‹ Mélanges d'histoire et de géographie orientales (volume 2)Chapitre 28 sur 65 · L'Eriyone arriva sur la rade de Macao le 7 décembre · texte numérisé non relu

L'Eriyone arriva sur la rade de Macao le 7 décembre

persuadés que les Français sont leurs amis naturels et qu'ils sont disposés à favoriser le maintien de leur indépendance. Nos officiers sont traités par eux avec des égards, des prévenances, une confiance marquée : « Les Français sont bons, disent-ils, a ils sont venus pour s'opposer aux violences des Anglais, ils prendront notre parti, etc. » J'aurai soin, autant qu'il sera en mon pouvoir de faire, d'éloigner de l'esprit des Chinois cette idée que la France, pourrait, dans les circonstances actuelles, prendre, dans l'intérêt de la Chine, une part active au débat.. Je n'ai pas voulu me rendre encore à Canton dans la crainte que cette démarche, si elle eût suivi de près mon débarquement, n'eût indiqué de ma part le désir d'aller au devant des relations de cette nature. Cette précaution m'a semblé d'autant plus nécessaire que les journaux et l'opinion publique m'avaient déjà désigné comme Envoyé du Roi des Français à la Cour de Pe-king. J'ai pris, au reste, des mesures immédiates pour que ma mission fût envisagée ici sous son véritable caractère et j'ai tout lieu de croire que ce but est aujourd'hui complètement atteint.

Le 30 janvier 1842, Jancigny écrivait de Macao, où depuis quelques jours l'avait rejoint Challaye, au Ministre des Affaires étrangères que YErigone arrivée le 19 appareillait le 29 pour Boca Tigris et Canton :

M. le Commandant Céc.ille a cru devoir céder au désir, ou pour parler plus exactement, aux sollicitations pressantes des autorités chinoises qui l'invitaient à se rendre à Canton. Il est venu, aussitôt après son retour, me communiquer les principaux détails de ce qui s'était passé à l'entrevue qui a eu lieu entre les grands mandarins et lui, et qui font le sujet du rapport qu'il adresse à S. E. le Ministre de la Marine. — M. Cécille avait pris les précautions convenables pour éviter d'attirer l'attention et il croit avoir droit de penser que rien de positif n'a transpiré sur le lieu, les circonstances et le but de l'entrevue ; il croit même que le fait de l'entrevue est et demeurera secret. — Je doute fort qu'il en puisse être ainsi. Quoi qu'il en soit, il reste bien démontré que de hauts dignitaires civils et militaires dépositaires de la confiance de l'Empereur, comprenant enfin l'extrême gravité de la situation dans laquelle

sont placées les affaires du Céleste Empire, se sont départis, en notre faveur, des règles réputées inviolables de leur étiquette séculaire et, chose inouïe î ont sollicité avec instance des relations confidentielles et d'égal à égal avec le commandant d'un navire de guerre Français !

Le Vice-roi de Canton, le Commissaire impérial, le Général des troupes Tartares, etc. avec lesquels M. Cécille est ainsi entré en communication, l'ont accueilli avec l'empressement mêlé de dignité, les attentions et la parfaite politesse qu'on aurait pu attendre des représentants du peuple le plus civilisé. Après plusieurs questions relatives à l'état actuel de l'Europe, aux relations des grandes puissances européennes entre elles, à leur supériorité dans l'art de la guerre, etc., questions auxquelles M. Cécille a répondu en détail et à la très vive satisfaction de ses interlocuteurs, les Mandarins ont abordé le sujet réel de l'entrevue sollicitée par eux et ont exprimé le désir que la France pût venir en aide à la Chine dans la crise où les événements l'ont placée. M. Cécille a indiqué comme le seul moyen d'arriver au but que se proposait le Gouvernement chinois, l'envoi d'un ambassadeur qui serait chargé de demander, de la part de l'Empereur, la médiation du roi des Français - — et il a offert de transporter cet ambassadeur en France. — En réponse à cette ouverture qui a paru beaucoup les étonner, les Mandarins ont déclaré que l'honneur de l'Empire et les usages de la Cour impériale s'opposaient insurmontablement à l'envoi d'un ambassadeur et ils ont ajouté qu'aucun dignitaire chinois n'oserait en faire la proposition à l'empereur, de crainte de payer de sa tête la témérité d'une semblable démarche. Le commandant Cécille a offert alors de mettre luimême par écrit son opinion sur le moyen qu'il avait indiqué pour que l'Empereur pût sortir honorablement de la crise actuelle ; les mandarins éviteraient les dangers de l'initiative en faisant parvenir cet écrit à l'Empereur qui déciderait dans sa sagesse. Un mandarin mililaire, présent à la conférence, paraît avoir pris alors la parole et s'être montré disposé à porter cette proposition écrite aux pieds du Trône céleste tout en avouant sa conviction que l'Empereur la rejetterait sans hésiter. Les autres mandarins ont exprimé une conviction semblable. « D'ailleurs, ont-ils dit, le temps presse et ce dont nous avons besoin, c'est d'une intervention immédiate

ou, au moins, de l'interposition d'un négociateur bienveillant ! — M. Cécille leur a fait sentir que, dans l'état actuel des choses, aucun des hauts fonctionnaires qui se trouvent à Canton n'ayant de pleins pouvoirs de l'Empereur, une semblable interposition manquerait de base et serait sans résultat ; et il les a engagés à réfléchir de nouveau aux conséquences inévitables du système de résistance obstinée que l'Empereur paraît décidé à poursuivre, malgré l'insuffisance manifeste des ressources militaires de l'Empire. Enfin, au moment où allait se terminer cette conférence, M. le commandant Cécille a annoncé qu'il allait, incessamment, s'éloigner, avec la Frégate, des eaux de la rivière de Canton, mais il a fait observer aux hauts dignitaires chinois qu'un agent spécial envoyé par le Gouvernement du Roi et amené par la frégate en Chine, se trouvait en ce moment à Macao et que si le Gouvernement chinois désirait donner suite aux ouvertures qui venaient d'être faites, il pouvait en toute sûreté s'adresser à cet envoyé dont la mission avait pour but la consolidation et l'extension des relations les plus avantageuses et les plus honorables pour les deux peuples. M. Cécille a revu la nuit suivante une partie des grands personnages avec lesquels il était entré en relations d'une manière si inattendue : mais, ce second rendez-vous ne paraît avoir eu qu'un intérêt secondaire.

La conférence... s'est donc terminée sans amener aucun résultat positif... J'ajouterai seulement à ce que j'ai dit des résultats de la conférence que M. le Capitaine Cécille a saisi l'occasion qui se présentait de réclamer contre la mesure qui soumet les navires de commerce français en Chine, à des droits plus élevés que ceux qui sont payés par les navires des autres nations, et que les grands Mandarins lui ont donné l'assurance que cette distinction au préjudice de notre commerce... serait abolie.

Dubois de Jancigny refusa malgré les tentatives des émissaires chinois de se rendre à Canton dans le but d'entrer en communication avec les autorités; toutefois, l'intérêt toujours croissant de la situation l'a déterminé, dit-il, à engag-er M. Challaye à le précéder à Canton où M. Monge l'a accompag-né.

D'ailleurs la Canton Press démentait l'entrevue dm Commandant Cécille avec les Chinois.

Enfin Jancigny écrit de Macao, 15 mai 1842, au Minisire des Affaires étrangères qu'il s'est rendu à Canton où il est arrivé le 13 mars. Il a fait un séjour de trois semaines dans cette ville, où ses relations se sont établies par l'intermédiaire de Young Tinn Qua ou simplement Tinn Qita, dont le nom honorifique est Pan Sétchang.

Dans la matinée du 14 mars, écrit-il, je reçus un messagede Tinn Quâ, me félicitant sur mon arrivée, m'annoncant qu'il avait ordre des grands Mandarins de venir me trouver de leur part et me demandant à quelle heure je pourrais le recevoir. Il fut convenu que je le recevrais à 3 heures. Il vint, en effetv accompagné d'un linguiste qui ne comprenait que très imparfaitement la langue anglaise : Je pus, cependant, faire comprendre à Tinn Quâ que je ne désirais parler affaires et surtout affaires politiques qu'aux hauts dignitaires eux-mêmes : que s'ils avaient l'intention d'entrer en conférence avec moi, il était nécessaire que la conférence eût lieu dans le plus bref délai possible et que, pour éviter toute question de cérémonial ou d'étiquette, nous nous rencontrassions dans une maison tierce. Tinn Quâ s'engagea à aller rendre compte aux autorités et à me faire connaître leur réponse le lendemain.

Le 16, le linguiste qui avait servi d'interprète pendant l'entretien de la veille, est venu dans la soirée, de la part de Tinn Quâ, pour communiquer la réponse des hauts Mandarins.

Les Mandarins occupant le 2e et 3e rang à Canton avaient reçu l'ordre de m'attendre à une maison de campagne appartenant au Mandarin Tinn Quâ et il s'agissait de me déterminer à me rendre moi-même à cette maison de campagne pour y entrer en conférence avec eux. A cette proposition, motivée sur l'impossibilité où se trouvait le Commissaire impérial (le Prince Yek Shan) de se trouver au rendez-vous qu'il avait désiré me donner, par suite d'indisposition, je répondis que je

ne pouvais avoir de conférence utile avec des Mandarins d'un rang inférieur à celui du Commissaire Impérial ou du Vice-Roi (dont il n'était pas fait mention), mais que, dans le cas où ces Mandarins, dont on venait de me parler, désireraient venir me trouver au Consulat de France, je me tiendrais honoré de leur visite et les recevrais avec grand plaisir, mais sans m'engager à traiter aucune affaire sérieuse avec eux. Le vieux linguiste promit de rendre un compte fidèle de ma détermination à cet égard et prit congé.

Le 17 et le 18 se passèrent en pourparlers. M. Challaye eut la complaisance de donner au Mandarin Tinn Quâ les explications qui paraissaient nécessaires pour que les hautes autorités chinoises comprissent le véritable caractère de ma mission et les motifs qui s'opposaient (surtout depuis qu'une entrevue avait eu lieu entre M. le capitaine Cécille et les hautes autorités en question) à ce que je pusse consentir à conférer avec des officiers d'un rang inférieur.

Il fut convenu dans la journée du 19 : Que l'entrevue proposée par les hauts dignitaires aurait lieu le lendemain vers 10 heures du matin, à la maison de campagne déjà désignée ;

Que le Commissaire Impérial, le Vice-Roi, le Lieutenant- Gouverneur, le Directeur général des Sels, le Directeur général des Grains ou Subsistances et le Préfet de Canton (ce dernier fonctionnaire peut-être) se trouveraient à la Conférence ; Que j'y viendrais accompagné de M. Challaye et de MM. Monge et Chonski ;

Que, provisoirement, selon le désir exprimé par les hauts dignitaires chinois, la conférence serait tenue secrète.

Le dimanche, 20 mars, à 9 heures du matin, je me rendis, avec ces Messieurs, au débarcadère où nous attendait un bateau de voyage mis à mes ordres par Tinn Quâ avec un interprète qui devait nous conduire au lieu du rendez-vous. Nous nous embarquâmes et remontâmes la rivière jusqu'audessus de « Macao-Passage », nous pénétrâmes ensuite au travers d'une multitude de bateaux, dans un petit bras du fleuve ou un canal, sur les bords duquel se trouvaient plusieurs magasins pour les thés ou la soie, appartenant aux Hanistes, et, continuant notre marche jusqu'à une petite distance dans l'intérieur des terres, en dehors de la ville, nous arrivâmes à

10 heures à la maison de campagne du mandarin Tinn Quâ, située sur la rive gauche du fleuve, droite du bras ou canal en question. Nous fûmes reçus avec toutes sortes d'égards et d'attentions par Tinn Quâ ; il nous informa que plusieurs Mandarins à la suite du Prince et du Vice-Roi étaient déjà arrivés, mais que ces hauts fonctionnaires n'arriveraient probablement pas avant une heure ou deux ayant eu à terminer plusieurs affaires importantes pour le service de l'Empereur. On nous servit une collation, après que nous eûmes fait nos toilettes officielles dans des appartements qui nous avaient été désignés d'avance. On me présenta un Chinois qui devait servir d'interprète à la Conférence et que j'appris être employé auprès du Vice-Roi en qualité de secrétaire. Ce personnage, destiné à jouer un rôle important quoique secondaire dans l'affaire qui réunissait, aux portes de Canton, l'humble représentant des intérêts de la France et le neveu du Céleste Empereur, me parut être assez intelligent, bon homme, s'il est permis de le juger sur la mine, assez familiarisé avec les idées européennes et avec la langue anglaise pour pouvoir comprendre et rendre fidèlement le sens de ce que j'allais avoir l'occasion de dire aux hauts dignitaires qui désiraient conférer avec moi des grands intérêts de leur pays. J'eus donc lieu d'espérer, dès lors, que, sur tous les points d'une importance réelle, ce que je dirais serait compris, et la suite de mes relations avec les autorités chinoises, toujours par l'intermédiaire obligé de ce même interprète, m'a prouvé que j'avais porté un jugement assez exact du degré d'habileté et du caractère de cet officier, dont le nom est Onn Ping-kounn, mais que j'ai entendu désigner habituellement par celui de Kou. Il est parent de TiNN Qua.

Vers midi, le son des gongs et du canon se fit entendre : il indiquait l'approche du Prince et du Vice-Roi. Un peu avant midi et demi, je fus invité à me rendre avec ces Messieurs dans une salle basse où nous attendîmes à peine cinq minutes l'arrivée des grands personnages : Yek Shan (ou Yih Shan), Commissaire impérial, Ministre d'État, Général en chef des troupes impériales (destinées à châtier les rebelles), Ki-Koung, Gouverneur général des Deux Provinces (Kwang-toung et Kwang-si) ou (comme il est habituellement désigné par les Européens) Vice-Eoi de Canton ; Liang Pao-tchang, Lieu-

tenant-Gouverneur, Y Tchung-fou, Directeur général des Gabelles, Si, Directeur général des Subsistances, Yi Tchangwa, Préfet de Canton, me furent successivement nommés par l'interprète. Je présentai. à leurs Excellences M. Chailaye, Consul de France, MM. Monge et Chonski. Après les premiers complimens et l'échange des démonstrations les plus amicales, nous nous assîmes, le Prince Yek-Shan insistant pour que je prisse place avant lui-même et les autres dignitaires chinois. J'exprimai alors en quelques mots la satisfaction que j'éprouvais de me trouver au milieu de personnages aussi éminents par les emplois dont la confiance de l'Empereur les a revêtus et de pouvoir saisir une occasion aussi favorable, occasion que j'avais longtemps désirée, de faire parvenir sûrement à S. M. I. l'assurance des bons sentiments de la France envers le Céleste Empire et celle des sentiments personnels d'estime, d'intérêt et d'amitié sincères du Roi des Français pour l'Empereur. Je remarquai qu'en interprétant ces paroles, le linguiste faisait usage du mot Wang pour désigner le Roi. Je l'interrompis pour lui demander si ce titre ne désignait pas, d'après les idées chinoises, un Prince d'un rang inférieur à celui d'Empereur. J'ajoutai que, dans ce cas, je demanderais, avant d'entrer en conférence, que le Roi des Français fût désigné par le même titre que celui qui est employé pour désigner l'Empereur de Chine ou par des titres équivalents. J'expliquai que le Souverain du Royaume ou de l'Empire de France avait porté plusieurs fois le titre d'Empereur ; que plusieurs souverains en Europe ou dans les autres parties du monde, quoique portant ce titre d'Empereur, étaient, par le fait, des Princes infiniment moins puissants que le Roi des Français et qu'en toute circonstance où le nom de notre souverain et celui du souverain chinois pouvaient être mentionnés ou même indiqués, il devait être bien entendu que ces noms ou titres se trouvaient appliqués à des souverains parfaitement égaux en dignité. Il me fut répondu que : l'Empereur de Chine lui-même était souvent désigné, dans le discours ordinaire, par le mot wang ; que, dans tous les cas, c'était une manière abrégée de désigner un Prince souverain ; mais, que les hauts dignitaires chinois comprenaient à merveille et admettaient sans hésitation, que le rang, la dignité et la puissance du Roi des Français ne le cédaient en rien au

rang, à la dignité et à la puissance des plus grands souverains de la terre et enfin que des relations amicales entre notre Roi et leur Empereur ne pouvaient subsister que sur le pied d'une égalité parfaite, etc.

Ce point éclairci, j'ai fait témoigner au Prince Yek-Shan et aux autres grands dignitaires que j'étais prêt à entrer en conférence avec eux s'ils le désiraient. Cette ouverture a été accueillie avec empressement et nous nous sommes rendus dans un salon, au premier étage, où la conférence a eu lieu.

J'ai cru devoir l'ouvrir en priant leurs Excellences de me permettre de laisser de côté, pour le moment, les réclamations ou les demandes que je pouvais avoir à faire au nom de la France et je les ai engagées à désigner précisément les points sur lesquels on désirait avoir mon avis. Il m'a été répondu que le but principal des autorités chinoises était de s'assurer comment, et jusqu'à quel point, la France pouvait venir en aide à la Chine dans les circonstances actuelles. J'ai fait observer, alors, qu'il me semblait nécessaire, avant tout, de bien établir quelles étaient ces circonstances et j'ai essayé de faire interpréter par le linguiste l'opinion que je m'étais formée de la situation actuelle. — Je me suis aperçu bien vite que le linguiste ou ne comprenait qu'imparfaitement ma pensée, ou, ce qui était pis encore, qu'il ne la reproduisait qu'avec des précautions extrêmes et des adoucissements dangereux pour le sens de ce qu'il avait compris et qui pouvait blesser la vanité chinoise. Il en résultait que je paraissais, aux yeux des officiers chinois, me complaire dans des généralités insignifiantes et éviter toute discussion sérieuse, ou du moins vouloir leur laisser l'initiative de cette discussion et les voir venir au lieu d'aller franchement à eux ! Cela devint évident par les signes d'impatience du Commissaire impérial qui finit par me faire demander : 1° Si la France voulait se charger du rôle de médiatrice entre la Chine et l'Angleterre ? 2° Sur quelles bases je pensais que la Chine pût traiter de la paix avec l'Angleterre, par l'entremise de la France. — Je n'hésitai pas à donner mon opinion personnelle à cet égard et je spécifiai comme bases probables d'une paix durable les conditions suivantes :

1° Cession de l'île de Hong-Kong, à perpétuité, à l'Angleterre.

2° Restitution par l'Angleterre des autres points occupés en ce moment par ses troupes.

3° Ouverture des principaux ports de la Chine aux navires de commerce de toutes les nations amies, avec fixation d'un tarif de douanes et abolition de l'intervention politique des « Hong-Merchants » (Hanistes).

4° Résidence d'Ambassadeurs ou Ministres plénipotentiaires de la Grande-Bretagne et des puissances amies, à Peking, — ainsi qu'établissement d'Agens consulaires dans les différents ports de Chine ouverts au commerce.

5° Payement par la Chine d'une certaine somme pour couvrir les frais de la guerre.

6° Indemnité au commerce anglais pour la saisie de l'opium. 7° Règlement de la question de l'importation de l'opium. Sur la question de savoir si la France consentirait à intervenir comme médiatrice, je me contentai de fair*e observer : que la solution de cette question dépendait d'une foule de circonstances ; qu'il fallait, avant tout, que la médiation fût demandée d'une manière formelle et convenable par la Chine ; que l'Empereur devait être consulté à cet égard, si le Commissaire impérial n'avait pas les pouvoirs nécessaires ; qu'il était urgent de prendre un parti ; que j'étais prêt à contribuer, autant que cela était en mon pouvoir, à faire connaître la vérité à S. M. I. sur la situation actuelle ; que la France avait intérêt à ce que la question pendante entre les deux puissances belligérantes fût réglée d'une manière honorable pour la Chine et avantageuse non seulement à la Chine, mais à tous les peuples civilisés ; que je parlais sous l'empire de cette -conviction, mais, que je devais, dans l'état actuel des choses, me borner à offrir de transmettre au Gouvernement du Roi l'expression du désir que le Gouvernement chinois pourrait juger à propos de manifester relativement à la médiation de la France. Dans le cours de la discussion qui s'engagea sur ces divers points et qui dura trois heures, je pus me convaincre de V extrême répugnance que les grands Mandarins éprouvaient à tenter de faire arriver la vérité jusqu'à leur souverain et des difficultés sans nombre que les usages, les règles sévères de l'étiquette et les règles plus sévères encore qui président aux relations officielles des autorités chinoises avec les étrangers, doivent apporter, longtemps encore, à l'expédition des affaires

les plus importantes, quand elles touchent à ces relations I — Les grands dignitaires ne se montrèrent pas disposés, dans cette conférence, à reconnaître la nécessité, à une époque plus ou moins rapprochée, de traiter avec l'Angleterre sur les bases que j'avais indiquées et qu'ils savaient cependant (je n'en doute pas), être, à peu près, les mêmes, dans leur ensemble, que celles qui leur ont été notifiées par le Plénipotentiaire anglais à son arrivée en Chine. Je ne pouvais croire que ce fût leur dernier mot et j'ai acquis depuis la certitude qu'ils savaient mieux, en effet, à quoi s'en tenir sur la situation de leurs affaires et sur les moyens de résistance dont l'Empereur pouvait encore disposer, qu'ils ne voulaient le laisser voir dans cette occasion.

En résumant la longue et fatigante discussion dont je viens de faire connaître l'ensemble à V. E., je demandai qu'un des Mandarins présents à la conférence fût désigné par les hauts dignitaires, pour traiter avec moi, dans la suite, tant les questions de détail qui se rattachaient à cette conférence que les autres questions qui devaient se présenter. Le Mandarin Tinn Quâ reçut immédiatement l'ordre de se tenir en relations journalières avec moi, à cet effet. Je demandai ensuite à faire part à M. Challaye, en présence des hauts personnages qui se trouvaient réunis dans le salon de conférence, des principaux sujets qui avaient été abordés dans le cours de la discussion et des arrangements qui avaient été pris. M. Challaye fut invité, en conséquence, à prendre part à la conclusion de cette séance et ce fut devant lui que les grands Mandarins, après avoir exprimé leur reconnaissance de toute la peine que je m'étais donnée pour leur expliquer ce que je croyais le plus utile aux vrais intérêts de leur pays, dans ce moment de crise, s'engagèrent à me faire part, dans le plus court délai possible, du résultat de leurs délibérations sur cet important sujet.

A 4 heures, le Commissaire impérial, le Vice-Roi et le Lieutenant-Gouverneur prirent congé de nous. Il fallut accepter ensuite un dîner chinois qui avait été préparé pour nous et dont le Mandarin Tinn Quâ, notre hôte, fit lui-même les honneurs, et enfin, à 7 heures du soir, nous fûmes de retour au Consulat de France.

Le 21, Tinn Quâ et le linguiste Kou vinrent me trouver

de la part des grands Mandarins pour écrire sous ma dictée : 1° le résumé de l'opinion que j'avais formulée la veille sur les moyens d'arriver à conclure une paix honorable avec l'Angleterre ; 2° les demandes ou réclamations que j'avais à adresser au Gouvernement chinois. — Ces demandes se réduisaient à obtenir enfin la suppression des droits extraordi» naires payés par nos navires, suppression qui leur avait déjà été demandée plusieurs fois et, en dernier lieu, par M. le capitaine Cécille, et à obtenir également la libération d'un jeune Chrétien chinois, élève des Missions étrangères, compromis dans l'affaire de M. Taillandier1, l'un de nos missionnaires. Je dictai la note demandée et réponse me fut promise pour le lendemain.

Le 22, Tinn Quâ, empêché par des affaires de famille, n'ayant pu se rendre lui-même au Consulat, fit prier M. Challaye de vouloir bien prendre la peine de passer chez lui. J'engageai M. Challaye à se rendre à cette invitation, mais, je lui recommandai de faire comprendre à Tinn Quâ que cette démarche était de pure obligeance et qu'il ne consentait (M. Challaye) à mettre toute étiquette de côté que par égards pour moi et pour ne. pas entraver, sans nécessité absolue, la marche des négociations. Je recommandai en outre à M. Challaye de prendre des notes de sa conférence avec Tinn Quâ, sur le lieu même. Voici, d'après ces notes, quel a été le résultat de cette conférence.

Tinn Quâ avait remis la veille, aux grands Mandarins, le papier qu'il avait écrit sous ma dictée, et, à son retour, il avait écrit sur trois feuilles séparées les réponses et observations suivantes. — Les observations contenues dans la troisième feuille devaient, disait-il, être considérées comme l'expression de son opinion personnelle. — J'ai l'honneur de transmettre ces écrits à V. E. : ils sont numérotés, 1, 2, 3, Ce sont les originaux.

Dans le n° 1, les hauts dignitaires déclarent : « qu'il leur « est impossible de soumettre à l'Empereur, comme base de « toute négociation tendant à empêcher les Anglais de conti-

1. Louis-Alphonse Taillandier, né le 12 août 1815, A Denazé (Mayenne) ; parti Je 28 avril 1839, pour le Tong-king occidental : mort le 11 mai 1856, dans la province de Nghe an, Tong-king méridional ; en sr rendant dans sa mission, il fut arrêté et emprisonne trois mois a Canton.

« nuer leur œuvre de destruction, les conditions indiquées par « moi comme devant être probablement exigées par les « Anglais, dans les conclusions d'un traité définitif entre les « nations. — S'ils se hasardaient à soumettre de semblables « propositions à S. M. L, ils seraient certains (les hauts Man- « darins) de tomber en disgrâce comme Ki Shen et même « courraient grand risque d'être mis à mort ! Ainsi, cette u démarche de leur part, sans amener aucun résultat utile « pour l'empire, causerait indubitablement leur perte ! — « Les hauts Mandarins se confient dans les dispositions bien- « veillantes, les lumières et l'expérience du chef français, « pour qu'il leur indique quelque biais, quelque voie détour- « née qui puisse les tirer d'embarras sans les exposer inutile- « ment. »

2e feuille. — « Les hauts Mandarins font observer que « l'existence des Hanistes est liée aux véritables intérêts des « Étrangers eux-mêmes. En effet, dans le cas où un Haniste « débiteur d'un étranger ne le paye pas, ce dernier s'adresse « aux autres Hanistes qui acquittent la dette et le débiteur « est envoyé en exil. S'il n'y avait pas de Hong Merchants « (Hanistes), les étrangers pourraient être trompés et volés « de mille manières, sans avoir de recours contre ceux qui les « auraient trompés et ils n'auraient de chance d'obtenir jus- « tice qu'en s'adressant continuellement aux autorités. — « En outre, les Hanistes sont nécessaires au Gouvernement <( qui, si leur privilège était aboli, serait obligé de se charger « lui-même de la perception des droits, ce qui entraînerait « de grands inconvénients et des pertes considérables pour le « Trésor impérial. Il est donc dans l'intérêt de toutes les par- « ties de maintenir le système des Hanistes ! »

3e feuille. — Remarques de Tinn Quâ sur la situation actuelle. « Dans le cas où l'ennemi s'est emparé d'un point « quelconque pendant la guerre, il n'est pas convenable, « d'après les usages chinois, que celui qui a été dépouillé <( vienne demander au spoliateur de lui restituer ce dont il « s'est emparé. Il faut que la puissance lésée trouve un moyen « quelconque de rentrer dans sa propriété soit par la ruse, « soit par la force.

« Dans les provinces ou les villes conquises par les Anglais, « la population ne se soumettra pas à eux et sera au contraire

« dans des dispositions continuellement hostiles à leur égard.

« Quand même les Anglais conserveraient leurs conquêtes « pendant dix années, ils auront à repousser des attaques « incessantes et ne seront jamais tranquilles. Les Chinois « repoussés et battus par les Anglais, reviendront toujours « à la charge.

a Les mœurs, les usages, les habitudes de la Chine diffèrent u entièrement des mœurs, des usages, des habitudes des pays « étrangers. En conséquence, quand même les Anglais s'em- « pareraient de toute la côte de l'est, ils ne pourront jamais « amener les Chinois à commercer avec eux, et, à supposer « qu'ils puissent réussir à conquérir la Chine toute entière, il « en serait encore de même. Les Chinois leur demeureraient « hostiles et ne consentiraient point à entretenir des relations « suivies avec eux ! — A quoi donc leur aura-t-il servi de « nous avoir fait la guerre ? »

Ce qui précède et que j'ai marqué de guillemets ne doit pas être considéré comme une traduction exacte des écrits en question, mais, seulement, comme en reproduisant le sens général.

Le 23, j'eus une longue conférence avec Tinn Quâ. J'entrai dans la discussion la plus approfondie qu'il me parût possible de mener à bien, sur les principales questions politiques. — Je lui fis prendre un mémorandum de cette discussion. — Je me plaignis ensuite de ce que mes demandes relatives à la réduction des droits et à la libération du jeune Chrétien étaient restées sans réponse. Tinn Quâ me donna l'assurance la plus positive que les grands Mandarins s'étaient occupés de ces affaires et que la France aurait satisfaction entière sur le premier point. Quant au second, un rapport ayant été adressé à l'Empereur et la sentence impériale étant attendue d'un jour à l'autre, il devenait excessivement difficile de trouver un prétexte pour mettre le prisonnier en liberté, mais on désirait sincèrement m'être agréable dans cette affaire et on espérait, d'ici à quelque temps, parvenir à la terminer selon mon désir. — Il fut convenu que Tinn Quâ insisterait auprès des autorités pour le règlement définitif et immédiat de la question des droits et qu'il engagerait, de ma part, Les hauts dignitaires à prendre un parti sur la question, soulevée par eux, de l'intervention de la France.

Il ne se passa rien d'important entre le 23 et le 31 mars.

Le 31, Tinn Quâ vint me trouver (toujours accompagné de l'interprète Kou, son parent), et dans le cours de la longue conversation (cette conversation a duré plus de 3 heures) que nous eûmes sur les affaires de Chine, je m'aperçus d'un changement notable dans le langage et les manières de mes interlocuteurs à mon égard. Ils me parurent convaincus enfin de la sincérité des opinions que j'avais émises, des conseils que j'avais donnés. Tout indiquait en eux confiance dans les intentions de la France, espoir dans son intervention, désir de lui être agréable, conviction des avantages réels qui pourraient être pour la Chine le résultat d'une conduite franche et amicale envers la France. Aussi, avant la fin de notre entrevue, Tinn Quâ s'était-il ouvert avec moi, non seulement sur ce qu'il pensait en réalité de la crise actuelle et de son issue probable, mais encore sur les véritables sentiments des hauts dignitaires à cet égard î — Voici, en peu de mots, le résumé de ce qu'il me dit :

« Les Chinois n'aiment pas les Anglais et seraient prêts à faire les plus grands sacrifices pour obtenir le concours de la France dans leur lutte contre ce peuple oppresseur. Néanmoins, tout ce qu'il y a d'intelligent en Chine comprend : d'un côté, l'impossibilité où se trouve le Céleste Empire de soutenir la guerre avec quelques chances de succès ; de l'autre, l'impossibilité, pour la France, d'intervenir autrement que comme médiatrice dans les circonstances actuelles. Il serait donc sage de traiter avec les Anglais, même aux conditions que j'ai indiquées, et les grands Mandarins désireraient que l'Empereur mieux éclairé sur la situation de l'Empire et sur ses propres intérêts, pût se résoudre à accepter franchement les sacrifices que les événements lui imposent ! Malheureusement l'Empereur est un vieillard faible, ignorant, entêté, mal entouré et qui ne peut même trouver dans l'affection de ses sujets l'appui indispensable à l'adoption d'une résolution désespérée ! — La Chine est donc dans une position doublement critique et par l'insuffisance de ses ressources et par le défaut d'habileté et d'énergie de son souverain, comme aussi par son manque de popularité ! — Dieu permettra peut-être que la France vienne à son secours ! »

Telles ont été, Monsieur le Ministre, les révélations de Tinn

Quâ et elles me semblent confirmer pleinement les vues que j'ai eu occasion de vous soumettre sur la situation réelle des affaires en Chine dans mes dépêches précédentes.

J'avais annoncé à Tinn Quâ mon départ probable de Canton pour le 3 avril et demandé réponse définitive, sur tous les points, dans le cours de la journée du 2. — Un message pressant de Tinn Quâ, dans la soirée du 2, me détermina à retarder mon départ jusqu'au 4. — Le 3, enfin, à 1 heure de l'aprèsmidi, Tinn Quâ arriva avec le secrétaire du Vice-Roi, le linguiste Kou. Ils étaient chargés de me faire la communication suivante :

Les usages chinois s'opposant à ce que les grands dignitaires de l'Empire écrivent à un ministre étranger sans un ordre exprès de l'Empereur, Tinn Quâ avait reçu l'ordre de m'écrire, de la part des grands Mandarins, pour m'informer de cette circonstance et me prier d'assurer le Gouvernement français des bons sentimens de la Chine à l'égard de la France et de la vive satisfaction qu'avaient éprouvée les grands dignitaires à entrer en relations directes avec un agent du Gouvernement du Roi : il était chargé d'exprimer de leur part le désir et l'espoir que la France pût consentir à interposer sa médiation pour l'arrangement des différends subsistant aujourd'hui entre la Grande-Bretagne et l'Empire chinois. Tinn Quâ était autorisé, en outre, à me prévenir que, sur ma demande, le Gouvernement chinois avait résolu d'affranchir, à l'avenir, les navires de commerce français des droits additionnels dont ils ont été grevés jusqu'à ce jour et qui s'élèvent" à 100 taels1 environ par navire. Cette mesure est adoptée par le Gouvernement chinois dans le but de donner à la France une preuve de plus du désir qu'éprouve la Chine d'entretenir avec elle des relations amicales. Le Commissaire impérial, le Vice-Roi et le Lieutenant-Gouverneur m'envoyaient par Tinn Quâ, avec leurs cartes de visite et leurs souhaits pour mon heureux retour à Macao, une passe pour tous mes effets et une liste de quelques cadeaux qu'ils me priaient d'accepter comme un gage de leurs sentiments d'estime et d'amitié. Enfin, Tinn Quâ était chargé de me donner l'assurance la plus formelle que les autorités chinoises

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