut le premier les BulgaresquLvenaient« huant et glapissant ». Ils portaientdes lances vertes avec de longsfers
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de Bohême. Les deux partis chevauchant en bonordre arrivent si près l'un de l'autre «: qu'ils se pouvaient pleinement dévisager >. Alors, les Francs se jettent sur les Bulgares, lances baissées, en criant: Saint-Sépulcre! les culbutent et les tuent « bien furieusement». Ceux-ci de fuir sans plus attendre, jetant leurs armes pour gagner plus vite un lieu sûr.
La déroute des Bulgares fut complète. Il y eutgrande réjouissance au camp de l'empereur. La mort de Baudouin était vengée, l'empire de Constantinople affermi; tousbiens et provisions, par la grâce de Dieu, arrivaient en abondance. « Or, dit le chroniqueur Henri de Valenciennes, témoin delà bataille, sachez, qu'en ce matin du 2 août, les oiselons chantaient clerement, chacun selon sa manière, et joyeusement. »
ntjUICS IT BDLGAKH AU ZUI* SliCLI
La « déconfiture » de Burile mit Esclas aux pieds de l'empereur. Il vint le trouver à Grucemont (aujourd'hui Tatar-Bazardjik), se déclara son « homme s et lui jura foi et loyauté comme à son légitime seigneur. Henri lui fit présent de son cheval qu'il aimait « merveilleusement» ; il fit plus : sur l'avis de ses barons, il lui donna « à femme » une fille qu'il avait eue en Flandre, « belle, sage, courtoise et débonnaire ». Elle avait rejoint son père en Orient. Esclas, a tout embrasé d'amour pour la damoisalle dès l'instant qu'il la vit », pressa le mariage qui fut célébré à Gonstantinople.
Au bout d'une semaine, Esclas, « bien fêté », prit congé de l'empereur. Celui-ci, tirant sa fille en particulier : « Belle fille, lui dit-ii, vous avez un mari qui est un peu sauvage :
gardez-vouB pour cela de le dédaigner ; honorez tous les siens pour l'honneur de lui ; cependant, gardez, par-dessus toutes choses, que, pour leur amour et leur commerce, vous ne
désaccoutumiez votre cœur d*aimer notre nation d'où vous êtes issue. — Sire, répondit-elle, de moi, s'il plait à Dieu, vous n'entendrez pas mauvaises nouvelles. » Alors, le père et la fille s'entre-baisèrent et se séparèrent l'un de l'autre.
En ces temps, cela paraissait tout simple.
Personne ne songea à blâmer l'empereur ou à plaindre sa fille. Et, en e£fet, Henri, si bon pour tous ceux qui l'approchaient, n'était pas un tyran de famille non plus que sa fille une héroïne. Tous deux faisaient leur devoir, conscients de ce qu'il en coûtait, mais supérieurs aux vains regrets, Fâme en repos dans le sacrifice.
Un jour vint où Burile, après Esclas, connut l'honneur d'une alliance avec l'empereur. Burile avait perdu cent lieues de pays : il demanda la paix, l'obtint, et fit épouser à l'empereur Henri, la fille de son prédécesseur Johannis. Grecs et Francs, un peu étonnés sans doute, virent, assise sur le trône impérial, où la jeune Agnès deMontferrat n'avait fait que passer étant morte dans l'année de son mariage, la fille du terrible czar et autocrate de tous les Bulgares.
Il a été dit, mais assez légèrement, que la généreuse confiance dont Henri avait fait preuve en épousant la fille de son irréductible ennemi, .fut payée de la plus odieuse des trahisons : sa
femme l'aurait empoisonné. Si héritière trop fidèle de la hain* était capable d'un tel forfait, il e qu'elle ait tardé huit ans à l'ace L'empereur Henri mourut à Sal avec les Bulgares, le il juin 121 rante-cinquième année. Il avait e tout oser, la vaillance qui fait tout ration qui fait tout accepter.
Les quatre de Raymond- Comte de Pi
Les quatre Fil!
de Raymond-Béri
La Provence sur laquelle Clo étendre sa domination fut enlev< aux Ostrogoths d'Italie, et duras son histoire fait corps avec cell mérovingien et carlovingien. Lo cation des états de Charlemagn fut d'abord englobée dans le roy elle retrouva bientôt une demi-ai des comtes particuliers dont le l'an 1100 est assez mal connu. A mariage de Douce, fille atnée ( comte Gilbert le Bon, avec Raymi onzième comte de Barcelone, fît vence dans cette illustre maison maîtresse du Roussillon et bien commander aussi dans le royai Toutefois, le roi et comte Udef abandonné la Provence à l'un de fonse II, les Provençaux et les A rent plus de souverains commun
176 LES QDATBK nLLlS DI lArifOBD-BiHANeiB
ment des princes unis par des liens étroits de parenté, voire par une communauté de vicissitudes, car, entre 1207 et 1216, le jeune comte de Provence Raymond-Béranger V et son cousin le roi d'Aragon, passèrent ensemble de tristes années dans la forteresse de Monçon en Catalogne.
Raymond-Béranger V est le dernier prince et, certainement, le plus intéressant de la deuxième race comtale de Provence. Il vaut beaucoup par lui-même; il vaut autant par les nobles figures de femmes qui l'encadrent dans l'histoire et qui furent le soutien, la joie ou le légitime orgueil de sa vie: Garaende de Sabran, sa mère et tutrice, la charmante Béatrix de Savoie, sa femme, et ses quatre filles, toutes merveilleusement belles, instruites et pieuses, et toutes destinées à de si hautes alliances qu'à peine aurait-on pu citer au siècle suivant une maison souveraine qui n'eût dans les veines du sang de Provence.
LES QDATRE FILLBS DE nATHOflI>-B£nAni
Raymond-Béranger avait neuf an son père, le comte Ildefonse 11, fré Pierre 11 d'Aragon, mourutran 1209, où il avait conduit, escorté d'une troupe de seigneurfi provençaux et cï sœur Constance qui y allait épouser Sicile, Frédéric de Souabe, petit-fils i Frédéric-Barbe rousse, empereur luipeu plus tard.
Dès que le roi d'Aragon fut averti t de son frère, il accourut en Provenc ter serment de fidélité aux prélats seigneurs et communautés religieust en faveur de son jeune neveu, Raymoi ger V (1), puis retourna en Espagne emmenait l'enfant comte avec lui et i au château fort de Monçon en Catalo le prétexte de le faire instruire de to
(1) II est dit RajmODd-Biranger IV par ceux qn pu dam la Doni*nclatnr« ud Rajlnond-B^rangor < Icqnel aurait Mé régvnt et non point comte.
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i'78 LES QUATRE FILLES DE RATM0ND-BÉRAN6ER
convenait de savoir pour bien gouverner un jour le noble état dé Provence. Et, de fait, Pierre d'Aragon donna à son neveu deux bons régents : l'un était Guillaume de Mont-Redon, grand maître des Templiers, et l'autre, Raymond Pennafort, Catalan renommé pour sa science et ses vertus, ultérieurement appelé à devenir une des gloires de l'ordre de saint Dominique.
Pierre II ayant été tué sur ces entrefaites en défendant la triste cause des Albigeois, on ne sut jamais si c'était à bonne intention, ou à mauvaise fin pour regagner la Provence, qu'il s'était assuré de la personne du jeune comte.
Une cbose est certaine, c'est que la mort de Pierre II ne libéra pas Raymond-Béranger ; mais elle lui donna un compagnon, le petit roi d'Aragon, Jacques, pour lequel ses fidèles partisans préféraient la garde du grand maître des Templiers à celle de ses oncles, les régents du royaume.
Une grande confiance s'établit entre les deux cousins. Jacques, averti des projets d'évasion de Raymond-Béranger, lui tint fidèlement le secret et celui-ci, servi par un Provençal, Augier, bien récompensé dans la suite, réussit à s'échapper de la forteresse, gagna le port de Tarragone où on lui tenait un vaisseau tout prêt et débarqua en Provence.
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Il avait environ seize ans et, durant son absence, le pays était tombé dans les plus grands désordres. Les avis secrets qu'il en avait reçus à Monçon avaient dû lui être expédiés par sa mère, la comtesse Garsende, née Sabran, qui disputait péniblement à son propre cousin, Guillaume de Sabran, entreprenant et brouillon, le comté de Forcalquier dont elle était la légitime propriétaire : comté apporté par elle en dot à son mari, Ildefonse II, père de Raymond- Béranger. En outre, et c'était le plus grave, Arles, Avignon, Marseille et Nice s'étaient érigées plus ou moins en républiques, à l'imitation des cités italiennes, aidées dans leur révolte par Boniface IV, comte souverain de Gastellane — la souveraineté était peu de chose, mais l'homme était redoutable — , par les barons des Baux, princes d'Orange, enfin par Raymond VII, comte de Toulouse, qui aurait bien voulu se dédommager en Provence des terres qu'il venait de perdre en Languedoc.
Le poète Saint-Rémy, contemporain de Raymond-Béranger, a laissé un pittoresque tableau de la situation politique, sociale et morale de la Provence à l'époque où le comte s'évada de Monçon en 1216. Il y peint « l'insolence des citoyens d'Arles, le caractère séditieux des Marseillais, l'ambition et le peu de justice des
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oflSciers municipaux d'Aix, rabomination de la ville d'Avignon, le caractère moqueur des habitants de Digne, la barbarie des Niçards, la fainéantise des habitants des Martigues, l'avarice et la fourberie des gens de la haute Provence ».
Atténuons un peu les couleurs, chargées peutêtre pour mieux faire valoir les résultats multiples du glorieux règne de Raymond-Béranger, il en reste assez pour plaindre un adolescent sans autorité, sans argent, sans alliés, trahi par ses bonnes villes et contrecarré par les premiers Etats qu'il convoqua au point que ceux-ci se retournèrent vers l'empereur Frédéric II, lequel s'empressa d'annuler tout ce que le comte avait fait et de donner à Guillaume des Baux le titre de roi d'Arles.
Raymond-Béranger songea alors à se ménager par mariage une alliance avantageuse et, conseillé probablement par sa mère, la comtesse Garsende, car lui-même, séquestré pendant sept ans à Monçon, devait mal connaître les familles princières où son choix pouvait se poser, il demanda la main de Béatrix de Savoie, fille du comte régnant, Thomas V. Les souverains, en ce temps, se mariaient pour le bien de leurs états beaucoup plus que pour eux-mêmes : Raymond- Béranger fit coup double, si Ton peut ainsi
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dire, en épousant Béatrix, car il devenait le gendre d'un grand prince, vaillant, pieux, très prudent, aimé de sa famille, redouté de ses voisins, maître de la Savoie et du Piémont, vicaire général de l'Empire en Lombardie, et dont les forces réunies aux siennes pouvaient en imposer aux rebelles. Le comte de Savoie donnait à sa fille deux mille marcsquî vaudraient actuellement quatre ou cinq centmillefrancs : argent, protection, alliance, voilà pour la politique, et pour le privé, une épouse qui a été louée par tous les historiens qui l'ont nommée, à raison de sa beauté, de sa grâce, de son esprit, de sa piété et dé sa sagesse.
Cette union, célébrée au mois de décembre 1220, fut extrêmement heureuse. Raymond- Béranger était aimable, libéral et magnifique ; il n'avait pas dégénéré de la piété de ses prédécesseurs, et mettait sa vie en conformité avec ses principes ; ajoutons qu'il était fort beau. La nature ayant comblé Raymond-Béranger et Béatrix, on pouvait s'attendre qu'elle se revancherait de sa générosité sur leurs enfants : cela se présente souvent ; il n'en fut rien. Le comte et lacomtesse de Provence avaient encore en commun le goût de la « gaie science », c'està-dire des belles-lettres et particulièrementde la poésie. Raymond-Béranger a été même compté au
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nombre des troubadours comme le roi Richardcœur-de-Lion, Boniface de Castellane, Gérard des Baux; mais, pour les grands, et surtout pour les souverains qui avaient mieux à faire que de limer des rimes, il convient peut-être de voir làuneflatterie.et cela signifierait simplement qu'ils recherchaient la société des troubadours.Parexemple,noussavonsqueRaymond- Béranger avait d'ordinaire à sa suite quantité de < braves poètes provençaux ■.
Us étaient très nombreux au treizième siècle, les « braves poètes provençaux ». Pris à part, aucun d'eux n'a de réelle valeur et les fades « procès s des cours d'amour nous paraissent assez ridicules. Ils paraissaient tels déjà à la fin du quinzième siècle, car Martial d'Auvergne, dans un recueil a d'arrêts » qu'il publia en 1480, parle avec peu de révérence des nobles dames qui venaient prendre leur placeà lacourd'amour en suite des seigneurs laïques et des conseillers d'église.
« Après y avait les déesses
En moult grant triomphe et honneur.
Leurs habits sentaient le cyprès Et le musc si abondamment.
Que l'on n'eût su être au plus près Sans éternuer largement. »
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Cependant, si la plupart des troubadours ne valent pas la peineque l'on parla d'.eux,eD corps, a dit un célèbre historien de la Provence, ils ont été les pères de la poésie française et de la poésie italienne : « les ouvrages de quelquesuns d'entre eux furent l'école où Pétrarque et Boccace s'instruisirent ». Et,de méme.les cours d'amour en réunissant les deux sexes sous la surveillance ecclésiastique, faisaient une heureuse diversion aux habitudes du moyen âge qui rejetaient les femmes à la quenouille et ne permettaient aux hommes que l'épée. On y subtilisait sur des niaiseries, d'accord ; mais,en ellemême, cette gymnastique intellectuelle avait du bon : elle rendait l'esprit souple et la langue bien disante, et quand on songe à tout ce qui s'est fait de grand à cette époque, à la somme d'activité que les nobles devaient fournir sous peine de déchéance et de ruine, il faut convenir que si les cours d'amour étaient fort propres à afTadir le goût, elles laissaient l'flme intacte et l'énergie entière.
Que des désordres moraux aient été parfois la conséquence de ceâdiscussions sentimentales, il se peut. Néanmoins, nous savons qu'en Provence, terre d'élection des cours d'amour, la noble société devint bientôt sous l'influence de Béatrix, « l'héroïne » des troubadours, la plus
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polie et la plus décente de toute l'Europe. Lou gay saber et la galanterie ne faisaient tort ni aux mœurs ni aux arts utiles. La comtesse Béatrix, vraie compagne de son mari, assistait avec la même intelligence et le même enjouement « à un, conseil de guerre, de législation ou de politique, à une assemblé^ de chevaliers ou de poètes i>.
Béatrix eut plus d'une fois l'occasion de siéger en un conseil de guerre, car les luttes soutenues par Raymond-Béranger contre les villes révoltées, les seigneurs rebelles et les ennemis du dehors ne durèrent pas moins de vingt années. Tout d'abord, il obligea Guillaume de Sabran, qui se disait comte de Forcalquier, à renoncer à ses prétentions. Ce comté appartenait à la comtesse douairière de Provence, Garsende de Sabran ; elle l'avait hérité de son grand-père maternel Guillaume VI ; mais celuici étant mort juste au moment que le comte de Provence, lldefonse II, mourait à Palerme, la sœur de Guillaume VI, Sabran elle-même par son mariage, poussa son fils à prendre le titre de comte de Forcalquier et eut à ce sujet de violents démêlés avec sa nièce, la comtesse de Provence, tandis que le jeune Raymond- Béranger était enfermé à Monçon. Après Guillaume de Sabran, Boniface IV de Castellane
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dont les ancêtres s'étaient rendus indépendants des anciens comtés de Provence, dut courber la tête et prêter hommage à Raymond- Béranger qui, prudemment, n'en demanda pas davantage et laissa Boniface fort libre sur son domaine. La guerre devait se rallumer plus tard, fatale à Boniface lY, mais alors, Raymond-Béranger n'existait plus.
Des quatre grandes villes dont on n'a pas oublié les tendances séparatistes, deux : Nice et Avignon, rentrèrent par force dans le devoir; Marseille se rendit en faisant ses conditions ; Arles, la dernière, mais volontairement et sans réserves, se remit à la discrétion de son souverain.
C'est avec l'aide du roi de France Louis VIII, que Raymond-Béranger fit le siège d'Avignon.
Les Vaudois y étaient fort nombreux, et Louis VIII, autant que le comte de Provence, détestait les hérétiques. La ville fut prise le 12 septembre 1226; deux mois plus tard Louis VIII mourut en Auvergne. Les deux princes avaient-ils devisé ensemble de leurs enfants sous les remparts d'Avignon? L'histoire n'en sait rien. L'héritier du trône de France, Louis, avait onze ans; l'afnée des filles de Raymond- Béranger, Marguerite, en avait cinq, et le défaut d'âge n'était pas un obstacle aux fiançailles prin-
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cières. Quoi qu'il en soit, la petite comtesse provençale vécut encore sept heureuses années auprès de sa mère avant que d'entendre parler d'une recherche qui aurait honoré la fille d'un roi.
La soumission de Nice suivit d'assez près celle d'Avignon. « Nice, soutenue par les Génois, se repaissait de la vanité de se vouloir rendre république. » Elle fut contrainte pourtant d'accepter les officiers du comte de Provence, de rendre l'hommage accoutumé et de payer les redevances. Un homme auquel Raymond-Béranger devait déjà le rétablissement de ses finances, Romée de Villeneuve, connétable et grand sénéchal de Provence, s'employa fort habilement à la reddition de Nice, et négocia plus tard avec Gènes un arrangement tout à l'honneur de son maître. Les deux députés envoyés par la ville de Gènes traitèrent avec Romée et « emportèrent avec eux la paix sur la mer».
Ce ministre, qui survécut à Raymond-Béranger, et dont il sera reparlé, fut le principal artisan de la réunion de la Provence à la France ou, si Ton veut, de sa remise aux mains d'un fils de France. D'invraisemblables fables se sont greffées sur la simple et noble histoire de sa vie, un peu par la faute du Dante qui les avait acceptées de son compatriote, l'historien Villani, mais que le sérieux Mézeray n'admit
us QDATIll nLLIS DB lUTKOlOBâlIAnGBR
point, ayant remarqué qu'à la f — •"'" ' — tion des Méridionaux il avait seul nom de Romée (ou Romi« nyme de pèlerin, pour transform de vieille souche qu'était Rome en un personnage providentiel savait d'où et parti sans laisse mission achevée.
La Provence devint riche soi nage w de Romée : il la voulait vertus et s'attacha à diminuer li mœurs signalée, on l'a vu, par Rémy. Le couple souverain d édifiant exemple : Romée y ajout donnances contre la lâcheté e Tout gentilhomme dont la condu dale perdait ses prérogatives tout fils de Chevalier arrivé ju trente ans sans s'être signalé pa fait d'armes, était déclaré indign et franchises de la Chevalerie. « D mesurer l'accroissement de la v< cément des hommes qui la po!
Provence y gagna si bon renon valiers abandonnèrent le servi d'Auvergne et celui du comte pour venir en la cour de Raymo Pareillement, des poètes quittt
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et se axèrent en Provence : les deux Rambaud, honorés dans les vers de Pétrarque de glorieuses louanges, et Sordel de Mantoue que révéraitle Dante.
La Provence n'arriva pas tout d'un coup à ce point de prospérité, et tant qu'il resta un territoire à recouvrer, une ville à ranger à l'obéissance, c'est là que se porta le principal effort du comte et de son ministre. Encouragé par la prise d'Avignon et la reddition de Nice, Rayniond-Béranger s'attaqua à la grande cité de Marseille qui, s'étant rachetée de plusieurs petits seigneurs hommagers du comte de Provence, se prétendait libérée à l'égard du suzerain, et se voulait aussi mettre en république.
Malheureusement pour le comtede Provence, le Toulousain Raymond VII, irrité d'avoir été évincé de la ville d'Avignon sur laquelle les droits des deux comtes étaient assez enchevêtrés, se porta au secours des Marseillais, et Raymond-Béranger fut obligé de quitter la poursuite ; mais, peu d'années après, Marseille se rendit d'elle-même, ainsi qu'il a été dit, sous la condition de quelques libertés, par l'entremise et l'autorité du roi de France, devenu le gendre du comte de Provence.
Arles, isolée dans la résistance, cessa de s'y obstiner ; elle ouvrit ses portes en 1239, et rien
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n'égala la satisfaction de Raymond-Béra si ce n'est le dépit de l'empereur Frédér Gomme ses prédécesseurs, Frédéric s'attr:
la possession — au moins virtuelle — de cien royaume d'Arles et, particulièremei sa capitale. La soumission si complète des lattains lui déplut extrêmement, et aussi déclara Raymond-Béranger — dont il était par sa femme Constance qu'lldefonse, le de Raymond-Béranger, lui avait amenée lerme — « proditeur (traître) et ennemi p En outre, il détacha de la Provence le cou Forcalguier avec tous ses fiefs : en premiei Sisteron, résidence affectionnée par Raye Béranger, et les donna à Raymond Vil i de Toulouse, son partisan et très cher alli une charte expédiée à Crémone en 1239.
ces menaces « n'étant que sur le papîi causèrent que du vent aux oreilles du cor Provence ».
La soumissiond'Arlesétaitpour lui leci de la félicité. A son retour de Monçon, il trouvé la Provence presque toute soule\ lavoyaitenfinentièrementréduiteàrobéisi il ne comptait plus que des sujets fidèles pour son service et attachés à sa personi
La période des guerres était finie poui mond-Béranger . 11 ne lui restait plus
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ennemi, celui-là qui, pendant vingt ans, avait compliqué toutes les difficultés par ses armes, ses intrigues ou ses complicités : Raymond YII, comte de Toulouse. Raymond-Béranger avait soif de paix : il se réconcilia avec son vieil adversaire à Montpellier ; le roi Jacques d'Aragon était présent; les deux cousins ne s'étaient peut-être pas revus depuis le jour qu'à Monçon, Raymond-Béranger , avant de risquer l'évasion avait dit adieu à son compagnon de captivité. Jacques d'Aragon était grand ami du comte Raymond VII, comme son père, le roi Pierre II, l'avait été de Raymond VI ; il s'employa si bien pour lui auprès du comte de Provence que celui-ci accepta l'idée d'un mariage entre sa troisième fille — elle répondait au gracieux nom de Sancia et comptait au plus quinze printemps — et le comte de Toulouse, déjà marié deux fois, et si loin de la première jeunesse que sa fille Jeanne, épouse du comte de Poitiers, l'un des frères de Louis IX, avait pour lors vingt-deux ans. Chose plus grave, caria disconvenance des âges ne pèse guère dans les mariages princiers, l'époux prétendu avait, deux ans plus tôt, subi à Paris une cruelle humiliation, condi- i j tion de sa paix avec le roi de France, qui le ^
dégradait pour toujours. I
Raymond-Béranger, endoctriné par son cou-
i%-^.J~^SttSPr
LIS QDATHE FILLES DE RAT|I0III>-b£rAI(6ER 191
sin, chef, non de la Provence, mais de la maison de Catalogne, passa sur tout cela. Il n à Aix, sa capitale, accompagné du roi Jact; et le 29 juillet 1241, le comte et la comtess Provence signèrent le contrat de fiançaillc leur fille. Sancia stipulait en son propre dans l'acte avec l'autorisation — par l'o aurait peut-être été plus exact — de ses pan et le roi d'Aragon stipulait au nom du c< de Toulouse. Le tout d'ailleurs, devant tenu pour nul et non avenu, si le seig pape n'accordait point avant la Septuagéi les dispenses nécessaires à la célébratioi mariage, en raison do la parenté qui uni les maisons d'Aragon et de Toulouse et ( seconde union de Raymond VII dont l'ani tion, toute récente, passait pour avoir été c nue grâce à de faux témoignages.
Le roi d'Aragon aurait pu tenir rigueu procédé à son allié Raymond YII, la fei répudiée étant sa propre tante ; mais les i époux, très désunis, n'avaient pas fait sou et le roi d'Aragon, ennemi de la politique çaise, souhaitait, tout autant que le comtf Toulouse lui-même, la naissance d'un héi mâle, ce qui, sans aucun doute, et malgré traités, aurait porté atteinte aux droits d comtesse Jeanne de Poitiers, l'unique ei
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du premier mariage de Raymond VII. Le roi Jacques se fit fort d'obtenir les permissions pontificales, et d'Aix, une solennelle députation partit aussitôt pour Rome. Arrivés à Pise, les ambassadeurs y apprirent la mort du pape Grégoire IX, lequel se fût probablement refusé à accorder les dispenses en considération du roi de France, et son successeur^ Innocent IV, ne les voulut point donner, de façon que la Septuagésime étant passée, les fiançailles se trouvèrent rompîtes.
L'année précédente, un jeune et beau pèlerin avait traversé là Provence, très bien traité par Raymond-Béranger qui l'était venu recevoir à Tarascon; il arrivait des pays d'outre-mer portant le deuil de sa femme, et allait s'embarquer à Marseille pour la Terre-Sainte. Lorsque le projet de mariage avec Raymond VII fut abandonné sans laisser, vraisemblablement, de regret qu'au comte de Toulouse, Sancia se vit recherchée par le prince qui avait été l'hôte de son père : Richard d'Angleterre dont le frère, Henri III, avait épousé la seconde fille de Raymond-Béranger.
L'aînée de toutes était reine de France : selon la prédiction de Romée de Villeneuve, la grandeur de cette alliance avait rendu facile l'établissement des cadettes.