V. E. considérera sans doute cette démarche des Hautes
1. Publié dans le Bull. Soc. Géog. Rochefort, 1*»<>7. p. 304. 2 Voir Bull. Soc Géog. Rochefort, 1907, pp. 307-9.
Autorités chinoises comme une innovation importante. La présence sur les lieux du Haut Commissaire Impérial, lequel est investi des pouvoirs les plus étendus, a facilité considérablement l'obtention de la demande que j'avais faite au Vice- Roi d'une réponse à V. E. Sans la présence de Ky Ing sur les lieux, il aurait probablement fallu écrire à Pe-King, pour l'autorisation de correspondre avec un ministre étranger. Je suis, etc.
Sig. Cte de Ratti-Menton.
Ki-Ying, Haut Commissaire Impérial, etc.
Ki-Koung, Vice-Roi de la Province des Deux Kouang,
etc.
A Son Excellence Monsieur Guizot,
Grand Ministre de France chargé du Département
des Affaires étrangères.
Le 13e jour de la 7e lune intercalaire de la 23e année du règne de Tao-Kwang, Nous avons reçu en audience M. le Comte de Ratti-Menton envoyé à Canton par V. E. en qualité de Consul de lre classe, et il nous a remis directement la lettre où l'illustre Ministre nous manifeste des sentiments d'affection si honorables. Nous en avons le cœur plein de joie et l'en remercions.
Nous savons, depuis longtemps, que l'Empire de France est un des premiers États de l'Europe ; il y a trois siècles qu'il fait le commerce avec notre Empire. Entre ces deux Empires a constamment régné la paix et l'amitié, jamais de dissensions, point de sujets de litige, pas de discorde. Les négociants français ont constamment observé, dans leurs affaires un esprit d'ordre exempt de toute confusion, leur conduite s'est toujours réglée sur les lois de la justice.
Moi le Commissaire Impérial ai reçu, en dernier lieu, de mon Auguste Empereur la bienveillante autorisation d'accorder aux Étrangers de trafiquer dans les cinq ports de Canton, Fou-Tcheou, Amoy, Ning-Po et Chang-Haï ; en conséquence,
et d'accord avec mes collègues, j'ai fixé et déterminé les règlements relatifs au commerce ainsi que le tarif. La modicité des droits établis prouve incontestablement que Nous avons été, à cet égard, aussi larges et aussi généreux que possible envers les étrangers qui viennent des contrées lointaines. Les négociais français faisant le commerce aussi bien que les Anglais, nous leur accordons les mêmes privilèges que ces derniers et les autres nations ont obtenus par suite de l'approbation de Notre excellent Empereur.
Mr de Ratti-Menton, qui vient d'arriver à Canton, en qualité de Consul de première classe, muni de lettres officielles de l'illustre Ministre et qui d'ailleurs a déjà occupé plusieurs postes dans d'autres pays de l'Europe où il s'est fait remarquer par sa prudence, son aménité, et son esprit conciliant, parviendra facilement à diriger les négocians français auxquels il fera scrupuleusement observer toutes les dispositions relatives au trafic et étendra ainsi nos rapports de commerce et d'amitié.
Telle est la réponse que nous avons l'honneur d'adresser à l'illustre Ministre de France, le priant, pour éviter toute confusion, d'employer les mêmes expressions dont nous nous sommes servis pour exprimer ses titres et ses pouvoirs.
Canton, le 19e jour de la 7e lune intercalaire de la 23e année du règne de Tao-Kwang1.
Pour copie conforme,
Le Chancelier du Consulat,
A. Rivoire.
Ki-Ying, Haut Commissaire Impérial, Membre de la Famille Impériale, Vice-Roi des Provinces des Deux Kouang-, etc.
Ki-Koung, Président du Ministère de la Guerre, Vice-Roi des deux Provinces de Kouang-Toung et de Kouang-Si, etc.
1. Cette lettre a été insérée dans le Bull, de la Soc. de Géog. de Rochefort,
1907, pp. 309-310.
envoyent collectivement cette réponse officielle. Le 13e jour de la 7e lune intercalaire de la 23e année de Tao Kouang (6 septembre 1843), Nous le susdit Commissaire et son collègue eûmes le plaisir d'une entrevue avec l'honorable Consul de lre classe, qui nous présenta directement une lettre que nous avons ouverte, lue et parfaitement comprise.
La France est un État illustre et puissant de l'Océan occidental, qui a entretenu paisiblement et amicalement des rapports avec la Chine pendant plus de trois siècles sans la plus légère contestation et sans effusion de sang. Venu à Canton par ordre de l'Empereur, mon Maître, pour y déterminer un tarif et des réglemens de commerce applicables aux négociants de toutes les nations, et ces règlements ayant été arrêtés et convenus, et le tarif fait et complété, de manière à abolir toute contribution illégale et toute exaction, Moi, le Haut Commissaire Impérial, ai soumis respectueusement ces deux actes à l'approbation de S. M., dont la réponse reçue par l'intermédiaire du Ministre des Finances contient la gracieuse autorisation de mettre à exécution les dits tarifs et réglemens.
Dorénavant les négociants de toutes les nations jouiront surabondamment des bontés de l'Empereur de la Chine qui se complait à manifester sa bienveillance pour les étrangers et à leur ouvrir sa source inépuisable de profits. Or la France qui s'est maintenue si longtemps dans des relations d'amitié avec les Chinois et dont les négociants ont jusqu'à présent tenu une conduite paisible, conforme à la stricte équité, exempte de tout désordre, la France a des droits particuliers à être considérée avec une égale bienveillance, aucun autre pays ni' sera certes plus particulièrement favorisé.
Moi, le susdit Haut Commissaire Impérial, et son Collègue avons en conséquence, sur la demande de l'honorable Consul de lre classe, fait faire des copies du nouveau tarif et des nouveaux réglemens relatifs aux relations commerciales et y avons formellement apposé les sceaux de notre ministère. Nous les envoyons ci-joint officiellement à l'honorable Consul de lre classe, l'invitant à les faire traduire dans la langue de l'Océan occidental et publier dans son pays afin que les négociants français puissent les connaître et s'y conformer. Par suite de l'ouverture, dans l'intérêt des transactions commerciales, des cinq ports de Canton, Fou-Tcheou, Amoy,
Ning-Po et Chang-Haï, les droits impériaux spécifiés dans le
tarif, ainsi que les droits de navigation suivant le tonnage, seront les seuls exigibles, toutes les autres perceptions et contributions étant désormais abolies ; les autres dispositions des réglemens sont le résultat des bons sentiments de notre Grand Empereur à l'égard des négociants étrangers, S. M. désirant les dégager de leurs entraves et leur ouvrir une source plus large de bénéfices. Sa bienveillance en cette occasion est allée pour ainsi dire au delà des bornes ordinaires.
Les dispositions relatives à la contrebande, à la frustration frauduleuse du revenu, à la fixation du cours des monnaies, à la confiscation des marchandises, etc., concernant les lois des autres pays, les Agens des autres pays y ont donné leur consentement et l'honorable Consul de lre classe doit pareillement obliger les négociants à leur obéir implicitement, afin d'éviter tout sujet de trouble et de discussion. Lorsque des navires marchands arriveront dans un des ports, ils ne pourront se placer et trafiquer que dans certains endroits limités qu'il ne leur sera pas loisible de dépasser. Ils ne pourront pas non plus revendre sur d'autres points de la Chine que les cinq ports précités. Ces derniers règlements sont maintenant en cours de fixation et lorsque le bon plaisir de l'Empereur sera connu, on en informera officiellement.
L'honorable Consul de lre classe étant venu en mission à Canton et ayant apporté avec lui une lettre du Grand Ministre de son pays, qui annonce que l'honorable Consul a déployé des talents, de l'intelligence, de l'affabilité et de l'urbanité dans divers pays, Nous, le Haut Commissaire Impérial et son collègue, nous le traiterons avec la plus grande courtoisie et toute la politesse requise et le placerons sur un pied d'égalité parfaite avec les Consuls Anglais. Dorénavant, si quelqu'un se présentait dans cette ville en se qualifiant de Consul et désirait entrer en conférence avec nous, ainsi qu'il est advenu précédemment pour MM. de Jancigny et Challaye, Nous ledit Commissaire et son Collègue regarderons comme une inconvenance de leur accorder une entrevue. Nous exposons dune manière claire cette résolution, dans l'espoir d'éviter toute difficulté à venir. Quant à la distinction à faire entre des Agents réels ou prétendus, ce qui pourrait peut-être porter atteinte à notre mutuelle et amicale bonne intelligence, ayant
répondu officiellement à l'honorable Consul, nous le prions de prendre des mesures en conséquence.
Importante Communication Officielle faite à M. de Ratti- Menton, Consul de France, 23e année de Tao Kouang, 7e lune Intercalaire, 17* jour (10 sept. 1843) *.
Pour copie conforme.
Le Chancelier du Consulat, Sig. A. Rivoire.
Dans la lettre suivante M. de Ratti-Menton rend compte au Ministre des Affaires étrangères de ce qui venait de se passer à Canton :
Canton, le 8 septembre 1843.
Monsieur le Ministre,
J'ai eu l'honneur d'informer V. E., par ma dépêche No 8, que, sur le refus de M. Challaye de se rendre à Canton porter au Vice-Roi une lettre de moi, annonçant ma prochaine arrivée dans cette ville, j'avais envoyé pour le même objet M. Rivoire, chancelier du Consulat.
Une lettre de ce dernier, écrite de Canton avant que l'on y eût appris l'arrivée, sur la rade de Macao, de la corvette du Roi VAlcmène, me faisait pressentir que des difficultés auxquelles m'avaient exposé jusqu'alors les prétentions de M. Dubois de Jancigny étaient loin d'être levées. La communication de ce renseignement décida le Commandant Fornier-Duplan à ne pas retarder davantage son projet primitif de remonter, avec sa corvette, à Whampoa : le mauvais temps m'ayant encore retenu vingt-quatre heures à Macao, je ne pus quitter cette ville que le 28 du mois dernier, au matin, à bord d'une petite goélette, que je nolisai pour le voyage.
Je rejoignis VAlcmène à Whampoa, dans la matinée du 29 ; m'étant rendu à bord, je proposai au Commandant de prendre passage sur ma goélette, celle-ci devant me conduire jusqu'au mouillage des factoreries. Non seulement le Commandant
1. Publiée avec des variantes dans le Bull. Soc. Géog. Rochefort, 1907, pp. 311-312. — Cette correspondance traduite en anglais, dans Je Galiynani, a été reproduite dans The Chinese Repository, May 1844, pp. 270-3.
accepta cette proposition, mais voulant, en présence des obstacles qu'on m'avait jusqu'alors suscités, donner plus d'efficacité aux démarches qu'il allait faire dans l'intérêt du service, il fit placer deux pierriers de plus sur la goélette, embarqua une quinzaine d'hommes de son équipage, et en donna le commandement à M. le lieutenant de vaisseau Lebrec.
Partis à midi de Whampoa, nous arrivâmes à la maison consulaire de France à Canton, vers quatre heures aprèsmidi ; nous y trouvâmes les choses singulièrement changées depuis la lettre précitée de M. Rivoire. L'arrivée de la corvette à Macao, ma visite officielle à bord, le salut réglementaire dont j'avais été l'objet, mes continuelles relations avec le Commandant Fornier-Duplan et l'absence de tous rapports entre cet officier supérieur et M. Dubois de Jancigny formaient un ensemble de circonstances qui n'avaient pas échappé à l'investigation active du Mandarin de Macao, et dont cet employé avait minutieusement informé ses supérieurs de Canton. En effet, la réponse du Vice-Roi qui, avant les circonstances que je viens de noter, ne devait me parvenir que dans trois semaines au plus tôt, se trouvait au Consulat de France dès le 27.
V. E. verra, par la copie ci-jointe de la traduction de la lettre de ce haut fonctionnaire, que la question touchant ma reconnaissance comme Consul de France n'était plus subordonnée qu'à une seule formalité, celle sur laquelle se basait mon argumentation contre M. Dubois de Jancigny, et qui consistait dans la présentation de la lettre dont V. E. avait bien voulu me charger pour le Vice-Roi des Deux Kouang.
Le 31 au matin, j'adressai au Vice-Roi, par l'entremise du Kcuang-tcheoufou (Préfet de Canton), une lettre demandant, pour moi et pour le Commandant Mr Fornier-Duplan, une audience où je manifestai le désir d'être présente à S. A. le Commissaire Impérial.
En m'informant que ma lettre serait immédiatement remise au Vice-Roi, le Kouang-tcheou fou me fit annoncer pour le lendemain sa visite et celle d'un autre mandarin. Cette visite, qui pouvait avoir sans doute un but de politesse, nous parut spécialement destinée à entrer dans quelques éclaircissemens sur ce qui s'était passé précédemment. Nous ne nous étions
pas trompés. Après les complimens d'usage, le Kouang-tcheou fou et l'autre mandarin me demandèrent successivement : 1° Quel était le motif qui me faisait demander une entrevue au Vice-Roi ; 2° Pourquoi, ayant pris une mesure à l'égard de M. Challaye, je n'avais pas sévi contre Mr Dubois de Jancigny ; et 3° Pourquoi le Commandant Cécille, à son premier départ, avait recommandé de faire à Mr Dubois de Jancigny les communications qui pourraient intéresser la France.
A la première question, je répondis que S. E. M. le Ministre des Affaires étrangères de France ayant daigné me confier une lettre pour S. E. le Vice-Roi des deux Kouang, je ne remettrais cette lettre que directement et sans intermédiaire, et qu'à cet effet une audience m'était indispensable.
Quant à ce qui concernait M. Challaye, j'expliquai comme quoi, ce dernier étant placé sous mes ordres, j'avais pu agir vis-à-vis de lui comme je l'avais fait, tandis que M. Dubois de Jancigny n'ayant, à ma connaissance, aucun caractère public, il n'y avait pas motif de l'en priver, même provisoirement ; que s'il était vrai que M. le Commandant Cécille eût fait à l'autorité supérieure la communication dont il s'agit, elle s'expliquait naturellement par le peu de confiance qu'inspirait à cet officier, au moment de son éloignement, la jeunesse et l'inexpérience de M. Challaye, et par la nécessité d'avoir quelqu'un qui fît parvenir au Gouvernement français les communications du Gouvernement chinois. J'aurais pu ajouter, dans cette conversation, que j'avais écrit précédemment au Vice-Roi pour lui rappeler que M. le Commandant Cécille, dans une lettre du 15 avril 1843, dont copie ci-jointe, avait prévenu ce haut dignitaire que j'étais nommé Consul du Roi en Chine, et que, s'il y avait des communications à faire, on attendît mon arrivée, moi seul étant appelé à servir d'intermédiaire pour leur transmission ; mais M. le Commandant Fornier-Duplan, pour qui la question était bien claire et qui ne voulait pas la laisser compliquer par les arguments du Kouang-tcheou fou, la trancha en disant à plusieurs reprises que la règle du Gouvernement français était, lorsqu'il envoyait des Agens à l'étranger pour y résider avec un caractère public, de les munir de lettres, soit de créance émanant du Roi, ou du Ministre des Affaires étrangères, soit de diplômes avec demande d'exequatur, que M. de Ratti-Menton
se trouvant muni d'un de ces documens, il n'y avait pas lieu à objection, et qu'il persistait à demander l'audience.
La question posée en ces termes, il fut arrêté entre nous et le Kouang-tcheou fou, que celui-ci me ferait connaître le plus tôt possible les intentions du Vice-Roi.
Le 3 vers midi, un linguiste vint me prévenir verbalement de la part du Kouang-tcheou fou que le Haut Commissaire Impérial et S. E. le Vice-Roi recevraient le Commandant et moi le G, à 9 heures du malin, dans la maison de campagne du hanniste Po Tin-koua. Je renvoyai le linguiste chez le Kouang-tcheou fou, pour le remercier de son aimable intention, mais pour lui dire, en même temps, que son avis verbal ne me suffisait pas, et que je désirais qu'il me fût donné par écrit ; il revint une heure après m'apportant un billet de ce fonctionnaire qui me donnait toutes les indications nécessaires.
Malgré tous ces préliminaires, l'impression que de sourdes manœuvres étaient parvenues à produire sur l'esprit des mandarins était telle que la présence d'un bâtiment du Roi suffisait à peine à ébranler les convictions des autorités chinoises.
Quand nous supposions tout bien entendu, un nouvel incident vint nous prouver que tout n'était pas encore fini. Le 4 au soir, le linguiste, chargé jusqu'alors de l'échange de la correspondance avec l'autorité locale, vint nous informer, M. Fornier-Duplan et moi, de la part du Kouang-tcheou fou, que le Vice-Roi, à cause de son grand âge et de ses infirmités, ne pourrait peut-être pas nous recevoir, comme il l'avait promis, mais qu'il nous enverrait au Consulat un Mandarin de haut grade accompagné d'un délégué du Commissaire Impérial, et que je pourrais faire à ces deux autorités les communications destinées au Vice-Roi. Je chargeai le linguiste de retourner immédiatement chez le Kouang tcheou fou et de lui notifier que nous recevrions avec plaisir les doux agens dont il était question, mais que nous ne leur ferions aucune -communication et surtout que je ne leur remettrais point la lettre dont j'étais porteur pour le Vice-Roi ; qu'au point OÙ en était l'affaire, tout le monde sachant à Canton qu'une audience m'avait été officiellement promise, ainsi qu'au Commandant, je regarderais ce procédé comme blessant pour moi, et qu'on aurait à en répondre au Gouvernement français.
Le linguiste vint le lendemain de très bonne heure m'avertir que tout était arrangé, que les deux délégués des deux Hautes Autorités viendraient nous visiter dans l'après-midi, et que le lendemain aurait lieu l'audience de réception.
Nous eûmes effectivement la visite des deux personnages annoncés et, suivant notre attente, ils voulurent entrer à leur tour dans l'examen des faits relatifs à M. Dubois de Jancigny ; mais sur l'observation du Commandant Fornier-Duplan, que la lettre dont j'étais porteur donnerait à S. E. le Vice-Roi un éclaircissement complet à ce sujet, les mandarins n'insistèrent plus.
C'est ainsi, M. le Ministre, que, par une persistance constamment renfermée dans les bornes des convenances sociales et des égards dus à d'aussi éminentes autorités, nous sommes parvenus à vaincre les difficultés qui, malheureusement, ne venaient point de ces autorités, mais de ceux-là même qui auraient dû éviter la honte de les soulever et faire tout leur possible pour les aplanir si elles s'étaient présentées spontanément.
Le 6 au matin, les deux embarcations principales de l'A/cmcne montées par leurs équipages en grande tenue, et portant le Commandant et moi, M. Rivoire, huit officiers de la corvette, ainsi que plusieurs personnes qui avaient demandé à faire partie du cortège, se détachèrent du rivage, se dirigeant vers la charmante propriété de Po Tin-koua.
En remontant la rivière, dont les différents forts riverains avaient arboré le drapeau chinois (le Vice-Roi et le Commissaire Impérial devant suivre le même parcours), nous eûmes à passer au milieu de nombreuses barques chinoises, dont la population voyait avec surprise, pour la première fois, une aussi grande réunion d'uniformes français.
Après une heure de trajet, nous arrivâmes à notre destination. Le luxe et l'élégance locale répondirent parfaitement à l'idée qu'on nous avait donnée de la maison de campagne de Po Tin-koua, cette maison passant, au dire des Chinois, pour une des plus belles de la Chine. Les gens de service s'empressèrent, dès notre arrivée, de se mettre à notre disposition et nous apporter les rafraîchissements d'usage. Informés par eux que l'audience aurait lieu dans une des grandes salles du rez-de-chaussée, nous demandâmes à occuper les appartemens de l'étage supérieur.
Vers onze heures, le mandarin Yang Quang-tong, juge à Canton, et Ham-Len, délégué de S. A. le Commissaire Impérial, vinrent s'entretenir avec nous : peu d'instants après ils furent suivis du Kouang-tcheou fou, et du Sous-Préfet de Casa-Branca ; la conversation roula sur des généralités. Toutefois nous crûmes à propos de régler amicalement, dans cette occasion, une sorte de cérémonial ; nous témoignâmes en conséquence le désir qu'aussitôt que les deux hauts dignitaires seraient prêts à nous recevoir, un mandarin vînt nous en donner avis ; cette demande fut accueillie de la meilleure grâce possible, et comme si elle avait été dans les habitudes chinoises ; on nous fit seulement observer qu'en raison de sa mauvaise santé, S. E. le Vice-Roi pourrait tarder un peu à arriver.
Il était midi lorsque j'entendis le bruit des gongs dont les coups onze fois répétés annoncèrent l'approche des deux grands dignitaires. Après avoir pris leur temps pour s'installer, ils envoyèrent un mandarin à bouton de cristal bleu nous informer qu'ils nous recevraient avec plaisir. Nous nous mîmes en marche dans un ordre régulier et, précédés du même mandarin, nous descendîmes dans la grande salle du rez-de-chaussée. Là se trouvaient S. A. le Haut Commissaire Impérial, décoré de sa ceinture jaune, signe distinctif de sa parenté avec la famille impériale, S. E. le Vice-Roi, le Kouang-tcheou fou et plusieurs mandarins à boutons bleus et blancs. En nous voyant entrer, S. A. Impériale, ainsi que le Vice-Roi voulurent bien se lever, et venir à nous ; je présentai, en ce moment, le beau sachet en étoffe de soie brochée qu'on m'avait remis au Ministère et dans lequel se trouvaient renfermées la lettre de V. E. au Vice-Roi, ainsi que la traduction que j'avais faite de cette lettre. Après l'avoir retirée du sachet, le Vice-Roi remit la lettre à S. A. le Haut Commissaire Impérial, qui prit lecture de la traduction et la restitua ensuite à son destinataire.
Placé à la gauche de S. A. le Haut Commissaire Impérial et séparé de lui seulement par une petite table, j'avais près de moi M. le Commandant Fornier-Duplan. De nombreuses questions nous furent adressées, au Commandant et à moi, sur le Roi et la famille royale, sur les relations actuelles de la France avec les autres Puissances de L'Europe. On essaya aussi, en me le faisant répéter plusieurs fois, à prononcer le
nom de V. E. qui ne peut se rendre exactement en langue chinoise, à cause de la prononciation du G. et du Z. qui ne se trouvent pas dans cette langue.
J'expliquai au Haut Commissaire Impérial que, si V. E. avait prévu sa présence à Canton pour l'époque de mon arrivée, elle n'aurait pas manqué de lui écrire ainsi qu'elle l'avait fait pour le Vice-Roi. Je crus entrevoir qu'une lettre lui aurait d'autant plus fait plaisir qu'il apprit de moi, avec satisfaction, que V. E. s'est fait un grand nom dans les lettres.
La conversation ayant été ramenée sur la France, je présentai à S. E. le Haut Commissaire la lettre dont copie ci-j ointe Le contenu en avait été concerté entre le Commandant et moi. Nous avions pensé et j'espère, M. le Ministre, que cette réserve sera approuvée par V. E., qu'au moment de commencer les relations avec la Chine, il importait de faire preuve de modération, et de ne pas élever des prétentions qui, si elles n'étaient pas exagérées, avaient l'inconvénient immanquable de nous faire essuyer le déboire d'un refus. En obtenant une position analogue à celle de l'Anlgeterre, nous obtenons tout ce qu'il nous était permis d'espérer pour le moment, et sans que cette position ait le désavantage d'avoir été acquise en heurtant l'amour-propre des Chinois. Aussitôt que le Haut Commissaire Impérial eut pris connaissance de ma lettre, il me dit que, puisque le Gouvernement chinois en avait agi avec l'Angleterre, malgré les anciens et récents démêlés des Chinois et des Anglais, d'une manière aussi généreuse, le Gouvernement Impérial ne croyait pas devoir se montrer moins amical à l'égard de la France ; car, ajouta-t-il, indépendamment de ce que l'Empereur a voulu que tous les Européens fussent traités sur te même pied, la France a par devers elle la longue amitié qu'elle avait entretenue avec la Chine. Je réitérai alors verbalement la demande contenue dans ma lettre, qu'un document authentique me fût délivré, au sujet des nouveaux réglemens, et j'ajoutai que je serais bien aise d'avoir, de S. E. le Vice-Roi, un accusé de réception de la lettre de V. E. — Ces deux demandes furent accueillies.
Les deux questions qui nous avaient conduits à Canton, celle de ma réception et celle relative à la participation du commerce français aux avantages concédés aux Anglais, se trouvaient ainsi réglées ; les autorités se découvrirent, et nous
engagèrent amicalement à en faire autant (le cérémonial, en Chine, étant de demeurer tête couverte, lorsqu'on traite d'affaires). Dans ce moment, on servit sur différentes petites tables une foule de mets sucrés, dont S. A. le Haut Commissaire Impérial prit successivement quelques-uns, pour nous les offrir de ses propres mains.
Avant de nous séparer, M. le Commandant Fornier-Duplan renouvela au Commissaire Impérial une demande qui avait été faite, par M. le Commandant Cécille, à S. E. le Vice-Roi des Deux Kouang, touchant la mise en liberté d'un Chrétien chinois, qui fut arrêté il y a deux ou trois ans et auquel on a appliqué sur la figure des marques avec un fer rouge, pour avoir été au service d'un missionnaire qu'on avait surpris dans l'intérieur de la Chine. Le Haut Commissaire Impérial a promis d'en écrire au Ministre de la Justice à Pé-king, et de lui recommander fortement cette affaire
La séance dont je viens de rendre compte à V. E. ayant duré plus d'une heure, nous demandâmes à S. A. la permission de nous retirer, et, à ma grande surprise et malgré mes instances, S. A. le Haut. Commissaire Impérial voulut nous accompagner avec son nombreux cortège jusqu'au péristyle du palais. Nous nous hâtâmes de regagner nos embarcations et retournâmes à Canton, vers quatre heures de l'après-midi.
La cérémonie dont je viens de rendre compte à V. E., et à laquelle les Autorités ont paru vouloir donner un éclat aussi marqué qu'était nouvelle la circonstance qui la faisait naître, prouve qu'une grande modification s'est opérée, à la suite des derniers événements, dans les idées des hommes publics de ce pays, et fait espérer que les rapports avec l'Europe ne s'arrêteront pas h ces seules améliorations. Jusqu'à la paix de Xan- King, les Consuls ne jouissaient ici d'aucun caractère politique, ils étaie'nt seulement considérés comme les médiateurs de leurs nationaux, et encore faut-il remarquer, que cette médiation n'arrivait qu'aux hannistes (hong merchants). Depuis les derniers réglemens, un Consul anglais a été installé à Canton, mais son installation s'est faite sans apparat, et par un seul avis officie] du Plénipotentiaire britannique. Muni d'une lettre officielle de V. E., j'ai pensé, d'accord avec M. le Commandant Fornier-Duplan, qu'il convenait, tant pour la lettre elle-même que pour son objet, que dans la prévision de
l'envoi ultérieur d'un agent du Roi à Pe-king, de prédisposer les sommités chinoises à un cérémonial précédemment inusité. Par la même occasion, et tant que l'usage des exequatur n'aura pas été réglé par un traité, il a été compris par les autorités que les Consuls du Roi, envoyés en Chine, se présenteraient, à leur arrivée, avec une lettre du Ministre Secrétaire d'État des Affaires étrangères pour l'autorité de leur résidence.
Ce rapport serait incomplet, M. le Ministre, si j'omettais d'y relater les honorables souvenirs que le Vice-Roi de Canton a conservés du Commandant Cécille, dont le nom revenait fréquemment dans la conversation, et pour lequel ce haut fonctionnaire manifeste la plus profonde estime. C'est cette même maison de Po Tin quoua qui avait servi, à l'époque de la guerre, aux conférences du Commandant de YErigone avec les hauts dignitaires de l'Empire.
Je suis, etc.
(Sig.) : Cte de Ratti -menton.
Altesse *,
Dès que le Gouvernement de S. M. l'Empereur des Français a été informé de l'heureux rétablissement de la paix, sa première pensée a été de nommer à Canton un Consul en titre. Il a cru que cette mesure pourrait contribuer à donner plus d'extension aux relations déjà si anciennes entre les empires de Chine et de France et tout porte à espérer que cette pensée se réalisera. Toutefois, dans l'état actuel des choses et malgré la bonne harmonie qui s'est perpétuée entre les deux Empires pendant plus de deux siècles, S. M. l'Empereur des français, mon Auguste Maître, ne désire pour ses sujets que la participation aux mêmes privilèges dont jouissent les autres nations dans le Céleste Empire. J'ai l'honneur de prier en conséquence V. A. d'avoir la bonté de me remettre un document muni du grand sceau, semblable en tous points à celui qu'ont obtenu les Anglais et les Américains pour ce qui concerne leurs rapports à venir avec ces contrées. Ce document sera envoyé par moi au Gouvernement de S. M. l'Empereur des Français, qui
1. Copie d'une lettre de M. de Ratti Menton à S. A. le Haut Commissaire Impérial.
y verra un juste retour de la sympathie que la France a toujours ressentie pour la Chine.
J'ai l'honneur, etc.
(Siij.) Cte de Ratti-Menton.
Le Minisire des Affaires étrangères répondait en ces termes le 24 octobre 1843 à la correspondance que lui avait adressée Jancigny :
Monsieur,
J'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire jusqu'au 31 juillet dernier et dans lesquelles vous m'entretenez de vos négociations avec les autorités supérieures de Canton, ainsi que du regrettable incident qui a marqué l'arrivée de M. le comte de Ratti-Menton en Chine.
J'ai vivement déploré la nature de la correspondance qui a eu lieu entre cet agent et vous, et surtout la publicité qu'elle a reçue dans un journal de Macao, quoique j'aime d'ailleurs à reconnaître que ce n'est pas vous qui avez pris l'initiative d'un éclat non moins compromettant pour la dignité de la France et pour la position de ses agens, que pour le besoin du service en général. M. de Ratti-Menton, par une conduite aussi inconsidérée dans un poste qui réclame tant de prudence et de tenue, a justement encouru le blâme du gouvernement du Roi et s'est mis dans l'impossibilité de remplir sa mission avec convenance et profit pour les intérêts dont le soin lui était confié. Le Roi met fin à cette mission en le rappelant en France et en nommant à sa place M. Lefebvre de Becour, chargé par intérim des fonctions de Consul général à Manille.
Tout en appréciant, Monsieur, les intentions fort louables, je n'en doute pas, qui vous ont dirigé dans la négociation d'un traité de commerce avec la Chine, je regrette cependant d'avoir à dire qu'elle dépassait le but et les limites de votre mission, tels qu'ils sont définis dans les instructions que je vous ai remises à votre départ. Vous avez été envoyé en Chine non comme agent politique, ou négociateur accrédité, mais comme chargé d'observer l'état des choses particulièrement au point
de vue de la guerre alors existante entre cet Empire et l'Angleterre, de recueillir des faits et des informations tant sur les conséquences réelles ou probables de cette lutte remarquable par sa nouveauté même, que sur ce qui serait de nature à intéresser le commerce français et ses moyens de développement en Chine. Mais vous n'aviez ni qualité, ni pouvoirs pour conclure de traités, et vous ne vous êtes sûrement pas dissimulé que votre position n'eût pu qu'être fort embarrassante, si, au moment de la signature, les Plénipotentiaires chinois vous eussent demandé communication de vos pleins pouvoirs. Au surplus, Monsieur, vous avez probablement reçu, à l'heure qu'il est, ma dépêche du 16 décembre dernier. Je vous invitais à considérer votre Mission en Chine comme terminée et à vous rendre dans les colonies néerlandaises de l'Inde, conformément à la seconde partie de vos instructions, après m'avoir transmis un rapport d'ensemble sur la situation que vous venez d'observer. Je vous renouvelle très formellement cette invitation, et si la présente dépêche vous trouvait encore en Chine, vous devriez partir sans retard pour Java.
Cependant le Commandant Cécille qui avait transféré son pavillon sur la Clèopàtre était revenu à Macao contre ses prévisions et il échangeait la correspondance suivante avec le Vice-Roi des deux Kouang :
Copie d'une lettre du Com1 Cécille au Ministre
Macao, à bord de la Cléopâtre, 5 février 1844.
Le capitaine de vaisseau commandant la frégate La Clèopàtre et une division navale dans les mers de Chine.
A l'Illustre Ki-Koung, Précepteur du fils aîné de l'Empereur, Inspecteur général des troupes, Vice- Roi des deux Kouang*.
Excellence, le 15e jour de la 3e lune de la 23e année de Tao Kouang, j'eus l'honneur d'écrire à l'illustre et vénérable Vice-Roi des deux Kouang, pour lui exprimer le regret que j'éprouvai de ne pouvoir le saluer avant mon départ et lui annoncer l'arrivée prochaine du Consul de France. Je ne m'attendais pas à revoir les côtes du Céleste Empire, car je savais alors qu'à mon arrivée à Luçon, je trouverais un commandant nommé pour me remplacer, et qu'il me serait permis de retourner dans ma patrie après une bien longue absence. Le Roi des Français en a décidé autrement. S. M., satisfaite de mes services et informée des bons rapports qui ont existé entre les autorités de la Chine et le Commandant français et particulièrement de la bienveillance dont V. E. a bien voulu m'honorer en diverses circonstances, a ordonné que je continuerais mon commandement dans ces mers et a eu l'extrême bonté d'en augmenter l'importance en mettant cinq bâtiments de guerre à ma disposition. Je suis heureux de cette circonstance qui me fixe encore quelque temps auprès d'un peuple que j'ai appris à estimer et à aimer, et je m'empresse d'en donner avis à V. E. afin qu'elle n'attribue pas à d'autres motifs qu'à celui d'une bienveillance réelle du Roi des Français envers les habitants du Céleste Empire, une augmentation de forces dans ces parages. V. E. n'ignore pas que les dispositions de la France ont été de tout temps et sincèrement favorables pour l'Empire Céleste. Son intention formelle est d'entretenir cette bonne harmonie, et V. E. comprendra de quel intérêt il serait pour la Chine, entraînée par la force des circonstances dans la sphère de la civilisation occidentale, d'établir des rapp< réguliers avec la France, placée à la tête de cette civilisation. Il n'échappera pas à V. E. que l'amitié (Tune grande nation comme la France qui peut à elle seule mettre un million de soldats sous les armes a un caractère particulier de désintéres sèment et de grandeur et qu'elle n'est pas basée sur le même principe que celle des autres peuples qui ne voyent dans la Chine qu'un vaste marché ouvert à leurs produits OÙ leurs marchands peuvent gagner beaucoup d'argent.
Aujourd'hui, la Chine ne peut plus espérer rester dans l'isolement où elle a vécu jusqu'à ce jour. Les derniers malheurs qui ont pesé sur elle ont dû prouver à l'Empereur coin-
bien ce système est fatal et combien eût été avantageuse alors pour S. M. une alliance avec un grand Roi qui aurait pu la tirer d'embarras. — Cet exemple ne doit pas être perdu.
Une nation sans alliance est comme un homme sans amis. Il ne sait plus à qui s'adresser quand le malheur l'accable.
L'éloignement où est la Chine des puissances de l'Europe n'est plus une garantie de sécurité. La navigation perfectionnée à un haut degré a raccourci les distances et la facilité de transporter par mer des forces nombreuses sur les points les plus éloignés du globe, doit fairej^éfléchir tout homme sage et fixer sa plus sérieuse attention. Je ne voudrais en aucune manière blesser la susceptibilité de-V. E., une pareille intention est aussi loin de ma pensée que le soleil l'est de la terre, mais je dois lui dire avec toute la franchise d'un homme qui, par état, sait juger des choses de la guerre, que l'Empire chinois, dont la civilisation remonte à une époque des plus reculées, qui possède un gouvernement admirable de sagesse, qui compte, dans son sein des hommes éminemment savans et illustres, est resté en arrière des peuples de l'Europe sous le rapport des arts de la guerre. Que V. E. se rappelle ce que j'ai dit dans une séance mémorable. J'annonçais aux grandes autorités de l'Empire qui m'avaient fait l'honneur de m'inviter à une entrevue, que, dans mon opinion, la Chine n'était pas en état de soutenir la lutte malheureuse engagée contre les Anglais, parce que j'avais apprécié la force des moyens d'attaque et la faiblesse de ceux de la défense, parce que je savais que la victoire n'appartient pas aux armées plus nombreuses, mais bien à celles dont la tactique est la plus savante et qui possèdent les armes les plus puissantes. J'engageais les hauts dignitaires à faire connaître la vérité à leur Sublime Empereur €t à le porter à faire la paix le plus tôt possible afin de n'avoir pas à souscrire à des exigences qui seraient d'autant plus -grandes que l'on retarderait davantage. L'événement a montré si je me suis trompé.
L'expérience du passé indique assez ce qu'il y a à faire pour l'avenir ; que V. E. y réfléchisse et elle me comprendra.
Le premier besoin d'un peuple, c'est l'indépendance, c'est d'être maître chez lui. Pour cela, il faut être fort ; il ne s'agit pas d'avoir une multitude d'hommes, il faut une bonne armée «t une bonne marine. La Chine pourra-t-elle les créer ? Je
réponds affirmativement non, si elle ne se décide pas à envoyer des hommes intelligents étudier l'organisation de l'une et de l'autre chez les peuples les plus avancés dans l'art de la guerre. Elle dépensera des sommes énormes à construire des forteresses et des vaisseaux qui seront réduits en poussière en moins de temps qu'il ne m'en faut pour écrire cette lettre.
Un des points capitaux les plus essentiels pour l'Empereur, est de bien connaître les nations étrangères, leur puissance militaire, leur prépondérance et leurs intérêts réciproques. Or ce n'est pas par les marchands que l'appât du gain attire dans vos ports, que vous pourrez juger de tout cela. Vous ne voyez en général que des hommes avides, ou des aventuriers, qui ne peuvent vous donner qu'une pauvre opinion des nations auxquelles ils appartiennent. Le seul moyen que vous ayez de vous éclairer serait d'envoyer en Europe des personnes instruites, capables d'observer avec discernement et de bien juger les hommes et les choses. Ils rapporteraient au souverain de la Chine des notions justes qui lui feraient connaître des vérités utiles.
Si un grand Mandarin se présentait en France, j'ai la persuasion, basée sur la connaissance des dispositions du Roi à l'égard de l'Empereur, qu'il serait accueilli avec tous les égards, la considération et les honneurs dus à une personne investie de la confiance d'un grand souverain. Il aurait un accès facile auprès du Roi, et on lui donnerait tous les moyens de recueillir les renseignements qu'il pourrait désirer sur l'organisation militaire de la France, sa Marine, son administration, son industrie. Il verrait l'armée, les arsenaux, les grandes manufactures d'armes, de canons, en un mot, tout ce qu'il serait intéressant pour lui de connaître.
Si la difficulté du voyage paraissait un obstacle, j'offre à V. E. de mettre à sa disposition un des bâtiments dont j'ai le commandement. Il serait à ses ordres pour conduire en France et ramener en Chine la personne qui serait désignée. Si les lois de l'Empire, si des usages établis depuis des siècles s'opposaient à ce que l'Empereur donnât un titre officiel à son envoyé, il pourrait se présenter avec le simple titre de voyageur, et si c'était une personne de distinction, elle n'en serait pas inoins bien accueillie et le but de l'Empereur serait également rempli.
Que V. E. y réfléchisse, qu'elle examine mûrement Les avis
que je lui donne ; ils sont d'un homme ami des Chinois et qui ne dit que la vérité.
Je termine cette longue lettre dans la crainte de fatiguer V. E. J'ajouterai néanmoins que si, pendant mon séjour en Chine, je puis être, en quoi que ce soit, utile à l'illustre et vénérable Ki-Koung, soit personnellement, soit avec la division navale dont je dispose, il doit être assuré que je le ferai avec grand plaisir. Je n'ai pas oublié la bienveillance de V. E. pour le Commandant français et je serais heureux de pouvoir lui prouver la haute estime et la profonde vénération que je professe pour Elle.
Que V. E. veuille bien agréer mes vœux les plus sincères, pour son bonheur personnel et celui de son illustre famille.
Réponse du Vice-Roi Traduction
Ki, Tsoung-tou des deux Kouang-, second Précepteur du fils aîné de l'Empereur, et Inspecteur des Troupes, répond à l'Illustre Commandant Cécille.
L'automne passé j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite, dans laquelle j'ai vu tout l'intérêt que vous me portez. Le Commandant étant parti pour Manille, je n'ai pu lui répoudre, ce qui m'a beaucoup contrarié. L'an passé, j'ai vu Mr. le Consul Lati Moung-toung (Ratti-Menton). Je lui ai demandé des nouvelles du Commandant et je fus très satisfait d'apprendre qu'il se portait bien.
La lettre que je viens de recevoir de vous, m'apprend que vous avez été élevé à un grade supérieur, que vous avez plusieurs bâtiments sous vos ordres et que vous resterez longtemps en Chine. Elle dit de plus avec quel soin l'on doit cultiver l'union et la paix. Y a-t-il des choses qui puissent nous réjouir davantage ? Vous ajoutez que l'essence d'un gouvernement consiste dans la liberté et le pouvoir et non dans la multitude des soldats ; dans les moyens de défense et d'attaque, dans les armes, dans la tactique militaire, dans l'art de construire des navires et de fondre des canons. En vérité
ces paroles sont aussi précieuses que l'or et les perles. Qui voudrait tenir ces discours, s'il n'avait une vraie et cordiale amitié ? On peut bien, pendant cent ans, ne pas avoir besoin de soldats, mais un seul jour ne doit point passer qu'on ne les exerce. Quant à moi, depuis deux ans j'ai donné ordre aux Mandarins soit lettrés, soit militaires, d'avoir soin de s'exercer ; j'ai ordonné de construire des bâtiments à la manière européenne, d'élever des forteresses, de fondre des canons et de les disposer sur leurs affûts ; de plus, d'exercer les soldats et de recruter les troupes d'hommes honnêtes et vaillants : mon désir, faisant ces préparatifs, est d'être en mesure si quelque calamité soudaine venait à fondre sur nous; et, quoique ce ne soit pas aussi bien que pourrait désirer le Commandant, cependant c'est un commencement d'amélioration. Les Chinois ont été jusqu'ici un peuple juste et paisible. Ses lois, son gouvernement n'ont eu d'autre but que d'entretenir la sincérité et la bonne foi dans les rapports sociaux, que de porter les nations à se défendre dans les limites de son propre territoire et d'unir le cœur du peuple. Dans le royaume est-il un malfaiteur ? On n'a d'autre soin que de le prendre et de l'exterminer. La Chine n'a jamais combattu avec les étrangers pour étendre les limites de son empire. Les consuls et les négociants de votre illustre royaume qui depuis longtemps résident à Macao, savent cela parfaitement bien. Que désormais les négociants des diverses nations agissent de bonne foi et dans les formes requises, et la Chine les traitera tous avec bonté et ne cherchera pas élever des disputes ; mais s'ils continuent d'être d'une insatiable avarice, si leur bonne foi est mobile, alors certainement je convoquerai mes mandarins et mes soldats, et pour la défensive et l'offensive. Alors si l'illustre Commandant veut bien se souvenir de son amitié envers nous, je lui prierai de me prêter main forte1 ; ainsi, à l'aide des robustes soldats étrangers, nous renverserons et exterminerons cette race perverse. Voilà mon sincère désir.
Quant à ce que vous me dites de proposer à l'Empereur d'envoyer un Ambassadeur en France pour y étudier l'art de la guerre ou bien d'y envoyer quelqu'un qui ne soit point revêtu d'un caractère officiel pour examiner les mœurs euro-