Let. de Jancigny au Min. des Ail. étrangères
LA MISSION DUBOIS DE JANCIGNY Si)
Dans tous les échanges faits à Camraigne pendant la relâche de la Médusa, les naturels préféraient les étoffes, les chemises, les mouchoirs de coton imprimé, aux piastres espagnoles. Pour quelques mouchoirs de Mulhouse, une chemise de couleur, et quelques boutons de métal on a obtenu des provisions d'une valeur de plus de $ 20.
Il est probable que le capitaine de la Médusa aura transmis au gouvernement de l'Inde ces renseignements capables d'attirer l'attention du commerce anglais.
Après une relâche de cinq jours, la Médusa quittait la baie deCamranh et arrivait le 6 décembre à Singapore où Chonski fut bien reçu par le Consul Chaigneau ; le 17 arrivaient M. et MmeBarrot qui avaient quitté Manille pour l'Europe. Chonski s'embarqua sur le Sylph, capitaine Guy, de la maison Jardine, Matheson et Cie, et après une navigation de vingtneuf jours, débarqua à Hongkong le 23 janvier
Au moment de l'arrivée de Jancigny dans l'Extrême-Orient, la France y était représentée par noire Consul général à Manille, M. Barrot. En effet le dernier gérant de notre seul consulat dans les mers de Chine, celui de Canton, De Guignes le fils, était rentré à Paris en 1801 et n'avait pas élé remplacé par un consul de carrière1; on avait nommé agent consul honoraire à Canton (24 novembre 1827) M. Benoît Gernaert, né à Dunkerque en 1792, après le départ duquel la gérance du consulat de France à Canton fut confiée à Lancelot Dent.
1. Le Consulat de France à Canton au XVIII* siècle, par Henri Cordier. Ext. du T'oung pao. Série II. Vol. IX. n" 1. Leidc, 1908, in-S.
m MELANGES ORIENTAUX
L'auteur de l'ouvrage si intéressant intitulé Bits vf OUI China1, M. W. C. Hunter, l'un des associés de la maison américaine Russell & C°, donne d'intéressanls détails sur le consulat de M. Gernaekt :
Pendant trente ans, de 1802 à 1832, le pavillon français n'avait pas été hissé, et même on avait enlevé le mât. Le 13 décembre 1832, le consul français (nommé en 1828), M. Gernaert, hissa à nouveau le pavillon, mais il vivait presque entièrement à Macao. De commerce français avec Canton, il y en avait peu ou point, mais la nomination d'un consul fut suivie d'une correspondance avec le gouvernement local, par l'intermédiaire des marchands hanistes, à la suite de la terrible catastrophe du navire Navigateur en 1828. Ce navire, ayant souffert gravement dans son passage de Bordeaux à la Cochinchine, fut vendu au gouvernement de ce dernier pays. Le capitaine Saint-Arroman et son équipage avec un passager, s'embarquèrent alors dans une jonque chinoise pour Macao. Il y avait quatorze personnes en tout. A quelques milles de Macao, dans la nuit du 4 août vers deux heures du matin, tous, sauf un matelot, furent massacrés par les gens de la jonque. L'unique survivant réussit, à l'aide d'un bateau chinois, à se rendre à Macao, le matin du même jour, et la catastrophe fut connue par lui. Au large des grandes Ladrones, douze passagers chinois avaient déjà quitté la jonque, qui, après le massacre, continua sa route vers Fou-tcheou. En cours de route, l'argent, les marchandises et les effets des Français furent répartis entre tous ceux à bord, à l'exception de quatre passagers qui n'avaient pas pris part au massacre et qui refusèrent leur part du butin. Quand la jonque arriva sur la côte du Fou Kien, elle fut coulée et son équipage se dispersa.
Le gouvernement local, en apprenant ces faits, se mit vigoureusement à la besogne, et réussit à s'emparer des coquins, sauf cinq ou six qui échappèrent. Les autres furent jugés à la Consoo House, quarante-neuf furent reconnus coupables et deux acquittes ; ces derniers furent remis en liberté après quelques coups de bambou, probablement pour leur
1. Bits oj Old China. By William C. Hunter. London, Kegan Paul, 1885, pet. in-8, pp. vm-280 ; voir pp. 186-7.
apprendre à l'avenir à ne pas fréquenter la mauvaise société. Les coupables furent traités avec sévérité ; quant au capitaine, Wôu Kouan, il fut coupé en morceaux lentement et ignominieusement.
M. Gernaert, qui avait assidûment rappelé au Gouvernement la question de l'indemnité pour pertes de marchandises, d'argent, etc., du Navigateur, fut assez heureux, après six ans de correspondance, pour obtenir 13.150 dollars sur les 10.000 dollars réclamés, avec la « promesse » que le reste « serait soumis aux autorités du Fou Kien ». Il y eut naturellement beaucoup de retard dans la correspondance entre les deux Gouvernements, celui du Fou Kien et celui de Canton... et il passa en proverbe de dire « c'est une affaire qui sera aussi longue que celle du Navigateur ».
En vue des événements considérables qui se déroulaient en Chine, on créa le 8 juillet 1839 un consulat général aux Iles Philippines (Manille) et on appela à ce poste Théodore-Adolphe Barrot, frère d'Odilon et de Ferdinand Barrot1. Né le 15 octobre 1803, Barrot avait été consul successivement à Carthag*ène dans la Colombie (leraoût 1831), à Manille (3 octobre 1835) et aux Iles Baléares (25 avril 1838). Barrot s'était mis en route par Suez au commencement de l'année 1840; toutes ses dépêches en cours de route traitent des affaires de Chine; il arrive à Singapore le 11 mai « après une longue et fatigante traversée de quarante-cinq jours ». Sa première lettre, adressée
1. Depuis, M. A. Barrot a été Commissaire extraordinaire et plénipotentiaire à Haïti, 20 septembre 1843 ; Agent et Consul général à Alexandrie, 15 avril 1845 ; Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire à Rio de Janeiro, 10 février 1849 ; à Lisbonne, 27 mai 1849 ; à Naples, 20 février 1851 ; à Bruxelles, '22 juin 185.'} ; ambassadeur à Madrid. 24 août 1858 ; Chevalier de la Légion d'honneur, 1834 : officier, 1839 ; commandeur, 1844 ; grand-officier, 185 1 ; grand-croix, 1863 ; Sénateur, 5 octobre 1854 ; f 15 juin 1870.
de Manille au Ministre des Affaires étrangères, est du 12 juillet 1840 ; après avoir donné avis du blocus de la rivière de Canton par Sir John Gordon Bremer et des nouvelles des affaires de Chine, il indique ses intentions à l'égard de MM. Eugène Chaigneau et Challaye.
J'ai pensé, Monsieur le Ministre, que dans les circonstances actuelles, retenu moi-même au centre de la mer de Chine par la mission commerciale que le gouvernement a bien voulu me confier, il était nécessaire que j'envoyasse sur les lieux une personne sur laquelle le Gouvernement pût compter et qui le tînt au courant des événements importants qui vont se passer en Chine. En conséquence, considérant d'ailleurs que, par les instructions que j'ai reçues du Ministère, je suis autorisé à garder à Manille M. E. Chaigneau, Consul de France à Singapour, pendant le temps que je le croirai utile à l'accomplissement de ma mission, je me déciderai probablement à prier ce consul d'aller immédiatement à Macao : il attendra là l'arrivée de son exequatur et celle de M. Challaye qui irait passer un mois ou deux auprès de lui et qui, après avoir été mis par lui au courant des affaires, le remplacerait. M. Chaigneau se rendrait alors directement à Singapour... Je m'occupe des instructions à donner à M. Chaigneau. Il aura plutôt, si sa mission a lieu, à observer qu'à agir...
Eugène Chaigneau, Consul à Singapore, dont il est question, était le propre neveu de Jean-Baptiste Chaigneau, ancien consul de France en Cochinchine. En 1831, on avait vainement essayé de le faire reconnaître par le gouvernement de l'empereur Minh Mang. Eugène Chaigneau, qui avait été laissé par son oncle en qualité de vice-consul, de guerre lasse, avait quitté Tourane à bord de la Favorite , commandée par le capitaine de frégate Laplace, pour se rendre à Java, puis à Batavia et enfin à Bordeaux. Il avait été nommé consul à Singapore et, avant de
regagner son poste, avait vu ses services utilisés par Barrot à Manille.
Charles-Alexandre Challàye, fils aîné d'Alexandre Challayk, sous-chef de division au Ministère des Affaires étrangères, depuis Consul général à Madrid et à Smyrne, et d'Eugénie Didot, fille du libraire Hyacinthe-Firmin Didot, député d'Eure-et-Loir, né à Paris le 1 1 août 1816, était entré aux Affaires étrangères en 1835, à dix-neuf ans, et, nommé élève consul, fut chargé de la gérance du consulat de Canton (10 septembre 1839); il arriva à Manille au début du mois d'août 1840. 11 devait rejoindre son poste sur la Magicienne, mais ce bâtiment n'étant pas prêt, il s'embarqua le 1er septembre 1840 sur le navire français la Rose, capitaine Costey, « porteur d'instructions détaillées pour toutes les éventualités que M. Barrot pouvait être à même de prévoir ». Chaigneau devait attendre pour partir l'arrivée de la Magicienne.
Dans les instructions datées de Manille, le 29 août 1840, Barrot mandait à Challàye :
« En vertu des pouvoirs qui m'ont été donnés par S. E. M. le Ministre des Affaires étrangères en date du 30 novembre 1839, je viens vous prier de faire vos dispositions pour vous rendre en Chine où vous allez gérer le Consulat de France à la résidence de Canton... Le gouvernement ayant besoin d'avoir le plus tôt possible un agent en Chine, la Rose se rendra directement à Cam-sing-moon où la division anglaise qui bloque la rivière a son rendez-vous; il verra s'il peut aller à Macao; si oui, il s'y rendra, mais comme il n'est pas accrédité auprès du Gouvernement portugais, il se bornera à s'occuper de ce qui ressort de la chancellerie consulaire; il correspondra avec les
Affaires étrangères et avec M. Barrot; s'il ne peut débarquer à Macao ou s'il est obligé de quitter cette ville, il restera aussi longtemps que possible à bord de la Rose »>. 15.000 francs étaient alloués au Consulat de Canton ; c'était une somme insuffisante; ce qu'on donnait à Gernaert qui était négociant et avait une maison à Macao et une autre à Canton ; le chancelier Van Loffelt touchait 2.000 francs.
Ciiallaye arrivé à Macao annonçait au Gouverneur de cette colonie le 22 septembre 1840 qu'il était désigné pour remplir les fonctions de Consul de France à la résidence de Canton et quoiqu'il ne fût pas accrédité près du Gouverneur de Sa Majesté Très Fidèle, il demandait à lui présenter ses hommages.
On verra que Challaye dominé par Jancigny se conduisit d'une manière inqualifiable vis-à-vis du Consul nommé à Canton; il eût certainement été révoqué s'il n'avait eu en France de fortes protections. Après avoir occupé quelques postes sans grande importance1, il fut chargé de la gérance du Consulat d'Ancône (7 juin 1855) où il mourut du choléra, victime de son dévouement, le 27 juillet 1856, rachetant ainsi son insubordination passée.
Jancigny mandait de Macao, le 10 janvier 1842, au Ministre de l'Agriculture :
Les Chinois ont été émus de l'arrivée d'une frégate française dans les eaux de la rivière de Canton2. Ils paraissent
1. Gérant du Consulat de Venise, 4 avril 1845 ; Consul de 2e classe à Arica, 10 avril 1847 ; mis en disponibilité par suppression d'emploi, 8 mai 1848 ; Consul de 2e classe à Erzeroum, 5 mars 1852.