SINOPE
Le Consul russe qui réside dans cette ville envoya aussitôt son canot, croyant que notre bâtiment port oit le commissaire français qui devoit résider à Sinope1. Nous répondîmes à m bateliers que c'étoit celui de Trébisonde. Le lendemain il envoya son chancelier me complimenter, et lui-même dans la matinée vint me rendre visite. Nous descendîmes à terre l'après midi et, après avoir été chez le Consul de Russie, nous allâmes parcourir la ville qui est très petite et n'a tout au plus que 1.500 habitants. Les Grecs habitent dans les faubourgs
1. Fourcade aîné, commissaire général à Sinope, qui avait quitté Toulon avec le général Brune sur la Syrène. — Voir Général Brune, p. 5 1
hors de la ville, et les Turcs dans le château ainsi que 3 familles Arméniennes, les seules qui soient à Sinope. Le château est situé vers le N. Il a été bâti presque tout par les Turcs ; il n'y a que les fondemens qui ont été posés par les Génois. Le fort regardant le N. 0. a été bâti par ce peuple, mais réparé par les Turcs. Il y a des fondemens en entier qui se sont écroulés, et qui ont été rebâtis par ces derniers. Nous vîmes sur une porte du fort une inscription grecque, mais la hauteur nous empêcha de pouvoir la lire. C'est ce qui nous' arriva à une autre inscription semblable qui est sur la porte du château, mais qui paroît avoir été mise par les Turcs, pour remplir un vuide. On nous montra en entrant dans le fort l'endroit où' avoient été mis pendant la guerre dix de nos infortunés compatriotes. C'est un endroit horrible qui a à peine 12 pds quarrés. Une très petite porte ferrée de 2 pds et 1 /2 sert d'entrée ; je n'ai pas vu de cachot plus affreux.
Nous continuâmes notre tournée, mais nous ne vîmes rien d'extraordinaire, sinon deux lions sculptés par les Génois, à ce que je pense, et qui sont sur deux bastions différents de la forteresse.
La ville de Sinope est située à l'entrée d'une presqu'isle de 2 lieues environ de périmètre. Le château la ferme du côté de la terre. Les murailles de la ville et du château sont battues des deux côtés par la mer et dans sa plus petite largeur. La langue de terre qui unit, la presqu'isle au port est d'environ 800 pas (2 p<ls 1 /2). On prétend qu'il y avoit autrefois a l'extrémité du fort un canal sur lequel étoit un pont et où passoient les barques et petits navires. Le port de Sinope est sûr et bon. Nous y restâmes sur une seule ancre cinq jours, avec de très mauvais tenis. Il est fermé de tous les côtés, excepté aux vents d'E. et S. E. qui ne doivent pas beaucoup inquiéter les bâtimens. On pourroit y hiverner sans crainte. On met sur les cartes marines une île devant le cap de Sinope apellé Bostepé ; mais c'est à tort, puisqu'il n'y a qu'un écueil d'environ 30 toises. Il existe à quelque distance du cap une petite redoute regardant l'entrée du port faite en forme de fer à cheval.
Il y a, au sortir du faubourg grec, un excellent chantier où se trouve présentement un vaisseau de ligne de 74 canons auquel on ne travaille plus depuis presque un an, à cause d'une picque survenue entre le Capitan Pacha et Tayar Mahmout
Pacha, et le vaisseau commence à pourrir. Il est construit sous la direction de Mustapha efïendi, apprenti de M. Brun. Dans le château se trouve un autre chantier, où l'on construit les bâtimens marchands. Ce qui est extraordinaire, c'est la hauteur à laquelle on élève tous les navires en les construisant : c'est à cause des bas fonds, et par le moyen d'une échelle très longue, qui va toujours en déclinant, ils lancent le bâtiment à l'eau.
L'après dîner, picqués par la curiosité, nous grimpâmes sur la montagne, et nous vîmes les fondemens seulement d'un fort, dans une position admirable, et de forme triangulaire. Un angle regarde Ak-liman, port situé de l'autre côté de la presqu'isle ; le second, au Sud, bat la ville et le château ; le troisième donne sur l'entrée du port. Il y a auprès de ce fort une maison quarrée surmontée d'un dôme, il paroît que c'étoit autrefois une ancienne chapelle. Cette enceinte peut avoir 12 p(is de côté. Vers Ak-liman, rivage sabloneux, dans la longueur de 200 toises sur 15. à 16. de largeur, se trouve une carrière de pierres d'où l'on a tiré les matériaux pour bâtir le fort et le château.
On trouve dans la ville de Sinope beaucoup de fontaines avec des inscriptions grecques ; ce qui me fait croire qu'elles ne doivent pas être anciennes, c'est qu'elles n'ont rien d'extraordinaire.
Les cartes mettent la presqu'isle de Sinope du N. E. au S. 0., mais c'est à faux. Elle court de l'E. à l'O. On marque Sinope aussi un degré plus bas qu'il n'est véritablement. Sa Latitude est au 42« 2' 17", sa longitude est de 52° 48' 0" *.
J'allai, pendant notre relâche à Sinope, voir tous 1rs jours le consul russe apellé Conuchinco. Il m'a comblé de polites et m'a fait plusieurs fois l'offre de venir loger chez lui, jusqu'à ce que le bâtiment mist à la voile. Je l'on remerciai constament, ne voulant point lui être à charge et lui donner de L'embarras. C'est un homme extrêmement poli et honnête ; il se prêtait volontiers à toutes les demandes que je lui faisois ; je ne saurois trop faire son éloge.
Le commerce de Sinope est absolument nul ; on y pourrait
l . Voir le plan de Sinope, Général Brune, p. <i \
vendre quelques ocques1 de savon, d'étain et d'acier, mais encore faudroit-il pour vendre ces objets, au plus une caisse, pue qlusieurs boutiquiers voulussent se réunir pour l'acheter. Le commerce d'exportation est nul ; tous les jeudis, il y a un marché où l'on apporte quelques ocques de cire, de suif et quelques mauvais draps de laine à l'usage du pays ; la vie animale y est à bon compte. Les bois de construction viennent de Sansom à Sinope, ils ne sont pas chers ainsi que la main d' œuvre.
Le mercredi 12 vendémiaire le temps s'étant mis au beau, nous avons appareillé. Le 16 au coucher du soleil, nous avons relevé le cap Vona qui nous restoit à l'O. nous trouvant à 25 milles turcs ou 5 lieues marines du cap Joros. La côte court de l'E. à l'O. et non du N. N. E. au S. S. 0. comme le marquent toutes les cartes de la mer Noire. Il n'y a qu'un petit enfoncement dans le golphe de Sansorn, bien moindre de celui marqué dans les cartes, et le reste de la côte court de l'E. à l'O. comme je l'ai déjà dit. Si nous eussions navigué vers l'E. d'après la carte marine, pour venir reconnoître Trebisonde, nous aurions été aboutir à l'embouchure du Phase.
Après six jours d'une navigation entremêlée de calme, de bon vent et de vent contraire, mais toujours très tranquille, nous avons mouillé dans le port ou plutôt dans la rade de Platana, le 18 vendémiaire an douze, à deux lieues (). de Trebisonde et non à l'E. comme il est marqué, sur les cartes marines de la mer Noire qui mettent aussi une petite isle sur la pointe de ce port, lorsqu'il n'en existe aucune.
Platana se trouve à l'O. 5° S. de la dernière pointe de Trebisonde. La rade de Platana est exposée au vent de N. 0. et ceux qui sont intermédiaires entre le N. 0. et l'E. Les bâtimens mouillent au nord de Platana par 15.12. et 10 brasses de fond de vase et d'herbe, et à deux encablures du rivage. Ils y passent tout l'hiver, sans que jamais, au dire des gens du pays, il s'en soit perdu aucun. Il y a vingt-deux milles turcs de Trebisonde jusqu'au cap Joros. Il se trouve à peu près à la même latitude que cette ville. Le village de Platana se trouve composé de 400 maisons, dont le tiers est au rivage, le reste sur la mon-
1. Poids du Levant, en usage dans le commerce des peaux et des cuirs. ... Il équivaut à 3 livres 2 onces (ancien poids de France).
tagne. La côte est basse, pendant un mille à peu près. Elle s'élève beaucoup ensuite et l'on voit les montagnes de l'horison dont les sommets sont tout couverts de neige. Le rivage de Trebisonde est bordé de rocher et bas fonds très dangereux ; tous les vaisseaux sont et seront obligés, pendant l'hiver, de venir mouiller à Platana. Dans l'été, ils mouillent devant la ville. Derrière la dernière pointe de Trebisonde à l'E. se trouve un autre port où, dans la bonne saison, viennent aborder les navires.
Latitude de Trebisonde 41° 2' 5"
Longitude moyenne 41°16'45"
Voici les distances depuis Feneraki, embouchure du Bosphore, jusqu'à Trebisonde que j'ai écrites sur la dictée d'un Turc de Sansom que nous avions à bord :
MILLKS TCRCS.
De Feneraki à Keften 83
De Keften à Eregri 100
D'Eregri à Amastra 100
D'Eregri au Cap Kilimeli 45
D'Amastra au Cap Kerempé 50
De Kerempé à Jnneboli 30
D' Jnneboli au Cap Jndgé 75
Du cap Jndgé à Sinope 25
De Sinope à Gherzé 18
De Gherzé à Kumgiagas 75
De Kumgiagas à Sansom 18
De Sansom à Termeh 53
De Termeh à Ounieh 25
De Ounieh à Fatsah 18
De Fatsah à Vona 26
De Vona à Boudjeak 9
De Boudjeak à Kerasonte 45
De Kerasonte à Kefreh 15
De Kefreh à Tirboli 18
De Tirboli à Bujuk-liman
De Bujuk- liman au cap Joros
Du cap Joros à Trebisonde 22
Salut et respect.
Signé : Dupré.
1. Comparer ces chiffres avec ceux de Jouannin, Général Brune, p. 75.
Pierre Dupré n'eut d'ailleurs qu'une courte carrière. Agent du Consulat général d'Albanie à Arta (nivôse an m), il fut appelé à Préveza vers la fin de l'an v, par le général Gentilly, pour y remplir les fonctions de commissaire du Gouvernement exécutif; il perdit tous ses biens à la prise de cette ville par les Turcs.
Nommé à Trébizonde vice-consul en 1803, puis consul en 1811, il mourut dans ce poste le 6 septembre 1820.