SECONDE OPÉRATION
Après avoir rendu compte à l'Isle de France de ce que j'avais fait à la Cochinchine pour le service
de la Compagnie, je ne pensai plus qu'à l'exécution de la seconde partie de mes engagements qui avaient pour objet l'acquisition des plants d'épiceries fines que je devais transplanter dans nos Isles de France et de Bourbon.
Il était question de me rendre aux Isles Philippines où j'espérais me procurer, par la voye de Mindanao, les plants d'épiceries qui croissent dans les Isles Molucques qui n'ent sont éloignées que d'environ 60 lieues. Mon espérance était principalement fondée sur la connaissance que j'avais du commerce interloppe, que les Molucquois font, malgré les Hollandais, avec les Isles des Espagnols.
Le Gouverneur de l'Isle de France, auquel je m'adressai pour avoir un vaisseau qui me transportât à Manille, n'avait alors dans son port aucun bâtiment dont il pût se passer pour les besoins urgents de sa colonie. Ainsy, malgré les promesses et les engagements de la Compagnie, je me vis encore cette fois privé du secours dont j'avais besoin pour la servir.
Dans cette circonstance, je jugeai n'avoir d'autre parti à prendre que celui de passer à la Chine, pour me rendre de là à Manille, soit par la voye d'un vaisseau de Macao, soit par celle d'un bâtiment espagnol; il y avait alors dans le port de l'Isle de France deux vaisseaux destinés pour la Chine. Je demandai mon passage sur un de ces bâtiments nommé le Mascarin1, et neuf mille piastres que je devais employer à la Chine en marchandises propres pour Manille, tant pour défrayer les dépenses de
1. Le Mascarin était un bâtiment de 644 tonneaux, armé de 20 canons, monté par 136 hommes, commandé par Trublet et parti de ^orient pour la Chine le 17 décembre 1749.
mon voyage, par le bénéfice du commerce que je ferais dans ce pays, que pour couvrir, par cette apparence de commerce, le vrai et secret motif de mon voyage.
Le Gouverneur de l'Isle de France consentit à ma demande. Je partis de l'Isle de France sur le vaisseau le Mascarin le deux juin 1750, et j'arrivai à Canton le 14 août de la même année. Je fis fabriquer à la Chine des soyeries propres au commerce de Manille; je les chargeai sur un vaisseau de Macao, nommé le Santa Rita, et partis de Macao, le 25 avril 1751. J'arrivai à Manille le 25 May suivant.
Malgré la mauvaise situation où je trouvai le commerce de Manille, par la perte d'un de ses galions, venant d'Acapulco, ce qui rendit les piastres d'une rareté extrême; je vendis d'abord mes marchandises de la Chine et autres avec un bénéfice d'environ 33 °/o et je tournai ensuite toute mon attention vers l'objet principal de mon voyage, qui était la recherche des plants d'épiceries fines.
Dès les premières démarches que je fis pour cette affaire, je rencontrai un obstacle par la publication du secret de la Compagnie. M. Dupleix instruit, par je ne sais quelle voye, du projet que j'avais présenté à la Compagnie en 1748, avait tenté, en 1750, de me prévenir en donnant commission à un marchand espagnol, qui retournait de Pondichéri à Manille, de travailler à la même affaire.
Cet étranger avait été porteur d'une lettre de M. Dupleix, par laquelle ce Gouverneur promettait vingt mille Piastres à quiconque remettrait à Manille vingt cinq plants de chacune des deux épiceries entre les mains de M. Carvallo, soubrécargue du vaisseau expédié à Pondichéri. De ces vingt mille piastres,
dix mille doivent être payées comptant, et à cet effet déposées chez les Jésuites de Manille : les dix mille autres devaient être payées en lettres de change sur la Compagnie.
Suivant cette disposition la Compagnie courait tous les risques, soit des erreurs de M. Carvallo, soit du voyage de Manille à Pondichéri et de là à Plsle de France. Cette lettre rendue publique, avait été jusques là sans succès : mais la publicité du secret qui devait être Pâme d'une affaire de cette nature, et les offres considérables de M. Dupleix rendaient l'exécution du projet beaucoup plus difficile pour moi qui n'en avais pas de semblables à faire.
Mes premiers soins furent de retirer cette lettre de M. Dupleix, d'entre les mains du public; je la retirai en effet dans le moment où elle allait tomber dans celles d'un zélé Hollandais, capitaine d'un vaisseau de Batavia qui était pour lors à Manille. J'ai laissé à l'Islede France l'original de cette lettre, dont j'apportai une copie, que j'ai jettée à la mer, lorsque j'ai été pris par les Anglais sur le vaisseau le Pondichéri.
Il ne sera pas inutile d'observer icy que le secret de mon voyage, pour lequel j'ai toujours été impénétrable, parce que je le regardais comme d'une nécessité absolue, n'a pas été mieux gardé en France qu'à Pondichéri ; et j'ai des preuves qu'il a été infidèlement divulgué par quelques uns de ceux que leur place semblait obliger à la discrétion.
Après bien des recherches et des informations qui ne me prosentaient que des obstacles, il arriva dans la rivière de Manille quelques petits bâtiments revenant de Zébou, de Mindanao et de Bornéo. Comme j'avais été précédemment instruit du commerce inter-
loppe d'épiceries qui se fait dans quelques-unes de ces Isles, je pensai pouvoir tirer des connaissances des gens nouvellement arrivés, et même trouver peut-être dans leurs embarcations quelques épiceries propres à être semées, d'autant que leur traversée avait été fort courte.
J'appris en effet qu'un marchand chinois avait apporté quelques sacs de noix muscades dans un bâtiment malais : je me procurai par lui 300 noix qui étaient toutes fraîches, dans leur coque et quelques-unes avec leurs macis; je les plantai aussitôt dans la meilleure terre que je pus trouver et en peu de tems j'en vis successivement sortir et germer une douzaine.
Le même Chinois m'ayant ensuite procuré plus de 3.000 d'autres noix muscades, également dans leur coque, et en ayant semé les plus fraîches, j'en vis germer plusieurs de sorte que le 12 février 1752, je me trouvai en possession de trente deux plants de muscadiers beaux et vigoureux.
Il ne me manquait plus que desgeroffliers, mais je ne pouvais gueres espérer d'en obtenir de la même manière dont j'avais acquis les muscadiers. Le commerce interloppe de l'épicerie, qui se fait entre les Philippines et les Molucques ne pouvait pas me procurer des graines fraîches de l'un comme j'en avais eu de l'autre, parce que le fruit du gérofflier, parvenu à sa maturité, n'étant pas l'épicerie marchande, je ne pouvais en attendre par la voye du commerce, et le géroffle marchand, qui est celui qui se vend partout, ayant été cueilli avant d'être mûr, n'a pas de germe et ne saurait produire.
Dans cette persuasion, je pensais que l'unique moyen d'acquérir les plants de géroffliers était de
me servir de quelque embarcation du pays pour aller moi-même, ou envoyer quelqu'un de confiance, à la recherche de ces plants, dans les Isles où ils croissent, à l'insçû des Hollandais, mais tous les petits bâtimens, qui auraient été propres à cette opération, avaient été arrêtés par le gouvernement sous le prétexte d'un armement fait par les Espagnols contre les insulaires d'ioto, avec lesquels ils étaient en guerre.
Dans cette circonstance je m'adressai au Gouvernement général des Isles Philippines ; je sondai sa façon de penser, et la trouvant favorable je lui confiai par degré le secret de mon entreprise : je le mis dans mes intérêts et l'amenai à faire avec moi une convention relative à l'exécution de mon projet.
Les principaux articles de cette convention furent : 1° que le Gouvernement général donnerait ordre à celui de Sambuangan d'expédier un bateau armé par des Mindanaoniens, exercés dans le commerce interloppe des Molucques, pour aller dans ces Isles chercher au moins 25 plants de chaque épicerie avec la plus grande quantité de graines fraîches qu'ils pourraient recueillir; 2° que le même gouvernement de Sambuangan aurait ordre de négocier avec le nommé Tamontaga, roi de Mindanao, son ami, pour l'engager à expédier de ses galères à la recherche des mêmes plants; nous convînmes de plusieurs autres articles qu'il serait trop long de rapporter.
En conséquence de cette convention, des ordres furent expédiés par Sambuangan1 le 5 août 1751, la réponse, en datte du 15 8bre, arriva de Mindanao le
1. Sambuangan, Zamboanga, à la pointe de Mindanao, en face de l'île de ÏBasilarç.
18 (,)b*, de la même année. Cette réponse, du gouvernement de Sarnbuangan, fut très favorable; il disait qu'il avait déjà pensé, de lui-même, à faire cetle opération, que des interloppes Molucquois, qui étaient venus cette même année dans son port, lui avaient promis de lui apporter les plants en question, moyennant la promesse qu'il leur avait faite de quelques pièces de toile ; qu'enfin rien n'était plus facile que de se procurer les plants des deux épiceries dès que la paix serait faite avec les insulaires d'iolo.
Quelque temps après le Gouvernement général apprit la tentative faite en 1750 par M. Dupleix, et voyant que le secret de cette affaire n'était pas tel qu'il l'avait d'abord cru, puisque la lettre de M. Dupleix avait été publique, il craignit de se brouiller avec les Hollandais, s'il paraissait être pour quelque chose dans un projet dont l'exécution leur eût été si désavantageuse. Les Espagnols soutenaient alors une guerre très ruineuse contre les insulaires d'Ioto; les Hollandais pouvaient faire un tort infini à la colonie des Philippines en donnant des secours aux ennemis qui avaient déjà recherché leur alliance.
En conséquence de ces craintes le Gouvernement Gal écrivit à celui de Sambuangan une seconde lettre par laquelle il rétractait les ordres qu'il lui avait envoyés par la première lettre et lui donnait à entendre que, dans la demande qu'il lui avait faite, il n'avait eu d'autre motif réel que celui de satisfaire sa curiosité. Cependant ce gouverneur me suggéra divers moyens dans lesquels il m'eut aidé sans se compromettre; mais ces moyens devinrent impraticables par le défaut d'embarcations convenables, dont le pays manquait absolument; enfin il me proposa de lui-même comme le plus sur de tous les
expédiens, de demander à nos Isles une frégatte, à condition qu'elle ne paraîtrait à Manille que sous un pavillon asiatique, suivant l'usage ; nous convînmes de l'état de cargaison que cette frégatte devait apporter.
J'écrivis en conséquence à M. David, gouverneur des Isles de France et de Bourbon, par la voye d'un vaisseau anglais, qui partit de Manille pour la côte de Coromandel en xbre 1751. J'envoyai à l'Isle de France par la même occasion quelques noix muscades pour y être semées; j'en envoyai ensuite une plus grande quantité par un vaisseau français, qui partit de Manille pour Pondichéri le 20 fer 1752, et, par la même voye, j'écrivis une seconde lettre à M. David, pour lui apprendre mon commencement de succès par l'acquisition des muscadiers et lui demander avec insistance la frégatte dont j'avais besoin pour achever ma mission; je lui fis passer en même tems un mémoire sur la manière de former un jardin propre à recevoir les plants que j'avais déjà, et sur la méthode avec laquelle on devrait les cultiver.
J'écrivis par la même occasion à la Compagnie et je joignis à ma lettre une copie du mémoire envoyé à l'Isle de France sur la culture du muscadier; enfin je fis passer à la Compagnie des montres des noix muscades dont j'avais fait l'acquisition. Le paquet, qui contenait ces montres d'épiceries, renfermait environ trente noix rondes et longues, presque toutes dans leur coque, telles qu'elles sortaient de dessus l'arbre et quelques-unes séparées de leur coque, pour en mieux assurer la conservation et mettre la Compagnie en état d'examiner et de reconnaître la qualité de l'épicerie dont j'avais les plants.
J'ignore encore le jugement que la Compagnie a porté sur ces montres d'épiceries que je lui avais envoyées comme une preuve de l'acquisition précieuse que j'avais eu le bonheur de faire pour elle, car depuis que j'ai commencé, en 1750, à travailler à cette affaire, je n'ai jamais pu obtenir de la direction une seule réponse; mais j'ai connaissance que les montres cy-dessus furent remises, par M. de Macuault, à MM. de Buffon et de Jussieu, ainsy que mon mémoire sur la culture des muscadiers, pour être examinées; je sais que les noix rondes et longues furent reconnues par ces savants pour être la vraie épicerie et que le mémoire eut également leur approbation. Ces messieurs sont en état, encore aujourd'hui, d'en donner leur attestation.
J'attendis à Manille l'arrivée de la frégatte que j'avais demandée à l'Isle de France; j'obtins pour cela une permission d'hyverner dans le pays, et pendant l'hyvernage je fis toutes les recherches possibles sur tout ce qui regardait les Isles Molucques, afin d'assurer le succès de ma mission, lorsque la frégatte que j'attendais, serait arrivée. J'appris même la langue malaise, pour pouvoir, sans le secours d'interprètes, traiter avec les Molucquois que je rencontrerais. Enfin le Gouverneur Général des Philippines, qui me protégeait de toute son autorité, m'ayant accordé la permission de fouiller dans les Archives de Manille, j'y trouvai quantité de Relations, faites dans le tems auquel les Espagnols en avaient été les maîtres, et je tirai de ces pièces originales, outre plusieurs anecdotes intéressantes, des connaissances suffisantes pour faire une carte de ces Isles beaucoup plus exacte que celle des Hollandais,
Au milieu de ces occupations, je me procurai, à force de recherches, deux batteaux espagnols que j'armai de concert avec le gouverneur de Manille sous un nom espagnol et sous le prétexte de les envoyer en course contre les insulaires d'Ioto, pour cacher le vrai motif de leur voyage. Mon but était de les envoyer à la recherche des plants d'épiceries, afin de les avoir prêts à l'arrivée de la frégatte que j'attendais et épargner par là à ce bâtiment un voyage dangereux dans les mers des Molucques. Je mis vinq-cinq Indiens dans chacun de ces batteaux; je leur donnai des vivres pour sept mois, et j'en confiai le commandement à un mestice malais, homme capable, à qui je donnai les instructions, dont il pouvait avoir besoin, avec les armes nécessaires pour se défendre contre les Pirates dont ces mers étaient couvertes.
Ces batteaux partirent de Manille le 1er de mars 1752 : ils arrivèrent à Sambuangan les premiers jours de May, et y furent retenus par le commandant de la flotte espagnole jusqu'au 7 de Juin : ils partirent ce jour-là pour aller dans la rivière de Mindanao y prendre des pilottes pratiques. Le Roi du Pays leur en procura à la prière du Sr Oscotte, maître des deux batteaux, lequel avait écrit à ce prince, son ami particulier; mais les pilottes assurèrent qu'il n'était plus tems d'aller dans les Isles du Sud, vu que la Mousson du Sud-Ouest était déjà déclarée, quoiqu'il ne fût encore que le vingt sept juin.
Le patron des deux batteaux se contenta de prendre de ce pilotte toutes les informations que je lui avais recommandées sur la navigation dans l'archipel des Molucques et surtout des Isles situées entre
Ternaie et Mindanao; après quoi il revint dans le port d'Ylo-Ylo1 sur la côte de l'Isle de Panay, d'où il renvoya à Manille un des deux batteaux qui y arriva à la fin de 7[,re de la même année 1752.
En Octobre suivant je reçus à Manille la nouvelle d'un événement dont les suites pouvaient être ou très favorables ou fort contraires à l'exécution de mon projet commencé par la voye de Sambuangan; le Sr Pllgare, gouverneur de cette place espagnole (le même que celui dont il a été parlé cy devant et à qui le Gouverneur général avait envoyé des ordres relatifs à mon projet) était mort à la fin de 7bre 1732 : il était essentiel pour la réussite de mes opérations d'avoir dans cette place un homme sur lequel je pus compter.
Dans la circonstance où se trouvait la colonie de Sambuangan, sans chef, environnée d'ennemis, le Gouverneur général se hâta de remplir ce poste par le choix d'un certain Manuel Aguirré. Cet Espagnol n'était pas l'homme qui convenait au projet de la Compagnie. Le Sr Oscotte était cet homme unique; c était à lui seul que je m'étais ouvert sur le secret de ma commission, de concert avec le Gouverneur général; c'était lui qui avait fourni les deux embarcations dont j'ai parlé cy dessus et il s'était prêté à cette première tentative avec toute la bonne volonté possible. J'entrepris d'employer mes amis et le crédit que j'avais auprès du Gouverneur général pour faire tomber au Sr Oscotte le gouvernement de Sambuangan. Il serait trop long de rapporter icy les divers moyens que j'employai et les circonstances que je fis
1. Ilo-Ilo esl la principale ville de la province de ce nom dans 1 "île de Panay dans le groupe de l'archipel des Visayas des Philippines.
valoir pour venir à bout de mon dessein. J'en ai envoyé le détail à la Compagnie dans ma lettre, n° 20; on y lit qu'après deux mois de courses et de travail, je réussis enfin à faire nommer le Sr Oscotte au gouvernement de Sambuangan, le 4 décembre 1752. Ses patentes lui furent expédiées à la fin du même mois.
Le Sr Oscotte partit pour son Gouvernement de Sambuangan, le 12 fer 1753; j'avais concerté avec lui les opérations qu'il s'était engagé de suivre pour la recherche des plants. Le nouveau gouverneur devait suivant ses conventions employer ses propres embarcations et faire agir les Mindanaoniens, ainsy que les insulaires de Basilan à la poursuite de la même affaire. Je lui avais en conséquence avancé la somme de deux mille piastres, en sus de quinze cents autres avancées précédemment pour l'armement des deux batteaux dont il a été parlé, et dont le Sr Oscotte n'avait pu encore rendre compte, le plus grand de ces batteaux n'étant pas de retour.
Le motif de ces avances constatées par les reçus du Sr Oscotte qui sont entre les mains de la Compagnie, était de mettre le Gouverneur en état de faire valoir les ressources et les moyens que fournit naturellement, pour les opérations projettées, un poste tel que Sambuangan situé à la porte des Molucques, et environné d'insulaires qui ne subsistent que par le commerce interloppe qu'ils font dans cet archipel.
J'attendis inutilement à Manille pendant 14 mois la frégatte que j'avais demandée. Quoique étranger chez les Espagnols, j'avais eu parmi eux assez de crédit pour faire donner un gouvernement important à un honwne dont j'avais jugé l'élévation néces-
saire au succès du projet de la Compagnie; mais je ne pus obtenir de mes concitoyens le faible secours que je leur avais demandé pour être en état de leur rendre le plus important service. 11 n'était question que d'un bâtiment de 300 tonneaux dont la cargaison eut payé avec bénéfice les frais de l'armement. Avec ce bâtiment j'eus transporté à la Compagnie de France la moitié du plus beau commerce de celle d'Hollande. Le Gouverneur de l'Isle de France qui n'avait qu'un ordre vague de me seconder, et qui manquait de vaisseaux pour les besoins les plus pressans de sa Colonie quoiqu'il en eut souvent demandé en France, ne put m'envoyer aucun bâtiment.
Dans cet abandon forcé je n'eus d'autre parti à prendre que celui d'aller moi-même solliciter les secours dont j'avais besoin. M. Dupleix à qui je m'étais également adressé, m'avait répondu qu'il n'avait aucun ordre de la Compagnie à mon sujet. Je m'embarquai donc sur le Chevalier Marin{ avec dix neuf plants de muscadiers sains et vigoureux que j'eus beaucoup de peines à placer dans ce navire de Pondichéri embarassé par une multitude de passagers de toute nation, sans galerie et sans chambre de conseil. J'abandonnai à regret d'excellents pilottes pratiques que j'avais tenu prêts pour m'en servir dans le voiagedes Molucques si la frégate que j'avais demandée était arrivée. Je partis de Manille, le 21 février 1753 et arrivai à Pondichéry le 7 avril.
Des dix-neufs plants de muscadiers que j'avais
1. Le Chevalier Marin était un bâtiment armé à Lorient de 480 tonneaux, armé de 16 canons, monté par 85 hommes. Pour les mouvements des bateaux de la Compagnie des Indes voir : Inventaire des Archives de la Compagnie des Indes par M. Al. Legrand, professeur d'histoire au Lycée de Lorient. (Bulletin de la Section de Géographie du Comité des Travaux hist.y 1913, pp. 100-251).
embarqués à Manille, je n'en débarquai à Pondichéri que douze. Les autres avaient péri pour n'avoir pas eu assez d'air. Je ne trouvai dans cette colonie aucun secours pour sauver ces douze plants desquels sept périrent encore à Pondichéri par les vents de terre. Je demandai inutilement à M. Dupleix quelque assistance pour retourner à Manille et suivre ma mission. Ce Gouverneur, à qui de petites passions étrangères ont souvent fait faire de grandes fautes, approuva d'abord ma proposition, il trouva ma demande raisonnable, mais dans le même instant, il refusa de s'y prêter, en me disant en termes formels (ce qu'on aura de la peine à croire) que je ne devais pas ignorer que son épouse ne pouvait me souffrir1.
Je renvoyai de Pondichéri à Manille un emploie indien qui m'avait suivi dans tous mes voiages, je le chargeai de mes lettres pour le Sr Oscotte, et lui donnai les instructions nécessaires pour entretenir une correspondance avec ce Gouverneur de Sanibuangan.
Le dix-neuf Octobre de la même année 1753, je mis dans le Rouillé"1, sur lequel je m'embarquai pour Plsle de France, trois des plants qui me restaient, et je chargeai les deux autres sur le vaisseau le Lys6, qui partait en même temps que le Rouillé. Je crus devoir ainsi partager les risques, et je pris les précautions convenables pour que lesdits plants fussent soignés sans être connus.